Le combat ordinaire

Attrister en soi l’imbécile heureux qui sommeille afin de le réveiller. Tel est le programme de l’année, si on veut présenter le travail commun que nous allons mettre en oeuvre cette année. Etre attentif à son propre discours, afin qu’il demeure capable d’accueillir les autres discours, éviter autant que possible tout ce qui pourrait être, a priori, définitif, se méfier des conclusions, et privilégier les introductions, parce qu’elles sont le camp de base depuis lequel on part en reconnaissance, en expédition. 

Autant de visées ambitieuses, qui seront donc notre programme. Deleuze, en commentant Nietzsche, reformule le projet de celui qui riait de tous ceux qui ne savaient rire d’eux-mêmes, et refusait autant les maîtres que les disciples qui seraient incapables de trahison. 

Si la philosophie se doit d’attrister, elle n’attriste en réalité que la part de soi-même qui se prend excessivement au sérieux. Bien qu’attristante, elle ne s’oppose pas à la joie, bien au contraire. Deleuze invite à un de ces combats qui exige qu’on y mette du coeur à l’ouvrage, de l’enthousiasme, de l’énergie créatrice. Il s’agit moins de se faire des ennemis que de se trouver des compagnons d’âme. 

Et je remercie un collègue, le bien nommé Harry Stophane, qui a partagé dernièrement dans un groupe FB un extrait du texte qui suit, qui a soudain éclairé ce que pourrait être ce début d’année. Un texte suffisamment puissant pour éclairer jusqu’au mois de juin. 

« Lorsque quelqu’un demande à quoi sert la philosophie, la réponse doit être agressive, puisque la question se veut ironique et mordante. La philosophie ne sert pas à l’État ni à l’église, qui ont d’autres soucis. Elle ne sert aucune puissance établie. La philosophie sert à attrister. Une philosophie qui n’attriste personne et ne contrarie personne n’est pas une philosophie. Elle sert à nuire à la bêtise, elle fait de la bêtise quelque chose de honteux. Elle n’a pas d’autre usage que celui-ci : dénoncer la bassesse de pensée sous toutes ses formes. Y a-t-il une discipline, hors la philosophie, qui se propose la critique de toutes les mystifications, quels qu’en soient la source et le but ? Dénoncer toutes les fictions sans lesquelles  les forces réactives ne l’emporteraient pas. Dénoncer dans la mystification ce mélange de bassesse et de bêtise, qui forme aussi bien l’étonnante complicité des victimes et des auteurs. Faire enfin de la pensée quelque chose d’agressif, d’actif et d’affirmatif. Faire des hommes libres, c’est à dire des hommes qui ne confondent pas les fins de la culture avec le profit de l’Etat, de la morale ou de la religion. Combattre le ressentiment, la mauvaise conscience qui nous tiennent lieu de pensée. Vaincre le négatif et ses faux prestiges. Qui a intérêt à tout cela, sauf la philosophie ? La philosophie comme critique nous dit le plus positif d’elle-même : entreprise de démystification. Et qu’on ne se hâte pas de proclamer à cet égard l’échec de la philosophie. Si grandes qu’elles soient, la bêtise et la bassesse seraient encore plus grandes, si ne subsistait un peu de philosophie qui les empêche à chaque époque d’aller aussi loin qu’elles voudraient, qui leur interdit respectivement, ne serait-ce que par ouï-dire, d’être aussi bête et aussi basse que chacune le souhaiterait pour son compte. Certains excès leur sont interdits, mais qui leur interdit sauf la philosophie ? Qui les force à se masquer, à prendre des airs nobles et intelligents, des airs de penseur ? Certes, il existe une mystification proprement philosophique ; l’image dogmatique de la pensée et la caricature de la critique en témoignent. Mais la mystification de la philosophie commence à partir du moment où celle-ci renonce à son rôle… démystificateur, et fait la part des puissances établies : quand elle renonce à nuire à la bêtise, à dénoncer la bassesse. »

Gilles Deleuze, (Nietzsche et la Philosophie, Presses Universitaires de France, Paris, 1967, p. 120 sq)

2 commentaires On Le combat ordinaire

  • Cher Harry,
    Merci pour cette belle citation de Deleuze. Elle parait toutefois un peu difficile à concilier avec Nietztche: « la pensée, cette chose légère, divine, si proche parente de la danse et de l’exubérante gaîeté ».
    Pourriez vous nous en dire un peu plus?
    J’aimerais par ailleurs mieux connaitre le utilisations du divertissement Pascalien. Votre article du 23 Sept 2007 introduit bien le sujet mais le complement audio de France Culture ne semble plus accessible (http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vendredis/fiche.php?diffusion_id=22714).
    Plus précisément, ce qui m’intéresse est la prise en compte de l’angoisse Pascalienne par la psychologie/psychiatrie.
    Pourriez vous fournir quelques liens sur ce sujet?
    Cordialement
    Christophe Menant

    • facebook-profile-picture

      Merci, Christophe, pour votre lecture et votre commentaire. Je réponds tout de suite sur Deleuze et Nietzsche. Le problème, avec Nietzsche, c’est qu’on peut trouver chez cet auteur des extraits qui semblent se contredire réciproquement les uns les autres. Ainsi, les mots que vous citez, à propos de la légèreté de la pensée, peuvent être confrontés au moment où il affirme qu’il faut « philosopher à coups de marteaux ». C’est un problème, si on est attaché à l’idée qu’un philosophe doive prononcer un discours « vrai », c’est à dire un discours unique. C’est un peu moins un problème si, comme Nietzsche, on s’est détaché de la vérité comme valeur, et que comme Deleuze, on privilégie la multiplicité. Il faudrait imaginer le penseur comme une sorte de dieu Thor, armé de son marteau, mais aussi léger qu’une ballerine.

      Pour Pascal, je vous ferai une réponse séparée, je vais commencer par regarder comment je peux remettre en ligne le fichier qui, entre 2007 et aujourd’hui, semble avoir disparu !

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