“Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées  sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du  feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité  d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie”.

René Descartes, Discours de la méthode (1637)
6e partie, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, 1966, p. 168.

Dans le texte que j’ai partagé avec vous à propos du clip de Woodkid, Goliath, j’ai fait référence à cette expression très connue de René Descartes (17e siècle), selon laquelle l’homme pourrait devenir « comme maître et possesseur de la nature ».

Cette référence est très importante, et si on la connait bien, on peut se permettre d’aborder un grand nombre des questions portant sur la partie du programme consacrée aux représentations du monde. En effet, Descartes est un moment charnière dans l’histoire des sciences, et cet extrait montre quel basculement il provoque.

Ce qui suit a pour objectif de vous donner quelques clés de compréhension de ce passage, tout d’abord en le situant par rapport à la démarche générale de Descartes, puis en montrant quelles conséquences cette page de philosophie a encore sur notre représentation du monde, et sur la place qu’on y revendique en tant qu’êtres humains.

1 – Contexte de cet extrait

Ces quelques lignes sont extraites de la 6e et dernière partie du Discours de la méthode. Il peut être intéressant de disposer du titre intégral de ce Discours, pour mieux en comprendre le projet ; Discours de la Méthode, pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences. Ce court ouvrage, qui est devenu une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la philosophie, était à l’origine conçu comme une sorte d’introduction à un ensemble de trois traités, qui constituaient une mise en œuvre de la méthode cartésienne[1]. Ils étaient intitulés La Dioptrique, Les Météores, et La Géométrie, et étaient présentés comme « les essais de cette méthode ».

Avant même d’entamer la première partie de son Discours, Descartes le présente brièvement, en rassurant le lecteur sur la façon dont il peut le lire, et en indiquant le plan qu’il va suivre, précisant dès lors le contenu de chacune des parties :

« Si ce discours semble trop long pour être tout lu en une fois, on le pourra distinguer en six parties. Et, en la première, on trouvera diverses considérations touchant les sciences. En la seconde, les principales règles de la Méthode que l’Auteur a cherchée. En la 3, quelques-unes de celles de la Morale qu’il a tirée de cette Méthode. En la 4, les raisons par lesquelles il prouve l’existence de Dieu & de l’âme humaine, qui sont les fondements de sa Métaphysique. En la 5, L’ordre des questions de Physique qu’il a cherchées, & particulièrement l’explication du mouvement du cœur & de quelques autres difficultés qui appartiennent à la Médecine, puis aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes. Et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en la recherche de la nature qu’il n’a été, et quelles raisons l’ont fait écrire. »

On le comprend donc : l’extrait qui nous intéresse aujourd’hui fait partie de l’ouverture finale de ce Discours, le moment où Descartes indique quels espoirs on peut fonder sur sa méthode, et ce qu’elle va permettre de nouveau.

Auparavant, dans les cinq parties précédentes, il a montré qu’on peut parvenir à la certitude, c’est-à-dire qu’on peut fonder une connaissance fiable, parce que celle-ci pourra s’appuyer sur une métaphysique solide (c’est-à-dire sur des connaissances qui ne relèvent pas de la sphère de la science traditionnelle, car elles concernent des réalités non matérielles, telles que l’existence de Dieu, ou celle de l’âme (vous apprendrez l’année prochaine que Descartes a présenté des preuves de l’existence de l’un, et de l’autre)). Dans notre extrait, il montre donc ce que vont permettre ces connaissances, et c’est là qu’il propose quelque chose qui nous est familier, mais qui au 17e siècle, est radicalement nouveau.

2 – La thèse et l’argumentation de Descartes

A – La remise en question de l’opposition entre théorie et pratique

Quand on lit ce passage, on constate facilement qu’il remet en question une opposition qu’on avait respectée jusqu’à lui : il y avait d’un côté les savoir-faire, c’est-à-dire l’ensemble des usages techniques, les « recettes » ou étapes respectées par tous ceux qui agissaient physiquement sur le monde. Il s’agissait de connaissances « pratiques », que Descartes reconnaît comme de véritables connaissances (on le voit quand il évoque la façon dont, dans les divers métiers on met en œuvre les connaissances qu’on a, c’est-à-dire l’art dont on est dépositaire : le forgeron sait comment former une lame de métal et en faire une épée, ou un couteau, le menuisier sait dans quelle essence de bois on pourra tailler une poutre solide, ou un arc souple, le boulanger sait à quelle température la pâte à pain lèvera le mieux…). Il s’agit là de savoir-faire qui peuvent parfaitement être possédés sans avoir à leur sujet de connaissances théoriques. Ainsi, depuis la préhistoire, l’homme sait manier, voire faire du feu, sans qu’il ait su, jusqu’à la fin de 18e siècle, ce qu’était son élément essentiel, l’oxygène. En d’autres termes, on peut faire du feu sans savoir ce qu’est, matériellement parlant, le feu.

D’un autre côté il y avait donc les savoirs. Savoir que le feu est «  la production d’une flamme et la dégradation visible d’un corps par une réaction chimique exothermique d’oxydo-réduction appelée combustion », c’est en avoir une connaissance théorique. On peut connaître le fameux « triangle du feu » présenté par les pompiers dans tous les cours de prévention contre les incendies, et néanmoins ne pas savoir, du tout, allumer un feu. Cette définition, c’est celle des scientifiques, qui n’ont pas quotidiennement à allumer, entretenir, ou éteindre de feu, mais savent chimiquement ce qui permet d’expliquer le phénomène.

Pour nous, il est évident que ces deux connaissances, théorique et pratique, sont liées l’une à l’autre, et nous sommes conscients que, si les pompiers sont experts dans l’art d’éteindre le feu, c’est parce que leur pratique, et leurs outils sont éclairés par le progrès constant dans la connaissance scientifique de la façon dont les matériaux se consument. Nous-mêmes, qui ne sommes pas spécialistes, nous savons bien qu’une des méthodes les plus efficaces pour éteindre un feu consiste à le priver d’oxygène, ce qui nous incite à couvrir une personne dont les vêtements brûlent avec une couverture pour étouffer les flammes.

Il faut avoir en tête, pour comprendre pourquoi cet extrait du Discours de la méthode est important, que jusqu’au 17e siècle, théorie et pratique fonctionnent de façon nettement séparée. Il y a d’un côté ceux qui font des choses utiles, des artisans, des agriculteurs, des gens qui essaient tant bien que mal de soigner les autres (alors que la médecine n’a pas fait jusqu’au 17e siècle l’objet d’une science théorique, on commence tout juste à parler de physiologie, et on sait quel portrait fera, le siècle suivant, Molière, de ceux qu’on appelle « médecins »). Et d’un autre côté, il y a des intellectuels qui mènent à propos du monde une réflexion purement théorique, détachée de toute forme d’expérience. Ils font œuvre de science.

B – Les racines antiques de cette opposition

En réalité, on retrouve là une distinction qu’on connaissait déjà dans l’Antiquité, quand on distinguait d’un côté l’activité des esclaves (le travail, c’est-à-dire la production des biens de consommation, l’établissement de conditions de vie matérielles assurant le nécessaire au quotidien, les échanges commerciaux, la gestion de l’argent), et de l’autre ce que pratiquaient les citoyens (la réflexion, la politique, les arts, c’est-à-dire des activités libres n’ayant ni utilité propre, ni objectifs commerciaux). Cette vie libre s’appelait dans le monde grec skolé, qu’on peut traduire en français par le mot « loisir » au sens où on dit « avoir le loisir de », c’est-à-dire ne pas être contraint dans son activité, et mener celle-ci pour soi-même, et pour elle-même, donc pas pour quelqu’un d’autre, et pas pour que cela serve à autre chose. Ainsi, on ne joue pas de la musique pour un autre but que le fait de jouer de la musique. L’activité est à elle-même son propre but et celui qui la pratique s’entretient lui-même en la pratiquant. Les sciences font partie de la réflexion que mène un homme libre. Mais comme l’homme libre ne fait rien d’utile ou de commercialisable, la science n’a pas idée de se mettre au service de la vie pratique, qui demeure l’activité spécifique d’une classe d’êtres humains subalternes, qu’on n’éduque aux connaissances théoriques, puisqu’une connaissance libre ne leur serait pas utile. On ne leur transmet que des savoir-faire, des compétences (on comprend alors un peu pourquoi on pourrait être réticent à une éducation qui ne chercherait à transmettre que des compétences).

C – La critique de la philosophie scolastique

La nouveauté qu’instaure Descartes, c’est l’affirmation selon laquelle ces deux genres de connaissance vont désormais être unifiés et s’alimenter l’un l’autre. Il abandonne donc la scission de la connaissance en deux domaines étanches, et refuse de poursuivre davantage la philosophie spéculative[2] qu’on pratique encore en son temps, et dans laquelle il a été éduqué. Celle-ci est en effet une réflexion qui ne s’intéresse qu’à des considérations et des problèmes purement abstraits, détachés de tout rapport avec l’expérience vécue. Ce que vise Descartes derrière l’appellation « philosophie spéculative », c’est ce qu’on appelle aussi la philosophie scolastique. Le nom vous est sans doute inconnu, mais maintenant que vous connaissez le mot grec skole qui en constitue la racine, vous pouvez deviner que c’est une philosophie de loisir, c’est-à-dire une philosophie qui se préoccupe uniquement de tenir des propos logiques, et abstraits, totalement déconnectés de la vie pratique. La conséquence d’un tel désintérêt pour la vie pratique, c’est que les connaissances constituées par cette classe d’intellectuels qui s’adonne à la spéculation n’ont pas d’impact sur la vie réelle : si l’homme acquiert davantage de maîtrise spirituelle et abstraite, il n’a en revanche pas beaucoup plus d’emprise sur le monde ; il reste matériellement soumis à celui-ci, et à ses aléas.

C’est à cette soumission que Descartes pense pouvoir mettre fin : pour lui, théorie et pratique ne vont plus former qu’un seul et même système de connaissance. Ainsi, théorie et pratique vont s’alimenter l’une l’autre, ce qui va permettre d’accroître soudainement la maîtrise de la nature par l’homme : connaissant mieux la matière, il pourra désormais la commander, et elle donnera tout ce dont l’homme a besoin.

D – Le renversement de la relation de l’homme au monde

Descartes l’indique dans la première partie de cet extrait : le devoir de chacun, c’est d’offrir à l’humanité le « bien général de tous les hommes ». A ses yeux, la connaissance théorique doit servir ce projet.  Or, si on adjoint dans le même être humain une connaissance grandissante, et une plus grande efficacité technique, on obtient un être qui devient peu à peu tout-puissant. C’est-à-dire un homme qui commence à prendre la dimension qu’on accordait jusque-là à Dieu. On le sent bien quand on lit la formule célèbre qu’utilise Descartes ici : « maître et possesseur de la nature », ce sont des titres qu’on attribuait alors à Dieu. Affirmer que l’homme devient maître et possesseur de la nature, c’est l’instituer comme un nouvel être suprême, à la place de l’être suprême (puisque d’être suprême, il ne peut y en avoir deux). C’est pour cette raison d’ailleurs que Descartes n’écrit pas que l’homme devient Dieu. Il écrit plus exactement qu’il se rend « comme maître et possesseur de la nature », ce qui ne fait que confirmer le propos biblique qu’on trouve dans la Genèse : c’est à l’image de Dieu que l’homme est fait, c’est-à-dire qu’il est comme Dieu. Mais son propos, s’il n’est pas théologiquement condamnable, n’en renverse pas moins la relation que l’homme entretient avec l’univers : jusque-là, l’humanité subissait le monde ; désormais, elle lui commandera.

On se demande parfois, en observant la façon dont l’homme consomme et exploite les ressources naturelles, ce qui rend possible un tel comportement. La réponse se trouve dans la révolution cartésienne et le nouveau statut que l’homme y gagne : la nature n’est plus considérée comme un ensemble sacré, œuvre de Dieu au sein duquel l’homme, puni, aurait été envoyé pour y souffrir sa vie durant. La nature, pour Descartes, c’est de la matière, et rien d’autre. Il appelle cela substance étendue (au sens où elle se déploie dans l’espace). Cette matière, si l’homme la connaît bien, il peut en faire ce qu’il veut. Et plus il la connaîtra, plus il pourra exercer sa volonté. On peut résumer ça ainsi : Savoir, c’est pouvoir. Plus on sait, plus on se libère du monde, et moins on aura à le subir. Ainsi, le corps n’est pour Descartes rien d’autre qu’un assemblage de matière. Il est comme une machine, et parce qu’il est ainsi, on peut le décortiquer, en observer les rouages, les comprendre comme on le ferait pour une mécanique, et ensuite le réparer, mais aussi l’améliorer. Certes, l’homme n’est pas qu’un corps, il est aussi une âme, que Descartes nomme substance pensante, mais celle-ci est simple à comprendre, car elle n’est pas composée de sous-parties. En revanche, le corps peut être décomposé en une multitude de petites pièces, sur lesquelles il est possible d’intervenir comme le ferait un mécanicien sur un moteur.

Cette distinction, en l’homme, de deux principes liés l’un à l’autre, qui le constituent ensemble sans pour autant être semblables, fait entrer la philosophie de Descartes dans le club des pensées dualistes, puisqu’on appelle ainsi les théories qui sont fondées sur l’opposition de deux principes, qui sont généralement associés, même si c’est dans leur opposition, pour former le monde.

E – Le statut particulier des animaux dans le mécanisme[3] cartésien

On comprend alors quelle place particulière Descartes reconnaît à l’animal : n’étant pas doté d’une âme (sinon il la manifesterait), il n’est qu’un corps. Contrairement à l’homme, il est donc entièrement assimilable à une machine, une mécanique biologique qu’on peut manipuler comme on le fait d’un outil, ou de la matière en général. C’est pourquoi on parle, chez Descartes, de la théorie des animaux-machines. C’est évidemment une façon un peu brutale de désenchanter le monde, mais c’est aussi ce qui a permis à l’humanité de gagner énormément en maîtrise sur celui-ci. De manière générale, Descartes retire au monde une majeure part du mystère qu’on lui reconnaissait jusque-là, en faisant de la nature un ensemble de ressources que l’homme peut mettre à son service. Ce faisant, il donne un cadre théorique à une pratique qui était déjà à l’œuvre depuis la Renaissance avec les horloges, et qui va se développer au cours du 17e pour culminer le siècle suivant : des ingénieurs fabriquaient des automates[4], c’est-à-dire des simulacres de petits animaux, animés de l’intérieur par un mécanisme qui les dotait d’un mouvement apparemment autonome. On considérerait aujourd’hui ces objets comme des jouets très rudimentaires, mais l’ingénieur Vaucanson par exemple, circulait en Europe en montrant son canard en bois et en métal qui marchait tout seul une fois qu’on en avait remonté le mécanisme avec une grosse clé sur le côté, et la noblesse européenne était extrêmement impressionnée de voir le mouvement de la vie ainsi reproduit par la technique.

Mais ce faisant, Vaucanson montrait aussi que la vie n’avait rien de si mystérieux, puisque l’homme pouvait la produire à son tour. Deux siècles plus tôt, Charles Quint (on est donc au 16e siècle) était déjà l’heureux propriétaire d’un bateau miniature[5], un peu plus gros que le bateau pirate des Playmobil, entièrement fabriqué en or, muni d’une mécanique interne qui le rendait capable de se déplacer sur de petites roues cachées sous sa coque, sur son pont circulaient une armée de marins, grimpant dans les mâts, vaquant à leurs occupations. Même ses canons étaient capables de tirer. On était donc fasciné, en ce temps-là par l’aptitude qu’a la technique à reproduire ce que la nature fait. Et il n’est pas étonnant que ce siècle soit celui au cours duquel l’homme se soit dit qu’il pouvait agir à la façon de Dieu, commençant à prendre l’habitude de se passer de ses services.

Notons cependant que Descartes ne se passe pas de Dieu puisqu’il en fait le principe fondateur de la confiance qu’on peut avoir en les sciences : il faut qu’un être supérieur bien intentionné puisse garantir que le monde qu’on étudie existe vraiment, et que les règles qui le régissent ne changent pas du jour au lendemain. Si Dieu n’existait pas, pour Descartes, la seule certitude serait celle de notre propre pensée, mais on serait contraint de douter toute sa vie de la réalité du monde, et de l’existence des autres humains : le monde et la vie qu’on y mène pourraient fort bien n’être qu’un rêve. En revanche, cette confiance en la connaissance que permet l’existence de Dieu (que Descartes démontre), est aussi ce qui permet à l’homme de prendre le contrôle du monde, et de prendre la place de Dieu au sein de celui-ci. Il n’était donc pas tout à fait insensé de faire de l’arbre de la connaissance l’origine d’un fruit qui, si on le goûtait, modifierait à jamais la nature de celle, ou celui, qui le mangerait.

F – La fin de la punition divine

Dans la dernière partie de cet extrait, Descartes annonce les grandes lignes des bouleversements que sa méthode rendra possibles. Et on va trouver là une confirmation du fait que sa pensée est une remise en question de ce que les Écritures avaient établi. La culture judéo-chrétienne avait installé l’idée que l’humanité vivait dans une situation dont le péché originel était l’origine. La faute d’Adam et Eve y était présentée comme la cause de leur éviction hors du jardin d’Eden, et du sort qui était depuis lors celui de l’humanité : les femmes devraient accoucher dans la douleur, les hommes devraient tirer de la Terre la nourriture, à la sueur de leur front ; et les serpents n’auraient plus de pattes. Pour ce qui concerne l’humanité, hommes et femmes se trouvaient donc marqués par une même punition : le travail. Le même mot désigne en effet – et ce n’est pas un hasard – l’activité pénible que mène l’homme pour assurer sa subsistance, et l’effort considérable que doivent mettre en œuvre les femmes pour mettre au monde les enfants (on désigne comme « phase de travail » le laps de temps qui va des premières contractions à la libération du nouveau-né).

Or, il y a un principe qui s’oppose au travail, c’est la jouissance. Cette opposition est tellement installée au cœur du texte de la Genèse qu’en hébreu, le mot Eden désigne précisément ce plaisir particulier, défini comme une satisfaction qui s’obtient immédiatement. Il faut accorder un peu d’attention à ce mot : immédiat signifie « sans intermédiaire ». Appliquons ceci au jardin d’Eden : Adam et Eve n’y éprouvent aucun manque, parce qu’à l’instant même où celui-ci apparaît, il est immédiatement comblé. C’est là le principe de la jouissance (qu’il ne faut donc pas réduire à l’acception un peu insuffisante qu’on en a dans le langage courant : la jouissance ne concerne pas uniquement la vie sexuelle !). Or, dans le monde réel, c’est-à-dire celui dans lequel vit l’humanité, il y a deux intermédiaires entre nous et notre satisfaction : il y a l’attente, c’est-à-dire du temps, et il y a l’effort qu’on doit mettre en œuvre pour obtenir ce qu’on veut. Cet effort porte un nom : c’est le travail.

Observons maintenant le texte. Ce que nous dit Descartes, c’est : « on jouirait sans peine de toutes les commodités qui s’y trouvent » (c’est-à-dire de tous les biens que le monde contient). On « jouirait ». Le mot n’est pas choisi par hasard : ce qu’annonce Descartes, c’est tout simplement que l’homme n’aura plus à travailler. Une telle annonce peut sembler délirante, pourtant elle est ici parfaitement sensée : Descartes pense déjà que les outils traditionnels vont être remplacés par des machines, c’est-à-dire des outils dotés de leur propre aptitude au mouvement autonome. Ainsi, les machines feront le nécessaire à la place des êtres humains, qui seront dès lors libérés du travail de production. Si aujourd’hui nous avons l’impression que cet objectif n’a pas été atteint, c’est parce que nous nous sommes lancés dans la production de biens et services qui, en réalité, ne relèvent pas du « nécessaire ». Mais toutes les études menées depuis les années 60 montrent que si on se contentait de ce qui est vraiment utile à une vie quotidienne de qualité pour l’ensemble de l’humanité, seule une poignée d’heures de travail chaque mois serait nécessaire pour chaque être humain, et ce temps diminuerait en effet de plus en plus, grâce à la mécanisation de la production dans tous les domaines.

Ce faisant, Descartes annonce un changement qui s’apparente à une révolution : si la conception judéo-chrétienne fait de la présence de l’homme dans le monde une punition divine dont le travail est le point le plus pénible, pronostiquer la fin du travail, c’est abolir cette punition, et permettre à l’homme de retrouver la jouissance dont il avait été privé. Une telle annonce n’a donc rien de banal, puisqu’elle instaure la techno-science (c’est-à-dire l’alliance du savoir et du savoir-faire, de la science et de la technique) comme le moteur de l’émancipation de l’humanité, et de son bonheur.

3 – Perspectives

On mesure donc l’importance des espoirs que place Descartes dans sa méthode : il s’agit tout simplement d’offrir à l’homme une place nettement plus importante dans le monde, puisqu’on lui reconnaît désormais un pouvoir qui était jusque-là réservé à un hypothétique être suprême. L’homme n’aura plus à se contenter de ce que la nature lui réserve. Il n’aura plus à se soumettre à de quelconques conditions de vie naturelles. Le monde sera à sa disposition et il le consommera comme il aura décidé de le faire. C’est la nature qui se pliera à sa volonté. Cette puissance, Descartes annonce dans les lignes qui suivent ce passage que l’homme l’exercera sur la nature dans son ensemble, c’est-à-dire aussi bien sur la matière qui constitue l’univers physique, que sur son propre corps. Ainsi, il prédit que le corps humain sera désormais maîtrisé, et on devine qu’au-delà des progrès de la médecine, ce qu’il a en tête, c’est la chirurgie telle que nous la connaissons, capable de remplacer des « pièces » dans la mécanique physiologique, ce que nous pratiquons sous la forme de greffes, de prothèses, et ce que nous faisons aussi à l’échelle de la cellule et même, de plus en plus, au cœur même des chaines de code de l’ADN. Mais comme pour lui l’esprit et le corps sont liés, ce sont aussi les désordres de l’esprit qui seront contrôlés, comme les passions, c’est-à-dire tous ces comportements dont on fait l’objet sans l’avoir clairement voulu, nos goûts, nos tendances, l’ensemble de ce qui forme notre caractère. Là aussi, Descartes considère qu’il n’y a aucune raison pour qu’on ne puisse pas devenir maître de cet aspect de soi-même qui, jusqu’alors nous échappait, chacun semblant être mis devant le fait accompli de sa propre personnalité, sans pouvoir rien y faire. Nous savons bien aujourd’hui que de nombreux aspects de nos humeurs, tensions internes, ou tendances, peuvent faire l’objet de multiples traitements. La médecine, la psychologie, la psychiatrie, les théories comportementalistes, mais aussi le marketing, la gestion des ressources humaines sont autant de domaines qui cherchent à mieux connaître nos affects, et mettent en place des techniques visant à les orienter, les provoquer, les empêcher, en somme les contrôler et, parfois, les exploiter comme on le ferait de ressources matérielles.

En ce qui concerne notre rapport au monde, on sait bien à quel point Descartes a non seulement correctement conçu la façon dont l’homme a pris l’ascendant sur l’univers matériel, mais a aussi initié la façon dont l’être humain a pu « se rendre comme maître et possesseur de la nature ». A vrai dire, ce progrès est allé bien au-delà de ce que Descartes avait envisagé, puisque l’humanité en est arrivée aujourd’hui à constater que son action a un effet global sur la planète qu’elle habite, et à réaliser que cet impact remet en question la possibilité même de continuer à y vivre. C’est dire quel est l’ascendant que l’homme a pris sur le monde, et ce à l’échelle de cette planète : certes, il ne l’a pas créé, mais il est en mesure de le détruire.


[1] Ca semble évident, mais on appelle cartésiens les concepts liés à René Descartes.

[2] Ce qu’on appelle une « spéculation », c’est une recherche théorique, abstraite.

[3] On désigne la pensée cartésienne comme mécaniste, car elle réduit l’ensemble de la matière, y compris le vivant à des lois que les sciences physiques (qu’on appelait mécanique) étudiaient.

[4] Descartes était lui-même très intéressé par la fabrication des automates, au point qu’on lui prête l’intention d’essayer d’en construire un lui-même, de forme humaine. Et ce n’est pas un hasard non plus si le manga japonais Ghost in the shell cite Descartes, tant il est une référence courante pour tous ceux qui s’intéressent à la question des androïdes, et à l’art de glisser un peu d’esprit dans une machine.

[5] Précisons que ce bateau est visible au château d’Ecouen, qui est aussi le musée national de la Renaissance, qui se trouve dans le Val d’Oise (95) à portée de transports en commun.


Si vous voulez conserver le document, l’imprimer, l’enregistrer ou le partager, le voici en version pdf, et dans les illustrations :

Les illustrations sont toutes tirées du film de James Cameron, Titanic (1997), d’abord pour le clin d’oeil à la fameuse scène du « King of the world », mais aussi parce que, plus profondément, Cameron est un réalisateur dont les films mettent souvent en scène la technique dans tout ce qu’elle permet (et ses films sont souvent des exploits techniques en eux-mêmes), tout en pointant les dangers auxquels ce « progrès » expose l’humanité. Titanic en est évidemment l’illustration dans la catastrophe que constitue le naufrage de ce paquebot, mais aussi dans la façon dont Jack use de tout un tas de subterfuges pour parvenir à ses fins (entrer dans le bateau, séduire Rose, sauver leur vie). Que l’histoire se déroule dans ce paquebot, que leur union se scelle à l’intérieur d’une voiture ne doit rien au hasard : la possibilité qui leur est offerte de vivre ce qu’ils ont à vivre ensemble est le fruit des dispositifs techniques de ce temps précis. Mais on retrouve ces mêmes préoccupations dans Terminator (1984) ou Avatar (2009). On pourrait sans doute parcourir la filmographie de Cameron et se rendre compte qu’elle est en grande partie tissée autour de cette question, tant sur le fond (les thèmes abordés, les scénarios) que sur la forme (c’est à dire l’esthétique même de ses films).

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