Cache cache

Un de nos paradoxes est le suivant :

Tout ce que nous produisons est par définition périssable, puisque le principe même de financement de nos activités réside dans le renouvellement de tout ce que nous possédons, et ce le plus rapidement possible. La péremption touche absolument tout ce que nous produisons, de plus en plus avant même que nous le consommions. Voitures, matériel informatique, téléphones, vêtements, animaux, habitat, information, nourriture même, tout est voué à destruction pour renouvellement, ce qui nous interdit d’entretenir quoi que ce soit. Les lieux dans lesquels nous nous approvisionnons en marchandises ne nous mentent pas quand ils nous disent « Tout doit disparaître ». Il serait même conseillé de prendre le message au pied de la lettre : c’est tout juste si, à peine sortis du magasin, nous ne jetons pas nos achats directement à la poubelle, juste pour le plaisir de retourner acheter la même chose, en un peu plus neuf, en un peu plus gros, en un peu plus performant, encore un peu, plus.

Dans Little Big Man (Arthur Penn, 1970), le personnage principal, interprété par Dustin Hoffman, multiplie les traits d’ironie. Confronté à la conquête de l’Ouest par les colons, et alors qu’il découvre pour la première fois un village indien, il commente : La première fois qu’on voit un camp indien, on se dit « Je vois bien le tas d’ordures, mais où est le camp ? ». C’est probablement ce que les professeurs d’histoire diront à propos des débuts du troisième millénaire. D’une certaine manière, nous pouvons être fiers de nous : de notre passage dans l’histoire, subsistera une quantité de déchets qui dépasse, dans toutes ses dimensions, tout ce que la pensée peut échafauder comme image. Et non contents d’épater la galerie par la quantité de nos restes, nous frapperons aussi les esprits par leur dangerosité. Nous avons là une carte de visite qui devrait permettre à nos descendants de se faire une certaine idée du genre d’humains que nous sommes.

C’est là le point de départ du documentaire intitulé Into Eternity (Michael Madsen, 2010) : en Finlande, conscient qu’on ne peut pas produire d’électricité nucléaire sans prendre en charge la difficile question de la gestion des déchets que cette industrie produit, on a débuté les travaux d’un gigantesque site de stockage de ces déchets qu’il faut, à tout prix, maintenir hors de portée de nos descendants, et ce d’autant plus que, curieusement, de ces descendants, nous ne savons absolument rien. Si ce n’est qu’ils courent un risque. Ou plutôt : si ce n’est que nous les mettons en danger.

C’est que l’échelle de temps que vise ce site est hors norme. Elle dépasse même l’entendement : achevé au 22ème siècle, cet immense souterrain, d’une longueur de 5 km, profond de plusieurs centaines de mètrs, grand comme une ville, sera scellé; afin de protéger son précieux contenu pour une durée de 100 000 ans. Pour tenter de donner une échelle de temps, les toutes premières pyramides égyptiennes datent de 2600 ans. Rien de ce que l’homme a construit jusqu’à aujourd’hui n’a tenu plus de 10 000 ans, et nous ne sommes pas les champions de la construction durable. Il y a 100 000 ans, l’homme en était à sa phase néandertalienne, et il chassait le mammouth. Autant dire qu’à un horizon de 100 000 ans après nous-mêmes, tout ce que nous pouvons spéculer à propos de nos descendants, c’est ce qu’ils ne partageront plus avec nous. Ils seront physiquement aussi différents de nous que nous le sommes de l’homme de Neandertal, ils le seront même davantage car ils maîtriseront les modifications physiques proposées à l’être humain et les produiront volontairement, ils ne penseront plus selon les concepts que nous utilisons, ils ne pratiqueront plus nos religions, qu’ils considèrerons avec le regard que nous portons sur les mythologies antiques, ils ne vivront plus selon nos systèmes politiques, ils ne seront peut être plus uniquement terriens, ils ne parleront plus nos langues, nous ne pouvons dès lors leur adresser aucun message. Et malgré tout, nous savons déjà qu’ils sont en danger, à cause de nous, sans qu’on puisse les prévenir.

Nous avons ce talent de produire des effets qui dépassent notre aptitude à les concevoir. Notre propre technique nous propulse au-delà de nous-mêmes, innocents, puisque sans représentation de notre projet, irresponsables en somme. On craint toujours, quand on s’intéresse à ce type de sujet, de tomber dans une dramatisation excessive. Pourtant, faire passer à cette inquiétude profonde l’épreuve de la conceptualisation et de l’analyse ne contribue pas du tout à calmer ce sentiment que, finalement, il y a peu de chose aussi graves que celle là. Dans Into Eternity, cette inquiétude s’introduit dans l’image à travers un ensemble d’éléments qui, mis bout à bout, constituent peu à peu un ensemble étrange, comme si ce site de stockage, comme si l’équipe qui le conçoit, le creuse, le sécurise un siècle à l’avance, en pense aussi les limites, comme si le projet lui-même appartenait à un autre monde que le nôtre, comme s’il s’agissait d’une fiction, d’un conte tentant de ramener les humains à la raison. Mais la manière même dont le documentaire est construit ne contribue pas à rassurer : du fond des galeries creusées dans le sous sol de la Finlande, Michael Madsen ne s’adresse même plus à nous, mais directement à ceux qui, 100 000 ans après nous, devront se tenir, encore, à distance de ces déchets, alors même que nous ne disposons d’aucune signalétique dont on puisse être certain qu’ils ne la prennent pas pour une invitation à venir jouer les explorateurs dans le dédale vestige d’une civilisation dont ils n’auront peut être aucune autre trace. L’étrangeté est sans doute aussi provoquée par le fait que nous avons du mal à nous reconnaître comme les auteurs de ces techniques qui mettent l’humanité dans des dimensions aussi absurdes. C’est peut être une des raisons pour lesquelles nous pensons être à ce point impuissants à lui trouver une issue.

Into Eternity fait souvent penser à des œuvres de science fiction. On y trouve des éléments de style typiques de la trilogie Qatsi ( Koyaanisqatsi (1983), Powaqqatsi (1988), et Nakoyqatsi (2002)), de Godfrey Reggio, fondatrice de toutes les techniques de prise de vue, de montage et de mise en scène des films méditatifs sur la relation qu’entretient l’homme avec le monde qu’il habite, à tel point que la musique elle-même fait parfois penser à celle que Philip Glass avait composée pour Reggio. On pense évidemment à Dr Folamour (Kubrick, 1963) pour l’aspect extrêmement sérieux d’une entreprise que n’importe quel extraterrestre considèrerait comme délirante, à 2001 l’Odyssée de l’espace (Kubrick, 1968) pour la manière de filmer des techniciens à l’œuvre dans un monde d’une propreté clinique (la salle dans laquelle les ouvriers du nucléaire font leurs ablutions contient tout bonnement les lavabos les plus propres du monde), où les précautions prises sont à la hauteur des dangers encourus. On pense surtout à 2001 parce que comme celui-ci, le documentaire de Madsen se voit contraint d’embrasser une période impensable, nous connectant avec l’humanité telle que nous ne pouvons absolument pas la connaître (telle que d’ailleurs, à cause de nous, elle pourrait très bien ne jamais se connaître elle-même), et la densité du temps est suffisamment bien restituée par le montage et les prises de vue pour qu’on puisse percevoir, physiquement, ce lent passage d’un temps qu’on avait pris l’habitude de voir tout embarquer avec lui, avant que nous inventions ce qui pourrait lui résister, interdisant l’oubli ; et y contraignant simultanément. Or la méditation sur ces questions ne peut pas se détacher tout à fait de cette démesure, entre l’instantanéité de l’allumage de l’ampoule lorsqu’on appuie sur l’interrupteur, et les centaines de milliers d’années qui porteront les conséquences de cette disponibilité énergétique permanente. Au sens propre, à chaque fois que nous allumons un appareil électrique, c’est-à-dire, 24h/24, nous ne savons pas ce que nous faisons, ce qui ne nous empêche absolument pas de faire mine de maîtriser le processus, puisque le discours scientifique et technique nous dit qu’il est mesurable. Nous oublions de préciser que les mesures obtenues dépassent l’aptitude de l’entendement à se figurer ce que le raison exprime. Comme quoi un dispositif peut tout à fait être rationnel tout en étant absolument déraisonnable.

Ce film est finalement un genre de bouteille jetée à la mer, avec le faible espoir que les destinataires inconnus la découvrent et saisissent comment nous, qui sommes à l’origine du problème, fait notre possible pour prévenir de parfaits inconnus du fait qu’ils devraient gérer nos propres erreurs.

Deux détails pour finir : tout d’abord, le site de stockage de ces déchets s’appelle Onkalo. En finois, cela signifie «cachette ». Ce nom lui-même dit tout de l’ambiguïté du projet : ce site doit être conçu de telle sorte que, dans 100 000 ans, il soit totalement inconnu de nos descendants. Nous devons nous souvenir qu’il faut oublier ce lieu. D’autre part, ce site gigantesque n’est prévu que pour stocker les déchets nucléaires produits par la Finlande. Ce pays est à ce jour le seul à avoir mis en œuvre un tel projet, et on évalue la quantité totale de déchets émis, à ce jours, à 250 000 tonnes, qui jusque là, au mieux, dorment dans des piscines. Nous autres, français, ne pouvons pas jouer les innocents face à ce problème, si on précise qu’il y a en tout et pour tout, en Finlande, quatre réacteurs nucléaires en fonction, un cinquième en construction, ainsi qu’un projet d’EPR. En France, ce sont 58 réacteurs nucléaires qui sont en fonction, auxquels il faudra ajouter un EPR, actuellement en construction. Il n’y a à ce jour aucune solution décidée pour mettre ces déchets en lieu sûr. Une loi datant de 2008 prévoit que le parlement devra voter une loi lançant un projet de stockage équivalent à celui de la Finlande. Ce vote est prévu pour 2015, pour une ouverture prévue en 2025. On peut s’interroger sur un délai de décision si long, et une mise en œuvre si rapide : Les travaux de construction d’Onkalo ont débuté au 20è siècle, et ne s’achèveront qu’au 22è siècle. Le site américain de Yucca Mountain est réfléchi depuis 1978, il n’ouvrira qu’en 2017.

On ne peut que conseiller, une fois encore, la lecture de Gunther Anders, absolument central dans ces problématiques, parce qu’il tient les deux bouts de la chaine de raisonnement : l’intérêt pour l’observation du phénomène nucléaire en tant que dispositif pratique, concret, mais aussi la méditation philosophique la plus poussée, articulée sur les analyses complexes qu’a pu en faire, en particulier Heidegger. C’est aussi un des très rares penseurs à se refuser absolument à dissocier l’usage civil du nucléaire de son usage militaire, précisément parce que pour lui, c’est la même essence de la technique qui est à l’oeuvre dans un cas comme dans l’autre.

Sur la question de la communication avec des êtres dont nous n’avons aucune idée, cruciale lorsqu’il s’agit de prévenir nos lointains descendants du danger qui les guette, on peut lire la fin du livre de Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité (1978 en anglais, 1984 pour la traduction française), qui s’intéresse aux éléments essentiels de ce type de communication. Des recherches extrêmement poussées sont menées aujourd’hui encore en linguistique, à cause de la nécessité d’envoyer des messages urgents à nos propres descendants, leur recommandant de se méfier, a posteriori, de notre style de vie.

Enfin, Into Eternity est l’occasion de se rendre compte à quel point cet étrange morceau de Kraftwerk, intitulé Radioactivity (1975, dans l’album du même nom) est parvenu, très tôt dans l’histoire du rapport que l’homme entretient avec son propre feu sacré, à mettre le doigt sur la tension profonde qu’un tel pouvoir provoque en nous.

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