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	<title>Harrystaut &#187; Pascal</title>
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		<title>Leçons de ténèbres</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Sep 2011 04:26:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Pascal]]></category>

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On a abordé, en cours, la question du divertissement tel que Pascal en propose l&#8217;analyse, en partant de ce court fragment des Pensées au cours duquel il compare l&#8217;errance de l&#8217;homme dans le monde à une situation absurde, dans laquelle quelqu&#8217;un se réveillerait le matin en constatant qu&#8217;il a été déplacé pendant la nuit sur [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">On a abordé, en cours, la question du divertissement tel que Pascal en propose l&#8217;analyse, en partant de ce court fragment des Pensées au cours duquel il compare l&#8217;errance de l&#8217;homme dans le monde à une situation absurde, dans laquelle quelqu&#8217;un se réveillerait le matin en constatant qu&#8217;il a été déplacé pendant la nuit sur une île inconnue, sans plus d&#8217;explications, et <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/lecons-de-tenebres/pascal-blaise/" rel="attachment wp-att-1977"><img class="alignright size-medium wp-image-1977" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/pascal-blaise-236x300.jpg" alt="" width="236" height="300" /></a>découvrirait que les habitants de cette île s&#8217;y sont un jour, eux aussi, réveillés dans la même incertitude, mais font quotidiennement comme si de rien n&#8217;était :</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">&laquo;&nbsp;229.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">En voyant l&#8217;aveuglément et la misère de l&#8217;homme, en regardant tout l&#8217;univers muet et l&#8217;homme sans lumière abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l&#8217;univers sans savoir qui l&#8217;y a mis, ce qu&#8217;il y est venu faire, ce qu&#8217;il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j&#8217;entre en effroi comme un homme qu&#8217;on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable et qui s&#8217;éveillerait sans connaître et sans moyen d&#8217;en sortir. En sur cela j&#8217;admire comment on n&#8217;entre point en désespoir d&#8217;un si misérable état. Je vois d&#8217;autres personnes auprès de moi d&#8217;une semblable nature, je leur demande s&#8217;ils sont mieux instruits que moi. Ils me disent que non. Et sur cela les misérables égarés, ayant regardé autour d&#8217;eux et ayant vu quelques objets plaisants, s&#8217;y sont donnés et s&#8217;y sont attachés. Pour moi je n&#8217;ai pu y prendre d&#8217;attache, et considérant combien il y a plus d&#8217;apparence qu&#8217;il y a autre chose que ce que je vois, j&#8217;ai recherché si ce Dieu n&#8217;aurait point laissé quelque marque de soi.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify"> Le divertissement n&#8217;est, dans ce passage, qu&#8217;évoqué à travers la description de l&#8217;attachement qu&#8217;ont les hommes pour des objets qui les occupent, afin de ne pas laisser leur pensée se fixer sur cette seule question qui vaille d&#8217;être posée : celle de l&#8217;égarement de l&#8217;être humains se découvrant jeté dans un monde dont on ne lui fournit ni les plans, ni les clés.</p>
<p style="text-align: justify">J&#8217;avais annoncé à mes élèves que je leur mettrais en ligne d&#8217;autres fragments développant ce concept, important chez Pascal, du divertissement. Les voici donc.</p>
<p style="text-align: justify">Pour ceux qui voudront creuser cette question, j&#8217;avais mis en ligne une émission de France Culture s&#8217;attachant à cet auteur en général, et au divertissement en particulier, qu&#8217;on peut retrouver à cette adresse : <a href="http://www.harrystaut.fr/2007/09/langoisse-et-le-divertissement-chez-pascal/" target="_blank">http://www.harrystaut.fr/2007/09/langoisse-et-le-divertissement-chez-pascal/</a></p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">«139.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Divertissement.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Quand je m&#8217;y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s&#8217;exposent, dans la cour, dans la guerre, d&#8217;où naissent tant de querelles, de passions, d&#8217;entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j&#8217;ai découvert que tout le malheur des hommes vient d&#8217;une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s&#8217;il savait demeurer chez soi avec plaisir, n&#8217;en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d&#8217;une place. On n&#8217;achètera une charge à l&#8217;armée si cher, que parce qu&#8217;on trouverait insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu&#8217;on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Mais quand j&#8217;ai pensé de plus près, et qu&#8217;après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j&#8217;ai voulu en découvrir la raison, j&#8217;ai trouvé qu&#8217;il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Quelque condition qu&#8217;on se figure, si on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde; et cependant, qu&#8217;on s&#8217;en imagine [un] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s&#8217;il est sans divertissement, et qu&#8217;on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu&#8217;il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s&#8217;il est sans ce qu&#8217;on appelle divertissement, le voilà malheureux, et [plus] malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n&#8217;est pas qu&#8217;il y ait en effet du bonheur ni qu&#8217;on s&#8217;imagine que la vraie béatitude soit d&#8217;avoir l&#8217;argent qu&#8217;on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu&#8217;on court : on n&#8217;en voudrait pas, s&#8217;il était offert. Ce n&#8217;est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu&#8217;on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c&#8217;est le tracas qui nous détourne d&#8217;y penser et nous divertit.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c&#8217;est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de [ce] qu&#8217;on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toute sorte de plaisirs.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Le roi est environné de gens qui ne pensent qu&#8217;à divertir le roi, et l&#8217;empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu&#8217;il est, s&#8217;il y pense.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu&#8217;ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse qui nous en détourne nous en garantit.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Le conseil qu&#8217;on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu&#8217;il allait chercher par tant de fatigues, recevait bien des difficultés.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Dire à un homme qu&#8217;il vive en repos, c&#8217;est lui dire qu&#8217;il vive heureux; c&#8217;est lui conseiller d&#8217;avoir une condition tout heureuse et laquelle il puisse considérer à loisir, sans y trouver sujet d&#8217;affliction; c&#8217;est lui conseiller&#8230; Ce n&#8217;est donc pas entendre la nature.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Aussi les hommes qui sentent naturellement leur condition n&#8217;évitent rien tant que le repos : il n&#8217;y a rien qu&#8217;ils ne fassent pour chercher le trouble. Ce n&#8217;est pas qu&#8217;ils n&#8217;aient un instinct qui leur fait connaître que la vraie béatitude&#8230; La vanité, le plaisir de le montrer aux autres.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Ainsi on se prend mal pour les blâmer; leur faute n&#8217;est pas en ce qu&#8217;ils cherchent le tumulte, s&#8217;ils ne le cherchaient que comme un divertissement; mais le mal est qu&#8217;ils le recherchent comme si la possession des choses qu&#8217;ils recherchent les devait rendre véritablement heureux, et c&#8217;est en quoi on a raison d&#8217;accuser leur recherche de vanité; de sorte qu&#8217;en tout cela et ceux qui blâment et ceux qui sont blâmés n&#8217;entendent la véritable nature de 1&#8242;homme.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu&#8217;ils recherchent avec tant d&#8217;ardeur ne saurait les satisfaire, s&#8217;ils répondaient, comme ils devraient le faire s&#8217;ils y pensaient bien, qu&#8217;ils ne recherchent en cela qu&#8217;une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c&#8217;est pour cela qu&#8217;ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans répartie. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu&#8217;ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Ils ne savent pas que ce n&#8217;est que la chasse, et non pas la prise, qu&#8217;ils recherchent. [...]</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Ils s&#8217;imaginent que, s&#8217;ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l&#8217;agitation.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l&#8217;occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n&#8217;est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l&#8217;agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu&#8217;ils n&#8217;ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu&#8217;ils envisagent, ils peuvent s&#8217;ouvrir par là la porte au repos.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Ainsi s&#8217;écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable; car, ou l&#8217;on pense aux misères qu&#8217;on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l&#8217;abri de toutes parts, l&#8217;ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du coeur, où il a des racines naturelles, et de remplir l&#8217;esprit de son venin.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Ainsi l&#8217;homme est si malheureux, qu&#8217;il s&#8217;ennuierait même sans aucune cause d&#8217;ennui, par l&#8217;état propre de sa complexion; et il est si vain, qu&#8217;étant plein de mille causes essentielles d&#8217;ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu&#8217;il pousse, suffisent pour le divertir.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu&#8217;il a mieux joué qu&#8217;unautre. Ainsi, les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu&#8217;ils ont résolu une question d&#8217;algèbre qu&#8217;on n&#8217;aurait pu trouver jusques ici, et tant d&#8217;autres s&#8217;exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d&#8217;une place qu&#8217;ils auront prise, et aussi sottement à mon gré; et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu&#8217;ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu&#8217;ils le sont avec connaissance, au lieu qu&#8217;on peut penser des autres qu&#8217;ils ne le seraient plus, s&#8217;ils avaient cette connaissance.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l&#8217;argent qu&#8217;il peut gagner chaque jour, à la charge qu&#8217;il ne joue point: vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c&#8217;est qu&#8217;il recherche l&#8217;amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s&#8217;y échauffera pas et s&#8217;y ennuiera. Ce n&#8217;est donc pas l&#8217;amusement seul qu&#8217;il recherche: un amusement languissant et sans passion l&#8217;ennuiera. Il faut qu&#8217;il s&#8217;y échauffe et qu&#8217;il se pipe lui-même, en s&#8217;imaginant qu&#8217;il serait heureux de gagner ce qu&#8217;il ne voudrait pas qu&#8217;on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu&#8217;il se forme un sujet de passion, et qu&#8217;il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l&#8217;objet qu&#8217;il s&#8217;est formé, comme les enfants qui s&#8217;effrayent du visage qu&#8217;ils ont barbouillé.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">D&#8217;où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n&#8217;y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez point: il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d&#8217;ardeur, depuis six heures. Il n&#8217;en faut pas davantage. L&#8217;homme, quelque plein de tristesse qu&#8217;il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là; et l&#8217;homme, quelque heureux qu&#8217;il soit, s&#8217;il n&#8217;est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l&#8217;ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement, il n&#8217;y a point de joie; avec le divertissement, il n&#8217;y a point de tristesse. Et c&#8217;est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu&#8217;ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu&#8217;ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">143.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">Divertissement.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">On charge les hommes, dès l&#8217;enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l&#8217;honneur de leurs amis. On les accable d&#8217;affaires, de l&#8217;apprentissage des langues et d&#8217;exercices, et on leur fait entendre qu&#8217;ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu&#8217;une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? Comment! ce qu&#8217;on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu&#8217;ils sont, d&#8217;où ils viennent, où ils vont; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner. Et c&#8217;est pourquoi, après leur avoir tant préparé d&#8217;affaires, s&#8217;ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l&#8217;employer à se divertir, à jouer, et à s&#8217;occuper toujours tout entiers.»</p>
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		<title>&#171;&#160;Dicunt Homerum caecum fuisse&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Mon, 20 Sep 2010 16:53:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Nancy]]></category>
		<category><![CDATA[Pascal]]></category>

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Evoquant le non-lieu dans lequel le mythe dé-place le sens humain, nous avions évoqué en cours la béance qui demeurait en l&#8217;homme une fois les dieux congédiés. Le paradoxe du passage au monothéisme, c&#8217;est que dieu semble n&#8217;avoir jamais été aussi absent qu&#8217;alors qu&#8217;il s&#8217;est concentré en un seul et même être, comme si son [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">Evoquant le non-lieu dans lequel le mythe dé-place le sens humain, nous avions évoqué en cours la béance qui demeurait en l&#8217;homme une fois les dieux congédiés. Le paradoxe du passage au monothéisme, c&#8217;est que dieu semble n&#8217;avoir jamais été aussi absent qu&#8217;alors qu&#8217;il s&#8217;est concentré en un seul et même être, comme si son unicité rendait impossible sa présence. Multiple, il se perdait dans le détail de ses incarnations; unique, il semble soluble dans sa propre présence. On devine à quel point il est difficile à l&#8217;homme de lâcher à ce point prise sur ce qui demeure, pour beaucoup, une source d&#8217;espoir, de force, de réconfort; on meut mesurer quelle détresse habite ceux qui ont longtemps cru tenir ce qui les guiderait dans une existence qui, sinon, ressemble trop à un territoire désorienté, un espace qui aurait perdu le nord, dans lequel tout geste serait absurde, tout mouvement chercherait en vain son sens. Mais si le risque de s&#8217;égarer peut justifier dans l&#8217;esprit du voyageur l&#8217;espoir de disposer quelque part dans le sac à dos d&#8217;une boussole à consulter le temps venu, il ne constitue néanmoins pas une garantie qu&#8217;un tel guide <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_2sq.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1644" title="robert-stadler_nuit-blanche-07_2sq" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_2sq.jpg" alt="" width="359" height="361" /></a>accompagne ses pas. Seule certitude : l&#8217;élan qui rend incertain son mouvement. Et si la thèse monothéiste voit juste, on ne peut plus compter sur les signes trop multiples, trop présents pour être vrais, qu&#8217;on pouvait auparavant croire reconnaître sur la route.</p>
<p style="text-align: justify;">Encore faut-il que le monothéisme soit conséquent, et qu&#8217;il cesse de vouloir penser la religion selon cette étymologie discutable (religare) qui en fait un lien entre l&#8217;homme et son dieu, pour lui préférer cette autre compréhension (relegere), qui voit en elle une lecture reprise sans cesse, un déchiffrement du monde qui scrute celui-ci en espérant y discerner un sens, sans néanmoins savoir si tout ceci ne relève pas de la plus totale absurdité.</p>
<p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;<em>Tu ne me chercherais pas si tu ne m&#8217;avais déjà trouvé</em>&laquo;&nbsp;, ce sont les mots que Pascal prête à dieu. Mais par sa plume, c&#8217;est encore un homme qui se fait ventriloque de dieu; pas n&#8217;importe quel dieu, d&#8217;ailleurs, puisque cette consolation (&laquo;&nbsp;<em>Console toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m&#8217;avais trouvé</em>&laquo;&nbsp;) suit la méditation de Pascal sur Jésus abandonné de tous, alors qu&#8217;il cherche à être soulagé de la souffrance qu&#8217;il sent approcher:  &laquo;&nbsp;<em>Jésus est seul sur la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance (&#8230;) Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n&#8217;en reçoit point, car ses disciples dorment</em>&laquo;&nbsp;. Peut on imaginer divorce plus définitif entre dieu et les hommes ? Pour une fois, une fois seule, l&#8217;homme est appelé par dieu, et l&#8217;homme s&#8217;endort, il déserte. Pire, Jésus est, aussi, un homme; et en tant que tel, il demande à dieu ce qui lui sera refusé : qu&#8217;on éloigne de lui cette coupe. Une fois il demande, une fois on lui refuse, et deux fois il prie que les choses soient ainsi qu&#8217;elles doivent être, comme on fait lorsque plus rien ne vient s&#8217;interposer entre soi et ce qui advient.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce monde où dieu lui même peut se perdre, comment l&#8217;homme pourrait il prétendre établir ce lien que dieu lui même se refuse ? C&#8217;est bien un homme perdu que décrit Pascal, non pas un homme pour qui n&#8217;existerait aucun nord, mais un homme qui l&#8217;a perdu, et ne sait d&#8217;où lui vient cette conviction qu&#8217;il doit bien exister un point cardinal, qu&#8217;il est incapable d&#8217;approcher :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Je ne sais qui m&#8217;a mis au monde, ni ce que c&#8217;est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c&#8217;est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l&#8217;univers qui m&#8217;enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu&#8217;en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m&#8217;est donné à vivre m&#8217;est assigné à ce point plutôt qu&#8217;à un autre de toute l&#8217;éternité qui m&#8217;a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m&#8217;enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu&#8217;un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j&#8217;ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter?&nbsp;&raquo; Pascal &#8211; <span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Pensées</strong></em></span>; fragment 194, (qui commence ainsi : <em>&laquo;&nbsp;&#8230; Qu&#8217;ils apprennent au moins quelle est la religion qu&#8217;ils combattent, avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d&#8217;avoir une vue claire de Dieu, et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu&#8217;on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu&#8217;elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l&#8217;éloignement de Dieu, qu&#8217;il s&#8217;est caché à leur connaissance, que c&#8217;est même le nom qu&#8217;il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus (Isaïe, XLV, 15)&nbsp;&raquo;</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Motif repris, dans des termes presque semblables, dans cet autre fragment :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;En voyant l&#8217;aveuglement et la misère de l&#8217;homme, en regardant partout l&#8217;univers muet, et l&#8217;homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l&#8217;univers, sans savoir qui l&#8217;y a mis, ce qu&#8217;il y est venu faire, ce qu&#8217;il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j&#8217;entre en effroi comme un homme qu&#8217;on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s&#8217;éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d&#8217;en sortir. Et sur cela j&#8217;admire comment on n&#8217;entre point en désespoir d&#8217;un si misérable état. Je vois d&#8217;autres personnes auprès de moi, d&#8217;une semblable nature : je leur demande s&#8217;ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d&#8217;eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s&#8217;y sont donnés et s&#8217;y sont attachés. Pour moi, je n&#8217;ai pu y prendre d&#8217;attache, et considérant combien il y a plus d&#8217;apparence qu&#8217;il y a autre chose que ce que je vois, j&#8217;ai recherché si ce Dieu n&#8217;aurait point laissé quelque marque de soi. &nbsp;&raquo; Pascal, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pensées</span></em></strong>, fragment 693</p>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr, tout tient à ce qu&#8217;il y a &laquo;&nbsp;plus d&#8217;apparence qu&#8217;il y a autre chose que ce que je vois&nbsp;&raquo;.  Autant dire que chez Pascal, illumination du 23 Novembre 1654 ou pas, dieu ne se voit pas. Or, il n&#8217;y a que deux catégories, au sein de ce qui ne se voit pas : ce qui n&#8217;est pas, et ce qui est absent. Le monothéisme se trouve dans cette <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_1sq.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1645" title="robert-stadler_nuit-blanche-07_1sq" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_1sq.jpg" alt="" width="349" height="368" /></a>position étrange dans laquelle, ne pouvant plus voir dieu en marionnetiste derrière chaque chose, il lui faut dire dieu sans le voir, et accepter qu&#8217;aux yeux du monde, il ne soit pas. C&#8217;est pourquoi on peut tout à fait dire que le monothéisme est, aussi, un athéisme. C&#8217;est cette étonnante voie que suis Jean-Luc Nancy dans le texte qui suit, qui est tiré des chroniques qu&#8217;il prononça sur France Culture, dans le cadre de l&#8217;émission &laquo;&nbsp;Les Vendredis de la philosophie&nbsp;&raquo;, en 2002-2003 :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">«Deux question se posent : 1) Comment aujourd’hui analyser le monothéisme ? 2) Comment comprendre et juger les mobilisations dont il est l’objet – ou le sujet ?<br />
Je poserai seulement quelques jalons.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le monothéisme au sens strictement occidental n’est pas la religion d’un seul dieu. « 0ccidental », ici, veut dire : selon l’ensemble que le Coran désigne comme « les gens du livre », les juifs et les chrétiens avec les musulmans, la souche spirituelle d’Abraham (toujours selon le Coran). Il n’est pas la religion d’un seul dieu comme s’il s’agissait d’un panthéon réduit à l’unité. Au contraire, l’unicité supprime tout panthéon, d’ailleurs aussi tout panthéisme et enfin rigoureusement tout théisme. Il n’y a plus position d’un être particulier nommé « dieu », présent, sur son mode propre, quelque part dans ce monde ou dans un autre. Avec l’unicité, le dieu perd sa distinction d’être ou d’étant. Ce dieu n’est pas un autre dieu – ni autre ni donc même – que les autres dieux. Il est, pour autant qu’il est, celui qui n’est pas présent. Pas non plus absent (très loin, ailleurs). Il répond, si je peux dire, au départ de tous les dieux. Le départ des dieux &#8211; la fin d’un monde des cultes agraires et sacrificiels, par tous et pour tous – a ouvert sur un monde (celui des cités, du commerce, de l’alphabet) où la multiplicité des singuliers engage la question que Ibn ‘Arabî nomme « le seul dans le seul ». L’homme est désormais seul, c&#8217;est-à-dire rigoureusement athée. Sont congédiés ensemble les principes théistes et athéistes, au profit de la position anarchiste (au sens de Schürmann) de l’existant singulier. On peut nommer cela <em>l’absenthéisme</em>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’est l’abandon de l’homme à lui-même, sans opération de sauvetage, sans même le recours à la déploration d’un destin tragique. Seul et tous seuls ensemble, les hommes sont laissés à leur plus étrange destin ou assurance : à une énigme sidérante. S’il y a du divin, c’est comme signe de cette énigme. Un dieu infiniment retiré, ou bien dispersé, le nom de Dieu écrit sous rature.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Seconde question : les mobilisations du monothéisme. Réponse double, nécessairement.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">D’une part, le monothéisme, né dans la désertion des dieux, s’empresse de refaire du religieux aux portes du désert. Mais il est différent car il se pose en <em>vérité</em> et non comme les autres en assistance ou en menace. Vérité entraine universalité et totalité : d’où les comportements expansionnistes et colonisateurs alors même qu’est posée la distinction du politique et du religieux. C’est un nouveau principe de guerre.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Mais, d’autre part, la même postulation contredit l’anarchisme de la totalité des étants singuliers, et finalement nie l’absen-théisme au profit d’une supercherie qui confisque comme « salut » l’exposition à l’abandon qu’il s’agirait d’assumer. Le monothéisme est par excellence la religion qui se met en exclusion interne à elle-même.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ma conclusion sera lapidaire : il nous reste non pas à détruire le monothéisme (il le fait tout seul, en se déchirant), mais à le déconstruire. C&#8217;est-à-dire à dégager de lui, malgré lui, ce qu’il recèle en l’ignorant, en le refoulant ou en le déniant. Il faut retracer et creuser la rature du nom divin. Il faut travailler plus avant l’altération irréversible de ce nom. » Jean-Luc nancy &#8211; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Chroniques philosophiques</span></em></strong>; p. 27sq</p>
<p style="text-align: justify;">Et puisqu&#8217;on aime tisser des liens entres les éléments, en essayant de se tenir autant que faire se peut au bord du n&#8217;importe quoi, on retiendra à destination des élèves de terminale littéraire qui étudient cette année encore L&#8217;Odyssée, que les derniers mots de Nancy dans sa dernière chronique philosophique sont :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Homère, donc, était aveugle&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour ceux qui ont saisi à quel point le mythe, déjà, était au sens cinématographique cette surface qui montre ce devant quoi il fait néanmoins écran, la cécité d&#8217;Homère sera bien plus qu&#8217;une péripétie, disons, un élément parmi d&#8217;autres au sein du cahier de son cahier des charges : nous parlons ici de ce qui ne saurait se voir, et ceci même si pour une fois (pour cette seule fois, peut-être) il semble impossible de déduire, de cette absence, une inexistence.</p>
<p>Les illustrations sont des prises de vues de l&#8217;installation proposée lors de la nuit blanche parisienne de 2007, dans l&#8217;Eglise Saint-Paul, par l&#8217;artiste Robert Stadler. On ne saurait trouver meilleure mise en forme du genre de &laquo;&nbsp;consolation&nbsp;&raquo; que le monothéisme peut constituer si on le prend au sérieux, c&#8217;est à dire, au mot. </p>
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		<title>Une question embarrassante pour celui dont le métier consiste à se tenir sur une estrade pour parler, parler&#8230; Finalement, ne vaudrait-il pas mieux se taire ? &#8211; Prétexte = un texte de Pascal</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Jan 2009 11:07:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Etudes de textes]]></category>
		<category><![CDATA[Pascal]]></category>

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		<description><![CDATA[
« Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. »</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Pascal – Pensées</p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: right;"><span style="mso-bidi-font-style: italic;"><span style="font-family: Times New Roman;">Introduction</span></span></span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;">Condamner l’ignorance en l’opposant à la connaissance relève de l’évidence que chacun reconnaît pour peu qu’il soit de bonne foi. Cependant, en faisant ainsi incessamment la promotion du savoir, on prend le risque de séparer un peu facilement l’humanité en deux camps : il y aurait d’un côté la masse des ignorants, qui se contenteraient de ne pas savoir, et de l’autre les savants, qui pourraient prétendre à éclairer ceux qui semblent demeurer dans l’obscurité. Mais outre le fait que la connaissance puisse être tout aussi aveuglante que l’ignorance, comme le montre Platon lorsqu’il décrit le prisonnier sortant de la caverne ébloui par l’éclat de la lumière de la connaissance, on peut aussi soupçonner que ceux qui savent soient aveuglés par leur propre sentiment d’être détenteurs de la vérité, ne discernant plus l’espace inconnu qui continue à s’étendre devant eux. Ainsi, il n’est pas certain qu’on puisse opposer de manière absolue ignorance et savoir, dans la mesure où il semble douteux qu’on puisse être absolument ignorant (ce qui signifierait ne disposer d’aucune connaissance), mais aussi, et surtout, parce que le savoir absolu semble lui aussi inaccessible à l’homme. Dès lors, c’est la question de la définition de la valeur de la connaissance qui est posée, puisqu’on voit mal pourquoi on ferait encore la promotion du savoir, si simultanément on affirmait que, quoi qu’il arrive, on demeure <span style="font-family: Arial; mso-bidi-font-style: italic;"><span style="font-size: small;"><img class="alignleft size-full wp-image-415" title="blind_by_willko14" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2009/01/blind_by_willko14.jpg" alt="blind_by_willko14" width="420" height="420" /></span></span>éternellement ignorant. Est-ce à dire que le savoir est toujours erroné, et faut il condamner ceux qui prétendent détenir la vérité ? Voila le problème qu’aborde fréquemment Pascal dans ses écrits, de manière générale parce que c’est entre autres sur ce problème que se cristallise son opposition aux jésuites, mais aussi parce qu’il s’agit d’un enjeu philosophique puissant. Le propos de Pascal est original car il n’oppose pas simplement savoir et ignorance. Pour cela, il montre que ceux qui prétendent savoir sont en fait doublement ignorants : tout d’abord parce qu’ils ne peuvent pas, en fait, être parvenus à la vérité, et on verra pourquoi, ensuite parce qu’ils ignorent dès lors leur propre ignorance. Pour cela, il va décrire le processus de la connaissance en s’intéressant à ses deux extrémités, comme pour définir un segment de droite ; d’un côté, l’ignorance naturelle, qui est totale, de l’autre, la connaissance de tout ce qu’il est possible de savoir. A priori, Pascal semble reprendre là la distinction que n’importe qui peut effectuer. Mais son originalité tient à ce qu’il prétend qu’en fait, ces deux extrémités définissent non pas un segment de droite, mais un cercle, et que la connaissance de tout ce qu’on peut savoir est équivalente à l’ignorance naturelle. Il s’agit là d’une proposition suffisamment audacieuse pour qu’elle mérite qu’on s’intéresse aux arguments qui la permettent. On mènera dont une étude suivie de ce texte, pour ensuite en montrer les développements potentiels. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">1 – Explication</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">A – L’affirmation liminaire</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Le début de cet extrait a de quoi surprendre. On y affirme en effet que « le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle ». On pourrait interpréter cela de bien des manières. On peut tout d’abord y voir une forme d’ironie, et ce d’autant plus que c’est là un ton fréquent chez Pascal. A la manière dont Descartes, au début du <strong style="mso-bidi-font-weight: normal;"><em style="mso-bidi-font-style: normal;"><span style="text-decoration: underline;">Discours de la Méthode</span></em></strong>, affirme que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, et qui précise que tout le monde s’en trouve effectivement suffisamment pourvu, on pourrait voir ici Pascal ironiser sur le fait que chacun, quand il émet des jugements, le fait en postulant que ceux-ci sont pertinents et justes. Mais en fait, voir ici une simple ironie serait commettre une erreur sur la cible véritable de Pascal. En effet, ce que ce texte fustige, ce n’est pas l’ignorance en elle-même, comme on va le voir. En fait, dire que le monde juge bien parce qu’il est ignorant désigne plutôt le processus d’innocence générale des discours, qui consiste à dire ce que nos connaissances nous permettent de dire, sans prétendre pour autant affirmer quoi que ce soit de dogmatiquement vrai. Il en va ainsi dans les discussions du quotidien, qui ne prétendent pas être reconnues comme porteuses d’une quelconque vérité. En fait, si cette formule est intéressante, c’est surtout par ce qui la suit : cette ignorance naturelle est en effet présentée comme « le vrai siège de l’homme ». Affirmer ainsi que c’est son « vrai » siège, c’est supposer qu’on en propose un autre, qui prétend lui aussi être vrai alors qu’il ne l’est pas. Si Pascal affirme que c’est sur l’ignorance que l’homme se tient, c’est que d’autres affirment s’asseoir sur le trône de la vérité. On va voir que c’est cette prétention que combat Pascal. Cette première phrase donne donc le programme de ce qui va suivre, et indique quelle cible l’auteur s’est donnée. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small;"><span style="font-family: Times New Roman;"><span style="mso-spacerun: yes;"> </span>B – La description du cercle de la connaissance. </span></span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Cette ignorance naturelle, simplement posée en introduction sans être définie, va être la première extrémité du cercle de la connaissance tel que Pascal va le décrire. En effet, une fois affirmé que le principe de la connaissance (la science) a deux extrémités, ce qui permet de le circonscrire, Pascal va rapidement décrire chaque terme de ce processus. L’ignorance naturelle est tout simplement celle dans laquelle se trouvent les hommes en naissant. Précisons ce que le texte ne dit pas explicitement : si l’homme, en naissant, est ignorant, c’est d’une manière particulière, puisqu’il ne sait pas qu’il y a quelque chose à savoir. En d’autres termes, plus que d’ignorance, il s’agit d’innocence, c’est à dire d’une ignorance dont on ne peut pas être jugé responsable, et qui est donc dans l’ordre des choses : on ne peut pas être accusé de ne pas savoir quelque chose si on n’est même conscient de la possibilité de cette connaissance. A aucun moment il n’y a, dans ce texte, de condamnation de cette ignorance, dans la mesure où celui qui est caractérisé par une telle ignorance n’institue pas celle-ci comme un savoir. En ce sens, il ne s’agit même pas de la position des sceptiques, qui faisaient de leur ignorance même un savoir. Ici, l’ignorance est tout simplement un état d’absence de savoir, tel que tout homme le connaît à la naissance. Et c’est bien cet état qui a été désigné au début de l’extrait comme « le vrai siège de l’homme ». En apparence, cet état va être opposé à cet autre état, qui consiste à savoir « tout ce que les hommes peuvent savoir ». Notons tout d’abord le choix de cette expression précise. On attendrait une formulation du type « savoir absolue », « possession de la vérité », voire même « sagesse », Pascal choisit une désignation plus modeste, limitée au strict cadre de la connaissance accessible à l’homme. Autrement dit, le summum du savoir qu’un homme puisse espérer atteindre n’est qu’un savoir humain, ce qui laisse supposer qu’un autre savoir, plus élevé, soit pensable (sans être pour autant connu). Si on faisait référence, de nouveau, à Descartes, une telle expression ferait penser à sa propre situation, décrite dans le <strong style="mso-bidi-font-weight: normal;"><em style="mso-bidi-font-style: normal;"><span style="text-decoration: underline;">Discours de la Méthode</span></em></strong>, quand, ayant achevé ses études, il constate qu’il a appris tout ce qu’on peut savoir à son époque. L’évidence, c’est que bien qu’elle soit « totale » (on ne dit pas encore, au dix-septième siècle « encyclopédique », et quand viendra le temps d’utiliser cette expression, le savoir encyclopédique deviendra tout simplement trop grand pour l’être humain, nécessitant d’avoir recours à ces prothèses de mémoire que sont les livres), cette connaissance est toujours circonscrite dans des limites humaines qui empêchent de la considérer comme absolue. Ainsi, le plus grand savoir auquel puisse prétendre un homme n’est jamais qu’un savoir relatif, qui se tient nécessairement devant un océan d’inconnu. C’est cette relativité et cette incomplétude du savoir humain qui permet à Pascal ce retournement qui constitue le cœur du texte : si le plus grand savoir humain n’est pas un savoir absolu, alors le plus grand savant est, lui aussi, un ignorant, porteur de la même innocence que le nouveau né, à cette importante différence près que le savant sait qu’il ignore. On est donc passé de l’ignorance naturelle à ce que, depuis la fin du moyen-âge, et ce grâce à Nicolas de Cues, on appelle la « docte ignorance ». Mais le mouvement de pensée proposé par Pascal est ici singulier, puisque la connaissance a effectué une boucle sur elle-même, pour revenir à son point de départ. Aucune critique n’est d’ailleurs portée sur l’une ou l’autre de ces extrémités.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">C – Critique de la position intermédiaire </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">En revanche, se tenir entre l’ignorance naturelle et la docte ignorance, c’est être porteur de suffisamment de connaissances pour être persuadé de ne pas avoir à en chercher davantage. Ce sont donc ceux qui<span style="mso-spacerun: yes;">  </span>« ont quelque teinture de cette science suffisante ». L’expression est juste assez ambiguë pour signifier exactement ce que Pascal décrit : «science suffisante » est évidemment une boutade, puisqu’il a auparavant montré que la science n’était jamais suffisante, dans la mesure où son accomplissement se tient dans la conscience de l’ignorance. Ceux qui « font les entendus » sont donc tout juste « teintés » d’une science qui est tout à fait fictive. Tout comme chacun se sent suffisamment pourvu de bon sens, les entendus décident par eux-mêmes que leur science est suffisante, ce qui leur permet de se fixer sur des idées arrêtées, et de professer en tant que savants. Pourtant, le début de la phrase interdit de les considérer comme ayant achevé le chemin de la connaissance : ils ont certes quitté le seuil de l’ignorance naturelle, mais ils n’ont pas atteint l’autre extrémité du parcours. Leur dogmatisme est donc le résultat de leur seul décret : ils se considèrent comme parvenus, et c’est bien là la caractéristique commune de tous les parvenus : avoir atteint un certain point d’élévation, et pour la simple raison qu’ils l’ont atteint, décréter que ce point est le sommet absolu de toute élévation possible, ce qui permet ensuite de se poser comme le référent dans tout débat. C’est cela, « faire les entendus ». De toute évidence, l’attitude décrite par Pascal est une supercherie : aveugles à leur propre ignorance, ils parlent néanmoins comme s’ils étaient détenteurs d’un savoir supérieur, qui leur permettrait de dominer, diriger les esprits moins instruits. Dans le paysage intellectuel de Pascal, ce sont les Jésuites qui sont visés par cette critique, puisqu’ils se présentent aux fidèles comme des guides qui<span style="mso-spacerun: yes;">  </span>peuvent se prétendre édifiants, puisqu’ils sont eux-mêmes de toute évidence édifiés. Pourtant, cette évidence ne tient qu’à l’aplomb avec lequel ils assènent leurs discours, et la conviction dont ils se sont eux-mêmes dotés. Aujourd’hui, on trouverait une figure semblable chez les experts chargés de conseiller tantôt les gouvernants, tantôt le peuple, en expliquant aux uns comme aux autres qu’en vertu de leur savoir, ils peuvent se permettre de conseiller, et même de diriger, du haut de la supériorité que leur confère la connaissance dont ils sont, seuls pourvus. Le verdict de Pascal est sans appel, et il tombe sèchement en conclusion de ce passage : ces soi-disant entendus « troublent le monde ». Ils sont donc facteur de désordre, puisqu’ils créent une confusion entre ce qui est de l’ordre de l’ignorance, et ce qui est de l’ordre du savoir, en prétendant incarner ce savoir, laissant croire qu’une telle chose est possible, alors que, pour les raisons données précédemment, le savoir demeure définitivement à distance, en particulier de celui qui sait. <span style="mso-spacerun: yes;"> </span>Persuadant le monde de son infériorité, ils laissent à penser qu’il faut s’y connaître pour être autorisé à imposer ses jugements à ceux qui, ignorants, n’auront plus qu’à gober ce discours pour restituer, à leur tour, ce qu’on aura sans cesse présenté comme la vérité. Non seulement, ils créent donc du désordre en trompant leur monde, mais Pascal clôt la description en prononçant ce dernier jugement : ces « connaisseurs », finalement, « jugent mal de tout ». Précisons cela : cela ne signifie pas qu’ils ne savent rien, ni que leurs connaissances soient erronées. Le problème est plus profond que cela : l’erreur ne consiste pas à colporter telle ou telle connaissance, puisque de toute évidence, l’ensemble des savants ne se trompe pas sur tout. L’erreur, en revanche, consiste à croire qu’en vertu des connaissances dont on est porteur, on puisse se considérer comme en sachant assez, et ne plus être en quête, ce qui a pour conséquence de proposer au monde un savoir déjà établi, qui dissuadera les autres hommes de se mettre à leur tour en quête. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Transition</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Ainsi, en établissant l’ignorance comme l’alpha et l’oméga de la connaissance, Pascal utilise un paradoxe pour mettre fin à un mensonge. Finalement, on ne peut pas prétendre posséder la vérité, parce que tout rapport honnête avec la connaissance indique nécessairement que celle-ci demeure perpétuellement insuffisante. En d’autres termes, la seule chose sérieuse qu’on puisse véritablement apprendre, c’est qu’il y a toujours à apprendre, et que la quête demeure infiniment inachevée. Il n’est donc pas permis de se reposer sur les lauriers de la science, car les feuilles de ceux-ci tombent dès qu’on s’y appuie. On serait tenté, d’ailleurs, de voir là une leçon définitive, mais ce serait tomber dans l’écueil que le texte décrit. Aussi doit on dépasser un peu le texte lui-même, pour discerner quelles perspectives il trace. En effet, si une telle position, on va le voir, est riche d’ouvertures et de découvertes nouvelles, elle peut, aussi laisser la place à un relativisme de la connaissance qui permettrait, à terme de tout affirmer, puisqu’aucune connaissance absolue ne serait envisageable. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">II &#8211; Mise en perspective</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">A – La recherche asymptotique de la vérité, héritière de cette conception de la connaissance. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Quel que soit le domaine envisagé, il est intéressant de constater que cette attitude, décrite ici par Pascal, va devenir peu à peu la figure même du chercheur. Et ce n’est pas tout à fait un hasard si c’est au dix-septième siècle que cette figure commence à remplacer progressivement celle du savant.<span style="mso-spacerun: yes;">  </span>En effet, même si la Renaissance est déjà une période au cours de laquelle se développe un véritable esprit de curiosité envers le monde (ce qui implique toujours une certaine conscience de ne<span style="mso-spacerun: yes;">  </span>pas savoir un certain nombre de choses), cette quête est alors clandestine, puisqu’elle semble mettre en danger les dogmes religieux qui se sentent soudainement trop fragiles, malgré l’aplomb avec lequel ils s’imposent, pour résister à un tel traitement. Héritiers de ces chercheurs masqués, les penseurs du dix-septième siècle peuvent théoriser ce qui deviendra le portrait type du chercheur des temps modernes : un homme qui a davantage de questions que de réponses, quelqu’un qui fait preuve, avant tout, de modestie vis-à-vis de l’univers et qui ne prétendra donc jamais en avoir percé les secrets, pour la simple raison que sa connaissance elle-même constitue un motif d’étonnement. On a une illustration célèbre de cette attitude dans l’affirmation connue d’Einstein qui s’étonnait : « Ce qu’il y a de plus incompréhensible dans l’univers, c’est qu’il soit compréhensible. » (</span><span style="font-size: 10pt; font-family: Arial;">The Journal of The Franklin Institute, vol.221, 3, March 1936). </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Or, un tel étonnement est tout à fait conforme à ce que Pascal avait en tête quand il envisageait la connaissance comme définitivement insuffisante, et ce pour des raisons qui débordent le cadre de ce que nous appelons aujourd’hui la science. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">B &#8211; Doit-on assimiler cela à un scepticisme qui légitimerait le relativisme ? </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Le risque d’une telle affirmation, c’est que toute connaissance soit par avance infirmée pour la simple qu’elle raison qu’on pourrait la considérer comme nécessairement insuffisante. Au-delà du texte se pose donc la question de la valeur d’une connaissance dont le porteur serait lui-même conscient du caractère limité. En effet, dans l’usage habituel que nous faisons des jugements, nous avons l’habitude, précisément, de considérer comme méthodique de n’affirmer que ce que l’on peut considérer comme vrai. Affirmer ainsi que le savoir n’est qu’un déni d’ignorance, c’est prendre le risque d’instituer comme idéal, le silence. On peut tout autant tirer cette conséquence du texte étudié, que son contraire : la relativité de la connaissance permet de légitimer aussi bien un flot de discours tous contradictoires mais égaux dans leur nécessaire insuffisance qu’un silence imposé par la valeur insuffisante de ce qu’on aurait à dire. D’un côté, on pourrait trouver nécessaire de contrer les discours dogmatiques des savants autoproclamés, pour ne pas les laisser troubler impunément le monde, de l’autre, l’idéal serait de se taire. Au-delà de ce texte, on trouve ces deux tendances chez Pascal : il est en même temps l’homme qui contre publiquement les jésuites, prend des positions intellectuelles pour contrer leur<span style="mso-spacerun: yes;">  </span>pouvoir, et de l’autre on lit à de multiples reprises sous sa plume des appels au silence, comme si s’exprimer constituait une vanité que ce qu’on a à dire ne pourrait jamais justifier. C’est ainsi que dans sa <strong style="mso-bidi-font-weight: normal;"><em style="mso-bidi-font-style: normal;"><span style="text-decoration: underline;">préface au traité du vide</span></em></strong>, on trouve, par exemple, cette brève remarque qui en dit long sur l’attitude dont il souhaiterait faire la promotion si l’attitude inverse, insolente, n’obligeait pas à sortir fréquemment de sa réserve : « « <em style="mso-bidi-font-style: normal;">Il faut relever le courage de ces timides qui n’osent rien inventer en physique et <img class="alignleft size-full wp-image-426" title="eyes_wide_shut_by_paliancho2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2009/01/eyes_wide_shut_by_paliancho2.jpg" alt="eyes_wide_shut_by_paliancho2" width="430" height="322" />confondre l’insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie</em> ». Eloge des discrets et des modestes, méfiance envers les ambitieux de la connaissance, qui font de leur connaissance une arme et un piédestal sur lequel ils se tiennent, drapés dans ce qu’ils croient être une suffisance de la connaissance, alors qu’il ne s’agit, justement, que de suffisance. Ainsi, le relativisme serait déjà un excès, car il validerait cette attitude qui consiste à laisser chacun décider de ce qui constituera, à titre personnel, la vérité, alors que l’essentiel est précisément de ne jamais frapper la connaissance, même intime, du sceau de l’achèvement. Il faut être en quête. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">C – Finalement, plus de recherche, c’est d’inquiétude qu’il s’agit. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">En dernier ressort, on comprend mieux ce fragment des <strong style="mso-bidi-font-weight: normal;"><em style="mso-bidi-font-style: normal;"><span style="text-decoration: underline;">Pensées</span></em></strong> si on élargit un peu l’espace auquel il s’applique, et si on se rappelle de ceux à qui Pascal s’oppose. En effet, si nous pensons spontanément aujourd’hui que c’est de connaissance scientifique dont parle Pascal, il faut caler notre champ de vision sur ce que Pascal vise vraiment en son siècle. Au-delà d’un discours sur le monde, les jésuites proposent, en effet, avant tout un discours théologique. En ce sens, au-delà de querelles scientifiques, c’est bien de désaccords métaphysiques qu’il s’agit, et c’est bien plus encore sur ce terrain là que les Jésuites proposent un dogmatisme qui révolte Pascal. Ainsi, s’il est possible d’établir des connaissances scientifiques (et Pascal ne s’en prive pas, il est l’auteur de nombreux traités de science, abordant des questions aussi variées que les mathématiques, la pression atmosphérique, ou l’optique), il est nécessaire de concevoir ces connaissances comme étant trop circonscrites au monde dans lequel nous vivons pour être suffisantes. Demeure le questionnement sur tout ce qui est au-delà de ce monde. On pourrait imaginer que la théologie soit, alors, ce discours dont l’homme a besoin pour que sa connaissance soit totale, mais c’est bien là que Pascal juge que la suffisance de la pensée constitue un leurre dangereux : penser maîtriser cette dimension de l’existence humaine, c’est laisser de côté l’inquiétude. Or, à lire les jésuites, on constate une chose : leur art de traiter des cas de conscience (technique qu’on appelait alors la « casuistique », et dont on détient encore aujourd’hui des traités de taille considérable, tentant de fournir des réponses à tous les cas de figure imaginables) a pour premier objectif de rassurer. Il s’agit en définitive de techniques permettant de « s’en sortir » à bon compte. En somme, il s’agirait d’une religion, et plus largement d’une pensée sans inquiétude. Voila, au-delà des discours scientifiques, le terrain sur lequel combat Pascal : celui d’un monde dans lequel, à force de connaissances satisfaisantes en raison même de leur suffisance, on puisse vivre sans inquiétude alors même que, de toute évidence, l’existence est en elle-même inquiétante, puisqu’elle nous met en mouvement dans un monde dans lequel aucune direction, aucun conseil, aucun « road-book » n’indique ce que nous y faisons. Ceci établi, tout discours qui s’affirme comme définitif a pour conséquence de faire taire l’inquiétude, et d’interdire la quête. C’est là que les entendus sont les plus dangereux, laissant croire au monde qu’il est possible d’exister sans s’en inquiéter. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Conclusion. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;"> </span><span style="font-size: small; font-family: Times New Roman;">Ainsi, derrière la simple opposition entre ignorance et savoir, on voit que ce sont des enjeux profonds qui sont concernés, puisque selon la valeur qu’on donne à la connaissance humaine (et on a vu qu’il ne s’agit pas, ici, d’accorder à telle connaissance plus de valeur qu’à telle autre, puisque le propos consiste à entendre chaque jugement comme insuffisant (ce qui, rappelons le, ne permet pas d’affirmer qu’au sein de cette même insuffisance, tous se valent…)), c’est la position que l’homme se donne dans le monde qui est mise en jeu. En effet, il est toujours tentant de penser avoir atteint la vérité, et il est toujours plaisant de sentir que les autres viennent puiser en soi comme à une source. Cependant, au-delà des rapports de pouvoir que cela induit, Pascal désigne cette attitude comme illégitime, et ce même quand elle est sincère : celui qui pense qu’on peut un jour en savoir assez se trompe nécessairement, et passe à côté de l’essentiel, qui est le mouvement nécessaire de l’homme vers cette vérité que, précisément, il ne peut pas atteindre, car elle relève d’un ordre qui n’est pas le sien. Vouloir rééquilibrer l’homme sur un siège plus stable que celui de l’ignorance est donc peut être une intention louable, mais c’est une erreur, car c’est alors oublier que ce déséquilibre est aussi une modestie dont l’homme ne peut pas prétendre se détacher. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Arial;"> </span></p>
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		<title>L&#8217;angoisse et le divertissement chez Pascal</title>
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		<pubDate>Sun, 23 Sep 2007 15:17:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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En abordant la question du doute en philosophie, on est amené à se demander où ce doute prend sa source. On pourrait en fait en distinguer deux, qui sont de nature différente, mais vont être canalisées par la philosophie dans une seule et même attitude. L&#8217;une de ces sources a été rencontrée chez Blaise Pascal [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="justify">
<p><span style="font-family: Arial"></span><span style="font-family: Arial"></span><span style="font-family: Arial"><font size="2"></p>
<p align="justify">En abordant la question du doute en philosophie, on est amené à se demander où ce doute prend sa source. On pourrait en fait en distinguer deux, qui sont de nature différente, mais vont être canalisées par la philosophie dans une seule et même attitude. L&#8217;une de ces sources a été rencontrée chez Blaise Pascal dans ce qu&#8217;il qualifie comme l&#8217;angoisse provoquée sur l&#8217;homme par sa propre condition : perdu dans un univers aveugle et sourd, il cherche des réponses à ses questionnements mais n&#8217;en trouve pas : l&#8217;univers, face à lui, demeure muet.</p>
<p align="justify">Le passage suivant des <em><strong>Pensées</strong></em> est, sur ce point, le plus fréquemment cité :</p>
<p align="justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2007/09/pascal.jpg" title="Masque mortuaire de Blaise Pascal"><img align="left" width="288" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2007/09/pascal.jpg" alt="Masque mortuaire de Blaise Pascal" height="432" style="width: 288px; height: 432px" title="Masque mortuaire de Blaise Pascal" /></a>&laquo;&nbsp;<em>En voyant l&#8217;aveuglement et la misère de l&#8217;homme, en regardant l&#8217;univers muet et l&#8217;homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l&#8217;univers, sans savoir qui l&#8217;y a mis, ce qu&#8217;il y est venu faire, ce qu&#8217;il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j&#8217;entre en effroi comme un homme qu&#8217;on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s&#8217;éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d&#8217;en sortir. Et sur cela j&#8217;admire comment on n&#8217;entre point en désespoir d&#8217;un si misérable état. Je vois d&#8217;autres personnes auprès de moi, d&#8217;une semblable nature: je leur demande s&#8217;ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d&#8217;eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s&#8217;y sont donnés et s&#8217;y sont attachés. Pour moi, je n&#8217;ai pu y prendre d&#8217;attache, et considérant combien il y a plus d&#8217;apparence qu&#8217;il y a autre chose que ce que je vois, j&#8217;ai recherché si ce Dieu n&#8217;aurait point laissé quelque marque de soi.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p align="right">Blaise Pascal &#8211; <em><strong>Les Pensées</strong></em>; Section XI  Les prophéties</p>
<p align="justify">Pascal y décrit le fond angoissant de l&#8217;existence humaine, mais il y montre aussi comment l&#8217;homme tente d&#8217;échapper à cette angoisse en faisant diversion, en orientant ses pensées de manière à éviter tout ennui et toute pensée mettant le doigt sur l&#8217;absurdité de l&#8217;existence.</p>
<p align="justify">L&#8217;émission proposée ici est un approfondissement de cette question du divertissement. Elle fut diffusée sur France Culture le 11 Juin 2004. Elle permettra à ceux qui prendront le temps de l&#8217;écouter d&#8217;entendre une explication approfondie des positions de Blaise Pascal ainsi que de découvrir de nombreux autres passages des Pensées, qui viennent éclairer le texte que nous avons étudié en classe. Normalement, les éléments évoqués lors de cette heure devraient permettre à ceux qui étaient suffisamment attentifs de saisir les propos des commentateurs.</p>
<p align="justify">Crédits : Il est bon pour un élève, particulièrement quand il prépare le baccalauréat littéraire, d&#8217;aller jeter un coup d&#8217;oeil régulier sur les programmes de France Culture et de se familiariser avec la technique du podcast, puisque les émissions intéressantes sont presque toutes diffusées pendant les heures de cours. Les sources de l&#8217;émission proposée ici peuvent être trouvées ici :<br />
<a href="http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vendredis/fiche.php?diffusion_id=22714">http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vendredis/fiche.php?diffusion_id=22714</a></p>
<p></font></span></p>
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