Le langage – 4ème partie : Les limites du langage

Cependant, on peut se demander si le langage est véritablement apte à exprimer notre pensée. En effet on constate que si on veut vraiment exprimer quelque chose qui nous est intime, alors le langage vient trahir ce que l’on veut exprimer et rendre banal ce qui nous semblait au contraire absolument unique. Bergson le montre bien dans Le Rire :

« Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais, le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et, fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes. »

H. Bergson, Le Rire

Ainsi l’amour a t-il du mal à se dire, et quand il se dit, ce qu’on en dit ne correspond que lointainement à ce que l’on vit vraiment. Il en va de même pour tout ce qui touche à l’intuition. Mais il y a une autre manière d’envisager le problème, c’est de considérer qu’après tout, ce qui ne peut s’énoncer correspond à ce qui ne peut se penser. C’est la position que tient Hegel quand il réfléchit à ce qu’est « l’ineffable ». A première vue on peut penser que quand notre pensée excède le langage et ne peut être dite, c’est qu’elle est très riche. Hegel pense au contraire que si notre pensée ne peut se dire, c’est qu’elle fait preuve de faiblesse. Une pensée ineffable, c’est une pensée qui est fausse :

 » C’est dans les mots que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et par suite, nous les marquons d’une forme externe mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute.

C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence ou l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots c’est une tentative insensée. (…)

Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut c’est l’ineffable. Mais c’est la une opinion superficielle et sans fondement; car en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, Philosophie de l’Esprit, trad. A. Vera, Felix Alcan.

On rejoint aussi la conclusion étonnante de Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus, refusant là aussi tout usage non autorisé du langage.

« 6.44. Ce qui est mystique, ce n’est pas comment est le monde, mais le fait qu’il est.

6.45. Contempler le monde sub specie aeterni, c’est le contempler en tant que totalité – mais totalité limitée.

Le sentiment du monde en tant que totalité limitée constitue l’élément mystique.

6.5. Une réponse qui ne peut être exprimée suppose une question qui elle non plus ne peut être exprimée.

L’énigme n’existe pas.

Si une question se peut absolument poser, elle peut aussi trouver sa réponse.

6.51. Le scepticisme n’est pas réfutable, mais est évidemment dépourvu de sens s’il s’avise de douter là où il ne peut être posé de question.

Car le doute ne peut exister que là où il y a une question; une question que là où il y a une réponse, et celle-ci que là où quelque chose peut être dit.

6.52. Nous sentons que même si toutes les possibles questions scientifiques ont trouvé leur réponse, nos problèmes de vie n’ont pas même été effleurés. Assurément, il ne subsiste plus alors de question; et cela même constitue la réponse.

6.521. La solution du problème de la vie se remarque à la disparition de ce problème.

(N’est-ce pas là la raison pour laquelle des hommes pour qui le sens de la vie est devenu clair au terme d’un doute prolongé n’ont pu dire ensuite en quoi consistait ce sens ?

6.522. Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique

6.53. La juste méthode en philosophie serait en somme la suivante: ne rien dire sinon ce qui peut se dire, donc les propositions des sciences de la nature -donc quelque chose qui n’a rien à voir avec la philosophie- et puis à chaque fois qu’un autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer qu’il n’a pas donné de significations à certains signes dans ses propositions. Cette méthode ne serait pas satisfaisante pour l’autre -il n’aurait pas le sentiment que nous lui enseignons de la philosophie- mais elle serait la seule rigoureusement juste.

7. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »

Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

5 commentaires On Le langage – 4ème partie : Les limites du langage

  • bonsoir,
    ces précisions sont trés précieuses,
    cependant, je ne comprends pas la phrase de Wittgenstein: « les limites de mon langage signifient les limites de mon monde. »
    signifier, est ce représenter, est ce seulement le reflet?
    et le silence dans tout ça? peut on trouver des oppositions à cette affirmation?
    Merci d’avance,
    Manon.

  • je ne comprends pas la phrase de Wittgenstein: “les limites de mon langage signifient les limites de mon monde.”

    Si tu n’a pas compris cette phrase, c’est qu’il y a bien des limite au language.C’est un bon point , et je croi Bien que pour te l’expliquer, le language est un peu trop limité ^^

    Merci pour ces texte.

  • Bonjour, merci pour ces précisions. J’ai besoin de votre aide 🙂

    Je suis élève de Terminale ES et j’ai une dissertation de philosophie à faire, dont le sujet est « Y a t-il des limites au pouvoir du langage? » Je ne trouve pas de troisième partie, qui doit questionner le sujet, ou faire une synthèse des deux premières.
    J’ai beau tourner le sujet dans tous les sens, je ne vois pas.
    Si vous avez une idée, dites-moi s’il vous plait.
    Merci d’avance, en espérant que vous pourrez m’aider.

  • Oui il y a une limite au pouvoir du langage.alors je vs Donne quelque mots qui vs guiderons un tout peu.il s’agit de lapsus,le mensonge ET l’incapacité de LA Langue ordinaire de s’adapter au langage scientific

  • facebook-profile-picture

    Merci, Souldja, pour la petite aide que vous apportez à ceux qui ont posé ces questions. Il y a en effet quelque chose à chercher du côté du lapsus, mais si je me demande s’il s’agit bien d’une limite du langage, ou plutôt d’une ambiguïté de la langue. D’ailleurs, on pourrait considérer que dès lors que le mot langage est utilisé dans une expression telle que « mon langage », il désigne en réalité ce qu’on appelle une « langue », c’est à dire un usage particulier de la fonction générale qu’est le langage.
    Et cette ambiguïté n’est pas nécessairement une limite, ou un échec. On peut aussi y voir la possibilité d’une puissance poétique, ou humoristique. Dès lors qu’on joue avec les limites de la langue, on donne au langage une puissance nouvelle, et on dit ce qui saurait se dire autrement.

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