Bonus énergétique

Dans les articles précédents, on a pas mal parlé de danger nucléaire, en partie parce qu’on a fait référence à Gunther Anders, qui a lui même intégré une réflexion sur le développement de l’énergie atomique, qu’elle soit civile ou militaire, à une pensée plus globale de ce qu’il appellera la « mégamachine ». Le nucléaire est sans doute le domaine dans lequel la pensée peut se confronter à ce que le développement technique a de plus étonnant : non seulement l’homme y a pris tous les dangers (et ce dès le départ), mais ce danger est assumé à tous les étages, puisque du côté civil, on doit admettre que la question de la gestion des déchets sera tout simplement transmise à nos descendants, et du côté militaire, la possibilité existe de faire disparaitre toute vie humaine, et ce plusieurs fois. On atteint là un seuil critique au delà duquel la technique prend son essor de manière autonome, sans prise en considération de l’homme lui même.

Le nucléaire constitue pour nous une sorte de démesure au sens où il dépasse toute capacité de représentation des effets potentiels de cette technologie. En ce sens, le nucléaire nous fait toucher à l’infini, mais simultanément, il nous échappe. Il est intéressant de voir comment les hommes se sont débrouillés avec ces paradoxes au moment où il fallait convaincre les peuples des plus grandes puissances qu’il était bon de s’équiper de tels armements, présentés comme facteurs de sécurité.

Quelques ressources, pour la plupart cinématographiques, peuvent nous aider à découvrir la manière dont ce type de machine a peu à peu intégré les lignes de budget des principaux états et les habitudes de l’humanité toute entière.Ces ressources sont aussi un retour aux sources, car nous connaissons tous plus ou moins ces films d’essais nucléaires

Trinity and Beyond, The Atomic Bomb Movie, par William Shatner – 1999

1945, c’est l’accomplissement du projet Manhattan, qui se déroulera expérimentalement avec une vitesse sidérante : en Mai, une première bombe de 100 tonnes de TNT est essayée. Le 16 Juillet, c’est la première explosion atomique de l’histoire, la bombe portant le nom lourdement chargé en symbole de Trinity, comme si les concepteurs avaient l’intuition que le pouvoir développé ici allait dépasser ce que l’homme était capable de contrôler. Le 6 Août, c’est Little Boy qui explose dans le ciel de Hiroshima, et de sa population; Et pour conclure cette première salve, le 9 Août c’est Fat Man qui met à feu ses vingt-deux kilotonnes de puissance à la verticale de Nagasaki, et de sa population de nouveau. Trinity and beyond relate ce qu’il est plus que jamais de circonstance d’appeler une genèse, mais poursuit la recherche au delà de cette inauguration en s’intéressant aux multiples expérimentations de tels armements et à leur incroyable montée en puissance. On comprendra mieux dès lors comment il est possible aujourd’hui, quand on a cru un moment que la Corée du Nord avait fait exploser une bombe de puissance équivalente à celle de Hiroshima, d’affirmer qu’il s’agit d’un échec technique. On apprendra que le record de puissance fut expérimenté le 31 Octobre 1961 par l’armée soviétique au dessus d’un archipel de la zone arctique. La puissance de cette bombe était de 50 mégatonnes, soit 4000 fois celle de Hiroshima. Si Little boy a pu représenter l’horreur, quel terme adopter pour désigner cette bombe russe ? Si la responsabilité américaine était déjà immense vis à vis du Japon, et finalement vis à vis de l’humanité, comment doit on désigner la responsabilité d’une humanité qui, toute entière, produit une puissance destructrice qu’on pourrait qualifier d’infinie ? Si l’on doit conclure à une responsabilité infinie, autant dire que cette responsabilité n’est pas tenable. Trinity and beyond permet donc, au delà des images spectaculaires qui sont une loi du genre, d’observer et d’interroger ce cheminement étonnant (au sens profond) qu’a pris l’humanité depuis 1945.

Atomic filmmakers, par Peter Kuran – 1999

Dans la lignée du film précédent, voici un autre montage effectué à partir de documents militaires déclassifiés, ou utilisés dans des objectifs de propagande. Mais là où Trinity and beyond s’intéresse au développement technique de la bombe, Atomic Filmmakers s’attache lui à retracer l’itinéraire des hommes qui ont participé à ces expérimentations, comme cobayes, ou comme témoins. Soldats assistant à des tests cachés dans de simples tranchées mais aussi reporters, photographes, qui ont assisté à ces tests, souvent au péril de leur propre santé. Ce que montre ce film, c’est que même si la guerre froide fut une guerre sans théatre des opérations, elle n’en fut pas moins un conflit qui connut ses reporters de guerre, qui croisèrent plus de scientifiques que de soldats, mais qui furent confrontés au nombre effarant d’essais dont les pays équipés de telles armes furent les auteurs. Ici encore, on peut bien sûr envisager le film avant tout sous l’angle du spectacle des essais en eux même (disons le clairement, on ne s’en lasse pas, et on y reviendra, car c’est un aspect intéressant de cette technologie), mais tout l’intérêt de ce film se trouve dans les hommes qui accompagnent ces essais, dérisoires dans leur fragilité face à la puissance qui est développée au dessus de leur tête.

Atomic Café, par Kevin Rafferty – 1982

Voilà un film qui développe un angle d’attaque assez original, puisqu’il mixe un grand nombre de documents d’archives, non seulement d’origine militaire, mais aussi civile. En effet, le développement de l’armement dans des pays majoritairement démocratiques devait se confronter à un double écueil : d’un côté il faut être convaincant et montrer par l’expérience l’efficacité et la puissance de tels armements, mais d’un autre côté il faut aussi rassurer les populations dès l’instant où l’ennemi est lui aussi doté de ces mêmes bombes. A partir de là s’est construit tout un discours de banalisation du risque nucléaire, par l’intermédiaire de petits films à destination des familles, montrant que quelques protections simples permettaient de ne souffrir ni de la chaleur des bombes, ni de leur souffle, ni des radiations. Deux petits films sont sur ce terrain des documents édifiants : duck and cover, qui s’adresse sous la forme d’un dessin animé aux enfants et fait de la prévention une chansonette qu’ils peuvent reprendre en choeur, et the little house in the middle qui explique qu’une maison bien peinte et bien rangée resistera bien mieux à l’explosion qu’une maison mal tenue. Tout l’intérêt est donc centré ici non pas sur l’objet nucléaire mais sur le discours qui se construit autour de lui, et ce qui frappe, c’est précisément la distance entre l’objet et ce qui en est dit. Or, si on peut considérer que c’est précisément cette distance qui crée la méconnaissance, alors on peut aussi affirmer que cette méconnaissance est à la racine de la non maîtrise. En d’autres termes, en produisant cette propagande visant à dédramatiser le nucléaire, on s’est finalement préparés à ne voir dans cette technologie qu’une sorte de nécessité bienveillante sur laquelle on n’aurait pas à porter de regard critique. C’est pour cette raison qu’Atomic Café est intéressant.

 

La colline a des yeux, par Alexandre Aja – 2006

Tout d’abord, précisons que ce film est un remake d’un film datant de 1977, tourné par Wes Craven. Si le films a son propre intérêt, c’est son générique de début qui nous intéresse ici, et le fil du récit qui en sera tiré. En effet, en guise de générique, Alexandre Aja propose un montage d’images des films précédemment cités, sur une musique suffisamment positive pour qu’on puisse identifier ces images de tests comme rassurants, même quand leur puissance est évidente à l’écran. Cependant, Aja entrelarde ces images d’archive militaire d’extraits de documents médicaux dont le spectateur devine vite qu’il doit s’agir des résultats provoqués par les irradiations post explosion. La suite du film tirera parti de ce point de départ en s’appuyant sur une réalité historique : tous les états qui ont pratiqué des tests ont du trouver des terres inhabitées pour les pratiquer, ou bien évacuer les populations qui s’y trouvaient. Ce furent les déserts de son propre territoire pour les USA, ce furent l’Algérie, puis Mururoa pour la France. La colline a des yeux s’appuie sur l’idée suivante : et si il y avait eu des populations non évacuées sur ces territoires ? Soyons clairs, l’ambition première du film est de provoquer une bonne dose d’adrénaline chez le spectateur. Cependant, on peut y trouver un certain intérêt dans l’usage et le détournement qui y est fait de ces villages « test », qu’on a confronté au souffle des bombes nucléaires pour étudier quel en serait l’impact. Ces maisons modèle, ces mannequins simulant la famille américaine « type » que nous voyons dans les documentaires militaires, nous les retrouvons dans cette fiction, comme porteurs d’un supplément d’âme que le feu nucléaire était censé réduire à néant. C’est aussi une des rares fois où l’imagerie devenue populaire de ces tests retourne sur un terrain dont on peut se demander si elle aurait du à ce point le quitter : l’effroi.

 

Crossroads et Looking for mushrooms, par Bruce Conner – 1976 et 1965 – 1996

On abandonne le spectaculaire et le grand public pour entrer ici dans une démarche plus profondément intéressante, moins anecdotique, moins frontalement morbide et moins ludique. Bruce Conner est un cinéaste atypique pour les habitués des salles noires, puisqu’il ne travaille que sur le montage, et non sur le tournage de ses propres films. En d’autres termes, il crée ses films à partir de séquences d’archive qu’il récupère et monte de manière à les extraire de leur origine documentaire. On retrouve donc chez Bruce Conner ces séquences qu’on a déjà rencontrées, mais « installées » de telle manière qu’elles perdent leur caractère spectaculaire. Crossroads est ainsi le montage d’une vingtaine de séquences tournées en plan fixes, sous différents angles, d’un seul et même essai de bombe atomique dans l’atoll de Bikini. Pour l’anecdote, on retiendra qu’il s’agit là du premier essai d’explosion sous marine, mais ce qui retient plutôt ici, c’est la répétition du motif, qui lui enlève son caractère spectaculaire et empêche la pulsion de destruction d’accompagner la vision du film. Alors l’explosion peut être prise pour ce qu’elle est : un pur acte technique, maîtrisé dans sa réalisation, pleinement volontaire. Mais l’absence de commentaire, l’apparente simplicité du dispositif (la simple succession des différents angles, sans montage rapide, uniquement des plans séquence assez longs, pour une durée totale de trente minutes) créent un point de vue neutre, dont sont exclues aussi bien l’admiration que l’indignation. On avait parlé dans un article précédent des raisons pour lesquelles on perçoit facilement les machines de manière irrationnelle. Je ne l’avais pas abordé dans cet article, mais les images qu’on nous en a montrées, souvent très chargées en pathos, participent sans doute de cet irrationnel. Bruce Conner permet donc de revenir à la chose même, nettoyée de ce que nous pouvons y plaquer d’espoirs et de terreur. Mais ce faisant, il nous place devant ce que nous avons créé, accepté, devant ce que nous commanditons, ne serait ce que par la délégation de pouvoir politique, et donc militaire. Looking for mushrooms accomplit le même processus, mais avec des archives ultérieures, qui sont en couleur. Curieusement, cela leur donne un impact documentaire un peu moins fort, et il est possible que l’effet soit un peu atténué. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est à une ascèse de la sensation que Conner nous convie, tout en montrant ce qui, précisément, dépasse toute sensation et tout entendement possible. C’est dans toute là que la démesure est finalement le plus perceptible.

 

La menace nucléaire, par Gunther Anders –

On retrouve ici celui qui nous a souvent accompagnés dans les derniers articles. Pour autant, il ne faudrait pas réduire Anders à un simple contestataire anti-atomique. S’il s’attaque au nucléaire, c’est bien parce qu’il est le fer de lance du machinisme moderne. Cependant, Anders ne s’attaque pas seulement au nucléaire militaire, sa critique s’adresse aussi au militaire civil, auquel il reproche finalement d’avoir négligé les dangers que lui même suscite pour pouvoir simplement exploiter une énergie jusque là inconnue. Ce livre est une très bonne entrée en réflexion, approfondie, intelligente sur la question du nucléaire, et on y trouvera quantité de passerelles vers ses autres écrits, tous aussi motivants pour la réflexion que celui ci.Ici aussi, il ne s’agira pas de s’extasier ou de pratiquer une indignation facile face au nucléaire, mais de se demander quelle peut bien être cette humanité qui se lance dans ce genre de projet, et quelle peut être sa quête.

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