<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>Harrystaut &#187; Bonus</title>
	<atom:link href="http://www.harrystaut.fr/category/bonus/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>http://www.harrystaut.fr</link>
	<description></description>
	<lastBuildDate>Thu, 15 Dec 2011 22:35:39 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr</language>
	<sy:updatePeriod>hourly</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>1</sy:updateFrequency>
	<generator>http://wordpress.org/?v=3.3.1</generator>
		<item>
		<title>Comment perdre son procès sans se perdre soi-même</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/11/comment-perdre-son-proces-sans-se-perdre-soi-meme/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/11/comment-perdre-son-proces-sans-se-perdre-soi-meme/#comments</comments>
		<pubDate>Fri, 25 Nov 2011 04:40:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Platon]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2077</guid>
		<description><![CDATA[
Comme promis à mes élèves, je remets en ligne un fichier déjà partagé ici même il y a quelques années. Il s’agit d’une émission de France Culture, extraite du cycle intitulé l’Histoire de la Raison, constitué de dialogues entre François Chatelet et Emile Noel. L’épisode proposé ici est consacré à la naissance de la philosophie, à [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">Comme promis à mes élèves, je remets en ligne un fichier déjà partagé ici même il y a quelques années. Il s’agit d’une émission de France Culture, extraite du cycle intitulé<span style="text-decoration: underline"><em><strong> l’Histoire de la Raison</strong></em></span>, constitué de dialogues entre François Chatelet et Emile Noel. L’épisode proposé ici est consacré à la naissance de la philosophie, à Athènes, à travers la voix de Socrate, telle qu’on pouvait l’entendre s’exprimer dans les rues, les diners ou, comme on s’y intéresse ici, à son propre procès.</p>
<p style="text-align: justify"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/Chatelet.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify">Chatelet commente en effet les raisons pour lesquelles Socrate fut accusé, la manière dont il fut son propre avocat, les motifs pour lesquels on le condamna à mort pour la forme, lui laissant amplement la possibilité d’échapper à cette fin, et les valeurs qui conduisirent Socrate à aller néanmoins jusqu’à la mort. Ce faisant, Chatelet dresse le tableau d’une époque prise dans les contradictions d’une civilisation qui inaugure une parole dans laquelle il ne s’agit plus de réciter les textes cycliques des mythes, mais d’être une voix qui prononce des paroles dont on est soi même l’auteur, ce qui déplace nécessairement l’autorité de la parole, car celui qui est auteur est, étymologiquement, celui qui a autorité sur ce qu’il dit. Il en est aussi, dès lors, responsable, c’est ce que la mort de Socrate indique, mettant en garde tous ceux qui voudraient à sa suite prolonger l’aventure d’une parole et d’une pensée bâties sur le principe du logos. <a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/Francois_Chatelet21.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2079" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/Francois_Chatelet21.jpg" alt="" width="384" height="250" /></a>Les autorités politiques de l&#8217;époque, bien que démocratiques à Athènes, ne pouvaient qu&#8217;appréhender l&#8217;apparition de ces nouvelles formes de discours, dont le débat en place public, imposé par la démocratie, était l&#8217;une des origines, et elles craignaient de perdre le contrôle de la pensée, constatant que celle-ci se dispersait à travers une multitude de discours discordants, prétendant tous incarner la sagesse. Le procès de Socrate, s&#8217;il le concerne avant tout, est aussi le tableau d&#8217;une société contradictoire, qui dresse le portrait de ses principales figures, avec au premier plan les sophistes, ces personnages les plus influents de ce temps, qui ont mis la main sur la parole et ont acquis suffisamment d&#8217;autorité pour faire commerce du simple fait qu&#8217;ils parlent au nom des autres.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong>L’Apologie de Socrate</strong></em></span>, ce dialogue qui retrace la plaidoirie que Socrate prononce pour son propre compte,   signe la mort du premier véritable philosophe, mais constitue aussi l’acte de naissance de la philosophie. Chatelet commente donc cette naissance en la plaçant dans son contexte. Il la met aussi en perspective en évoquant d’autres dialogues dont Socrate est l’un des interlocuteurs, en particulier le <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Lachès</strong></em></span>, qui est en quelque sorte l’archétype même du dialogue socratique, qui commence par une opposition entre personnages dogmatiques, dépassée par un recadrage de la réflexion par un Socrate qui vient reformuler l’objet du débat sous la forme d’un problème conceptuel. Ce sera là le modèle de réflexion qu’un élève de terminale doit encore aujourd’hui respecter dans ses dissertations.</p>
<p style="text-align: justify">Ajoutons que l’émission est aussi savoureuse pour ses détails de mise en scène. On appréciera, entre autres, que ce commentaire de l’apparition historique du principe de dialogue avec soi même soit illustré musicalement par la composition de John Williams, qui servit de bande originale au film <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Rencontre du troisième type</strong></em></span> (Spielberg, 1977), jouée ici dans sa version orchestrale. Cette mélodie d’une simplicité élémentaire, désormais mondialement connue, est en elle-même un dialogue condensé en cinq notes, les trois premières interpellant les deux dernières, la quatrième n’étant que la reprise à l’octave en dessous de la troisième, comme on répond à un partenaire de dialogue en reprenant ses derniers mots, d’une autre voix. Pour ceux que ça intéresse, il y a là une porte d’entrée possible vers une méditation sur la nature du dialogue, et les formes qu’il peut prendre.</p>
<p style="text-align: justify">L’enregistrement intégral de toutes les émissions de ce cycle n’est pas accessible au public. Il faut, pour les écouter, connaître quelqu’un qui les a enregistrées lors de leur diffusion radiophonique, ou qui en possède une copie. Notons cependant que France Culture rediffuse parfois ses anciens cycles d’émissions, et qu’un livre a été tiré de ces entretiens, intitulé lui aussi Histoire de la Raison. On ne peut que conseiller à ceux qui cette introduction intéresse de lire les trois dialogues platoniciens associés à ce procès, et à cette condamnation, souvent édités ensemble dans les formats de poche : l&#8217;<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Apologie de Socrate</strong></em></span>, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Criton</strong></em></span> et <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Phédon</strong></em></span>.</p>
<p style="text-align: justify">Pour copier le fichier sur le support de votre choix, et l&#8217;écouter sans rester bêtement devant cet écran, clique droit sur le lien, et &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo; :  <a href="http://medias.harrystaut.fr/sophistes socrate platon.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/sophistes socrate platon.mp3</a></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/11/comment-perdre-son-proces-sans-se-perdre-soi-meme/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Planet of the apps&#8217;</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/11/planet-of-the-apps/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/11/planet-of-the-apps/#comments</comments>
		<pubDate>Sun, 20 Nov 2011 12:34:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Technique]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2070</guid>
		<description><![CDATA[
1 &#8211; Il semblerait qu&#8217;existent encore des demi-dieux
L’épisode des hommages sans doute un peu excessifs et souvent mal cadrés rendus à Steve Jobs aura au moins eu l’intérêt de susciter, pour faire contrepoids et tenter de rétablir un certain équilibre, quelques publications qui tentent d’observer le phénomène avec un peu plus de recul, sans céder [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify"><strong>1 &#8211; Il semblerait qu&#8217;existent encore des demi-dieux</strong></p>
<p style="text-align: justify">L’épisode des hommages sans doute un peu excessifs et souvent mal cadrés rendus à Steve Jobs aura au moins eu l’intérêt de susciter, pour faire contrepoids et tenter de rétablir un certain équilibre, quelques publications qui tentent d’observer le phénomène avec un peu plus de recul, sans céder à la tentation de participer à la communion, dont on perçoit assez bien qu’elle cherche à prolonger l’expérience commerciale inaugurée avec l’achat des objets Apple, qui consiste moins à se doter d’équipements permettant d’augmenter la capacité d’action de ceux <a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/snow-white.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2072" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/snow-white.jpg" alt="" width="379" height="274" /></a>qui les possèdent qu’à intégrer sa personne à la classe enviée de ceux qui ne supporteraient pas d’avoir l’air d’appartenir à la catégorie de ceux qui n’ont pas suffisamment d’exigence personnelle, ou tout simplement n’ont pas les moyens (ce qui dans les esprits revient souvent au même) de s’offrir ce qu’il y a de « mieux ».</p>
<p style="text-align: justify">C’est qu’il n’est pas nécessaire de mener des analyses très approfondies pour cerner en quoi les objets conçus et commercialisés par la firme de Cupertino (le seul fait qu’on puisse désigner cette marque via sa localisation géographique en dit d’ailleurs long sur la manière dont on l’envisage quasiment comme une nation, un territoire avec des frontières, dont les marchandises seraient autant de passeports reconnaissant la nationalité de leur porteur : les possesseurs d’iquelquechose on une certaine tendance à se croire, et à se reconnaître mutuellement comme partageant une commune appartenance, et les applestores seraient autant d’ambassades auxquelles ils iraient rendre la visite d’usage lors de leurs déplacements (aux yeux d’un certain nombre de personnes, visiter New-York sans se rendre à l’applestore local est le signe d’une échelle des valeurs faussée, et on vit, le jour de la mort de Steve Jobs, des adorateurs (comment les nommer autrement ?) venir déposer des gerbes de fleurs au Carousel du Louvre, comme si les employés qui allaient faire l’ouverture étaient des membres de la famille , ce qui n’est en fait pas si inapproprié, puisqu’en effet, en discutant avec certains d’entre eux c’est l’impression qu’on a fugitivement, ce qu’on interprètera, selon son propre degré de compassion, soit comme une merveille des techniques contemporaines de management, soit en ressortant les écrits de Marx sur le travail aliéné, et aliénant)) inaugurent une classe nouvelle d&#8217;objets qui se définissent moins par ce qu&#8217;ils sont, ou même ce qu&#8217;ils permettent de faire que par ce dont sont privés ceux qui ne les portent pas.</p>
<p style="text-align: justify"><strong>2 &#8211; Au commencement, était le code</strong></p>
<p style="text-align: justify">Dans deux revues disponibles en kiosque en ce mois de Novembre, on trouve des papiers s’intéressant aux échos de ce phénomène, susceptibles d’alimenter une réflexion à propos de la technique. Dans <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Technikart</strong></em></span> #157, on pourra lire une interview de Richard Stallman , qui porte nécessairement un regard profondément critique sur la planète Pomme, puisque qu’il est lui-même l’un des fondateurs d’un système d’exploitation alternatif, et libre, dénommé GNU (souvent associé à Unix alors que sont acronyme signifie précisément GNU’sNot Unix). L’objectif de Stallamn pourrait se résumer ainsi : tenter, en créant des outils adaptés, en ouvrant de nouvelles perspectives juridiques (le copyleft, par exemple), en militant à travers le monde, de sauver l’esprit des pionniers d’internet, visant à partager le plus librement possible l’information (ce qui, on le comprendra, constitue un projet politique avant d’être un choix technique ; ce qui, on le comprendra aussi, désigne les entreprises qui oeuvrent dans le sens inverse, telles qu’Apple en particulier, comme des acteurs politiques de premier plan, et non comme de simples entreprises « offrant » au monde les moyens de mieux maîtriser leur environnement et leur culture). L’entretien est édifiant de bout en bout, ne serait-ce que sur les aspects techniques : il est utile d’avoir en tête la manière dont les systèmes d’ exploitation libres sont simultanément l’ennemi juré des systèmes commerciaux ET le moteur essentiel de certains d’entre ces derniers (OSX, d’Apple, est un dérivé d’Unix, comme GNU), les entreprises agissant comme prédatrices de systèmes dont elles organisent la disparition, ce qui n&#8217;est finalement qu&#8217;une variante parmi les diverses techniques d&#8217;appropriation. L’article aborde aussi le problème plus général des droits d’auteur, qui constitue en fait le cadre global de la réflexion sur la possibilité de considérer l’information comme un bien commun ne pouvant pas faire l’objet d’une appropriation par quelque système marchand que ce soit, ce qui permet évidemment de conclure sur quelques considérations politiques, puisqu’on le devine, Stallman est un fervent ennemi des mesures telles que, en France, Hadopi (dont la troisième déclinaison est en préparation), ou aux USA, la loi SOPA ; cependant, précisons qu’ il ne s’agit pas pour lui de spolier des auteurs de toute forme de revenu, mais de permettre que quelques têtes d’affiches ne servent pas de prétexte bien rémunérés permettant aux entreprises d’édition de spolier elles mêmes l’écrasante majorité d’auteurs anonymes de tout espoir d’être un jour capables de vivre décemment de leur activité.</p>
<p style="text-align: justify">Mais c’est dans le<span style="text-decoration: underline"><em><strong> Chronicart</strong></em></span> #74 qu’on trouve, dans un article rebondissant lui aussi sur les réactions parfois stupéfiantes de ceux qui portent encore le deuil de leur prophète technique, une analyse plus profonde du rapport qu’on est capable d’entretenir avec ces ichoses, qui sont un peu plus que de simples objets. Paul Lycurgue y dresse le portrait de quelques <a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/74.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2073" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/74.jpg" alt="" width="246" height="299" /></a>utilisateurs, dont une certaine « Céline, 25 ans », évoquée par <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le Monde</strong></em></span>, le 8 Octobre 2011 qui la désigne telle qu’elle se présente elle-même : « <em>une grosse fan</em> ». Voici quelques lignes de son article, qui semblent toucher quelques uns des aspects paradoxaux, et problématique, de la technique telle qu’elle se développe désormais :</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">« Le drame des adorateurs d’Apple est qu’ils ne savent même plus ce que leur terminal mobile ne peut PAS faire ; bien vu, d’ailleurs, puisque l’iPhone n’est plus guère qu’un totem, un symbole esthétique et culturel conçu à dessein pour ne PAS être un ordinateur et pour ne surtout pas en avoir l’air. Les produits Apple sont à l’occidental contemporain ce que la corne de gnou est au guerrier Masaï : un talisman dont la principal raison d’être est de conférer une impression de puissance et une illusion de contrôle. (…) Alors forcément, la jeune Céline devient progressivement intelligible : elle a 25 ans et pour seul horizon de faire semblant de comprendre le monde en caressant sa petite boite, en attendant l’épuisement des ressources naturelles et l’effondrement de l’Etat-providence ; les chances qu’elle apprenne un langage structuré pour coder ses propres applications sont de 1017 contre 1. D’ailleurs même son français sent le faisan, puisqu’elle reste avant tout, de son propre aveu, « une grosse fan ». Quant à moi, je m’interroge : en regardant dans le métro un jeune branleur hagard utiliser les 620mhz de son processeur 0.13 micron pour jouer à Puzzle Bubble, je me demande inquiet, ce qu’en auraient pensée Leibnitz et Poincaré. Alors que je sais parfaitement, pour rester dans l’au-delà, ce qu’en dirait Steve Jobs… »</p>
<p style="text-align: justify">On retrouve, dans cet article, le sujet qui est finalement le plus préoccupant, au-delà des considérations intéressantes à propos du passage du manuel au digital, de la saisie au tapotement, c&#8217;est-à-dire le démenti cinglant des perspectives tracées par les informaticiens des années 70, selon lesquels, un jour, la culture informatique serait suffisamment maîtrisée pour que chacun puisse écrire ses propres lignes de programme et concevoir les applications lui permettant d’agir comme il l’entend sur le monde, et non comme des ingénieurs et des commerciaux auront décidé qu’il est « cool » de faire mine d’avoir du pouvoir sur les choses.</p>
<p style="text-align: justify"><strong>3 &#8211; &laquo;&nbsp;Si vous n&#8217;avez pas un iPhone&#8230;&nbsp;&raquo;</strong></p>
<p style="text-align: justify">Pour s’en convaincre, on observera avec un peu d’attention la manière dont Apple communique désormais sur ses propres produits. Chacun aura déjà entendu les argumentaires récents, tous introduits par la formule « <em>Si vous n’avez pas un Iphone</em> », et conclus par la tautologie finale, qui tombe comme une malédiction : « <em>Mais bon, si vous n’avez pas un Iphone, et bien… Vous n’avez pas un Iphone</em> ». Les commerciaux de Cupertino et les actionnaires de l’entreprise sont évidemment conscients que ce qui d’un point de vue logique est absolument vrai ne peut néanmoins pas donner lieu à un impératif catégorique. C’est bien pour cela qu’il s’agit avant tout de politique, au sens le plus large qu’on puisse donner à ce terme (et le fait qu&#8217;il s&#8217;agisse de rendre les gouvernements humains inopérant n&#8217;y retire rien, bien au contraire)  puisque ces objets et la manière dont ils sont distribués (les deux aspects sont indissociables) définissent la manière contemporaine de concevoir l’honnête homme 2.0 en réactualisant le modèle du XVIIè siècle : il s’agit moins de faire quoi que ce soit de ce qu’on sait que, par l’accès à l’information selon un canal soi-disant prestigieux, être convaincu « qu’on en est », qu’on fait partie du cercle restreint des élus. Dans cette publicité, les applications, désignées comme des « dons » ou des super-pouvoirs (on est quelque part la Pentecôte entre les X-men) ne permettent qu’une chose : consommer et faire des économies (donc, consommer davantage encore). C’est tellement assumé, que ce n’est même plus masqué, la présence, dans un coin de l’écran des applications liées à des medias de toute façon eux aussi commerciaux (L’appli’ du journal <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le Monde</strong></em></span> semble faire exception, mais c’est un journal financé par la publicité, un produit comme un autre qui, dans un kiosque, peut faire illusion, mais avoue sa véritable nature une fois que son icône est ainsi posée en bonne place sur le fond d’écran d’un smartphone) ne jouant plus qu’un très faible rôle de faire-valoir. Mais la possibilité de consommer est, dans le message, encadrée par la menace : « Si vous n’avez pas le passeport pour la consommation… ». Ainsi entendu, le message devient plus clair : alors que la menace réelle de ne plus pouvoir participer au barnum de la consommation plane sur les esprits (on ne parle, en gros, que de ça), une gamme d’objets promet d’être, pour ceux qui en sont porteurs, le signe social les désignant comme n’étant pas frappés par ce mal, qui sera bientôt l’équivalent contemporain de la peste, ou de la lèpre d’antan : alors que le lépreux se déplaçait au son de sa crécelle le désignant comme celui que le sort avait frappé, l’iPhone est la crécelle inversée de celui qui est porteur du signe de reconnaissance de ceux que le mal n’a pas encore frappé. On les devine, lançant leur appli’ Facebook, se pokant les uns les autres pour vérifier qu’ils ne sont pas encore touchés. Si Jean de la Fontaine avait pu inscrire ses <span style="text-decoration: underline"><em><strong>animaux malades de la peste</strong></em></span> sur Facebook, ils se seraient mis d&#8217;accord pour disliker celui d&#8217;entre eux qui croit bon d&#8217;avouer que, oui, il n&#8217;a plus les moyens de participer à la belle société de ceux qui ont des moyens, et que parfois, même, il a faim; ce n&#8217;est que la manière contemporaine de &laquo;&nbsp;faire bien savoir&nbsp;&raquo; que seule la mort peut expier un crime aussi grave que le manque d&#8217;aura; que le manque d&#8217;aura est une mort.</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/11/planet-of-the-apps/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">En tant qu’objet que presque personne n’achète véritablement, puisqu’il est en réalité loué auprès des fournisseurs d’accès, l’iPhone est moins une marchandise que le pont d’embarquement pour le monde merveilleux de la marchandise. On se souvient des analyses que Marx faisait de l’argent dans ses <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Manuscrits de 1844</strong></em></span>, « divinité manifestée (…), puissance corruptrice de l’individu, des liens sociaux,etc., (…) l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines.» Au sommet de son développement monstrueux, l’argent devient chez Marx la marchandise des marchandises, celle qui sert d’intermédiaire à elle-même, celle pour l’accès de laquelle les marchandises réelles constituent désormais un moyen alors qu’elles en étaient jusque là l’objectif : on n’achète plus la matière, mais la valeur marchande de la matière ; en d’autres termes, on achète en réalité l’argent, bien que celui-ci ne soit pas, matériellement, « réel », et ce d’autant plus que la rupture définitive des accords de Breyton-Woods, en 1971, a mis fin à la convertibilité de la seule monnaie encore directement échangeable en or, le dollar, celle qui était depuis 1944 la monnaie des monnaie en vertu même de cette convertibilité. Pour tisser un peu plus loin les fils des produits Apple et de l’analyse marxienne de l’argent, on notera au passage, qu’on ne fait pas non plus l’acquisition d’un iQuelquechose pour sa seule valeur matérielle, ni même pour sa valeur d’usage, mais en vertu même du fait qu’il est cher. Dès lors, on fait moins l’acquisition de l’objet que de la valeur marchande de l’objet. Ce n’est pas la seule marchandise à présenter cette caractéristique, mais c’est en revanche sans doute la seule qui parvienne à ce point à brouiller les frontières entre les genres ; la seule aussi qui modifie à ce point, en profondeur, la manière d’être de ceux qui en sont porteurs. A tel point qu’en fait, on peut considérer qu’un iChose n’est pas tant un objet qu’un dispositif.</p>
<p style="text-align: justify">Ceux que la réflexion intéresse pourront se plonger dans la lecture d’un tout petit livre de Giorgio Agamben, précisément intitulé <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Qu’est ce qu’un dispositif ?</strong></em></span> Ils verront comme un hasard qui ne peut pas en être tout à fait un, puisqu’il est prévisible, que la couverture de l’édition française donne à voir un croquis de téléphone portable. L’objet fait lui-même son <a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/Dispositif.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2074" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/Dispositif.jpg" alt="" width="232" height="360" /></a>apparition page 44, au moment où Agamben montre que ce qui caractérise les dispositifs qui nous sont contemporains, c’est qu’ils ne fondent plus une nouvelle subjectivité chez les hommes qui les intègrent, mais ont au contraire comme principe de les désubjectiver :</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">« Qui se laisse prendre dans le dispositif du « téléphone portable », et quelle que soit l’intensité du désir qui l’y a poussé, n’acquiert pas une nouvelle subjectivité, mais seulement un numéro au moyen duquel il pourra, éventuellement, être contrôlé. (…)<br />
Les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation auxquels ne répond plus aucune subjectivation réelle. De là, l’éclipse de la politique qui supposait des sujets et des identités réels (le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de l’économie, c&#8217;est-à-dire d’une pure activité de gouvernement qui ne poursuit rien d’autre que sa propre reproduction. Aussi la droite et la gauche qui se succèdent aujourd’hui pour gérer le pouvoir ont-elles bien peu de rapports avec le contexte politique d’où proviennent ces termes qui les désignent. Ils nomment simplement les deux pôles (un pôle qui vise sans le moindre scrupule la désubjectivation et un pôle qui voudrait la recouvrir du masque hypocrite de bon citoyen de la démocratie) de la même machine de gouvernement. »</p>
<p style="text-align: justify">On ne peut donner ici qu’un maigre aperçu de la réflexion proposée par Agamben, dont on a envie de dire, dès lors « lisez la suite », et d&#8217;insister, tant la manière dont il aborde les rapports entre politique et dispositifs, dont il montre comme les gouvernement en sont réduits à miser tout leur pouvoir subjectivant sur le seul rôle qu’ils reconnaissent encore au citoyen (électeur), ayant confié tout le reste à des dispositifs qui retirent patiemment toute subjectivité réelle des personnes qu’elles attirent, permet de comprendre des mouvements dont nous sommes les observateurs passifs. On comprendra aussi quelles inquiétudes on peut nourrir lorsqu’on constate que nous en sommes aujourd’hui au point où nous suivons la libération théorique de peuples sur les écrans de dispositifs d’information qui nous échappent totalement, et qui affirment eux-mêmes qu’ils sont à l’origine des révolutions qu’ils médiatisent, qu’ils en sont l’outil, alors qu’on peut précisément craindre que ce soit désormais l’inverse qui soit en jeu. Quand on appuie sur le bouton &laquo;&nbsp;like&nbsp;&raquo; de révolutions dans lesquelles des peuples sont censés se subjectiver, à travers des dispositifs qui oeuvrent pour une désubjectivation généralisée, quand on croit participer à ces mouvements parce qu&#8217;on suit le compte Twitter de tel dissident politique lui même connecté à ces dispositifs, on est peut être en droit de s&#8217;inquiéter. Le fait qu&#8217;Agamben appelle à une large entreprise de profanation des dispositifs, si on commence à cerner un peu de quoi il s&#8217;agit derrière le simple fait de ressentir un sentiment confus au moment de tapoter un message sur un écran tactile, devrait faire de cette lecture un impératif immédiat.</p>
<p style="text-align: justify">Pour revenir à l’ambiance « revue de presse » du début de l’article, on trouvera, dans le même numéro de Chronicart, quelques pistes de réflexion à propos de cet autre dispositif, parfois hybridé avec les iMachins, qu’est Facebook, dont il faudra bien étudier un jour les effets profonds qu’il a sur les subjectivités. Il y a là un territoire d’inquiétude nouveau à explorer. A mi chemin de la paranoïa et de l’adhésion enchantée, en pleine fascination donc, il importe sans doute de l’étudier comme l’homme l’a fait pour chaque nouvel univers qu’il a cherché à investir, car c’est sans doute le premier qui ait des intentions véritables à propos des humains qu’il convie moins à l’occuper et à l&#8217;habiter qu’il ne leur propose de les occuper et de les habiter eux-mêmes. D’une certaine manière, on n’aura peut être jamais été en aussi bonne position pour faire coïncider angoisse et divertissement.</p>
<p style="text-align: justify">Un dernier mot à propos du titre de cet article. Kant avait dit des vérités rationnelles qu&#8217;elles sont anonymes, puisque tout raisonnement correctement mené doit y mener. Ce qui est une <a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/apps.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2075" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/11/apps.jpg" alt="" width="165" height="95" /></a>bénédiction pour la vérité est une véritable plaie pour les titre d&#8217;articles : on en construit un, qu&#8217;on trouve particulièrement habile, on le tape sur Google pour vérifier qu&#8217;on est tellement génial qu&#8217;on est le seul sur terre à en avoir eu l&#8217;idée et, évidemment, on réalise brutalement un commun des mortels parmi plein d&#8217;autres, qui ont eu, déjà, la même idée. On construit alors une rapide idéologie prétendant que de toute façon, vouloir se distinguer comme plus génial que les autres est un narcissisme qu&#8217;il faut dépasser. &laquo;&nbsp;<em>Planet of the apps</em>&nbsp;&raquo; est donc un titre dont je dois reconnaître, après vérification, qu&#8217;il est déjà porté par une émission de CNBC, &laquo;&nbsp;<em>Planet of the Apps, a handheld revolution</em>&laquo;&nbsp;. On n&#8217;ose même pas supposer que les grands esprits se rencontrent&#8230;</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/11/planet-of-the-apps/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>2</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Manhattan Transfer</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 11 Oct 2011 22:06:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2052</guid>
		<description><![CDATA[
En 2010, l’équipe qui publiait le défunt journal Gasface mettait en ligne une mini-série consacrée à la culture Hip hop telle qu’on peut la voir vivre dans le quadrillage régulier des rues de New-York. Ceux qui sont capables de juger de ce genre de choses (c&#8217;est-à-dire, en partie, des new-yorkais et des personnes impliquées dans [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">En 2010, l’équipe qui publiait le défunt journal <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Gasface</strong></em></span> mettait en ligne une mini-série consacrée à la culture Hip hop telle qu’on peut la voir vivre dans le quadrillage régulier des rues de New-York. Ceux qui sont capables de juger de ce genre de choses (c&#8217;est-à-dire, en partie, des new-yorkais et des personnes impliquées dans ce mouvement) reconnurent vite en New-York Minute un « hip hop guide to <a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/10/new-york-minute-presentation-documentaire-eve-L-11.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2054" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/10/new-york-minute-presentation-documentaire-eve-L-11.jpg" alt="" width="308" height="433" /></a>the fast life », un hommage à la vie pressée de la grande pomme dont la forme rapide, mais tranquille, correspondait parfaitement à l’objet, une errance attentive aux rencontres, aux lignes de force qui traversent de part en part la mégapole et unit, par delà les blocs, ceux qui sont autant de pierres d’angle d’une culture en croissance, d’une vision du monde, puisque cette ville là est, telle une Babylone actuelle, une réduction, sur un même territoire, du monde entier ; frontières comprises.</p>
<p style="text-align: justify">Voyant trop souvent cette culture revendiquée en classe, mais non connue (comme bien d’autres cultures, d’ailleurs, qui sont d’autant plus mises en avant qu’elles échappent presque totalement à ceux qui veulent en être les hérauts), je me décide à mettre en ligne, de temps en temps, des documents pouvant positionner quelques bornes, des carrefours sur lesquels figureraient un ou deux panneaux indicateurs, quelques repères afin de constituer une cartographie intellectuelle, une culture en somme, sans sombrer dans la démagogie qui consisterait à enfermer les élèves dans les eaux culturelles dans lesquelles ils baignent déjà, particulièrement dans un « lycée de banlieue » qu’on associe trop souvent (et où les élèves eux-mêmes s’associent excessivement) aux cultures urbaines.</p>
<p style="text-align: justify">Evidemment, on erre un peu dans les marges, à la manière dont, chez Kubrick, on se laisse porter par le courant urbain, les yeux grand fermés à travers New-York, à ceci près que dans New-York Minute, l’ambiance est moins feutrée, on s’éloigne des beaux quartiers, le danger est plus proche même s’il reste contenu, les acteurs de ce mouvement étant parfois issus de la violence, mais l’ayant cependant dépassée pour l’investir dans la création de formes ; si on y pense, c’est bel et bien ainsi que se forment les cultures.</p>
<p style="text-align: justify">Six épisodes, donc :</p>
<p style="text-align: justify">#101 - Midnight Marauder</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">#102 - The Magic Number</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">#103 - Land of Dream</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">#104 - Night Nurse</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">#105 - Lost Generation</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">#106 - Fast Life</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">Le site général, présentant les six films ainsi que des compléments audio, textes, et video, se trouve à cette adresse : <a href="http://nyminute.arte.tv/fr/map/" target="_blank">http://nyminute.arte.tv/fr/map/</a></p>
<p style="text-align: justify">Pour aller directement aux films, sur le site même d&#8217;Arte, c&#8217;est par ici que ça se passe : <a href="http://nyminute.arte.tv/fr/serie/" target="_blank">http://nyminute.arte.tv/fr/serie/</a></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/10/manhattan-transfer/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>DupliCité</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/10/duplicite/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/10/duplicite/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 10 Oct 2011 14:33:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Deadlines]]></category>
		<category><![CDATA[Photographie]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2034</guid>
		<description><![CDATA[
Jean-Pierre ATTAL
2001-2011 &#8211; 10 ans de recherche
15 septembre au 15 octobre 2011
galerieolivierwaltman
Paris &#124; Miami
74, rue Mazarine 75006 Paris
galeriewaltman.com t : + 33 1 43 54 76 14
contact : Olivier Waltman/ Mathias Coullaud
http://www.galeriewaltman.com/menu.html
ouvert du lundi au samedi de 10h30 à 19h30
Depuis 2004, une proportion non négligeable d’élèves de terminale, en filière générale, utilise au quotidien un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: right">Jean-Pierre ATTAL<br />
2001-2011 &#8211; 10 ans de recherche<br />
15 septembre au 15 octobre 2011</p>
<p style="text-align: right">galerieolivierwaltman<br />
Paris | Miami<br />
74, rue Mazarine 75006 Paris<br />
galeriewaltman.com t : + 33 1 43 54 76 14<br />
contact : Olivier Waltman/ Mathias Coullaud<br />
<a href="http://www.galeriewaltman.com/menu.html" target="_blank">http://www.galeriewaltman.com/menu.html<br />
</a>ouvert du lundi au samedi de 10h30 à 19h30</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/10/labyrinthe3.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2048" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/10/labyrinthe3.jpg" alt="" width="494" height="201" /></a>Depuis 2004, une proportion non négligeable d’élèves de terminale, en filière générale, utilise au quotidien un manuel de philosophie (le &laquo;&nbsp;<em>Hatier</em>&laquo;&nbsp;, réalisé sous la coordination de Michel Delattre et Chantal Demonque) dont la couverture un peu hypnotique est illustrée par une photographie de Jean-Pierre Attal, intitulée <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Labyrinthe</strong></em></span> (2004).</p>
<p style="text-align: justify">Jusqu’au 15 Octobre, ces élèves seront peut être heureux de pouvoir redécouvrir la couverture de leur manuel accrochée, dans un format bien plus respectueux du tirage originel, sur lesmurs de la galerie Olivier Waltman, à Paris.</p>
<p style="text-align: justify">Le travail de Jean-Pierre Attal s’occupe des territoires qui servent de théâtre à nos opérations financières : façades d’immeubles de bureaux, banlieues pavillonnaires, grilles urbaines quadrillant comme sur un repère orthonormé la place de chacun la superficie à laquelle on peut prétendre, les amas qu’il faut bien accepter d’intégrer, comme le feraient, au sein de leurs alvéoles, des abeilles. Les photographies d’Attal pourraient tout à fait évoquer l’insociable sociabilité des hommes telle que Kant la décrit : cette nécessité dans laquelle ils sont de s’associer, tout en aspirant à la solitude. Les open-spaces soigneusement délimités, sans être pour autant cloisonnés, témoignent de cette double nécessité, dès lors qu’elle se plie aux lois du management qui semblent ne conserver du projet de co-développement humain que la rationalisation technique. Le monde fixé par Attal est hyper rationnel. Il n’est d’ailleurs pas naturel puisqu’un travail numérique de duplication, de juxtaposition de cases saisies individuellement produit ce monde à la manière dont lui-même produit les biens et les services qu’il répand, à la chaine, sur les marchés. Pour autant, de cette interaction humaine poussée à la pointe de sa rentabilité, il n’émane aucune humanité. L’homme en semble étrangement absent, tout comme les œuvres sembleraient pouvoir être le fruit d’une production mécanisée, infomatique.</p>
<p style="text-align: justify">Il est intéressant qu’une couverture de manuel de philosophie donne à voir l’encadrement contre lequel la philosophie elle-même pourrait être un des outils d’émancipation.</p>
<p style="text-align: justify">On peut donc, jusqu’au 15 Octobre 2011, aller se perdre dans le dédale de nos propres superstructures.</p>
<p style="text-align: justify">Le dossier de presse de l&#8217;exposition est consultable ici : <a href="http://www.galeriewaltman.com/comunnique-de-presse/Communique_de_presse_Attal-%20septembre-octobre_2011.pdf" target="_blank">Communique_de_presse_Attal-20septembre-octobre_2011.pdf</a></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/10/duplicite/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Forclusion</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/forclusion/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/forclusion/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 26 Sep 2011 17:33:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2020</guid>
		<description><![CDATA[
&#171;&#160;Il est impossible de surestimer l&#8217;impact de la science fiction
sur la culture contemporaine, une culture qui se perçoit
comme étant elle-même de la science-fiction&#160;&#187;
Scott Bukatman,
Terminal identity. The Virtual Subject in Postmodern Science Fiction, 1993, p. 6
&#171;&#160; La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: right">&laquo;&nbsp;<em>Il est impossible de surestimer l&#8217;impact de la science fiction<br />
sur la culture contemporaine, une culture qui se perçoit<br />
comme étant elle-même de la science-fiction</em>&nbsp;&raquo;<br />
Scott Bukatman,<br />
<span style="text-decoration: underline"><strong><em>Terminal identity. The Virtual Subject in Postmodern Science Fiction</em></strong></span>, 1993, p. 6</p>
<p style="text-align: justify">&laquo;&nbsp; <em>La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure du temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tant de rapidité qu’à l’exception d’un très petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment même où ils s’apprêtaient à vivre</em>.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify">Ainsi commence le <span style="text-decoration: underline"><em><strong>De Vita brevis</strong></em></span>, le traité que Sénèque consacre à la brièveté supposée de la vie. Ainsi commence, en fait, tout questionnement philosophique, si on veut bien suivre cette idée, déjà croisée chez Camus et Pascal, que seule notre finitude doit vraiment nous importer, le reste n’étant que sujet de divertissement auquel on s’attacherait, précisément, pour <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/forclusion/never-let-me-go-poster/" rel="attachment wp-att-2021"><img class="alignright size-medium wp-image-2021" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/never-let-me-go-poster-203x300.jpg" alt="" width="203" height="300" /></a>éviter de devoir se confronter à la seule question qui vaille : celle de l’impact que doit avoir sur notre vie la conscience de notre mort prochaine.</p>
<p style="text-align: justify">Si on aborde aujourd’hui la philosophie de manière plus distanciée, dédaignant même parfois ces questionnements trop existentiels, il faut avoir en tête que ce sont là des inquiétudes qui motivèrent l’enfance de la philosophie, tout comme elles sont en germe dans l’enfance de tout homme, d’ailleurs.</p>
<p style="text-align: justify">Confronter l’homme avec sa fin prochaine, c’est immédiatement retourner la perspective vers laquelle il est tourné, comme si l’essentiel de sa vie était derrière lui, et non plus devant, comme si soudainement, c’était à l’aune de ce qui a déjà été vécu qu’il fallait juger cette existence, et non plus sur la base de ce qu’on peut encore espérer de ce qu’il y a encore à vivre. C’est que du passé et de l’avenir le second est le plus incertain, et au moment de reprendre conscience de notre manque d’éternité, on semble considérer l’existence en usant du dicton « un ‘tiens’ vaut mieux que deux ‘tu l’auras’ ».</p>
<p style="text-align: justify">Dès lors, imagine l’existence plus courte qu’elle ne devrait l’être, c’est une manière non pas de l’abréger par dépit, mais au contraire de reprendre le contrôle sur la fuite du temps, de telle sorte que, finalement, on réalise que ce n’est pas la vie qui est trop courte, mais l’usage que nous avons du temps qui est inutilement dépensier. Tel est le point de départ de Sénèque dans son traité : « <em>Nous n’avons pas reçu une vie courte, c’est nous qui l’avons rendue telle : nous ne sommes pas indigents, mais prodigues. D’immenses, de royales richesses, échues à un maître vicieux, sont dissipées en un instant, tandis qu’une fortune modique, confiée à un gardien économe, s’accroît par l’usage qu’il en fait : ainsi notre vie a beaucoup d’étendue pour qui sait en disposer sagement.</em> »</p>
<p style="text-align: justify">Ce pourraient être, mot pour mot, les termes de la méditation finale du film <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Never let me go</strong></em></span>. Son encore jeune héroïne, Kathy, ayant déjà éprouvé cette mort des autres, qui est pire que notre propre disparition, cette mort que même les conseils épicuriens ne peuvent rendre moins douloureuse, puisqu’on demeure là à devoir la vivre, inscrite pour de bon dans notre expérience la plus présente, Kathy, donc, se retrouve là où elle a pris l&#8217;habitude de se réfugier, là où elle recolle les morceaux, si on veut, récupérant tant bien que mal les éléments épars de sa propre vie. Un arbre au bord d’une route isolée, loin de tout semble t-il, le long d’une clôture en barbelés sur laquelle viennent s’accrocher les déchets de la vie alentour, jetés là par le vent. Devant cette frontière infranchissable, au-delà de laquelle tout ce qui ne s’accroche pas est perdu à jamais, elle constate qu’au point où elle en est, aussi près qu’on puisse être de cette limite, elle ne peut regarder qu’en arrière. Mais comme, finalement, elle a très tôt eu le sentiment de vivre au bord de ce précipice, dans la pleine conscience de cette brièveté, comme en sursis, elle sait qu’elle n’a jamais vraiment regardé loin devant, qu’elle n’a jamais fait de plans sur la comète, développant plutôt, dans sa vie artificiellement progériaque, une sorte de marche à reculons dans laquelle il s’agirait de ne laisser filer que ce qui ne peut décidément pas être retenu, et d&#8217;accompagner ce dont, nécessairement, on sera séparé. Peu à peu elle aura lâché prise sur tout ce qui était destiné à passer, y compris elle-même.</p>
<p style="text-align: justify">De ce film, on retiendrait volontiers que Carey Mulligan semble être la déesse de la nostalgie. Il est même rare d’être confronté à une présence simultanément si forte, et si discrète. Le film lui doit beaucoup à elle, ainsi qu’à Andrew Garfield, qui porte le rôle de Tommy, exactement là où est censé se tenir ce personnage, à mi chemin de la conscience et de l’hébétude devant ce qui s’impose, malgré les tentatives d’échapper à ce qui s’avance à grands pas : il va falloir en finir.</p>
<p style="text-align: justify">On n’en dira pas trop sur l’intrigue de ce film, pour ne pas dévoiler le mécanisme qui l’anime. On précisera néanmoins que c’est un peu comme une boite à musique aux rouages délicats. Le film avance pas à pas, très discrètement, tellement discrètement même que par moments on peut se demander s’il avance encore. Mais comme tout est ici affaire de dilatation du temps, de rapports différenciés à l’écoulement du temps de la vie, il est important qu’on ait le vague sentiment que le film prend excessivement son temps, qu’il s’attarde en chemin. C’est même peut être l’aspect le plus réussi de Never let me go.</p>
<p style="text-align: justify">Ceux qui s’intéressent un peu aux clips video (au-delà de ce que les robinets à eau tiède que sont les chaines soi-disant dédiées aux « videos musicales » proposent, évidemment…) sauront <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/forclusion/never-let-me-go-kathy/" rel="attachment wp-att-2022"><img class="alignright size-medium wp-image-2022" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/never-let-me-go-kathy-300x192.gif" alt="" width="300" height="192" /></a>que Mark Romanek réalisait là son second long métrage, après <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Photo obsession</strong></em></span> (2002). Sans doute faut-il voir dans le passé de « clipeur » de ce réalisateur une des sources de la réussite de ce <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Never let me go</strong></em></span> : un clip est un condensé temporel contraint par le format commercial réduisant à moins de quatre minutes toute mise en images. Et pourtant, c’est aussi un format qui demeure très libre dans la manière dont il aborde le récit, se permettant souvent d’user de tous les artifices de manipulation du temps offerts aux réalisateurs, amplifiant les techniques cinématographiques, les poussant à bout dans l’urgence des quatre minutes maximum (si on veut bien prêter un regard attentif au clip qu’il a réalisé pour Michael et Janet Jackson (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Scream</strong></em></span>), on constatera que le temps y est totalement destructuré, que comme dans de nombreux films de ce format, il ne s’écoule plus, du moins pas dans un sens identifié, et que tout semble s’y dérouler instantanément dans un présent permanent. On est étonné au premier abord que Romanek maîtrise à ce point la lenteur dans son film, avant de réaliser que le présent sans fin des clips est une bonne préparation à cette lenteur, puisqu’elle en est en quelque sorte le négatif : à la frénésie un peu épileptique des frère et sœur Jackson tordus dans leur vaisseau spatial, gigotant dans un présent sans fin, potentiellement éternels puisqu’intemporels, mais sans aucune perspective, répond le calme serein de Kathy qui, face à l’échéance qui approche, sait demeurer en paix avec un passé qu’elle a appris à regarder comme un horizon dont elle ne peut s’approcher, mais qui l’accompagne cependant sur le bout de route qu’elle a encore à parcourir. Là où les uns retiennent le temps sans s’apercevoir que cet arrêt est une mort déjà vécue, les autres vont jusqu’à la mort en la concevant comme ce qui doit être, aussi, vécu. On a bien là les éléments de base de la méditation de Sénèque, concentrés en quelques plans de cinéma.</p>
<p style="text-align: justify">On réalise alors que si <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Never let me go</strong></em></span> est un film étonnant, c’est aussi parce qu’il inverse le rapport temporel habituel réclamé par la science fiction. Car c’est bien de science fiction qu’il s’agit, intégrant au récit des techniques qui, aujourd’hui, n’existent pas. Et pourtant c’est dans le passé que se déroule tout le film, à partir des années 60 jusqu&#8217;à aujourd&#8217;hui. Cette manière de replier ainsi l’avenir sur le passé, de boucher la perspective du futur est l’un des éléments de réussite du film : si Kathy a réussi à s’installer dans une vie sans perspective d’avenir, alors il faut que le spectateur voit, lui aussi, cet horizon obturé, et ce malgré la nécessité de voir le film se dérouler devant lui. A strictement parler, on a l’impression de voir un film nostalgique se rembobiner sur son origine, celle-ci étant étrangement plus proche de nous que son autre extrémité. Le fait que le récit tout entier fonctionne comme un flashback renforce cette impression, fermant le temps sur lui-même, hermétiquement, et ce d&#8217;autant plus que tout le récit est construit comme une succession de tableaux correspondant à une époque identifiée, autour d&#8217;une unité de lieu. On a la forte impression de passer en revue des souvenirs répertoriés après coup, de manière très méthodique, comme on feuilleterait un album de photos. D&#8217;ailleurs, on ne peut s&#8217;empêcher, ne serait-ce qu&#8217;en voyant l&#8217;affiche du film, de penser à<span style="text-decoration: underline"><em><strong> la Jetée</strong></em></span> de Chris Carterqui exploitait les mêmes manipulations du temps, pour des raisons finalement approchantes : la fin y était, là aussi, déjà révolue. </p>
<p style="text-align: justify">Paradoxalement, la fin du film en dit beaucoup moins que la bande annonce, qui révèle de trop nombreux éléments du film. Mieux vaut éviter de regarder celle-ci afin d’aborder <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Never let me go</strong></em></span> avec une candeur identique à celle de ses personnages. Par contre, pour ceux que la carrière de Mark Romanek intéresserait, on signalera qu’un volume de l’excellente série <span style="text-decoration: underline"><em><strong>The Work of Director</strong></em></span>, répertoriant les travaux des meilleurs réalisateurs de clips dans le monde, lui est consacré. On s’amusera à y chercher les germes de son travail de réalisateur de longs métrages. On pourra, aussi, lire la très beau roman de Kazuo Ishiguro, sous le même titre, dont est tiré le scenario du film.</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/forclusion/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/forclusion/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Chute libre</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/chute-libre/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/chute-libre/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 26 Sep 2011 15:18:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2016</guid>
		<description><![CDATA[
Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face
Héraclite
Alors que j’étais, tout à l’heure, à la recherche d’une hypothétique imprimante en ordre de marche, au sein d’un réseau informatique constitué de divers terminaux informatiques certes reliés les uns aux autres par des câbles mais semblant communiquer chacun dans leur langue (en klingon, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: right">Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face<br />
Héraclite</p>
<p style="text-align: justify">Alors que j’étais, tout à l’heure, à la recherche d’une hypothétique imprimante en ordre de marche, au sein d’un réseau informatique constitué de divers terminaux informatiques certes reliés les uns aux autres par des câbles mais semblant communiquer chacun dans leur langue (en klingon, pour les uns, en quenya pour d’autres, quelques dissidents pratiquant, parait il, le volenska), j’ai croisé mon collègue de mathématiques qui m’apprit que les élèves que nous avons en commun, en filière scientifique, lui avaient résumé les cours de philosophie à peu près dans ces termes :</p>
<p style="text-align: justify">En gros, on n’y parlerait que de la mort.</p>
<p style="text-align: justify">Je suppose que, dès lors, les cours de mathématiques doivent ressembler à un refuge, ou à ces moments de répit que les héros de films d’horreur peuvent goûter, alors qu’ils viennent de se réfugier derrière une porte qu’ils ont tout juste claquée et verrouillée derrière eux, inconscients du pouvoir qu’a leur persécuteur (le prof&#8217; de philo&#8217;, en l&#8217;occurrence) de traverser les murs et apparaître, ni vu ni connu dans leur dos, hors champ, bien sûr, ou de fracasser la porte en balsa avec une hache subtilisée à l’hôtel Overlook.</p>
<p style="text-align: justify">Pour autant, si effectivement on est bien contraint de se mesurer à la conscience de devoir mourir, à notre déjà potentiel non-être, on se rappellera qu’il ne s’agit pas de se complaire dans de morbides pensées sans en faire quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify">Voila qui me donne l’occasion de partager ce court métrage, dessiné à la main par Steve Cutts,  un graphiste londonien qui commence à expérimenter son art dans les images en mouvement. C’est graphiquement pas mal du tout, et ça pourrait constituer une bonne entrée en matière pour étudier la manière dont les penseurs de l’antiquité ont pu tenter de prendre un peu de hauteur vis-à-vis de notre inéluctable fin.</p>
<p style="text-align: justify">Ca donne ce qui suit :</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/chute-libre/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/chute-libre/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>3</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Nyctalopie passagère</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nyctalopie-passagere/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nyctalopie-passagere/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 26 Sep 2011 14:38:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Deadlines]]></category>
		<category><![CDATA[Lieux]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=2009</guid>
		<description><![CDATA[
Paris ne vit plus la nuit, paraît-il. Exception faite, peut-être de la nuit blanche à laquelle les parisiens et franciliens sont conviés, chaque année depuis dix ans, lors du premier week-end d’Octobre.
Tous les ans, j’encourage mes élèves et lecteurs à profiter de cette nuit pour aller à la rencontre de l’art contemporain sans s’embarrasser du [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">Paris ne vit plus la nuit, paraît-il. Exception faite, peut-être de la nuit blanche à laquelle les parisiens et franciliens sont conviés, chaque année depuis dix ans, lors du premier week-end d’Octobre.</p>
<p style="text-align: justify">Tous les ans, j’encourage mes élèves et lecteurs à profiter de cette nuit pour aller à la rencontre de l’art contemporain sans s’embarrasser du cérémonial parfois intimidant des musées, dans <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nyctalopie-passagere/nuit-blanche/" rel="attachment wp-att-2010"><img class="alignright size-medium wp-image-2010" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/nuit-blanche-300x257.jpg" alt="" width="300" height="257" /></a>une ambiance qui installe l’art à portée de tous, en développe le caractère « partagé » sans interdire pour autant telle ou telle rencontre appelant au recueillement ou à la contemplation. Les oeuvres sont lâchées dans la nature et c&#8217;est l&#8217;occasion ou jamais de les rencontrer sans intermédiaire et de leur permettre de produire leurs effets. Ou pas.</p>
<p style="text-align: justify">Il y a tellement de propositions qu’on aurait du mal à en sélectionner quelques unes. L’idée de la nuit blanche semble plutôt de susciter des errances urbaines sans véritable programme établi. Il s’agit de rencontres, de hasards, d’heureux croisements de trajectoires, tant avec les œuvres, les artistes qu’avec les autres noctambules. Pour une nuit, la ville est plutôt conviviale, preuve que soigner l’espace public, rassembler des inconnus autour de biens communs installés là gratuitement, partager des expériences participe à constituer un « vivre ensemble » (parce que pour une fois, on propose une réponse ouverte à la question « vivre ensemble, d’accord, mais quoi ?)</p>
<p style="text-align: justify">Il y en a pour tous les goûts, du politique (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Trackers</strong></em></span>, installation de Rafaël Lozano-Hemmer à la Gaieté lyrique (un lieu qu’on conseillerait ardemment aux élèves d’aller découvrir), <span style="text-decoration: underline"><em><strong>The Grand Finale</strong></em></span>, video de Karmelo Bermejo articulée autour du mot « récession » (la crise s’invite dans l’art) au lycée Chaptal, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>La concentration des services</strong></em></span>, installation de Julien Berthier sur le Terre-plein du métro Anvers), du portrait (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le Réveil de la fille</strong></em></span>, projection de Jean-Christophe Choblet, Thierry Payet et Valérie Thomas à la galerie W), de l’exploration urbaine (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Fermé au public</strong></em></span>, installations d’Elisatbeth Czihak, Florimond Dupont et Ben Sandler à la galerie Jeune Création), des stars (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Girls Tricky</strong></em></span>, video de Steve McQueen à la Cigale, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Demain le ciel sera rouge</strong></em></span>, installation de Christian Boltanski au Théâtre de l’Atelier, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Henry Rebel Drawing</strong></em></span>, installation video de Douglas Gordon mettant en scène henry Hooper (que connaissent ceux qui ont vu <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Restless</strong></em></span>, de Gus Van Sant) à la Machine), des propositions plastiques (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Caténaires</strong></em></span>, sculpture en parpaings de Vincent Gavinet à la Bibliothèque historique de la ville de Paris,<span style="text-decoration: underline"><em><strong> Chaos</strong></em></span>, installation de Szajner, au Square du Temple) ou musicales (le Cabaret contemporain à la mairie du 3ème arrondissement, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Solitude-Silence</strong></em></span>, video et performance musicale de Thomas Bjelkeborn et Michael Larsson à l’Institut suédois, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Minimal mix</strong></em></span>, performance musicale de Rhys Chatham et Joseph Ghosn au collège des Bernardins), etc.</p>
<p style="text-align: justify">Aucune promesse de satisfaction, aucune garantie de faire, cette nuit là, une rencontre essentielle. Mais des pistes qui s’ouvrent, sans doute, des portes à entrouvrir, des univers à scruter sous les étoiles, et un retour au petit matin, pour se coucher à l’heure où, d’habitude Paris, s’éveille.</p>
<p style="text-align: justify">Le programme de la Nuit blanche se trouve ici :<br />
<a href="http://nuitblanche.paris.fr/pdf/NuitBlanche_Programme_2011.pdf" target="_blank">http://nuitblanche.paris.fr/pdf/NuitBlanche_Programme_2011.pdf</a></p>
<p style="text-align: justify">Le site présentant le dispositif est à cette adresse :<br />
<a href="http://nuitblanche.paris.fr/" target="_blank">http://nuitblanche.paris.fr/</a></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nyctalopie-passagere/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Pour quelques kilomètres/seconde de plus.</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 26 Sep 2011 11:04:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=1996</guid>
		<description><![CDATA[
Il est rare que des découvertes scientifiques fassent la une des journaux. Les neutrinos pris en flagrant délit d’excès de vitesse ont connu leur quart d’heure de gloire warholien, surprenant tout de monde par leur vélocité, mais aussi par leur aptitude à détruire, à eux seuls, une bonne partie de la théorie de la relativité [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">Il est rare que des découvertes scientifiques fassent la une des journaux. Les neutrinos pris en flagrant délit d’excès de vitesse ont connu leur quart d’heure de gloire warholien, surprenant tout de monde par leur vélocité, mais aussi par leur aptitude à détruire, à eux seuls, une bonne partie de la théorie de la relativité telle qu’Einstein l’avait constituée.</p>
<p style="text-align: justify">Pour autant, il ne faudrait pas en déduire que ce qu’il y a de révolutionnaire dans cette découverte, ce soit le fait que les théories scientifiques puissent être révolutionnées. Parce que, même si c’est rarement ainsi qu’on les présente à l’école aux enfants et jeunes censés les apprendre, révolutionnées et révisables, elles le sont par nature.</p>
<p style="text-align: justify">Il en va des théories scientifiques comme des chefs d’œuvre de l’histoire de l’art : leur classicisme leur donne l’apparence de constructions bâties pour se mesurer à l’éternité, alors qu’elles <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/albert-einstein/" rel="attachment wp-att-1997"><img class="alignright size-medium wp-image-1997" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/Albert-Einstein-281x300.jpg" alt="" width="281" height="300" /></a>sont nécessairement limitées dans le temps : nées sous forme de renversement des théories les ayant précédées, elles sont vouées à être à leur tour renversées par plus malignes qu’elles.</p>
<p style="text-align: justify">D’ailleurs, des lycéens devraient sentir ce vertige face à la nouvelle qui tombait cette semaine. Après tout, la théorie de la relativité n’est pas enseignée au lycée. ou très peu. Dès lors, ils viennent en fait d’apprendre qu’une construction scientifique qu’ils n’ont même pas encore rencontrée ne les a pas attendus pour être remise en question. S’ils sont un peu perspicaces, ils devraient savoir quoi penser du paradigme newtonien sur lequel leur apprentissage est lui-même fondé.</p>
<p style="text-align: justify">L’illusion d’optique dont on souffre lorsqu’on regarde les théories enseignées à l’école est donc moins due à une absence de connaissances qu&#8217;à un manque de mise en perspective de celles-ci. On ne peut que souhaiter, d’ailleurs, que soit élargi l’enseignement de l’histoire des sciences, seul remède à cette conception dogmatique des théories reçues comme des paroles d’Evangile.</p>
<p style="text-align: justify">Il se trouve que les medias anglo-saxons sont depuis longtemps engagés sur la voie de la vulgarisation scientifique, domaine occupé en France par Maurice Chevalet, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>C’est pas sorcier</strong></em></span> (dont les maquettes peinent à modéliser les physiques non-newtoniennes, justement), et les frères Bogdanov, dont les mauvaises langues pourraient se demander s’ils sont eux-mêmes les relais des sciences, ou leur produit. En 2003, David Hickman réalisa pour la série de documentaires scientifique <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Nova</strong></em></span> une mini-série de trois épisodes intitulée <span style="text-decoration: underline"><em><strong>The Elegant Universe</strong></em></span>, d’après le livre du même nom, écrit par Brian Greene, qu’on retrouve ainsi à l’écran comme commentateur. En France, ces trois épisodes ont été diffusés par Arte, sous le titre « <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Ce qu’Einstein ne savait pas encore</strong></em></span> ». On devine donc que les interrogations sur sa théorie en datent pas d’hier (en fait, elles se formulèrent clairement dès 1935 autour d’une expérience de pensée nommée EPR (d’après les noms des savants Einstein, Podoski et Rosen), qui mit en évidence le point au-delà duquel Einstein refusait d’avancer dans la théorie quantique).</p>
<p style="text-align: justify">Ce documentaire met en œuvre de nombreuses techniques spécifiques à l’audiovisuel. Il a donc une certaine tendance à rendre tout un peu trop spectaculaire, parfois sans véritable raison (par exemple, l’introduction dans la maison d’Einstein mise en scène comme si des phénomènes surnaturels y avaient lieu est un peu ridicule). Cependant, au-delà des tics spécifiques aux médias anglo-saxons (les multiples répétitions liées aux interruptions publicitaires, par exemple), ces films proposent une vulgarisation intéressante, des images « parlantes », des mises en scène permettant de retenir des schémas mentaux simples, et quelques séquences qui devraient fasciner physiciens et mathématiciens en herbe (l’intuition des vibrations fondamentales dans la théorie des cordes, devant un tableau intégralement rempli de formules mathématiques illisibles pour le commun des mortels est un moment où on peut saisir, en un instant, le rôle que les mathématiques jouent désormais dans la description de cet univers).</p>
<p style="text-align: justify">On trouve très facilement ces épisodes en ligne ; aucune édition en format dvd n’est jusque là disponible (il faut se contenter de la version américaine, en DVD zone 1, non sous-titrée…). A l’heure où ces bouleversements scientifiques font la une des journaux télévisés sans qu’on leur accorde le temps nécessaire pour les comprendre, il peut être utile de les regarder, afin de se clarifier les idées.</p>
<p style="text-align: justify">Episode 1 : Le Rêve d&#8217;Einstein :</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">Episode 2 : La théorie des cordes :</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">Episode 3 : Bienvenue dans la 11ème dimension</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/pour-quelques-kilometresseconde-de-plus/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Nouveaux occupants au n°100 &#8211; Episode 6</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 24 Sep 2011 09:58:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Les habitants du n°100 du CDI]]></category>
		<category><![CDATA[Listes]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=1980</guid>
		<description><![CDATA[
Tandis que Frederic Beigbeder voltige de plateau de télé en plateau télé pour faire la promotion de sa playlist personnelle de romans qu&#8217;il faut lire avant que le livre disparaisse, on essaie, nous aussi, à l&#8217;échelle du lycée, de poser sur les rayonnages du C.D.I. des ouvrages qui pourraient donner le sentiment à quelques élèves, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/snc00808/" rel="attachment wp-att-1990"><img class="alignright size-medium wp-image-1990" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/SNC00808-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a>Tandis que Frederic Beigbeder voltige de plateau de télé en plateau télé pour faire la promotion de sa playlist personnelle de romans qu&#8217;il faut lire avant que le livre disparaisse, on essaie, nous aussi, à l&#8217;échelle du lycée, de poser sur les rayonnages du C.D.I. des ouvrages qui pourraient donner le sentiment à quelques élèves, sans doute minoritaires, de faire une expérience, de rencontrer quelqu&#8217;un; bref, de penser. Accessoirement, on tente d&#8217;éviter que la raison centrale mise en avant par Beigbeder, dans son plan com&#8217;, d&#8217;acheter son livre se vérifie un jour, en encourageant l&#8217;existence du livre.</p>
<p style="text-align: justify">Au moment où on s&#8217;apprête à aller dépenser un budget annuel qui pourrait sembler important s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un budget individuel, mais dont il ne faut pas oublier qu&#8217;il est censé satisfaire un bon millier de lecteurs potentiels, petit bilan sur les nouveaux arrivants de l&#8217;année passée, qu&#8217;on n&#8217;avait pas encore pris le temps de présenter. On y trouvera peu de classiques, parce qu&#8217;on prenait l&#8217;année pour faire le point sur les grands absents et les disparus illustres, leur consacrant une partie de la prochaine commande. La plupart des ouvrages sont donc &laquo;&nbsp;actuels&nbsp;&raquo;, mais on les choisit en pariant qu&#8217;ils dépasseront le simple effet de mode, et en espérant qu&#8217;en 2040, au lycée Guy de Maupassant de Colombes, un élève puisse fouiller dans les allées du C.D.I. et sortir du rayon &laquo;&nbsp;100&#8243; un exemplaire poussiéreux et abimé d&#8217;un ouvrage paru au début du siècle, qui lui offrirait encore quelques pistes de réflexion à explorer.</p>
<p style="text-align: justify">Première pile de livres saisis juste au moment où on déballait les cartons comme les gosses ouvrent les paquets à Noel. Cliquez dessus pour agrandir la photo et rendre lisibles les titres sur les tranches des livres :</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/petitephilosophie/" rel="attachment wp-att-1981"><img class="alignright size-full wp-image-1981" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/petitephilosophie.jpg" alt="" width="99" height="156" /></a>Petite philosophie à l’usage des non-philosophes</strong></em></span>, Albert Jacquard (1997)<br />
Il y a des niveaux de réflexion pour lesquels, après tout, un non spécialiste peut être reconnu comme pertinent. Albert Jacquard est généticien, il est aussi un homme engagé dans les débats contemporains. Le voir aborder des questions qui correspondent, en gros, au programme de philosophie de terminale avec un regard d’amateur éclairé, c’est tout d’abord constater qu’on peut consacrer du temps à la philosophie sans pour autant en faire un métier, ou même sa spécialité. C’est aussi constater qu’il y a un degré de la philosophie qui ne consiste pas à produire des idées nouvelles, des concepts novateurs, mais à puiser dans l’histoire des idées pour en extraire des outils permettant de penser ces grandes questions, et d’apporter des réponses qui se tiennent droites, grâce à une argumentation rigoureuse et accessible à tous. Si on considère que ce qu’on demande en fin de terminale, c’est un texte écrit par un amateur éclairé, Jacquard peut constituer un guide efficace. On se souviendra simplement que philosopher, aujourd’hui, c’est aller un peu plus loin, aussi se méfiera t-on quand cet ouvrage donnera un peu trop l’impression de donner des leçons trop définitives.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/paul-veyne-les-grecs-ont-ils-cru-a-leurs-mythes/" rel="attachment wp-att-1982"><img class="alignright size-full wp-image-1982" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/paul-veyne-les-grecs-ont-ils-cru-a-leurs-mythes.jpg" alt="" width="98" height="153" /></a>Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ?</strong></em></span> Paul Veyne (1993)<br />
Un ouvrage court, mais particulièrement dense, et un modèle de mise en place d’une problématique philosophique : on part d’une question que n’importe qui pourrait poser « Comment peut-on croire à moitié ou croire à des choses contradictoires ? » et à partir de ce qui pourrait n’être qu’une observation, on lance une vaste recherche sur l’essence même de la vérité, sa valeur et les voies d’accès y menant. Pour ceux qui voudraient aller au cœur du problème, on conseillera de lire les quelques pages du dernier chapitre, intitulé « <em>Entre la culture et la croyance en une vérité, il faut choisir</em> ».</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/zomb/" rel="attachment wp-att-1983"><img class="alignright size-full wp-image-1983" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/zomb.jpg" alt="" width="104" height="142" /></a>Politique des zombies – L’Amérique selon Georges A. Romero</strong></em></span>, Jean-Baptiste Thoret (2007)<br />
Cela fait maintenant un moment qu’on prend les « films de monstres » un peu au sérieux, devinant que l’effroi qu’ils produisent tient souvent moins à la distance qui nous sépare des monstres qu’à la proximité que nous entrevoyons dans les plis de leurs morphologies aberrantes. S’il est un monstre qui, depuis l’antiquité, intéresse la littérature et la philosophie, c’est bien le mort. Surtout lorsque celui-ci n’a pas de repos. Ulysse visitant les enfers, y rencontrant un Achille encore bien vif, pour un mort, c’est déjà une manière de mettre en scène l’homme lorsqu’il n’est plus tout à fait un homme. Au XXè siècle, lorsque le cinéma reprend le thème du mort qui n’est pas inerte, c’est souvent avec, en arrière pensée, l’idée de tracer, par ce biais, une perspective politique, et il faut reconnaître qu’à ce jeu, Roméro est sans doute le plus intéressant des réalisateurs amateurs de créatures d’outre tombe. Le livre de Thoret s’intéresse à la fameuse série des « morts vivants », passionnante à plus d’un titre, par sa longévité, lui permettant de traverser les styles et les techniques cinématographiques, par les lieux qu’elle investit (le supermarché, la « gated community », le film amateur tourné par des étudiants fauchés, à la manière de<span style="text-decoration: underline"><em><strong> Cloverfield</strong></em></span> ou du <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Projet Blair Witch</strong></em></span>), et bien entendu par ses personnages (et il est intéressant qu’on ne puisse, ici, écrire « son bestiaire ») : les morts vivants sont choisis parmi les prolétaires américains. Ils sont marqués par leur métier, leur classe sociale, ils sont morts en tenue de travail et, à strictement parler, géographiquement, ils constituent une population parquée, déplacée, contenue, gérée. Des banlieusards en somme. Thoret creuse ces pistes dans un ouvrage qui, dès lors, est tout autant un livre de cinéphile qu’une introduction à la réflexion politique.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/puzzle/" rel="attachment wp-att-1984"><img class="alignright size-full wp-image-1984" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/puzzle.jpg" alt="" width="92" height="121" /></a>Le puzzle philosophique</strong></em></span>, Jiri Benovsky (2010)<br />
Quand un ouvrage tisse des liens entre des problèmes logiques et métaphysiques manipulés depuis que l’homme repère des paradoxes et des théories très contemporaines, c’est toujours une joie que d’accompagner des penseurs depuis les racines de ces questionnements jusqu’aux pointes avancées de la recherche contemporaine. Ainsi, on pourra considérer que passer de l’énigme antique du Bateau de Thésée aux hypothèses actuelles du perdurantisme offre une largeur de vue déjà appréciable sur un des plus anciens problèmes logiques posés en occident. L’ouvrage a enfin ceci d’intéressant qu’il permet, sur la base de questions qui relèvent surtout de la sphère des énigmes logiques, de reconnecter la réflexion philosophiques avec ses racines les plus profondes : l’usage, en pensée, du logos.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/tamis/" rel="attachment wp-att-1985"><img class="alignright size-full wp-image-1985" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/tamis.jpg" alt="" width="90" height="131" /></a>L’usage du tamis en philosophie</strong></em></span>, Jean Tellez (2010)<br />
Avoir donné comme sous titre à ce livre « <em>Manuel de lecture des textes philosophiques</em> » permet d’en clarifier le projet : au lieu de fournir des commentaires déjà constitués des grandes œuvres de la philosophie, ce que des milliers d’auteurs ont déjà fait, Jean Tellez propose une méthode grâce à laquelle le lecteur pourra, à son tour, dénicher dans les textes eux-mêmes, ce qu’il appelle des « pépites », c&#8217;est-à-dire des condensés de pensée qui ne réclament plus qu’à être exploités, comme on suivrait une veine dans un gisement de matériaux précieux. Ainsi, on évitera les lieux touristiques trop envahis pour considérer les œuvres philosophiques comme des étendues inexplorées. La métaphore minière est filée tout au long de l’ouvrage, Platon y étant présenté, par exemple, comme l’exploitant du gisement Socrate (un bon résumé, en effet si on considère que la filière comprend, aussi, raffineries et réseaux de distribution). En bon ouvrage de prospection, ce livre offre aussi une cartographie bien utile pour les aspirants orpailleurs.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/armerdeparoles/" rel="attachment wp-att-1986"><img class="alignright size-full wp-image-1986" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/armerdeparoles.jpg" alt="" width="89" height="129" /></a>S’armer de paroles – Jeux et enjeux rhétoriques</strong></em></span>, Florence Balique, (2010)<br />
A en croire les titres d’un certain nombre d’ouvrages, (on pense, par exemple, au <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Petit cours d’autodéfense intellectuelle</strong></em></span>, de Normand Baillargeon), l’expression des idées et leur confrontation sous forme de dialogue peut constituer une activité dangereuse, s’apparentant à la lutte, au corps à corps, voire à la guerre. Il faut reconnaître que si on présente volontiers la pensée comme une pratique apaisée, dégagée des conflits habituels entre humains, l’inauguration officielle de l’ère philosophique, dans la lutte fratricide entre Socrate et les sophistes se solde par un mort. Mieux vaut être prudent.<br />
Mais, surtout, celles qui ont tout à gagner à être défendues par des tireurs d’élite et des armes aiguisées, ce sont les idées elles mêmes. Leur art martial spécifique s’appelle « rhétorique » et leur « kata » réside entièrement dans l’usage correct de la parole. Le livre de Florence Balique permet de maîtriser les éléments de base de cette technique de combat. Enfin, à l’image des autres arts martiaux, on retiendra que la rhétorique n’est pas belliciste, et qu’elle relève plutôt d’un usage de la force mentale qui, s’il était universellement pratiqué, pourrait garantir la paix, ne serait-ce qu’avec soi même.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/dedansdehors/" rel="attachment wp-att-1987"><img class="alignright size-full wp-image-1987" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/dedansdehors.jpg" alt="" width="89" height="136" /></a>Dedans, dehors – La condition d’étranger</strong></em></span>, Guillaume le Blanc, (2010)<br />
Si l’étranger est celui qu’on caractérise avant tout par sa provenance, paradoxalement, dès qu’il est observé sur un territoire national qui n’est pas conforme à cette « origine », tout se passe comme s’il n’était plus nulle part. En tant qu’étranger, il est donc repéré, mais il n’est, aussi, personne. Le livre de Guillaume le Blanc creuse ce paradoxe, tente d’en discerner les sources, et d’offrir des perspectives qui aillent au-delà de la simple observation du phénomène de l’exclusion. Or, la seule piste de sortie vers une pensée et une pratique plus cohérentes ne réside pas dans « l’autre », mais en soi, dès lors qu’on veut bien se considérer soi même comme un « autre ». C’est là la voie singulière que choisit ce livre, un retournement de perspective qui permet d’envisager le problème sous un jour nouveau, avec bien plus de profondeur.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/logicomix/" rel="attachment wp-att-1988"><img class="alignright size-full wp-image-1988" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/logicomix.jpg" alt="" width="110" height="154" /></a>Logicomix</strong></em></span>, Apóstolos K. Doxiàdis, Christos Papadimitriou, Alecos Papadatos et Annie Di Donna (2010)<br />
Un projet de bande dessinée hors du commun, puisqu’on y croise, en personnage principal, un Bertrand Russel dressant le bilan de sa vie devant un parterre d’étudiants. Au fil du récit, on croise les grands théoriciens du XXè siècle, l’ouvrage dressant peu à peu une fresque ample, que le format ‘dessiné ‘ permet de considérer comme un panorama. L’ensemble fait un peu penser au roman « Trois explications du monde », dans lequel on croise aussi les grands esprits du siècle précédent. Enfin, même si on ne demande pas nécessairement à la bande dessinée de suivre systématique cette voie très « érudite », on peut considérer que cet art gagne, avec ce genre d’album, ses lettres de noblesse.</p>
<p style="text-align: justify"><span style="text-decoration: underline"><em><strong><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/le-genese-robert-crumb_395/" rel="attachment wp-att-1989"><img class="alignright size-full wp-image-1989" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/le-genese-robert-crumb_395.jpg" alt="" width="113" height="163" /></a>La Genèse</strong></em></span>, Crumb (2009)<br />
Qui aurait pu croire que Crumb fut capable d’une saine naïveté ? Ceux qui savent à quel point le dessinateur Crumb put être violemment critiqué, depuis la fin des années 60 et ce jusqu’à nos jours, pour l’indécence, l’obscénité même que certains voyaient dans ses œuvres, pourraient s’inquiéter d’apprendre que son dernier ouvrage s’est donné comme projet d’illustrer le premier livre de la Bible, la Genèse. Déplacer ce récit mythique des origines telles que l’envisagent les religions judéo-chrétiennes sur le terrain des images n’est pas un projet nouveau en soi. C’est même assez conforme à l’idée qu’on s’en fait souvent, les propos tenus sur ce récit s’étant souvent réduits à quelques images (un peu d’argile, des statuettes, une côte, une pomme, un serpent…), au point qu’on est souvent frappé de constater que, curieusement, ceux qui prennent le plus radicalement ce récit au pied de la lettre sont précisément ceux qui ne l’ont pas lu. Mais justement, si la Genèse de Crumb parvient à mettre tout le monde d’accord, y compris ses pires détracteurs, c’est parce que son album EST une lecture. Nulle provocation dans sa restitution du mythe, au contraire, on note, partout, une attention permanente aux détails du récit (mention spéciale au reptile initiateur, ne devenant serpent qu’en perdant ses pattes, après la fermeture de la parenthèse enchantée qu’était le jardin d’Eden, par exemple), et un respect scrupuleux de celui-ci. Et pourtant, c’est bien son trait, très identifiable, qu’on retrouve tout au long de ce volume, ainsi que son regard sur l’homme, le monde, les liens déchirés entre l’homme et le monde. On ne s’en étonnera qu’à moitié : l’œuvre de Crumb a souvent trouvé dans la nostalgie les raisons profondes de sa colère et de ses accents provocateurs. L’obscénité flagrante était une manière de mettre en lumière l’indécence larvée du quotidien. Quand il revient ainsi à ses sources, il perd cette nécessité de heurter, et son travail devient apaisé, serein. Il faut au moins reconnaître ceci : le mythe du jardin d’Eden permet des rédemptions. Mais on ajoutera ceci : il aura à Crumb le travail d’une vie pour y parvenir.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nouveaux-occupants-an-n%c2%b0100-episode-6/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Hors saison</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/hors-saison/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/hors-saison/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 22 Sep 2011 05:06:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=1968</guid>
		<description><![CDATA[
A propos de l&#8217;oeuvre de Hugues Dufourt, Hivers, et plus particulièrement d&#8217;un de ses mouvements, Le Philosophe selon Rembrandt.
S’intéresser aux œuvres, c’est moins s’attacher aux objets dont elles sont la représentation que tenter d’habiter leur forme, d’en faire un milieu dans lequel on va éprouver de nouveaux percepts, générer de nouveaux concepts.
Ainsi, quand nous regardons [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">A propos de l&#8217;oeuvre de Hugues Dufourt, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Hivers</strong></em></span>, et plus particulièrement d&#8217;un de ses mouvements, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le Philosophe selon Rembrandt</strong></em></span>.</p>
<p style="text-align: justify">S’intéresser aux œuvres, c’est moins s’attacher aux objets dont elles sont la représentation que tenter d’habiter leur forme, d’en faire un milieu dans lequel on va éprouver de nouveaux percepts, générer de nouveaux concepts.<br />
Ainsi, quand nous regardons le philosophe en méditation de Rembrandt, il s’agit moins d’observer un personnage qui présente sa part de pittoresque que d’éprouver le vertige de la spirale ascendante que constituent l’escalier central et la répartition, sur la toile, de l’ombre et de la lumière, et ce dans un mouvement introspectif dont le personnage est le modèle, sur lequel on peut calquer une attitude.<br />
Le signe le plus parlant de cette prééminence, en art, de la forme sur l’objet de la représentation peut être aperçu lorsque les œuvres dialoguent entre elles. Et sans doute l’effet est-il encore <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/hors-saison/d_dufourthugues3_79237/" rel="attachment wp-att-1969"><img class="alignright size-full wp-image-1969" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/d_DufourtHugues3_79237.jpg" alt="" width="198" height="299" /></a>plus saisissant lorsque c’est la musique qui trouve ses motifs dans d’autres arts, la peinture par exemple.<br />
Ainsi, quand le compositeur contemporain Hugues Dufourt applique au tableau de Rembrandt les principes de la musique spectrale, le résultat est une sorte de transport musical d’un mouvement que le tableau ébauche, d’une aspiration qu’un spectateur, qui demeurerait suffisamment longtemps devant le tableau pour oublier ce qu’il représente, finirait par ressentir.<br />
Entre 1992 et 2001, Hugues Dufourt composa un cycle intitulé <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Les Hivers</strong></em></span>, composé de quatre évocations de tableaux, d’autant de peintres différents. Ainsi, on traverse successivement<span style="text-decoration: underline"><em><strong> le Déluge</strong></em></span> de Poussin, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le philosophe en méditation</strong></em></span> de Rembrandt,<span style="text-decoration: underline"><strong> les Chasseurs dans la neige</strong></span> de Bruegel et<span style="text-decoration: underline"><em><strong> la Gondole sur la lagune</strong></em></span> de Guardi. Loin d’être une illustration de l’objet de ces tableaux, les compositions de Dufourt en sont plutôt une interprétation sonore. On a vu combien la tension qui règne dans le tableau de Rembrandt est due à l’opposition qu’il installe entre la quiétude extérieure du philosophe et le mouvement auquel l’escalier l’invite, mouvement immobile qui est l’exacte réplique de l’élan philosophique dans la pensée.<br />
L’extrait proposé ici est le second mouvement de cette suite donnée au tableau de Rembrandt. Il est un intermédiaire entre les accords du premier mouvement,  apposés les uns à la suite des autres, tous paisibles mais tous aussi suffisamment en déséquilibre pour appeler le suivant (c’est ainsi qu’on marche, si on veut bien y songer) et l&#8217;ascension dynamique du troisième mouvement. Apaisements aspirant au mouvement. C’est ainsi qu’on pourrait décrire en termes simples la musique d’Hugues Dufourt dans le premier mouvement (que je ne mets pas en ligne ici, laissant le lecteur se rendre immédiatement dans la médiathèque la plus proche pour y emprunter l’œuvre dans son intégralité; le troisième mouvement est aussi absent de ce que je donne à entendre ici). Peu à peu, les aplats successifs font naitre un élan, dont ce second temps est l’inauguration.</p>
<p style="text-align: justify">Evidemment, de telles œuvres sont tellement radicales qu’on peut douter soient immédiatement appréciées par des oreilles non préparées. Précisons simplement, en essayant de ne pas en dire trop, que le mouvement auquel participe Dufourt s’appelle le spectralisme, et qu’il fut une tentative de revenir, en musique, à ce qui constitue le fondement même de l’expérience musicale : la perception de sons. Ceux-ci seront méticuleusement étudiés au spectrographe, travaillés grâce à l’outil informatique pour produire des accords dont les harmoniques « vibreront » naturellement, dans toutes les échelles du spectre sonore (les guitaristes savent ce que sont les « harmoniques », ces accords subtils obtenus en laissant la corde vibrer naturellement selon certaines fréquences que des doigts habiles peuvent générer. Ces accords sont tellement fascinants qu’ils pourraient se suffire à eux-mêmes, échappant aux lois de la mélodie et de la composition traditionnelle. Imaginons simplement qu’on étudie ce phénomène vibratoire et qu’on en fasse non seulement une science, mais aussi un ensemble de principes d’écriture musicale, et nous obtenons une petite idée de ce qu’est le spectralisme.<br />
Le mieux est sans doute d’oublier un instant la théorie, et d’oublier aussi ce que, d’habitude, on appelle « musique », pour se laisser un peu faire. Précisons tout de même que la mise en ligne de cet extrait n’a qu’une valeur d’illustration : de même que le tableau de Rembrandt ne vaut que par l’expérience qu’on peut éprouver face à lui (et non sous la forme d’une mauvaise reproduction sur écran), l’œuvre de Dufourt réclame à être éprouvée dans son intégralité (le premier mouvement est absolument nécessaire pour vivre ce qui se passe ensuite), avec une qualité de restitution sonore bien meilleure que ce que peut proposer le mp3, qui tasse l’ensemble du spectre sonore que ces compositeurs travaillent si méticuleusement.</p>
<p style="text-align: justify">En accompagnement, je livre ici le texte que Richard Millet qu’on trouve sur le livret accompagnant le coffret abritant les trois compact discs sur lesquels sont gravés ces <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Hivers</strong></em></span> de Dufourt. De la peinture à la musique, de la musique à la littérature, le spectre des sollicitations devrait désormais être suffisamment large pour produire quelques effets ! Evidemment, on aimerait avoir des élèves aux antennes suffisamment bien réglées pour s’entendre dire que proposer de lire Richard Miller pose problème, alors qu’il oublie parfois, dans ses livres, d’être le manipulateur talentueux de la langue française qu’il sait être, pour sombrer dans l’expression simple de préjugés qui se situent tellement au bord du racisme qu’on a du mal à cerner les raisons pour lesquelles il s’entête à vouloir les faire publier. Nous avons un certain talent, en France, pour produire des auteurs dont la maîtrise de la langue s’accompagne d’une errance idéologique un peu désolante. Pour autant, les livres de Millet valent le déplacement, et les occasions de plonger dans une langue comme on plongerait dans une mer nouvelle sont rares. Ajoutons qu’une seconde malédiction touche notre pays : Ecrire correctement à propos de la musique s’accompagne généralement d’une tendance assez profonde à être fasciné par des thématiques nationalistes ou ethnocentristes assez puissantes : Rebatet est l’auteur d’une intéressante <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Histoire de la musique</strong></em></span>, Philippe Nemo a publié un ouvrage qui gagne à être lu, intitulé <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le Chemin de musique</strong></em></span>, et Richard Millet propose dans son <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Pour la musique contemporaine</strong></em></span> un panorama utile pour ceux qui ont du mal à entamer l’exploration de ce continent sonore. On trouvera aussi, chez ces mêmes auteurs, dans d’autres ouvrages, des propos qui, c’est le moins qu’on puisse dire, posent problème. Mais si on veut leur reprocher de chercher, excessivement, à maintenir les cultures dans les limites de leurs zones géographiques, si on veut critiquer leur volonté trop appuyer de maintenir une pureté dont on peut craindre qu&#8217;elle soit stérile, alors il est nécessaire d&#8217;accepter, soi même, de &laquo;&nbsp;frotter&nbsp;&raquo; ses propres idées aux leurs, aussi différentes soient elles. Il serait trop facile d&#8217;imposer aux autres des principes dont on s&#8217;affranchirait, sous prétexte qu&#8217;on préfèrerait conserver, soi-même, des idées &laquo;&nbsp;pures&nbsp;&raquo;. Si ces écrivains posent problèmes, c&#8217;est qu&#8217;ils réclament qu’on s’y confronte. On n’a pas à lire que les ouvrages qui surfent sur les vagues de la manière dont on pense déjà. Et on n’a pas à penser en surfant sur les vagues de la manière dont les livres s’expriment. Lire, c’est aussi rencontrer d’autres territoires de pensée. Avec ces trois auteurs, on est servi. Il suffit de les lire avec précaution.</p>
<p style="text-align: justify"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/lephilosophe.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify">Dans les lignes qui suivent, il s’agit d’une traversée de l’hiver qui court d’un 28 avril à un 21 mai (on le comprend, c’est moins d’une saison que d’un hiver du corps, et d’un hiver spirituel, qu’il s’agit). Pour ce qui concerne mes élèves, un des intérêts de cette lecture (même s&#8217;il ne faut pas trop lire de manière intéressée), c&#8217;est de constater que gràce au cours, théoriquement, cette lecture prend davantage de sens. Ensuite, si certains aspects échappent encore, c&#8217;est très bien aussi :</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">« 28 avril<br />
A quoi songe-t-on en écoutant ce cycle dont les dimensions réfutent les catégories traditionnelles de l’écoute (comme le font, pour la lecture, les grands romans du 20è siècle) ? Ne suis-je pas écouté par elle ? Ecouté, c&#8217;est-à-dire entré dans son mouvement, participant de la vie interne du son, de la polyphonie des timbres, du flux extraordinairement lent qui nait de la dimension harmonique unitaire propre à la musique spectrale.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">29 avril<br />
Ce qui depuis longtemps me requiert, chez Dufourt, c’est le sentiment que sa musique me donne de l’inouï – lequel est le miroir de l’ailleurs, ou, si l’on préfère, de ce qui a lieu dans une <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/hors-saison/attachment/1291802098/" rel="attachment wp-att-1970"><img class="alignright size-full wp-image-1970" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/1291802098.jpg" alt="" width="286" height="416" /></a>double réfutation du passé et du futur : un non-évènement non anecdotique ; de là le caractère méditatif – j’allais dire spirituel – de cette musique)</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">30 avril<br />
Lumière d’Hugues Dufourt, musique des peintres : vieux rêve d’alliance (plus que de « correspondance ») entre musique et peinture, affaire de temps latent de la peinture. Dévoilement qui appelle le récit, qui se réfère à des scènes : la musique de Dufourt serait elle, dès lors, une manière très haute de céder au récit (au sens) pour mieux le perdre dans le symbole, voire dans la perte du sens, comme Orphée se retournant vers Eurydice et la reléguant à l’ombre infernale, la musique n’ayant d’autre évènement qu’elle-même, étant construction temporelle, monde en soi, bien plus qu’image ou nostalgie du visible ?</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">2 mai<br />
Je viens d’un pays où les hivers sont longs et rudes, jamais vraiment enfuis, même au cœur des autres saisons. J’ai connu les longues stations au pied d’escaliers qui étaient autant d’échelles de Jacob entre la nuit et la lumière. J’ai grandi dans le clair-obscur de Rembrandt, de la Bible, de la mémoire des morts, du silence. Rembrandt n’illustre pas la Bible ; Dufourt n’illustre pas Rembrandt, infini tournoiement de l’esprit entre le clair et l’obscur.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">6 mai<br />
Duffourt n’illustre pas davantage Poussin, ni Bruegel, ni Guardi. Sa musique n’est pas la restitution métaphorique de ces toiles. Sa dimension évidemment contemplative nous parle du temps. Elle est la vis de l’escalier chez Rembrandt, le corbeau s’élançant dans le ciel chez Bruegel, la lune se levant sur les eaux du déluge chez Poussin, la gondole avançant sur la lagune chez Guardi. Elle est, aussi bien, c qui m’échappe ou me sidère – l’étoile vagabonde au dessus des eaux de l’esprit : dessaisissement de soi devant l’altérité irréductible.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">8 mai<br />
On pense parfois à la musique de Morton Feldman : geste cerné de silence, jeu avec l’extrême longueur et la lassitude, sidération heureuse ; mais il n’y a pas chez Dufourt la capacité d’émerveillement de l’Américain et qui est (avec d’autres moyens) un utopique défi au temps : Dufourt nous rappelle que nous sommes mortels.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">9 mai<br />
Dufourt évoque le temps ancien enclos dans les tableaux ; la musique serait la délivrance sonore de l’image. J’ai connu sur les hautes terres limousines des chasseurs rentrant dans la neige, des enfants jouant sur la glace, des vieilles femmes pliées sous d’énormes fagots. J’ai été un enfant dans le tableau de Bruegel ; je suis peut-être ce même enfant qui crie silencieusement dans la musique de Dufourt.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">10 mai<br />
J’ai entendu raconter là-bas le récit d’un déluge : l’inondation de la vallée par les eaux d’un barrage. Nous sommes d’après le déluge, privés d’innocence.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">11 mai<br />
Toute gondole est funèbre (Guardi, Liszt, Thomas Mann). Toute gondole dit que le plaisir est du temps frémissant qui nous rapproche de la mort autant qu’il nous en sépare.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">14 mai<br />
Non pas quatre saisons, mais quatre hivers ; autant de faces d’une même saison. Le 20è siècle, dit Dufourt, comme lieu de glaciation morale, mais aussi tout ce qui dans les siècles annonce cette cristallisation du mal. Prophétisme muet de la musique. Lumière d’hiver.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">15 mai<br />
Si je dis que cette musique me parle de moi, ce n’est pas tant comme sujet constitué que comme ce qui traverse le temps ; la musique me renvoie à une non dramatisation de l’ego ; elle rassemble l’épars ; elle est la fraicheur d’une autre temporalité.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">16 mai<br />
Balancement entre le silence et ce qui redouble le silence et qui serait le bruissement du temps. La musique de Dufourt est une des plus admirables tentatives pour signifier que même suspendu, le temps continue de bruire. La musique serait le chant du temps suspendu.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">17 mai<br />
Ce qui tourne, dans<em> le philosophe selon Rembrandt</em> ; la vis du temps, ou encore une version de l’échelle de Jacob ; l’homme entre le néant et Dieu, dirai-je en m’éloignant de Dufourt (mais sans être si loin de lui, peut-être)</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">18 mai<br />
J’ouvre la partition de La Gondole d’après Guardi : bonheur de suivre le trajet des alti, leur pure ligne, avec celle des cors, des flûtes ; le flux immobile. Lire la musique de Dufourt (comme je l’ai fait avec <em>Meerestille</em> et <em>An Schwager Kronos</em>, pour piano) ; c’est écouter le temps suspendu.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">19 mai<br />
Le temps suspendu de Venise. C’est le colonel Cardwell qui est dans la gondole que pousse sur la lagune la musique de Dufourt au-delà du fleuve et sous les arbres, dans ce beau roman où Hemingway évoque une Venise hivernale, déserte, froide. Venise est un lieu de mort – lieu de la mort-couleur.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">20 mai<br />
<em>Genèse</em>, Poussin, Dufourt. La musique est réfutation des symboles ; une lecture du monde par défaut, supposant la primauté du sonore sur le visible. Affrontement de la négativité. Nécessité de la tradition – de son réemploi, de la nostalgie féconde (non mimétique, non régressive) de la symphonie, par exemple ; cela seul qui puisse nous faire croire que nous aurons traversé l’hiver.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">21 mai<br />
Cette musique m’écoute ; elle me renvoie à mon propre hiver, défait des images premières, débarrassé de tout regard spéculaire sur moi et sur le monde. Je traverse l’hiver. Je ne suis plus qu’un élément non psychologique du son ; une couleur changeante du spectre, un vitrail traversé, un éclat dans la grande rosace du temps.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: right;padding-left: 30px">Richard Millet. Nogent sur Marne, 2002</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/hors-saison/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Etre un philosophe qui s&#8217;ignore</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/etre-un-philosophe-qui-signore/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/etre-un-philosophe-qui-signore/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 19 Sep 2011 10:07:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Kant]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=1958</guid>
		<description><![CDATA[
 Comme le précédent article l&#8217;annonçait, voici deux textes, extraits de l&#8217;oeuvre de Kant, permettant de mieux saisir ce que signifie vraiment cette affirmation célèbre  selon laquelle on n&#8217;apprendrait jamais la philosophie, seul l&#8217;acte de philosopher pouvant être enseigné. Ces deux textes développent cette idée, en tentant, tous les deux, de distinguer la philosophie d&#8217;une simple [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify"> Comme le précédent article l&#8217;annonçait, voici deux textes, extraits de l&#8217;oeuvre de Kant, permettant de mieux saisir ce que signifie vraiment cette affirmation célèbre  selon laquelle on n&#8217;apprendrait jamais la philosophie, seul l&#8217;acte de philosopher pouvant être enseigné. Ces deux textes développent cette idée, en tentant, tous les deux, de distinguer la philosophie d&#8217;une simple érudition, ce à quoi elle pourrait être réduite, particulièrement dans le cadre d&#8217;une préparation à un examen.  Le premier texte n&#8217;est peut être pas le plus connu des deux, mais il est plus facile à <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/etre-un-philosophe-qui-signore/kant/" rel="attachment wp-att-1959"><img class="alignright size-full wp-image-1959" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/kant.jpg" alt="" width="299" height="359" /></a>comprendre pour des débutants. Le second réclame un peu plus d&#8217;attention, parce que, situé à la fin de la Critique de la Raison Pure, il participe à une ambition plus élevée, consistant à établir la place, la valeur et les limites de la métaphysique.. Pour le saisir tout à fait, on conseille fortement d&#8217;aller ouvrir un volume de la <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Critique de la Raison Pure</strong></em></span>, dont il est extrait, et de creuser un peu le chapitre 3 (Architectonique de la Raison Pure) de la seconde partie de ce traité, intitulée Théorie transcendantale de la théorie.</p>
<p style="text-align: justify">On se méfiera, cependant, d&#8217;une interprétation réductrice de ces textes, visant à se donner bonne conscience malgré son inculture : Kant ne dit pas que la philosophie est étrangère à la culture en général. Il ne dit pas non plus que la philosophie serait étrangère à sa propre culture. Il affirme qu&#8217;elle ne s&#8217;y réduit pas, ce qui est différent. Ainsi, n&#8217;avoir jamais rencontré l&#8217;histoire de la philosophie à travers les auteurs, les textes, les enseignements, ce serait se lancer dans une pratique sans rien en savoir. Si Kant lançait un tel conseil, on ne comprendrait pas, alors, pourquoi dans ses <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourrait se présenter comme science</strong></em></span>, il effectue cette confidence devenue célèbre : &laquo;&nbsp;<em>Je l&#8217;avoue franchement : ce fut l&#8217;avertissement de David Hume qui interrompit d&#8217;abord, voilà bien des années, mon sommeil dogmatique et qui donna à mes recherches en philosophie spéculative une tout autre direction</em>.&nbsp;&raquo;. On peut toucher ici ce que la culture philosophique doit avoir de dynamique : on ne lit pas les auteurs pour s&#8217;y arrêter, mais pour qu&#8217;ils nous mettent en mouvement.</p>
<p style="text-align: justify">On comprendra donc comment, en philosophie, ignorance et savoir entrent en tension : C’est entendu : le savoir a ceci de dérangeant qu’il peut ne plus déranger du tout et enfermer celui qui en est porteur dans le plus ferme des dogmatismes. On pourrait alors supposer que l’ignorance soit plus profitable, laissant l’esprit libre de produire des idées nouvelles sans être influencé par celles qui l’encombreraient déjà; pourtant, l’ignorance ne s’apparente jamais à une simple absence de connaissance, et la liberté ne peut pas se réduire à la seule vacuité, au néant au sein duquel toutes les possibilités seraient offertes, indifféremment. Ignorer, ce n’est pas creuser en soi un vide pour produire une aspiration à le remplir. Elle serait plutôt un arrêt en chemin qui aurait tourné à l’installation au long cours, exactement comme peut l’être une connaissance trop fermement établie. D’ailleurs, puisque l’ignorance n’est pas un vide absolu, il faut plutôt la concevoir comme le résultat d’un sentiment d’en savoir déjà assez : si on ne sait pas, ce n’est pas parce qu’on ne sait rien, mais parce qu’on pense déjà savoir. En termes de dynamique, à moins d’être ce dieu omniscient dont parle Spinoza, le savoir et l’ignorance présentent ce même défaut qu’on peut s’y arrêter, y perdre son élan, y faire mourir la pensée.</p>
<p style="text-align: justify">Voici donc ces extraits. Les quelques lignes qui, ci-dessus, tentent d&#8217;y préparer devraient être complétées par une réflexion sur ce qu&#8217;on appelle les &laquo;&nbsp;fins&nbsp;&raquo;, qu&#8217;on abordera plus tard dans l&#8217;année.</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">&laquo;&nbsp;La philosophie n&#8217;est véritablement qu&#8217;une occupation pour l&#8217;adulte, il n&#8217;est pas étonnant que des difficultés se présentent lorsqu&#8217;on veut la conformer à l&#8217;aptitude la moins exercée de la jeunesse. L&#8217;étudiant qui sort de l&#8217;enseignement scolaire était habitué à apprendre. Il pense maintenant qu&#8217;il va apprendre la Philosophie, ce qui est pourtant impossible car il doit désormais apprendre à philosopher. Je vais m&#8217;expliquer plus clairement : toutes les sciences qu&#8217;on peut apprendre au sens propre peuvent être ramenées à deux genres : les sciences historiques et mathématiques. Aux premières appartiennent, en dehors de l&#8217;histoire proprement dite, la description de la nature, la philologie, le droit positif, etc. Or dans tout ce qui est historique l&#8217;expérience personnelle ou le témoignage étranger, &#8211; et dans ce qui est mathématique, l&#8217;évidence des concepts et la nécessité de la démonstration, constituent quelque chose de donné en fait et qui par conséquent est une possession et n&#8217;a pour ainsi dire qu&#8217;à être assimilé : il est donc possible dans l&#8217;un et l&#8217;autre cas d&#8217;apprendre, c&#8217;est-à-dire d&#8217;imprimer dans la mémoire, soit dans l&#8217;entendement, ce qui peut nous être exposé comme une discipline déjà achevée. Ainsi pour pouvoir apprendre aussi la Philosophie, il faudrait d&#8217;abord qu&#8217;il en existât réellement une. On devrait pouvoir présenter un livre, et dire : &laquo;&nbsp;Voyez, voici de la science et des connaissances assurées ; apprenez à le comprendre et à le retenir, bâtissez ensuite là-dessus, et vous serez philosophe&nbsp;&raquo; : jusqu&#8217;à ce qu&#8217;on me montre un tel livre de Philosophie, sur lequel je puisse m&#8217;appuyer à peu près comme sur Polybe pour exposer un événement de l&#8217;histoire, ou sur Euclide pour expliquer une proposition de Géométrie, qu&#8217;il me soit permis de dire qu&#8217;on abuse de la confiance du public lorsque, au lieu d&#8217;étendre l&#8217;aptitude intellectuelle de la jeunesse qui nous est confiée, et de la former en vue d&#8217;une connaissance personnelle future, dans sa maturité, on la dupe avec une Philosophie prétendument déjà achevée, qui a été imaginée pour elle par d&#8217;autres, et dont découle une illusion de science, qui ne vaut comme bon argent qu&#8217;en un certain lieu et parmi certaines gens, mais est partout ailleurs démonétisée. La méthode spécifique de l&#8217;enseignement en Philosophie est zététique, comme la nommaient quelques Anciens (de dzètein, rechercher), c&#8217;est-à-dire qu&#8217;elle est une méthode de recherche, et ce ne peut être que dans une raison déjà exercée qu&#8217;elle devient en certains domaines dogmatique, c&#8217;est-à-dire dérisoire.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: right;padding-left: 30px">Kant, <span style="text-decoration: underline"><strong><em>Annonce du programme des leç</em></strong>.<strong><em>ons de M. E. Kant durant le semestre d’hiver</em></strong></span> (1765-1766), traduction de M. Fichant, Éd. Vrin, 1973, pp. 68-69</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">&laquo;&nbsp;La philosophie n&#8217;est que la simple idée d&#8217;une science possible qui n&#8217;est donnée nulle part in concreto, mais dont on cherche à s&#8217;approcher par différentes voies jusqu&#8217;à ce qu&#8217;on ait découvert l&#8217;unique sentier qui y conduit, mais qu&#8217;obstruait la sensibilité, et que l&#8217;on réussisse, autant qu&#8217;il est permis à des hommes, à rendre la copie, jusque-là manquée, semblable au modèle. Jusqu&#8217;ici on ne peut apprendre aucune philosophie; car où est-elle, qui la possède et à quoi peut-on la reconnaître ? On ne peut qu&#8217;apprendre à philosopher, c&#8217;est-à-dire à exercer le talent de la raison dans l&#8217;application de ses principes généraux à certaines tentatives qui se présentent, mais toujours avec la réserve du droit qu&#8217;a la raison de rechercher ces principes eux-mêmes à leurs sources et de les confirmer ou de les rejeter&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: right;padding-left: 30px">Kant, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Critique de la Raison pure</strong></em></span>, 1781, trad. Trémesaygues et Pacaud, Alcan, p. 646.</p>
<p style="text-align: justify"> Une dernière précision : ceux qui voudraient creuser la question du rôle de la connaissance philosophique dans la philosophie elle même pourront se reporter à ce texte, publié par Christophe Perrin : <a href="http://www.revue-klesis.org/pdf/no11-1-_art2__Perrin.pdf" target="_blank">http://www.revue-klesis.org/pdf/no11-1-_art2__Perrin.pdf</a>. D&#8217;une grande clarté, il permettra aux débutants et aux amateurs avertis de rencontrer, de nouveau, Kant mais aussi ses contradicteurs autour de ce problème central pour qui veut faire ses premiers pas de philosophe.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/etre-un-philosophe-qui-signore/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Stairway to heaven</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/stairway-to-heaven/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/stairway-to-heaven/#comments</comments>
		<pubDate>Sun, 18 Sep 2011 13:57:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Introduction à la philosophie]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=1955</guid>
		<description><![CDATA[
Comme promis à mes élèves en fin de semaine, voici un énième commentaire du tableau de Rembrandt intitulé le Philosophe en méditation (1632).
Il est possible que l&#8217;article parle peu à ceux des lecteurs qui ne sont pas inscrits sur mes listes d&#8217;appel. Je publierai à la suite deux autres articles permettant d&#8217;aborder l&#8217;introduction à la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify"><em>Comme promis à mes élèves en fin de semaine, voici un énième commentaire du tableau de Rembrandt intitulé <span style="text-decoration: underline"><strong>le Philosophe en méditation</strong></span> (1632).</em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Il est possible que l&#8217;article parle peu à ceux des lecteurs qui ne sont pas inscrits sur mes listes d&#8217;appel. Je publierai à la suite deux autres articles permettant d&#8217;aborder l&#8217;introduction à la philosophie (puisque c&#8217;est la saison) sous d&#8217;autres angles, avec Kant pour l&#8217;un, et Heidegger pour l&#8217;autre.</em></p>
<p style="text-align: justify"><em>Voici pour commencer, ce que mes élèves auraient pu tirer des deux premières séances passées à creuser un peu le clair obscur de Rembrandt dans l&#8217;optique d&#8217;y cerner des pespectives ascendantes :</em></p>
<p style="text-align: justify">Si le clair-obscur a pour principe, en peinture, de révéler par la lumière cette nature des choses qui échappe à la vue « habituelle », en la découpant pour ainsi dire comme au laser du reste de la matière du monde, on pourrait alors considérer qu’il constitue aussi, même si c’est en concevant la « lumière » plus abstraitement, la méthode spécifique de la philosophie : éclairer les objets qu’elle pense de telle sorte que leur nature véritable soit mise en lumière, ce que l’entendement commun, le soi-disant « bon sens » , rate le plus souvent, ne parvenant pas à constituer des idées « claires et distinctes ».</p>
<p style="text-align: justify">Alors, évidemment, quand Rembrandt applique cette technique dans un tableau  dont le personnage central est un philosophe, on peut s’attendre à ce que ce soit un peu comme si le tableau lui-même réfléchissait, puisque la technique de représentation de l’objet est celle là même que l’objet représenté met en œuvre : mise en scène artificielle d’une lumière venant illuminer celui qu’un éclairage intérieur doit rendre plus lucide.</p>
<p style="text-align: justify"><em><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/stairway-to-heaven/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></em></p>
<p style="text-align: justify">Le philosophe, tel que Rembrandt le représente, est un homme qui semble détaché de l’environnement dans lequel il se trouve : il ne regarde rien à l’extérieur de lui, il est introverti, tourné en lui-même dans ce qui semble être une méditation, c&#8217;est-à-dire une pensée qui rompt avec les objets du monde sensible, les occupations et distractions habituelles, pour se consacrer à elle-même, une pensée qui se prend elle-même pour objet ; une réflexion en somme, si on veut bien donner à ce mot le sens qu’il peut avoir en optique.</p>
<p style="text-align: justify"> </p>
<p style="text-align: justify">Pour marquer cette séparation d’avec le monde physique, Rembrandt représente, dans la même pièce, mais dans une autre lueur, un autre être humain, affairé à attiser le feu dans la cheminée. Les rôles et les territoires sont dès lors clairement répartis : au serviteur les préoccupations matérielles, l’enfermement dans la routine des tâches ménagères. Au penseur le loisir (ce que les grecs appelaient [skhole], que les latins traduiront [otium]), c&#8217;est-à-dire la disponibilité, permise par la prise en charge des choses matérielles par d’autres, laissant le temps libre pour s’attacher à la pure connaissance, à la réflexion désintéressée, à la méditation en somme. On retrouve dans cette pièce une répartition sociale permanente, et ce depuis l’antiquité, entre ceux qui répètent chaque jour les mêmes gestes, dans les mêmes efforts face aux difficultés matérielles, et ceux qui peuvent consacrer tout leur temps à leur développement spirituel. Cette distinction pourrait d’ailleurs être reconnue dans la situation spécifique de l’écolier (« école » vient de [skhole]), qui se trouve dégagé de toutes les contraintes matérielles de sa vie, prises en charge par d’autres, libérant son temps afin qu’il se consacre pleinement à l’étude, à la réflexion, à la création, à la méditation au sens large, sans autre but que de se cultiver soi même.</p>
<p style="text-align: justify">Mais si le tableau témoigne de la répartition des rôles qui perdure, de l’antiquité à nos jours, même si c’est sous d’autres formes, c’est moins pour mettre en scène ce contraste (qui, dans le clair-obscur, n’est qu’un moyen) que pour souligner la nature spécifique du philosophe, qui ne se réduit pas au confort d’une vie au sein de laquelle la moindre difficulté est prise en charge par des serviteurs. Les détails de l’agencement de la pièce, ainsi que la mise en scène générale en disent davantage encore.</p>
<p style="text-align: justify">A côté de ce personnage qu’on appellera donc « philosophe », on trouve une table sur laquelle figurent quelques instruments ainsi que des livres. L’un de ceux-ci est ouvert, mais le philosophe ne le lit pas au moment où on l’observe. Recueilli, les yeux clos, comme replié sur lui-même, il semble méditer en lui-même, sans plus percevoir le monde autour de lui. De cet agencement, on pourrait déduire que Rembrandt peint le philosophe comme celui qui a acquis suffisamment de connaissance pour ne plus avoir besoin d’en apprendre davantage. Au XVIIè siècle, une telle omniscience aurait été envisageable. Après tout, Descartes témoigne lui-même, dans la biographie philosophique qu’est son Discours de la méthode, qu’à l’issue de ses études, il sait, en gros, tout ce que le développement de la science de son temps permet de savoir ; il a fait le tour des connaissances de son siècle. La science n’a pas encore effectué les découvertes considérables que rendront possibles, plus tard, les principes de la science expérimentale. On peut alors, à bon droit, se considérer comme « savant ».</p>
<p style="text-align: justify">Or la figure du savant est aussi, depuis l’Antiquité, celle du sage. On définit en effet la sagesse par la possession d’une connaissance absolue, associée à une parfaite maîtrise de soi. Ainsi, conformément, semble t-il, à la mise en scène de Rembrandt, serait véritablement sage celui qui n’aurait plus rien à apprendre du monde, des livres ou des autres. Marqué par la connaissance dont il dispose, il pourrait se reposer sur ce savoir, et goûter une quiétude bien méritée. En apparence, le philosophe de Rembrandt connaît un tel apaisement : baigné de la lumière du soleil filtrant par la fenêtre, il peut demeurer dans l’illumination de sa sagesse.</p>
<p style="text-align: justify">Pourtant, voir ainsi dans le portrait de Rembrandt un philosophe qui aurait atteint un summum dans la connaissance constituerait une erreur d’interprétation, laissant de côté un aspect important, et central, du tableau : si son personnage central médite dans la lumière qui l’inonde, il se trouve en fait au creux d’un mouvement qui le dépasse et dans lequel il est pris, malgré son apparent repos. Au beau milieu du tableau, structurant celui-ci et distribuant ombre et lumière, un escalier à vis s’élève hors de la pièce, ouvrant celle-ci sur une perspective qu’on peut deviner, mais qui demeure invisible à l’œil. Quelques décennies plus tôt, la Renaissance aurait volontiers rivalisé de prouesses géométriques pour percer les murs de cette pièce de perspectives tendues à travers les environs, ouvrant la vue et symboliquement la connaissance, à des étendues nouvelles. Ici, chez Rembrandt, le rapport à la connaissance est plus subtil : si ses premières marches bénéficient de la lumière diffusée par la fenêtre, cet escalier plonge, au fur et à mesure de son élévation, dans l’ombre et sa forme interdit de saisir les paliers auxquels il conduit.</p>
<p style="text-align: justify">Ainsi, si le philosophe est porteur d’un savoir, celui-ci ne constitue pas l’alpha et l’omega de la sagesse qui le caractérise : s’il semble physiquement figé dans sa retraite, sa méditation ne consiste pas en un simple contentement devant une connaissance définitivement acquise. L’escalier ouvre le lieu sur d’autres espaces vers lesquels le regard de celui qui contemple le tableau est aspiré, contrées qu’on devine déjà explorées intérieurement par ce philosophe, territoires à la surface desquels on pourrait bien le croiser si on en faisait notre propre contrée.</p>
<p style="text-align: justify">Mais si le philosophe n’est pas un parvenu du savoir, un savant qui aurait capitalisé une connaissance qu’il distribuerait au compte-gouttes aux ignorants, il fait alors partie de ceux qui sont en quête de vérité, puisqu’ils ne la possèdent pas. Et c’est ce portrait que peint Rembrandt ici, parce que le portrait ne réside pas dans la figure du personnage, mais dans le tableau tout entier. Si la lumière pourrait être ici interprétée comme une révélation (on la considèrerait ainsi s’il s’agissait du portrait d’un religieux), elle n’illumine cependant pas tout. Elle permet seulement de délimiter les choses, initiant cet acte spécifique à l’esprit humain qui consiste à effectuer des distinctions, à séparer les éléments du monde pour mieux les comprendre. C’est sur ces bases qu’à la Renaissance, les initiateurs du clair-obscur, au premier titre desquels le Caravage, vont utiliser la lumière comme un principe qui ne proviendrait plus d’un être supérieur, provoquant l’illumination et l’éblouissement de l’homme, mais comme l’effet du regard de l’homme lui-même, qui se débrouille pour éclairer, par lui-même, grâce à la lucidité permise par la raison, les ténèbres du monde, en prenant avant tout du recul par rapport à ce qui se donne à voir.</p>
<p style="text-align: justify">Ainsi, en philosophie, si le monde est nécessaire, si l’apprentissage dans les livres l’est tout autant, l’essentiel ne réside pas là. Car même quand on peut penser qu’on a fait le tour des choses, qu’on a saisi tout ce qui pouvait l’être, c’est l’espace même de la pensée qui demeure à découvrir. C’est dans cette insuffisance de la connaissance qu’on trouve la justification de cette affirmation de Kant, devenue, célèbre, selon laquelle on ne peut apprendre la philosophie, seul pourrait être appris l’acte même de philosopher (on proposera, dans l’article suivant, deux textes mettant cette affirmation en perspective, afin qu’elle ne soit pas isolée des raisons pour lesquelles elle est prononcée). C’est pour cette même raison que le cours de philosophie se présente de manière particulière, peut être désarmante pour l’élève qui souhaiterait aborder cette discipline comme si c’était une simple matière dont il faudrait apprendre les conclusions sans avoir soi même à en mettre en œuvre les processus. Si le philosophe de Rembrandt pouvait être réductible au personnage qu’il met en scène, une telle approche serait envisageable, et la posture du disciple serait légitime face à un tel maître. Mais ce que met en scène ce tableau, c’est moins un personnage (qu’il serait toujours facile de singer : après tout, Yoda, ce personnage tout droit sorti de l’esprit facétieux de Georges Lucas, y parvient très bien) qu’une dynamique, un mouvement ou une aspiration que chacun peut entamer, et dont personne ne peut se sentir tout à fait étranger.</p>
<p style="text-align: justify">Il n’en demeure pas moins que présenter ainsi le philosophe, c’est mettre en lumière la part d’ombre qu’il recèle. Il fallait au moins une technique telle que le clair-obscur pour y parvenir. Mais si on veut dépasser le commentaire de la peinture et la contemplation de l’œuvre de Rembrandt, s’il faut tenter de penser le mouvement qu’il provoque, alors on ne pourra pas éviter de se confronter aux questions suivantes : comment la philosophie peut elle décider qu’il est très important de poursuivre quelque chose qu’on ne connait pas, et dont on devine qu’on ne l’atteindra jamais ? Et comment peut-on faire du repos un idéal tout en initiant un mouvement qui n’aura manifestement pas de fin ? De telles questions pourraient faire l’objet d’une année entière de cours, et d’une vie de méditation. Dans le cadre d’une introduction à la philosophie, qui doit bien se plier aux exigences d’un programme défini, on devra se contenter d’observer comment ce mouvement s’initie, et pourquoi cette absence de repos peut être appelé « inquiétude », ce qui permettra de donner un ensemble de qualité à ce mouvement, et à proposer un cadre pour qu’il ne soit pas voué à la désorientation.</p>
<p style="text-align: justify">NB : En illustration,  une séquence mise en ligne sur <em>Youtube</em>, permettant d&#8217;observer le tableau sous des contrastes variés, permettant de révéler le troisième personnage, dissimulé dans l&#8217;ombre de l&#8217;escalier, invitant le spectateur à l&#8217;élévation.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/stairway-to-heaven/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Windows on the world</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/windows-on-the-world/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/09/windows-on-the-world/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 01 Sep 2011 22:31:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://crochete.o2switch.net/harrystaut/?p=1946</guid>
		<description><![CDATA[
Supplément à l’article qui tentait de percer de nouvelles perspectives cinématographiques dans les murs de la cour sur laquelle donnaient les fenêtres de Jeffries, dans Rear Window, de Hitchcock (http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/).
On me signale qu’en 2007 la chaine américaine HBO avait tenté une première expérience de format alternatif pour la construction d’une narration. On le sait, cette [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">Supplément à l’article qui tentait de percer de nouvelles perspectives cinématographiques dans les murs de la cour sur laquelle donnaient les fenêtres de Jeffries, dans <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Rear Window</strong></em></span>, de Hitchcock (<a href="http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/" target="_blank">http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/</a>).</p>
<p style="text-align: justify">On me signale qu’en 2007 la chaine américaine HBO avait tenté une première expérience de format alternatif pour la construction d’une narration. On le sait, cette chaine est spécialisée dans les séries, forme à laquelle elle a d’ailleurs contribué à donner ses lettres de noblesse, créant des titres désormais classiques (Les S<span style="text-decoration: underline"><em><strong>opranos</strong></em></span>, bien sûr, mais aussi <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Six Feet Under</strong></em></span>, ou plus récemment les <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Band of Brothers</strong></em></span>). Mais comme c’est une chaine payante, comme Canal+ en France, elle tente forcément de trouver des moyens d’adapter la narration filmée aux nouveaux supports de consommation, ce qui signifie, aujourd’hui, aux réseaux d’information.</p>
<p style="text-align: justify">On avait déjà évoqué dans ces colonnes, le <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Cube</strong></em></span> dont les faces permettaient de suivre, sous des angles différents, une seule et même histoire (<a href="http://www.harrystaut.fr/2009/11/puissance-cubique/" target="_blank">http://www.harrystaut.fr/2009/11/puissance-cubique/</a>) mais il apparaît que le même laboratoire avait tenté, avec le <span style="text-decoration: underline"><em><strong>&#8216;Voyeur Experience&#8217;</strong></em></span> quelque chose de bien plus proche du film d’Hitchcock, tellement proche à vrai dire que l’écran d’accueil y faisait explicitement référence, sous la forme d’une fenêtre au rideau baissé, devant laquelle est posée une paire de jumelles.</p>
<p style="text-align: justify"><p><a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/windows-on-the-world/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p></p>
<p style="text-align: justify">S’il s’agit d’interroger les fondamentaux de la relation du spectateur aux images qu’il regarde, le projet de HBO est on ne peut plus explicite, et ce dès son titre,. On l’avait déjà exposé ici : à la source de l’expérience cinématographique il y a une volonté de voir, une pulsion scopique. Et bien entendu, si le cinéma présente une spécificité par rapport à la vie, c’est qu’il donne à voir, sur écran, ce qui dans la vie, et de la vie, ne se donne pas à voir. La vie urbaine, avec sa proximité de voisinage, ses bâtiments qui se font face, ces vis-à-vis qui donnent souvent pour horizon aux uns la fenêtre des autres, provoque cette pulsion en mettant à portée de tous une vue imprenable sur la vie de ses semblables, qui nous sont aussi semblables que peuvent l’être les personnages d’une fiction dès lors qu’on les regarde, tels des mécanismes en mouvement, « fonctionnant » derrière l’écran, paravent mais aussi surface de projection, de leur fenêtre. Pour le dire plus simplement, le simple fait que ce qui se passe derrière les rideaux soit censé être intime suscite la pulsion de le voir, et ce même si pour cela, il faut s’approcher de la fenêtre et se mettre ainsi en position d’être soi même objet du regard des autres. On renverra, au choix, à Sartre et à son analyse du rôle du regard d’autrui dans l’émergence de la conscience personnelle (dans <span style="text-decoration: underline"><em><strong>l&#8217;Etre et le néant</strong></em></span>), ou à Armistead Maupin (c’est &laquo;&nbsp;un peu&nbsp;&raquo; plus léger, on prévient) qui, dans l’un des volumes de ses <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Chroniques de San Francisco</strong></em></span>, fait de cette expérience du regard réciproque de deux voyeurs un moteur narratif assez efficace.</p>
<p style="text-align: justify">La spécificité du projet HBO, c’est de se réaliser sur l’écran des ordinateurs, puisque formellement, c’est un site accessible via internet. Une page d’accueil propose diverses adresses, et quand on clique sur l’une d’entre elles, les fenêtres d’un, ou de plusieurs appartements apparaissent, qu’on peut à leur tour sélectionner pour en faire « tomber les murs », de sorte qu’on puisse observer ce qui se passe à l’intérieur. Ceux qui ont déjà joué, dans les années 90, au jeu <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Night Trap</strong></em></span>, (sur Megadrive, la console de jeux Sega de ces années là) se <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/windows-on-the-world/attachment/7051890/" rel="attachment wp-att-1947"><img class="alignright size-medium wp-image-1947" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/7051890-300x203.jpg" alt="" width="300" height="203" /></a>souviendront de ce dispositif dans lequel il fallait choisir les pièces qu’on pouvait observer, et l’angle sous lequel on allait les regarder pour pouvoir constituer, peu à peu, une connaissance totale de la situation, connaissance qui serait nécessairement abstraite puisque l’expérience, elle, demeurait parcellaire. La puissance du jeu résidait dans le fait que les scènes vues à l’écran avaient été tournées en studio, comme on tourne une série, Sega ayant, mine de rien, réalisé un film d’un nouveau genre, dont toutes les scènes étaient synchrones, en « temps réel », et dont le spectateur effectuait lui-même le montage, tout en ayant la possibilité d’intervenir sur le scénario (puisque c’est bien entendu, sa mission, que de faire en sorte que les choses se passent au mieux pour les victimes potentielles). Au cinéma, la seule alternative pour ce genre de projet, c’est le split-screen, le découpage de l’écran en fenêtres dans lesquelles on montre simultanément plusieurs éléments narratifs, comme on le voit faire, abondamment, dans la série <span style="text-decoration: underline"><em><strong>24h</strong></em></span>, ou bien, souvent, chez De Palma. Poussée à son stade extrême, le film <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Timecode</strong></em></span> (2000, Mike Figgis) est une tentative d&#8217;imposer au spectateur de regarder, sur un même écran divisé en quatre parts égales, un seul et même récit mis en scène sous la forme de quatre films constitué d&#8217;un seul très long plan séquence, tournés de manière synchronisés, et diffusés tels quels, sans autre montage qu&#8217;un léger traitement des pistes sonores, le plus souvent audibles, toutes les quatre, simultanément, laissant le cerveau du spectateur se débrouiller pour trier les informations qui lui parviennent.</p>
<p style="text-align: justify"> </p>
<p style="text-align: justify">Le problème d’internet, c’est que si le réseau défie avec un certain succès l’espace, il reste assez sensible au passage du temps : tout ne peut pas être indéfiniment conservé dans les serveurs, et de telles expériences sont gourmandes en espace de stockage. Le « Voyeur experience » avait été initié en 2007, et n’en subsiste aujourd’hui que le cœur du dispositif, disponible ici : <a href="http://archive.bigspaceship.com/hbovoyeur/" target="_blank">http://archive.bigspaceship.com/hbovoyeur/</a> c&#8217;est-à-dire la partie la plus « cinématographique », amputée de son complément, qui était constitué d’un imposant forum dans lequel on pouvait plonger, plus profondément dans la vie des personnages, ce qui ouvrait, de nouveau, une perspective supplémentaire, jouant en permanence sur le fait que les informations diffusées sur le net peuvent être en phase avec ce qu’on appelle la « réalité », tout comme elles peuvent ne pas l’être.</p>
<p style="text-align: justify">D’une certaine manière, HBO n’avait fait que concentrer dans un projet identifié un phénomène qui avait déjà pu être observé quelques moins auparavant, de manière plus floue : en 2006, une adolescente qui avait pour pseudonyme Lonelygirl15 était censée diffuser sur Youtube des videos constituant des petites chroniques de sa vie. Evidemment, le moteur central du dispositif était la tendance spontanée des spectateurs à regarder ce qui ne se présente pas a priori comme devant être vu, mais comme pouvant l’être. Quand il s’agit de pulsion scopique, la nuance est importante, et il était crucial que ces spectateurs aient l’illusion solide que ces séquences ne leur étaient pas destinées, et qu’il ne les voyait que parce qu’il allait les dénicher sur le net.</p>
<p style="text-align: justify">Le risque de tels agencements, c’est de produire davantage de complaisance que de contemplation. On l’a déjà dit, de telles mises en scènes, et de tels dispositifs ne dépassent le seuil de la complaisance (c&#8217;est-à-dire de la satisfaction simpliste, et un peu primaire) qu’en faisant écran à ce qu’elles montrent, c&#8217;est-à-dire en détournant l’attente de celui qui regarde. Le risque spécifique des initiatives telles que <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Lonelygirl15</strong></em></span> et HBO, c’est d’être avant tout motivées par la recherche de nouveaux créneaux commerciaux en matière de diffusion <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/windows-on-the-world/panopticon/" rel="attachment wp-att-1948"><img class="alignright size-medium wp-image-1948" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/panopticon-300x163.jpg" alt="" width="300" height="163" /></a>de fictions. Si les réseaux d’information doivent devenir les canaux via lesquels de telles expériences peuvent être effectuées, alors sans doute le « <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Voyeur experience</strong></em></span> » et quelques jeux video sont-ils les prototypes, les tentatives encore imparfaites pour mener à bien de tels projets. Mais de toute évidence, l’œuvre spécifique rendue possible par ces nouveaux media est encore à créer. Voilà d’ailleurs qui devrait ouvrir des perspectives à ceux qui se lancent dans des filières littéraires.</p>
<p style="text-align: justify">Les artistes plasticiens ont, dans ce domaine, une bonne longueur d’avance. On pensera, par exemple, aux œuvres de Sophie Calle, qui jouent souvent sur ce dialogue entre l’œuvre et la vie privée de l’artiste, l’un et l’autre interragissant sous le regard du spectateur qui peut se trouver en position de regard collectant les informations et reconstituant l’objet à partir des morceaux qui lui en sont proposés, ou bien en situation d’acteur qui pourra intervenir sur l’œuvre, et donc dans la vie de l’artiste.</p>
<p style="text-align: justify">En littérature, et déjà investissant les possibilités nouvelles offertes par , on pourra explorer la mise à disposition de soi opérée par l’écrivain Renaud Camus depuis son livre ‘<span style="text-decoration: underline"><em><strong>P.A.</strong></em></span>’, sous titré Petite Annonce, qui double son dispositif littéraire (il faut ouvrir le livre pour comprendre) d’un site mettant à jour ce qui est mis à disposition sous la forme de ce que l’auteur appelle un « hyperlivre » (<a href="http://www.renaud-camus.net/vaisseaux-brules/" target="_blank">http://www.renaud-camus.net/vaisseaux-brules/</a>). On ne saurait trop conseiller à ceux que la question du voyeurisme en art intéresse de lire les premiers segments de cette œuvre, tant Renaud Camus s’attaque à la question avec une évidence  et une forme qui peuvent éclairer ceux qui veulent méditer un peu le rapport qu’artiste, œuvre, et spectacteur entretiennent avec ce qui se donne à voir.</p>
<p style="text-align: justify">Illustrations : le système panoptique fut créé par Jeremy Bentham à la fin du 18è siècle, et pourrait être envisagé comme une application disciplinaire de la pulsion scopique, détournée ici de telle manière que c&#8217;est celui qui se trouve sous les feux de la rampe qui, persuadé d&#8217;être observé,  se constitue comme objet livré au regard d&#8217;autrui. Le procédé est, aujourd&#8217;hui, repris aussi bien dans les systèmes de surveillance de la société civile que dans la mise en scène de la télé soi-disant &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;. Dans ce cas précis, la relation du spectateur à l&#8217;objet est réduite à la plus stricte complaisance, puisqu&#8217;on promet à celui qui voit que rien ne fera obstacle à son voyeurisme. Le panoptique tel que Bentham l&#8217;avait conçu ne comprenait ps cette persversion ci, puisqu&#8217;il pourrait, à l&#8217;extrême, se passer de tout observateur, laissant la surveillance aux surveillés eux mêmes.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/09/windows-on-the-world/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Un de ces jours, tu vas te sentir vraiment seul. Une promenade nauséeuse, en musique.</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/07/un-de-ces-jours-tu-vas-te-sentir-vraiment-seul-une-promenade-nauseeuse-en-musique/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/07/un-de-ces-jours-tu-vas-te-sentir-vraiment-seul-une-promenade-nauseeuse-en-musique/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 04 Jul 2011 16:40:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Sartre]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1906</guid>
		<description><![CDATA[
Les lecteurs de la Nausée, cette « fiction du non-fictif » comme l’écrivait le critique Jean Rousset, savent qu&#8217;un titre de jazz y joue un rôle prédominant, bien au-delà du simple design sonore auquel la littérature contemporaine aime avoir recours lorsqu’il faut compenser un manque d’habileté dans l’écriture pour générer des ambiances (lâcher des références [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Les lecteurs de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">la Nausée</span></em></strong>, cette « fiction du non-fictif » comme l’écrivait le critique Jean Rousset, savent qu&#8217;un titre de jazz y joue un rôle prédominant, bien au-delà du simple design sonore auquel la littérature contemporaine aime avoir recours lorsqu’il faut compenser un manque d’habileté dans l’écriture pour générer des ambiances (lâcher des références musicales pointues comme d&#8217;autres font du name droping juste pour donner au texte une fausse crédibilité). Ce titre, qu’Antoine Roquentin, le double romanesque de Sartre, fait jouer au <em>Rendez-vous des cheminots</em>, le troquet dans lequel il a ses habitudes, est installé dans le roman comme un rendez-vous ponctuel moins sonore que littéraire, qui parvient à extraire le jeune héros de la torpeur dans laquelle le plonge l’expérience même du monde. Avant qu’une racine de marronnier <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/07/tucker1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1923" title="tucker1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/07/tucker1.jpg" alt="" width="350" height="430" /></a>ne révèle le fond de cette Nausée qui le prend, Roquentin entend une voix qui résonne comme une présence au-delà de la présence chantant ces quelques mots « <em>Someday you’ll miss me</em> ». Un jour je te manquerai. Retournons la prédiction, telle que l’anglais, grammaticalement, la formule : un jour, tu ressentiras le manque de moi. Un jour, je serai là sans être là, plus présente encore que je ne suis ici et maintenant avec toi. Le choix de la chanson ne peut pas être tout à fait innocent, même si Sartre ne s’attarde pas à ses paroles.</p>
<p style="text-align: justify;">« <em>Someday, you’ll miss me </em>» joue dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">la Nausée</span></em></strong> le rôle que Sartre attribue au cinéma dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">les Mots</span></em></strong> : c’est un révélateur de contingence, en négatif : l’évidence de l’œuvre, qu’elle soit cinématographique ou musicale, tient à ce que tout y est nécessaire, tout y a une raison d’être, une place, alors que le monde, lui, n’est composé que d’éléments disparates qui sont là comme ils pourraient tout aussi bien ne pas y être, leur manière d’ « être-là » ne répondant à aucune nécessité.</p>
<p style="text-align: justify;">Si la fameuse expérience de la racine de marronnier concentre en elle toute la contingence du monde, l&#8217;envoyant à la figure de Roquentin qui saisit alors ce qu’est la source de cette Nausée qui l’envahit et l’engourdit, ce jazz entendu à plusieurs reprises au bar du coin en est le contrepoint, épisode plusieurs fois répété d’une nécessité dans laquelle tout est à sa place.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Ca semble inévitable, si forte est la nécessité de cette musique : rien ne peut l’interrompre, rien qui vienne de ce temps où le monde est affalé : elle cessera d’elle-même, par ordre. Si j’aime cette belle voix, c’est surtout pour ça : ce n’est ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, c’est qu’elle est l’événement que tant de notes ont préparé, de si loin, en mourant pour qu’il naisse. Et pourtant je suis inquiet : il faudrait si peu de chose pour que le disque s’arrête : qu’une ressort se brise, que le cousin Adolphe ait un caprice. Comme il est étrange, comme il est émouvant que cette dureté soit si fragile. Rien ne peut l’interrompre et tout peut la brise.<br />
Le dernier accord s’est anéanti. Dans le bref silence qui suis, je sens fortement que ça y est, que quelque chose est arrivé.<br />
Silence.</p>
<p style="text-align: center; padding-left: 30px;"><em>Some of these days<br />
You’ll miss me honey !</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ce qui vient d’arriver, c’est que la Nausée a disparu. Quand la voix s’est élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée s’est évanouie. D’un coup : c’était presque pénible de devenir ainsi tout dur, tout rutilant. En même temps la durée de la musique se dilatait, s’enflait comme une trombe. Elle emplissait la salle de sa transparence métallique, en écrasant contre les murs notre temps misérable. Je suis dans la musique. Dans les glaces roulent des globes de feu ; des anneaux de fumée les encerclent et tournent, voilant et dévoilant le dur sourire de la lumière. Mon verre de bière s’est rapetissé, il se tasse sur la table : il a l’air dense, indispensable. Je veux le prendre et le soupeser, j’étends la main… Mon Dieu ! C’est ça surtout qui a changé, ce sont mes gestes. Ce mouvement de mon bras s’est développé comme un thème majestueux, il a glissé le long du chant de la Négresse ; il m’a semblé que je dansais. »(&#8230;)</p>
<p style="text-align: justify;">[<em>Note du moine copiste : non seulement, comme on vient de le lire, la musique constitue  un espace marqué par la nécessité, dans lequel on peut être introduit, mais on va le voir maintenant, elle plaque sa propre nécessité sur la contingence du monde </em>]:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">(&#8230;)« Je suis ému, je sens mon propre corps comme une machine de précision au repos. Moi, j’ai eu de vraies aventures. Je n’en retrouve aucun détail, mais j’aperçois l’enchainement rigoureux des circonstances [NdMC : on la perçoit suffisamment, la transfiguration de la contingence (les aventures) en nécessité (l’enchainement rigoureux, le mécanisme de précision) ?] J’ai traversé les mers, j’ai laissé des villes derrière moi et j’ai remonté des fleuves ou bien je me suis enfoncé dans des forêts, et j’allais toujours vers d’autres villes. J’ai eu des femmes, je me suis battu avec des types : et jamais je ne pourrai revenir en arrière, pas plus qu’un disque ne peut tourner à rebours. Et tout cela menait où ? A cette minute-ci, à cette banquette, dans cette bulle de clarté tout bourdonnante de musique.</p>
<p style="text-align: center; padding-left: 30px;"><em>And when you leave me. </em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Oui, moi qui aimais tant, à Rome, m’asseoir au bord du Tibre, à Barcelone, le soir, descendre et remonter cent fois les Ramblas, moi qui près d’Angkor, dans l’îlot du Baray de Prah-Kan, vis un banian nouer ses racines autour de la chapelle des Nagas, je suis ici, je vis dans la même seconde que ces joueurs de manille, j’écoute une Négresse qui chante tandis qu’au-dehors rôde la faible nuit.<br />
Le disque s’est arrêté. » (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Nausée</span></em></strong>, folio poche, p. 41 sq)</p>
<p style="text-align: justify;">Tout se passe comme si ce titre de jazz, chanté par cette femme, n’était là que pour donner sens à tout le reste qui n’en a pas. Comme si il avait pour fonction, ou pour effet de pouvoir se dire, enfin « Nous y voila ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait, ou on ne dévoilera rien de grave en le disant, que le roman s’achève sur la décision de Roquentin de faire, en littérature, ce que cette chanteuse et ce compositeur font dans cette chanson. Or, bien entendu, le roman est lui-même le résultat de cette résolution prise à la fin de lui-même, et dans les moments où l’écriture de Sartre-Roquentin se fait la plus littéraire, échappant à la forme du journal égaré, c’est précisément cette nécessité qui est mise en scène. On pense en particulier à tout ce passage au cours duquel, dans un dimanche finissant, Roquentin déambule dans la ville, sentant confusément que quelque chose va se passer, il va de rue en rue, porté par cette certitude sans autre fondement que l’ardeur qu’il met à la réaliser. Il avance, résolument incertain :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;La place Ducoton est vide. Est-ce que je me suis trompé ? Il me semble que je ne le supporterais pas. Est-ce que vraiment il n’arrivera rien ? Je m’approche des lumières du café Mably. Je suis désorienté, je ne sais si je vais entrer : je jette un coup d’œil à travers les grandes vitres embuées.<br />
La salle est bondée. L’air est bleu à cause de la fumée des cigarettes et de la vapeur que dégagent les vêtements humides. La caissière est à son comptoir. Je la connais bien : elle est rousse comme moi ; elle a une maladie dans le ventre. Elle pourrit doucement sous ses jupes avec un sourire mélancolique, semblable à l’odeur de violette que dégagent parfois les corps en décomposition. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds : c’est… c’est elle qui m’attendait. Elle était là, dressant son buste immobile au-dessus du comptoir, elle souriait. Du fond de ce café quelque chose revient en arrière sur les moments épars de ce dimanche et les soude les uns aux autres, leur donne un sens : j’ai traversé tout ce jour pour aboutir là, le front contre cette vitre, pour contempler ce fin visage qui s’épanouit sur un rideau grenat. Tout s’est arrêté ; ma vie s’est arrêtée : cette grande vitre, cet air lourd, bleu comme de l’eau, cette plante grasse et blanche au fond de l’eau, et moi-même, nous formons un tout immobile et plein : je suis heureux. » (Ibid. p.85 sq)</p>
<p style="text-align: justify;">Lisez les pages qui suivent, et vous saurez comment Sartre analyse l’irruption soudaine de ces moments de lucidité où on l’on est moins attentif au contenu du temps qu’au temps lui-même, seule nécessité véritable au-delà du brouillon des événements. On peut chercher partout dans les rues traversées par Roquentin en ce dimanche finissant : rien ne le guide en dehors de lui même. On peut regarder la serveuse du bar, et autour d&#8217;elle, aucune enseigne lumineuse, aucun néon clignotant ne lui indique <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/07/sophie_tucker1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1924" title="sophie_tucker" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/07/sophie_tucker1.jpg" alt="" width="270" height="230" /></a>que c&#8217;est elle qui l&#8217;attend, pour la simple raison qu&#8217;elle ne l&#8217;attend pas. Elle n&#8217;est pas cette femme qui attend Roquentin derrière le comptoir de ce bar ailleurs que dans la pensée, dans l&#8217;imagination du jeune homme vagabondant dans les rues de la ville. Ce qu&#8217;il appelle dans les pages qui suivent &laquo;&nbsp;l&#8217;aventure&nbsp;&raquo;, n&#8217;est plus du tout le parcours sinueux et accidentel d&#8217;un monde voué au hasard et à la contingence, mais la ligne qu&#8217;il trace lui même au</p>
<p style="text-align: justify;">Dernier rendez vous avec cette voix et ce saxophone (qui n’en est d’ailleurs pas un, j’y reviendrai) dans les dernières pages du livre :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Je ne me sens pas en très bonnes dispositions pour entendre un air de jazz. Tout de même je vais faire attention, parce que, comme dit Madeleine, j’entends ce disque pour la dernière fois : il est très vieux ; trop vieux, même pour la province ; en vain le chercherais-je à Paris. Madeleine va le déposer sur le plateau du phonographe, il va tourner ; dans les rainures l’aiguille d’acier va se mettre à sauter et à grincer et puis, quand l’auront guidée en spirale jusqu’au centre du disque, ce sera fini, la voix rauque qui chante « Some of these days » se taira pour toujours.<br />
Ca commence.<br />
Dire qu’il y a des imbéciles pour puiser des consolations dans les beaux-arts. Comme ma tante Bigeois : « Les Préludes de Chopin m’ont été d’un tel secours à la mort de ton pauvre oncle. » Et les salles de concert regorgent d’humiliés, d’offensés qui, les yeux clos, cherchent à transformer leurs pâles visages en antennes réceptrices. Ils se figurent que les sons captés coulent en eux, doux et nourrissants et que leurs souffrances deviennent musique, comme celle du jeune Werther ; ils croient que la beauté leur est compatissante. Les cons.<br />
Je voudrais qu’ils me disent s’ils la trouvent compatissante, cette musique-ci. Tout à l’heure, j’étais certainement très loin de nager dans la béatitude. A la surface je faisais mes comptes, mécaniquement. Au-dessous stagnaient toutes ces pensées désagréables qui ont pris la forme d’interrogations informulées, d’étonnements muets et qui ne me quittent plus ni jour ni nuit. Des pensées sur Anny, sur ma vie gâchée. Et puis, encore au dessous, la Nausée, timide comme une aurore. Mais à ce moment-là, il n’y avait pas de musique, j’étais morose et tranquille. Tous les objets qui m’entouraient étaient faits de la même matière que moi, d’une espèce de souffrance moche. Le monde était si laid, hors de moi, si laids ces verres sales sur les tables, et les taches brunes sur la glace et le tablier de Madeleine et l’air aimable du gros amoureux de la patronne, si laide l’existence même du monde, que me sentais à l’aise, en famille.<br />
A présent, il y a ce chant de saxophones. Et j’ai honte. Une glorieuse petite souffrance vient de naître, une souffrance-modèle. Quatre notes de saxophone. Elles vont et viennent, elles ont l’air de dire : « Il faut faire comme nous, souffrir en mesure. » Eh bien, oui ! Naturellement, je voudrais bien souffrir de cette façon là, en mesure, sans complaisance, sans pitié pour moi-même, avec une aride pureté. Mais est-ce que c’est ma faute si la bière est tiède au fond de mon verre, s’il y a des taches brunes <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/07/82287307.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1925" title="82287307" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/07/82287307.jpg" alt="" width="295" height="428" /></a>sur la glace, si je suis de trop, si la plus sincère de mes souffrances, la plus sèches, se traine et s’appesantit, avec trop de chair et la peau trop large à la fois, comme l’éléphant de mer, avec de gros yeux humides et touchants mais si vilains ? Non, on ne peut certainement pas dire qu’elle soit compatissante, cette petite douleur de diamant, qui tourne en rond au-dessus du disque et m’éblouit. Même pas ironique : elle tourne allègrement, tout occupée d’elle-même ; elle a tranché comme une faux la fade intimité du monde et maintenant elle tourne et nous tous, Madeleine, le gros homme, la patronne, moi-même et les tables, les banquettes, la glace tachée, les verres, nous tous qui nous abandonnions à l’existence, parce que nous étions entre nous, rien qu’entre nous, elle nous a surpris dans le débraillé, dans le laisser-aller quotidien : j’ai honte pour moi-même et pour ce qui existe devant elle.<br />
Elle n’existe pas. C’en est même agaçant ; si je me levais, si j’arrachais ce disque du plateau qui le supporte et si je le cassais en deux, je ne l’atteindrais pas, elle. Elle est au-delà –toujours au-delà de quelque chose, d’une voix, d’une note de violon ? A travers des épaisseurs et des épaisseurs d’existence, elle se dévoile, mince et ferme et, quand on veut la saisir, on ne rencontre que des existants, on bute sur des existants dépourvus de sens. Elle est derrière eux : je ne l’entends même pas, j’entends des sons, des vibrations de l’air qui la dévoilent. Elle n’existe pas, puisqu’elle n’a rien de trop : c’est tout le reste qui est de trop par rapport à elle. Elle est.<br />
Et moi aussi j’ai voulu être. Je n’ai même voulu que cela ; voila le fin mot de l’histoire. Je vois clair dans l’apparent désordre de ma vie : au fond de toutes ces tentatives qui semblaient sans lien, je retrouve le même désir : chasser l’existence hors de moi, vider les instants de leur graisse, les tordre, les assécher, me purifier, me durcir, pour rendre enfin le son net et précis d’une note de saxophone. Ca pourrait même faire un apologue : il y avait un pauvre type qui s’était trompé de monde. Il existait comme les autres gens, dans le monde des jardins publics, des bistrots, des villes commerçantes et il voulait se persuader qu’il vivait ailleurs, derrière la toile des tableaux, avec les doges du Tintoret, avec les graves Florentins de Gozzoli, derrière les pages des livres, avec Fabrice del Dongo et Julien Sorel, derrière les disques de photo, avec les longues plaintes sèches des jazz. Et puis, après avoir bien fait l’imbécile, il a compris, il a ouvert les yeux, il a vu qu’il y avait maldonne : il était dans un bistrot, justement, devant un verre de bière tiède. Il est resté accablé sur la banquette ; il a pensé : je suis un imbécile. Et à ce moment précis, de l’autre côté de l’existence, dans cet autre monde qu’on peut voir de loin, mais sans jamais l’approcher, une petite mélodie s’est mise à danser, à chanter : « C’est comme moi qu’il faut être ; il faut souffrir en mesure. ».<br />
La voix chante :</p>
<p style="text-align: center; padding-left: 30px;">Some of these days<br />
You’ll miss me honey”</p>
<p style="text-align: justify;">Cette évidence esthétique qu&#8217;éprouve Roquentin, cette nécessité en oeuvre au beau milieu d&#8217;un monde à ce point contingent, c&#8217;est exactement l&#8217;expérience que le livre lui-même provoque sur le lecteur, qui a entre les mains un monde plein, dense, dans lequel tout a sa raison d&#8217;être quand bien même décrit-il l&#8217;océan de contingence au sein duquel il fait lui même son apparition. Précisons que les cinéphiles, eux, pourront aussi discerner des expériences cinématographiques dans la pensée de Sartreil  :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Je sais que l’idée de contingence est venue de la comparaison qui s’est établie spontanément chez moi entre le paysage dans un film et le paysage dans la réalité. Le paysage d’un film, le metteur en scène s’est arrangé pour qu’il ait une certaine unité et un rapport précis avec les sentiments des personnages. Tandis que le paysage de la réalité n’a pas d’unité. Il a une unité de hasard et ça m’avait beaucoup frappé. Et ce qui m’avait beaucoup frappé aussi, c’est que les objets dans un film avaient un rôle précis à tenir, un rôle lié au personnage, alors que dans la réalité les objets existent au hasard ». (Cité dans Jean-Paul Sartre, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Œuvres romanesques</span></em></strong>, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1698.)</p>
<p style="text-align: justify;">Mais au fait, qu&#8217;entend-on dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">la Nausée</span></em></strong> ?  qui est cette chanteuse dont le roman tait le nom ? Qui se cache derrière le masque de celle que Sartre désigne comme la « Négresse » ? Deux chercheurs, Jean Jamin et Yannick Séité, se sont penché sur la question et ont tiré de ces recherches un texte mis en ligne qui, de bout en bout, est absolument passionnant. Il a pour titre « Anthropologie d’un tube des années folles », et peut être lu ici : <a href="http://gradhiva.revues.org/566 " target="_blank">http://gradhiva.revues.org/566 </a> Dans leur bibliographie, on croise un livre lui aussi fantastique : <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Blackface – aux confluents des voix mortes</span></em></strong>, de Nick Tosches (ed. Alia). On ne saurait trop conseiller la lecture de cet ouvrage qui part faire l’archéologie de ces orchestres de jazz composés de musiciens blancs qui se grimaient au bouchon brulé en noir lors de leurs concerts. On osera vous conseiller, si votre famille vous demande ce que vous voulez pour fêter dignement l’obtention du baccalauréat, de vous faire offrir la collection entière des ouvrages des éditions Alia consacrés à l’histoire des différents courant musicaux (du gospel aux musiques électroniques en passant par le rap, le jazz, le blues, la soul ou la disco), ça ressemble à quelque chose d’indispensable.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p><iframe width="400" height="257" src="http://www.youtube.com/embed/UBs1wHPqsAw" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/07/un-de-ces-jours-tu-vas-te-sentir-vraiment-seul-une-promenade-nauseeuse-en-musique/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>5h de l’après midi. C’est l’heure de faire 4h en écoutant Sartre chez Jacques Chancel</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/06/5h-de-lapres-midi-cest-lheure-de-faire-4h-en-ecoutant-sartre-chez-jacques-chancel/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/06/5h-de-lapres-midi-cest-lheure-de-faire-4h-en-ecoutant-sartre-chez-jacques-chancel/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 28 Jun 2011 14:30:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Sartre]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1903</guid>
		<description><![CDATA[
Vous êtes un lycéen, 17 ans, vous rentrez du lycée, de type Pailleron, dans lequel, quotidiennement, vous vous rendez pour suivre vos cours, préparant le baccalauréat, section A. Aujourd’hui, la tension était palpable dans votre établissement, puisqu’hier, un collège semblable a connu un incendie au cours duquel vingt-deux personnes ont péri. Claude Guillaumin en parlera [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Vous êtes un lycéen, 17 ans, vous rentrez du lycée, de type Pailleron, dans lequel, quotidiennement, vous vous rendez pour suivre vos cours, préparant le baccalauréat, section A. Aujourd’hui, la tension était palpable dans votre établissement, puisqu’hier, un collège semblable a connu un incendie au cours duquel vingt-deux personnes ont péri. Claude Guillaumin en parlera ce soir au journal télévisé. Comme tous les jours, votre mère vous a ramené en voiture du lycée, et comme tous les jours, une fois sorti de la Simca 1100, vous faites un saut dans la cuisine pour vous faire une sandwich pain de mie – beurre – Banania. Vous vous <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/sartre-1973.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1904" title="sartre-1973" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/sartre-1973.jpg" alt="" width="308" height="220" /></a>apprêtiez à rejoindre votre chambre pour faire vos devoirs en écoutant Led Zeppelin, quand depuis le salon vous entendez les premières mesures de la Grande Valse, de Georges Delerue qui, comme tous les jours à 5 h. de l’après midi, émane du poste à transistor familial, annonçant le début de l’émission que votre mère ne raterait pas pour tout l’or du monde : Radioscopie, par Jacques Chancel.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes le 2 Février 1973. C’est Jean-Paul Sartre qui est invité ce soir. Comme vous faites de la philosophie depuis septembre, et puisque votre professeur vous a déjà donné des textes de cet auteur à étudier, vous repoussez Led Zep&#8217; et les devoirs à plus tard, et vous rejoignez votre mère dans le salon pour écouter, pendant une heure, Sartre  jouant le personnage de Sartre,-en-soi, un peu garçon de café sur les bords vous dites vous, mais en version sans doute pas dupe de lui-même, une heure en compagnie de la voix déjà institutionnelle de Chancel questionnant Sartre comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une psychanalyse existentielle.  A mi émission, votre père rentrera du travail; sans parler , comme à chaque fois qu&#8217;il rentre un peu plus trop, pour ne pas troubler le rendez-vous quotidien de votre mère avec les célébrités du moment et cette voix masculine qui la fait secrètement vibrer, et dont elle ne découvrira le visage que plusieurs années plus tard, lorsqu&#8217;on plantera un poste télévisé au beau milieu du salon.  Comme chaque jour, il prendra place dans son fauteuil, ce jour ci avec un bol de Viandox pour se réchauffer du froid mordant de l’hiver ,dehors. Il lit encore France-Soir, mais ne sait plus trop pourquoi. Peut être parce que Libération devra encore attendre Avril pour apparaître dans les kiosques.</p>
<p style="text-align: justify;">D’ailleurs, Sartre est venu pour parler de la préparation de ce nouveau journal, dont il est l’un des instigateurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, vous n’êtes pas bachelier en section A, vous n’avez pas 17 ans en 1973, nous ne somme pas en février, vous n’écoutez sans doute pas la radio sur un transistor. Votre père lit peut être Libé, mais il ne sait plus trop pourquoi. Peu importe, nous sommes ce que nous ne sommes pas, nous ne sommes pas ce que nous sommes.P</p>
<p style="text-align: justify;">Pour rejoindre le salon, cliquez sur le lien ci-dessous, ou bien enregistrez en la source (clique doit, &laquo;&nbsp;enregistrer la source sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://medias.harrystaut.fr/Radioscopie-JeanPaulSartre.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/Radioscopie-JeanPaulSartre.mp3</a></p>
<p></span></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/06/5h-de-lapres-midi-cest-lheure-de-faire-4h-en-ecoutant-sartre-chez-jacques-chancel/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>3</slash:comments>
<enclosure url="http://mediasblog.webhop.net/Radioscopie-JeanPaulSartre.mp3" length="0" type="audio/mpeg" />
		</item>
		<item>
		<title>La tribune des Temps Modernes</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/06/la-trinune-des-temps-modernes/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/06/la-trinune-des-temps-modernes/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 11 Jun 2011 07:12:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Sartre]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1870</guid>
		<description><![CDATA[
Quand ce sont les derniers jours qui s&#8217;égrainent avant l&#8217;examen, il n&#8217;est pas inintéressant de croiser un peu les connaissances, de tracer de grandes perspectives à travers les disciplines afin de tisser des liens entre les différentes leçons, afin que les éléments communiquent les uns avec les autres, constituant un réseau d&#8217;autant plus solide qu&#8217;il [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">Quand ce sont les derniers jours qui s&#8217;égrainent avant l&#8217;examen, il n&#8217;est pas inintéressant de croiser un peu les connaissances, de tracer de grandes perspectives à travers les disciplines afin de tisser des liens entre les différentes leçons, afin que les éléments communiquent les uns avec les autres, constituant un réseau d&#8217;autant plus solide qu&#8217;il n&#8217;aura plus besoin d&#8217;être appris par coeur, puisqu&#8217;un élément permettra de retrouver la majeure partie de tous les autres.</p>
<p style="text-align: justify">Le document que je vous donne à entendre ci dessous sera à votre programme de terminale ce que la maïzena est à la sauce béchamel : un liant. Un croisement entre les programmes de philosophie, d&#8217;histoire, et de littérature (puisque De Gaulle figure cette année et pour un an encore parmi les auteurs étudiés en filière littéraire).</p>
<p style="text-align: justify">1947. Les consciences sont un peu schizophrènes : encore un pied dans le souvenir frais et douloureux de la guerre, de l&#8217;occupation, de la déportation même pour certains, et l&#8217;autre pied dans la reconstruction. Et cette remise sur pieds du pays ne consiste pas seulement à rebâtir les édifices détruits, et à tenter de cicatriser les plaies physiques et morales dont beaucoup souffrent. Elle touche aussi à ce qui est peut être l&#8217;essentiel dans ces périodes complexes : la remise sur pieds des institutions, sous la forme d&#8217;une république qui doit retrouver toute sa force après ces années de mise sous tutelle et d&#8217;humiliation. En effet, au delà des enjeux qui touchent la vie quotidienne des français, la question politique est au coeur des tensions et des débats, parce que le monde est en train de se couper en deux, selon cette fracture qui mettra le monde sous cette basse tension qu&#8217;on appelera &laquo;&nbsp;Guerre froide&nbsp;&raquo;, et que la France, dans sa recherche d&#8217;une voie diplomatique autonome, n&#8217;a pa pu choisir clairement une position claire, ni un camp. Ne se considérant pas vraiment comme vaincue, aimant à s&#8217;imaginer dans le camp des vainqueurs, libérée mais souhaitant être comptée parmi les libérateurs, la France est un peu assise entre deux chaises et sans doute tient on là une des raisons pour lesquelles <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/sartre_1947.jpg"><img class="size-full wp-image-1871 alignright" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/sartre_1947.jpg" alt="" width="361" height="500" /></a>elle a encore aujourd&#8217;hui des problèmes d&#8217;identité nationale. De Gaulle est persuadé que la france a un rôle à jouer dans ce monde devenu bipolaire, qu&#8217;elle peut se permettre de fonder une troisième voie, avec les pays qui ne se sont pas, eux mêmes, afiliés directement avec tel ou tel camp. Mais il a aussi à gérer le fait que les mêmes tensions existent, à l&#8217;intérieur du pays, entre les partis qui reproduisent à l&#8217;échelle nationale les tensions diplomatiques des deux grands blocs de nations. Et si la France ne choisit pas de camp, elle se fixe tout de même à travers De Gaulle un objectif clair : la lutte contre le communisme, ce qui tout de même l&#8217;inscrit nettement &laquo;&nbsp;quelque part&nbsp;&raquo; dans le concert des nations. Pour ce faire, en 1947, sera fondé le RPF, le Rassemblement pour la France, qui est un parti censé dépasser la logique des partis, pour faire front contre le parti communiste, au-delà des clivages habituels. Le RPF ne durera pas longtemps (il ne survivra pas aux premières déconvenues électorales du général, aux législatives de 1951), mais il permettra, pendant ce court laps de temps, de tracer les grandes lignes de ce qu&#8217;aurait pu être une politique débarassée des luttes entre partis.</p>
<p style="text-align: justify">Autant dire que tout le monde ne voit pas cela d&#8217;un très bon oeil, et qu&#8217;un certain nombre d&#8217;acteurs et observateurs de la vie politique voient ce RPF comme une manière de faire un hold-up global sur l&#8217;ensemble du spectre politique, en convainquant l&#8217;électeur que la seule ligne de démarcation qui vaille, c&#8217;est l&#8217;opposition ou l&#8217;adhésion au projet communiste. Beaucoup de penseurs voient là une manipulation du corps électoral qui s&#8217;accorde mal avec les exigences d&#8217;une véritable démocratie, et ce d&#8217;autant plus que dès lors, les travailleurs ouvriers, la plus modeste des classes sociales, n&#8217;est plus sûre de voir ses propres intérêts représentés parmi les orientations de l&#8217;Etat.</p>
<p style="text-align: justify">On sait à quel point De Gaulle fit en sorte de faire taire les voix qui n&#8217;allaient pas dans son sens. Pourtant, à la radio, des initiatives purent être prises et certaines émissions présentaient un ton critique qui nous étonnerait encore aujourd&#8217;hui même si, comme on va le voir, certaines ne survivaient pas longtemps au couperet ministériel. Ainsi, Fernand Pouey alors directeur des programmes littéraires et artistiques de la radiodiffusion française, invita t-il JP. Sartre et tout l&#8217;équipe de la revue Les Temps Modernes, créée en 1945, à tenir une émission hebdomadaire de 25 minutes, au cours de laquelle ils débattraient de sujets librement choisis. Sartre, Beauvoir, Pontalis, Merleau-Ponty, Bonnafé et quelques autres se lancèrent dans l&#8217;aventure, trouvant là l&#8217;occasion de donner un éclairage philosophique à des débats qui touchent directement le coeur de la société française, y compris dans les couches les plus populaires qui se savent directement concernées par ces questions, et ne comptent pas laisser la politique aux seules mains du général et des hommes qui l&#8217;entourent. Raymond Aron, lui, avait déjà quitté l&#8217;équipe des Temps Modernes, et l&#8217;émission de radio, intitulée <strong><em><span style="text-decoration: underline">la Tribune des Temps Modernes</span></em></strong> lui donna de nombreuses autres raisons de prendre ses distances avec Sartre. L&nbsp;&raquo;épisode qui suit ne fera rien pour arranger les choses.</p>
<p style="text-align: justify">En effet, en 20 Octobre 1947, la radiodiffusion française diffuse son nouvel &laquo;&nbsp;épisode&nbsp;&raquo; de l&#8217;émission<strong><em><span style="text-decoration: underline"> la Tribune des Temps Modernes</span></em></strong>, dont le thème sera &laquo;&nbsp;<em>le Gaullisme</em>&laquo;&nbsp;. Pour un auditeur du vingt et unième siècle, habitué à entendre le pouvoir politique critiqué et carricaturé, l&#8217;existence d&#8217;une telle émission semblerait tout à fait anodine. Elle l&#8217;est moins dans les années 40, et si la France ne vit pas en dictature, le pouvoir sous de Gaulle se pense comme fédérateur et ne voit pas d&#8217;un très bon oeil que des voix puissent s&#8217;élever contre le général, <em>a fortiori</em> si ces voix utilisent les antennes d&nbsp;&raquo;émission de la radio nationale.</p>
<p style="text-align: justify">On retrouve donc les voix de Jean-Paul Sartre, de Maurice Merleau-Ponty, de Simone de Beauvoir, de JB. Pontalis, Jean Pouillon, Alain Bonnafé, et Roger Chauffard (dans le rôle du gaulliste de service) lancés dans une critique féroce du gaullisme. On a sans doute du mal à imaginer cela de nos jours, mais cette férocité ira jusqu&#8217;à comparer le physique du général, tel qu&#8217;il se donnait à voir sur les affiches de propagande, à celui d&#8217;Hitler en personne (comme quoi le principe de la comparaison historique outrancière n&#8217;est pas nouveau). Ce n&#8217;est sans doute pas le moment où le propos se fait le plus pertinent. En revanche, il y a quelques passages intéressants sur ce que c&#8217;est que d&#8217;avoir raison face à l&#8217;Histoire, ainsi qu&#8217;une critique d&#8217;une certaine conception du pouvoir, qui a d&#8217;autant plus de valeur qu&#8217;elle s&#8217;exprime face à ce pouvoir qu&#8217;elle critique. Celui-ci ne tardera d&#8217;ailleurs pas à se réveiller, puisque l&#8217;émission n&#8217;ira pas au-delà de son cinquième numéro, s&#8217;arrêtant dès Novembre 1947. Pour la petite histoire, on retiendra que cet automne sera celui des douches froides pour Fernand Pouey, puisque c&#8217;est aussi en 1947 qu&#8217;il commandera une pièce radiophonique à Antonin Artaud, qui enregistra dans les studios de la radio française son <strong><em><span style="text-decoration: underline">Pour en finir avec le jugement de Dieu</span></em></strong>, qui fut interdit la veille de sa diffusion, et valut à Pouey de devoir démissioner.</p>
<p style="text-align: justify">Voici donc ces voix dont les mots sont familiers à ceux qui les lisent, avec cette distorsion typique des enregistrements de ce temps là, avec le vocabulaire de ce temps là, cette manière de s&#8217;exprimer, cette violence dans l&#8217;appréciation de celui qu&#8217;on combat idéologiquement et auquel on ne fait pas de cadeaux, et ce d&#8217;autant plus qu&#8217;on sait que derrière les mots, il y a les conditions de vie très réelles, très matérielles, de millions d&#8217;êtres humains; et qu&#8217;on sait aussi qu&#8217;on se met un peu en scène soi même dans ces combats.</p>
<p style="text-align: justify"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/sartre_debeavoir.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify">Post scriptum, écrit par Paul Claudel, qui écouta l&#8217;émission, s&#8217;en trouva fort incommodé, et prit sa machine à écrire pour répondre à l&#8217;équipe des Temps Modernes, dans des termes qui confirment qu&#8217;à l&#8217;époque, on mettait les formes dans les controverses, parce qu&#8217;on savait écrire, mais on n&#8217;édulcorait pas vraiment son propos :</p>
<p style="text-align: justify;padding-left: 30px">&laquo;&nbsp;Le créateur de l&#8217;existentialisme a rendu au général de Gaulle le seul hommage qui fût en son pouvoir, celui des insultes, les siennes et celles des pauvres petits bonshommes et bonnes femmes à sa suite, dont il essaye aujourd&#8217;hui, plutôt lourdement et maladroitement, de se désolidariser. C&#8217;est un argument à la portée de toutes les intelligences que de plaisanter les gens sur leur physique. M. Sartre est-il content du sien ? Quant aux critiques de fond, il reproche au général de n&#8217;avoir pas de programme. Cela nous change du parti communiste qui a non seulement un programme, mais plusieurs, contradictoires et interchangeables. Quant au général, à l&#8217;intérieur, mais oui, il a un programme, celui que tout la France a acclamé dimanche dernier :<em> Nous voulons travailler tranquillement</em>. Et quant au programme extérieur, je demande simplement à J.-P. Sartre à ses petits camarades, momentanément désintéressés de cette chimère qui bombicine dans le vide au café de Flore, de regarde la carte d&#8217;Europe, et de se demander si, en présence de la situation qu&#8217;elle manifeste, il n&#8217;y a pas autre chose à faire que de porter aux homme du Kominform la bonne parole existentialiste, pour laquelle ils ne paraissent pas d&#8217;ailleurs avoir un goût particulier.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: right;padding-left: 30px">Le 23 Octobre 1947, lettre publiée dans le journal Carrefour le 29 Octobre 1947.</p>
<p style="text-align: justify">Claudel ne fut pas le seul à se plaindre, à tel point que le troisième épisode de cette courte série d&#8217;émissions, diffusé le 3 Novembre 1947, fut intégralement consacré aux réponses à apporter à l&#8217;imposant et vitupérant courrier des auditeurs, scandalisés qu&#8217;on puisse ainsi tenir de tels propos sur les antennes nationales. Au-delà des échanges de munitions rhétoriques habituels lors de telles polémiques, l&#8217;émission présente l&#8217;intérêt de proposer une définition de la manière dont l&#8217;existentialisme, qu&#8217;on pourrait facilement prendre pour une philosophie individualiste et désengagée, est au contraire essentiellement politique puisque, comme le disent les derniers mots de Sartre &laquo;&nbsp;On ne peut pas être libre tout seul&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/sartre500.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify">Pour ceux que l&#8217;écoute intégrale d&#8217;un document de qualité sonore médiocre n&#8217;effraie pas, voici l&#8217;intégralité des émissions, y compris celles qui ont été enregistrées, dont la diffusion était prévue, mais interdite :</p>
<p style="text-align: justify"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/tempsmodernes.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify">Voici la liste des émissions enregistrées :</p>
<p style="text-align: justify">Lundi 20 octobre 1947, 20h00<br />
La Tribune des Temps Modernes (1)<br />
Le gaullisme.<br />
<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/sartre_beauvoir.jpg"><img class="size-full wp-image-1872 alignright" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/sartre_beauvoir.jpg" alt="" width="354" height="238" /></a>Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">Lundi 27 octobre 1947, 20h00<br />
La Tribune des Temps Modernes (2)<br />
Communisme et anti-communisme.<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">Lundi 3 novembre 1947, 20h00<br />
La Tribune des Temps Modernes (3)<br />
Réponses de Sartre aux lettres des auditeurs<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">Lundi 10 novembre 1947, 20h00<br />
La Tribune des Temps Modernes (4)<br />
Libéralisme et socialisme.<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">Lundi 17 novembre 1947, 20h00<br />
La Tribune des Temps Modernes (5)<br />
La crise du socialisme.<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">Lundi 24 novembre 1947, 20h00<br />
La Tribune des Temps Modernes (6)<br />
Entrevue de monsieur Lucot, ancien secrétaire de Fédération de l’Alimentation,<br />
représentant de la minorité au sein de la CGT.<br />
<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/tumblr_llls5z7VFO1qk8tqwo1_500.jpg"><img class="size-medium wp-image-1873 alignright" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/06/tumblr_llls5z7VFO1qk8tqwo1_500-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a>Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">[Interdit de diffusion]<br />
(Diffusion prévue lundi 1er décembre 1947)<br />
La Tribune des Temps Modernes (7)<br />
La vrai sens des revendications ouvrières.<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, Alain Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">[Interdit de diffusion]<br />
(Diffusion prévue lundi 8 décembre 1947)<br />
La Tribune des Temps Modernes (8)<br />
Manifeste d’intellectuels sur la situation internationale.<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, A. Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">[Interdit de diffusion]<br />
(Diffusion prévue lundi 15 décembre 1947)<br />
La Tribune des Temps Modernes (9)<br />
Entrevue avec David Rousset sur son récent voyage en Allemangne.<br />
Avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty<br />
J.B. Pontalis, A. Bonnafé. Jean Pouillon</p>
<p style="text-align: justify">L&#8217;INA avait proposé à la vente, en 1990, sous forme d&#8217;un coffret de quatre cassettes. Oui, des cassettes. Aucune édition sous forme de CD jusqu&#8217;à aujourd&#8217;hui. On trouve ce coffret sur le marché de l&#8217;occasion, à prix d&#8217;or. Je découvre aujourd&#8217;hui même que le réseau des médiathèques parisiennes en possède un exemplaire. Sachant à quel point les bandes magnétiques sont des supports fragile, il faut s&#8217;attendre à ce que peu à peu cette ressource disparaisse. Patientons néanmoins : L&#8217;INA travaille sur la numérisation intégrale de tous les documents audiovisuels concernant Sartre, ce qui représente 835 000 heures de matériel. Théoriquement, la mission devrait être achevée en 2015.</p>
<p></span></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/06/la-trinune-des-temps-modernes/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Que gagnons-nous à travailler ?</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/05/que-gagnons-nous-a-travailler/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/05/que-gagnons-nous-a-travailler/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 23 May 2011 14:08:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Le travail]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets traités]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1850</guid>
		<description><![CDATA[
Entre le gagne-pain et ce qui permet de gagner sa vie, on devine l’espace dans lequel se déploient les contreparties de l&#8217;effort, jamais suffisantes, justifiant qu&#8217;on voit toujours en elles un &#171;&#160;gagne petit&#160;&#187;. Tenter de discerner  ce qu&#8217;il y a à gagner à travailler, c’est tout de suite penser au salaire, c&#8217;est-à-dire à la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Entre le gagne-pain et ce qui permet de gagner sa vie, on devine l’espace dans lequel se déploient les contreparties de l&#8217;effort, jamais suffisantes, justifiant qu&#8217;on voit toujours en elles un &laquo;&nbsp;gagne petit&nbsp;&raquo;. Tenter de discerner  ce qu&#8217;il y a à gagner à travailler, c’est tout de suite penser au salaire, c&#8217;est-à-dire à la rétribution échangée <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/d0002457_4b1a248ee7a5f.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO01.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1852" title="PHOTO01" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO01.jpg" alt="" width="374" height="568" /></a>contre l’effort que le travailleur consent à effectuer. Pourtant, envisager les choses sous cet angle, c’est réduire au moins deux fois le travail. D’une part parce que même si la soi disant sagesse populaire affirme volontiers que tout travail mérite salaire, on sait bien qu’il existe un travail non salarié. D’autre part parce que si le salaire vient compenser l’effort produit par le travailleur, la souffrance endurée au labeur, alors le travail est avant tout conçu comme une tâche pénible, au sens propre, une peine, qu’on ne consentira à effectuer que si on nous promet une contrepartie en retour. Tout en reconnaissant l’existence d’une telle logique laborieuse réclamant un échange contractuel entre salaire et force de travail, nous verrons que le travail ne se réduit pas à ce genre de mise à prix, et qu’on peut repérer en lui une valeur plus élevée, permettant de mieux en saisir l’essence. C’est en remettant en question l’idéologie d’un travail auquel l’homme serait condamné, effectué uniquement afin de toucher cet argent qui semble si nécessaire à sa survie, ou d’acquérir les biens qui en sont les fruits, qu’on parviendra à mettre en lumière que cette activité spécifiquement humaine est en réalité la seule chance qui s’offre à l’homme de prendre en main, pour de bon, ce qu’il est.</p>
<p style="text-align: justify;">1 &#8211; Le salaire de la sueur</p>
<p style="text-align: justify;">Pour établir en quoi le salaire ne peut pas être considéré comme ce qui, par le travail, est gagné, on peut choisir deux orientations. L’une d’elle consisterait à montrer qu’il y a plus intéressant à gagner dans le travail que le salaire, ce sera notre deuxième option. La première visera au contraire à montrer que contre toute apparence, il n’y a en fait dans le salaire aucun gain.</p>
<p style="text-align: justify;">A – Quelle est la contrepartie du salaire ?</p>
<p style="text-align: justify;">On parle de gain lorsqu’à l’issue d’un processus, un agent peut mesurer un bénéfice, un profit. On gagne quelque chose lorsqu’on reçoit davantage d’un processus que ce qu’on y a investi. Ainsi, pour que le salaire puisse constituer un bénéfice, il faudrait pouvoir établir que le travailleur retire, par le biais de ce revenu, plus que ce qu’il y perd. A première vue, c’est le cas, puisque de manière générale, l’emploi ne coûte rien à l’employé et que l’argent ne circule que de l’employeur vers lui, et jamais réciproquement (même si on pourrait trouver des exceptions ou des nuances, dans la coiffure par exemple, domaine dans lequel les employés doivent investir dans leur propre matériel (brosses, tondeuses, sèche-cheveux, etc.). Economiquement, donc, le gain est total. Mais ce serait un leurre que de penser que l’employé n’investit rien dans son travail. Si c’était le cas, on lui reprocherait d’ailleurs d’être trop peu investi. Ce reproche est d’ailleurs un indicateur intéressant de ce qui est vraiment en jeu dans le salaire du plus grand nombre des travailleurs : c’est sa propre personne qui est investie dans l’emploi, et si un salaire est versé, on ne peut pas le voir comme un simple gain, mais comme un échange, ou plus exactement un prix. Et comme dans toute vente, celui qui en touche le prix se dessaisit de quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">B – La valeur de ce qui se vend, et dont le prix est le salaire.<br />
Dès qu’on conçoit le salaire comme le prix auquel on vend une marchandise, il est plus difficile d’y voir un gain, car pour qu’il y ait gain, il faut qu’on puisse établir <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO03.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1853" title="PHOTO03" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO03.jpg" alt="" width="435" height="283" /></a>que la marchandise a une valeur moindre que le prix auquel elle est vendue. Il est donc nécessaire de se demander précisément quelle est la marchandise dont le salaire est le prix. Pour l’écrasante majeure partie des travailleurs, ce qu’ils ont à vendre, c’est leur force de travail, et leur temps. En somme, être employé, c’est mettre à la disposition d’autrui une part de soi même dont on se dessaisit. Du temps de vie est vendu, ainsi que ce que Marx désigne comme de la « force de travail », de l’énergie que l’employeur achète, et utilise. Or il se trouve que cette force a nécessairement une valeur plus importante que le prix pour lequel l’employé la vend, puisqu’une fois mise au service de l’employeur, elle génère plus de valeur qu’elle n’en coûte. Mais il n’est pas évident que cette valeur ajoutée soit partagée avec l’employé, qui ne touchera que ce que vaut, sur le marché, l’énergie qu’il dépense au travail en un temps donné. Dès lors, puisque la plus-value est le plus souvent captée par l’employeur, on peut considérer que le salaire n’est pas un gain, mais au mieux un dédommagement pour le dérangement occasionné, un appât pour convaincre de venir pratiquer ce que, gratuitement, on fuirait comme la peste, pour reprendre l’expression connue de Marx.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Ceux qui échappent à l’aliénation montrent que le salaire standard n’est pas un gain.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui montre que le phénomène d’aliénation touche bel et bien cette catégorie de travailleurs qui n’ont que leur force à vendre, c’est la situation de ceux qui, précisément, peuvent fixer leur revenu sur d’autres critères : ces derniers ne peuvent véritablement tirer bénéfice de leur activité que parce qu’ils vendent autre chose que leur force de travail et leur temps : ils proposent quelque chose d’eux que le marché ne trouve que rarement. Telle compétence, tel regard sur les choses, telle connaissance, telle image qui émane de celui dont l’action ne se réduit dès lors pas aux tâches qu’il effectue, et parvient à vendre autre chose, à bien meilleur prix. Ces travailleurs ont ceci de spécifique qu’ils maîtrisent la phase de conception qui précède l’exécution des tâches. Ce faisant, ils maîtrisent le processus du travail de part en part, et ils sont aptes à organiser et superviser le travail des autres qui, eux, ne sont là que comme main d’œuvre. Ce faisant, ils confirment ce qui semble constituer une règle, en matière de gain salarial : on gagne plus à organiser l’effort fourni par les autres qu’à produire cet effort soi même. Dès lors, on a bien confirmation que s’il y a un gain à chercher dans le travail, ce n’est pas dans le salaire qu’il faut le chercher.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, si on pense en premier lieu au salaire lorsqu’il s’agit de concevoir ce qu’il y a à gagner dans le travail, c’est parce qu’on n’imagine pas que le travail puisse être, en lui-même, une bénédiction. On imagine dès lors qu’il faut bien qu’il apporte autre chose que lui-même, puisque lui-même n’est conçu que comme pénible, douloureux, temps perdu sur la jouissance de ce qu’il permet d’obtenir. Tant son étymologie (tripalium, un trépied dressé dans le but de ferrer les chevaux, mais aussi de torturer les hommes) que le sens qu’il prend dans la mythologie judéo-chrétienne montrent à quel point c’est un concept qu’il faut concevoir négativement. S’il est mauvais, le gain qu’on en tire doit lui être extérieur. C’est cette conception que nous allons remettre en question, afin de discerner en quoi le travail peut être considéré comme un gain en lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">2 – Le travail envisage comme une bénédiction</p>
<p style="text-align: justify;">A – L’enracinement de la conception du travail comme punition.</p>
<p style="text-align: justify;">Si on en croit la lecture la plus courante de la Genèse, les racines les plus profondes du travail sont à chercher dans la condamnation divine faite à Adam et Eve de ne plus vivre dans le Jardin des Jouissances originel, et de devoir obtenir leur pain à la sueur de leur front sur une Terre désormais déconnectée du jardin d’Eden, <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO08.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1854" title="PHOTO08" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO08.jpg" alt="" width="439" height="286" /></a>territoire de la satisfaction tellement instantanée qu’elle ne laisse même pas au manque le temps de se manifester, ne réclamant, jamais, nul effort de la part de ses habitants. Punis nous serions à notre tour à la suite d’Adam et Eve, et à strictement parler, nous ne gagnerions rien à travailler, puisque nous le ferions par pur obéissance à la colère divine. D’où l’idée qu’on n’a rien sans rien, que tout salaire mérite d’être précédé par une peine, qu’il faut travailler pour mériter, ensuite, le repos. D’où l’idée aussi que puisque le travail est fondamentalement douloureux, la seule chose positive qu’on puisse en attendre, c’est un salaire, contrepartie à la souffrance ressentie dans le travail lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">B – L’expulsion du paradis n’est pas la cause de l’apparition du travail, elle en est la conséquence.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est oublier un détail important dans la manière dont on décrit l’avènement du travail pour Adam et Eve. S’ils ont commis une faute, c’est une faute initiatrice : ils ont atteint la connaissance du bien et du mal, ils savent désormais qu’il est possible d’agir par soi même, en étant l’initiateur de ses propres actes, en réalisant quelque chose dont on est l’auteur, qu’on pourrait faire, ou ne pas faire. En somme, ils ne se contentent plus de ce qui est, tel qu’il est, ils visent ce qui n’est pas, ce qui devra être fait pour être. Ainsi, dès le geste par lequel la pensée d’Eve entre dans les circonvolutions de la réflexion (la pensée qui ne va plus en ligne droite d’un point à un autre, mais se courbe sur elle-même, serpentine), on peut dire qu’elle est déjà au travail, qu’elle accouche de quelque chose qui n’est pas tout à fait elle (après tout, on ne la reconnaît pas très bien dans l’acte de désobéissance qu’elle commet, comme si elle n’était plus tout à fait elle-même, et après tout, qu’est ce qu’enfanter, si ce n’est faire de soi quelque chose qui n’est pas soi ?), qu’elle se transforme en faisant quelque chose d’imprévu dans l’ordre de ce jardin. En somme, elle travaille. Et elle existe. Considéré sous cet angle, le travail n’est plus la punition provoquée par une infraction originelle, mais la condition même de l’existence, puisqu’exister, c’est précisément ne pas être réduit à ce qui est déjà.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Le travail conçu comme processus d’humanisation du monde.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est précisément ce qui permet au travail de dépasser le simple contrat par lequel, parfois, on l’effectue contre un salaire. C’est ce qui fait que parfois, on peut être bénévole : par le travail, on réalise quelque chose qui reste une fois le travail achevé. Et cette transformation du monde, dont les autres hommes sont témoins, constitue le signe qu’un homme était là, sur Terre, pour faire ce qu’il a fait, parce que nul autre qu’un homme n’aurait pu le faire. Une des images cinématographiques les plus saisissantes de ce phénomène est sans doute la dernière scène de la Planète des singes (Schaffner, 1968), au cours de laquelle les cosmonautes égarés sur une planète qui leur est étrangère découvrent un morceau de la Statue de la liberté émergeant du sable, épave échouée au milieu d’une plage dont ils savent, soudain, grâce à elle, qu’elle fut peuplée par des hommes, qu’ils sont donc en territoire familier. Le travail étend l’humanité en dehors des limites même du corps humain. Il ne peut donc pas être réduit à la simple quantité de force d’exécution dépensée par le corps, et son seul prix ne peut pas être la rétribution permettant de reconstituer cette force. Ce que nous gagnons à travailler, dès lors, c’est la possibilité d’être au-delà de soi même, à travers les œuvres qu’on laisse derrière soi dans le monde, témoignages de ce que, précisément, nous sommes aptes à ne pas nous réduire au rang de simple exécuteur de tâche, qu’on sait faire quelque chose dont on soit pleinement l’auteur, et qui ne se résume pas au simple fait d’avoir effectué une série de gestes.</p>
<p style="text-align: justify;">D – Homo faber</p>
<p style="text-align: justify;">On peut extrapoler ce qu’on observe dans le mouvement de libération d’Adam et Eve à la conception générale du travail, et à l’observation de tous les travailleurs : en transformant le monde, l’homme donne aux choses une forme qu’elles n’avaient pas auparavant, et qu’elles n’auraient pas pu adopter par elles mêmes, car il leur aurait manqué la possibilité de concevoir cette forme. Le monde est un fait accompli qui, si on n’y touche pas, demeure tel quel, pour ainsi dire informe, s’il n’y a pas d’hommes pour le mettre en ordre par la pensée, et par l’action. Mais en transformant le monde, l’homme se fait lui-même par la même occasion, et il faut comprendre ceci tant collectivement qu’individuellement : On n’est pleinement humain qu’à la mesure des signes que nous laissons dans le monde de cette aptitude spécifique que l’on a à donner une forme à la matière. C’est tellement vrai qu’on ne reconnait comme humain des fossiles d’ossements que si on trouve dans leur environnement immédiat des objets artificiels ; sinon, il n’est pas possible d’identifier derrière les restes de squelette comme indices d’humanité. D’observations de ce genre, Bergson tirera la conclusion qu’on peut donner à cette créature qu’on appelle communément « être humain », un nom qui témoignera mieux de ce qui fait sa spécificité : Homo faber, celui qui fabrique. On retrouve dans les analyses de Marx la même reconnaissance du caractère humanisant du travail, quand il montre que dès qu’on libère l’activité humaine du carcan du salaire, on découvre ce processus qui permet de réaliser l’humanité générique, c&#8217;est-à-dire ce qui distingue le genre humain du reste du monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition :</p>
<p style="text-align: justify;">On n’est dès lors pas obligé, pour définir la valeur du travail, de réduire celle-ci au salaire perçu, puisque la mauvaise réputation qui lui est faite vient en fait d’une interprétation discutable des textes fondateurs de notre civilisation. Il n’est pas nécessaire de le considérer comme une peine. Il est au contraire envisageable de voir dans le travail cette activité par laquelle l’homme fait émerger dans l’être ce qui ne devait pas être, ce qui ne pouvait pas être si l’homme ne l’avait pas fait, en étant conscient que ce « quelque chose », c’est essentiellement l’homme lui-même. Or, si on peut se mettre d’accord sur le fait que toute déshumanisation est une perte essentielle, alors on reconnaîtra que tout processus qui favorise l’humanisation est un gain. Reste que la confusion régnant sur la manière dont on considère le travail a pour effet qu’on le confond facilement avec les conditions sociales dans lesquelles il s’exerce, alors même que celles-ci peuvent amplement contribuer à enlever à l’homme le sens du travail, et donc son humanité.</p>
<p style="text-align: justify;">3 &#8211; Le travail rend libre, le fait que la formule ait été dévoyée n’y change rien.</p>
<p style="text-align: justify;">On l’a vu, cette manière d’envisager le travail le dégage en théorie tout à fait du réseau de contraintes dans lequel on se plait, d’habitude, à l’enfermer. Il ne s’agit plus de voir en lui le labeur absurde d’un Sisyphe attelé à son rocher parce qu’il le faut bien, mais une activité libre par laquelle l’homme participe au monde non pas en tant qu’exécuteur des basses manœuvres qui ne viseraient que sa survie, mais en tant que créateur, susceptible d’offrir aux choses et à lui-même des formes nouvelles. En d’autres termes, par le travail, si l’homme perd l’évidence d’un monde divin figé dans l’éternité de la satisfaction parfaite, il gagne tout simplement un monde qui, par le mouvement qu’il lui imprime, sera un monde humain, c&#8217;est-à-dire un monde dans lequel un être humain puisse se reconnaître. Mais pour cela, encore faut il que l’effort effectué puisse être pleinement identifié à ce qu’on appelle « travail ».</p>
<p style="text-align: justify;">A – Le travail n’est pas réductible à la tâche.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, si on a défini le travail comme l’effort par lequel l’homme fait émerger dans le monde des formes qui ne s’y trouveraient pas sans lui, on constate que la plupart du temps, on réduit cette définition au simple effort. D’où son assimilation au labeur, d’où le fait qu’on voit en la « peine » un quasi synonyme du travail, d’où le caractère péjoratif que, peu à peu, ce mot a reçu dans un monde qui incite les hommes à être partisans du moindre effort. Pris au sens strict d’effort, le mot travail n’évoque en effet que la douleur, la fatigue, l’énergie dépensée, les muscles en tension, la matière qui résiste, tout ce qui fait qu’on remettrait volontiers cette activité au lendemain, ou bien qu’on préfèrerait la confier à quelqu’un d’autre. Mais c’est confondre, ici, la tâche et le travail. La tâche est l’unité d’action du travail. Elle n’a pas en elle-même de sens, elle n’aboutit pas, elle ne réalise rien, elle n’est qu’une étape dans un processus plus vaste, qu’elle peut tout à fait ne pas connaître, et <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO04.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1855" title="PHOTO04" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO04.jpg" alt="" width="446" height="294" /></a>puisque son horizon se réduit à sa simple réalisation ponctuelle, et souvent répétée, elle se limite à l’effort qu’elle réclame. A moins d’être esclave, on n’imagine pas qu’on puisse se résoudre à n’accomplir que des tâches sans contrepartie. Or précisément, on l’a vu, c’est là le fondement même du contrat de travail : on y échange de la pénibilité contre de l’argent, du temps d’effort contre un salaire. C’est pour cela que, si l’emploi ne consistait qu’en une exécution de tâches, alors le salaire serait le seul gain qu’on puisse espérer en tirer. Mais précisément, puisque le travail ne se réduit pas à n’être qu’une simple tâche, alors le salaire ne permet pas de rendre compte des gains permis par le travail et c’est ailleurs qu’il faut chercher ce gain.</p>
<p style="text-align: justify;">B – La tâche est au travail ce que l’instant est au temps.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, le simple exécutant peut très bien ne pas savoir ce qu’il fait, son acte peut tout à fait être considéré comme une boucle, un sample, un échantillon d’action, copié tel quel et mis bout à bout de lui-même, sans fin, comme on le fait d’une séquence rythmique pour constituer une trame musicale. Si on en veut une image, on peut se tourner vers Pénélope, tissant et détissant sa tapisserie chaque jour, revenant chaque matin au début de sa boucle quotidienne, la répétition de son acte constituant la boucle rythmique sur laquelle toute l’Odyssée est composée, comme un échantillon qui tournerait en fond, immuable, dans ce temps fermé sur lui-même qu’est l’amnésie d’Ulysse. Pénélope, en tant que tisserande, ne travaille pas. Si un maître tapissier venait surveiller l’avancée des travaux, il aurait vite fait de dire que, justement, « c’est pas du travail, ça ». Elle se contente d’exécuter une tâche, précisément pour que l’histoire n’avance pas, pour ne pas passer à l’épisode qui suit la mort d’Ulysse, pour que le monde ne devienne pas autre chose que ce qu’il a été, en somme pour ne pas faire le deuil de l’instant d’avant. Mais au moins fait elle cela avec une claire conscience de sa propre improductivité : elle s’enferme dans un temps qui tourne en boucle pour ne pas avoir à se confronter à la réalisation d’un autre temps, qui serait aussi un autre monde. Le travail ouvrier peut facilement tomber dans ce non sens. Charlie Chaplin dans les Temps Modernes se voit peu à peu doté d’un corps qui a tant et si bien enregistré la chorégraphie mécanique de la chaine de montage qu’il ne cesse plus de l’exécuter, y compris pendant son sommeil. Au pied de la lettre, il ne peut plus passer à autre chose. Or c’est précisément ce que le véritable travail doit autoriser : c’est une activité qui n’a pas vocation à être répétée à l’identique éternellement, et qui n’est pas à elle-même sa propre fin. Le travail n’est à strictement parler qu’un effort visant à faire émerger quelque chose d’autre que lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">C – L’avantage qu’il y a à faire perdre au travail sa perspective. L’organisation sociale du travail.</p>
<p style="text-align: justify;">Duncan Jones, dans son premier long métrage, Moon, met en scène Sam Bell, un ouvrier, qui, seul employé travaillant sur le sol lunaire, a pour tâche de superviser des machines qui extraient du sol un minerai précieux dont les terriens ont un impératif besoin pour survivre. Installé sur la face de la Lune que la Terre ne voit jamais, il communique chaque jour avec sa famille, que son contrat l’autorise à rejoindre après un nombre défini d’années passées au service de la compagnie qui l’embauche. Or Ducan Jones met ce dispositif en scène selon deux temporalités : la première est celle du travail à effectuer, qui nécessite un certain nombre d’efforts à effectuer, chaque jour, afin que la mission soit correctement menée. L’employé pourrait y trouver cette forme de satisfaction que nous avons évoquée précédemment : il fournit de l’énergie aux hommes sur Terre, qui lui sont certainement quotidiennement reconnaissants pour son travail. Mais cet employé vit aussi selon une seconde temporalité, qui se situe, elle, en dehors du cycle constitué par son travail. Si ce dernier, même s’il ne se réduit pas tout à fait à l’exécution de tâches, est entièrement pris dans la boucle production/consommation, il vise cet instant où il pourra prendre la tangente de ce cercle pour bénéficier du véritable fruit de son travail : le droit de ne plus travailler, de rejoindre sa famille pour profiter, tout simplement, d’un temps qui serait véritablement libre, c&#8217;est-à-dire dégagé des obligations de production liées à la consommation journalière d’énergie sur Terre. Le problème de Sam Bell, c’est précisément que si ce temps d’après le travail <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/STAT025.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1856" title="STAT025" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/STAT025.jpg" alt="" width="415" height="297" /></a>lui est promis, tout est cependant organisé de manière à ce qu’il ne soit jamais atteint. Mais à la différence de Pénélope, qui sape elle-même son travail en le mettant en boucle, le héros de Moon pense pouvoir s’extraire du cycle sisyphien du travail en y mettant fin, inconscient de ce que, pour s’assurer qu’il ne quitterait pas son poste, ses employeurs ont fait de lui ce fameux échantillon qui sera répété, à son insu, pour un temps indéfini. Si Pénélope est l’auteur de la boucle qu’elle répète comme pour atteindre l’état d’hypnose dans lequel est plongé son mari, Sam Bell, lui, est devenu la boucle elle-même, capable de concevoir une sphère extérieure, mais incapable de la rejoindre.</p>
<p style="text-align: justify;">Si Sam Bell ne gagne rien à travailler, ce n’est pas parce qu’il y aurait quelque chose de vicié dans son travail lui-même, mais bel et bien parce que l’organisation sociale dans laquelle son effort se produit a réussi à détourner totalement son travail, en leurrant Sam Bell afin qu’il participe lui-même à sa propre aliénation. Or c’est bien là le risque qu’on court en voulant étudier le travail en se contentant d’en observer le fonctionnement : essentiellement social, il peut tout à fait être perverti par les conditions dans lesquelles il s’accomplit. En effet, si on a envisagé jusque là le travail comme cette activité qui permet, quand il est mené de manière autonome, de grandir en tant qu’humain et de dépasser le simple monde des formes telles que la nature les produit, il y a un gain plus global dans le travail, qu’on a évoqué lui aussi, qui consiste à former, tous ensemble et ce de manière parfois individuellement discrète, un monde humain. Reste qu’il ne suffit pas d’œuvrer ensemble pour que le monde soit davantage humain. On l’a vu, il n’y a humanisation que si à un moment donné on vise par le travail quelque chose qui n’est pas le travail lui-même, si on peut espérer, par une espèce de force centrifuge, échapper à l’absurde répétition des mêmes gestes, à la routine de l’exécution des tâches. Or, nous savons bien qu’une certaine organisation du travail n’envisage celui-ci que comme une manière de générer davantage de moyens afin de produire encore davantage de travail, pour générer encore plus de moyens, censés permettre de susciter plus de travail, etc. Un tel processus est à proprement parler sans fin, car la seule perspective qu’il offre à première vue, c’est une consommation qui puisse être à la hauteur de la production rendue possible par l’amélioration de la productivité. En somme, si on en reste au cycle binaire production/consommation, on peut dire qu’à aucun moment on n’a échappé à l’asservissement dans l’exécution de tâches. Certes, la consommation peut donner le sentiment d’une satisfaction, mais ce ne peut jamais être un accomplissement. Alors bien sûr, on sait depuis l’antiquité qu’en réalité, ce travail et cette consommation commune produisent aussi un bien commun, pour peu que les richesses produites au-delà de ce qui est nécessaire pour assurer une poursuite de la consommation, soient affectée à des projets qui sortent du cycle production/consommation, soit sous la forme d’un secteur public qui est la seule manière de ne pas réduire le prix du travail individuel au seul salaire dont on a vu qu’il était calculé pour priver le travailleur de la plus-value qu’il génère, soit sous la forme de ce que les grecs anciens définissaient comme le « loisir », c&#8217;est-à-dire ce qu’on a le loisir de faire lorsqu’on n’est pas occupé à régler les questions qui relèvent de la stricte nécessité.</p>
<p><iframe src="http://player.vimeo.com/video/4326374?title=0&amp;byline=0&amp;portrait=0" width="400" height="170" frameborder="0"></iframe>
<p><a href="http://vimeo.com/4326374">Moon | Bande-annonce</a> from <a href="http://vimeo.com/user751002">Pokkito</a> on <a href="http://vimeo.com">Vimeo</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le travail a sa place en tant qu’il génère, au-delà de lui-même, une sphère humaine dans laquelle il n’intervient pas, parce que celle-ci ne relève ni de la production de biens marchands, ni de leur consommation. Si on devait d&#8217;ailleurs qualifier cette sphère, c&#8217;est la gratuité qu&#8217;il faudrait évoquer. C’est ce qui permet de définir certains domaines comme ne relevant pas de la logique marchande habituelle, tels que la santé, l’éducation, pour ne citer que les plus évidents. Ainsi, si le travail permet un gain, on peut voir qu’il ne peut jamais se réduire à la simple possibilité de conserver, ou augmenter la quantité de travail proposée, car ceci relève aussi des moyens, et non des fins. Ainsi, l&#8217;argument consistant à dire qu&#8217;il est bien nécessaire que la rentabilité des entreprises soit prioritaire sur la qualité de vie des travailleurs ne peut pas convaincre, si cette rentabilité n&#8217;est mise au service que d&#8217;un développement d&#8217;activité qui vise seulement une production et une consommation supérieure, parce qu&#8217;alors, le travail se mord la queue comme si le serpent biblique se mettait à son tour, comme coincé sur la tapisserie de Pénéloppe, effacé chaque nuit, rembobiné pour ainsi dire, à proposer en boucle de goûter au fruit de la transformation, sans que pour autant jamais  rien ne change, sans qu&#8217;on puisse jamais passer à autre chose. De ceci, on peut déduire que le véritable gain du travail consiste à ouvrir un espace et un temps au sein desquels on puisse cesser de travailler pour participer à quelque chose de plus élevé, qui propulse l’homme dans un temps spécifique qui n’est plus marqué par le retour perpétuel des mêmes gestes à exécuter et des mêmes efforts à fournir.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le travail permet à celui qui s’y adonne de devenir pleinement humain à travers ses œuvres, en se libérant de la simple activité aveugle qui ne permet pas de distinguer l’homme du reste de la nature. Reste que la possibilité d’un tel gain dépend directement de l’organisation sociale au sein de laquelle le travail s’exerce. Ainsi, il y a bien quelque chose à gagner à travailler, mais ce gain se situe rarement là où on le conçoit le plus spontanément, et cela ne se réduit jamais à ce qu’un ordre qui voudrait mettre le travail au centre de tout l’édifice social veut bien en montrer. Dès lors, si le salaire est la rançon de l’effort, qui permet seulement de demeurer partie prenante des échanges commerciaux, il ne permet de s’intégrer qu’aux sociétés qui ne se définissent que comme marchandes. On reconnait l’ambition d’une culture à sa manière d’ouvrir un espace au-delà du travail en s’appuyant sur celui-ci comme un moyen mis au service d’une fin qui le dépasse. On reconnait aussi cette ambition à la manière dont elles répartissent l’effort ainsi que la promesse d’échapper par moment à cet effort, et ce d’autant plus que ce sont les inégalités en ce domaine qui sont source des principales illusions sur ce que peut donner le travail. Et si on a avantage à faire croire que le labeur est une punition qu’il faut bien subir, docilement, pour n’avoir su demeurer dans cet au-delà paradisiaque que l’homme aurait perdu, on discerne désormais mieux en quoi il est pourtant cette élévation au dessus de la matière brute, qui permet d’atteindre un nouvel au-delà. Envisagé sous cet angle, ce qu’il y a à gagner à travailler, c’est peut être finalement ce qui, du travail, ne peut être conçu avant de s’être mis à l’ouvrage.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toutes illustrations tirées de photographies effectuées de la statue monumentale qui surplombait le pavillon soviétique à l&#8217;exposition universelle de Paris de 1937, intitulée<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> le Travailleur et la kolkhozienne</span></em></strong>. Création de la sculptice Véra Mukhina et de l&#8217;ingénieur Zhuravlev, elle constitue une prouesse technique, avec ses 24m de haut et ses 65 tonnes de plaques de métal inoxydables. Elle est aussi le modèle même de la manière dont le réalisme soviétique voulait valoriser le travail, hissant l&#8217;effort humain vers le ciel (c&#8217;est une pratique constante, dans ce courant artistique, que de voir les ouvrier les pieds fermement ancrés au sol, profitant de cet appui pour se mettre en total déséquilibre vers l&#8217;avant, pointant le ciel de leurs outils, comme s&#8217;ils ne le considéraient plus comme une origine perdue, mais comme un projet à construire; en ce sens, c&#8217;est un réalisme inversé par rapport à ce que pouvait proposer un peintre comme Millet). Les photographies sont censées être l&#8217;oeuvre d&#8217;un certain Richard Napier. L&#8217;information a l&#8217;air fragile; mais j&#8217;enquête.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/05/que-gagnons-nous-a-travailler/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Cache cache</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/05/cache-cache/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/05/cache-cache/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 21 May 2011 04:43:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Technique]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1847</guid>
		<description><![CDATA[
Un de nos paradoxes est le suivant :
Tout ce que nous produisons est par définition périssable, puisque le principe même de financement de nos activités réside dans le renouvellement de tout ce que nous possédons, et ce le plus rapidement possible. La péremption touche absolument tout ce que nous produisons, de plus en plus avant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Un de nos paradoxes est le suivant :</p>
<p style="text-align: justify;">Tout ce que nous produisons est par définition périssable, puisque le principe même de financement de nos activités réside dans le renouvellement de tout ce que nous possédons, et ce le plus rapidement possible. La péremption touche absolument tout ce que nous produisons, de plus en plus avant même que nous le consommions. Voitures, matériel informatique, téléphones, vêtements, animaux, habitat, information, nourriture même, tout est voué à destruction pour renouvellement, ce qui nous interdit d’entretenir quoi que ce soit. Les lieux dans lesquels nous nous approvisionnons en marchandises ne nous mentent pas quand ils nous disent « Tout doit disparaître ». Il serait même conseillé de prendre le message au pied de la lettre : c’est tout juste si, à peine sortis du magasin, nous ne jetons pas nos achats directement à la poubelle, juste pour le plaisir de retourner acheter la même chose, en un peu plus neuf, en un peu plus gros, en un peu plus performant, encore un peu, plus.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Little Big Man</span></em></strong> (Arthur Penn, 1970), le personnage principal, interprété par Dustin Hoffman, multiplie les traits d’ironie. Confronté à la conquête de l’Ouest par les colons, et alors qu’il découvre pour la première fois un village indien, il commente : La première fois qu’on voit un camp indien, on se dit « Je vois bien le tas d’ordures, mais où est le camp ? ». C&#8217;est probablement ce que les professeurs d&#8217;histoire diront à propos des débuts du troisième millénaire. D&#8217;une certaine manière, nous pouvons être <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/into-eternity-affiche.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1848" title="into-eternity-affiche" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/into-eternity-affiche.jpg" alt="" width="320" height="481" /></a>fiers  de nous : de notre passage dans l&#8217;histoire, subsistera une quantité de déchets qui dépasse, dans toutes ses dimensions, tout ce que la pensée peut échafauder comme image. Et non contents d’épater la galerie par la quantité de nos restes, nous frapperons aussi les esprits par leur dangerosité. Nous avons là une carte de visite qui devrait permettre à nos descendants de se faire une certaine idée du genre d&#8217;humains que nous sommes.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est là le point de départ du documentaire intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Into Eternity</span></em></strong> (Michael Madsen, 2010) : en Finlande, conscient qu’on ne peut pas produire d’électricité nucléaire sans prendre en charge la difficile question de la gestion des déchets que cette industrie produit, on a débuté les travaux d’un gigantesque site de stockage de ces déchets qu’il faut, à tout prix, maintenir hors de portée de nos descendants, et ce d’autant plus que, curieusement, de ces descendants, nous ne savons absolument rien. Si ce n’est qu’ils courent un risque. Ou plutôt : si ce n’est que nous les mettons en danger.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que l’échelle de temps que vise ce site est hors norme. Elle dépasse même l’entendement : achevé au 22ème siècle, cet immense souterrain, d’une longueur de 5 km, profond de plusieurs centaines de mètrs, grand comme une ville, sera scellé; afin de protéger son précieux contenu pour une durée de 100 000 ans. Pour tenter de donner une échelle de temps, les toutes premières pyramides égyptiennes datent de 2600 ans. Rien de ce que l’homme a construit jusqu’à aujourd’hui n’a tenu plus de 10 000 ans, et nous ne sommes pas les champions de la construction durable. Il y a 100 000 ans, l’homme en était à sa phase néandertalienne, et il chassait le mammouth. Autant dire qu’à un horizon de 100 000 ans après nous-mêmes, tout ce que nous pouvons spéculer à propos de nos descendants, c’est ce qu’ils ne partageront plus avec nous. Ils seront physiquement aussi différents de nous que nous le sommes de l’homme de Neandertal, ils le seront même davantage car ils maîtriseront les modifications physiques proposées à l’être humain et les produiront volontairement, ils ne penseront plus selon les concepts que nous utilisons, ils ne pratiqueront plus nos religions, qu’ils considèrerons avec le regard que nous portons sur les mythologies antiques, ils ne vivront plus selon nos systèmes politiques, ils ne seront peut être plus uniquement terriens, ils ne parleront plus nos langues, nous ne pouvons dès lors leur adresser aucun message. Et malgré tout, nous savons déjà qu’ils sont en danger, à cause de nous, sans qu’on puisse les prévenir.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons ce talent de produire des effets qui dépassent notre aptitude à les concevoir. Notre propre technique nous propulse au-delà de nous-mêmes, innocents, puisque sans représentation de notre projet, irresponsables en somme. On craint toujours, quand on s’intéresse à ce type de sujet, de tomber dans une dramatisation excessive. Pourtant, faire passer à cette inquiétude profonde l’épreuve de la conceptualisation et de l’analyse ne contribue pas du tout à calmer ce sentiment que, finalement, il y a peu de chose aussi graves que celle là. Dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Into Eternity</span></em></strong>, cette inquiétude s’introduit dans l’image à travers un ensemble d’éléments qui, mis bout à bout, constituent peu à peu un ensemble étrange, comme si ce site de stockage, comme si l’équipe qui le conçoit, le creuse, le sécurise un siècle à l’avance, en pense aussi les limites, comme si le projet lui-même appartenait à un autre monde que le nôtre, comme s’il s’agissait d’une fiction, d’un conte tentant de ramener les humains à la raison. Mais la manière même dont le documentaire est construit ne contribue pas à rassurer : du fond des galeries creusées dans le sous sol de la Finlande, Michael Madsen ne s’adresse même plus à nous, mais directement à ceux qui, 100 000 ans après nous, devront se tenir, encore, à distance de ces déchets, alors même que nous ne disposons d’aucune signalétique dont on puisse être certain qu’ils ne la prennent pas pour une invitation à venir jouer les explorateurs dans le dédale vestige d’une civilisation dont ils n’auront peut être aucune autre trace. L’étrangeté est sans doute aussi provoquée par le fait que nous avons du mal à nous reconnaître comme les auteurs de ces techniques qui mettent l’humanité dans des dimensions aussi absurdes. C’est peut être une des raisons pour lesquelles nous pensons être à ce point impuissants à lui trouver une issue.</p>
<p style="text-align: justify;">Into Eternity fait souvent penser à des œuvres de science fiction. On y trouve des éléments de style typiques de la trilogie Qatsi (<em><strong><span style="text-decoration: underline;"> Koyaanisqatsi</span></strong></em> (1983), <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Powaqqatsi</span></em></strong> (1988), et <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Nakoyqatsi</span></em></strong> (2002)), de Godfrey Reggio, fondatrice de toutes les techniques de prise de vue, de montage et de mise en scène des films méditatifs sur la relation qu’entretient l’homme avec le monde qu’il habite, à tel point que la musique elle-même fait parfois penser à celle que Philip Glass avait composée pour Reggio. On pense évidemment à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Dr Folamour</span></em></strong> (Kubrick, 1963) pour l’aspect extrêmement sérieux d’une entreprise que n’importe quel extraterrestre considèrerait comme délirante, à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">2001 l’Odyssée de l’espace</span></em></strong> (Kubrick, 1968) pour la manière de filmer des techniciens à l’œuvre dans un monde d’une propreté clinique (la salle dans laquelle les ouvriers du nucléaire font leurs ablutions contient tout bonnement les lavabos les plus propres du monde), où les précautions prises sont à la hauteur des dangers encourus. On pense surtout à 2001 parce que comme celui-ci, le documentaire de Madsen se voit contraint d’embrasser une période impensable, nous connectant avec l’humanité telle que nous ne pouvons absolument pas la connaître (telle que d’ailleurs, à cause de nous, elle pourrait très bien ne jamais se connaître elle-même), et la densité du temps est suffisamment bien restituée par le montage et les prises de vue pour qu’on puisse percevoir, physiquement, ce lent passage d’un temps qu’on avait pris l’habitude de voir tout embarquer avec lui, avant que nous inventions ce qui pourrait lui résister, interdisant l’oubli ; et y contraignant simultanément. Or la méditation sur ces questions ne peut pas se détacher tout à fait de cette démesure, entre l’instantanéité de l’allumage de l’ampoule lorsqu’on appuie sur l’interrupteur, et les centaines de milliers d’années qui porteront les conséquences de cette disponibilité énergétique permanente. Au sens propre, à chaque fois que nous allumons un appareil électrique, c&#8217;est-à-dire, 24h/24, nous ne savons pas ce que nous faisons, ce qui ne nous empêche absolument pas de faire mine de maîtriser le processus, puisque le discours scientifique et technique nous dit qu’il est mesurable. Nous oublions de préciser que les mesures obtenues dépassent l’aptitude de l’entendement à se figurer ce que le raison exprime. Comme quoi un dispositif peut tout à fait être rationnel tout en étant absolument déraisonnable.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce film est finalement un genre de bouteille jetée à la mer, avec le faible espoir que les destinataires inconnus la découvrent et saisissent comment nous, qui sommes à l’origine du problème, fait notre possible pour prévenir de parfaits inconnus du fait qu’ils devraient gérer nos propres erreurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux détails pour finir : tout d’abord, le site de stockage de ces déchets s’appelle Onkalo. En finois, cela signifie «cachette ». Ce nom lui-même dit tout de l’ambiguïté du projet : ce site doit être conçu de telle sorte que, dans 100 000 ans, il soit totalement inconnu de nos descendants. Nous devons nous souvenir qu’il faut oublier ce lieu. D’autre part, ce site gigantesque n’est prévu que pour stocker les déchets nucléaires produits par la Finlande. Ce pays est à ce jour le seul à avoir mis en œuvre un tel projet, et on évalue la quantité totale de déchets émis, à ce jours, à 250 000 tonnes, qui jusque là, au mieux, dorment dans des piscines. Nous autres, français, ne pouvons pas jouer les innocents face à ce problème, si on précise qu’il y a en tout et pour tout, en Finlande, quatre réacteurs nucléaires en fonction, un cinquième en construction, ainsi qu’un projet d’EPR. En France, ce sont 58 réacteurs nucléaires qui sont en fonction, auxquels il faudra ajouter un EPR, actuellement en construction. Il n’y a à ce jour aucune solution décidée pour mettre ces déchets en lieu sûr. Une loi datant de 2008 prévoit que le parlement devra voter une loi lançant un projet de stockage équivalent à celui de la Finlande. Ce vote est prévu pour 2015, pour une ouverture prévue en 2025. On peut s’interroger sur un délai de décision si long, et une mise en œuvre si rapide : Les travaux de construction d’Onkalo ont débuté au 20è siècle, et ne s’achèveront qu’au 22è siècle. Le site américain de Yucca Mountain est réfléchi depuis 1978, il n’ouvrira qu’en 2017.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne peut que conseiller, une fois encore, la lecture de Gunther Anders, absolument central dans ces problématiques, parce qu’il tient les deux bouts de la chaine de raisonnement : l’intérêt pour l’observation du phénomène nucléaire en tant que dispositif pratique, concret, mais aussi la méditation philosophique la plus poussée, articulée sur les analyses complexes qu’a pu en faire, en particulier Heidegger. C&#8217;est aussi un des très rares penseurs à se refuser absolument à dissocier l&#8217;usage civil du nucléaire de son usage militaire, précisément parce que pour lui, c&#8217;est la même essence de la technique qui est à l&#8217;oeuvre dans un cas comme dans l&#8217;autre.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la question de la communication avec des êtres dont nous n’avons aucune idée, cruciale lorsqu’il s’agit de prévenir nos lointains descendants du danger qui les guette, on peut lire la fin du livre de Paul Watzlawick, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Réalité de la réalité</span></em></strong> (1978 en anglais, 1984 pour la traduction française), qui s’intéresse aux éléments essentiels de ce type de communication. Des recherches extrêmement poussées sont menées aujourd’hui encore en linguistique, à cause de la nécessité d’envoyer des messages urgents à nos propres descendants, leur recommandant de se méfier, a posteriori, de notre style de vie.</p>
<p><iframe width="400" height="257" src="http://www.youtube.com/embed/81wZs7la8dc?rel=0" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Into Eternity</span></em></strong> est l&#8217;occasion de se rendre compte à quel point cet étrange morceau de Kraftwerk, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Radioactivity</span></em></strong> (1975, dans l&#8217;album du même nom) est parvenu, très tôt dans l&#8217;histoire du rapport que l&#8217;homme entretient avec son propre feu sacré, à mettre le doigt sur la tension profonde qu&#8217;un tel pouvoir provoque en nous.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/05/cache-cache/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Etre sur la même longueur d&#8217;ondes</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/04/etre-sur-la-meme-longueur-dondes/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/04/etre-sur-la-meme-longueur-dondes/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 12 Apr 2011 08:36:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Recettes et méthodes]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets traités]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1839</guid>
		<description><![CDATA[
Confronter des professeurs à l&#8217;exercice auquel seront soumis les élèves courant juin pourrait avoir comme fâcheuse conséquence de montrer aux candidats bacheliers combien l&#8217;exercice qu&#8217;on leur demande de réaliser est complexe et hors d&#8217;atteinte. Après tout, on pourrait imaginer, ou espérer, que des enseignants soient plus à l&#8217;aise avec la dissertation que leurs élèves.
Pourtant, s&#8217;il [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Confronter des professeurs à l&#8217;exercice auquel seront soumis les élèves courant juin pourrait avoir comme fâcheuse conséquence de montrer aux candidats bacheliers combien l&#8217;exercice qu&#8217;on leur demande de réaliser est complexe et hors d&#8217;atteinte. Après tout, on pourrait imaginer, ou espérer, que des enseignants soient plus à l&#8217;aise avec la dissertation que leurs élèves.</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, s&#8217;il y a bien une discipline dans laquelle cette expérience puisse être menée sans décourager les élèves, c&#8217;est bien la philosophie, tant les questions qu&#8217;elle <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/04/Philo%20crystal%20set.jpg"></a>propose mettent pour ainsi dire tout le monde à égalité, puisque ni le correcteur, ni l&#8217;enseignant, ni l&#8217;élève n&#8217;en possèdent les réponses. Ainsi, il semble y avoir du <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/04/Philo20crystal20set.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1841" title="Philo20crystal20set" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/04/Philo20crystal20set.jpg" alt="" width="406" height="290" /></a>sens à proposer aux lycéens qui vont, dans quelques semaines, passer l&#8217;épreuve de philosophie, d&#8217;être spectateurs de professeurs livrés eux mêmes à des sujets qu&#8217;ils devront traiter dans des conditions semblables, en ayant la possibilité de les observer construire leur pensée depuis la découverte de la question jusqu&#8217;à la construction du plan.</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est le dispositif proposé depuis maintenant plusieurs années par Raphael Enthoven sur les ondes de France Culture, dans le cadre de son émission Les Nouveaux chemins de la connaissance : chaque jour pendant une semaine, un professeur différent vient traiter un sujet tel qu&#8217;il pourrait en tomber le jour de l&#8217;examen. Et si un traitement de cette question est bien proposé, ce qui demeure le plus intéressant dans ces émissions, ce sont les moments où on s&#8217;intéresse plus à la question posée qu&#8217;à la réponse qu&#8217;on va lui offrir, car c&#8217;est bien là que se situe la part essentielle de la réflexion philosophique.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la semaine, cinq sujets seront donc traités :</p>
<p style="text-align: justify;">Lundi 11.04 : <strong>A quoi sert l&#8217;art ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mardi 12.04 : <strong>Qu&#8217;attendons nous pour être heureux ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mercredi 13.04 : <strong>Vivre l&#8217;instant présent, est-ce une règle de vie satisfaisante ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Jeudi 14.04 : <strong>Faut-il être cultivé pour comprendre une oeuvre d&#8217;art ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Vendredi 15.04 :<strong> L&#8217;histoire n&#8217;est elle qu&#8217;un récit ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Rappelons que la fréquence de France Culture, pour les franciliens, c&#8217;est 93,5 Mhz, et que l&#8217;émission est diffusée de 10h à 11h.<br />
Mais pour ceux qui ont délaissé les ondes pour les réseaux numériques, on peut podcaster (baladodiffuser, devrait on dire, même s&#8217;il me semble qu&#8217;en fait, ça veut dire exactement le contraire) les émissions depuis le site de France Culture : <a href="http://www.franceculture.com/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance.html-0">http://www.franceculture.com/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance.html-0</a><br />
Comme on est serviable, on proposera sans doute de les récupérer ici même, pour ceux qui ne seraient pas assez rapides pour les attraper directement à leur source.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/04/etre-sur-la-meme-longueur-dondes/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Tears-jerkers</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/02/tears-jerkers/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/02/tears-jerkers/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 01 Feb 2011 18:26:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1814</guid>
		<description><![CDATA[
On ne dévoile pas tout à fait toutes nos sources, mais certaines peuvent être partagées.
Ainsi, on l&#8217;a déjà évoqué, le Forum des images propose, d&#8217;une part, un programme incroyablement riche de projections, rétrospectives et conférences à propos du 7ème art, et d&#8217;autre part, pour ceux qui auraient du mal à se déplacer, une mise en [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On ne dévoile pas tout à fait toutes nos sources, mais certaines peuvent être partagées.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, on l&#8217;a déjà évoqué, <a href="http://www.forumdesimages.fr/" target="_blank">le Forum des images </a>propose, d&#8217;une part, un programme incroyablement riche de projections, rétrospectives et conférences à propos du 7ème art, et d&#8217;autre part, pour ceux qui auraient du mal à se déplacer, une mise en ligne d&#8217;un grand nombre de ressources dont, précisément, ces conférences, toujours passionnantes.</p>
<p style="text-align: justify;">A propos de Sirk, on pourrait en proposer de nombreuses. On se limitera à deux d&#8217;entre elles, données par Carole Desbarats.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;une est une étude de film, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Tout ce que le ciel permet</span></em></strong> (<em>All that heaven allows</em>, Douglas Sirk, 1955), qui permet de vraiment bien saisir quels sont les éléments constitutifs du mélodrame, genre dont Sirk est certainement l&#8217;artisan le plus accompli.</p>
<p><object width="480" height="270"><param name="movie" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/xg8d8s_cours-de-cinema-ytout-ce-que-le-ciel-permety-douglas-sirk_shortfilms?additionalInfos=0"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed type="application/x-shockwave-flash" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/xg8d8s_cours-de-cinema-ytout-ce-que-le-ciel-permety-douglas-sirk_shortfilms?additionalInfos=0" width="480" height="270" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br /><b><a href="http://www.dailymotion.com/video/xg8d8s_cours-de-cinema-ytout-ce-que-le-ciel-permety-douglas-sirk_shortfilms">Cours de cin&eacute;ma: &ldquo;Tout ce que le ciel permet&rdquo;,  Douglas Sirk</a></b><br /><i>envoy&eacute; par <a href="http://www.dailymotion.com/forumdesimages">forumdesimages</a>. &#8211; <a target="_self" href="http://www.dailymotion.com/fr/channel/shortfilms">Les derni&egrave;res bandes annonces en ligne.</a></i></p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;autre pose une question finalement rarement abordée quand on parle de cinéma en particulier et d&#8217;art en général, à moitié parce que l&#8217;analyse cinématographique s&#8217;intéresse finalement peu à ces réactions trop sentimentales pour être étudiées, à moitié par pudeur : Peut on accorder une valeur aux larmes versées dans le secret des salles obscures ? Anecdotique en apparence, la question devient passionnante, d&#8217;autant que, si on veut bien y penser, l&#8217;esthétique étant l&#8217;étude et la maîtrise des effets physiques des formes sur la sensibilité, les sanglots sont au coeur de la question esthétique. On signale que cette conférence peut être complétée par un joli petit livre de Carole Desbarats, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Plaisir des larmes</span></em></strong> (1997).</p>
<p><object width="480" height="384"><param name="movie" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/x8397q_cours-de-cinema-eloge-des-larmes-pa_shortfilms?additionalInfos=0"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed type="application/x-shockwave-flash" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/x8397q_cours-de-cinema-eloge-des-larmes-pa_shortfilms?additionalInfos=0" width="480" height="384" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br /><b><a href="http://www.dailymotion.com/video/x8397q_cours-de-cinema-eloge-des-larmes-pa_shortfilms">Cours de cin&eacute;ma : &quot;Eloge des larmes&quot; par Carole Desbarats</a></b><br /><i>envoy&eacute; par <a href="http://www.dailymotion.com/forumdesimages">forumdesimages</a>. &#8211; <a target="_self" href="http://www.dailymotion.com/fr/channel/shortfilms">Regardez des web s&eacute;ries et des films.</a></i></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/02/tears-jerkers/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Diamonds never lie to me, For when love’s gone, They’ll luster on.</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/02/diamonds-never-lie-to-me-for-when-loves-gone-theyll-luster-on/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/02/diamonds-never-lie-to-me-for-when-loves-gone-theyll-luster-on/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 01 Feb 2011 15:25:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1804</guid>
		<description><![CDATA[ 
Imitation of life, suite.
Comme il est hors de question de dévoiler la scène finale du film (en parler, oui, on l&#8217;a fait avec Serge Daney, mais la montrer, c&#8217;est autre chose), on peut tout de même se rabattre sur le magnifique générique de début du film, porté par la voix d&#8217;Earl Grant sur, justement, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"> </p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;">Imitation of life</span></em></strong>, suite.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme il est hors de question de dévoiler la scène finale du film (en parler, oui, on l&#8217;a fait avec Serge Daney, mais la montrer, c&#8217;est autre chose), on peut tout de même se rabattre sur le magnifique générique de début du film, porté par la voix d&#8217;Earl Grant sur, justement, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Imitation of life</span></em></strong>. La chanson dresse déjà le programme du film, même si d&#8217;une certaine manière, elle en cache l&#8217;essentiel (mais c&#8217;est tout le talent des films de Sirk, que d&#8217;emballer dans une espèce de papier cadeau kitsch ce qui ne peut, alors, être montré frontalement. Derrière le charme discret de la bourgeoisie transpire ce qui ne se montre pas, ce qui ne se dit pas, ce qui ne saurait être regardé. Mais ce faisant, le décor bourgeois avec ses mises en scène au millimètre devient toc, trompe-l&#8217;oeil, camouflage qui révèle autant qu&#8217;il montre. A strictement parler, c&#8217;est là la définition exacte du cinéma : faire écran, c&#8217;est à dire montrer quelque chose, et le voiler simultanément. Voiler d&#8217;images en somme.</p>
<p> <iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="560" height="345" src="http://www.youtube.com/embed/iGZ7NJ2rgyM?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi la pluie de diamants de l&#8217;introduction de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em></strong> (1959). Diamants superflus sur des paroles essentielles, cache misère :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>what is love without the giving,<br />
without love you&#8217;re only living an imitation,<br />
an imitation, of life.<br />
skies above in flaming color without<br />
love they&#8217;re so much duller,<br />
a false creation an imitation of life.<br />
would the song of a lark sound half as sweet<br />
would the moon be as bright above.<br />
every day would be grey and incomplete<br />
without the one you love.<br />
lips that kiss can tell you clearly<br />
without this our lives are merely<br />
an imitation an imitation of life.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Télescopage de paroles pour le titre, les fans de <em>James Bond</em>, ou de Shirley Bassey (qui sont souvent les mêmes), auront reconnu un passage de <em><strong><span style="text-decoration: underline;">Diamonds are Forever</span></strong></em>.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/02/diamonds-never-lie-to-me-for-when-loves-gone-theyll-luster-on/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Ecran noir</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/02/ecran-noir/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/02/ecran-noir/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 01 Feb 2011 11:51:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1796</guid>
		<description><![CDATA[
En 2008, à l&#8217;occasion du Black History Month (le mois de février est consacré, depuis 1976, à la célébration de la culture noire aux Etats-unis), Time Magazine et CNN ont établi une liste de 25 films constituant autant d&#8217;étapes dans la visibilité des noirs aux USA. La liste commence avec Body and Soul, d&#8217;Oscar Micheaux, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">En 2008, à l&#8217;occasion du <em>Black History Month</em> (le mois de février est consacré, depuis 1976, à la célébration de la culture noire aux Etats-unis), <em>Time Magazine</em> et <em>CNN</em> ont établi une liste de 25 films constituant autant d&#8217;étapes dans la visibilité des noirs aux USA. La liste commence avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Body and Soul</span></em></strong>, d&#8217;Oscar Micheaux, (pionnier du cinéma américain, mais aussi réalisateur noir, mettant ici en scène Paul Robeson, athlète et, donc, acteur lui aussi noir;<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Body and Soul</span></em></strong>, on s&#8217;en doute, sera reçu avant tout comme un film noir, et critiqué comme tel) et s&#8217;achève avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">I am a legend</span></em></strong>, (joué presqu&#8217;intégralement par un Will Smith dont plus personne ne voit qu&#8217;il est noir). Entre ces deux dates, une histoire dont les pages les plus marquantes sont alignées ici, avec ses progrès et ses effondrements (après <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/7419.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1797" title="7419" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/7419.jpg" alt="" width="435" height="559" /></a>tout, comment penser qu&#8217;il y a plus de trente ans entre <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Body and Soul</span></em></strong> et <strong><em><span style="text-decoration: underline;">The Defiant Ones</span></em></strong> (<em>La chaine</em>, mettant en scène deux prisonniers en cavale, liés par une paire de menottes, dont l&#8217;un est noir et l&#8217;autre &laquo;&nbsp;raciste ordinaire&nbsp;&raquo;, témoin d&#8217;une époque qui n&#8217;en a décidément pas fini avec ses aveuglements) ?), en traversant la période des films de blaxploitation, véritable cinéma communautaire qui a fondé un genre à part entière, et une culture à part, désormais tout à fait intégrée comme un élément parmi d&#8217;autre de la culture américaine. Voici donc cette liste, qui constitue une bonne filmographie complémentaire à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em></strong>, si on veut voir ce film comme l&#8217;un des pionniers de la représentation des noirs à l&#8217;écran, ou mieux, comme la mise en scène de l&#8217;impossibilité de cette représentation :</p>
<p style="text-align: justify;">• Body and Soul (Oscar Micheaux, 1925)<br />
• Hallelujah! (King Vidor, 1929)<br />
• Judge Priest (John Ford, 1934)<br />
• Imitation of Life (Mirage de la vie, Douglas Sirk, 1934)<br />
• God&#8217;s Step Children (Oscar Micheaux, 1938)<br />
• The Duke Is Tops (William L. Nolte, 1938)<br />
• Gone With the Wind (Autant en emporte le vent, Victor Fleming, 1939)<br />
• The Blood of Jesus (Spencer Williams, 1941)<br />
• The Jackie Robinson Story (Alfred E. Green, 1950)<br />
• Native Son (Richard Wright, 1951)<br />
• Carmen Jones (Otto Preminger, 1954)<br />
• The Defiant Ones (La Chaine, Stanley Kramer, 1958)<br />
• In the Heat of the Night (Dans la chaleur de la nuit, Norman Jewison, 1967)<br />
• Sweet Sweetback&#8217;s Baad Asssss Song (Melvin van Peebles, 1971)<br />
• Lady Sings the Blues (Sidney J. Furie, 1972)<br />
• Cooley High (Michael Schultz, 1975)<br />
• Killer of Sheep (Charles Burnett, 1977)<br />
• Richard Pryor Live in Concert (Jeff Margolis, 1979)<br />
• A Soldier&#8217;s Story (Norman Jewison, 1984)<br />
• Do the Right Thing (Spike Lee, 1989)<br />
• Boyz N the Hood (La loi de la rue, John Singleton, 1991)<br />
• Eve&#8217;s Bayou (Le secret du Bayou, Kasi Lemmons, 1997)<br />
• Bamboozled (The very black show, Spike Lee, 2000)<br />
• Madea&#8217;s Family Reunion (Tyler Perry, 2002)<br />
• I Am Legend (Je suis une légende, Francis Lawrence, 2007)</p>
<p style="text-align: justify;">Devons nous, français, faire les malins ? On aurait sans doute du mal : notre propre histoire cinématographique est plus pauvre encore en titre donnant un premier rôle à des acteurs ou actrices noirs, et le plus souvent, c&#8217;est en tant que tels qu&#8217;ils sont mis en scène, la couleur de la peau semblant constituer un obstacle définitif à la représentation d&#8217;une humanité universelle. Mais nous ne connaissons pas mieux l&#8217;histoire de ce cinéma de genre américain : la plupart des titres cités ci-dessus nous sont inconnus, l&#8217;absence de titre d&#8217;exploitation français en disant long sur le peu d&#8217;intérêt qu&#8217;on leur porte. De toute la liste, Mirage de la vie est de loin le plus étudié de tous chez nous. On se souviendra que c&#8217;est un film tourné dans une amérique encore très mal à l&#8217;aise avec la représentation des noirs à l&#8217;écran, et qu&#8217;il a pour moteur central l&#8217;effacement de son personnage principal, en raison même de sa couleur.</p>
<p>En France, c&#8217;est du côté du documentaire qu&#8217;on trouvera, en revanche, l&#8217;apparition des hommes noirs, en particulier chez Jean Rouch, un des pionniers dans la représentation de l&#8217;altérité.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour une lecture plus confortable de cette liste, on peut se rendre sur le site du Time Magazine, qui propose un lien pour chaque film (c&#8217;est en anglais, évidemment) et un texte d&#8217;accompagnement : <a href="http://www.time.com/time/specials/packages/completelist/0,29569,1709148,00.html" target="_blank">La liste des 25 films </a>- <a href="http://www.time.com/time/specials/2007/article/0,28804,1709148_1709143_1710288,00.html" target="_blank">Le commentaire</a></p>
<p style="text-align: justify;">Illustration extraite du film de Stanley Kramer, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La chaine</span></em></strong> (<em>The Defiant ones</em>, 1958). Si l&#8217;entraide entre les deux héros (joués ici par Sidney Poitier (immense acteur, incontournable pour ceux qui s&#8217;intéressent à la question raciale au cinéma) et Tony Curtis est ici visible à l&#8217;image, elle est en fait le résultat d&#8217;un long processus dont le film montre le difficile déroulement, confrontant pour de bon le spectateur avec le racisme, ce que le cinéma avait jusque là habilement évité de mettre en scène frontalement.</p>
<p></span></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/02/ecran-noir/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Reprazent</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/02/reprazent/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/02/reprazent/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 01 Feb 2011 10:49:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1792</guid>
		<description><![CDATA[
A la faveur des projections de notre Ciné-club, poursuivons le vagabondage dans ce qui pourrait avoir l&#8217;air d&#8217;une zone &#171;&#160;hors programme&#160;&#187; si, en philosophie, le programme avait de quelconques limites.
Vendredi 11 février, à partir de 17h15, avis de tempête dans la salle 215. On projette Mirage de la vie (Imitation of life, Douglas Sirk, 1959), [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">A la faveur des projections de notre Ciné-club, poursuivons le vagabondage dans ce qui pourrait avoir l&#8217;air d&#8217;une zone &laquo;&nbsp;hors programme&nbsp;&raquo; si, en philosophie, le programme avait de quelconques limites.</p>
<p style="text-align: justify;">Vendredi 11 février, à partir de 17h15, avis de tempête dans la salle 215. On projette <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em></strong> (<em>Imitation of life</em>, Douglas Sirk, 1959), véritable tear-jerker; venir avec ses kleenex. Si le film a laissé une image dans la mémoire de ceux qui l&#8217;ont vu, c&#8217;est celle de sa grandiose dernière scène, enterrement spectaculaire et poignant de celle qui, pourtant, n&#8217;était pas l&#8217;héroïne du film. Revanche d&#8217;un personnage ? Pas seulement : celle qui s&#8217;efface de la vie n&#8217;y avait jamais tenu de grand <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/mirage-de-la-vie-3954155lqmco_1731.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1793" title="mirage-de-la-vie-3954155lqmco_1731" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/mirage-de-la-vie-3954155lqmco_1731.jpg" alt="" width="464" height="217" /></a>rôle, et si elle est ici en grande représentation, c&#8217;est qu&#8217;elle savait de son vivant que sa mort serait son seul quart d&#8217;heure de gloire, apothéose de son invisibilité dont on a compris qu&#8217;elle est dûe, paradoxalement, à ce que tout le monde, y compris sa propre fille, ne voit d&#8217;elle qu&#8217;une seule chose : elle est noire avant d&#8217;être qui que ce soit d&#8217;autre. Et si cette dernière scène est si éprouvante pour la salle, c&#8217;est que c&#8217;est à la splendeur du martyr que Sirk convie un public qui,  il faut le rappeler vit encore en 1959 aux Etats unis, sous les lois Jim Crow, ségrégationnistes, qui ne seront abolies par le civil rights act qu&#8217;en 1964, public assis entre deux chaises, donc, mis sous tension par la mise en scène de son propre regard, aveugle à celle dont il pleure maintenant la disparition.</p>
<p style="text-align: justify;">S&#8217;il y a bien un genre qui pousse le paradoxe de la représentation le plus loin, c&#8217;est le mélodrame : face à ces récits au cours desquels des vies sont pliées, broyées sous les coups du destin, le spectateur a une position ambivalente, à mi-chemin de la détresse partagée (la fameuse sympathie) et de la complaisance. Tout dans le mélodrame, y compris les pires choses, se fond dans les décors de la vie bourgeoise. Rien ne semble transpercer le décorum, tout est à sa place mais c&#8217;est un peu comme si, précisément, plus les choses demeurent dans leur statut à l&#8217;écran, et moins le spectateur parvient à rester en place; et à un moment, ça déborde. Et on sait bien à  quel point ce moment où les digues des sentiments cèdent est simultanément une déchirure et une jouissance. Et on ne peut pas demeurer en apnée pendant presque deux heures.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1982, à la faveur d&#8217;une nouvelle édition du film, Serge Daney publie dans Libération un texte qui se focalise sur cette dernière scène. On répète souvent en cours que connaître la fin d&#8217;un film n&#8217;a aucune importance. Mais il ne faut pas forcément croire ce que l&#8217;on dit. Alors si vous préférez ne pas savoir, mieux vaut ne pas lire ce qui suit. Mais savoir permettrait d&#8217;être attentif à ce qui ne se voit pas, derrière l&#8217;imitation, c&#8217;est à dire ce vers quoi le film accompagne, sans pouvoir le montrer.</p>
<p style="text-align: center; padding-left: 30px;">LA FAMEUSE DERNIERE SCENE</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Douglas Sirk, <em><span style="text-decoration: underline;"><strong>Mirage de la vie</strong></span></em> (<em>Imitation of life</em>)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"><em>Le final de</em> Mirage de la vie <em>est un morceau d’anthologie</em>.<br />
Il y a ceux qui ne connaissaient pas le fil. Jusqu’ici, on les plaignait. Maintenant, on leur dit : allez-y, allez-y puisqu’il ressort (à l’Action Christine [<em>Note du moine copiste : et le 11 Février 2011 en salle 215 pour les élèves de mon lycée</em>]). Il y a ceux qui l’ont vu, une fois, et qui l’ont revu, plus d’une fois, ou à qui on l’aura raconté. <em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em> ? Ah oui, la scène finale avec Mahalia Jackson, à laquelle personne – animal, végétal ou minéral – ne peut rester insensible ? Le moment où celui qui ne serait pas déjà transformé en serpillière humaine sent qu’il sanglote ? La fameuse scène finale de <em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em> ? Eh bien, parlons-en.<br />
Donc, Annie Johnson meurt de chagrin parce que sa fille Sarah Jane l’a reniée, elle et sa race, et qu’elle a voulu vivre au loin comme une Blanche. Auprès de son lit de mort, il y a quelques secondes, on pleurait déjà : Lana Turner était ravagée, Sandra Dee ressemblait à une petite vieille, l’inexpressif John Gavin avait l’air abattu. Et soudain, changement de décor, contre-plongée sur une (grosse) femme noire : Mahalia Jackson se met à chanter <em><span style="text-decoration: underline;">Trouble in the world</span></em> ! [Note du moine copiste : sur ce point, Serge Daney confond <em><span style="text-decoration: underline;">Trouble of the world</span></em>, de Mahalia Jackson, et <em><span style="text-decoration: underline;">Trouble in the world</span></em>, de Bob Marley] Choc cinéphilique connu (CCC). On enterre Annie Johnson en grande pompe et en musique : quatre chevaux blancs tirent un fourgon noir chargé d’un monceau de roses blanches. La mauvaise fille arrive presque trop tard pour étreindre le cercueil en criant « I killed her. » Larmes.<br />
Cette fameuse dernière scène est forte. Ce grand moment du mélo américain est aussi un coup de force. La dernière fois que je revis le film, surmontant ma douleur, j’eus la force de me demander si le secret de Douglas Sirk n’était pas là. Car ce final n’est si bouleversant que parce qu’on se demande soudain <em>si c’est bien le même film qui continue</em>. On se souvient alors d’une courte scène où Annie, déjà malade, disait avec fierté avoir réglé son enterrement dans ses moindres détails. Puis d’une autre où, au détour d’une conversation, Lora Meredith découvrait (avec la surprise idiote des patrons blancs compréhensifs) qu’Annie, la bonne et fidèle Annie, existait en dehors d’elle. Et que faisait-elle, Annie Johnson ? Elle s’occupait de religion, elle était baptiste, appartenait à de nombreuses loges, était bonne et bigote, un peu Tante Tom, mais avec beaucoup d’amis.<br />
Et voilà qu’ils sont tous là, les amis. Des gamins en habits du dimanche aux prêtres à l’air grave des pros de la spiritualité. Le gospel, la dignité, le peuple noir en deuil : <em>swing high, swing low, sweet chariot</em>. Alors, le soupçon se confirme : et si c’était <em>elle</em>, le personnage principal du film ? E si c’était Annie Johnson ? Et si on n’en avait rien su, ni rien vu ? Mais alors, quel film a-t-on vu ?<br />
Parce que, osons le dire, la résistible ascension de Lora Meredith, la reine platinée de la scène et de l’écran, n’a pas beaucoup d’intérêt. Pire : peu de films auront montré avec autant d’indifférence polie la médiocrité de <em>l’american dream</em>, sa fureur midinette, sa bravoure bête. Il fallait le regard de Detlev Sierck [<em>Note du moine copiste : Douglas Sirk était né en Allemagne, dans une famille d’origine danoise (il sera d’ailleurs éduqué au Danemark) ; en 1937, il fuira l’Allemagne pour se réfugier aux Etats Unis, laissant derrière lui un fils, embrigadé dans les jeunesses hitlériennes, qu’il n’avait plus le droit d’approcher ; comme quoi l’apparence d’excès tragique des mélodrames n’est pas forcément un faux semblant</em>]. Il fallait le métier de Douglas en fin de carrière hollywoodienne pour que Lora Meredith, ses vingt-quatre toilettes et son bovarysme de woolworth (le woolworth est une sorte de prisunic yankee, Ndlr) fassent naître chez le spectateur un<em> soupçon</em>. Et si tout se soin pour farder, vêtir et revêtir, vieillir et rajeunir, cette « imitation de la star » qu’était alors Lana Turner n’était là que pour nous tromper ? Ou nous suggérer que c’est <em>ailleurs</em> qu’il aurait fallu pouvoir regarder. Vers le peuple noir.<br />
Car Annie Johnson est le personnage clé du film. Une mère en a caché une autre. La noire est la bonne, l’autre est un artefact. Mais la mère noire a un défaut : elle est noire. En bonne logique hollywoodienne, il faut au moins qu’elle meure pour que ses amis, le peuple noir, aient droit à l’image. In extremis, les trente secondes de Mahalia Jackson annulent une heure et demie de Lana Turner. C’est pourquoi, dans la fameuse « dernière scène », un peu de regret se mêle à nos larmes. Nous pleurons <em>l’autre</em> film, celui que nous n’avons pas vu, avec Lana Turner dans une petit rôle.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"><em>Miroir=abîme</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L’hypocrisie hollywoodienne est sans bornes. En 1958, la Universal voulait bien d’un film qui aborde « la question raciale », mais si possible sans Noirs. D’une telle contradiction, un seul cinéaste pouvait jouer : Douglas Sirk. Car n’importe quel critique de cinéma normalement constitué vous le dira : Sirk est le cinéaste du miroir. Rien ne le trouble plus que l’abîme entre la chose reflétée et le reflet déformant. Abîme sans fond. Le miroir ne nous donne jamais que l’image d’une image. Une image en cache une autre, vient à la place d’une autre. On n’en sort pas. (C’est ça, l’effet de kitsch).<br />
C’est bien parce qu’elle a eu cette idée immodeste et revancharde de funérailles grandioses qu’Annie Johnson accède post mortem au statut d’image. La fameuse dernière scène de <em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em>, c’est aussi : bienvenue au royaume de l’imitation, ma chère Annie. Et le faux, ça se fabrique. C’est tout un métier – et pas des pires. Le cinéma de Sirk, c’est un peu le trip de Charon. Tout personnage déposé sur la rive de l’écran est devenu une <em>imitation</em>. Comme une pluie toc de diamants dans l’écran noir d’un générique. Il n’y a pas d’exception. Le cinéma, c’est seulement la barque et les larmes l’effet d’un léger mal au cœur.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;"><em>Libération</em>, le 3 mai 1982</p>
<p style="text-align: justify;">NB : l&#8217;illustration est un photogramme du film, mais il faut noter que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Mirage de la vie</span></em></strong> est en couleur, et pas en noir et blanc. L&#8217;information n&#8217;est pas anecdotique quand on sait à quel point Sirk est méticuleux dans son traitement des couleurs, méticulosité parfois piétinée par les éditions dvd qui ne respectent justement pas ce travail.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant au texte de Daney, on peut le retrouver p. 320 sq. de son recueil <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Maison cinéma et le monde</span></em></strong> &#8211; vol. 2, les années Libé 1981-1985</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/02/reprazent/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Changer sa vie, un projet en forme de civilisation</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/changer-sa-vie-un-projet-en-forme-de-civilisation/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/changer-sa-vie-un-projet-en-forme-de-civilisation/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 27 Jan 2011 05:26:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Sloterdijk]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1784</guid>
		<description><![CDATA[
Dans quelques jours sortira le nouveau volume du philosophe allemand Peter Sloterdijk, intitulé Tu dois changer ta vie, et quelque chose dit qu&#8217;il y aura là quelque chose qui pourrait alimenter la pensée pendant quelques temps; ce genre de livre qui a des répercussions sur la manière dont les neurones, en soi, sont connectés les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Dans quelques jours sortira le nouveau volume du philosophe allemand Peter Sloterdijk, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Tu dois changer ta vie</span></em></strong>, et quelque chose dit qu&#8217;il y aura là quelque chose qui pourrait alimenter la pensée pendant quelques temps; ce genre de livre qui a des répercussions sur la manière dont les neurones, en soi, sont connectés les uns aux autres, quelque chose qui modifie en profondeur la façon dont ils produiront à l&#8217;avenir de la pensée. Pas forcément une bonne nouvelle, d&#8217;ailleurs, si ça doit conduire à revoir une bonne partie des cours qu&#8217;on avait patiemment confectionnés, mais peut être que le professeur de philosophie, ainsi que ses collègues de sciences humaines et de lettres, et d&#8217;art, est il ce genre d&#8217;enseignant qui doit accueillir l&#8217;idée que ses cours vont être prochainement bouleversés par une vague de remise en question comme une bonne nouvelle, malgré l&#8217;énergie qu&#8217;il faudra dépenser pour accorder le discours aux torsions que provoque ce nouveau chef de gare dans le réseau ferré de nos pensées, quand il agit sur des aiguillages dont on n&#8217;avait même pas connaissance, et qu&#8217;il s&#8217;agit de mettre en concordance la parole portée en cours et l&#8217;orientation nouvelle que prend la pensée. Une mise au point en somme.</p>
<p style="text-align: justify;">Sloterdijk est assez doué pour provoquer de nouvelles perspectives à partir d&#8217;une pensée qui nous est en fait familière. Plutôt que fixer de nouveaux horizons à l&#8217;humain, comme l&#8217;aurait fait un Nietzsche par exemple, il affine plutôt les mesures de nos GPS pour révéler les destinations vers lesquelles nos systèmes de pensée actuels nous dirigent, sans qu&#8217;on s&#8217;en rende forcément compte jusque là. Le petit opuscule Règles pour le parc humain, qui provoqua un débat philosophique de fond, posait précisément la question de la conscience véritable qu&#8217;avait l&#8217;humanité des tenants et aboutissants du programme rationnel et technique de son propre logiciel de développement et de progrès, hérité de ce qu&#8217;elle appelle &laquo;&nbsp;les lumières&nbsp;&raquo;. Il s&#8217;agissait alors de savoir dans quelle mesure nous assumions encore cet héritage au moment où nous pouvions en faire un contrôle effectif sur l&#8217;humanité elle-même. On y découvrait alors que l&#8217;eugénisme, par exemple, n&#8217;était pas nécessairement à l&#8217;opposé de l&#8217;accomplissement de l&#8217;idéologie des lumières, qu&#8217;il pouvait au contraire être une des formes de sa réalisation terminale.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis des années, Sloterdijk produit de la pensée, et il fait partie de ceux, nombreux tout de même, mais si peu connus du grand public, qui justifient qu&#8217;existe encore dans les librairies un rayon &laquo;&nbsp;philosophie&nbsp;&raquo; dont tant d&#8217;auteurs médiatiques (et souvent français, il faut l&#8217;admettre) s&#8217;évertuent à ridiculiser l&#8217;appellation. Alors, savoir que dans quelques jours on pourra lire un livre de lui, intitulé Tu dois changer ta vie, a quelque chose de forcément enthousiasmant. Ca a aussi quelque chose d&#8217;un peu inquiétant, précisément parce qu&#8217;on n&#8217;a pas envie que le livre satisfasse notre envie première de se voir donner une leçon de vie par le philosophe allemand qui jusque là se gardait bien de donner des leçons. On a donc plutôt envie que son livre remue la pensée en soi, y compris dans les motivations même qu&#8217;on pourrait avoir à lire ce livre, y compris donc en se jouant de la promesse lancée par son titre.</p>
<p style="text-align: justify;">Le journal Libération publiait il y a déjà presque un an une traduction d&#8217;un extrait de ce livre, qui laissait deviner qu&#8217;il devrait s&#8217;agir, pour partie, d&#8217;une sorte de reprise de la vieille question stoïcienne de la distinction entre ce qui dépend de nous, et ce qui n&#8217;en dépend pas, question qui, dans une version mal maîtrisée de la pensée stoïcienne, peut tout à fait conduire à baisser simplement les bras devant le caractère implacable de l&#8217;adversité. Reprenant le slogan &laquo;&nbsp;Yes we can&nbsp;&raquo;, Sloterdijk y développe un petit chemin de pensée qui produit cette tension que nous cherchons entre évènements, images structurantes du monde dans lequel nous nous trouvons, et concepts. On considèrera comme une ironie du concept le fait que Sloterdijk parvienne, dans ce fil de pensée qui est proposé ici, à un concept régulateur qui, en français, est désigné sous le nom &#8216;co-immunisme&#8217;. On peut y voir cette fameuse farce, forme sous laquelle l&#8217;histoire est censée se répêter (méfiance tout de même, rappelons que c&#8217;est Marx qui décrit ce phénomène d&#8217;écho (et on s&#8217;intéressera au fait que précisément ce mois ci sort aussi un nouvel ouvrage de ce réactivateur de neurones qu&#8217;est Zizek, dont le titre fait précisément référence à cette répétition tragi-comique de l&#8217;histoire, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Après la tragédie, la farce, ou comment l&#8217;histoire se répète</span></em></strong>)). On peut y voir, aussi, le signe d&#8217;une certaine pertinence des structures de pensée qui sont les nôtres. Dans l&#8217;ordre des concepts, il n&#8217;y a pas de hasard.</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne résiste pas à la tentation de reproduire ici ces lignes, tout en attendant patiemment, comme pas mal d&#8217;autres je suppose, que le livre soit libéré et mette à exécution le programme annoncé par son titre (on pourrait d&#8217;ailleurs méditer sur cette espèce d&#8217;attente paradoxale, mais sans doute symptomatique du moment, mais aussi de ce qu&#8217;on appelle plus profondément le désir, de se voir adresser une injonction de ce type &laquo;&nbsp;Tu dois changer de vie&nbsp;&raquo; sonne comme le message qu&#8217;on attend depuis un bon moment, tellement raidis dans les starting blocks qu&#8217;on y a quasiment oublié que la volonté est censée constituer le coup de feu qui nous lâche vers ce à quoi on tend). La traduction est de Jeanne Etoré-Lortholary et Bernard Lortholary :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Il y a de bonnes raisons d&#8217;affirmer que la tâche des intellectuels consiste à servir de traducteurs à leurs «sociétés». Leur rôle n&#8217;est toutefois pas tant de traduire d&#8217;une langue à une autre des documents destinés à circuler, mais de transposer des textes dans des contextes et d&#8217;inscrire des événements dans des constellations. Les psychologues font ainsi entrer des symptômes névrotiques dans les complexes de pathologies ; les sociologues insèrent des incidents du <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/peter_sloterdijk2.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1785" title="peter_sloterdijk2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/peter_sloterdijk2.jpg" alt="" width="295" height="295" /></a>quotidien dans la cartographie de la vie sociale ; les philosophes situent les opinions populaires dans l&#8217;économie de l&#8217;esprit universel ou l&#8217;évolution mentale des civilisations. Je me rappelle un propos de Condoleeza Rice sur sa fonction de conseillère en Sécurité nationale : elle estimait avoir pour mission «de transférer dans un contexte intellectuel les intuitions stratégiques du président». Nous devrions faire figurer cette formule dans nos manuels d&#8217;histoire, non seulement pour son élégance ravageuse, mais aussi parce qu&#8217;elle compte parmi les rares traces permettant de conclure qu&#8217;une vie intelligente a pu subsister sur cette terre à l&#8217;ère de Bush.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">«Yes, we can». Je vous prie de me pardonner de ne pouvoir, moi non plus, résister à la tentation de faire office de traducteur. Je voudrais, à ma manière, transposer dans un contexte intellectuel le terme fondamental de la sémantique politique aux Etats-Unis, au cours de cette dernière année, qui a été le mot change. Ce contexte se présente comme l&#8217;histoire des grands impératifs éthiques qui ont modelé la vie de l&#8217;humanité depuis le début de ce que l&#8217;on a appelé les «grandes civilisations». Je me contenterai d&#8217;observer que dans l&#8217;histoire de l&#8217;éthique et des grandes religions du monde jusqu&#8217;à ce jour &#8211; ou, comme je le dis plus volontiers : dans l&#8217;histoire des systèmes de fonctionnement symboliques -, les grandes invocations de la nécessité de changement se sont présentées sous la forme de nobles commandements et de règles d&#8217;ascèse quasi inapplicables. Au contraire, l&#8217;actuel mot d&#8217;ordre du change est apparu en étonnante association avec le slogan «Nous le pouvons», comme si les électeurs d&#8217;Obama avaient pu remplacer le grave «tu dois» par un facile «je peux».</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Si je place l&#8217;actuel discours sur le changement dans un contexte philosophique, c&#8217;est dans une double intention : d&#8217;une part, pour bien montrer que les nobles impératifs sur lesquels reposent les éthiques religieuses, sont soumis à un mouvement historique. D&#8217;autre part, pour répondre à la question sur la manière dont doit être reformulé, dans l&#8217;optique présente, le commandement suprême du changement.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les lecteurs de Rilke se rappellent qu&#8217;au début du XXe siècle le poète fut le secrétaire particulier d&#8217;Auguste Rodin à Meudon. C&#8217;est certainement à cette époque &#8211; autour de 1906 &#8211; que Rilke découvrit, au Louvre, la statue tronquée d&#8217;une représentation du dieu Apollon. Si l&#8217;on en croit les retombées poétiques de cette rencontre, la vue de ce torse fut une sorte de révélation &#8211; une véritable épiphanie existentielle. Rainer Maria Rilke fut pénétré du sentiment que la statue le regardait, et avec plus d&#8217;intensité qu&#8217;il ne pouvait lui-même la regarder. Il crut sentir qu&#8217;elle était toujours habitée d&#8217;une énergie virile, athlétique et divine, dont émanait directement un mandat moral. Les derniers vers énigmatiques de ce poème intitulé «Torse archaïque d&#8217;Apollon» disent : «Il n&#8217;existe point là d&#8217;endroit qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.» La phrase fournit, même si elle s&#8217;adresse à un destinataire précis, la forme de base de l&#8217;appel à tous et à personne. Elle permet à celui qui l&#8217;entend de rencontrer le sublime. A valeur de sublime ce qui figure aux yeux du spectateur la possibilité de sombrer dans ce qui le dépasse, tout en repoussant à plus tard l&#8217;accomplissement de cette possibilité. Pour Rilke, ce fut la dimension dionysiaque de l&#8217;art. Des oeuvres d&#8217;art, à vrai dire, l&#8217;on ne saurait plus guère prétendre qu&#8217;elles fassent encore entendre la voix d&#8217;une autorité.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La seule et unique autorité qui ait le droit aujourd&#8217;hui de dire «Tu dois changer ta vie!» est la crise mondiale. Elle détient l&#8217;autorité parce qu&#8217;elle se réclame de quelque chose d&#8217;inimaginable, dont elle n&#8217;est que le signe précurseur &#8211; la catastrophe globale. Nul besoin d&#8217;être sensible à la musique des religions pour comprendre que la grande catastrophe devait nécessairement devenir la déesse du siècle. Parée de l&#8217;aura de la monstruosité, elle présente plus d&#8217;un trait que l&#8217;on attribue aux puissances transcendantales : elle reste voilée, mais est déjà là ; elle se révèle à des intelligences individuelles sous la forme de visions brutales et dépasse en même temps ce que l&#8217;esprit humain peut concevoir ; elle appelle des personnalités individuelles à son service et en fait ses prophètes ; en son nom, ses délégués s&#8217;adressent au reste du monde, mais ils sont le plus souvent repoussés.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Il en va d&#8217;elle comme du Dieu du monothéisme : son message était trop grand pour le monde, et seul le plus petit nombre était prêt à commencer pour Lui une autre vie. Le refus du plus grand nombre accroît la tension. Depuis que la catastrophe mondiale a commencé de se dévoiler, est apparue dans le monde une nouvelle forme de l&#8217;impératif absolu, qui se présente comme une exhortation adressée à tous et à personne : Change ta vie ! Sans quoi, tôt ou tard, le dévoilement total de la catastrophe vous montrera ce que vous aurez négligé au temps des signes précurseurs !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">En matière de catastrophes dues aux hommes, le XXe siècle a été une période instructive. Les constellations les plus funestes ont été déclenchées sous la forme de projets censés maîtriser le cours de l&#8217;histoire. Elles ont été les ambitieuses manifestations de ce que les philosophes, dans la ligne d&#8217;Aristote et de Marx, appelaient la praxis. Dans les proclamations contemporaines, on décrivait ces grands projets comme des formes de la lutte finale pour la domination de la planète. Ainsi, aux hommes de l&#8217;ère de la praxis, il ne pouvait rien arriver qui n&#8217;eût été de leur propre initiative ou de celle de leurs semblables.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les apprentis sorciers de la planification planétaire ont été forcés de constater par expérience que l&#8217;imprévisible avait une longueur d&#8217;avance sur les calculs stratégiques. Rien d&#8217;étonnant à ce qu&#8217;ils n&#8217;aient pas reconnu leurs intentions dans les résultats. Le reste s&#8217;inscrivit dans la ligne de la vraisemblance psychologique : les militants se retirèrent de la débâcle qu&#8217;ils avaient provoquée, et attribuèrent au destin ce qui les dépassait. L&#8217;interprétation la plus convaincante de comportement se trouve sous la plume d&#8217;un sceptique : à l&#8217;issue d&#8217;une entreprise qui a échoué, les acteurs d&#8217;hier pratiquent l&#8217;art du «c&#8217;était pas nous».</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Divertissement. En amont de la catastrophe annoncée, des schémas analogues sont à l&#8217;oeuvre : on voit des acteurs pratiquer l&#8217;art de n&#8217;avoir pas compris les signes du temps. A ce type de comportement, les Occidentaux sont préparés : depuis que les Lumières ont ravalé Dieu au rang d&#8217;irradiation morale à l&#8217;arrière-plan de l&#8217;univers, ou en ont fait carrément une fiction, les hommes de l&#8217;époque moderne ont transféré l&#8217;expérience du sublime de l&#8217;éthique à l&#8217;esthétique. Selon les règles du jeu de la culture de masse établies depuis le début du XIXe siècle, ils se sont entraînés à se convaincre que l&#8217;on survit indemne aux terreurs figurées. Ils en déduisent que les menaces ne sont jamais qu&#8217;une partie du divertissement et les mises en garde un élément du spectacle. On comprend pourquoi la propagande fondée sur des valeurs conservatrices n&#8217;apporte aucune réponse à la crise. Comment les «valeurs» intemporelles, qui se sont déjà révélées insuffisantes face à des problèmes moindres, auraient soudain le pouvoir d&#8217;opérer un tournant face à des difficultés beaucoup plus grandes ?</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">En reformulant l&#8217;impératif catégorique en impératif écologique, le philosophe Hans Jonas a fait la preuve qu&#8217;une pensée philosophique anticipatrice pour notre temps est possible : «Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d&#8217;une authentique vie humaine sur terre.» L&#8217;impératif métanoétique (1), érigeant l&#8217;impératif catégorique en impératif absolu, prend ainsi pour le présent des contours très nets. Il formule la dure exigence de nous adapter à la monstruosité d&#8217;un universel devenu concret. Et comme il s&#8217;adresse à tous personnellement, je suis tenu de rapporter à moi son appel, comme si j&#8217;étais son seul interlocuteur.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">On exige de moi que je me comporte comme si je pouvais savoir l&#8217;action qui doit être la mienne dès l&#8217;instant où je me conçois comme agent au sein du réseau des réseaux. On attend de moi que je me ridiculise en me considérant comme l&#8217;un des membres d&#8217;un peuple de sept milliards d&#8217;individus &#8211; alors que ma propre nation est déjà trop pour moi. Je dois tenir ma place de citoyen du monde, quand je connais à peine mes voisins et néglige mes amis. Et même si la plupart de mes compatriotes mondiaux me restent inaccessibles, parce que «Humanité» n&#8217;est ni une adresse exacte ni une grandeur tangible, je suis censé prendre en compte leur présence réelle dans chacune de mes opérations. Je dois me faire le fakir de la coexistence avec tout et tous, et réduire l&#8217;empreinte de mon pas dans le monde à la trace d&#8217;une plume.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Comme il n&#8217;y a pas d&#8217;échappatoire à cette exigence, si ce n&#8217;est la fuite dans l&#8217;abrutissement narcotique, la question se pose de savoir si l&#8217;on pourrait trouver un thème raisonnable permettant de combler le gouffre entre le noble impératif et la mise en pratique. Un tel thème peut se trouver &#8211; si l&#8217;on laisse de côté les fantômes de l&#8217;universalisme abstrait -, ne serait-ce qu&#8217;à partir d&#8217;une réflexion sur l&#8217;immunologie générale. Les systèmes immunologiques sont des formes de réponses aux lésions ou aux nuisances, qui reposent sur la distinction entre le propre et l&#8217;étranger. Tandis que l&#8217;immunité biologique s&#8217;applique au niveau des organismes individuels, les deux systèmes immunitaires sociaux portent sur les dimensions supra-organismiques, autrement dit coopératives, transactionnelles, conviviales de l&#8217;existence humaine : le système solidaire garantit la sécurité du droit et la protection de l&#8217;existence ; le système symbolique assure la sécurité de la vision du monde, la compensation de la certitude de la mort et la perpétuation transgénérationnelle des normes.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">A ce niveau aussi, la définition est valable selon laquelle la «vie» est la phase de réussite d&#8217;un système immunitaire. Tout comme les systèmes immunitaires biologiques, les systèmes solidaire et symbolique peuvent connaître des phases de faiblesse, voire de quasi-échec. L&#8217;homme se perçoit et perçoit alors le monde dans la précarité de la conscience des valeurs et dans l&#8217;incertitude quant à la possibilité de solliciter nos solidarités. Leur effondrement total est synonyme de mort collective. La caractéristique marquante de ces systèmes est qu&#8217;ils ne définissent pas ce qui leur est propre à l&#8217;horizon de l&#8217;égoïsme organismique, mais se mettent au service d&#8217;une conception de soi-même qui est ethnique ou multiethnique, institutionnelle et intergénérationnelle. Donc les amorces d&#8217;évolution vers un altruisme animal, qui se manifestent dans les dispositions naturelles à la reproduction et au soin de la progéniture, se prolongent à l&#8217;échelon humain en altruisme culturel. La rationalité de cette évolution réside dans le formatage plus large du soi : ce qui paraît altruiste à l&#8217;échelle de l&#8217;individu, est égoïsme à celle de la culture. Dans la mesure où les individus apprennent à intervenir comme agents de leurs culture locale, ils servent la définition élargie de ce qui leur est propre, pourvu qu&#8217;ils acceptent de renoncer à certains aspects d&#8217;une définition plus étroite.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Solidarité. La situation actuelle du monde se caractérise par le fait qu&#8217;elle n&#8217;offre pas de structure de co-immunité aux membres de la «société universelle». Aux niveaux les plus élevés, la solidarité est encore un mot creux. La raison en est évidente : les entités solidaires co-immunitaires efficaces sont, comme jadis, familiales, tribales, nationales, impériales (multiethniques) ; plus récemment, elles s&#8217;inscrivent aussi dans des alliances régionales stratégiques, et fonctionnent suivant les schémas respectifs de la distinction entre le propre et l&#8217;étranger.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Toute histoire est l&#8217;histoire de luttes entre systèmes immunitaires. Elle est identique à l&#8217;histoire du protectionnisme et de l&#8217;ouverture à l&#8217;extérieur. Elle couvre toute la période de l&#8217;histoire humaine où les victoires propres ne pouvaient se payer que par la défaite d&#8217;autrui. C&#8217;est le saint égoïsme des nations et des entreprises qui la dominent. L&#8217;histoire du soi conçu de façon trop étriquée et de l&#8217;étranger trop maltraité touche à sa fin, dès l&#8217;instant où voit le jour une structure co-immunitaire planétaire qui intègre respectueusement les différentes cultures, les intérêts particuliers et les solidarités locales.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L&#8217;humanité devient un concept politique. Même si le communisme n&#8217;était d&#8217;emblée qu&#8217;un conglomérat d&#8217;idées fausses, il avait une part raisonnable : l&#8217;idée &#8211; que certaines valeurs vitales ne peuvent se réaliser qu&#8217;en commun &#8211; devra tôt ou tard s&#8217;imposer à nouveau. Elle pousse vers une macrostructure d&#8217;immunisations planétaires : le co-immunisme. Une structure de ce type est une civilisation. Les règles de son ordre sont à écrire aujourd&#8217;hui ou jamais.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">(1) Du grec metanoïa, changement de sentiment, repentir (ndt).</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Peter Sloterdijk,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Tu dois changer ta vie</span></em></strong>, 2011 pour l&#8217;édition française (ed. Suhrkamp)</p>
<p style="text-align: right;">
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/changer-sa-vie-un-projet-en-forme-de-civilisation/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Enchainements</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/enchainements/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/enchainements/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 25 Jan 2011 13:20:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1775</guid>
		<description><![CDATA[
Gros tunnel hitchcockien dans ces pages ces jours ci. Si cela correspond à un goût du rédacteur, il y a aussi derrière cete monomanie passagère un intérêt qui va au-delà de la simple cinéphilie (ou, au contraire, un intérêt qui est peut être, précisément, cinéphilique, mais dans un sens très restreint par rapport au sens [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Gros tunnel hitchcockien dans ces pages ces jours ci. Si cela correspond à un goût du rédacteur, il y a aussi derrière cete monomanie passagère un intérêt qui va au-delà de la simple cinéphilie (ou, au contraire, un intérêt qui est peut être, précisément, cinéphilique, mais dans un sens très restreint par rapport au <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/dg7adnex.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1776" title="dg7adnex" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/dg7adnex.jpg" alt="" width="372" height="495" /></a>sens usuel de ce mot) : Hitchcock fait partie de ces artistes qui éduquent le regard, qui apprennent au spectateur à voir, ou mieux encore, de ceux qui permettent de comprendre ce que &laquo;&nbsp;voir&nbsp;&raquo; veut dire. Dès lors, creuser Hitchcock et ses films fondamentaux, c&#8217;est parvenir à saisir quelque chose d&#8217;essentiel dans le rapport que nous entretenons avec le monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les nombreuses occasions offertes, ces temps ci, de revoir ses oeuvres, il faut signaler la projection de l&#8217;intégralité des films d&#8217;Hitchcock, à la cinémathèque, du 5 janvier au 28 février 2011. Cette rétrospective s&#8217;accompagne d&#8217;un cycle de conférences qui aborde cette oeuvre sous de multiples angles, dont, par exemple, la part la plus méconnue, sa production pour la télévision. <a href="http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/fiche-cycle/alfred-hitchcock,308.html" target="_blank">Site de la rétrospective Hitchcock à la cinémathèque</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le net, signalons deux dossiers parmi tant d&#8217;autres, le premier sur le site des inrockuptibles, qui donne aussi quelques pistes de lecture pour saisir les multiples aspects de cette oeuvre : <a href="http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/t/58228/date/2011-01-23/article/on-a-toujours-quelque-chose-a-dire-sur-alfred-hitchcock/" target="_blank">Site des inrocks, à la page consacrée à Hitchcock</a></p>
<p style="text-align: justify;">Signalons aussi un dossier du même genre sur le site de télérama, synthétisant l&#8217;oeuvre en 6 grands points permettant d&#8217;en dresser une vue panoramique : <span style="text-decoration: underline;"><span style="color: #0000ff;"><a href="http://www.telerama.fr/cinema/hitchcock-en-6-lecons,64727.php" target="_blank">Hitchcock en 6 leçons</a></span></span><span style="text-decoration: underline;"><span style="color: #0000ff;">.</span></span></p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, pour ceux qui voudraient faire l&#8217;expérience sans louer, emprunter ou acheter ces films, la <a href="http://tcmcinema.fr/films/fiche/psychose-24944" target="_blank">chaine TCM </a>propose, le 3 Février, une soirée au cours de laquelle seront diffusés, l&#8217;un après l&#8217;autre, les deux films portant pour titre &laquo;&nbsp;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psycho</span></em></strong>&laquo;&nbsp;. Le premier d&#8217;Hitchcock (1960) et son remake par Gus Van Sant (1998). Voir les deux à la suite permet de se libérer de la narration pour se laisser faire, la deuxième fois, par les flux d&#8217;image. Gus van Sant respecte à la lettre la partition hitchcockienne, jusque dans les détails techniques que le maître n&#8217;avait pas pu lui même mettre en oeuvre (le long travelling d&#8217;ouverture, qui nécessitait des techniques inexistantes en 1960).</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin le dispositif Collégiens, Lycéens et Apprentis au cinéma a déjà eu l&#8217;occasion de proposer aux chanceux élèves qui bénéficient de cette proposition, Fenêtre sur cour. Il se trouve que le Centre national du Cinéma publie, pour accompagner ces séances destinées à former de véritables cinéphiles, des brochures qui constituent des brochures très pertinentes, riches en information, propices à forger ses premières armes en matière d&#8217;analyse cinématographique. L&#8217;une d&#8217;elle est donc consacrée à Fenêtre sur cour, on y accède via ce lien : <a href="http://www.cnc.fr/CNC_GALLERY_CONTENT/DOCUMENTS/ecole_college_lyceens/dossiers/college/20101223/Fenetre_sur_cour.pdf" target="_blank">Dossier du CNC à propos de Fenêtre sur cour</a>. </p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/enchainements/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Image – Action</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/image-action/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/image-action/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 25 Jan 2011 09:05:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Deleuze]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1773</guid>
		<description><![CDATA[
Pour permettre de, peut être, digérer les pages de Deleuze proposées dans un précédent article, voici une conférence donnée dans la cadre des cycles proposés par le forum des images. Jean-Baptiste Thoret, critique cinéphile et auteurs de quelques ouvrages vraiment intéressants sur le 7ème art y propose une lecture de Deleuze, c&#8217;est à dire un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Pour permettre de, peut être, digérer les pages de Deleuze proposées dans un précédent article, voici une conférence donnée dans la cadre des cycles proposés par le forum des images. Jean-Baptiste Thoret, critique cinéphile et auteurs de quelques ouvrages vraiment intéressants sur le 7ème art y propose une lecture de Deleuze, c&#8217;est à dire un accompagnement à sa lecture. D&#8217;une manière très rassurante, reconnaissant comme normal de ne pas tout saisir, rappelant que l&#8217;assimilation des concepts deleuziens peut réclamer du temps, il prend le texte de Deleuze et, souvent accepte de réduire son propos à sa simple lecture. Mais, peut être est ce de l&#8217;avoir déjà cotoyé, mais il me semble que cette lecture est souvent éclairante. Surtout, elle est vivante, et c&#8217;est un des meilleurs hommages qu&#8217;on puisse rendre à la pensée de Deleuze.</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, si cette conférence m&#8217;intéresse ici, c&#8217;est qu&#8217;elle vient compléter ce petit cycle d&#8217;articles sur Hitchcock en général, et sur <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> en particulier. Thoret est spécialiste du cinéma hollywoodien, et il est évidemment très intéressant de se confronter à ce que la pensée deleuzienne permet de saisir dans cette logique de production d&#8217;images en mouvement. La confrontation au texte publié deux articles plus tôt peut permettre de mieux suivre, même si Thoret s&#8217;intéresse à des passages plus vastes, dans les deux volumes que Deleuze consacra au cinéma :</p>
<p style="text-align: justify;">
<iframe frameborder="0" width="320" height="256" src="http://www.dailymotion.com/embed/video/xaxwl7?width=320&#038;theme=eggplant&#038;foreground=%23CFCFCF&#038;highlight=%23834596&#038;background=%23000000&#038;additionalInfos=1&#038;hideInfos=1&#038;start=&#038;animatedTitle=&#038;iframe=1&#038;autoPlay=0"></iframe></p>
<p>Précisons pour ceux qui veulent aller directement à Hitchcock que c&#8217;est aux alentours de la première heure de conférence qu&#8217;il aborde <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, en tissant un parallèle avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Taxi Driver</span></em></strong> (Scorcese, 1976), et <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Carrie</span></em></strong> (de Palma, 1976). Autant de pistes que je n&#8217;avais absolument pas imaginées avant d&#8217;avoir regardé cette conférence, mais qui montrent qu&#8217;une pensée construite, analysant méthodiquement son objet, permet de mieux regarder les choses. Ce ne sont que deux des références multiples que propose Thoret dans le flot du cinéma américain, il manque de temps pour montrer les extraits qu&#8217;il avait prévus (accrochez-vous, d&#8217;ailleurs, pour la fin de cette conférence, menée tambour battant, dans un débit parfois difficile à suivre), mais cette conférence fixe un beau programme cinéphile pour ceux qui ont envie de s&#8217;offrir une croisière dans l&#8217;océan des images-mouvement, et une ascension sur les édifices de l&#8217;image-action.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/image-action/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>La certitude est elle le signe d&#8217;une pensée morte ?</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/la-certitude-est-elle-le-signe-dune-pensee-morte/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/la-certitude-est-elle-le-signe-dune-pensee-morte/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 24 Jan 2011 16:25:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1770</guid>
		<description><![CDATA[
Alors que je planche sur des copies qui s&#8217;affrontent toutes à ce sujet, passe dans la bande originale de l&#8217;après midi ce titre de Rocé, qui laisse l&#8217;étrange impression d&#8217;avoir été écrit comme une réponse à la question posée.

Ce n&#8217;est pas que le titre soit particulièrement génial, ce n&#8217;est pas ce qu&#8217;on attend de la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Alors que je planche sur des copies qui s&#8217;affrontent toutes à ce sujet, passe dans la bande originale de l&#8217;après midi ce titre de Rocé, qui laisse l&#8217;étrange impression d&#8217;avoir été écrit comme une réponse à la question posée.</span></p>
<p style="text-align: justify;">
Ce n&#8217;est pas que le titre soit particulièrement génial, ce n&#8217;est pas ce qu&#8217;on attend de la musique &laquo;&nbsp;pop&nbsp;&raquo;. C&#8217;est juste qu&#8217;il accompagne bien la réflexion, qu&#8217;il en émane en partie, et qu&#8217;il est capable de la susciter un petit peu. Ne confondant pas Fluide fleuve, on trouverait  presque ce titre malin un peu trop court, ce qui constitue une notable exception dans ce domaine musical.</span></p>
<p style="text-align: justify;">Maintenant, il n&#8217;est pas certain qu&#8217;un rap qui puisse être validé par un professeur porte en lui l&#8217;essence même du rap; et de fait, Rocé fait partie de ces rappeurs présentables, qui feraient aimer le rap à tout le monde si le rap n&#8217;était que cela, ce qu&#8217;il n&#8217;est justement pas. Néanmoins, il y a tellement de fausse provoc&#8217; dans le rap actuel, qu&#8217;un titre un peu consensuel a au moins l&#8217;avantage de ne pas se payer de mauvais mots. A la différence de pas mal d&#8217;autres, Rocé ne se la raconte pas. Il conte, et c&#8217;est déjà pas mal.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours est il qu&#8217;il a des questions pour les réponses, et que c&#8217;est bel et bien ainsi que débute la philosophie :</p>
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/R0Kvy_3GL04?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est extrait de l&#8217;album <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;Etre humain et le réverbère</span></em></strong> (2010), qui vaut le coup qu&#8217;on y jette une oreille. </p>
<p>Un jour, si tout le monde est sage, je passerai le titre de Casey sur la nécessité d&#8217;apprendre à écrire. C&#8217;est beaucoup moins correct, nettement plus saignant, mais ça correpond aussi au sentiment que peuvent donner certaines copies !</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/la-certitude-est-elle-le-signe-dune-pensee-morte/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>L’image mentale</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 24 Jan 2011 15:35:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Deleuze]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1755</guid>
		<description><![CDATA[
Parmi ceux qui auront vu chez Hitchcock davantage qu&#8217;un narrateur génial, Gilles Deleuze figure en bonne place. Grand amateur de cinéma, mais surtout analyste pointu de ce qui se passe à l&#8217;écran, les pages que Deleuze consacre au 7ème art sont à elle seules une confirmation de la pertinence de sa pensée. Là où ne [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Parmi ceux qui auront vu chez Hitchcock davantage qu&#8217;un narrateur génial, Gilles Deleuze figure en bonne place. Grand amateur de cinéma, mais surtout analyste pointu de ce qui se passe à l&#8217;écran, les pages que Deleuze consacre au 7ème art sont à elle seules une confirmation de la pertinence de sa pensée. Là où ne voyons que des images, Deleuze dresse, lui toute une typologie d&#8217;images, affect, percep, concept, action, et mentale chez Hitchcock, et ce afin de tracer comme une carte du territoire de la pensée, dont le cinéma serait un des satellites d&#8217;observation possibles.</p>
<p style="text-align: justify;">Les pages qui suivent ne sont pas simples. Mais Deleuze gagne beaucoup à être lu sans être compris. A vrai dire, un philosophe qu&#8217;on comprend du premier coup mérite qu&#8217;on s&#8217;en méfie. C&#8217;est un territoire de pensée qui nous est étranger, qu&#8217;on commence tout juste à explorer, dont toutes les ressources ne sont pas encore exploitées. Il est normal qu&#8217;on s&#8217;y sente un peu comme sur un terrain en friche. C&#8217;est juste que puisqu&#8217;on est soi même en pleine réflexion (sinon, à quoi bon lire de la philosophie ?), c&#8217;est notre propre pensée qui est en chantier, encore désordonnée. Ces textes réclament donc méditation. Je les livre tout en étant conscient de leur légère inaccessibilité. Qu&#8217;on ne s&#8217;inquiète donc pas pour sa propre santé mentale si on ne les comprend pas bien !</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;extrait qui suit est tiré de l&#8217;ouvrage de Deleuze intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Cinéma 1 &#8211; L&#8217;image-Mouvement</span></em></strong>, dernier chapitre : La crise de l&#8217;image-action :</p>

<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-266/' title='IM 266'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-266-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 266" title="IM 266" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-268/' title='IM 268'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-268-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 268" title="IM 268" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-270/' title='IM 270'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-270-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 270" title="IM 270" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-272/' title='IM 272'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-272-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 272" title="IM 272" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-274/' title='IM 274'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-274-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 274" title="IM 274" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-276/' title='IM 276'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-276-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 276" title="IM 276" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-278/' title='IM 278'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-278-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 278" title="IM 278" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-280/' title='IM 280'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-280-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 280" title="IM 280" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-282/' title='IM 282'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-282-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 282" title="IM 282" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-284/' title='IM 284'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-284-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 284" title="IM 284" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-286/' title='IM 286'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-286-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 286" title="IM 286" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-288/' title='IM 288'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-288-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 288" title="IM 288" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/im-290/' title='IM 290'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/01/IM-290-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="IM 290" title="IM 290" /></a>

]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/limage-mentale/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Introduction à la méthode d’Alfred Hitchcock, par Godard</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/introduction-a-la-methode-dalfred-hitchcock-par-godard/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/introduction-a-la-methode-dalfred-hitchcock-par-godard/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 24 Jan 2011 12:26:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1751</guid>
		<description><![CDATA[
Pièce à livrer au dossier, cet extrait d&#8217;Histoire(s) du Cinéma, de Jean-Luc Godard :
&#171;&#160;On a oublié pourquoi Joan Fontaine se penche au bord d&#8217;une falaise et qu&#8217;est ce que Joel Mc Crea s&#8217;en allait faire en Hollande. On a oublié à propos de quoi Montgomery Clift garde un silence éternel et pourquoi Janet Leigh s&#8217;arrête [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Pièce à livrer au dossier, cet extrait d&#8217;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Histoire(s) du Cinéma</span></em></strong>, de Jean-Luc Godard :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On a oublié pourquoi Joan Fontaine se penche au bord d&#8217;une falaise et qu&#8217;est ce que Joel Mc Crea s&#8217;en allait faire en Hollande. On a oublié à propos de quoi Montgomery Clift garde un silence éternel et pourquoi Janet Leigh s&#8217;arrête au Bates Motel et pourquoi Teresa Wright est encore amoureuse d&#8217;oncle Charlie. On a oublié de quoi Henry Fonda n&#8217;est pas entièrement coupable et pourquoi exactement le gouvernement américain engage Ingrid Bergman. Mais on se souvient d&#8217;un sac à main, mais on se souvient d&#8217;un autocar dans le désert mais, on se souvient d&#8217;un verre de lait, des ailes d&#8217;un moulin, d&#8217;une brosse à cheveux, mais on se souvient d&#8217;une rangée de bouteilles, d&#8217;une paire de lunettes, d&#8217;une partition de musique, d&#8217;une trousseau de clés parce qu&#8217;avec eux et à travers eux Alfred Hitchcock réussit là où échouèrent Alexandre, Jules César, Napoléon : prendre le contrôle de l&#8217;univers. Peut être que dix mille personnes n&#8217;ont pas oublié la pomme de Cézanne, mais c&#8217;est un milliard de spectateurs qui se souviendront du briquet de l&#8217;inconnu du Nord Express et si Alfred Hitchcock a été le seul poète maudit à rencontrer le succès, c&#8217;est parce qu&#8217;il a été le plus grand créateur de formes du vingtième siècle, et que ce sont les formes qui nous disent finalement ce qu&#8217;il y a au fond des choses. Or, qu&#8217;est ce que l&#8217;art, sinon ce par quoi les formes deviennent style, et qu&#8217;est-ce que le style sinon l&#8217;homme ? Alors, c&#8217;est une blonde sans soutien gorge filée par un détective qui a peur du vide qui nous apporterons la preuve que tout cela n&#8217;est que du cinéma, autrement dit l&#8217;enfance de l&#8217;art&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Jean-Luc Godard,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Histoire(s) du cinéma</span></em></strong> 4A (<em>Le Contrôle de l&#8217;Univers</em>), p. 76 sq</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques précisions au sujet de cet extrait. Tout d&#8217;abord, la ponctuation, en dehors de deux virgules, est absente du texte publié, je l&#8217;ai ajoutée ici, pour ne pas mimer la mise en page de l&#8217;ouvrage de Godard. Et si le livre, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Histoire(s) du cinéma</span></em></strong>, possède sa propre cohérence éditoriale, on se doit tout de même de préciser qu&#8217;il est une extrapolation de la monumentale<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Histoire(s) du cinéma</span></em></strong> que Godard a réalisée, en tant que film, aujourd&#8217;hui disponible (après bien des attentes) en dvd. J&#8217;en livre ici l&#8217;extrait correspondant, trouvé sur Youtube, même si la traduction en italien complique un peu la compréhension du premier passage. Inutile de dire que si un lecteur est touché par ces images, qu&#8217;elles ont le sentiment qu&#8217;elles lui parlent, alors il ne faut pas qu&#8217;il hésite : le cinéma sera son territoire.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/DP_jLBIFJAM?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Quant au propos que Godard tient sur les formes et le style, on peut le comprendre à la lumière de Malraux, qu&#8217;il a lu (même si un violent différend les opposa à propos de l&#8217;interdiction du film de Rivette, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Religieuse</span></em></strong> (1966), qui donna lieu à un courrier de Godard à Malraux qui vaut vraiment le déplacement). Le parallélisme est d&#8217;ailleurs évident, entre le projet de Godard (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Histoire(s) du cinéma</span></em></strong>, et celui de Malraux (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Musée imaginaire</span></em></strong>). Dans un cas comme dans l&#8217;autre, non seulement l&#8217;objet de la représentation (le sujet de l&#8217;oeuvre) est délaissé pour concentrer l&#8217;attention sur les formes, mais les oeuvres elles aussi sont écartées, matériellement, pour laisser place au style, c&#8217;est à dire à ce qui reste de l&#8217;oeuvre quand celle ci n&#8217;est plus là. D&#8217;où l&#8217;usage de la vidéo pour Godard, qui ne reprend des films que ce qui en reste quand on n&#8217;est plus dans une salle de cinéma, et le recours à la photographie des oeuvres pour Malraux. Chez Malraux, l&#8217;art n&#8217;est pas attaché à l&#8217;oeuvre elle même, mais à la manière dont on voit dans l&#8217;oeuvre au-delà d&#8217;elle même, par delà même l&#8217;intention de son auteur. La preuve, pour lui, réside dans le fait que la plupart de ceux que nous considérons comme artistes n&#8217;avaient eux même aucune conscience de l&#8217;être. &laquo;&nbsp;<em>Le <strong><span style="text-decoration: underline;">Christ</span></strong> De Giotto serait une oeuvre d&#8217;art pour Manet, mais <strong><span style="text-decoration: underline;">le Christ aux anges</span></strong> de Manet n&#8217;eut rien été pour Giotto</em>&nbsp;&raquo; (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Les voix du silence</span></em></strong>, 1950, P. 52). C&#8217;est qu&#8217;entre Giotto et Manet, l&#8217;art est devenu conscient de son acte, et qu&#8217;on a tout simplement appris à regarder au-delà des objets représentés pour voir l&#8217;oeuvre pour ce qu&#8217;elle est, une forme qui n&#8217;a plus d&#8217;autre fin qu&#8217;elle même. On comprend dès lors que Malraux soit celui qui glisse à Godard que &laquo;&nbsp;<em>l&#8217;art, c&#8217;est ce par quoi les formes deviennent style</em>&laquo;&nbsp;, puisqu&#8217;il est l&#8217;auteur de la formule. On trouve dans de nombreux textes de Malraux le développement de cette idée centrale. Par exemple :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Le monde est, en même temps que profusion de formes, profusion de signification ; mais il ne signifie rien, parce qu&#8217;il signifie tout. La vie est plus forte que l&#8217;homme en ce qu&#8217;elle est multiple, autonome, et chargée de ce qui est pour nous chaos et destin ; mais chacune des formes de la vie est plus faible que l&#8217;homme, parce qu&#8217;aucune forme vivante, par elle-même, ne signifie la vie. Que l&#8217;Egyptien antique se conçoive comme lié à la mort, ses traits et sa marche l&#8217;eussent moins montré que ne le montre sa statue. De quelque façon qu&#8217;un art représente les hommes, il exprime une civilisation comme elle se conçoit : il la fonde en signification, et c&#8217;est cette signification qui est plus forte que la multiplicité de vie. Car si le monde est plus fort que l&#8217;homme, la signification du monde est plus forte que le monde : le maçon qui construisait Notre-Dame échappait au sculpteur parce qu&#8217;il marchait et qu&#8217;il était vivant ; mais il était aussi plus faible : il était vivant, il n&#8217;était pas gothique (&#8230;)<br />
Tout style est la mise en forme des éléments du monde qui permettent d&#8217;orienter celui-ci vers une de ses parts essentielles.<br />
Depuis que la représentaiton ne nous aveugle plus, depuis que les millénaires ont remplacé les quelques siècles méditerranéens pendant lesquels sa poursuite joua un si grand rôle, nous commençons à deviner que la représentation est un moyen du style, non le style un moyen de représentation; que l&#8217;impressionnisme chinois et japonais vise, par le choix subtil de l&#8217;éphémère, à la suggestion de l&#8217;éternité dans laquelle l&#8217;homme se perd comme dans le brouillard qu&#8217;il contemple,alors que notre impressionnisme, par le choix de l&#8217;instant, vise à donner toute sa force à l&#8217;individu, et, n&#8217;est peut être qu&#8217;une ruse de la peinture pour libérer Renoir et susciter Matisse. Nous voyons l&#8217;art chrétien faire un seul buisson ardent de tous les bois morts qu&#8217;il touche : le Gandhara convertir au bouddhisme les visages antiques, comme Michel-Ange les convertit au Christ. Et tout artiste de génie &#8211; qu&#8217;il cherche la solitude comme Gauguin ou Cézanne l&#8217;apostolat comme Van Gogh, ou qu&#8217;il expose ses toiles sur un éventaire du Rialto comme le Tintoret adolescent &#8211; devient, à la manière de tout grand style, un transformateur de la signification du monde, qu&#8217;il conquiert en le réduisant à des formes comme le philosophe le réduit à des concepts, le physicien à des lois. Et qu&#8217;il conquiert d&#8217;abord non sur le monde même, mais sur une des dernières formes qu&#8217;il a prises pour lui entre les mains humaines&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">André Malraux &#8211; Psychologie de l&#8217;Art (1949)</p>
<p style="text-align: justify;">Dès lors, même si ça semble paradoxal au premier abord, l&#8217;oeuvre d&#8217;art n&#8217;a pas d&#8217;autre fin qu&#8217;elle même, mais l&#8217;enjeu de l&#8217;art est celui de la vie même. Ce n&#8217;est d&#8217;ailleurs un paradoxe que tant qu&#8217;on demeure enfermé dans l&#8217;illusion de la représentation. Derrière l&#8217;art, on devine le combat de l&#8217;homme avec le réel :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;L&#8217;art ne délivre pas l&#8217;homme de n&#8217;être qu&#8217;un accident de l&#8217;univers ; mais il est l&#8217;âme du passé au sens où chaque religion antique fut une âme du monde. Il assure pour ses sectateurs (partisan d&#8217;une secte), quand l&#8217;homme est né à la solitude, le lien profond qu&#8217;abandonnent les dieux qui s&#8217; éloignent. Si nous introduisons dans notre civilisation tant d&#8217;éléments ennemis, comment ne pas voir que notre avidité les fond en un passé devenu celui de sa plus profonde défense, séparé du vrai par sa nature même ?. Sous l&#8217;or battu des masques de Mycènes, là où l&#8217;on chercha la poussière de la beauté, battait de sa pulsation millénaire un pouvoir enfin réentendu jusqu&#8217;au fond du temps. A la petite plume de Klee, au bleu des raisins de Braque, répond du fond des empires le chuchotement des statues qui chantaient au lever du soleil. Toujours enrobé d&#8217;histoire, mais semblable à lui-même depuis Sumer jusqu&#8217;à l&#8217;école de Paris, l&#8217;acte créateur maintient au long des siècles une reconquête aussi vieille que l&#8217;homme. Une mosaïque byzantine et un Rubens, un Rembrandt et un Cézanne expriment des maîtrises distinctes, différemment chargées de ce qui fut maîtrisé ; mais elles s&#8217;unissent aux peintures magdaléniennes dans le langage immémorial de la conquête, non dans un syncrétisme* de ce qui fut conquis. La leçon des Bouddhas de Nara ou celle des Danses de Mort çivaïtes n&#8217;est pas une leçon de bouddhisme ou d&#8217;hindouïsme ; et le Musée Imaginaire est la suggestion d&#8217;un vaste possible projeté par le passé, la révélation de fragments perdus de l&#8217;obsédante plénitude humaine, unis dans la communauté de leur présence invaincue. Chacun des chefs-d&#8217;oeuvre est une purification du monde, mais leur leçon commune est celle de leur existence, et la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense déploiement, celle de l&#8217;art sur le destin de l&#8217;humanité.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L&#8217;art est un anti-destin. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">André Malraux &#8211; Les Voix du silence (1950)</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne détaille pas ici les artisites cités par Malraux. Les moteurs de recherche sont sur ce point vos amis. Mais il est presque intéressant de lire ces textes sans connaître les oeuvres auxquelles Malraux fait référence, car c&#8217;est comme observer un peuple qui parle dans une langue étrangère, sans savoir que chacun utilise en fait un dialecte local particulier. Les oeuvres dialoguent, bien que parlant des langues différentes. C&#8217;est là la justification des articles précédents, qui tentaient de considérer l&#8217;objet représenté dans l&#8217;oeuvre (un meurtre, un couple qui se déchire ou ne parvient pas à s&#8217;accorder, une enquête) comme anecdotique, apparence de surface. Ce n&#8217;est qu&#8217;en dépassant l&#8217;objet et sa représentation qu&#8217;on peut faire dialoguer les oeuvres ensemble, par delà les siècles. Or, comme les oeuvres sont ce qu&#8217;on retient des hommes, c&#8217;est aussi la seule façon de faire dialoguer l&#8217;humanité avec elle même, par delà les distances du temps, et les objets auxquels chacun s&#8217;attache.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/introduction-a-la-methode-dalfred-hitchcock-par-godard/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>A partir de Fenêtre sur cour, exploration du quartier</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 24 Jan 2011 09:35:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1742</guid>
		<description><![CDATA[
Le site Cinélycée a la bonne idée, pour les films au programme, de proposer une filmographie permettant de prolonger l’expérience cinématographique chez d’autres réalisateurs. A priori, bonne idée. Encore faudrait il que cela dépasse en pertinence les prescriptions automatiques d’Amazon, de la Fnac ou d’Allocine (ce dernier constituant parfois, sur ce point, une expérience carrément [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Le site Cinélycée a la bonne idée, pour les films au programme, de proposer une filmographie permettant de prolonger l’expérience cinématographique chez d’autres réalisateurs. A priori, bonne idée. Encore faudrait il que cela dépasse en pertinence les prescriptions automatiques d’Amazon, de la Fnac ou d’Allocine (ce dernier constituant parfois, sur ce point, une expérience carrément surréaliste).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Tout d&#8217;abord, des fausses pistes. On peut encore tomber dans les pièges d&#8217;Hitchcock.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cas précis qui nous occupe ces jours ci, le conseil donné par Cinélycée, pour compléter<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Fenêtre sur cour</span></em></strong> (<em>Rear Window</em>, 1954), d’Hitchcock, c’est <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Paranoïak</span></em></strong> (<em>Disturbia</em>, 2007 (et on félicite bien sûr le marketing français, qui nous a remplacé le titre anglais par un « Parano » habillé en anorak, qui colle sur le film qui n’avait pas vraiment besoin de ça un angle qui n’est pas le sien)), de J. B. Caruso (inutile d’aller fouiller sa filmographie, on y éprouve en gros ce que Pascal ressentait face à l’espace infini, la perspective de la foi en moins). Que Caruso se soit inspiré d’Hitchcock, on n’en doute pas une seconde. Mais si on veut voir là un conseil de cinéphile, alors on pourrait tout autant proposer le clip de Renan Luce pour sa chanson sur ses voisines.</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème de Paranoïak, c’est qu’il se comporte vis-à-vis de sa référence comme si un film se devait d’être mis à jour pour conserver une forme de pertinence. <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/affiche-Paranoiak-Disturbia-2006-2.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1744" title="affiche-Paranoiak-Disturbia-2006-2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/affiche-Paranoiak-Disturbia-2006-2.jpg" alt="" width="410" height="600" /></a>Ainsi, Caruso décalque t-il tous les aspects anecdotiques de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> dans l’Amérique pavillonnaire du début du vingt et unième siècle, trouvant pour chaque aspect de la situation hitchcockienne un équivalent contemporain. Le héros (Shia Labeouf, qui n&#8217;est sans doute pas pour rien dans les éloges lus sur Cinelycee à propos de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Paranoïak</span></em></strong>) n’a plus la jambe cassée, mais il purge une peine de liberté contrôlée, et porte un bracelet l’empêchant d’aller au-delà des limites de son jardin. Il ne vit pas en HLM, mais dans un pavillon depuis lequel il peut, avec ses potes, reluquer sa voisine dans sa chambre. On sent qu’on a échappé à un titre du genre « <em>Rear Window 2.0</em> » (un sponsoring Microsoft aurait été envisageable). On cherche en vain, en revanche, toute allusion à ce que le film d’Hitchcock a d’essentiel, c&#8217;est-à-dire toute la mise en perspective de la position même du réalisateur, tout le discours sur le cinéma, pour la part cinéphilique du film, et toutes les interrogations amères sur l’amour et les pulsions, pour la part d’étude psychologique qui le caractérise.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la même catégorie des réalisateurs qui se laissent berner par les anecdotiques <em>McGuffins</em> et <em>whodunit? </em>(deux des noms donnés par Hitchcock à ces éléments narratifs présents pour leurrer le spectateur, capter son attention sur l&#8217;inessentiel pendant que le film installe ses pièges, ses dispositifs, principe qui ressemble d&#8217;ailleurs fort à celui de l&#8217;hypnose), on citera aussi Jeff Bleckner qui, en 1995, proposait un téléfilm calqué sur le même scénario qu’Hitchcock, mais avec cette particularité de placer, dans le rôle principal un Christopher Reeve, ex-Superman, et post-accident de cheval, pour qui le personnage de paraplégique n’était évidemment pas un rôle de composition. Autant dire que l’argument de Bleckner était simultanément mince et gonflé, et que le seul moyen pour lui de s’en sortir aurait été d’affronter directement le voyeurisme malsain qui pouvait pousser les spectateurs à venir voir Reeve diminué tenir son propre rôle ; mais quand on produit pour la télé, on ne se heurte pas frontalement aux pulsions scopiques du spectateur, le téléfilm est donc simplement complaisant, et nauséeux malgré lui.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la base des analyses qu’on a ébauchées dans les précédents articles, on serait plutôt tenté de trouver une descendance beaucoup plus formelle à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, parce que si Hitchcock a semé quelque chose dans le cinéma, c’est bien par son aptitude à considérer lui-même les nœuds narratifs de ses films comme des prétextes dont il se débarrasse assez vite pour travailler, parfois très loin dans le détail, la structure du film, les formes qu’il génère, et les effets qu’il produit dans l’esprit du spectateur. Les successeurs seront donc ceux qui auront su mettre en place à leur tour des structures cinématographiques dans lesquelles le spectateur se piège lui-même par la simple démarche consistant à venir voir le film.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1 &#8211; Pulsion Scopique, voir, ne pas voir; (mourir; dormir; dormir, rêver peut-être. C&#8217;est là l&#8217;obstacle.)</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La question de l’image, voir, être vu, croire voir, Brian de Palma est sans doute un de ceux qui auront le mieux saisi qu’Hitchcock avait coulé les fondations d’un art nouveau. Si <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> s’ingénie à simuler une vision à sens unique alors qu’en réalité il multiplie les points de vue (parfois par pur jeu, d’ailleurs, en ce qui concerne l’hélicoptère par exemple), de Palma va dans ses propres films bâtir des structures dans lesquelles les images d’une même scène centrale vont se multiplier, faisant passer les personnages d’un côté à l’autre du dispositif d’observation, jouant lui aussi sur les pulsions, théoriquement vertueuses quand il s’agit de l’exercice de la volonté de savoir (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Snake Eyes</span></em></strong>, 1988, qui vaut le coup d’être vu ne serait ce que pour sa scène d’exposition en plan séquence virtuose au beau milieu d’un stade surchauffé par un combat de boxe, la multiplicité des points de vue sur ce centre de gravité du film étant annoncé par un Nicolas Cage saluant consécutivement une foule de personnes, certaines croisées physiquement dans le stade, d’autres contactées par les multiples téléphones portables avec lesquels il jongle. En quelques minutes, l’ubiquité, a priori difficile à mettre en scène sur un écran de cinéma, est là, sous nos yeux, et sans recourir à un quelconque montage ; et surtout, l’ensemble de ce qui va constituer le tissu du récit est déplié là, en un seul plan sur lequel la suite brodera en relief en ajoutant, couche après couche, des angles successifs), plus troubles quand il s’agit d’un voyeurisme apparemment plus névrotique (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Body Double</span></em></strong>, 1984, véritable hommage à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, un appartement beaucoup plus confortable, aux larges baies vitrées offrant une vue vraiment panoramique sur les logements alentours, laissant libre cours à la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/peepingtom.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1745" title="peepingtom" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/peepingtom.jpg" alt="" width="407" height="554" /></a>pulsion de voir, confrontée ici à la claustrophobie du héros, qui va croire saisir la jeune femme qu’il aime en l’observant, fantasme de capture du regard qui va s’achever, dans tous les sens du terme quand elle sera assassinée sous ses yeux. Les gènes de Fenêtre sur cour sont bien présents, mais on échappé à la consanguinité débilitante de Caruso et Blekner, ce qui permet à<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Body Double</span></em></strong> d’être aujourd’hui considéré comme un classique).<br />
Si on veut suivre la piste du voyeurisme, dispositif au centre duquel se trouve l’appartement de Jeff Jeffreries, il est difficile de passer à côté du film de Michael Powell, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Voyeur</span></em></strong>, plus connu sous son titre anglais, <em>Peeping Tom</em> (1960). Ici, c’est l’acte cinématographique qui tue, puisque la caméra est l’arme du crime. On perd un peu en subtilité (on passe directement à l’acte, on ne regarde plus les autres l’avoir peut-être fait) ce qu’on gagne en lisibilité. Le film est très efficace, place quelques enjeux nouveaux puisqu’on y voit les prémices de la téléréalité et la première évocation des snuffs movies. D’ailleurs, l’introduction de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sœurs de sang</span></em></strong> (<em>Sisters</em>, De Palma, 1973) rend hommage au film de Powell, en construisant sa scène d’ouverture autour d’une émission de télévision intitulée Peeping Tom. Moins connu qu’Hitchcock, moins profond aussi, il s’agit néanmoins, sur le traitement des thèmes abordés, d’un film qui se situe dans la ligne des descendants de celui qui, le premier, a réussi à mettre en scène le caractère ambigu de la relation entre le spectateur et ce qu’il regarde.</p>
<p style="text-align: justify;">On signalera, pour rester dans le domaine de la mise en scène des pulsions, que l&#8217;un des axes de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, son scepticisme profond envers l&#8217;amour (un des moteurs personnels d&#8217;Hitchcock peut trouver une suite dans le film de Lars Von Trier,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Breaking the Waves</span></em></strong> (1996). Bess, son héroïne, se heurte frontalement à l&#8217;impossibilité d&#8217;un amour simplement accompli, et découvre à ses dépens que même la sensualité, point central de sa relation amoureuse, peut réclamer une médiation lorsque l&#8217;un des deux, au sein du couple, est privé de ses sens et de sa capacité de mouvement. Le récit n&#8217;a que peu à voir avec celui d&#8217;Hitchcock (mais on va peu à peu le comprendre, en matière de filiaton cinématographique, peu importe), mais les mises en tension sont très proches : relation entre l&#8217;intérieur et l&#8217;extérieur, brouillage des limites habituelles entre l&#8217;intime et l&#8217;exposition de soi, la transformation par l&#8217;amour (si la transformation est une des raisons d&#8217;être de l&#8217;art, on comprend mieux pourquoi l&#8217;amour y est un motif récurent), la structuration même de l&#8217;oeuvre par cette puissance destructrice, puisque peu à peu, c&#8217;est le film lui même qui est mangé par la destruction passionnelle du couple, finalement, l&#8217;attachement du spectateur à l&#8217;oeuvre et tout autant mise à l&#8217;épreuve que l&#8217;amour mis en scène par le récit, et Lars von Trier introduit physiquement dans le spectateur cette forme d&#8217;amour dans laquelle il s&#8217;agira de payer de sa personne. C&#8217;est au sens propre ce que vivent Jeff et Lisa chez Hitchcock.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2 &#8211; Le voyeur, arroseur arrosé par le cinéma</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Regarder les autres sans être vu, caché dans le noir comme Jefferies croit pouvoir le faire, inaccessible au regard des autres, telle est la position particulière dans <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/benny.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1746" title="benny" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/benny.jpg" alt="" width="407" height="554" /></a>laquelle se trouve le spectateur au cinéma.Le comble de la mise en abyme du voyeurisme inhérent au fait même de tourner des films, certes, mais aussi d’aller les voir, on peut le voir jeté à la figure du spectateur dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Benny’s Vidéo</span></em></strong> (Michael Haneke, 1993), quand dans une scène qui se situe au milieu du film, alors que l’opportunité s’offre d’achever la torture infligée aux victimes, on s’adresse soudain directement au spectateur pour lui rappeler que le film ne peut pas se conclure aussi tôt, et qu’on est tout de même venu pour être témoin de ce qu’on va, dès lors, voir. Précisons que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Benny’s vidéo</span></em></strong> est un film éprouvant, et qu’il ne faut pas en attendre la complaisance envers la violence sur laquelle surfent des films tels que les séries <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Saw</span></em></strong> ou <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Hostel</span></em></strong>. Au contraire, il présente frontalement la violence, froidement, tellement méthodiquement que, lorsque une victime parvient à abattre l’un de ses tortionnaires, soulageant la conscience des spectateurs, le bourreau survivant rembobine le film pour revenir au moment où le récit tourne à son désavantage. Les victimes seront bel et bien sacrifiées, comme on l’a promis aux spectateurs avant qu’ils viennent, pour leur satisfaction. Du même réalisateur, on signalera aussi <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Caché</span></em></strong> (2006), qui installe, dans une violence moins frontale, plus sourde, un régime d’images qui relèvent aussi du registre du voyeurisme, mais reprenant les codes actuels des images de surveillance, des vies scrutées par les dispositifs d’information. Caché s’inspire, aussi, de David Lynch, mais on y reviendra plus tard.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3 &#8211; Le cinéma manipulateur du spectateur</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Si on considère que le principe central de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, c’est la mise en scène d’un regard qui n’est jamais réduit à la simple perception puisqu’il est étendu à ce que la pensée ajoute à la vue, au cinéma intérieur du spectateur, alors il faut qu’on cite celui qui aujourd’hui est sans doute le cinéaste qui s’adresse le plus aux neurones présents face à l’écran, Christopher Nolan. Il ne faut pas le classer dans la catégorie d’un cinéma intellectuel ou culturel, qui aurait pour objectif de poser des questions philosophiques (du moins, pas au sens scolaire du mot), politiques, sociales, morales ou même artistiques. Dans la tradition d’Hitchcock, Nolan invite avant tout au spectacle, et il suffit de se confronter à ses réalisations pour la franchise <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Batman</span></em></strong> pour s’en convaincre. Néanmoins, ceux qui ont vu<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Inception</span></em></strong> l’ont compris, s’ils ont saisi le message : pour Nolan, construire un film, c’est l’introduire directement, et le plus profondément possible, dans les tréfonds de la conscience du spectateur. D’ailleurs, dans l’ouvrage récemment publié, qui reprend de larges portions du scénario d&#8217;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Inception</span></em></strong>, et <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/following_poster.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1747" title="following_poster" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/following_poster.jpg" alt="" width="403" height="606" /></a>propose des schémas tracés de la main de Nolan lui-même, figurant la structure générale du récit (ce qui n’est pas un luxe), l’interview qui sert de préface permet au réalisateur d’affirmer qu’il regrette que le cinéma actuel n’ait pas suffisamment confiance en l’intelligence du spectateur pour bâtir des mises en scène qui en utiliseraient les ressources.<br />
Or, cette utilisation des ressources de pensée du spectateur constitue la méthode de Nolan, et ce depuis ces toutes premières productions. L’une des plus connues, c’est <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Memento</span></em></strong> (2000), qui jouait entièrement sur la contrainte provoquée par le film lui-même sur la mémoire du spectateur, le rendant pour ainsi dire aussi amnésique que le personnage principal, rappelant que si le cinéma est un art de l’image, c’est aussi un art du temps. Et ce faisant, Nolan s’inscrivait en véritable héritier d’Hitchcock, c&#8217;est-à-dire davantage qu’un simple rentier, en investissant le patrimoine dans une nouvelle dimension, le temps, mettant en évidence que voir, c’est nécessairement se souvenir. Au passage, on remarquera à quel point ces expérimentations sur la manipulation du temps ont donné leurs fruits dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Inception</span></em></strong>. Et les clins d’œil à Hitchcock y sont nombreux, sans pour autant le singer.<br />
Le chainon manquant, le film qui combine l’obsession voyeuriste et les techniques de reconstitution mentale du film par le spectateur, selon les indications que le film donne à la manière d’une partition, ou plutôt d’un programme, c’est de nouveau chez Nolan qu’on le trouve. Avant même de réaliser <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Memento</span></em></strong>, il avait en effet monté une autre petite mécanique de précision avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Following</span></em></strong> (<em>Le suiveur</em>, 1999 (le film est plus connu sous son titre anglais)). Déjà, on rencontrait les principes de déconstruction chers à Nolan : le film est monté totalement dans le désordre (là où <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Memento</span></em></strong> présentait un ordre, simplement inverse), laissant le spectateur se débrouiller avec les indices dispersés, le contraignant à se faire son propre film, et à fréquemment revenir sur ses hypothèses, se rendant compte, au fur et à mesure que le film se déploie dans toutes les directions, qu’on joue avec lui au moins autant qu’on joue avec le personnage principal. Et comme dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, c’est la pulsion de voir qui est au centre du scenario, puisque celui-ci tourne autour de l’occupation quotidienne de son héros : suivre des gens dans la rue, des journées entières, afin d’entrer anonymement dans leur intimité. Et comme chez Hitchcock, le procédé se retourne, aussi bien contre le héros que contre le spectateur.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>4 &#8211; Arts plastiques</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On l’a vu, les reprises de Fenêtre sur cour laissent à désirer, quand elles croient pouvoir se contenter de réactualiser ses aspects anecdotiques. Une exception, cependant, doit être signalée : Pierre Huyghe, artiste plasticien français, a entrepris de tourner à son tour un film qui respecte à la lettre le découpage, les plans, les angles, en somme le script, du film d’Hitchcock. A la manière dont Gus Van Sant a repris quasiment à l’identique <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psychose </span></em></strong>(<em>Psycho</em>, Hitchcock, 1960) dans son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psycho</span></em></strong> (1998), Pierre Huyghe considère <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> comme une œuvre de plasticien, comme on pourrait le faire avec les films d’Andy Warhol par exemple, même si ici, c’est plus intéressant, précisément parce que c’est moins évident. Le film de Pierre Huyghe s’intitule <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Remake</span></em></strong> (1994), et c’est précisément ce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/psycho_ver2.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1748" title="psycho_ver2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/psycho_ver2.jpg" alt="" width="401" height="580" /></a>qu’il est : la réactivation d’un dispositif, qui permet de regarder de nouveau, hors du rapport aux stars Stewart et Kelly, des inconnus comme le sont, pour Jeff, ses voisins d’en face, réaliser leur petit scenario devant nous, et interpeller de nouveau notre tendance au voyeurisme. Non diffusé au cinéma, ce long métrage trouve davantage sa place dans les expositions d&#8217;art contemporain, même s&#8217;il prend bel et bien la forme d&#8217;un film. A ce titre, et même si la démarche peut sembler proche de celle de Gus Van Sant, elle se détache du 7ème art pour dépasser le simple propos cinématographique. Pour autant, si on creuse un peu cette question, on constate que les raisons pour lesquelles on imagine peu <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Remake</span></em></strong> diffusé au cinéma, c&#8217;est que ce film perd tout caractère spectaculaire, alors que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> joue à plein de cet aspect, et que la reprise de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psycho</span></em></strong> par Gus van Sant respecte cette forme populaire. Pour autant, ceux qui auront lu les <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Notes sur le cinématographe</span></em></strong> de Bresson, auront peut être saisi que Huyghe, en rompant avec la tradition du cinéma spectacle, s&#8217;approche peut être d&#8217;une définition plus pure du cinéma, cette fameuse &laquo;&nbsp;cinématographie&nbsp;&raquo; théorisée par Bresson.<br />
On ne résiste pas à signaler, dans ce cadre, deux autres références. Si Psychose a eu les honneurs d&#8217;un nouveau tournage, il fait aussi l&#8217;objet d&#8217;expérimentations intéressantes dans l&#8217;art contemporain. Ainsi, en 1993, l&#8217;artiste américain Douglas Gordon proposait il au public une installation consistant en une pièce noire au centre de laquelle était projeté Psychose, sans le son, et ralenti de telle manière que la projection dure exactement vingt-quatre heures. Intitulée 24h Psycho, l&#8217;oeuvre dilate le mouvement des images de sorte qu&#8217;elles deviennent purement graphiques. On le voit, le dialogue entre Hitchcock et l&#8217;art contemporain continue, sans doute parce qu&#8217;Hitchcock est, au vingtième siècle, un des plus grands créateur de formes, par conséquent un de ceux qui auront sculpté l&#8217;esprit de la manière la plus efficace. Si l&#8217;art n&#8217;est qu&#8217;une question de forme (se retourner vers Platon pour boire à sa source ce courant de pensée qui le conçoit ainsi), alors il est naturel que les artistes paient régulièrement leur dette au cinéaste (pour creuser cela, on conseillera  <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Hitchcock et l&#8217;art, coïncidences fatales</span></em></strong>, sous la direction de Dominique Païni et Guy Cogeval, 2000). Si certains désirent se confronter à une reprise de l&#8217;oeuvre de Douglas Gordon (le fil d&#8217;Ariane n&#8217;en finit plus de se dérouler dans les méandres de l&#8217;art contemporain), on conseillera très vivement la lecture de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Point Omega</span></em></strong>, le dernier roman de Don Delillo (2010). Sa scène d&#8217;ouverture se déroule précisément devant le <strong><em><span style="text-decoration: underline;">24h Psycho</span></em></strong> de Gordon, et offre une pénétrante méditation sur les formes hitchcockienne. Accessoirement, c&#8217;est aussi l&#8217;occasion de mettre un pied dans la littérature américaine contemporaine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>5 &#8211; Intérieur/Extérieur</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On l&#8217;a déjà évoqué dans les articles précédents, on peut aussi discerner dans les motifs de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> certains des motifs qui marqueront l&#8217;oeuvre peut être maîtresse d&#8217;Hitchcock, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sueurs froides</span></em></strong> (<em>Vertigo</em>, 1958). On le rappelle ici brièvement, si l&#8217;histoire est assez différente, le motif de la femme double, que l&#8217;amour <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/lost_highway_ver4.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1749" title="lost_highway_ver4" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/lost_highway_ver4.jpg" alt="" width="404" height="659" /></a>transforme en son négatif est le moteur même de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Vertigo</span></em></strong>, son vortex (si certains veulent mieux saisir en quoi une oeuvre de narration tourne autour d&#8217;un axe, qu&#8217;ils lisent <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Villa Vortex</span></em></strong>, de Maurice G. Dantec (2003), ils seront édifiés). Or c&#8217;est déjà le sous texte de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, son mouvement originel, mis en place dès la scène d&#8217;ouverture.  On voit ici à quel point cette question récurente chez Hitchcock, de l&#8217;impossibilité de l&#8217;amour, est peu à peu transformée en véritable forme abstraite, qui vient plier les récits à sa loi, quite à les rendre de plus en plus détachés de l&#8217;expérience sensible. Autant le dire très simplement : se confronter à cette filmographie, c&#8217;est éprouver en acte l&#8217;élévation de l&#8217;esprit de l&#8217;expérience sensible vers les Idées, telle que Platon la décrit dans les dernières pages du <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Banquet</span></em></strong>. Et sans doute l&#8217;expérience est elle d&#8217;autant plus efficace qu&#8217;à aucun moment Hitchcock n&#8217;en propose l&#8217;illustration, sans doute est ce d&#8217;ailleurs tout à fait étranger à ses intentions. De manière inespérée, son cinéma, c&#8217;est de la pensée transformée en acte, à en effrayer le philosophe lui même, tant on a l&#8217;impression qu&#8217;on pourrait fort bien se passer de ses service pour élever l&#8217;esprit. Eprouver les films d&#8217;Hitchcock, c&#8217;est alors faire une expérience paradoxale qui consiste à s&#8217;appuyer sur les sens pour mieux les dépasser.<br />
On signalera que la structure scindée de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sueurs Froides</span></em></strong> trouve un écho dans le film le plus impressionnant de David Lynch, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lost Highway</span></em></strong> (1997). Oeuvre schizophrène, récit coupé en deux à la hâche, qui perd une bonne partie de son audience à mi-chemin, scenario qui retourne son propre récit, ses personnages et les spectateurs comme une chaussette, laissant tout le monde sens dessus dessous sans fournir une quelconque explication, Lost Highway est peut être la forme terminale, achevée, des ébauches mises en place par Hitchcock. Peut être le film de Lynch n&#8217;aurait il pu exister sans les travaux préparatoires entamés avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>. Sans doute, surtout, ne pourrait il pas être vu, les spectateurs ayant dû être formés par cette descendance d&#8217;oeuvres qui, peu à peu, ont joué des structures de la perception pour les remodeler, les former, les éduquer en somme.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion</p>
<p style="text-align: justify;">On l&#8217;aura compris, tenter de former une filmographie à partir d&#8217;une oeuvre, particulièrement quand il s&#8217;agit d&#8217;Hitchcock, ne peut se réduire à trouver d&#8217;autres films qui développeraient avec plus ou moins de clins d&#8217;oeil, des thèmes ou des situations déjà explorées par ce maître. Les meilleurs disciples sont ceux qui trahissent l&#8217;apparence pour libérer l&#8217;essentiel. Cet exercice en dit finalement long sur l&#8217;art lui même, dans la mesure où aucune oeuvre, qu&#8217;elle soit cinématographique, littéraire, musicale, ne peut être réduite à ce qui constitue son récit. Le récit est l&#8217;informe de l&#8217;oeuvre (le trouble venant de ce que, aux yeux, du spectateur, c&#8217;est néanmoins justement ce qui l&#8217;informe), or tout ce qui importe en art, c&#8217;est ce qui donne une forme à l&#8217;informe; les structures, l&#8217;architecture, les formes englobantes, les motifs, les mises en réseau. Un amateur de cinéma, peu à peu, n&#8217;est plus quelqu&#8217;un qui aime les belles histoires, ou les histoires horribles, mais tout simplement quelqu&#8217;un qui apprécie des formes qui ont pour matière le mouvement et le temps. Et si Hitchcock a une importance dans l&#8217;histoire de l&#8217;art, c&#8217;est parce qu&#8217;au-delà même de l&#8217;apparence de ses oeuvres, il est un de ceux qui auront, le mieux, su jouer de ces dimensions nouvelles de la représentation, et de notre expérience.</p>
<p style="text-align: justify;">
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>D&#8217;où vient cette idée que la vie est faite de morceaux ?</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/dou-vient-cette-idee-que-la-vie-est-faite-de-morceaux/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/dou-vient-cette-idee-que-la-vie-est-faite-de-morceaux/#comments</comments>
		<pubDate>Fri, 21 Jan 2011 23:52:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1735</guid>
		<description><![CDATA[
Précision à propos du titre de l&#8217;article précédent :
&#171;&#160;La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas&#160;&#187; est tout d&#8217;abord une réplique tirée d&#8217;un film de Truffaut intitulé les deux anglaises et le continent, lui même adapté du roman du même nom, écrit par Henri-Pierre Roché.
Entre temps, cette réplique a constitué le motif [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Précision à propos du titre de l&#8217;article précédent :</p>
<p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas&nbsp;&raquo; est tout d&#8217;abord une réplique tirée d&#8217;un film de Truffaut intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">les deux anglaises et le continent</span></em></strong>, lui même adapté du roman du même nom, écrit par Henri-Pierre Roché.</p>
<p style="text-align: justify;">Entre temps, cette réplique a constitué le motif d&#8217;un sample, utilisé dans les années 90 par un chanteur suisse, Jean Bart, comme leitmotiv d&#8217;une chanson qui fonctionne comme une ritournelle : <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Modern Style</span></em></strong>. L&#8217;usage de cette réplique montée en boucle est suffisamment entêtante pour que ce propos un peu énigmatique puisse accompagner durablement celui qui l&#8217;a entendu ne serait ce qu&#8217;une fois (pour donner une comparaison actuelle, ça fait penser au titre Un Disque rayé, de C.Sen).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la récréation, on peut proposer la ritournelle, puisqu&#8217;on en a détourné le titre :</p>
<p style="text-align: justify;"><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="480" height="360" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/x6i9we_modern-style_creation?additionalInfos=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="480" height="360" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/x6i9we_modern-style_creation?additionalInfos=0" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true"></embed></object><br />
<strong><a href="http://www.dailymotion.com/video/x6i9we_modern-style_creation">Modern style</a></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour compléter cet intermède musicale, dont je sais par avance qu&#8217;il plaira à certains des lecteurs (aussi bien ceux qui m&#8217;ont fait redécouvrir ce titre que ceux à qui j&#8217;en ai parlé en salle des profs le jour où, précisément, cette boucle me trottait involontairement dans la tête), on précisera qu&#8217;il existe une version de cette chanson reprise par Françoise Hardy et Alain Delon, mais il ne semble pas tout à fait indispensable de s&#8217;y confronter.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/dou-vient-cette-idee-que-la-vie-est-faite-de-morceaux/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/la-vie-est-faite-de-morceaux-qui-ne-se-joignent-pas/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/la-vie-est-faite-de-morceaux-qui-ne-se-joignent-pas/#comments</comments>
		<pubDate>Fri, 21 Jan 2011 23:15:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1722</guid>
		<description><![CDATA[
Fenêtre sur cour, ça pourrait commencer comme un film d&#8217;Aménabar.
&#171;&#160;Ouvre les yeux.&#160;&#187;
Trois rideaux s’ouvrent sur une cour, sur laquelle donnent trente et un appartements. Tant qu’ils ne sont qu’une toile de fond, ce sont des anonymes indifférents qu’on aperçoit derrière leurs fenêtres. Mais dès que le regard traverse la fenêtre pour s&#8217;intéresser précisément aux scènes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Fenêtre sur cour, ça pourrait commencer comme un film d&#8217;Aménabar.</p>
<p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;Ouvre les yeux.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">Trois rideaux s’ouvrent sur une cour, sur laquelle donnent trente et un appartements. Tant qu’ils ne sont qu’une toile de fond, ce sont des anonymes indifférents qu’on aperçoit derrière leurs fenêtres. Mais dès que le regard traverse la fenêtre pour s&#8217;intéresser précisément aux scènes qui s&#8217;y jouent , ce sont des situations beaucoup plus identifiables qui se donnent à voir, partageant toutes un caractère commun : l’intimité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Elements of crime</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Une jeune femme aperçue se brossant les cheveux, dans ce qui doit être une salle d’eau. Un homme en pyjama qui se rase derrière une immense verrière, un couple qui dort sur un matelas posé sur un minuscule balcon, devant tout le monde, de nouveau la jeune femme qui maintenant apparait presque nue, de dos, et adopte <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/dyn002_original_430_360_pjpeg_2553489_2e2dfac608a43c806951e441f8d3233b.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1727" title="dyn002_original_430_360_pjpeg_2553489_2e2dfac608a43c806951e441f8d3233b" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/dyn002_original_430_360_pjpeg_2553489_2e2dfac608a43c806951e441f8d3233b.jpg" alt="" width="430" height="360" /></a>des postures innocemment suggestives, avant de s’habiller un peu plus, et entamer une chorégraphie à domicile. C’est le matin, et bien qu’on n’entre dans aucun des appartements donnant sur cette cour, ce qui s’y passe se donne à voir, comme si on y était. La seule pièce à l’intérieur de laquelle la caméra va se glisser en reculant, c’est celle depuis laquelle on observe ce petit monde. Et si à l’extérieur le monde s’éveille, à l’intérieur, on dort encore. C’est le seul personnage qui, à ce moment précis du film, pourrait être l’objet du regard des autres, et ne regarde encore personne. Cependant, les seuls à véritablement regarder Jeff Jefferies, dans un double mouvement de recul qui semble beguayer comme son propre nom, sont plus absents encore, puisque ce sont les spectateurs du film qui vont, en à peine une moitié de minute effectuer un panoramique sur sa vie entière, à travers une série d’indices qui seront comme autant de focalisations sur des aspects précis de sa vie ; un roman photo en somme : un visage en sueur (un thermomètre sera l’indice permettant de comprendre qu’on est en pleine canicule),une jambe platrée sur laquelle une main amie a laissé une dédicace en forme d’épitaphe (en forme de résolution du film, aussi, si on fait abstraction de la mention du nom de la victime « Here lie the broken bone », c’est exactement ce qu’on pourra se dire une fois sortis de l’appartement de Jeff, sur le sol de la cour, à la fin du film, Hitchcock signant une fois encore le fait que l’intrigue policière n’est qu’un prétexte, et que l’essentiel est ailleurs), un appareil photo détruit, et des photos affichées sur le mur. La première, tout particulièrement spectaculaire, peut être regardée comme la capture sur pellicule de l’instant précédent la destruction de l’appareil, et de la jambe du photographe. Les photos qui suivent sont autant de flashbacks plus lointains, témoignages d’instants disjoints que le spectateur est en charge de reconstituer dans un récit d’ensemble, bien que tous les éléments ne lui soient pas donnés pour mener cette tâche à bien. Les éléments mis à disposition sont la photographie d’une explosion, sans doute un accident de la route, et des scènes de guerre, dont une prise de vue de l’explosion d’une bombe atomique. Non pas affichée au mur, mais encadrée et posée sur une table, le portrait d’une jeune femme, mais en négatif, portrait qu’on retrouve juste à côté, dans sa version positive cette fois-ci, reproduit en couverture d’un magazine.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/ZTl7i1I_fFE?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bien que parcellaires, ces éléments suffisent à former une vie et à caractériser un personnage : sans que rien ne nous ait été dit, nous savons désormais que Jeff Jefferies est photoreporter, qu’il aime les situations risquées, suffisamment pour avoir été lui-même victime d’un accident, dont on devine qu’il a eu lieu lors d’un reportage sur un grand prix automobile. On sait aussi qu’il a sans doute une relation privilégiée avec une femme qui a un rapport avec la mode, et on devine qu’il faudrait s’attendre à la voir intervenir dans le récit, tôt ou tard.</p>
<p style="text-align: justify;">Si on est ainsi apte à recoller les morceaux, c’est parce que la manière dont nous appréhendons le réel est assez conforme à la façon dont nous construisons une histoire à partir d’éléments apparemment disparates. Voir le monde dans lequel nous sommes plongés ne consiste pas simplement à en percevoir le moindre détail, mais au contraire à en capter certains éléments, immédiatement reconnus comme signifiants et structurants, et à les mettre en relation, en comblant les interstices, pour reconstituer mentalement un ensemble cohérent. Bergson, dans<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> la Pensée et le mouvant</span></em></strong>, quand il s’intéresse à la manière spécifique dont l’artiste appréhende le réel, fait cette observation :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Avant de philosopher, il faut vivre ; et la vie exige que nous nous mettions des œillères, que nous regardions non pas à droite, à gauche ou en arrière, mais droit devant nous dans la direction où nous avons marcher. Notre connaissance, bien loin de se constituer par une association graduelle d’éléments simples, est l’effet d’une dissociation brusque : dans le champ immensément vaste de notre connaissance virtuelle nous avons cueilli, pour en faire une connaissance actuelle, tout ce qui intéresse notre action sur les choses ; nous avons négligé le reste. Le cerveau paraît avoir été construit en vue de ce travail de sélection. On le montrerait sans peine pour les opérations de la mémoire. Notre passé, ainsi que nous le verrons dans notre prochaine conférence, se conserve nécessairement, automatiquement. Il survit tout entier. Mais notre intérêt pratique est de l’écarter, ou du moins de n’en accepter que ce qui peut éclairer et compléter plus ou moins utilement la situation présente. Le cerveau sert à effectuer ce choix : il actualise les souvenirs utiles, il maintient dans le sous-sol de la conscience ceux qui ne serviraient à rien. On en dirait autant de la perception. Auxiliaire de l’action, elle isole, dans l’ensemble de la réalité, ce qui nous intéresse ; elle nous montre moins les choses mêmes que le parti que nous en pouvons tirer. Par avance elle les classe, par avance elle les étiquette ; nous regardons à peine l’objet, il nous suffit de savoir à quelle catégorie il appartient. »</p>
<p style="text-align: justify;">Cinématographiquement, on sait depuis longtemps restituer cette manière dont nous percevons le réel de manière toujours partielle, parce que sélective. On pourrait même dire que c’est là le principe du cinéma, dès lors qu’on a dépassé la simple séquence enregistrée d’un train entrant en gare filmée sous forme d’un plan séquence, du début à la fin, et projetée telle qu’elle. Depuis longtemps, le cinéma est un montage de séquences qui a pour but de permettre néanmoins de constituer un monde à partir des chutes qu’on met à disposition et qu’il s’agit de joindre. Les photos de ce travelling d’Hitchcock dans l’appartement de Jefferies jouent exactement le rôle de séquences que le réalisateur monterait pour réaliser le film, et le spectateur effectue, lors de ce déplacement de caméra, le même processus que celui qu’il poursuivra pour saisir le reste du film. A strictement parler, il s’agit en fait de comprendre le film, c&#8217;est-à-dire de prendre ensemble (co-prendre) les éléments disparates pour en reconstituer l’unité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Enquête sur l’entendement humain</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Or, pour mener à bien cette opération, pourtant apparemment simple, il est en fait hors de question de se contenter de percevoir les pièces du puzzle. Au contraire, tout tient à ce que précisément, il faille dépasser la simple perception des choses, puisque l’unité et la cohérence n’apparaissent qu’à la faveur d’un exercice qui consiste à « broder » à partir et autour de ce qui est perçu. Dès lors, on devine que si on avait cru un instant que la recherche de la vérité puisse exiger qu’on s’en tienne au strict témoignage des sens, on se serait doublement trompé : d’abord parce que c’est impossible (nos sens ne sont pas seuls à être requis par l’expérience physique, la perception ; ensuite parce que la vérité se cherche moins dans les éléments objectivement perçus que dans ce qu’on met en place pour les unir. Or, cette union est toujours de l’ordre de la fiction.</p>
<p style="text-align: justify;">Une expérience connue, dans l’histoire du cinéma, et reprise par Hitchcock lui-même dans une célèbre interview, permet de mieux le comprendre. Elle fut mise en œuvre pour la première fois par un cinéaste Russe, Lev Koulechov, qui fut le premier à effectuer un simple montage de séquences avec pour objectif de montrer qu’une seule et même séquence n’est pas du tout perçue de la même manière selon les séquences qui la précèdent, ou qui la suivent. Koulechov montrait ainsi que le cinéma était un art de l’image, dont la structure reprenait exactement la manière dont notre pensée appréhende le réel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/hCAE0t6KwJY?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Un détail à propos de cet extrait, car il illustre au-delà de la conscience qu&#8217;on en a a priori l&#8217;effet Koulechov : en le regardant, on postule spontanément qu&#8217;Hitchcock et son interviewer sont filmés dans la même pièce, ce qui n&#8217;est pas le cas. On le voit, la continuité de la perception ne correspond pas à la manière dont notre esprit entre en relation avec le monde. Mais la nécessaire discontinuité ne permet pas d&#8217;affirmer que la perception, seule, suffise à connaître le monde, puisqu&#8217;elle ajoute des éléments à ce que l&#8217;expérience procure.</p>
<p style="text-align: justify;">La première séquence de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> nous indique donc, à la manière dont le font tous les grands films, de quoi le film sera, dans sa totalité, constitué : des cadres à l’intérieur du cadrage cinématographique. Des écrans dans l’écran, puisque le personnage principal va passer sa convalescence à regarder le spectacle de la vie à travers les baies vitrées de ses voisins. Ce faisant, il va découvrir la vie dans ce qu’elle a d’essentiel : la mort, avant tout, et l’amour. Présenté dès les premières scènes comme désaxé dans son rapport à la vie, davantage tenté de flirter avec la mort que de s’engager envers celle qui pourrait devenir sa femme, Jeff a un comportement destructeur qui lui fait refuser la femme idéale en raison même de sa perfection. Il a donc un chemin à faire, une connaissance à acquérir, et c’est l’observation de l’imitation de la vie qui se joue dans chaque foyer qui va lui permettre cette initiation.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, ce que la structure même du film signifie, c’est que l’expérience ne suffit pas : on peut à fait vivre sans rien comprendre à la vie. On peut tout à fait être dans l’intensité des expériences exaltantes sans pour autant maîtriser ce qu’on vit. Connaitre implique de se confronter non pas au mouvement de la vie, mais à son reflet. Quel meilleur reflet que le cinéma ? Et au cinéma, quelle meilleure confrontation, pour les personnages, que se retrouver, eux aussi, face au format rectangulaire de l’écran au sein duquel se vivent ces récits qu’on reconstitue à partir de ce que le cadre donne à voir ? Que l’expérience ne suffise pas à forger une connaissance, si c’est le postulat même du cinéma (tout montrer est impossible, mais ce serait aussi inutile, puisque le film s’accomplit finalement ailleurs que sur l’écran), c’est aussi le cœur de la doctrine d’un certain rationalisme, qui reconnaît à l’empirisme (c&#8217;est-à-dire la préférence pour les connaissances issues l’expérience) une certaine valeur, mais refuse de voir dans l’expérience la source unique de la connaissance, ni ce qui la forme. Celui qui exposera le plus clairement ces distinctions, c’est Kant. Dans la préface à la 2nde édition de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Critique de la Raison Pure</span></em></strong>, il effectue la distinction qu’on reconnait encore comme participant aux fondements de la pensée moderne :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">«Que toute notre connaissance commence avec l&#8217;expérience, cela ne soulève aucun doute. En effet, par quoi notre pouvoir de connaître pourrait-il être éveillé et mis en action, si ce n&#8217;est par des objets qui frappent nos sens et qui, d&#8217;une part, produisent par eux-mêmes des représentations et d&#8217;autre part, mettent en mouvement notre faculté intellectuelle, afin qu&#8217;elle compare, lie ou sépare ces représentations, et travaille ainsi la matière brute des impressions sensibles pour en tirer une connaissance des objets, celle qu&#8217;on nomme l&#8217;expérience ? Ainsi, chronologiquement, aucune connaissance ne précède en nous l&#8217;expérience, c&#8217;est avec elle que toutes commencent.<br />
Mais si toute notre connaissance débute avec l&#8217;expérience, cela ne prouve pas qu&#8217;elle dérive toute de l&#8217;expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même : addition que nous ne distinguons pas de la matière première jusqu&#8217;à ce que notre attention y ait été portée par un long exercice qui nous ait appris à l&#8217;en séparer. C&#8217;est donc au moins une question qui exige encore un examen plus approfondi et que l&#8217;on ne saurait résoudre du premier coup d&#8217;oeil, que celle de savoir s&#8217;il y a une connaissance de ce genre, indépendante de l&#8217;expérience et même de toutes les impressions des sens. De telles connaissances sont appelées a priori et on les distingue des empiriques qui ont leur source a posteriori, à savoir dans l&#8217;expérience. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En apparence, Jeff Jefferies est empiriste : il s’appuie sur l’expérience pour cerner ce qui, chez ses voisins, est en jeu. Pour autant, il ne se contente pas de les percevoir passivement, il échafaude à leur sujet les mêmes scenarios que ceux qui se tissent dans l’esprit du spectateur, puisque la plupart du temps, il en sait aussi long qu’eux, c&#8217;est-à-dire pas grand-chose. En ce sens, il n’est pas purement empiriste, puisqu’il accorde une nécessaire valeur à cette part du savoir qui n’est pas issu de l’expérience, et permet à l’expérience d’être pour nous source de connaissance. C’est ce que Kant nomme « transcendental » (à ne pas confondre avec « transcendant »), c&#8217;est-à-dire ce qui dans notre pensée ne vient pas de l’expérience, mais rend l’expérience possible. Et, bien entendu, Hitchcock, qui cherche moins à raconter qu’à mettre en place des formes, va se jouer de la manière dont chacun (c&#8217;est-à-dire, y compris les spectateurs) lit les éléments du monde auxquels il est confronté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ouvre les yeux de nouveau : Qui voit ? Comment ? Et quoi ?</span></em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Hitchcock a un don pour satisfaire les fantasmes que le spectateur n&#8217;aurait même pas osé imaginer. Voir par les yeux de Jeff permet tout de même de regarder Grace Kelly telle qu&#8217;aucun homme ne pourrait jamais la contempler.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi.</p>
<p style="text-align: justify;">Ouvrir les yeux, alors qu&#8217;on émerge juste du sommeil. Dire qu&#8217;on découvre Grace Kelly en gros plan serait demeurer en dessous de la vérité. On n&#8217;a jamais été aussi proche d&#8217;elle, on ne le sera d&#8217;ailleurs plus jamais, surtout au réveil. Mais rien ne se passe comme prévu, puisqu&#8217;on comprend peu à peu que ce film a tendance à inverser ce qu&#8217;il prend pour objet (et il l&#8217;annonce dès la fameuse scène d&#8217;introduction) :</p>
<p style="text-align: justify;">Ouvrir les yeux, même si ce sont ceux de Jeff Jefferies. Le visage de Grace Kelly/Lisa Carol Frémont apparait, mais voila, c&#8217;est un cauchemar. Elle est peut être de ces étoiles hors d&#8217;atteinte que le monde latin évoquait quand il parlait de désir, mais quand elle s&#8217;approche alors qu&#8217;on se réveille, c&#8217;est l&#8217;ombre qui s&#8217;étend sur le monde comme l&#8217;obscurité s&#8217;installe, rampe au ralentit sur le territoire lors d&#8217;une éclipse. Elle se penche pour offrir son baiser, menace fantôme. C&#8217;est que Lisa n&#8217;est pas vraiment elle même. C&#8217;est un peu comme si elle avait deviné que l&#8217;époque de la femme-objet était révolue, et qu&#8217;elle inaugurait l&#8217;ère de la femme-image, celle qui ne s&#8217;adresse qu&#8217;au regard. Son apparition plein cadre dans le regard de Jeff n&#8217;est pas vraiment un hasard dans un film qui focalise toute son énergie dans la pulsion de voir.</p>
<p style="text-align: justify;">Le postulat d’Hitchcock, c’est que le voyeurisme, qui est certes le principe de ce film ainsi que de ceux qu’il inspirera (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Peeping Tom</span></em></strong>, de Michael Powell (1960), mais aussi, pour ne citer qu’eux, De Palma (chez qui la question du regard est posée en permanence) ou Christopher Nolan (pour qui la reconstruction de la vérité par le spectateur est un enjeu constant), mais en fait aussi le cœur même de tout dispositif cinématographique (voir sans être vu ce qu’en situation classique on <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/GraceKelly.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1728" title="GraceKelly" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/GraceKelly.jpg" alt="" width="348" height="241" /></a>n’aurait pas pu voir)), ce voyeurisme doit être sans limite. A tel point qu’Hitchcock parvient, quand ce qu’il veut donner à voir ne peut être montré, à placer des spectateurs à l’intérieur même de l’image. Ainsi, dans la séquence d’ouverture, alors que Jefferies parle au téléphone à son patron, il observe deux femmes qui sortent sur leur terrasse pour bronzer. On sait qu’Hitchcock avait initialement prévu que le spectateur puisse voir ces femmes en tenue légère bronzer sur leur terrasse (ou plutôt, voir Jeff les regarder, ce qui revient, peu à peu, au même). La censure en décida autrement, interdisant la scène. Hitchcock choisit dès lors de les montrer quand même, sans néanmoins qu’on puisse les voir. Ainsi, on comprend mieux l’irruption étrange, et sinon incongrue, de cet hélicoptère qui, survolant l’immeuble, bénéficie, lui, d’une vue plongeante sur ces femmes que nous ne voyons pas. Loin de satisfaire une simple pulsion lubrique, c’est bien à un dévoilement en règle, et tout à fait méthodique, que se livre ici Hitchcock tout en jouant avec la censure.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais, ici encore, on peut voir dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> une des ces œuvres qui, sans forcément le vouloir, peut être parce que cela s’impose dès lors qu’on veut mettre en scène le processus d’enquête par lequel on tente de comprendre le monde, cerne peu à peu la vérité non pas dans les objets, mais dans le regard même : mis à distance de ce qu’il observe, Jefferies est contraint de ne jamais être en contact direct avec l’objet de son enquête. Soit il accepte de le voir de loin, de manière très partielle et imprécise (ce sont les plans larges, dans lesquels le cadrage embrasse de larges pans de la façade, sans pouvoir discerner les détails de ce qui se passe dans les appartements), soit il doit utiliser des outils pour regarder, jumelles, zoom de l’appareil photo, envoi d’espions sur place, qui sont autant d’intermédiaires entre lui et l’objet. L’espace est donc une contrainte, mais le temps en est une lui aussi, puisque c’est bel et bien lorsqu’il dort qu’un évènement crucial (vu par le spectateur qui, exceptionnellement, en sait ici plus que le personnage principal) lui échappe, l’empêchant de reconstituer tout à fait le puzzle du meurtre.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est là une image adéquate du rapport que nous entretenons avec le monde : quelle que soit la manière dont on tente de le connaître, et quelle que soit la dimension dans laquelle cette curiosité s’exerce, on n’est jamais directement en contact avec ce qu’on veut comprendre. S’il s’agit du sens de l’existence, de ce qui a lien avec l’essence même de la vie (chez Jefferies, cela prend la forme de l’amour, et de la mort), on ne peut s’y confronter directement : le héros fuit l’amour, et s’il va vers la mort, c’est en interposant soit son appareil photo, soit les autres entre lui et elle. S’il s’agit de faits, on constate qu’on n’est que rarement bien placé pour les percevoir, qu’il faut toujours recourir à des subterfuges, à des dispositifs techniques, car les faits ne se laissent pas si facilement capter (pour les élèves qui suivent le dispositif « Lycéens au cinéma », le films d’Antonioni, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Blow-up</span></em></strong>, met cela en scène d’une manière particulièrement saisissante : ce qu’il y a à voir est précisément tout à fait invisible, la scène finale entérinant pour de bon qu’on puisse pour de bon se faire à l’absence, grâce à l’art, exactement comme Madame Cœur Solitaire parvient à faire, seule, et même si elle ne s’y résout pas tout à fait, un diner en amoureux.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, à la volonté du réalisateur de tout montrer s’oppose la nécessaire fragmentation de ce qu’il y a à voir dans le film, avant tout sous la forme des rectangles disjoints que forment les trouées des fenêtres dans les façades. Si chacune permet d’observer ce qui se vit dans le relatif secret des foyers, chacune ne permet cependant de voir que ce qui se passe dans l’exact délimitation du rectangle, et bien entendu, l’intrigue joue autant qu’elle le peut avec le hors cadre, reproduisant le regard nécessairement contraint et limité que nous avons-nous-mêmes sur le monde. Ce qui se montre pleinement, dès lors, c’est la volonté de voir, qui se présente certes de manière un peu perverse (simple voyeurisme, curiosité mal placée, intrusion dans la vie privée des voisins), mais après tout, Jefferies ne regarde que ce qui se donne à voir, même si la canicule aide à ouvrir grandes les fenêtres. Ce qui plus intéressant ici, c’est que finalement, puisque c’est d’un film qu’il s’agit, d’un dispositif de mise en scène visant un spectateur, ce qui se donne pleinement à voir, c’est la pulsion scopique du héros, qui est aussi celle du cinéaste.</p>
<p></span></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a, en effet, une évidente relation entre Hitchcock et son personnage principal. Celle-ci est attestée par un élément qui ne se trouve qu’à moitié dans le film, mais <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/P1110041.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1739" title="P1110041'" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/P1110041-225x300.jpg" alt="" width="225" height="300" /></a>est indiqué très clairement dans le scénario. En effet, parmi les photos de Jefferies épinglées au mur, certaines font référence à l’œuvre d’Hitchcock. L’explosion atomique, par exemple, est une référence au film <strong><em><span style="text-decoration: underline;">les Enchainés</span></em></strong>. Mieux encore, la première page du scénario prévoit une autre photo dans cet appartement : on y verrait des ouvriers faisant le piquet de grève devant une usine d’aviation, référence directe à un autre film d’Hitchcock, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">la Cinquième colonne</span></em></strong>. Ces détails sont bien sûr repris par cet élément simple de mise en scène : tout le décor est conçu de telle manière que l’appartement de Jefferies se trouve exactement là d’où la prise de vue s’effectue. La régie est installée à demeure, et c&#8217;est depuis ce poste d’observation qu’Hitchcock dirige lui-même, au moyen d’oreillettes telles qu’on en voit aujourd’hui à la télévision, ses acteurs dans l’immeuble d’en face. La similitude entre le créateur et sa créature est évidente, et il s’agit bien, tout au long du film, pour le héros, de se faire son cinéma.</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, on a un homme, peu importe qu’il s’agisse de Jefferies ou d’Hitchcock en lui-même (le cinéma dépasse les problématiques personnelles), qui est dans une période de doute amoureux, donc de doute sur lui-même. Il regarde par la fenêtre autant de films de genre qu’il y a de logements donnant sur cette cour. L’un d’entre eux pourrait tout à fait constituer un scénario hitchcockien : un couple se déchire, au point qu’on puisse se demander si le mari n’a pas fait disparaître sa femme. Un flashforward parmi d’autres, autant de perspectives possibles pour son propre couple : solitude, sexualité, animal de compagnie, vie mondaine, meurtre.</p>
<p style="text-align: justify;">Le fait que Jefferies se focalise sur cette dernière possibilité, le fait surtout qu’il en soit finalement l’auteur, n’a rien de rassurant. La conclusion du film met en scène une situation qui est toute faite de faux semblants :  Lisa Carol Frémont, qui semble avoir élu domicile chez cet homme qui vient de prolonger sa convalescence, n’est elle-même que lorsque Jefferies dort ; quand il s’éveille, elle joue le rôle qu’il attend d’elle. Or, ce rôle, on l’aura compris, consiste à mettre sa propre vie en péril pour lui, à aller voir ce qui le fascine (la mort, l’intime <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/15TOURNFENETRE.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1729" title="15TOURNFENETRE" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/15TOURNFENETRE.jpg" alt="" width="425" height="325" /></a>des autres) à sa place ; on craint qu’elle connaisse un destin semblable à celui de Bess, l’héroïne de Lars Von Trier dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Breaking the waves</span></em></strong>, elle aussi coincée dans une chambre d’hôpital avec un mari handicapé, elle aussi contrainte à devenir ce qu’elle n’est pas pour aller rencontrer dans le monde ce qui le fascine, lui.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La conclusion, dès le départ, finalement.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mais ici encore, l’image finale était annoncée dès la scène d’exposition : le portrait de Lisa que Jeff conservait encadré dans son appartement n’était pas vraiment un portrait d’elle, qu’il réservait aux magazines. L’image d’elle qu’il avait choisi de conserver était un négatif, l’opposé de la femme qu’elle représente, comme si Hitchcock avait déjà en tête l’idée d’une femme qui deviendrait au cours de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Vertigo</span></em></strong>, la copie inversée d’elle-même. Entre temps, la température aura chuté, et si on souffre au début de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> de la canicule, quatre ans plus tard c’est d’une <strong><em><span style="text-decoration: underline;">sueur froide</span></em></strong> qu’on transpirera, mais la forme, et chez Hitchcock, c’est tout ce qui importe, demeure.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2011/01/la-vie-est-faite-de-morceaux-qui-ne-se-joignent-pas/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Des visages défigurent</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/12/des-visages-defigurent/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/12/des-visages-defigurent/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 15 Dec 2010 23:08:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Altérité]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Passage de la seconde]]></category>
		<category><![CDATA[autrui]]></category>
		<category><![CDATA[femmes]]></category>
		<category><![CDATA[hommes]]></category>
		<category><![CDATA[misogynie]]></category>
		<category><![CDATA[objet]]></category>
		<category><![CDATA[sujet]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1714</guid>
		<description><![CDATA[
Contexte
Dans le numéro 782 des Inrockuptibles, on peut lire page 32 le témoignage d’une femme, victime de violences masculines, qui conclut son propos en affirmant qu’il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au viol pour qu’il y ait une agression. « Il faut que les garçons sachent que dire à une fille qui passe ‘Mademoiselle, vous êtes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Contexte</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le numéro 782 des Inrockuptibles, on peut lire page 32 le témoignage d’une femme, victime de violences masculines, qui conclut son propos en affirmant qu’il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au viol pour qu’il y ait une agression. « Il faut que les garçons sachent que dire à une fille qui passe ‘Mademoiselle, vous êtes charmante ‘, ce n’est pas un compliment, c’est le début d’une agression. Une manière de s’approprier son corps. Le début du viol. »</p>
<p style="text-align: justify;">Introduction : poser le problème.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cadre d’une réflexion menée avec des élèves de seconde autour de la question de l’altérité, qui a mené à creuser les rapports complexes que tissent les êtres humains entre eux, du « simple » fait qu’ils se trouvent être simultanément sujet pour soi et objet pour les autres, il nous a semblé que ce témoignage pouvait servir de point de départ pour mettre en œuvre les distinctions et concepts croisés ensemble durant ces quelques heures. Une affirmation simple, mais tragique, et des réactions, parfois empathiques, parfois presque scandalisées face à cette affirmation qui pouvait sembler, au premier abord, excessive. De fait, la prendre au sérieux, ce serait prendre le risque d’interdire purement et simplement le premier pas vers l’autre, parfois maladroit, qui permet d’entrer en contact, tout simplement parce que ça fait partie de ce qu’on désire. Mais ne pas entendre ce qui est dit là, c’est aussi prendre le risque que ces premiers pas maladroits constituent, sans le savoir, un acte de domination, parfois inconscient, parfois tout à fait maîtrisé. Après tout, la politesse peut être l’art et la manière de dire des horreurs sans que rien ne semble condamnable dans les propos qu’on tient. La séduction peut elle aussi jouer ce jeu là en déguisant en galanterie ce qui n’est que de la prédation. Le loup qui attend le Chaperon rouge en sait quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y avait donc la matière à penser.</p>
<p style="text-align: justify;">Entamer une réflexion sur la base d’une simple déclaration, c’est toujours tenter de discerner ce qui peut mener autrui à tenir ces propos, et ce même s’ils peuvent étonner, surprendre, ou parfois heurter. Ainsi, quand une femme affirme que les compliments que peuvent lui faire des hommes la désignant comme « charmante » sont perçus par elle-même comme agressifs, on est en droit de s’étonner : après tout, de tels propos semblent a priori valorisants, et une parole valorisante n’est pas censée être perçue comme agressive. Pourtant, les relations entre personnes sont, comme on l’a vu en cours, plus complexes qu’elles n’en ont l’air, et quand un être humain s’adresse à un autre être humain, ce n’est jamais sans intention. A cause de cela, nous verrons que même un compliment, qui n’est en réalité pas n’importe quel compliment, peut être conçu comme une agression, puisqu’il objective celle dont on parle et se permet de l’évaluer en supposant le consentement de la principale intéressée, comme si elle avait demandé à être jugée sur la place publique. Cependant, nous devrons creuser un peu cette position en nous demandant s’il est bien envisageable d’espérer que les échanges entre êtres humains soient tout à fait débarrassés de toute forme d’objectivation. Dès lors, l’enjeu ne sera pas tant de nier l’objectivation que de discerner en quoi ce facteur peut être simplement incontournable dans les relations humaines.</p>
<p style="text-align: justify;">1 – La justification de l’affirmation :</p>
<p style="text-align: justify;">A – L’objectivation (utilisons nos concepts tout neufs !)</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la base des analyses effectuées en cours, on comprend assez bien pourquoi, au-delà de son aspect tout d’abord étonnant, le témoignage de cette femme tient debout : Si, pour elle, quand un homme s’approche d’une femme dans la rue, pour lui dire qu’elle est belle, il s’agit d’un début d’agression, c’est que dans cette situation, la femme se trouve observée comme le serait un objet, et on laisse de côté, au moins provisoirement, ce qui fait d’elle un sujet. Précisons : l’objectivation consiste à considérer ce qui se présente à nous comme si l’observation et la pensée permettaient de le saisir, de le poser là devant nous, d’en faire le tour, en somme de le comprendre. Objectiver, c’est donc reconnaître à ce dont je parle le statut d’objet, ou bien l’instituer comme tel. Et que certaines femmes (comme certains hommes, d’ailleurs) puissent prendre plaisir à <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/magritte-6_1224759996.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1716" title="magritte-6_1224759996" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/magritte-6_1224759996.jpg" alt="" width="409" height="300" /></a>se voir valorisées de cette manière ne change pas grand-chose à ce principe : pour diverses raisons, certaines peuvent se complaire dans le statut de « femme-objet », pouvant même rechercher à être entretenues. Le fait que l’objectivation puisse être volontaire n’enlève rien au fait qu’il s’agisse d’objectivation, et ces personnes s’amputent finalement d’une partie d’elles-mêmes.</p>
<p style="text-align: justify;">B – La réduction d’autrui à son corps, c&#8217;est-à-dire à ce qui peut être le plus facilement objectivé.</p>
<p style="text-align: justify;">La déclaration « Vous êtes charmante » s’adresse certes à une personne, ne serait ce que parce que la phrase a pour objectif d’être entendue, pour éventuellement permettre un début de séduction (La Fontaine l’écrivait : « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute »). Mais on doit constater ceci : tout d’abord, en se focalisant sur l’aspect extérieur de la personne, elle résume celle-ci à la forme que revêt son corps, et ne la prend en considération que sous cet angle ; d’autre part, elle n’est pas une simple affirmation, ou un simple constat objectif sur la personne, puisque le propos ne se contente pas de la décrire selon des critères sur lesquels tout le monde pourrait se mettre d’accord. Dire « vous êtes charmante », ce n’est pas la même chose qu’affirmer, « vous être brune ». Il s’agit d’un jugement esthétique, qui concerne l’effet que produit le corps de cette femme sur la sensibilité de cet homme. En somme, l’homme qui dit « vous êtes jolie » en dit plus sur lui que sur la personne à qui il s’adresse, et il impose sa subjectivité à celle qui n’a pas d’autre choix que de l’écouter. Le propos est dès lors doublement objectivant, puisque d’une part une femme entend parler d’elle-même comme si elle était un simple objet, et d’autre part puisque celui qui parle s’affirme bel et bien, lui, comme un sujet qui éprouve quelque chose, et qui souhaite partager sa sensation intime, juste parce qu’il l’a décidé.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Derrière ces compliments, n’y aurait-il pas des intentions ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, derrière ce jugement subjectif, il y a évidemment une intention. Déjà, de manière générale, le regard n’est jamais neutre : regarder quelqu’un, c’est toujours avoir une idée en tête, des pensées qui échafaudent des hypothèses sur son compte, une imagination qui place déjà autrui dans d’autres situations, dans lesquelles on joue le rôle principal. Regarder autrui, c’est aussi cerner quelle relation peut s’établir avec cet autre, et quel usage on pourrait en faire. Or parmi les jugements, un jugement esthétique tel que celui dont nous parlons ici a pour critère le plaisir ressenti par celui qui l’exprime. Dès lors, comme on le disait précédemment, l’homme qui prononce ces mots veut en fait dire « vous me procurez du plaisir », et la femme doit comprendre qu’il aimerait en éprouver encore, et davantage. Ainsi, elle ne reçoit pas une simple information, mais une invitation à laquelle elle a déjà répondu, sans le savoir, puisqu’elle a déjà provoqué du plaisir à cet homme là, qu’elle ne connaît pas. Pour couronner le tout, on nie sa conscience à elle, en lui faisant comprendre qu’elle est à l’origine de l’attraction sans même l’avoir voulu. Et au passage, si les choses tournent mal pour elle, et qu’elle subit des violences, il ne restera plus qu’à l’accuser de l’avoir bien cherché, la subjectivité de l’homme disparaissant dès l’instant où il devient plus intéressant de ne plus voir en la femme un objet à conquérir mais un être autonome dirigeant sa propre action, jusqu’à supposer qu’elle soit elle-même l’auteur des violences qu’elle subit.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, une telle déclaration, même si elle semble gentille et bien intentionnée, constitue, du simple fait de la subjectivité qu’elle se permet, et de l’objectivation qu’elle pratique, une rupture avec l’égalité. Pour s’en convaincre, un homme n’a qu’à imaginer qu’un autre homme vienne lui dire qu’il le trouve charmant. Immédiatement, l’inconfort de la situation lui apparaît beaucoup plus nettement, puisque le compliment lui semble déplacé dès lors qu’il est effectué sans être sollicité. Légitimer de telles paroles uniquement parce que des hommes les prononcent à l’adresse de femmes n’est alors qu’un indice de la misogynie qui les motive, c&#8217;est-à-dire de la conviction qu’ont certains hommes que les femmes sont, globalement, des objets dont on dispose. C’est alors bel et bien d’objectivation qu’il s’agit, et de négation de la subjectivité d’autrui. En fait, c’est ce qui a lieu dès l’instant où on tient des propos qui oublient qu’autrui est sujet avant d’être objet, et qu’on se considère soi même légitime à exprimer sans limites ni restrictions ses propres impressions à son propos.</p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait alors espérer voir les êtres humains se considérer les uns les autres comme sujets avant toute chose, et s’interdire de considérer autrui comme un objet dont on pourrait énumérer les caractéristiques et les impressions qu’il provoque en nous. Cependant, ce serait sans doute oublier que débarrassés du regard d’autrui, on reste certes soi-même, mais seul, et on ne sait plus trop quoi. On va en effet constater que le regard d’autrui est pour beaucoup dans l’image qu’on a de soi, qu’il en est même la seule source.</p>
<p style="text-align: justify;">2 – La remise en question du propos</p>
<p style="text-align: justify;">A – Sous nos apparences, on ne sait pas trop ce qu’on est.</p>
<p style="text-align: justify;">On l’a étudié en classe : que nous le voulions ou non, nous ne sommes pas plus que la somme de nos caractéristiques telles que les autres les voient et en sont les témoins. C’est ce qu’exprimait Pascal (dix septième siècle) quand, dans l’extrait de ses <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pensées</span></em></strong>, il montrait qu’on n’était jamais aimé pour soi même, mais pour des qualités qu’on nous prête : intelligence, réputation, honneurs, ou ici beauté, ce n’est pas ce qu’EST la personne, ce sont certaines de ses qualités, qu’elle peut tout aussi bien perdre. Mais Pascal considérait ce problème sous un angle original, puisqu’il nous disait en somme qu’il ne fallait pas espérer trouver, en dessous de cette surface, quoi que ce soit qui puisse être appelé « je ». En quelque sorte notre « moi » est aux abonnés absents, injoignable, inconnu au-delà de ce qu’on en voit. Dès lors, sans doute la femme qui reçoit les hommages tels que « Vous être charmante » pourrait elle espérer être regardée au-delà de cette apparence, mais en fait il n’y a que l’apparence qui se donne à voir, et elle constitue bien le point de départ de la relation. Et si on peut désirer que cette relation aille plus loin, il est néanmoins nécessaire qu’elle débute par la seule voie qui est offerte. D’autres que Pascal ont montré cela de manière encore plus nette. Platon (quatrième siècle avant Jésus-Christ) en particulier, à la fin de son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Banquet</span></em></strong>, quand il faisait de l’attirance physique la première marche de l’ascension vers une attirance plus valable. Bien sûr, être attiré par le corps de quelqu’un d’autre, ce n’est pas le summum de l’élévation spirituelle, puisque les animaux en sont tout autant capables. Mais c’est un point de départ, qui va servir à aller plus loin dans l’expérience esthétique. Et un détail devrait nous rendre méfiants : chez Platon, plus l’attirance va devenir abstraite, et moins c’est telle ou telle personne qu’on va apprécier, mais plutôt tout un ensemble de qualités qu’on peut trouver, finalement, chez tout être humain. D’une certaine manière, donc, on peut préférer ne pas être réduite par des jugements du type « Vous être charmante », mais on risque alors de ne jamais être considérée comme individu, et d’être appréciée de manière anonyme, comme le serait n’importe qui d’autre. De plus, mine de rien, le simple fait d’exprimer l’attirance qu’on éprouve par des mots, et non par des gestes, témoigne d’une capacité à transformer la violence des pulsions en quelque chose qui ressemble, tout de même, à un échange, et non à une attaque.</p>
<p style="text-align: justify;">B – Il faut se faire à l’idée qu’on ne maîtrise pas le regard d’autrui sur soi.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, il faut se rendre à l’évidence : dans les relations entre les personnes, même si nous savons bien que les autres sont des sujets, tout comme soi, ils nous apparaissent néanmoins comme des objets, qu’on le veuille ou non. C’est ce qui rend possible de parler des autres, de penser à eux, d’entretenir avec eux des relations particulières, d’en élire certains et d’en ignorer d’autres, bref, d’entretenir tout ce qui permet ce qu’on appelle les relations sociales. Or, nier le caractère objectivant des relations que nous avons les uns avec les autres, c’est finalement empêcher toute forme de relation, et nier la réalité. Qu’on le veuille ou non, on est aux yeux des autres un objet. On est vu, on est désiré, on est quelque chose dont les autres parlent, se moquent, disent du bien, ou pas ; on est donc l’objet de regards qu’on ne maîtrise pas et de <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/deux-amoureux.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1717" title="deux-amoureux" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/deux-amoureux.jpg" alt="" width="400" height="307" /></a>discours qu’on ne dicte pas. Cela signifie en fait deux choses : la première, c’est que nous sommes simultanément sujet et objet. Et si la subjectivité nous semble plus élevée, plus désirable, il n’en reste pas moins que nous devons nous faire à l’idée que nous sommes, aussi, un objet pour les autres. La seconde, c’est que cette identité qui est la nôtre n’est peut être pas aussi personnelle qu’on voudrait bien le croire : à strictement parler, nous ne sommes que ce que les autres disent de nous, et nous ne pouvons pas faire comme si les autres ne parlaient pas, ne nous voyaient pas, ne se forgeaient pas une certaine image de nous-mêmes.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Accepter la subjectivité d’autrui, y compris quand celle-ci s’exprime de manière un peu lourde.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, qu’une femme puisse désirer que les hommes ne l’abordent pas en prononçant des paroles du genre « vous êtes charmante » est compréhensible, puisque l’objectivation qui est ici en jeu derrière une apparence innocente s’apparente bel et bien à une violence. Mais on peut craindre que ce désir consiste en réalité à interdire aux autres leur propre subjectivité, et relève de la même violence, sous un aspect tout aussi innocent, en attendant d’eux qu’ils n’aient plus de regard sur ce qui les entoure, et qu’ils soient une pure présence dont on pourrait bénéficier quand bon nous semble sans avoir à la supporter quand nous ne la sollicitons pas. Ce serait demander aux autres d’être un peu comme le miroir de la reine dans Blanche Neige, à qui on pourrait demander « Autrui, mon autrui, dis moi que je suis la plus belle », indépendamment du jugement véritable dont autrui est porteur. Réduit au simple témoin de notre valeur, on ne lui laisserait alors plus aucune possibilité d’être autre chose que la surface sur laquelle on se reflète, lui interdisant de nous regarder, préférant se regarder soi même à travers son regard vide. Poussé à son extrémité, ce principe trouve son plein accomplissement dans la téléréalité, dans laquelle des « candidats » se servent du regard des spectateurs pour se contempler narcissiquement eux-mêmes. Ne sachant pas qui les regarde, n’étant confrontés qu’à l’œil vide de la caméra, tout se passe comme si ils étaient seuls au monde, n’ayant besoin des autres que comme miroir de leur propre vanité (contrairement à ce qu’on dit souvent, les objets, dans la téléréalité, sont ceux qui regardent l’émission et croient être voyeurs : ils ne sont que les yeux vides de ceux qu’ils regardent).On le voit, c’est alors subjectivité contre subjectivité, et objectivation contre objectivation.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut se méfier des hypothèses trop satisfaisantes : tout homme un peu insistant dans ses techniques de séduction trouverait dans les trois paragraphes qui précèdent de quoi légitimer à bon compte son attitude. Mais la réflexion n’a pas pour objectif de se permettre de faire preuve de mauvaise foi : si on doit reconnaître que personne ne peut demander aux autres de faire taire leur subjectivité, la conséquence de cela, c’est que la subjectivité doit être reconnue pour tous, et que chacun doit être prêt, s’il objective les autres, à être objectivé en retour. Dès lors, c’est un espace social complexe qui se dessine autour de chacun, et notre réflexion semble devoir se prolonger sur le terrain des difficiles relations sociales, quand elles ont pour exigence de garantir l’égalité de tous et le respect de chacun.</p>
<p style="text-align: justify;">3 – Etre tous reconnus comme sujets, et avoir tous le pouvoir de regarder les autres comme des objets, voila qui doit imposer le respect.</p>
<p style="text-align: justify;">A – L’intersubjectivité : un pour tous et tous pour un</p>
<p style="text-align: justify;">La seule conséquence honnête qu’on puisse tirer de notre réflexion consiste à tenir compte de l’intersubjectivité qui caractérise toutes les relations humaines. Et il n’y a que deux manières de l’envisager. Soit on considère cela comme une épreuve de force dans laquelle seules les plus violentes des consciences pourront s’affirmer, réduisant les autres à n’être que les objets de leurs propres discours (par exemple, les hommes s’arrogeant le droit exclusif d’évaluer les femmes, sans accepter eux-mêmes de l’être par qui que ce soit). Soit on prend acte du fait que tout être humain est simultanément celui qui regarde les autres, et celui qui est regardé en retour. Alors, on se doit d’accepter qu’une part de nous-mêmes nous échappe, et soit en quelque sorte captée par autrui, qui en fait bien ce qu’il veut. Reste que si on considère que cette condition est partagée par tous, alors c’est à chacun d’être prudent avec la manière dont il montre aux autres qu’il peut les saisir et les réduire au simple statut d’objet. Qu’autrui soit un objet à ma disposition ne légitime pas les discours et les actes consistant à ne le réduire qu’à cela.</p>
<p style="text-align: justify;">B – Je suis responsable du regard des autres</p>
<p style="text-align: justify;">Prendre en compte cette intersubjectivité, c’est avoir en permanence conscience que nous n’existons pas indépendamment du regard des autres, puisque nous ne pouvons pas faire en sorte que ce regard n’existe pas, ou ne nous vise pas. Dès lors, faire comme si rien ne se disait à notre propos, c’est faire preuve de mauvaise foi, puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas le cas. L’homme est un être social, et en tant que tel, il vit à la croisée du regard des autres, et il doit faire avec ce que les autres disent de lui. Ainsi, une femme vit dans un monde dans lequel des hommes peuvent lui dire « Mademoiselle, vous êtes charmante ». Que cela soit justifié ou pas, les choses sont ainsi parce que la subjectivité masculine est encore bâtie de cette manière. Dès lors, elle ne peut nier l’évidence et faire comme si de rien n’était. C’est à elle de trouver une manière d’être qui tienne compte de la subjectivité des hommes à son égard, précisément parce que vivre dans la communauté humaine, c’est prendre en compte la subjectivité des autres, qu’elle soit plaisante ou pas. Dans ses réflexions sur la question juive, Jean Paul Sartre montrait que les populations qui sont maltraitées et injuriées par d’autres populations ne peuvent pas faire comme si les insultes, les caricatures et les mauvais traitements n’existaient pas. Ce serait nier la réalité. Sans pour autant s’y soumettre, les victimes doivent prendre en compte l’existence du pouvoir qui les soumet, pour pouvoir prendre pleinement sa responsabilité, puisque c’est dans un monde concret qu’il s’agit de vivre, dans une situation donnée, qui ne peut pas être niée. Ainsi, si les femmes vivent dans un monde misogyne, elles ne peuvent faire comme si leurs interlocuteurs aimaient les femmes, puisque de fait, en les utilisant, en faisant d’elles des objets dont ils peuvent profiter, ils montrent précisément qu’ils ne les aiment pas, et ce malgré leurs mots qui se veulent charmeurs. Mais bien que victimes, c’est à elles de prendre en charge cette situation, pour la simple raisons que personne ne le fera à leur place. Les stratégies sont multiples, mais il s’agit toujours, en dernier ressort, de parvenir à manifester sa propre subjectivité, soit en s’opposant aux attentes des hommes, soit en les prenant en compte en les poussant plus loin encore que ce que les hommes attendaient, en les prenant au mot pour ainsi dire, et en dépassant, et de loin, leurs attentes. Ainsi, une des réponses possibles au marchandage qui débute par les mots « Vous êtes charmante, mademoiselle » peut consister à être beaucoup, beaucoup plus charmante que ce à quoi s’attend celui qui prononce ces mots, et à reprendre ainsi la main sur sa propre personne, sujet manifeste ne se laissant décidément pas réduire à l’objet qu’on aimerait voir en elle.</p>
<p style="text-align: justify;">C – La nécessité du respect</p>
<p style="text-align: justify;">Mais on devine qu’il serait trop facile, moralement, de considérer que les victimes du regard des autres doivent tenir comme acquise leur position de victime. La règle de l’intersubjectivité ne vaut que si elle est reconnue par tous. Et si elle ne l’est pas, les hommes ne sont néanmoins pas autorisés à légitimer le pouvoir qu’ils ont sur les femmes du simple fait qu’ils l’exercent. En d’autres mots, l’intersubjectivité ne consiste pas à valider les faits et à légitimer les relations de domination pour maintenir ceux qui en bénéficient dans leur position confortable. Ce serait trop facile. Si les hommes veulent honnêtement pouvoir aborder une femme, ou qui que ce soit, d’ailleurs, pour exprimer leur attirance, ils doivent être prêts à ce que quiconque puisse agir de la même manière dans leur direction. Le refuser, c’est nier la réalité de l’intersubjectivité, et vouloir s’instaurer comme le seul sujet parmi les objets, ce qui constitue la violence la plus élevée. Que cette violence discrète et apparemment sympathique arrange ceux qui la pratiquent ne change rien au fait qu’il s’agisse de violence. Mais dès l’instant où on peut accepter d’être en retour l’objet de la considération d’autrui, alors la violence disparaît pour laisser place au libre jeu des relations entre êtres humains, également plaisantes, également dérangeantes, également ambigües, également séduisantes, aussi. Au-delà des aventures qu’on imagine dès lors possibles, on comprend aussi que c’est le véritable respect qui est alors autorisé, puisque celui-ci, comme Kant le définissait, consiste à concevoir autrui comme une fin en soi et non comme un moyen mis à ma disposition, c&#8217;est-à-dire exactement tel que je voudrais qu’autrui me conçoive aussi. Plaquons cette exigence de respect sur les relations de séduction que s’autorisent les hommes envers les femmes, et on passe alors de la violence souriante à la relation ludique et réciproque d’adultes consentants, car sachant que le respect est mutuel. Alors seulement, dire à quelqu’un d’autre qu’on éprouve du charme à son contact ou à sa vue n’est plus le début d’un marchandage dans lequel chacun campera sur ses positions pour déterminer qui arnaque qui, mais un cheminement sincère de l’un vers l’autre, un commerce, au sens noble du terme, qui passera tout d’abord par l’échange des mots pour se poursuivre, peut être, si le charme véritable agit, dans une aventure commune. On objectera que c’est sans doute là quelque chose de rare, mais on répondra que ce n’est pas une raison pour enlever à ce type de rapport entre êtres humains toute valeur. Au contraire. Si on veut que le respect soit au cœur des relations humaines, il n’y a en fait pas d’autre voie.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion (C’est le moment d’avoir le sens de la formule, et ça n’aura de sens que pour ceux qui savent lire, vous voila prévenus)</p>
<p style="text-align: justify;">En ce sens, on doit considérer que les mots « Vous êtes charmante », ou toute autre forme de discours qui consiste à affirmer la subjectivité de celui qui les prononce et l’objectivation de celui qui les écoute, témoignent d’un déséquilibre illégitime, qui ne peut pas être honnêtement encouragé, puisqu’il n’arrange que… ceux qu’il arrange. Pour autant, l’analyse que nous avons menée conduit à penser qu’interdire de tels propos, ou les condamner absolument reviendrait à nier le fait que nous sommes tous objets les uns pour les autres, ce qui ne peut être refusé, mais doit être partagé dans la stricte égalité. Ceci, on l’a vu, devrait nous inciter à une certaine prudence, et au respect de cette distance vis-à-vis d’autrui qui nous interdit a priori de débarquer dans sa vie pour lui tenir des propos qui le considèrent comme un vulgaire objet qu’on séduit pour mieux se l’approprier. Ainsi, perpétuellement soumis à la conscience des autres et ne cessant de plier les autres à la mienne, il faut bien un jour ou l’autre accepter de baisser les armes pour qu’un quelconque charme puisse agir. Car si on ne peut être rien si ce n’est objet, et sujet, alors étant nécessairement les uns pour les autres et l’un, et l’autre, il faut bien que nous reconnaissions que nous sommes tout, l’un pour l’autre. On peut grincer des dents et voir cela comme un enfer. On peut aussi trouver ça potentiellement charmant.</p>
<p style="text-align: justify;">Illustrations tirées de la série des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Amoureux</span></em></strong>, de Magritte.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/12/des-visages-defigurent/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>&#171;&#160;Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe&#160;&#187;</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/12/ce-qui-perit-par-un-peu-plus-de-precision-est-un-mythe/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/12/ce-qui-perit-par-un-peu-plus-de-precision-est-un-mythe/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 13 Dec 2010 18:33:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Le langage]]></category>
		<category><![CDATA[Mythes]]></category>
		<category><![CDATA[Valéry]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1709</guid>
		<description><![CDATA[
Répondant à une inconnue, à une femme absente en somme, qui pourrait tout aussi bien n’être que le fruit de l’imagination (pour le lecteur, elle devra le rester), Paul Valery développe dans sa Petite lettre sur les mythes un point de vue original sur ces récits qui, bien qu’imaginaires, tiennent dans de place dans nos [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Répondant à une inconnue, à une femme absente en somme, qui pourrait tout aussi bien n’être que le fruit de l’imagination (pour le lecteur, elle devra le rester), Paul Valery développe dans sa Petite lettre sur les mythes un point de vue original sur ces récits qui, bien qu’imaginaires, tiennent dans de place dans nos vies dites ‘réelles’. Son interlocutrice invisible s’inquiète de la relation qu’entretient Valery avec Dieu et l’amour. Il lui répondra en plaçant ce dont il est le spécialiste, le langage, la parole écrite, comme ce qui déjà éloigne l’homme de la simple expérience et l’entraine dans l’au-delà du monde physique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce genre de texte, s’il ne constitue pas à une analyse philosophique classique, n’en demeure pas moins une source abondante de questionnement et de réflexion, tant sur le rapport que nous entretenons avec la réalité, que sur le rôle que joue pour nous attribuons au langage, nous, êtres pensants, c&#8217;est-à-dire n’existant pas sur le seul plan de la matière, puisque  parlant de celle-ci et la désignant en la redoublant par le langage. A ce titre, la simple réflexion tout juste ébauchée à propos du mode d’existence du pôle nord est en soi une plongée déjà profonde dans la méditation sur le langage.</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, pour les élèves qui en ce début d’année ont déjà quelques réflexes, le texte qui suit pourrait tout à fait être envisagé comme un prolongement de ce que Platon met en place quand il construit les fondations de l’idéalisme. Mais comme ici c’est Paul Valery que nous lisons, c’est avec un style particulier que cet outre-monde se dessine, et c’est une visite inspirée qui en est proposée.</p>
<p style="text-align: justify;">Après avoir affirmé qu’il n’y connaissait rien, Paul Valery va tout d’abord entamer cette exploration comme s’il s’agissait d’une terre inconnue, avant que l&#8217;exotisme laisse place à l&#8217;exploration et que l’ampleur de ses analyses se révèle :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Je vous confesse tout d’abord qu’au moment d’appliquer mon effort à concevoir le monde des mythes, j’ai senti mon esprit rétif ; je l’ai poussé, j’ai forcé son ennui et ses résistances, et comme il reculait sous ma pression, retournant son regard vers ce qu’il aime, désirant ce qu’il fait le mieux dont il me peignait trop vivement les attraits, je l’ai jeté en furieux au milieu des monstres, dans la confusion de tous les dieux, des démons, des héros, des espèces horribles et de toutes ces créatures des anciens hommes, lesquels mettaient leur philosophie à peupler l’univers aussi ardemment que nous mîmes plus tard la nôtre à le vider de toute vie. Nos ancêtres s’accouplaient dans leurs ténèbres à toute énigme, et lui faisaient d’étranges enfants.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je ne savais m’orienter dans mon désordre, à quoi me prendre pour y planter mon commencement et développer les vagues pensées que le tumulte des images et des souvenirs, le nombre des noms, le mélange des hypothèses éveillaient en moi devant mon dessein.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ma plume piquait dans le papier, ma main gauche tourmentait mon visage, mes yeux trop nettement se peignaient un objet bien éclairé, et je sentais trop bien que je n’avais aucun besoin d’écrire. Puis cette plume, qui tuait le temps à petits traits, se mit d’elle-même à esquisser des formes baroques, poissons affreux, pieuvres tout échevelées de paraphes trop fluides et faciles… Elle engendrait des mythes qui découlaient de mon attente dans la durée, cependant que mon âme, qui ne voyait presque pas ce que ma main créait devant elle, errait comme une somnambule entre les sombres murs imaginaires et les théâtres sous-marins de l’aquarium de Monaco !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Qui sait, pensai-je, si le réel dans ses formes innombrables n’est pas aussi arbitraire, aussi gratuitement produit que ces arabesques animales ? Quand je rêve et invente sans retour, ne suis-je pas… la nature ? &#8211; Pourvu que la plume touche le papier, qu’elle porte de l’encre, que je m’ennuie, que je m’oublie, &#8211; je crée ! Un <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/paul-valery-big.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1710" title="paul-valery-big" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/paul-valery-big.jpg" alt="" width="350" height="452" /></a>mot venu au hasard se fait un sort infini, pousse des organes de phrase, et la phrase en exige une autre, qui eût été avant elle ; elle veut un passé qu’elle enfante pour naître… après qu’elle a déjà paru ! Et ces courbes, ces volutes, ces tentacules, ces palpes, pattes et appendices que je file sur cette page, la nature à sa façon ne fait-elle de même dans ses jeux, quand elle prodigue, transforme, abîme, oublie et retrouve tant de chances et de figures de vie au milieu des rayons et des atomes en quoi foisonne et s’embrouille tout le possible et l’inconcevable ?</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L’esprit s’y prend tout de même. Mais encore il renchérit sur la nature ; et non seulement il crée, comme elle a coutume de faire, mais il y ajoute qu’il fait semblant de créer. Il compose au vrai le mensonge ; et cependant que la vie ou la réalité se borne à proliférer dans l’instant, il s’est forgé le mythe des mythes, l’indéfini du mythe, &#8211; le Temps…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Mais le mensonge et le temps ne seraient point sans quelque artifice. La parole est ce moyen de se multiplier dans le néant.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Et voici comme je vins enfin à mon sujet, et comme j’en fis une théorie pour la dame invisible et tendre : Dame, lui ai-je dit, ô mythe ! Mythe est le nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause. Il n’est de discours si obscur, de racontar si bizarre, de propos si incohérent à quoi nous ne puissions donner un sens. Il y a toujours une supposition qui donne un sens au langage le plus étrange.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Imaginez encore que plusieurs récits de la même affaire, ou des rapports divers du même évènement vous soient faits par des livres ou par des témoins qui ne s’accordent pas entre eux quoique également dignes de foi. Dire qu’ils ne s’accordent pas, c’est dire que leur diversité simultanée compose un monstre. Leur concurrence procrée une chimère… Mais un monstre ou une chimère, qui ne sont point viables dans le fait, sont à leur aise dans le vague des esprits. Une combinaison de la femme et du poisson est une sirène, et la forme d’une sirène se fait aisément accepter. Mais une vivante sirène est-elle possible ? – Je ne suis pas du tout assuré que nous soyons déjà si experts dans les sciences de la vie que nous puissions refuser la vie aux sirènes par raison démonstrative. Il faudrait bien de l’anatomie et de la physiologie pour leur opposer autre chose que ce fait : les modernes n’en ont jamais pêché !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ce qui péril par un peu plus de précision est un mythe. Sous la rigueur du regard, et sous les coups multipliés et convergents des questions et des interrogations catégoriques dont l’esprit éveillé s’arme de toutes parts, vous voyez les mythes mourir, et s’appauvrir indéfiniment la faune des choses vagues et les idées. .. Les mythes se décomposent à la lumière que fait en nous la présence combinée de notre corps et de notre sens du plus haut degré.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Voyez comme le cauchemar compose en un drame tout-puissant, quelque diversité de sensations indépendantes qui nous travaille sous le sommeil. Une main sous le corps est prise ; un pied, qui s’est découvert et délivré des langes, se refroidit au loin du reste du dormeur ; de matinaux passants vocifèrent à l’aube dans la rue ; l’estomac vide s’étire et les entrailles fermentent ; telle lueur du grand soleil levant inquiète vaguement la rétine au travers des paupières abaissées… Autant de données séparées et incohérentes ; et personne encore pour les réduire à elles-mêmes et au monde connu, pour les organiser, retenir les unes, abolir les autres, ordonner leurs valeurs et nous permette de passer outre. Mais toutes ensemble sont comme des conditions égales, et devant être également satisfaites. Il en résulte une création originale, absurde, incompatible avec la suite de la vie, toute-puissante, toute effrayante, qui n’a en soi-même aucun principe de fin, point d’issue, point de limite… Il en est ainsi dans le détail de la veille, mais avec moins d’unité. Toute l’histoire de la pensée n’est que le jeu d’une infinité de petits cauchemars à très courte et très faible conséquence.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Tout notre langage est composé de petits songes brefs ; et ce qu’il y a de beau, c’est que nous en formons quelquefois des pensées étrangement justes et merveilleusement raisonnables.<br />
En vérité, il y a tant de mythes en nous et si familiers qu’il est presque impossible de séparer nettement de notre esprit quelque chose qui n’en soit pas. On ne peut même en parler sans mythifier encore, et ne fais-je point dans cet instant le mythe du mythe pour répondre au caprice d’un mythe ?</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Oui, je ne sais que faire pour sortir de ce qui n’est pas, chères âmes ! Tant la parole nous peuple et peuple tout, que l’on ne voit comment s’y prendre pour s’abstenir des imaginations dont rien ne se passe…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Songez que demain est un mythe, que l’univers en est un ; que le nombre, que l’amour, que le réel comme l’infini, que la justice, le peuple, la poésie… la terre elle-même sont mythes ! Et le pôle même en est un, car ceux qui prétendent d’y être allés n’ont pensé y être que par des raisons qui sont indivisibles de la parole…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’oubliais tout le passé… Toute l’histoire n’est faite que de pensées auxquelles nous ajoutons cette valeur essentiellement mythique qu’elles représentent ce qui fut. Chaque instant tombe à chaque instant dans l’imaginaire, et à peine l’on est mort, l’on s’en va rejoindre, avec la vitesse de la lumière, les centaures et les anges… Que dis-je ! A peine le dos tourné, à peine sortis de la vue, l’opinion fait de nous ce qu’elle peut !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je retourne à l’histoire. Comme insensiblement elle se change en rêve à mesure qu’elle s’éloigne du présent ! Tout près de nous, ce ne sont encore que des mythes tempérés, gênés par des textes non incroyables, par des vestiges matériels qui modèrent un peu notre fantaisie. Mais franchis trois ou quatre mille ans en deçà de notre naissance, on est en pleine liberté. Enfin, dans le vide du mythe du temps pur, et vierge de quoi que ce soit qui ressemble à ce qui nous touche, l’esprit – assuré seulement qu’il y a eu quelque chose, contraint par sa nécessité essentielle de supposer un antécédent, des « causes », des supports à ce qui est, ou à ce qu’il est, &#8211; enfante des époques, des Etats, des évènements, des êtres, des principes, des images ou des histoires de plus en plus naïves, qui font songer, ou qui se réduisent aisément à cette cosmologie si sincère des Hindous, quand ils plaçaient la Terre, afin de la soutenir dans l’espace, sur le dos d’un immense éléphant ; cette bête se tenant sur une tortue ; elle-même portée par une mer que contenait je ne sais plus quel vase…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le philosophe le plus profond, le physicien le mieux armé, le géomètre le mieux pourvu de ces moyens que Laplace pompeusement nommait « les ressources de l’analyse la plus sublime », &#8211; ne peuvent ni ne savent faire autre chose.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’est pourquoi il m’est arrivé d’écrire certain jour : Au commencement était la Fable !<br />
Ce qui veut dire que toute origine, toute aurore des choses est de la même substance que les chansons et que les contes qui environnent les berceaux…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’est une sorte de loi absolue que partout, en tous lieux, à toute période de la civilisation, dans toute croyance, au moyen de quelle discipline que ce soit, et sous tous les rapports, &#8211; le faux supporte le vrai ; le vrai se donne le faux pour ancêtre, pour cause, pour auteur, pour origine et pour fin, sans exception ni remède, &#8211; et le vrai engendre ce faux dont il exige d’être soi même engendré. Toute antiquité, toute causalité, tout principe des choses sont des inventions fabuleuses et obéissent aux lois simples.<br />
Que serions nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.<br />
Voilà, ma chère, presque tout mon discours à la femme sans corps dont je crains et ne hais point que vous soyez jalouse. Je vous épargne quelques phrases de grand style par quoi j’ai cru qu’il fallait consommer ces propos.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’ai mis un peu de poésie aux derniers moments de ma lettre. On en peut laisser une dame en proie à de simples idées ; il faut lui dorer les adieux. Je me suis donc laissé dire à mon inconnue que l’aurore et que le soir du temps, pareils à ceux d’une belle journée qui sont tout enchantés et illuminés de prestiges par le soleil très bas sur l’horizon, se colorent, se remplissent de miracles. Ainsi que la lumière presque rase enfante à l’œil humain des jouissances prodigieuses, le gorge de magies, de transmutations idéales, de formes énormes soutenues et développées dans l’altitude, figures d’autres mondes, séjours brûlants aux roches d’or, aux lacs trop purs, trônes, grottes errantes, enfers supérieurs, féeries ; et de même que ces hauts lieux éblouissants, ces phantasmes, ces monstres et ces déités aériennes s’analysent en vapeur et en rayonnements décomposés, &#8211; ainsi de tous les dieux et de nos idoles même abstraites : ce qui fut, ce qui sera, ce qui se forme loin de nous. Ce que demande notre esprit, les origines qu’il réclame, la suite et les dénouements dont il a soif, il se peut qu’il ne les tire et ne les subisse de soi-même ; séparé de l’expérience, isolé des contraintes que le contact direct lui impose, il engendre ce qu’il faut selon soi seul.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Il se rétracte en soi, il émet l’extraordinaire. Il fait jaillir de ses moindres accidents des créations surnaturelles. Dans cet état, il use de tout ce qu’il est ; un quiproquo, un malentendu, un calembour le fécondent. Il appelle sciences et arts la puissance qu’il a de donner à ses fantasmagories une précision, une durée, une consistance et jusqu’à une rigueur dont il est lui-même étonné ; accablé quelquefois !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Adieu, chère ; j’allais revenir sur l’amour. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Paul Valéry, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Petite lettre sur les mythes</span></em></strong>; in <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Variété</span></em></strong>, p. 961, La Pléiade, Oeuvres Vol. 1</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, comme j&#8217;ai amputé le texte de son introduction, s&#8217;adressant directement à son interlocutrice imaginaire, on conseillera d&#8217;aller le lire dans son intégralité, et d&#8217;en profiter pour parcourir cette portion du premier volume des oeuvres intégrales de Paul Valery, dans la Pléiade, intitulée Etudes philosophiques. Nul doute qu&#8217;un apprenti (nous le sommes tous) en philosophie saura se laisser mener dans les méditations sur Descartes. Nul dout aussi qu&#8217;au sein de ce recueil qui porte pour titre &laquo;&nbsp;Variété&nbsp;&raquo; (on le précise, parce que parfois, il est criant que les livres sachent redonner aux mots l&#8217;intensité que la télévision épuise), on saura s&#8217;égarer sans les essais quasi politiques, les propos sur l&#8217;enseignement ou les pages sur l&#8217;esthétique. Il en aurait, des choses à dire, sur beaucoup de sujets touchant à l&#8217;art, au beau, au langage, à la création, à l&#8217;abstraction, à la matière ou à l&#8217;esprit, celui qui aurait lu ces pages, et ce même si plonger dans cette pensée en mouvement et l&#8217;accompagner dans ses hésitations, ses méandres, se passe en réalité très bien de toute visée utilitaire.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/12/ce-qui-perit-par-un-peu-plus-de-precision-est-un-mythe/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Sunny delight</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/10/sunny-delight/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/10/sunny-delight/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 13 Oct 2010 17:10:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Olafur Eliasson]]></category>
		<category><![CDATA[sun]]></category>
		<category><![CDATA[tate modern]]></category>
		<category><![CDATA[turbine hall]]></category>
		<category><![CDATA[Weather project]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1682</guid>
		<description><![CDATA[
Un mot sur les illustrations du précédent article. Elles ne proviennent pas d&#8217;une brochure annonçant une quelconque apocalypse, mais de l&#8217;exposition que la Tate Modern consacrait, dans sa Turbine Hall, à l&#8217;oeuvre d&#8217;Olafur Eliasson, &#171;&#160;Weather Project&#160;&#187;. Grace à des miroirs déjà installés dans cette immense salle, l&#8217;artiste parvenait à donner l&#8217;illusion d&#8217;une présence solaire, l&#8217;impression [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Un mot sur les illustrations du précédent article. Elles ne proviennent pas d&#8217;une brochure annonçant une quelconque apocalypse, mais de l&#8217;exposition que la Tate Modern consacrait, dans sa Turbine Hall, à l&#8217;oeuvre d&#8217;Olafur Eliasson, &laquo;&nbsp;Weather Project&nbsp;&raquo;. Grace à des miroirs déjà installés dans cette immense salle, l&#8217;artiste <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/lon547.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1683" title="lon547" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/lon547.jpg" alt="" width="384" height="279" /></a>parvenait à donner l&#8217;illusion d&#8217;une présence solaire, l&#8217;impression atmosphérique étant accrue par la diffusion, dans cet espace immense, d&#8217;une brume constante, venant estomper cette lumière de fin du jour. L&#8217;oeuvre invitait à venir prendre le soleil, à s&#8217;allonger devant cet astre surnuméraire et intérieur, à se baigner dans cette lumière astrale simulée.On signale à ceux que ça intéresse qu&#8217;Olafur Eliasson fait partie de ces artistes qui se situent en permanence à la frontière de ce qu&#8217;on appellerait spontanément &laquo;&nbsp;art&nbsp;&raquo;, proposant souvent des installations monumentales, tentant de rendre artificiellement certaines des expériences que l&#8217;homme peut vivre face à la nature. D&#8217;une certaine manière, on peut considérer qu&#8217;il y a quelque chose d&#8217;impressionniste dans cette installation solaire.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut en apprendre davantage à son propos ici : <a href="http://www.olafureliasson.net/" target="_blank">http://www.olafureliasson.net/</a> mais on comprend qu&#8217;évidemment, rien ne remplace la confrontation &laquo;&nbsp;réelle&nbsp;&raquo; à ses oeuvres.</p>
<p></span></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/10/sunny-delight/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Oiseux de nuit</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/10/oiseux-de-nuit/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/10/oiseux-de-nuit/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 02 Oct 2010 04:41:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Deadlines]]></category>
		<category><![CDATA[Lieux]]></category>
		<category><![CDATA[Mythes]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1669</guid>
		<description><![CDATA[
Dans sa célèbre expression qui pourrait sembler relever du documentaire animalier, Hegel affirmait que la chouette de Minerve ne prend son envol qu&#8217;à la tombée de la nuit. Voila qui est de bon augure pour la nuit blanche qui est, comme tous les ans, proposée aux parisiens et franciliens amateurs d&#8217;art (pour certains) et simples [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa célèbre expression qui pourrait sembler relever du documentaire animalier, Hegel affirmait que la chouette de Minerve ne prend son envol qu&#8217;à la tombée de la nuit. Voila qui est de bon augure pour la nuit blanche qui est, comme tous les ans, proposée aux parisiens et franciliens amateurs d&#8217;art (pour certains) et simples noctambules (pour d&#8217;autres).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la neuvième fois, les rues de Paris sont, ce soir et pour la nuit entière, investies par de nombreux artistes et par un public composé pour partie d&#8217;amateurs d&#8217;art contemporain, pour partie de franciliens qui profitent d&#8217;une des dernières nuits automnales où l&#8217;on peut déambuler dans un Paris qui devient, pour une nuit, un territoire à explorer.</p>
<p style="text-align: justify;">Les propositions sont si nombreuses qu&#8217;il semble difficile de conseiller tel ou tel parcours, et ce d&#8217;autant plus qu&#8217;à la différence de ce que peut proposer un <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1670" title="P1100169" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg" alt="" width="350" height="280" /></a>musée, dans lesquelles les oeuvres sont établies et installées, cette nuit ne propose sans doute pas ce qu&#8217;on appelle des chefs d&#8217;oeuvre. Il s&#8217;agit plutôt d&#8217;une multitude de propositions, jouant sur un spectre large la gamme de ce que l&#8217;art peut, de nos jours, proposer. Mieux vaut dès lors déambuler sans préjugés, sans s&#8217;attendre à des expériences déjà répertoriées, et c&#8217;est peut être là une condition nécessaire pour éprouver une véritable expérience esthétique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, sous les auspices de l&#8217;enseigne lumineuse &laquo;&nbsp;RESPUBLICA&nbsp;&raquo; de l&#8217;artiste Nicolas Milhé, dont les lettres éblouissantes sont plantées dans l&#8217;obscurité dans le parking de l&#8217;Alma, on pourra indiquer, pour les amateurs de sagesse que nous sommes, au collège des Bernardins (Paris 5è), la lecture de textes extraits des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Confessions</span></em></strong> de Saint Augustin, choisis parmi les passages qui s&#8217;intéressent au Visage, alternant avec des intermèdes musicaux joués à la Kora par Jacques Bertin, ou bien la Nuit Blanche Soufie, toujours avec Saint Augustin, mais cette fois ci croisé avec des lectures puisées dans les oeuvres mystiques soufie, à l&#8217;Institut du monde arabe (Paris 5).</p>
<p style="text-align: justify;">Mais si on devait faire une sélection spécifique pour les élèves de Terminale littéraire, on les enverrais volontiers vers les jardins du Trocadéro, où le collectif Soundwalk propose une installation sonore inspirée de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Iliade</span></em></strong> et de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Odyssée</span></em></strong>, intitulée <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ulysse&#8217;s Syndrome</span></em></strong>. S&#8217;il ne s&#8217;agissait que d&#8217;une illustration sonore des tribulations d&#8217;Ulysse et de ses compagnons, le déplacement ne serait sans doute pas indispensable. Mais la proposition est plus fine que cela : il s&#8217;agit plutôt de retrouver des codes sonores qui permettent de restituer cette espèce de &laquo;&nbsp;sentiment océanique&nbsp;&raquo; qui peut nous prendre lorsqu&#8217;on plonge dans ce poème, et ainsi de toucher à cette ambition de saisir dans ses bras le monde dans sa totalité, comme si soudainement, on était connecté à cet univers par delà ce que nos sens permettent. Le collectif de designers sonores a voulu restituer cet impression méditerranéenne en s&#8217;appuyant sur les sons transmis par les marins naviguant au beau milieu de ces terres si diverses, pourtant toutes tournées vers cet espace commun, la mer pouvant être envisagée comme une espèce particulièrement vaste de place du village. Conversations de pêcheurs libyens, communications en morse entre ports et cargos, langues inconnues, ce sont des pièces sonores, qu&#8217;on a bien envie de désigner comme musicales qui, faisant escale dans les grands ports méditerranéens, forment mises bout à bout, un ensemble de 24 heures d&#8217;immersion sonore qui ravira ceux qui écoutant les météos marines seulement parce qu&#8217;elles constituent un voyage dans un vocabulaire étranger, promesse de départs sans retour programmé, petite tranche de nomadisme dans des vies installées, un périple sonore qui convoque la mémoire des textes antiques en prenant soin de ne surtout pas les citer. Pour ceux qui ont envie de saisir le texte d&#8217;Homère sous un tout autre angle, les jardins du Trocadéro émettent donc cette nuit un chant des sirènes par lequel il est peut être bon de se laisser séduire.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se faire une idée, le site de Soundwalk propose quelques extraits en écoute, mais ces sont de courtes séquences, qui ne peuvent constituer que des amuse-tympans. E, revanche, on pourra naviguer dans le site lui-même, qui permet de découvrir les autres installations de ces sound-designers, qui sont un bon point de départ pour découvrir tout ce pan de la musique contemporaine qu&#8217;est le montage effectué à partir de field-recording, qui semble être l&#8217;équivalent actuel de la citation des cultures sonores populaires dans la musique savante du passé.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour ceux qui suivraient ce parcours, et qui erreraient dans Paris jusqu&#8217;au petit matin, on ne peut que conseiller de se tourner vers l&#8217;Est, alors que Paris verra de nouveau le jour, portant ses regards inquiets vers les rayons du soleil levant, et d&#8217;avoir une pensée pour les mots de Victor Hugo à propos d&#8217;Homère :</p>
<p style="text-align: justify;"> « Le monde naît, Homère chante. C&#8217;est l&#8217;oiseau de cette aurore »</p>
<p style="text-align: justify;">Les oiseaux de nuit devront alors se mettre à l&#8217;abri de la lumière trop crue du soleil. La chouette de Miverve se couche au lever du jour.</p>
<p style="text-align: justify;">On ajoutera que, toujours dans les jardins du Trocadéro, le duo d&#8217;artistes Radiomentale propose des projections vidéo directement dans les arbres, qui n&#8217;ont pas encore perdu leurs feuilles, et fournissent donc un écran mobile, forcément flou, d&#8217;images tirées du cinéma muet fantastique. Ce jeu avec la mémoire cinématographique, aussi évanescent que peut l&#8217;être la mémoire cinématographique devrait plonger les cinéphiles dans une douce nostalgie.</p>
<p style="text-align: justify;">Suppléments :</p>
<p style="text-align: justify;">pour <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ulysse&#8217;s Syndrome</span></em></strong>, de Soudwalk : <a href="http://www.soundwalk.com/#/INSTALLATIONS/ulysses/">http://www.soundwalk.com/#/INSTALLATIONS/ulysses/</a><br />
pour Radiomentale : <a href="http://radiomentale.wordpress.com/">http://radiomentale.wordpress.com/</a><br />
pour Nicolas Milhé : <a href="http://www.nicolasmilhe.com/nicolasmilhe.pdf">http://www.nicolasmilhe.com</a></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/10/oiseux-de-nuit/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>5</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Revox</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/09/revox/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/09/revox/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 22 Sep 2010 16:52:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1624</guid>
		<description><![CDATA[
A propos de La leçon de musique, de Pascal Quignard

Chaque rentrée est aussi un pas de plus vers la sortie (soyons optimistes, nous ne sommes qu&#8217;en Septembre, chacun peut encore y arriver). Bientôt, dans neuf  mois, exactement, il sera temps pour l&#8217;expulsion vers autre chose, vers un autre soi, un soi 2.O, un soi [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/book_cover_la_lecon_de_musique_22025_250_400.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1665" title="book_cover_la_lecon_de_musique_22025_250_400" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/book_cover_la_lecon_de_musique_22025_250_400-183x300.jpg" alt="" width="183" height="300" /></a>A propos de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La leçon de musique</span></em></strong>, de Pascal Quignard</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Chaque rentrée est aussi un pas de plus vers la sortie (soyons optimistes, nous ne sommes qu&#8217;en Septembre, chacun peut encore y arriver). Bientôt, dans neuf  mois, exactement, il sera temps pour l&#8217;expulsion vers autre chose, vers un autre soi, un soi 2.O, un soi upgradé, une version renouvelée de soi-même, encore inconnue. Chaque matin, l&#8217;élève de terminale peut se regarder dans la glace et se dire &laquo;&nbsp;There&#8217;s more to come&nbsp;&raquo;. Et il cache sa joie.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est un habitué de ces passages, pas encore sédentarisé dans l&#8217;installation plus ou moins réussie d&#8217;un statut social, encore nomade, il a déjà vécu ces mutations au cours desquelles il a délaissé une version confortable mais obsolète de lui-même pour filer vers les terres inconnues sur la surface de son propre être.</p>
<p style="text-align: justify;">Description malhonnête. Lui ne vit pas du tout ça de manière aussi enthousiasmante. Il faut être sacrément installé dans sa propre place au soleil, fermement accroché à son rocher pour voir dans les mutations post-adolescentes un embarquement pour le nouveau monde, une expédition pionnière pour Mars alors que le principal intéressé constate les déchirures, les attractions désastres, voit l&#8217;édifice s&#8217;affaisser sur ses propres bases, premier étage de la fusée déjà cramé avant d&#8217;avoir arraché le véhicule au sol, échafaudages retirés trop tôt. Ces passages se font dans les pleurs et les grincements de dents, la voix étranglée par le sentiment tragique de l&#8217;existence.</p>
<p style="text-align: justify;">Tragédie. C&#8217;est le nom que les grecs donnaient au chant du bouc. La voix du bouc, c&#8217;était pour eux celle qu&#8217;exhalaient les adolescents en pleine mue. La mutation vers le continent adulte est une tragédie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pascal Quignard profite de la rencontre entre Aristote et Platon pour placer dans la voix muante de l&#8217;élève stagirite les échos du bouc bêlant. Nul ridicule dans ce déraillement vocal; au contraire, il s&#8217;agit de se rendre fécond, de se doter d&#8217;une voix qui porte au-delà de soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Les élèves de Terminale littéraire sont rudement chanceux : Pascal Quignard au programme, ça justifierait à soi-seul d&#8217;avoir suivi cette filière plutôt qu&#8217;une autre. le passage qui suit est tiré d&#8217;un court ouvrage intitulé &laquo;&nbsp;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">La leçon de musique</span></em></strong>&laquo;&nbsp;. On signalera à l&#8217;élève qui voudrait rentabiliser ses lectures que ce livre s&#8217;ouvre sur <em>&laquo;&nbsp;Un épisode de la vie de Marin Marais&nbsp;&raquo;</em>, sous titre qui ouvre sur une méditation sur la mue, ce moment singulier où on ne reconnaît même plus cette voix qui est pourtant censée être de nous ce qui nous est le plus intime. Soudain, un autre parle à notre place, et sa voix désaccordée ne semble même pas humaine. Devenir adulte réclame de passer par la case &laquo;&nbsp;monstre&nbsp;&raquo;, animal sacrifié bêlant, comme égorgé, époumoné devant cet inconnu qu&#8217;il devient, et qui le laisse sans voix.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme il aime le faire, Quignard promène son motif à travers l&#8217;histoire, tendant comme d&#8217;immenses structures par delà les époques, servant d&#8217;entremetteur entre des hommes qu&#8217;un même mouvement anime à des siècles de distance, échos les uns des autres (&laquo;&nbsp;je m&#8217;arrête à des embarras, à des images malencontreuses, à des courts-circuits plus qu&#8217;à des pensées formées et qu&#8217;assure un système prémédité qui les étaie&nbsp;&raquo;). On passe de Marin Marais au fils muant de Quignard, aux femmes qui ne muent pas, à Mozart à, donc,  Aristote adolescent.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce passage s&#8217;intitule <em>Un jeune macédonien débarque au port du Pirée</em>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Un jeune Macédonien débarque au port du Pirée. Il vient de Chalcidique. Il a dix-huit ans. (C’est en 366 avant Jésus-Christ.) Il demande son chemin à un vieux débardeur bleu, originaire des rives de la Weser. C’est moi. Il traverse un groupe de commerçants. Il rejoint les Longs Murs relevés par Conon. Il gagne la ville. Il marche vivement, extrêmement maigre, avec peu de bagages dans une toile vert d’eau. La cour de Macédoine s’est chargée de tout. Son père est mort.<br />
Il ne va pas à l’école d’Isocrate mais à celle de Platon, financée par le parti macédonien. Elle se nomme l’Académie. Ce qui veut dire, à l’Ouest d’Athènes, au-delà du quartier du Céramique, un grand bois d’oliviers et de platanes entourant le tombeau du héros Akadémos. Il ralentit le pas. Il traverse l’ombre. Il <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Nymphes_et_satyre.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1663" title="Nymphes_et_satyre" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Nymphes_et_satyre.jpg" alt="" width="413" height="584" /></a>approche du grand gymnase.<br />
Il entre. Il parle en grec. Il est déçu. Le maître, Platon, fils d’Ariston, Athénien, est absent. Il est à la cour de Syracuse. C’est le mathématicien Eudoxe, né à Cnide, qui l’accueille. Durant un an il l’enseigne.<br />
Tout à coup, le maître rentre. Il a soixante ans. Il a le visage carré et las. Le soir même Eudoxe présente le jeune macédonien :<br />
- Aristote, fils de Nicomaque, Macédonien, originaire de Stagire.<br />
L’adolescent salue le maître. Le père Grenet assure que, comme il saluait Platon pour la première foi, la voix du tout jeune Aristote était basse et rauque.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Aristote a écrit, dans <span style="text-decoration: underline;"><em>Histoire des animaux</em></span>, VII, 1, 581a : « Le sperme commence à apparaître chez l’homme mâle le plus souvent à deux fois sept ans. En même temps surgissent les poils des organes génitaux. De même les plates, juste avant qu’elles donnent des graines, d’abord poussent des fleurs. Cette remarque a été faite par Alcméon de Crotone. Vers le même temps, la voix commence à se transformer, passant à un registre plus rauque et plus inégal. La voix a cessé d’être aiguë, tout en n’étant pas encore grave. Elle n’est plus entière. Elle n’est plus uniforme. Elle fait penser à des instruments de musique dont les cordes seraient détendues et rauques. C’est ce qu’on appelle <em>bêler comme un bouc</em>. Il arrive, à pareille époque, que les adolescents qui cherchent par frottement à provoquer l’émission du sperme, une volupté qui ne se sépare pas de la douleur. »</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Il écrit : ‘<em>ò kaloũsi tragízein</em>, « on appelle cela muer ». Mot à mot : « On appelle cela bêler comme un bouc. »<br />
Les Grecs ont inventé la tragédie. La tragédie, en grec, cela se dit <em>tragôdia</em>. <em>Tragôdia</em> veut dire mot à mot le chant-du-bouc. <em>Tragízein</em> a deux sens : puer comme un bouc et muer de voix (chanter comme un bouc ou comme celui qui rappelle l’odeur). C’est la voix raboteuse, tout à coup trompetante, escarpée. C’est le sens ancien et perdu de chèvreler, de chevroter dans notre langue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’était au tout début du printemps. La <em>tragôdía</em> est le chant du bouc. Tout le village, lors de la grande procession, chantait. Les flûtes-hautbois accompagnaient le chant. On portait des grands simulacres de sexes d’homme dressés. Alors Eschyle ou Sophocle conduisaient le chœur. On sacrifiait le taureau le premier jour. Avant la compétition (ce qui est choral, ce qui est dansé, ce qui est théâtral ne s’étaient pas encore dissociés), on sacrifiait le cochon de lait sur l’autel. Ce qu’on appelait danses, c’étaient le défile des jarres, la parade des armures. Ils dansaient c&#8217;est-à-dire : ils piétinaient. Enfin les trompettes sonnaient.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Alors <em>théatron</em> voulait dire « lieu d’où on regarde ». Alors ’<em>orchéstra</em> voulait dire « lieu où on danse ». Alors <em>skèné</em> désignait la cabane de bois où on change de masque ou de costume. C’est le lieu de la mue. De même qu’en français on dit « muer sa tête » pour un cerf qui quitte son bois.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le joueur de flüte-hautbois se tenait près de l’autel du sacrifice. Là où on égorgeait le cochon de lait. L’autel était au centre de l’orchestre. Le joueur de flûte-hautbois était le seul à être sans masque. Mais la flûte la masquait. Il accompagnait ce qu’on appelle de nos jours le « chœur tragique ». C&#8217;est-à-dire le grand « chevrotement », le chant du bouc. C&#8217;est-à-dire, si l’on peut dire, la mue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les Grecs appelaient cela « théâtre », « lieu du regard », parce que lors de cette cérémonie du chant du bouc toute la population du village se dédoublait entre le chœur et elle-même et elle se parlait à elle-même. Elle se contemplait.<br />
Peu à peu, le temps venant, entre le chœur qui piétinait et qui chantait et la communauté qui s’était assemblée autour de l’autel, des parties solitaires se détachèrent. Un solo s’éleva dans l’ode chorale. Des êtres s’avancèrent, des voix s’émancipèrent au-delà des lamentos à l’unisson autour du porc sacrifié. Des <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Satyre_by_Borischaussette.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1664" title="Satyre_by_Borischaussette" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Satyre_by_Borischaussette.jpg" alt="" width="330" height="748" /></a>monologues et des chœurs se répondirent. Ils rapportaient et ils disputaient de très vieilles légendes qui leur semblaient de plus en plus discutables.<br />
On a dit que cette mue – en grec, ce chant de bouc, cette tragédie – était celle du <em>muthos</em> en <em>logos</em>. C’est du moins ainsi qu’ils dirent à la suite de ces cérémonies étranges. Ces sortes de tribunaux populaires, de sacrifices piétinants et chantés, ces sortes de compétitions, d’enquêtes sur la violence et sur l’intelligibilité des légendes durèrent un peu moins de trois siècles.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ni le mot acteur, ni le mot prêtre, ni le mot victime ne convenaient. Ces premiers solos entre le chœur et le village rassemblé, c’étaient les porteurs du masque porte-voix. Ils s’opposaient aux visages nus des joueurs de flûte-hautbois. Le masque déformait la voix comme une mue. Le masque était dévoué – après l’unique représentation – à la statue du dieu Dionysos. Il ne semble pas quer le masque ait été zoomorphe. Aucun masque n’a été conservé.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Aristote aimait la tragédie, connaissait tout de son histoire. C’est Aristote qui a noté qu’Eschyle avait été le premier protagoniste à s’inventer, un beau jour de mars, un interlocuteur distinct de la foule à l’entour.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les derniers jours de mars. En latin, le printemps se dit <em>ver</em>. De même que <em>tragízein</em>, c’est faire le bouc, émettre comme lui dans son odeur ou dans son chant, la <em>vernatio</em> romaine – mot qui ne désigne que la robe que les serpents abandonnent après la mue du printemps – j’imagine que cela a voulu dire le faire-printemps, le reverdir, le changer-de-peau.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le théâtre et le changement de peau sont liés. C’est pourquoi, peut être, muer, en grec, a pu se dire de façon si curieuse : être le cri du sacrifice. Etre le bêlement d’un bouc émissaire d’ailleurs absent du sacrifice qui le nomme.<br />
On peut se servir d’un argument très lointain qui appartient au Livre des Juges. Le cri de la prière parvient aux oreilles de Dieu exactement comme la fumée monte à ses narines. L’un et l’autre sont portés par l’air au-dessus du sacrifice. L’odeur nauséabonde et le bêlement sont transportés par le même médium. La mue au sens de vernatio, au sens de mutation vocale, au sens d’opposition des sexes, au sens sous-jacent de mue caractéristique du désir masculin, là est la tragédie.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">A la fin du XIIIè siècle, près de Gênes, Jacques de Voragine note une légende écossaise. Une brebis dérobée et mangée par le voleur pousse un bêlement dans le ventre de celui qui l’avait mangée. La victime trahit le vol. L’aliment se retourne contre son dévorateur.<br />
Lors de la mue des garçons, en Grèce ancienne, c’est le bêlement d’un bouc qui trahit le sacrifice définitoire de l’espèce. La victime du banquet sanglant s’engorge dans le corps des fidèles exactement comme dans la légende hébraïque et chrétienne un morceau de pomme reste fiché dans la gorge d’Adam. De même que les chrétiens nommaient <em>pomme d’Adam</em> cet accroissement , cette protrusion au centre de leur cou, lors de la mue masculine, comparable à un sein stérile, de même en Grèce ancienne, au-delà du temps, un bouc sans âge venait bêler dans le corps des garçons à l’instant même où ils devenaient des hommes.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le mot grec pour dire la mue est étrange : c’est le son équivalent au mot puer. Le mot français n’est pas plus clair ; il dit aussi bien le renouvellement tégumentaire que le déchet tégumentaire. Emile-Maximilien Littré assure que dans la mesure où muer n’est pas une action volontaire, il faut préférer, afin d’exprimer l’état, l’usage de l’auxiliaire être. Nous n’avons pas mué entre douze et quatorze ans. Nous sommes mués alors.<br />
Littré ajoute que la desquamation continuelle de l’épiderme chez l’homme est une véritable « mue insensible ». L’idée est vieille comme Homère, où la mort des hommes est comparée à la chute des feuilles que portent les branches des arbres dans l’automne. De même le défleurissement que les enfants des hommes connaissent dans leur voix à l’époque de la puberté. L’enfant qui fait l’objet de la mue, dans la compagnie incessante où il est de sa voix, il n’est pas capable d’en entendre la si surprenante transformation, ni d’en conserver un souvenir aigu. Cette surdité involontaire est le seul moyen dont il dispose afin de continuer à s’entendre lui-même, à s’entendre avec lui-même. Ce sacrifice est de ceux qui se censurent à l’égal du souvenir d’un ventre glabre.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">On dit de nos cheveux et de nos ongles qu’ils font l’objet d’une mue incessante qui dépasse la mort personnelle.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Parfois on le dit des livres que certains hommes écrivent. Des sonates que certains hommes composent.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Diogène Laërce rapporte qu’Aristote, quelques mois avant qu’il mourût, commanda des statues au sculpteur Grullion.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Une de Nicanor enfant. Une de la mère de Nicanor.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L’âge venant, il avait cessé de lire. Il se passionna pour l’observation de tout ce qui vivait. L’objet le plus vaste, le spéculat de toute spécialisation, la proie même au bout de la pensée, c’était le réel. Il fut peut être le premier réaliste, le premier zoologue. Dans la baie de Pyrrha, dans les jardins du palais de Miéza, à l’intérieur des murs du Lycée, il regardait. L’univers était comme un grand théatron.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">En 323, à la mort d’Alexandre, durant l’été, Aristote est accusé une nouvelle fois. Une nouvelle fois il quitte Athènes. C’est la nuit. Il fuit vers l’Eubée, rejoint la propriété héritée de sa mère en Chalicidique. Il a soixante-trois ans, il n’en peut plus, il est malade. C’est la dernière mue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La première mue est la naissance. Celui qui naît se dégage comme il peut d’une dépouille qui survit. La voix des hommes connaît deux chutes. L’enfance en eux, tel est le <em>spolium</em>, le bois tombé, la peau, la toison, la robe, le butin perdus. C’est le non langage de l’enfance. Puis c’est le chant. La voix. Le livre. La sonate. La statue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les voix des hommes sont sacrifiées deux fois, l’une dans la mue, l’autre dans la mort. L’ultime est sans expérience. Son lieu n’est plus un corps mais une sépulture. Son lieu n’est plus un corps mais une sépulture. L’autre mue, au terme de l’enfance, est le cri du sacrifice même. Les hommes de l’ancienne Athènes étaient visités par un chant de bouc, par la tragédie dans leur voix. Etaient visités, à la fin de l’hiver de l’enfance, par un certain chèvrelement, chevrotement persistant, rabotant, escarpant leur voix.<br />
Ils usaient aussi pour évoquer ce bris dans la voix des garçons de l’image d’une plante perdant sa fleur. Ils disaient : la voix des hommes est une voix flétrie, après deux fois sept ans, avant le silence de la mort.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Après que nous mûames dans l’air atmosphérique, dans la pulmonation, le cri et la lumière.<br />
Après que nous avons mué à deux fois sept ans. Après que nous avons bêlé.<br />
Avant que nous muions dans l’absence du temps. Avant que nous muions dans l’absence du langage. Avant que nous muions dans l’absence d’espace. Avant que nous muions dans l’absence de corps.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Des Florentins du temps des Medicis, des Parisiens sous Louis XIV, des Allemands de Weimar étaient hantés par les Grecs qui vivaient quand Périclès vivait. Ils étaient hantés par eux jusqu’à la douleur. John Keats, Friedrich Hölderlin, Friedrich Nietzsche se perdirent dans cette douleur. Les médiévaux aussi. Il me semble que cette hantise comme cette douleur se sont dissoutes. Cela n’est presque plus compréhensible. Je songe à ce vieil homme neuf, aigri, amoncelant des statues dans son jardin d’Eubée, accablé de la haine des Athéniens, accablé de la haine des Stagirites, accablé de la haine d’Alexandre. Il a encore aux oreilles les cris aigus de l’eunuque Hermias crucifié. Il se souvient de l’île de Lesbos, de sa mère Phaestis, de l’observation de la faune marine dans la baie de Pyrrha. Il aimait sa maison d’Athènes, sur le mont Lycabette, non loin des rives de l’Ilissos. Il fait venir sa fille Pythias. Il meurt.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’ai à l’esprit brusquement la mort de Renouvier. Benda rapporte que Renouvier, quelques heures avant sa mort, comme il dictait à un élève des notes sur la doctrine de Hume, s’écria tout à coup : « Ah ! C’est bon de penser ; j’en oublie que je vais mourir. »</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Aristote meurt. Mais c’est le réaliste, c’est le zoologue qui meurt. Minutieusement il abandonne le jour, l’odeur, la voix, lui-même. Même la voix muée, il la laisse derrière lui. La voix muée mue dans quelque chose de moins rauque et de moins inégal. La robe ultime qui est laissée, c’est la vie.<br />
Un corps soudain se décompose et mute dans le silence. Il se minéralise. C’est le réel qui approche. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Même si de multiples dimensions de ce texte échappent à la saisie, peu importe; au delà du texte qui résiste par endroits, la force de la littérature, c&#8217;est de générer une voix qui émerge du réel; la lecture est la mue du texte, qui ne vit qu&#8217;autant qu&#8217;il est pensé, qu&#8217;il résonne dans les voûtes craniennes. Lire, c&#8217;est parler d&#8217;une autre voix, penser en autre, être enchanté.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/09/revox/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Prévention des fusions acquisitions</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/09/prevention-des-fusions-acquisitions/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/09/prevention-des-fusions-acquisitions/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 21 Sep 2010 22:39:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Désir]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Video]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1657</guid>
		<description><![CDATA[
Absence, présence, soif, élan, on a croisé ces relations à l’être nécessaire qui n’est pas là dans les articles précédents. Des esprits malins y avaient vu la forme même du transcendantal, on y verra ici celle du désir en général, et de l’amour en particulier.
On a déjà creusé, dans de lointains articles sur le désir, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Absence, présence, soif, élan, on a croisé ces relations à l’être nécessaire qui n’est pas là dans les articles précédents. Des esprits malins y avaient vu la forme même du transcendantal, on y verra ici celle du désir en général, et de l’amour en particulier.</p>
<p style="text-align: justify;">On a déjà creusé, dans de lointains articles sur le désir, l’inaccessibilité de son objet. Comme avec (et sans) dieu, toute l’ambiguïté du désir tient à cette aspiration de soi dans l’élan vers l’objet hors de portée, qu’on poursuit pourtant pour la simple raison que même par avance inachevé, et inachevable, il est ce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Separation_by_splitz46.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1658" title="Separation_by_splitz46" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Separation_by_splitz46-300x199.jpg" alt="" width="300" height="199" /></a>seul point de fuite qui vaille d’être poursuivi. Puisque les voies des neurones sont impénétrables, accordons nous une récréation autour d’une mise en images de cette distance incompressible en amour.</p>
<p style="text-align: justify;">Irait-on jusqu’à évoquer le conseil de Cendrars, « Quand tu aimes il faut partir » ? Non, on proposera plutôt le mouvement inverse, asymptotique, même si ici ce sera pour des raisons un peu particulières.</p>
<p style="text-align: justify;">Novembre 2008, Iori Abeno et Shohei Kawasaki, deux jeunes japonais sortent de chez eux pour parcourir les 1000 km qui les séparent l’un de l’autre. Ils ne se sont jamais rencontrés, ils ont fait connaissance deux ans et demi plus tôt via un site internet, et peu à peu s’est bâtie une relation à distance, et néanmoins amoureuse. Ils ont un mois pour se rejoindre, à pied, à travers le Japon. Pendant ce mois de cheminement l’un vers l’autre, chacun est suivi par un site qui permet de visualiser leur parcours, de les suivre au jour le jour dans leur progression commune, un compteur mesurant la distance les séparant, décroissante. Evidemment, on le devine, ils ne sont pas les organisateurs de leur propre rencontre : une entreprise en fait une campagne de promotion, et cette compagnie a besoin de mettre en scène non pas leur réunion, mais leur séparation résiduelle, aussi minime soit-elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Le compteur affichera bel et bien O,OO mm au moment de leur première étreinte, mais ce sera pour augmenter de nouveau alors qu’ils se regarderont l’un l’autre. But final de l’opération, caler le compteur sur 0,02 mm, l’épaisseur du produit dont toute l’opération fait la promotion.</p>
<p style="text-align: justify;">La publicité, qui aime d’habitude nous faire croire que les objets du désir sont accessibles, avouant par là même que précisément, ce n’est pas de désir qu’il s’agit, en se frottant au désir amoureux, établit paradoxalement, et presque mystérieusement, que dans ce domaine, la distance est de rigueur.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici le clip résumant leur trajet :</p>
<p><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="400" height="325" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/u640VWLzXrM?fs=1&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="400" height="325" src="http://www.youtube.com/v/u640VWLzXrM?fs=1&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br />
et le site qui accompagne l&#8217;ensemble de l&#8217;opération de communication; à ma connaissance, une seule de mes élèves maîtrise le japonais, les autres seront un peu égarés&#8230; <a href="http://www.lovedistance.jp/" target="_blank">http://www.lovedistance.jp/</a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p></span></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/09/prevention-des-fusions-acquisitions/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>L&#8217;évolution à visage humain</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/09/levolution-a-visage-humain/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/09/levolution-a-visage-humain/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 21 Sep 2010 17:10:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1649</guid>
		<description><![CDATA[
A propos de Silex and the city, bande dessinée de Jul. Autant dire que quand l&#8217;ouvrage qu&#8217;on chronique a un tel titre, on peut s&#8217;accrocher pour faire mieux (d&#8217;ailleurs, on n&#8217;a pas fait mieux, le titre de l&#8217;article est lui-même extrait d&#8217;une case de l&#8217;album)
Recrudescence de créationnisme dans les classes. C’est le genre de phénomène [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/silex-and-the-city-consolation-rentree-profs-L-1.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1654" title="silex-and-the-city-consolation-rentree-profs--L-1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/silex-and-the-city-consolation-rentree-profs-L-1-224x300.jpg" alt="" width="155" height="222" /></a>A propos de<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Silex and the city</span></em></strong>, bande dessinée de Jul. Autant dire que quand l&#8217;ouvrage qu&#8217;on chronique a un tel titre, on peut s&#8217;accrocher pour faire mieux (d&#8217;ailleurs, on n&#8217;a pas fait mieux, le titre de l&#8217;article est lui-même extrait d&#8217;une case de l&#8217;album)</p>
<p style="text-align: justify;">Recrudescence de créationnisme dans les classes. C’est le genre de phénomène qui a tendance à s’exprimer très tôt dans l’année, pour peu qu’on fasse référence aux mythes et qu’on glisse des récits couchés à l&#8217;écrit par Homère aux textes fondamentaux des religions du livre. L’assimilation fait vite lever vers le ciel quelques paires d’yeux exprimant parfois l’exaspération, parfois l’inquiétude.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est évidemment hors de question de prendre de haut cette manière d’envisager le monde dès le début de l’année, bien qu’il soit impossible de condescendre vers cette position. Le point de crispation est suffisamment dense pour ne pas y ajouter une couche de méfiance supplémentaire ; et la confiance n’est pas encore suffisante pour amener qui que ce soit à cerner en quoi les récits créationnistes sont riches d’intuitions étonnantes (décrire le vivant les pieds plongés dans l’argile, par exemple, ou cerner la spécificité humaine dans l’interposition du travail entre le monde et sa satisfaction), car ce chemin ne peut se faire sans accepter auparavant de ne plus y voir un niveau de vérité équivalent à ce que permet la mise en ordre du monde par la raison scientifique, et ce même si on peut finalement se mettre d’accord sur l’insuffisance de cette dernière. Mais l’erreur la plus fondamentale consisterait à persister à voir dans le récit mythique un discours qui constituerait un savoir objectif.</p>
<p style="text-align: justify;">Inutile d’ajouter à la tension générée par la remise en question de ce qui const<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/prehist.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1650" title="prehist" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/prehist.jpg" alt="" width="396" height="442" /></a>itue parfois une fondation importante de la vie de certains ; aussi, il n’est pas complètement inutile d’aborder le problème par la face toujours humaine de l’humour.</p>
<p style="text-align: justify;">Jul est un auteur de bande-dessinée qui, après avoir mis son trait et son esprit au service du dessin de presse, s’est attelé à la réalisation de quelques albums qui, déjà, valaient le déplacement (les titres semblent édifiants : on sent qu’un album intitulé «<strong><span style="text-decoration: underline;"> La croisade s’amuse</span></strong> » doit avoir quelque chose à voir avec les Monty Python (ce qui se trouve partiellement confirmé, Jul développant son propre ton)). Mais c’est en allant puiser son inspiration du côté de Roy Lewis et de son « <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pourquoi j’ai mangé mon père</span></em></strong> », auquel est adressé un hommage discret sur les murs de la grotte de réunion des anthropophages anonymes, que Jul trouve sans doute un filon qu’il devrait pouvoir suivre pour encore quelques albums, tant l’anachronisme dont il joue semble lui ouvrir bien larges les portes de la narration.<br />
<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Silex &amp; the city</span></em></strong> est une série déjà riche de deux albums, le dernier venant d’être publié, porteur du sous-titre <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Réduction du temps de trouvaille</span></em></strong>. Le principe est simple, et déjà vu ailleurs : on plonge dans la friture de la préhistoire les problématiques contemporaines, tous azimuts, et on voit ce que ça donne, espérant que l’anachronisme joue son effet de révélateur. Et force est de reconnaître que le plus souvent, ça marche rudement bien ; là où certains albums du même genre capitalisent sur une trouvaille par planche, chez Jul, c’est presque chaque case qui recèle ses détails décalés qui permettent, avec un investissement bien moindre de faire au temps ce que Cameron fait à l’espace dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Avatar</span></em></strong>. De nouveau, on pense au croisement des Monty Python, qui eux aussi ont joyeusement revisité l’histoire, allant gambader à travers les époques avec l’allégresse de ceux qui aiment faire aux époques ce que Frankenstein fait aux membres de sa créature, et de F&#8217;murr, dotant les brebis de son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Génie des alpages</span></em></strong> d’aptitudes intellectuelles rarement vues chez les ovidés. Chez l’un comme chez l’autre des dessinateurs aux pseudonymes onomatopédiques, l’action principale se double d’une richesse d’arrière plan qui peu à peu constitue un monde dont la mécanique s’accomplit comme un paysage permanent, offrant aux personnages un milieu dans lequel ils pourraient se permettre de ne plus être en mouvement. On sent dans l’univers de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Silex &amp; the city</span></em></strong> cette aptitude à la contemplation que se permet parfois F’murr dans ses alpages.</p>
<p style="text-align: justify;">Se demande t-on encore quel rapport cela peut bien avoir avec le créationnisme ? Tout comme chez Roy Lewis le récit concentre sur une génération les caps que durent franchir nos lointains ancêtres pour parvenir à ce stade sans doute provisoire qu’est l’homo sapiens sapiens, chez Jul, les hommes sont confrontés à leurs formes multiples (les scènes au cours desquelles les deux héros, professeurs, se plaignent de devoir accueillir dans leurs classes surchargées des variantes d’humains extrêmement diverses dans leur développement, plongent les racines de leur ressort comique dans les principes même de l’évolutionnisme, les kinésithérapeutes surdoués malgré leur absence de pouce antépodent sont aussi des clins d’œil appuyés au mouvement qui a permis de parvenir peu à peu à l’être humain tel que nous le connaissons), et tous ne sont pas convaincus de la pertinence de ce mouvement dont ils ne cernent pas très bien en quoi il peut être considéré comme un progrès. Créationnistes et évolutionnistes s’opposent donc dès la préhistoire, ces derniers se déchirant entre les partisans du Nouveaulithique et alterdarwinistes. C’est un peu la foire, mais on parvient sans peine à retrouver les lignes de tensions qui peuvent aujourd’hui encore traverser une salle de classe.</p>
<p style="text-align: justify;">On complètera avec :</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pourquoi j’ai mangé mon père</span></em></strong> de Roy Lewis, vraiment très accessible, mais bâti sur des fondations solides, puisque son ami Félix St-Amand, anthropologue, vint donner à ce roman un peu pittoresque une inspiration tout de même scientifique. On lira aussi la préface écrite par Vercors, ce qui devrait provoquer une envie insoutenable d’aller lire son ouvrage, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Les Animaux dénaturés</span></em></strong>.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour parfaire la récréation, on conseillera aussi</p>
<p style="text-align: justify;">La série de romans un peu cintrés de Douglas Adams, inaugurée par le célèbre <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Guide du routard Galactique</span></em></strong>, rebaptisé a posteriori <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Guide du voyageur galactique</span></em></strong>, quand les éditions du guide au sac à dos en forme de planète se sont dit que la comparaison devenait d<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/prehist2.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1651" title="prehist2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/prehist2.jpg" alt="" width="400" height="353" /></a>ésobligeante pour elles&#8230; dont il faut absolument éviter la réalisation cinématographique, plus incompréhensible encore que le <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Dune</span></em></strong> de Lynch pour celui qui n’aurait pas lu les romans, et incapable de restituer le délire des romans tout d’abord improvisés sous forme de feuilletons radiophoniques par un Douglas Adams qui semble décidé à ne laisser aucun paradoxe envisageable dans chaque recoin des sous styles de la science fiction, dont, évidemment, la visite du passé. De longs passages ont donc lieu dans une préhistoire dans laquelle le héros apprend à nos lointains ancêtres à jouer au Scrabble.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;intégrale du <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Génie des alpages</span></em></strong>, de F&#8217;murr. Le contexte est différent (un berger laisse divaguer, au sens propre comme au sens figuré, ses brebis, qui peuvent en toute liberté se livrer à leurs activités secrètes, tandis que le berger devise avec son chien, grand lecteur de philosophie), mais il y a entre les F&#8217;murr et Jul quelque chose de commun, une même manière de situer le récit dans les multiples couches du dessin. Le Génie des alpages est certainement une des grandes oeuvres de la bande dessinée, cohérente dans les moindres détails, jouant en permanence de tout ce que les cases et les pages permettent, c&#8217;est un feu d&#8217;artifice et, qui plus est, c&#8217;est une poésie permanente (et la poésie gagne souvent à aller se planquer là où on ne l&#8217;attend pas nécessairement). Si je voulais inscrire aux forceps cette série dans la problématique évolutionniste, je dirais qu&#8217;on y découvre que la brebis s&#8217;y présente comme une évolution de l&#8217;homme, aussi bien de son versant ingénu que de sa face féroce.</p>
<p style="text-align: justify;">Toutes les mises en scène de l’histoire revisitée par les Monty Python (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sacré Graal</span></em></strong> (1975) en tête, mais l’intégralité de leurs sketches est une sorte de mouvement susceptible de provoquer des surrections philosophiques)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;">La folle histoire du monde</span></em></strong>, de Mel Brooks (1981), qui embrasse une période plus vaste, dans un délire permanent. On a là l’une des principales sources d’inspiration des parodies contemporaines, celui sans lequel n’auraient pas existé des films tels que…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;">Rrrr</span></em></strong>, de Alain Chabat (2003), parce que c’est l’un des films qui reprend justement le flambeau de Mel Brooks, y ajoutant une couche d’absurdité supplémentaire. Tous les paradoxes liés à la mise en scène d’êtres pré-humains sont consciencieusement passés en revue, depuis le langage jusqu’à l’art, en passant par la politique ou la religion.</p>
<p style="text-align: justify;">On aimerait citer <strong><em><span style="text-decoration: underline;">la Genèse</span></em></strong> de Crumb, mais on passe ici à tout à fait autre chose et on réservera une chronique spécifique à cette œuvre qu’on ne peut pas aborder sans avoir auparavant traversé tout ce qui a précédé dans la trajectoire du dessinateur, et sans savoir exactement à quoi on se confronte dans ce récit.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puisque Crumb, contre toute attente, nous permet de redevenir sérieux, on conseillera d&#8217;aller lire la Genèse dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Ancien Testament</span></em></strong>, et de prendre soin d&#8217;être attentif au texte, il est probable que de nombreuses images seront nettoyées et que c&#8217;est un regard neuf qui pourra alors se poser sur ce récit.</p>
<p></span></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.harrystaut.fr/2010/09/levolution-a-visage-humain/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>1</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>&#171;&#160;Dicunt Homerum caecum fuisse&#160;&#187;</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/09/dicunt-homerum-caecum-fuisse/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2010/09/dicunt-homerum-caecum-fuisse/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 20 Sep 2010 16:53:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Nancy]]></category>
		<category><![CDATA[Pascal]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.harrystaut.fr/?p=1643</guid>
		<description><![CDATA[
Evoquant le non-lieu dans lequel le mythe dé-place le sens humain, nous avions évoqué en cours la béance qui demeurait en l&#8217;homme une fois les dieux congédiés. Le paradoxe du passage au monothéisme, c&#8217;est que dieu semble n&#8217;avoir jamais été aussi absent qu&#8217;alors qu&#8217;il s&#8217;est concentré en un seul et même être, comme si son [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Evoquant le non-lieu dans lequel le mythe dé-place le sens humain, nous avions évoqué en cours la béance qui demeurait en l&#8217;homme une fois les dieux congédiés. Le paradoxe du passage au monothéisme, c&#8217;est que dieu semble n&#8217;avoir jamais été aussi absent qu&#8217;alors qu&#8217;il s&#8217;est concentré en un seul et même être, comme si son unicité rendait impossible sa présence. Multiple, il se perdait dans le détail de ses incarnations; unique, il semble soluble dans sa propre présence. On devine à quel point il est difficile à l&#8217;homme de lâcher à ce point prise sur ce qui demeure, pour beaucoup, une source d&#8217;espoir, de force, de réconfort; on meut mesurer quelle détresse habite ceux qui ont longtemps cru tenir ce qui les guiderait dans une existence qui, sinon, ressemble trop à un territoire désorienté, un espace qui aurait perdu le nord, dans lequel tout geste serait absurde, tout mouvement chercherait en vain son sens. Mais si le risque de s&#8217;égarer peut justifier dans l&#8217;esprit du voyageur l&#8217;espoir de disposer quelque part dans le sac à dos d&#8217;une boussole à consulter le temps venu, il ne constitue néanmoins pas une garantie qu&#8217;un tel guide <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_2sq.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1644" title="robert-stadler_nuit-blanche-07_2sq" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_2sq.jpg" alt="" width="359" height="361" /></a>accompagne ses pas. Seule certitude : l&#8217;élan qui rend incertain son mouvement. Et si la thèse monothéiste voit juste, on ne peut plus compter sur les signes trop multiples, trop présents pour être vrais, qu&#8217;on pouvait auparavant croire reconnaître sur la route.</p>
<p style="text-align: justify;">Encore faut-il que le monothéisme soit conséquent, et qu&#8217;il cesse de vouloir penser la religion selon cette étymologie discutable (religare) qui en fait un lien entre l&#8217;homme et son dieu, pour lui préférer cette autre compréhension (relegere), qui voit en elle une lecture reprise sans cesse, un déchiffrement du monde qui scrute celui-ci en espérant y discerner un sens, sans néanmoins savoir si tout ceci ne relève pas de la plus totale absurdité.</p>
<p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;<em>Tu ne me chercherais pas si tu ne m&#8217;avais déjà trouvé</em>&laquo;&nbsp;, ce sont les mots que Pascal prête à dieu. Mais par sa plume, c&#8217;est encore un homme qui se fait ventriloque de dieu; pas n&#8217;importe quel dieu, d&#8217;ailleurs, puisque cette consolation (&laquo;&nbsp;<em>Console toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m&#8217;avais trouvé</em>&laquo;&nbsp;) suit la méditation de Pascal sur Jésus abandonné de tous, alors qu&#8217;il cherche à être soulagé de la souffrance qu&#8217;il sent approcher:  &laquo;&nbsp;<em>Jésus est seul sur la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance (&#8230;) Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n&#8217;en reçoit point, car ses disciples dorment</em>&laquo;&nbsp;. Peut on imaginer divorce plus définitif entre dieu et les hommes ? Pour une fois, une fois seule, l&#8217;homme est appelé par dieu, et l&#8217;homme s&#8217;endort, il déserte. Pire, Jésus est, aussi, un homme; et en tant que tel, il demande à dieu ce qui lui sera refusé : qu&#8217;on éloigne de lui cette coupe. Une fois il demande, une fois on lui refuse, et deux fois il prie que les choses soient ainsi qu&#8217;elles doivent être, comme on fait lorsque plus rien ne vient s&#8217;interposer entre soi et ce qui advient.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce monde où dieu lui même peut se perdre, comment l&#8217;homme pourrait il prétendre établir ce lien que dieu lui même se refuse ? C&#8217;est bien un homme perdu que décrit Pascal, non pas un homme pour qui n&#8217;existerait aucun nord, mais un homme qui l&#8217;a perdu, et ne sait d&#8217;où lui vient cette conviction qu&#8217;il doit bien exister un point cardinal, qu&#8217;il est incapable d&#8217;approcher :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Je ne sais qui m&#8217;a mis au monde, ni ce que c&#8217;est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c&#8217;est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l&#8217;univers qui m&#8217;enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu&#8217;en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m&#8217;est donné à vivre m&#8217;est assigné à ce point plutôt qu&#8217;à un autre de toute l&#8217;éternité qui m&#8217;a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m&#8217;enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu&#8217;un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j&#8217;ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter?&nbsp;&raquo; Pascal &#8211; <span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Pensées</strong></em></span>; fragment 194, (qui commence ainsi : <em>&laquo;&nbsp;&#8230; Qu&#8217;ils apprennent au moins quelle est la religion qu&#8217;ils combattent, avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d&#8217;avoir une vue claire de Dieu, et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu&#8217;on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu&#8217;elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l&#8217;éloignement de Dieu, qu&#8217;il s&#8217;est caché à leur connaissance, que c&#8217;est même le nom qu&#8217;il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus (Isaïe, XLV, 15)&nbsp;&raquo;</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Motif repris, dans des termes presque semblables, dans cet autre fragment :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;En voyant l&#8217;aveuglement et la misère de l&#8217;homme, en regardant partout l&#8217;univers muet, et l&#8217;homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l&#8217;univers, sans savoir qui l&#8217;y a mis, ce qu&#8217;il y est venu faire, ce qu&#8217;il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j&#8217;entre en effroi comme un homme qu&#8217;on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s&#8217;éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d&#8217;en sortir. Et sur cela j&#8217;admire comment on n&#8217;entre point en désespoir d&#8217;un si misérable état. Je vois d&#8217;autres personnes auprès de moi, d&#8217;une semblable nature : je leur demande s&#8217;ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d&#8217;eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s&#8217;y sont donnés et s&#8217;y sont attachés. Pour moi, je n&#8217;ai pu y prendre d&#8217;attache, et considérant combien il y a plus d&#8217;apparence qu&#8217;il y a autre chose que ce que je vois, j&#8217;ai recherché si ce Dieu n&#8217;aurait point laissé quelque marque de soi. &nbsp;&raquo; Pascal, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pensées</span></em></strong>, fragment 693</p>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr, tout tient à ce qu&#8217;il y a &laquo;&nbsp;plus d&#8217;apparence qu&#8217;il y a autre chose que ce que je vois&nbsp;&raquo;.  Autant dire que chez Pascal, illumination du 23 Novembre 1654 ou pas, dieu ne se voit pas. Or, il n&#8217;y a que deux catégories, au sein de ce qui ne se voit pas : ce qui n&#8217;est pas, et ce qui est absent. Le monothéisme se trouve dans cette <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_1sq.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1645" title="robert-stadler_nuit-blanche-07_1sq" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/robert-stadler_nuit-blanche-07_1sq.jpg" alt="" width="349" height="368" /></a>position étrange dans laquelle, ne pouvant plus voir dieu en marionnetiste derrière chaque chose, il lui faut dire dieu sans le voir, et accepter qu&#8217;aux yeux du monde, il ne soit pas. C&#8217;est pourquoi on peut tout à fait dire que le monothéisme est, aussi, un athéisme. C&#8217;est cette étonnante voie que suis Jean-Luc Nancy dans le texte qui suit, qui est tiré des chroniques qu&#8217;il prononça sur France Culture, dans le cadre de l&#8217;émission &laquo;&nbsp;Les Vendredis de la philosophie&nbsp;&raquo;, en 2002-2003 :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">«Deux question se posent : 1) Comment aujourd’hui analyser le monothéisme ? 2) Comment comprendre et juger les mobilisations dont il est l’objet – ou le sujet ?<br />
Je poserai seulement quelques jalons.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le monothéisme au sens strictement occidental n’est pas la religion d’un seul dieu. « 0ccidental », ici, veut dire : selon l’ensemble que le Coran désigne comme « les gens du livre », les juifs et les chrétiens avec les musulmans, la souche spirituelle d’Abraham (toujours selon le Coran). Il n’est pas la religion d’un seul dieu comme s’il s’agissait d’un panthéon réduit à l’unité. Au contraire, l’unicité supprime tout panthéon, d’ailleurs aussi tout panthéisme et enfin rigoureusement tout théisme. Il n’y a plus position d’un être particulier nommé « dieu », présent, sur son mode propre, quelque part dans ce monde ou dans un autre. Avec l’unicité, le dieu perd sa distinction d’être ou d’étant. Ce dieu n’est pas un autre dieu – ni autre ni donc même – que les autres dieux. Il est, pour autant qu’il est, celui qui n’est pas présent. Pas non plus absent (très loin, ailleurs). Il répond, si je peux dire, au départ de tous les dieux. Le départ des dieux &#8211; la fin d’un monde des cultes agraires et sacrificiels, par tous et pour tous – a ouvert sur un monde (celui des cités, du commerce, de l’alphabet) où la multiplicité des singuliers engage la question que Ibn ‘Arab
