S’abîmer sans s’abimer

On évoquait précédemment ces vers stupéfiants de Lucrèce, ouvrant le livre II  de son poème « De Natura rerum« ,  sur le réconfort qu’on éprouve devant  le spectacle des naufrages au loin. On ne peut pas goûter les textes sans les lire. En voici donc une traduction : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se

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Sables mouvants

  Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa forceNi sa faiblesse ni son coeur Et quand il croitOuvrir ses bras son ombre est celle d’une croixEt quand il croit serrer son bonheur il le broieSa vie est un étrange et douloureux divorceIl n’y a pas d’amour heureux Aragon – Il n’y a pas d’amour heureux Si lundi matin, on doit encore franchir une dernière porte avant d’obtenir pour de bon un baccalauréat qui s’est hier dérobé une dernière fois,

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Demeurer sur la réserve

« Réserver ou suspendre notre jugement, cela consiste à décider de ne pas permettre à un jugement provisoire de devenir définitif. Un jugement provisoire est un jugement par lequel je me représente qu’il y a plus de raison pour la vérité d’une chose que contre sa vérité, mais que cependant ces raisons ne suffisent pas encore pour que je porte un jugement déterminant ou définitif par lequel je décide franchement de sa vérité. Le jugement provisoire est donc un jugement dont

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En suspension

Un petit texte peut se prêter à un développement relativement long si il est dense en présupposés. Et le texte qui suit l’est. L’explication qui suit est réalisée selon la méthode qu’on a donnée en cours. Je n’y ai, exprès, ajouté aucun titre, pour que le texte soit semblable à ce qu’on pourrait proposer à l’examen. Mais pour que vous vous y retrouviez, j’ai inséré une illustration à chaque changement de partie. Evidemment, à l’examen, on n’illustre en aucune manière

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The Parallax view

Si nous sommes habitués à évaluer la valeur des choses selon le critère de leur efficacité, nous pouvons affirmer que les disciplines telles que la philosophie sont par nature déficientes, puisqu’elles ne semblent pas avoir de mise en pratique immédiate, et qu’elles n’atteignent jamais le but qu’elles semblent s’être fixées : la certitude définitive de la connaissance, la vérité. On sait que dans l’Antiquité, Aristote a déjà montré qu’on ne peut pas pour autant considérer la spéculation philosophique comme vaine, malgré

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Le sens de l’interdit

Un petit exercice de « type bac », histoire de montrer à quoi pouvait ressembler l’explication de ce texte donné en filière technologique lors de notre examen blanc.  Quelques remarques préalables : comme le veut la méthode, mais surtout parce que c’est tout simplement mieux ainsi, les questions ne sont pas reprises dans le traitement du sujet. Elles sont là pour guider le candidat, pour orienter son attention sur les points les plus importants, mais le texte final, celui qui se retrouve

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Se croire tout permis

Je vais mettre en ligne quelques traitements possibles de sujets, ceux qui ont été donnés à Pondichéry, mais aussi quelques autres, que nous avions proposés lors du « bac blanc ».  Premier d’entre eux, un texte d’Alain, sur la notion de « droit ». Le texte était proposé aux filières technologiques, assorti des questions qui permettent de rédiger l’explication. Le traitement proposé fait, comme la consigne l’indique, abstraction des questions au sens où elles ne sont pas mentionnées. En revanche, l’explication suit l’ordre des

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Parabellum

Hobbes est sans doute l’auteur qui vient le plus naturellement à l’esprit quand il s’agit d’établir les raisons pour lesquelles l’homme, livré à lui-même dans un état d’hypothétique « nature », en vient à dominer son semblable, ou s’il n’y parvient pas, à le détruire. Que ce soit dans le Léviathan, pour le concept de « guerre de chacun contre chacun », ou dans le Citoyen (souvent évoqué sous son titre en latin, De Cive), pour l’idée que l’homme est « un loup pour l’homme ».

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Construire sur les marécages; 2nde partie

Suite de l’article précédent, que je publie de nouveau, qui constitue ce que pourrait être une seconde partie très très étendue du commentaire du texte de Freud que nous avons expliqué linéairement dans l’article précédent. Je l’ai utilisé comme prétexte à une exploration des perspectives qu’ouvre la psychanalyse, tant en la poursuivant dans sa propre direction, et parfois sur des territoires qu’elle n’aurait peut être pas supposé parcourir, qu’en s’y opposant. Car les raisons d’être sceptique envers la théorie freudienne

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Construire sur les marécages; 1ère partie

Reprise d’un vieil article mis en ligne alors que le texte qui suit avait été proposé en commentaire au baccalauréat, à destination de mes élèves, puisque nous sommes depuis plus d’une semaine maintenant, en grève, et qu’il faut bien que le spectacle continue quand même.  Je rappelle en quelques mots les raisons pour lesquelles nous avons évoqué la psychanalyse en cours : nous analysons depuis quelques séances ce qu’on appelle communément le « moi », et nous nous sommes lancés, dans une

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De la Concordance des temps – dialogue à travers les siècles entre Saint Anselme et Sartre sur la responsabilité

On reparlera prochainement du texte de Saint Anselme (laïcisé pour l’occasion en Anselme, ce qui a permis à bon nombre de candidats de croire qu’il s’appelait « Anselme de la Concorde »…) proposé cette année à la sagacité des candidats au bac ES. Perçu à juste titre comme difficile, il mérite qu’on se penche un peu sur son cas. En attendant, on aimerait faire remarquer ceci aux candidats qui présenteraient, lundi, L’Existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre, qu’il y a un

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Agir en soi

En ce qui concerne les sujets dont le travail constitue la notion centrale, il faut avoir en tête que la réflexion impose de positionner le curseur du travail par rapport aux concepts voisins que sont la tâche, le labeur, l’oeuvre. Si certains philosophes ont distingué le travail aliéné du travail humanisant, constituant le premier comme simple exécution de tâches, et reconnaissant dans le second un processus oeuvrant au moins à la création de l’être humain lui-même, d’autres ont placé définitivement

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Possession

« L’enfer, c’est la morale » Philippe Sollers L’image de soi dans le miroir est nécessairement celle d’un autre, juste assez inversé pour qu’on ne puisse pas lui correspondre. Mais « à l’intérieur », il en va de même. Si l’imagerie populaire a volontiers mis en scène le jugement moral sous la forme de personnages opposés venant susurrer à chaque oreille des conseils contradictoires, ce n’est pas tout à fait un hasard. Mais à strictement parler, un seul interlocuteur pourrait suffire :

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Aux ignorants les mains pleines

Tous les conseils de méthode concernant la dissertation insistent sur ce point : une introduction doit comporter une problématique claire, parce que sans celle ci il n’y a pas de véritable réflexion mise en oeuvre dans la suite du devoir. Si cette exigende déconcerte un grand nombre de candidats, c’est qu’elle leur impose une attitude contraire à ce qui les rassure lors d’un examen : l’aveu d’une ignorance. Poser un problème, c’est en effet admettre qu’on ne sait pas quelque

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La connaisance vaniteuse – 2

Dans l’article précédent, on menait une étude suivie de l’extrait de Kant, en faisant en sorte d’en montrer la logique interne. Reste qu’au cours d’une explication de texte telle qu’on la propose au baccalauréat (mais il en va de même de toute étude de texte, puisqu’il s’agit de lire pour faire émerger en soi de la pensée, d’être soi même l’arbre sur lequel on va venir greffer une pousse nouvelle, de s’hybrider par une pensée autre), on attend que la

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La connaissance vaniteuse

Voici un texte de Kant, tel qu’il fut proposé aux candidats au baccalauréat des séries techniques il y a quelques années, bardé des questions permettant aux élèves de construire leur commentaire. J’en propose ensuite un commentaire dont on pourra se dire qu’il ne répond pas une à une aux questions posées. C’est une illusion : les questions posées trouvent bel et bien une réponse dans ce commentaire, sans pour autant qu’on y ait répondu comme on le fait habituellement lors

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Des enfants conservés dans le formol de l’oisiveté, sauvés par Kant.

Donner aux élèves, à commenter, un texte affirmant qu’il faut mettre les enfants au travail, voila qui pourrait passer pour une forme anticipée de harcèlement moral. Pourtant, il ne s’agit pas ici d’apprendre aux enfants et jeunes à se soumettre au travail, mais plutôt à ne pas se soumettre à cette tendance spontanée qui nous incite à ne rien faire, et à rester, bouche bée, ébahi devant le monde, sans rien y faire. On va le voir, on est attaché

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Le rétablissement antipode.

« Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute éthique qui conçoit négativement le bonheur, toute métaphysique, toute physique qui envisagent une finale, un état définitif quelconque, toute aspiration, surtout esthétique ou religieuse, à un à-côté, un au-delà, un au-dehors, un au-dessus, autorisent à rechercher si ce ne fut pas la maladie qui inspira leur philosophe. On travestit inconsciemment les besoins physiologiques de l’homme, on les affuble du manteau de l’objectivité de l’idéal, de l’idée pure;

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Une question embarrassante pour celui dont le métier consiste à se tenir sur une estrade pour parler, parler… Finalement, ne vaudrait-il pas mieux se taire ? – Prétexte = un texte de Pascal

« Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais

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Lignes directrices pour une lecture de l’Existentialisme est un humanisme », de Jean-Paul Sartre.

Quand, en 1945, Jean Paul Sartre prononce sa conférence au Club Maintenant, c’est qu’il doit répondre à des attaques diverses, venant de camps opposés entre eux. Cette conférence deviendra un an plus tard un petit livre, « l’Existentialisme est un humanisme« , qui est depuis le texte le plus lu de Sartre. Le fait qu’il soit originellement une conférence explique le fait que sa lecture semble aisée, et qu’il ne présente pas les mêmes difficultés syntaxiques que « L’Etre et le Néant« . Pour

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Sénèque – La brièveté de la vie; L’occupation et le loisir.

Dans la partie précédente, nous avons vu que Sénèque démontre la nécessité de se réapproprier le temps pour pouvoir atteindre la sagesse et le bonheur. Reste qu’on est en droit de se demander comment cette réappropriation s’effectue, puisqu’il ne s’agit justement pas de se retirer du monde et de toute activité pour se retirer dans une méditation qui serait toute intérieure. La confusion, quant à la sagesse stoïcienne et au sens du texte de Sénèque vient en grande partie du

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En écoute, l’émission des vendredis de la philosophie consacrée au traité de Sénèque.

En écoute, pour reposer les yeux, et mettre à contribution les oreilles sans reposer pour autant les neurones, l’émission de France Culture, les Vendredis de la philosophie du 2 Juin 2006, consacrée au traité de Sénèque « La brièveté de la vie ». En invité de Raphael Enthoven, Emmanuel Naya, qui a proposé chez Ellipse une nouvelle édition documentée de manière très intéressante du traité de Sénèque. Des passages essentiels de l’oeuvre sont lus, ce qui aide toujours à les habiter davantage

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Sénèque – La brièveté de la vie; une introduction et une structure.

Puisque les écrits sont passés, que les copies sont, depuis hier après midi, corrigées et remises entre les mains de l’administration qui est en train d’éditer les relevés de notes de chaque candidat, pour que demain, dès l’aube, les jurys puissent statuer sur le sort de chaque candidat; puisque donc ce sort n’est plus entre les mains des susdits candidats, autant qu’ils se préparent à toute éventualité, et qu’ils s’apprêtent à passer un éventuel oral de rattrapage. Si cette préparation

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Comprendre la différence entre Socrate et les sophistes, par J.J. Rousseau et par l’absurde.

« Oublierais-je que ce fut dans le sein même de la Grèce qu’on vit s’élever cette cité aussi célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses lois, cette République de demi-dieux plutôt que d’hommes? tant leurs vertus semblaient supérieures à l’humanité. O Sparte! opprobre éternel d’une vaine doctrine! Tandis que les vices conduits par les beaux-arts s’introduisaient ensemble dans Athènes, tandis qu’un tyran y rassemblait avec tant de soin les ouvrages du prince des poètes, tu chassais de

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Nietzsche – Travailler, ou planer ? – commentaire d’un extrait de « Humain, trop humain »

“ Le besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin: le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l’ennui vient nous surprendre. Qu’est-ce à dire ? C’est l’habitude du travail en général qui se fait à présent sentir comme un besoin nouveau, adventice; il sera d’autant plus fort que l’on est plus fort habitué à travailler, peut-être même que l’on a

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Etude de texte : Aristote – la distinction entre êtres naturels et êtres artificiels.

 » Parmi les êtres en effet, les uns existent par nature, les autres par d’autres causes ; par nature, les animaux et leurs parties, les plantes et les corps simples, comme terre, feu, eau, air ; de ces choses en effet, et des autres de même sorte, on dit qu’elles sont par nature. Or, toutes les choses dont nous venons de parler diffèrent manifestement de celles qui n’existent pas par nature ; chaque être naturel, en effet, a en soi-même

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Commentaire d’un texte de Freud, extrait de « L’intérêt de la psychanalyse » – 2eme partie : mise en perspective

On l’a vu, le texte de Freud propose une rupture. Du moins est-ce ainsi qu’il se présente. On l’a vu aussi, cette rupture s’appuie sur un discours qui est de type scientifique, ce qui lui permet de bâtir, finalement, une nouvelle manière de décrire ce qu’est un être humain et d’expliquer selon quels principes se déroule son histoire. Reste que si la proposition semble nouvelle, il nous faut déterminer en quoi consiste cette nouveauté, examiner ce sur quoi elle s’appuie,

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Commentaire d’un texte de Freud, extrait de « L’Intérêt de la psychanalyse » – 1ere partie : Introduction et commentaire linéaire.

 » Une violente répression d’instincts puissants exercée de l’extérieur n’apporte jamais pour résultat l’extinction ou la domination de ceux-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose. La psychanalyse a souvent eu l’occasion d’apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l’éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d’agir et de la capacité de jouir, la normalité exigée est acquise. Elle

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