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	<title>Harrystaut &#187; Art</title>
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		<title>DupliCité</title>
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		<pubDate>Mon, 10 Oct 2011 14:33:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Jean-Pierre ATTAL
2001-2011 &#8211; 10 ans de recherche
15 septembre au 15 octobre 2011
galerieolivierwaltman
Paris &#124; Miami
74, rue Mazarine 75006 Paris
galeriewaltman.com t : + 33 1 43 54 76 14
contact : Olivier Waltman/ Mathias Coullaud
http://www.galeriewaltman.com/menu.html
ouvert du lundi au samedi de 10h30 à 19h30
Depuis 2004, une proportion non négligeable d’élèves de terminale, en filière générale, utilise au quotidien un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: right">Jean-Pierre ATTAL<br />
2001-2011 &#8211; 10 ans de recherche<br />
15 septembre au 15 octobre 2011</p>
<p style="text-align: right">galerieolivierwaltman<br />
Paris | Miami<br />
74, rue Mazarine 75006 Paris<br />
galeriewaltman.com t : + 33 1 43 54 76 14<br />
contact : Olivier Waltman/ Mathias Coullaud<br />
<a href="http://www.galeriewaltman.com/menu.html" target="_blank">http://www.galeriewaltman.com/menu.html<br />
</a>ouvert du lundi au samedi de 10h30 à 19h30</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/files/2011/10/labyrinthe3.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-2048" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/10/labyrinthe3.jpg" alt="" width="494" height="201" /></a>Depuis 2004, une proportion non négligeable d’élèves de terminale, en filière générale, utilise au quotidien un manuel de philosophie (le &laquo;&nbsp;<em>Hatier</em>&laquo;&nbsp;, réalisé sous la coordination de Michel Delattre et Chantal Demonque) dont la couverture un peu hypnotique est illustrée par une photographie de Jean-Pierre Attal, intitulée <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Labyrinthe</strong></em></span> (2004).</p>
<p style="text-align: justify">Jusqu’au 15 Octobre, ces élèves seront peut être heureux de pouvoir redécouvrir la couverture de leur manuel accrochée, dans un format bien plus respectueux du tirage originel, sur lesmurs de la galerie Olivier Waltman, à Paris.</p>
<p style="text-align: justify">Le travail de Jean-Pierre Attal s’occupe des territoires qui servent de théâtre à nos opérations financières : façades d’immeubles de bureaux, banlieues pavillonnaires, grilles urbaines quadrillant comme sur un repère orthonormé la place de chacun la superficie à laquelle on peut prétendre, les amas qu’il faut bien accepter d’intégrer, comme le feraient, au sein de leurs alvéoles, des abeilles. Les photographies d’Attal pourraient tout à fait évoquer l’insociable sociabilité des hommes telle que Kant la décrit : cette nécessité dans laquelle ils sont de s’associer, tout en aspirant à la solitude. Les open-spaces soigneusement délimités, sans être pour autant cloisonnés, témoignent de cette double nécessité, dès lors qu’elle se plie aux lois du management qui semblent ne conserver du projet de co-développement humain que la rationalisation technique. Le monde fixé par Attal est hyper rationnel. Il n’est d’ailleurs pas naturel puisqu’un travail numérique de duplication, de juxtaposition de cases saisies individuellement produit ce monde à la manière dont lui-même produit les biens et les services qu’il répand, à la chaine, sur les marchés. Pour autant, de cette interaction humaine poussée à la pointe de sa rentabilité, il n’émane aucune humanité. L’homme en semble étrangement absent, tout comme les œuvres sembleraient pouvoir être le fruit d’une production mécanisée, infomatique.</p>
<p style="text-align: justify">Il est intéressant qu’une couverture de manuel de philosophie donne à voir l’encadrement contre lequel la philosophie elle-même pourrait être un des outils d’émancipation.</p>
<p style="text-align: justify">On peut donc, jusqu’au 15 Octobre 2011, aller se perdre dans le dédale de nos propres superstructures.</p>
<p style="text-align: justify">Le dossier de presse de l&#8217;exposition est consultable ici : <a href="http://www.galeriewaltman.com/comunnique-de-presse/Communique_de_presse_Attal-%20septembre-octobre_2011.pdf" target="_blank">Communique_de_presse_Attal-20septembre-octobre_2011.pdf</a></p>
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		<title>Nyctalopie passagère</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/09/nyctalopie-passagere/</link>
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		<pubDate>Mon, 26 Sep 2011 14:38:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
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		<description><![CDATA[
Paris ne vit plus la nuit, paraît-il. Exception faite, peut-être de la nuit blanche à laquelle les parisiens et franciliens sont conviés, chaque année depuis dix ans, lors du premier week-end d’Octobre.
Tous les ans, j’encourage mes élèves et lecteurs à profiter de cette nuit pour aller à la rencontre de l’art contemporain sans s’embarrasser du [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">Paris ne vit plus la nuit, paraît-il. Exception faite, peut-être de la nuit blanche à laquelle les parisiens et franciliens sont conviés, chaque année depuis dix ans, lors du premier week-end d’Octobre.</p>
<p style="text-align: justify">Tous les ans, j’encourage mes élèves et lecteurs à profiter de cette nuit pour aller à la rencontre de l’art contemporain sans s’embarrasser du cérémonial parfois intimidant des musées, dans <a href="http://www.harrystaut.fr/2011/09/nyctalopie-passagere/nuit-blanche/" rel="attachment wp-att-2010"><img class="alignright size-medium wp-image-2010" src="http://www.harrystaut.fr/files/2011/09/nuit-blanche-300x257.jpg" alt="" width="300" height="257" /></a>une ambiance qui installe l’art à portée de tous, en développe le caractère « partagé » sans interdire pour autant telle ou telle rencontre appelant au recueillement ou à la contemplation. Les oeuvres sont lâchées dans la nature et c&#8217;est l&#8217;occasion ou jamais de les rencontrer sans intermédiaire et de leur permettre de produire leurs effets. Ou pas.</p>
<p style="text-align: justify">Il y a tellement de propositions qu’on aurait du mal à en sélectionner quelques unes. L’idée de la nuit blanche semble plutôt de susciter des errances urbaines sans véritable programme établi. Il s’agit de rencontres, de hasards, d’heureux croisements de trajectoires, tant avec les œuvres, les artistes qu’avec les autres noctambules. Pour une nuit, la ville est plutôt conviviale, preuve que soigner l’espace public, rassembler des inconnus autour de biens communs installés là gratuitement, partager des expériences participe à constituer un « vivre ensemble » (parce que pour une fois, on propose une réponse ouverte à la question « vivre ensemble, d’accord, mais quoi ?)</p>
<p style="text-align: justify">Il y en a pour tous les goûts, du politique (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Trackers</strong></em></span>, installation de Rafaël Lozano-Hemmer à la Gaieté lyrique (un lieu qu’on conseillerait ardemment aux élèves d’aller découvrir), <span style="text-decoration: underline"><em><strong>The Grand Finale</strong></em></span>, video de Karmelo Bermejo articulée autour du mot « récession » (la crise s’invite dans l’art) au lycée Chaptal, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>La concentration des services</strong></em></span>, installation de Julien Berthier sur le Terre-plein du métro Anvers), du portrait (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Le Réveil de la fille</strong></em></span>, projection de Jean-Christophe Choblet, Thierry Payet et Valérie Thomas à la galerie W), de l’exploration urbaine (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Fermé au public</strong></em></span>, installations d’Elisatbeth Czihak, Florimond Dupont et Ben Sandler à la galerie Jeune Création), des stars (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Girls Tricky</strong></em></span>, video de Steve McQueen à la Cigale, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Demain le ciel sera rouge</strong></em></span>, installation de Christian Boltanski au Théâtre de l’Atelier, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Henry Rebel Drawing</strong></em></span>, installation video de Douglas Gordon mettant en scène henry Hooper (que connaissent ceux qui ont vu <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Restless</strong></em></span>, de Gus Van Sant) à la Machine), des propositions plastiques (<span style="text-decoration: underline"><em><strong>Caténaires</strong></em></span>, sculpture en parpaings de Vincent Gavinet à la Bibliothèque historique de la ville de Paris,<span style="text-decoration: underline"><em><strong> Chaos</strong></em></span>, installation de Szajner, au Square du Temple) ou musicales (le Cabaret contemporain à la mairie du 3ème arrondissement, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Solitude-Silence</strong></em></span>, video et performance musicale de Thomas Bjelkeborn et Michael Larsson à l’Institut suédois, <span style="text-decoration: underline"><em><strong>Minimal mix</strong></em></span>, performance musicale de Rhys Chatham et Joseph Ghosn au collège des Bernardins), etc.</p>
<p style="text-align: justify">Aucune promesse de satisfaction, aucune garantie de faire, cette nuit là, une rencontre essentielle. Mais des pistes qui s’ouvrent, sans doute, des portes à entrouvrir, des univers à scruter sous les étoiles, et un retour au petit matin, pour se coucher à l’heure où, d’habitude Paris, s’éveille.</p>
<p style="text-align: justify">Le programme de la Nuit blanche se trouve ici :<br />
<a href="http://nuitblanche.paris.fr/pdf/NuitBlanche_Programme_2011.pdf" target="_blank">http://nuitblanche.paris.fr/pdf/NuitBlanche_Programme_2011.pdf</a></p>
<p style="text-align: justify">Le site présentant le dispositif est à cette adresse :<br />
<a href="http://nuitblanche.paris.fr/" target="_blank">http://nuitblanche.paris.fr/</a></p>
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		<title>Introduction à la méthode d’Alfred Hitchcock, par Godard</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2011/01/introduction-a-la-methode-dalfred-hitchcock-par-godard/</link>
		<comments>http://www.harrystaut.fr/2011/01/introduction-a-la-methode-dalfred-hitchcock-par-godard/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 24 Jan 2011 12:26:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
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Pièce à livrer au dossier, cet extrait d&#8217;Histoire(s) du Cinéma, de Jean-Luc Godard :
&#171;&#160;On a oublié pourquoi Joan Fontaine se penche au bord d&#8217;une falaise et qu&#8217;est ce que Joel Mc Crea s&#8217;en allait faire en Hollande. On a oublié à propos de quoi Montgomery Clift garde un silence éternel et pourquoi Janet Leigh s&#8217;arrête [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Pièce à livrer au dossier, cet extrait d&#8217;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Histoire(s) du Cinéma</span></em></strong>, de Jean-Luc Godard :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On a oublié pourquoi Joan Fontaine se penche au bord d&#8217;une falaise et qu&#8217;est ce que Joel Mc Crea s&#8217;en allait faire en Hollande. On a oublié à propos de quoi Montgomery Clift garde un silence éternel et pourquoi Janet Leigh s&#8217;arrête au Bates Motel et pourquoi Teresa Wright est encore amoureuse d&#8217;oncle Charlie. On a oublié de quoi Henry Fonda n&#8217;est pas entièrement coupable et pourquoi exactement le gouvernement américain engage Ingrid Bergman. Mais on se souvient d&#8217;un sac à main, mais on se souvient d&#8217;un autocar dans le désert mais, on se souvient d&#8217;un verre de lait, des ailes d&#8217;un moulin, d&#8217;une brosse à cheveux, mais on se souvient d&#8217;une rangée de bouteilles, d&#8217;une paire de lunettes, d&#8217;une partition de musique, d&#8217;une trousseau de clés parce qu&#8217;avec eux et à travers eux Alfred Hitchcock réussit là où échouèrent Alexandre, Jules César, Napoléon : prendre le contrôle de l&#8217;univers. Peut être que dix mille personnes n&#8217;ont pas oublié la pomme de Cézanne, mais c&#8217;est un milliard de spectateurs qui se souviendront du briquet de l&#8217;inconnu du Nord Express et si Alfred Hitchcock a été le seul poète maudit à rencontrer le succès, c&#8217;est parce qu&#8217;il a été le plus grand créateur de formes du vingtième siècle, et que ce sont les formes qui nous disent finalement ce qu&#8217;il y a au fond des choses. Or, qu&#8217;est ce que l&#8217;art, sinon ce par quoi les formes deviennent style, et qu&#8217;est-ce que le style sinon l&#8217;homme ? Alors, c&#8217;est une blonde sans soutien gorge filée par un détective qui a peur du vide qui nous apporterons la preuve que tout cela n&#8217;est que du cinéma, autrement dit l&#8217;enfance de l&#8217;art&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Jean-Luc Godard,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Histoire(s) du cinéma</span></em></strong> 4A (<em>Le Contrôle de l&#8217;Univers</em>), p. 76 sq</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques précisions au sujet de cet extrait. Tout d&#8217;abord, la ponctuation, en dehors de deux virgules, est absente du texte publié, je l&#8217;ai ajoutée ici, pour ne pas mimer la mise en page de l&#8217;ouvrage de Godard. Et si le livre, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Histoire(s) du cinéma</span></em></strong>, possède sa propre cohérence éditoriale, on se doit tout de même de préciser qu&#8217;il est une extrapolation de la monumentale<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Histoire(s) du cinéma</span></em></strong> que Godard a réalisée, en tant que film, aujourd&#8217;hui disponible (après bien des attentes) en dvd. J&#8217;en livre ici l&#8217;extrait correspondant, trouvé sur Youtube, même si la traduction en italien complique un peu la compréhension du premier passage. Inutile de dire que si un lecteur est touché par ces images, qu&#8217;elles ont le sentiment qu&#8217;elles lui parlent, alors il ne faut pas qu&#8217;il hésite : le cinéma sera son territoire.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/DP_jLBIFJAM?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Quant au propos que Godard tient sur les formes et le style, on peut le comprendre à la lumière de Malraux, qu&#8217;il a lu (même si un violent différend les opposa à propos de l&#8217;interdiction du film de Rivette, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Religieuse</span></em></strong> (1966), qui donna lieu à un courrier de Godard à Malraux qui vaut vraiment le déplacement). Le parallélisme est d&#8217;ailleurs évident, entre le projet de Godard (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Histoire(s) du cinéma</span></em></strong>, et celui de Malraux (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Musée imaginaire</span></em></strong>). Dans un cas comme dans l&#8217;autre, non seulement l&#8217;objet de la représentation (le sujet de l&#8217;oeuvre) est délaissé pour concentrer l&#8217;attention sur les formes, mais les oeuvres elles aussi sont écartées, matériellement, pour laisser place au style, c&#8217;est à dire à ce qui reste de l&#8217;oeuvre quand celle ci n&#8217;est plus là. D&#8217;où l&#8217;usage de la vidéo pour Godard, qui ne reprend des films que ce qui en reste quand on n&#8217;est plus dans une salle de cinéma, et le recours à la photographie des oeuvres pour Malraux. Chez Malraux, l&#8217;art n&#8217;est pas attaché à l&#8217;oeuvre elle même, mais à la manière dont on voit dans l&#8217;oeuvre au-delà d&#8217;elle même, par delà même l&#8217;intention de son auteur. La preuve, pour lui, réside dans le fait que la plupart de ceux que nous considérons comme artistes n&#8217;avaient eux même aucune conscience de l&#8217;être. &laquo;&nbsp;<em>Le <strong><span style="text-decoration: underline;">Christ</span></strong> De Giotto serait une oeuvre d&#8217;art pour Manet, mais <strong><span style="text-decoration: underline;">le Christ aux anges</span></strong> de Manet n&#8217;eut rien été pour Giotto</em>&nbsp;&raquo; (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Les voix du silence</span></em></strong>, 1950, P. 52). C&#8217;est qu&#8217;entre Giotto et Manet, l&#8217;art est devenu conscient de son acte, et qu&#8217;on a tout simplement appris à regarder au-delà des objets représentés pour voir l&#8217;oeuvre pour ce qu&#8217;elle est, une forme qui n&#8217;a plus d&#8217;autre fin qu&#8217;elle même. On comprend dès lors que Malraux soit celui qui glisse à Godard que &laquo;&nbsp;<em>l&#8217;art, c&#8217;est ce par quoi les formes deviennent style</em>&laquo;&nbsp;, puisqu&#8217;il est l&#8217;auteur de la formule. On trouve dans de nombreux textes de Malraux le développement de cette idée centrale. Par exemple :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Le monde est, en même temps que profusion de formes, profusion de signification ; mais il ne signifie rien, parce qu&#8217;il signifie tout. La vie est plus forte que l&#8217;homme en ce qu&#8217;elle est multiple, autonome, et chargée de ce qui est pour nous chaos et destin ; mais chacune des formes de la vie est plus faible que l&#8217;homme, parce qu&#8217;aucune forme vivante, par elle-même, ne signifie la vie. Que l&#8217;Egyptien antique se conçoive comme lié à la mort, ses traits et sa marche l&#8217;eussent moins montré que ne le montre sa statue. De quelque façon qu&#8217;un art représente les hommes, il exprime une civilisation comme elle se conçoit : il la fonde en signification, et c&#8217;est cette signification qui est plus forte que la multiplicité de vie. Car si le monde est plus fort que l&#8217;homme, la signification du monde est plus forte que le monde : le maçon qui construisait Notre-Dame échappait au sculpteur parce qu&#8217;il marchait et qu&#8217;il était vivant ; mais il était aussi plus faible : il était vivant, il n&#8217;était pas gothique (&#8230;)<br />
Tout style est la mise en forme des éléments du monde qui permettent d&#8217;orienter celui-ci vers une de ses parts essentielles.<br />
Depuis que la représentaiton ne nous aveugle plus, depuis que les millénaires ont remplacé les quelques siècles méditerranéens pendant lesquels sa poursuite joua un si grand rôle, nous commençons à deviner que la représentation est un moyen du style, non le style un moyen de représentation; que l&#8217;impressionnisme chinois et japonais vise, par le choix subtil de l&#8217;éphémère, à la suggestion de l&#8217;éternité dans laquelle l&#8217;homme se perd comme dans le brouillard qu&#8217;il contemple,alors que notre impressionnisme, par le choix de l&#8217;instant, vise à donner toute sa force à l&#8217;individu, et, n&#8217;est peut être qu&#8217;une ruse de la peinture pour libérer Renoir et susciter Matisse. Nous voyons l&#8217;art chrétien faire un seul buisson ardent de tous les bois morts qu&#8217;il touche : le Gandhara convertir au bouddhisme les visages antiques, comme Michel-Ange les convertit au Christ. Et tout artiste de génie &#8211; qu&#8217;il cherche la solitude comme Gauguin ou Cézanne l&#8217;apostolat comme Van Gogh, ou qu&#8217;il expose ses toiles sur un éventaire du Rialto comme le Tintoret adolescent &#8211; devient, à la manière de tout grand style, un transformateur de la signification du monde, qu&#8217;il conquiert en le réduisant à des formes comme le philosophe le réduit à des concepts, le physicien à des lois. Et qu&#8217;il conquiert d&#8217;abord non sur le monde même, mais sur une des dernières formes qu&#8217;il a prises pour lui entre les mains humaines&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">André Malraux &#8211; Psychologie de l&#8217;Art (1949)</p>
<p style="text-align: justify;">Dès lors, même si ça semble paradoxal au premier abord, l&#8217;oeuvre d&#8217;art n&#8217;a pas d&#8217;autre fin qu&#8217;elle même, mais l&#8217;enjeu de l&#8217;art est celui de la vie même. Ce n&#8217;est d&#8217;ailleurs un paradoxe que tant qu&#8217;on demeure enfermé dans l&#8217;illusion de la représentation. Derrière l&#8217;art, on devine le combat de l&#8217;homme avec le réel :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;L&#8217;art ne délivre pas l&#8217;homme de n&#8217;être qu&#8217;un accident de l&#8217;univers ; mais il est l&#8217;âme du passé au sens où chaque religion antique fut une âme du monde. Il assure pour ses sectateurs (partisan d&#8217;une secte), quand l&#8217;homme est né à la solitude, le lien profond qu&#8217;abandonnent les dieux qui s&#8217; éloignent. Si nous introduisons dans notre civilisation tant d&#8217;éléments ennemis, comment ne pas voir que notre avidité les fond en un passé devenu celui de sa plus profonde défense, séparé du vrai par sa nature même ?. Sous l&#8217;or battu des masques de Mycènes, là où l&#8217;on chercha la poussière de la beauté, battait de sa pulsation millénaire un pouvoir enfin réentendu jusqu&#8217;au fond du temps. A la petite plume de Klee, au bleu des raisins de Braque, répond du fond des empires le chuchotement des statues qui chantaient au lever du soleil. Toujours enrobé d&#8217;histoire, mais semblable à lui-même depuis Sumer jusqu&#8217;à l&#8217;école de Paris, l&#8217;acte créateur maintient au long des siècles une reconquête aussi vieille que l&#8217;homme. Une mosaïque byzantine et un Rubens, un Rembrandt et un Cézanne expriment des maîtrises distinctes, différemment chargées de ce qui fut maîtrisé ; mais elles s&#8217;unissent aux peintures magdaléniennes dans le langage immémorial de la conquête, non dans un syncrétisme* de ce qui fut conquis. La leçon des Bouddhas de Nara ou celle des Danses de Mort çivaïtes n&#8217;est pas une leçon de bouddhisme ou d&#8217;hindouïsme ; et le Musée Imaginaire est la suggestion d&#8217;un vaste possible projeté par le passé, la révélation de fragments perdus de l&#8217;obsédante plénitude humaine, unis dans la communauté de leur présence invaincue. Chacun des chefs-d&#8217;oeuvre est une purification du monde, mais leur leçon commune est celle de leur existence, et la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense déploiement, celle de l&#8217;art sur le destin de l&#8217;humanité.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L&#8217;art est un anti-destin. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">André Malraux &#8211; Les Voix du silence (1950)</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne détaille pas ici les artisites cités par Malraux. Les moteurs de recherche sont sur ce point vos amis. Mais il est presque intéressant de lire ces textes sans connaître les oeuvres auxquelles Malraux fait référence, car c&#8217;est comme observer un peuple qui parle dans une langue étrangère, sans savoir que chacun utilise en fait un dialecte local particulier. Les oeuvres dialoguent, bien que parlant des langues différentes. C&#8217;est là la justification des articles précédents, qui tentaient de considérer l&#8217;objet représenté dans l&#8217;oeuvre (un meurtre, un couple qui se déchire ou ne parvient pas à s&#8217;accorder, une enquête) comme anecdotique, apparence de surface. Ce n&#8217;est qu&#8217;en dépassant l&#8217;objet et sa représentation qu&#8217;on peut faire dialoguer les oeuvres ensemble, par delà les siècles. Or, comme les oeuvres sont ce qu&#8217;on retient des hommes, c&#8217;est aussi la seule façon de faire dialoguer l&#8217;humanité avec elle même, par delà les distances du temps, et les objets auxquels chacun s&#8217;attache.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">
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		<title>A partir de Fenêtre sur cour, exploration du quartier</title>
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		<pubDate>Mon, 24 Jan 2011 09:35:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>

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Le site Cinélycée a la bonne idée, pour les films au programme, de proposer une filmographie permettant de prolonger l’expérience cinématographique chez d’autres réalisateurs. A priori, bonne idée. Encore faudrait il que cela dépasse en pertinence les prescriptions automatiques d’Amazon, de la Fnac ou d’Allocine (ce dernier constituant parfois, sur ce point, une expérience carrément [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Le site Cinélycée a la bonne idée, pour les films au programme, de proposer une filmographie permettant de prolonger l’expérience cinématographique chez d’autres réalisateurs. A priori, bonne idée. Encore faudrait il que cela dépasse en pertinence les prescriptions automatiques d’Amazon, de la Fnac ou d’Allocine (ce dernier constituant parfois, sur ce point, une expérience carrément surréaliste).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Tout d&#8217;abord, des fausses pistes. On peut encore tomber dans les pièges d&#8217;Hitchcock.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cas précis qui nous occupe ces jours ci, le conseil donné par Cinélycée, pour compléter<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Fenêtre sur cour</span></em></strong> (<em>Rear Window</em>, 1954), d’Hitchcock, c’est <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Paranoïak</span></em></strong> (<em>Disturbia</em>, 2007 (et on félicite bien sûr le marketing français, qui nous a remplacé le titre anglais par un « Parano » habillé en anorak, qui colle sur le film qui n’avait pas vraiment besoin de ça un angle qui n’est pas le sien)), de J. B. Caruso (inutile d’aller fouiller sa filmographie, on y éprouve en gros ce que Pascal ressentait face à l’espace infini, la perspective de la foi en moins). Que Caruso se soit inspiré d’Hitchcock, on n’en doute pas une seconde. Mais si on veut voir là un conseil de cinéphile, alors on pourrait tout autant proposer le clip de Renan Luce pour sa chanson sur ses voisines.</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème de Paranoïak, c’est qu’il se comporte vis-à-vis de sa référence comme si un film se devait d’être mis à jour pour conserver une forme de pertinence. <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/affiche-Paranoiak-Disturbia-2006-2.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1744" title="affiche-Paranoiak-Disturbia-2006-2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/affiche-Paranoiak-Disturbia-2006-2.jpg" alt="" width="410" height="600" /></a>Ainsi, Caruso décalque t-il tous les aspects anecdotiques de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> dans l’Amérique pavillonnaire du début du vingt et unième siècle, trouvant pour chaque aspect de la situation hitchcockienne un équivalent contemporain. Le héros (Shia Labeouf, qui n&#8217;est sans doute pas pour rien dans les éloges lus sur Cinelycee à propos de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Paranoïak</span></em></strong>) n’a plus la jambe cassée, mais il purge une peine de liberté contrôlée, et porte un bracelet l’empêchant d’aller au-delà des limites de son jardin. Il ne vit pas en HLM, mais dans un pavillon depuis lequel il peut, avec ses potes, reluquer sa voisine dans sa chambre. On sent qu’on a échappé à un titre du genre « <em>Rear Window 2.0</em> » (un sponsoring Microsoft aurait été envisageable). On cherche en vain, en revanche, toute allusion à ce que le film d’Hitchcock a d’essentiel, c&#8217;est-à-dire toute la mise en perspective de la position même du réalisateur, tout le discours sur le cinéma, pour la part cinéphilique du film, et toutes les interrogations amères sur l’amour et les pulsions, pour la part d’étude psychologique qui le caractérise.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la même catégorie des réalisateurs qui se laissent berner par les anecdotiques <em>McGuffins</em> et <em>whodunit? </em>(deux des noms donnés par Hitchcock à ces éléments narratifs présents pour leurrer le spectateur, capter son attention sur l&#8217;inessentiel pendant que le film installe ses pièges, ses dispositifs, principe qui ressemble d&#8217;ailleurs fort à celui de l&#8217;hypnose), on citera aussi Jeff Bleckner qui, en 1995, proposait un téléfilm calqué sur le même scénario qu’Hitchcock, mais avec cette particularité de placer, dans le rôle principal un Christopher Reeve, ex-Superman, et post-accident de cheval, pour qui le personnage de paraplégique n’était évidemment pas un rôle de composition. Autant dire que l’argument de Bleckner était simultanément mince et gonflé, et que le seul moyen pour lui de s’en sortir aurait été d’affronter directement le voyeurisme malsain qui pouvait pousser les spectateurs à venir voir Reeve diminué tenir son propre rôle ; mais quand on produit pour la télé, on ne se heurte pas frontalement aux pulsions scopiques du spectateur, le téléfilm est donc simplement complaisant, et nauséeux malgré lui.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la base des analyses qu’on a ébauchées dans les précédents articles, on serait plutôt tenté de trouver une descendance beaucoup plus formelle à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, parce que si Hitchcock a semé quelque chose dans le cinéma, c’est bien par son aptitude à considérer lui-même les nœuds narratifs de ses films comme des prétextes dont il se débarrasse assez vite pour travailler, parfois très loin dans le détail, la structure du film, les formes qu’il génère, et les effets qu’il produit dans l’esprit du spectateur. Les successeurs seront donc ceux qui auront su mettre en place à leur tour des structures cinématographiques dans lesquelles le spectateur se piège lui-même par la simple démarche consistant à venir voir le film.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1 &#8211; Pulsion Scopique, voir, ne pas voir; (mourir; dormir; dormir, rêver peut-être. C&#8217;est là l&#8217;obstacle.)</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La question de l’image, voir, être vu, croire voir, Brian de Palma est sans doute un de ceux qui auront le mieux saisi qu’Hitchcock avait coulé les fondations d’un art nouveau. Si <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> s’ingénie à simuler une vision à sens unique alors qu’en réalité il multiplie les points de vue (parfois par pur jeu, d’ailleurs, en ce qui concerne l’hélicoptère par exemple), de Palma va dans ses propres films bâtir des structures dans lesquelles les images d’une même scène centrale vont se multiplier, faisant passer les personnages d’un côté à l’autre du dispositif d’observation, jouant lui aussi sur les pulsions, théoriquement vertueuses quand il s’agit de l’exercice de la volonté de savoir (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Snake Eyes</span></em></strong>, 1988, qui vaut le coup d’être vu ne serait ce que pour sa scène d’exposition en plan séquence virtuose au beau milieu d’un stade surchauffé par un combat de boxe, la multiplicité des points de vue sur ce centre de gravité du film étant annoncé par un Nicolas Cage saluant consécutivement une foule de personnes, certaines croisées physiquement dans le stade, d’autres contactées par les multiples téléphones portables avec lesquels il jongle. En quelques minutes, l’ubiquité, a priori difficile à mettre en scène sur un écran de cinéma, est là, sous nos yeux, et sans recourir à un quelconque montage ; et surtout, l’ensemble de ce qui va constituer le tissu du récit est déplié là, en un seul plan sur lequel la suite brodera en relief en ajoutant, couche après couche, des angles successifs), plus troubles quand il s’agit d’un voyeurisme apparemment plus névrotique (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Body Double</span></em></strong>, 1984, véritable hommage à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, un appartement beaucoup plus confortable, aux larges baies vitrées offrant une vue vraiment panoramique sur les logements alentours, laissant libre cours à la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/peepingtom.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1745" title="peepingtom" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/peepingtom.jpg" alt="" width="407" height="554" /></a>pulsion de voir, confrontée ici à la claustrophobie du héros, qui va croire saisir la jeune femme qu’il aime en l’observant, fantasme de capture du regard qui va s’achever, dans tous les sens du terme quand elle sera assassinée sous ses yeux. Les gènes de Fenêtre sur cour sont bien présents, mais on échappé à la consanguinité débilitante de Caruso et Blekner, ce qui permet à<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Body Double</span></em></strong> d’être aujourd’hui considéré comme un classique).<br />
Si on veut suivre la piste du voyeurisme, dispositif au centre duquel se trouve l’appartement de Jeff Jeffreries, il est difficile de passer à côté du film de Michael Powell, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Voyeur</span></em></strong>, plus connu sous son titre anglais, <em>Peeping Tom</em> (1960). Ici, c’est l’acte cinématographique qui tue, puisque la caméra est l’arme du crime. On perd un peu en subtilité (on passe directement à l’acte, on ne regarde plus les autres l’avoir peut-être fait) ce qu’on gagne en lisibilité. Le film est très efficace, place quelques enjeux nouveaux puisqu’on y voit les prémices de la téléréalité et la première évocation des snuffs movies. D’ailleurs, l’introduction de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sœurs de sang</span></em></strong> (<em>Sisters</em>, De Palma, 1973) rend hommage au film de Powell, en construisant sa scène d’ouverture autour d’une émission de télévision intitulée Peeping Tom. Moins connu qu’Hitchcock, moins profond aussi, il s’agit néanmoins, sur le traitement des thèmes abordés, d’un film qui se situe dans la ligne des descendants de celui qui, le premier, a réussi à mettre en scène le caractère ambigu de la relation entre le spectateur et ce qu’il regarde.</p>
<p style="text-align: justify;">On signalera, pour rester dans le domaine de la mise en scène des pulsions, que l&#8217;un des axes de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, son scepticisme profond envers l&#8217;amour (un des moteurs personnels d&#8217;Hitchcock peut trouver une suite dans le film de Lars Von Trier,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Breaking the Waves</span></em></strong> (1996). Bess, son héroïne, se heurte frontalement à l&#8217;impossibilité d&#8217;un amour simplement accompli, et découvre à ses dépens que même la sensualité, point central de sa relation amoureuse, peut réclamer une médiation lorsque l&#8217;un des deux, au sein du couple, est privé de ses sens et de sa capacité de mouvement. Le récit n&#8217;a que peu à voir avec celui d&#8217;Hitchcock (mais on va peu à peu le comprendre, en matière de filiaton cinématographique, peu importe), mais les mises en tension sont très proches : relation entre l&#8217;intérieur et l&#8217;extérieur, brouillage des limites habituelles entre l&#8217;intime et l&#8217;exposition de soi, la transformation par l&#8217;amour (si la transformation est une des raisons d&#8217;être de l&#8217;art, on comprend mieux pourquoi l&#8217;amour y est un motif récurent), la structuration même de l&#8217;oeuvre par cette puissance destructrice, puisque peu à peu, c&#8217;est le film lui même qui est mangé par la destruction passionnelle du couple, finalement, l&#8217;attachement du spectateur à l&#8217;oeuvre et tout autant mise à l&#8217;épreuve que l&#8217;amour mis en scène par le récit, et Lars von Trier introduit physiquement dans le spectateur cette forme d&#8217;amour dans laquelle il s&#8217;agira de payer de sa personne. C&#8217;est au sens propre ce que vivent Jeff et Lisa chez Hitchcock.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2 &#8211; Le voyeur, arroseur arrosé par le cinéma</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Regarder les autres sans être vu, caché dans le noir comme Jefferies croit pouvoir le faire, inaccessible au regard des autres, telle est la position particulière dans <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/benny.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1746" title="benny" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/benny.jpg" alt="" width="407" height="554" /></a>laquelle se trouve le spectateur au cinéma.Le comble de la mise en abyme du voyeurisme inhérent au fait même de tourner des films, certes, mais aussi d’aller les voir, on peut le voir jeté à la figure du spectateur dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Benny’s Vidéo</span></em></strong> (Michael Haneke, 1993), quand dans une scène qui se situe au milieu du film, alors que l’opportunité s’offre d’achever la torture infligée aux victimes, on s’adresse soudain directement au spectateur pour lui rappeler que le film ne peut pas se conclure aussi tôt, et qu’on est tout de même venu pour être témoin de ce qu’on va, dès lors, voir. Précisons que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Benny’s vidéo</span></em></strong> est un film éprouvant, et qu’il ne faut pas en attendre la complaisance envers la violence sur laquelle surfent des films tels que les séries <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Saw</span></em></strong> ou <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Hostel</span></em></strong>. Au contraire, il présente frontalement la violence, froidement, tellement méthodiquement que, lorsque une victime parvient à abattre l’un de ses tortionnaires, soulageant la conscience des spectateurs, le bourreau survivant rembobine le film pour revenir au moment où le récit tourne à son désavantage. Les victimes seront bel et bien sacrifiées, comme on l’a promis aux spectateurs avant qu’ils viennent, pour leur satisfaction. Du même réalisateur, on signalera aussi <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Caché</span></em></strong> (2006), qui installe, dans une violence moins frontale, plus sourde, un régime d’images qui relèvent aussi du registre du voyeurisme, mais reprenant les codes actuels des images de surveillance, des vies scrutées par les dispositifs d’information. Caché s’inspire, aussi, de David Lynch, mais on y reviendra plus tard.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3 &#8211; Le cinéma manipulateur du spectateur</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Si on considère que le principe central de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, c’est la mise en scène d’un regard qui n’est jamais réduit à la simple perception puisqu’il est étendu à ce que la pensée ajoute à la vue, au cinéma intérieur du spectateur, alors il faut qu’on cite celui qui aujourd’hui est sans doute le cinéaste qui s’adresse le plus aux neurones présents face à l’écran, Christopher Nolan. Il ne faut pas le classer dans la catégorie d’un cinéma intellectuel ou culturel, qui aurait pour objectif de poser des questions philosophiques (du moins, pas au sens scolaire du mot), politiques, sociales, morales ou même artistiques. Dans la tradition d’Hitchcock, Nolan invite avant tout au spectacle, et il suffit de se confronter à ses réalisations pour la franchise <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Batman</span></em></strong> pour s’en convaincre. Néanmoins, ceux qui ont vu<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Inception</span></em></strong> l’ont compris, s’ils ont saisi le message : pour Nolan, construire un film, c’est l’introduire directement, et le plus profondément possible, dans les tréfonds de la conscience du spectateur. D’ailleurs, dans l’ouvrage récemment publié, qui reprend de larges portions du scénario d&#8217;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Inception</span></em></strong>, et <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/following_poster.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1747" title="following_poster" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/following_poster.jpg" alt="" width="403" height="606" /></a>propose des schémas tracés de la main de Nolan lui-même, figurant la structure générale du récit (ce qui n’est pas un luxe), l’interview qui sert de préface permet au réalisateur d’affirmer qu’il regrette que le cinéma actuel n’ait pas suffisamment confiance en l’intelligence du spectateur pour bâtir des mises en scène qui en utiliseraient les ressources.<br />
Or, cette utilisation des ressources de pensée du spectateur constitue la méthode de Nolan, et ce depuis ces toutes premières productions. L’une des plus connues, c’est <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Memento</span></em></strong> (2000), qui jouait entièrement sur la contrainte provoquée par le film lui-même sur la mémoire du spectateur, le rendant pour ainsi dire aussi amnésique que le personnage principal, rappelant que si le cinéma est un art de l’image, c’est aussi un art du temps. Et ce faisant, Nolan s’inscrivait en véritable héritier d’Hitchcock, c&#8217;est-à-dire davantage qu’un simple rentier, en investissant le patrimoine dans une nouvelle dimension, le temps, mettant en évidence que voir, c’est nécessairement se souvenir. Au passage, on remarquera à quel point ces expérimentations sur la manipulation du temps ont donné leurs fruits dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Inception</span></em></strong>. Et les clins d’œil à Hitchcock y sont nombreux, sans pour autant le singer.<br />
Le chainon manquant, le film qui combine l’obsession voyeuriste et les techniques de reconstitution mentale du film par le spectateur, selon les indications que le film donne à la manière d’une partition, ou plutôt d’un programme, c’est de nouveau chez Nolan qu’on le trouve. Avant même de réaliser <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Memento</span></em></strong>, il avait en effet monté une autre petite mécanique de précision avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Following</span></em></strong> (<em>Le suiveur</em>, 1999 (le film est plus connu sous son titre anglais)). Déjà, on rencontrait les principes de déconstruction chers à Nolan : le film est monté totalement dans le désordre (là où <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Memento</span></em></strong> présentait un ordre, simplement inverse), laissant le spectateur se débrouiller avec les indices dispersés, le contraignant à se faire son propre film, et à fréquemment revenir sur ses hypothèses, se rendant compte, au fur et à mesure que le film se déploie dans toutes les directions, qu’on joue avec lui au moins autant qu’on joue avec le personnage principal. Et comme dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, c’est la pulsion de voir qui est au centre du scenario, puisque celui-ci tourne autour de l’occupation quotidienne de son héros : suivre des gens dans la rue, des journées entières, afin d’entrer anonymement dans leur intimité. Et comme chez Hitchcock, le procédé se retourne, aussi bien contre le héros que contre le spectateur.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>4 &#8211; Arts plastiques</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On l’a vu, les reprises de Fenêtre sur cour laissent à désirer, quand elles croient pouvoir se contenter de réactualiser ses aspects anecdotiques. Une exception, cependant, doit être signalée : Pierre Huyghe, artiste plasticien français, a entrepris de tourner à son tour un film qui respecte à la lettre le découpage, les plans, les angles, en somme le script, du film d’Hitchcock. A la manière dont Gus Van Sant a repris quasiment à l’identique <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psychose </span></em></strong>(<em>Psycho</em>, Hitchcock, 1960) dans son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psycho</span></em></strong> (1998), Pierre Huyghe considère <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> comme une œuvre de plasticien, comme on pourrait le faire avec les films d’Andy Warhol par exemple, même si ici, c’est plus intéressant, précisément parce que c’est moins évident. Le film de Pierre Huyghe s’intitule <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Remake</span></em></strong> (1994), et c’est précisément ce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/psycho_ver2.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1748" title="psycho_ver2" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/psycho_ver2.jpg" alt="" width="401" height="580" /></a>qu’il est : la réactivation d’un dispositif, qui permet de regarder de nouveau, hors du rapport aux stars Stewart et Kelly, des inconnus comme le sont, pour Jeff, ses voisins d’en face, réaliser leur petit scenario devant nous, et interpeller de nouveau notre tendance au voyeurisme. Non diffusé au cinéma, ce long métrage trouve davantage sa place dans les expositions d&#8217;art contemporain, même s&#8217;il prend bel et bien la forme d&#8217;un film. A ce titre, et même si la démarche peut sembler proche de celle de Gus Van Sant, elle se détache du 7ème art pour dépasser le simple propos cinématographique. Pour autant, si on creuse un peu cette question, on constate que les raisons pour lesquelles on imagine peu <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Remake</span></em></strong> diffusé au cinéma, c&#8217;est que ce film perd tout caractère spectaculaire, alors que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> joue à plein de cet aspect, et que la reprise de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Psycho</span></em></strong> par Gus van Sant respecte cette forme populaire. Pour autant, ceux qui auront lu les <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Notes sur le cinématographe</span></em></strong> de Bresson, auront peut être saisi que Huyghe, en rompant avec la tradition du cinéma spectacle, s&#8217;approche peut être d&#8217;une définition plus pure du cinéma, cette fameuse &laquo;&nbsp;cinématographie&nbsp;&raquo; théorisée par Bresson.<br />
On ne résiste pas à signaler, dans ce cadre, deux autres références. Si Psychose a eu les honneurs d&#8217;un nouveau tournage, il fait aussi l&#8217;objet d&#8217;expérimentations intéressantes dans l&#8217;art contemporain. Ainsi, en 1993, l&#8217;artiste américain Douglas Gordon proposait il au public une installation consistant en une pièce noire au centre de laquelle était projeté Psychose, sans le son, et ralenti de telle manière que la projection dure exactement vingt-quatre heures. Intitulée 24h Psycho, l&#8217;oeuvre dilate le mouvement des images de sorte qu&#8217;elles deviennent purement graphiques. On le voit, le dialogue entre Hitchcock et l&#8217;art contemporain continue, sans doute parce qu&#8217;Hitchcock est, au vingtième siècle, un des plus grands créateur de formes, par conséquent un de ceux qui auront sculpté l&#8217;esprit de la manière la plus efficace. Si l&#8217;art n&#8217;est qu&#8217;une question de forme (se retourner vers Platon pour boire à sa source ce courant de pensée qui le conçoit ainsi), alors il est naturel que les artistes paient régulièrement leur dette au cinéaste (pour creuser cela, on conseillera  <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Hitchcock et l&#8217;art, coïncidences fatales</span></em></strong>, sous la direction de Dominique Païni et Guy Cogeval, 2000). Si certains désirent se confronter à une reprise de l&#8217;oeuvre de Douglas Gordon (le fil d&#8217;Ariane n&#8217;en finit plus de se dérouler dans les méandres de l&#8217;art contemporain), on conseillera très vivement la lecture de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Point Omega</span></em></strong>, le dernier roman de Don Delillo (2010). Sa scène d&#8217;ouverture se déroule précisément devant le <strong><em><span style="text-decoration: underline;">24h Psycho</span></em></strong> de Gordon, et offre une pénétrante méditation sur les formes hitchcockienne. Accessoirement, c&#8217;est aussi l&#8217;occasion de mettre un pied dans la littérature américaine contemporaine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>5 &#8211; Intérieur/Extérieur</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On l&#8217;a déjà évoqué dans les articles précédents, on peut aussi discerner dans les motifs de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> certains des motifs qui marqueront l&#8217;oeuvre peut être maîtresse d&#8217;Hitchcock, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sueurs froides</span></em></strong> (<em>Vertigo</em>, 1958). On le rappelle ici brièvement, si l&#8217;histoire est assez différente, le motif de la femme double, que l&#8217;amour <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/lost_highway_ver4.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1749" title="lost_highway_ver4" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/lost_highway_ver4.jpg" alt="" width="404" height="659" /></a>transforme en son négatif est le moteur même de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Vertigo</span></em></strong>, son vortex (si certains veulent mieux saisir en quoi une oeuvre de narration tourne autour d&#8217;un axe, qu&#8217;ils lisent <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Villa Vortex</span></em></strong>, de Maurice G. Dantec (2003), ils seront édifiés). Or c&#8217;est déjà le sous texte de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>, son mouvement originel, mis en place dès la scène d&#8217;ouverture.  On voit ici à quel point cette question récurente chez Hitchcock, de l&#8217;impossibilité de l&#8217;amour, est peu à peu transformée en véritable forme abstraite, qui vient plier les récits à sa loi, quite à les rendre de plus en plus détachés de l&#8217;expérience sensible. Autant le dire très simplement : se confronter à cette filmographie, c&#8217;est éprouver en acte l&#8217;élévation de l&#8217;esprit de l&#8217;expérience sensible vers les Idées, telle que Platon la décrit dans les dernières pages du <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Banquet</span></em></strong>. Et sans doute l&#8217;expérience est elle d&#8217;autant plus efficace qu&#8217;à aucun moment Hitchcock n&#8217;en propose l&#8217;illustration, sans doute est ce d&#8217;ailleurs tout à fait étranger à ses intentions. De manière inespérée, son cinéma, c&#8217;est de la pensée transformée en acte, à en effrayer le philosophe lui même, tant on a l&#8217;impression qu&#8217;on pourrait fort bien se passer de ses service pour élever l&#8217;esprit. Eprouver les films d&#8217;Hitchcock, c&#8217;est alors faire une expérience paradoxale qui consiste à s&#8217;appuyer sur les sens pour mieux les dépasser.<br />
On signalera que la structure scindée de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Sueurs Froides</span></em></strong> trouve un écho dans le film le plus impressionnant de David Lynch, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lost Highway</span></em></strong> (1997). Oeuvre schizophrène, récit coupé en deux à la hâche, qui perd une bonne partie de son audience à mi-chemin, scenario qui retourne son propre récit, ses personnages et les spectateurs comme une chaussette, laissant tout le monde sens dessus dessous sans fournir une quelconque explication, Lost Highway est peut être la forme terminale, achevée, des ébauches mises en place par Hitchcock. Peut être le film de Lynch n&#8217;aurait il pu exister sans les travaux préparatoires entamés avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong>. Sans doute, surtout, ne pourrait il pas être vu, les spectateurs ayant dû être formés par cette descendance d&#8217;oeuvres qui, peu à peu, ont joué des structures de la perception pour les remodeler, les former, les éduquer en somme.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion</p>
<p style="text-align: justify;">On l&#8217;aura compris, tenter de former une filmographie à partir d&#8217;une oeuvre, particulièrement quand il s&#8217;agit d&#8217;Hitchcock, ne peut se réduire à trouver d&#8217;autres films qui développeraient avec plus ou moins de clins d&#8217;oeil, des thèmes ou des situations déjà explorées par ce maître. Les meilleurs disciples sont ceux qui trahissent l&#8217;apparence pour libérer l&#8217;essentiel. Cet exercice en dit finalement long sur l&#8217;art lui même, dans la mesure où aucune oeuvre, qu&#8217;elle soit cinématographique, littéraire, musicale, ne peut être réduite à ce qui constitue son récit. Le récit est l&#8217;informe de l&#8217;oeuvre (le trouble venant de ce que, aux yeux, du spectateur, c&#8217;est néanmoins justement ce qui l&#8217;informe), or tout ce qui importe en art, c&#8217;est ce qui donne une forme à l&#8217;informe; les structures, l&#8217;architecture, les formes englobantes, les motifs, les mises en réseau. Un amateur de cinéma, peu à peu, n&#8217;est plus quelqu&#8217;un qui aime les belles histoires, ou les histoires horribles, mais tout simplement quelqu&#8217;un qui apprécie des formes qui ont pour matière le mouvement et le temps. Et si Hitchcock a une importance dans l&#8217;histoire de l&#8217;art, c&#8217;est parce qu&#8217;au-delà même de l&#8217;apparence de ses oeuvres, il est un de ceux qui auront, le mieux, su jouer de ces dimensions nouvelles de la représentation, et de notre expérience.</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>&#171;&#160;Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Mon, 13 Dec 2010 18:33:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Le langage]]></category>
		<category><![CDATA[Mythes]]></category>
		<category><![CDATA[Valéry]]></category>
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		<description><![CDATA[
Répondant à une inconnue, à une femme absente en somme, qui pourrait tout aussi bien n’être que le fruit de l’imagination (pour le lecteur, elle devra le rester), Paul Valery développe dans sa Petite lettre sur les mythes un point de vue original sur ces récits qui, bien qu’imaginaires, tiennent dans de place dans nos [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Répondant à une inconnue, à une femme absente en somme, qui pourrait tout aussi bien n’être que le fruit de l’imagination (pour le lecteur, elle devra le rester), Paul Valery développe dans sa Petite lettre sur les mythes un point de vue original sur ces récits qui, bien qu’imaginaires, tiennent dans de place dans nos vies dites ‘réelles’. Son interlocutrice invisible s’inquiète de la relation qu’entretient Valery avec Dieu et l’amour. Il lui répondra en plaçant ce dont il est le spécialiste, le langage, la parole écrite, comme ce qui déjà éloigne l’homme de la simple expérience et l’entraine dans l’au-delà du monde physique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce genre de texte, s’il ne constitue pas à une analyse philosophique classique, n’en demeure pas moins une source abondante de questionnement et de réflexion, tant sur le rapport que nous entretenons avec la réalité, que sur le rôle que joue pour nous attribuons au langage, nous, êtres pensants, c&#8217;est-à-dire n’existant pas sur le seul plan de la matière, puisque  parlant de celle-ci et la désignant en la redoublant par le langage. A ce titre, la simple réflexion tout juste ébauchée à propos du mode d’existence du pôle nord est en soi une plongée déjà profonde dans la méditation sur le langage.</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, pour les élèves qui en ce début d’année ont déjà quelques réflexes, le texte qui suit pourrait tout à fait être envisagé comme un prolongement de ce que Platon met en place quand il construit les fondations de l’idéalisme. Mais comme ici c’est Paul Valery que nous lisons, c’est avec un style particulier que cet outre-monde se dessine, et c’est une visite inspirée qui en est proposée.</p>
<p style="text-align: justify;">Après avoir affirmé qu’il n’y connaissait rien, Paul Valery va tout d’abord entamer cette exploration comme s’il s’agissait d’une terre inconnue, avant que l&#8217;exotisme laisse place à l&#8217;exploration et que l’ampleur de ses analyses se révèle :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Je vous confesse tout d’abord qu’au moment d’appliquer mon effort à concevoir le monde des mythes, j’ai senti mon esprit rétif ; je l’ai poussé, j’ai forcé son ennui et ses résistances, et comme il reculait sous ma pression, retournant son regard vers ce qu’il aime, désirant ce qu’il fait le mieux dont il me peignait trop vivement les attraits, je l’ai jeté en furieux au milieu des monstres, dans la confusion de tous les dieux, des démons, des héros, des espèces horribles et de toutes ces créatures des anciens hommes, lesquels mettaient leur philosophie à peupler l’univers aussi ardemment que nous mîmes plus tard la nôtre à le vider de toute vie. Nos ancêtres s’accouplaient dans leurs ténèbres à toute énigme, et lui faisaient d’étranges enfants.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je ne savais m’orienter dans mon désordre, à quoi me prendre pour y planter mon commencement et développer les vagues pensées que le tumulte des images et des souvenirs, le nombre des noms, le mélange des hypothèses éveillaient en moi devant mon dessein.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ma plume piquait dans le papier, ma main gauche tourmentait mon visage, mes yeux trop nettement se peignaient un objet bien éclairé, et je sentais trop bien que je n’avais aucun besoin d’écrire. Puis cette plume, qui tuait le temps à petits traits, se mit d’elle-même à esquisser des formes baroques, poissons affreux, pieuvres tout échevelées de paraphes trop fluides et faciles… Elle engendrait des mythes qui découlaient de mon attente dans la durée, cependant que mon âme, qui ne voyait presque pas ce que ma main créait devant elle, errait comme une somnambule entre les sombres murs imaginaires et les théâtres sous-marins de l’aquarium de Monaco !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Qui sait, pensai-je, si le réel dans ses formes innombrables n’est pas aussi arbitraire, aussi gratuitement produit que ces arabesques animales ? Quand je rêve et invente sans retour, ne suis-je pas… la nature ? &#8211; Pourvu que la plume touche le papier, qu’elle porte de l’encre, que je m’ennuie, que je m’oublie, &#8211; je crée ! Un <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/paul-valery-big.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1710" title="paul-valery-big" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/paul-valery-big.jpg" alt="" width="350" height="452" /></a>mot venu au hasard se fait un sort infini, pousse des organes de phrase, et la phrase en exige une autre, qui eût été avant elle ; elle veut un passé qu’elle enfante pour naître… après qu’elle a déjà paru ! Et ces courbes, ces volutes, ces tentacules, ces palpes, pattes et appendices que je file sur cette page, la nature à sa façon ne fait-elle de même dans ses jeux, quand elle prodigue, transforme, abîme, oublie et retrouve tant de chances et de figures de vie au milieu des rayons et des atomes en quoi foisonne et s’embrouille tout le possible et l’inconcevable ?</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L’esprit s’y prend tout de même. Mais encore il renchérit sur la nature ; et non seulement il crée, comme elle a coutume de faire, mais il y ajoute qu’il fait semblant de créer. Il compose au vrai le mensonge ; et cependant que la vie ou la réalité se borne à proliférer dans l’instant, il s’est forgé le mythe des mythes, l’indéfini du mythe, &#8211; le Temps…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Mais le mensonge et le temps ne seraient point sans quelque artifice. La parole est ce moyen de se multiplier dans le néant.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Et voici comme je vins enfin à mon sujet, et comme j’en fis une théorie pour la dame invisible et tendre : Dame, lui ai-je dit, ô mythe ! Mythe est le nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause. Il n’est de discours si obscur, de racontar si bizarre, de propos si incohérent à quoi nous ne puissions donner un sens. Il y a toujours une supposition qui donne un sens au langage le plus étrange.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Imaginez encore que plusieurs récits de la même affaire, ou des rapports divers du même évènement vous soient faits par des livres ou par des témoins qui ne s’accordent pas entre eux quoique également dignes de foi. Dire qu’ils ne s’accordent pas, c’est dire que leur diversité simultanée compose un monstre. Leur concurrence procrée une chimère… Mais un monstre ou une chimère, qui ne sont point viables dans le fait, sont à leur aise dans le vague des esprits. Une combinaison de la femme et du poisson est une sirène, et la forme d’une sirène se fait aisément accepter. Mais une vivante sirène est-elle possible ? – Je ne suis pas du tout assuré que nous soyons déjà si experts dans les sciences de la vie que nous puissions refuser la vie aux sirènes par raison démonstrative. Il faudrait bien de l’anatomie et de la physiologie pour leur opposer autre chose que ce fait : les modernes n’en ont jamais pêché !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ce qui péril par un peu plus de précision est un mythe. Sous la rigueur du regard, et sous les coups multipliés et convergents des questions et des interrogations catégoriques dont l’esprit éveillé s’arme de toutes parts, vous voyez les mythes mourir, et s’appauvrir indéfiniment la faune des choses vagues et les idées. .. Les mythes se décomposent à la lumière que fait en nous la présence combinée de notre corps et de notre sens du plus haut degré.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Voyez comme le cauchemar compose en un drame tout-puissant, quelque diversité de sensations indépendantes qui nous travaille sous le sommeil. Une main sous le corps est prise ; un pied, qui s’est découvert et délivré des langes, se refroidit au loin du reste du dormeur ; de matinaux passants vocifèrent à l’aube dans la rue ; l’estomac vide s’étire et les entrailles fermentent ; telle lueur du grand soleil levant inquiète vaguement la rétine au travers des paupières abaissées… Autant de données séparées et incohérentes ; et personne encore pour les réduire à elles-mêmes et au monde connu, pour les organiser, retenir les unes, abolir les autres, ordonner leurs valeurs et nous permette de passer outre. Mais toutes ensemble sont comme des conditions égales, et devant être également satisfaites. Il en résulte une création originale, absurde, incompatible avec la suite de la vie, toute-puissante, toute effrayante, qui n’a en soi-même aucun principe de fin, point d’issue, point de limite… Il en est ainsi dans le détail de la veille, mais avec moins d’unité. Toute l’histoire de la pensée n’est que le jeu d’une infinité de petits cauchemars à très courte et très faible conséquence.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Tout notre langage est composé de petits songes brefs ; et ce qu’il y a de beau, c’est que nous en formons quelquefois des pensées étrangement justes et merveilleusement raisonnables.<br />
En vérité, il y a tant de mythes en nous et si familiers qu’il est presque impossible de séparer nettement de notre esprit quelque chose qui n’en soit pas. On ne peut même en parler sans mythifier encore, et ne fais-je point dans cet instant le mythe du mythe pour répondre au caprice d’un mythe ?</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Oui, je ne sais que faire pour sortir de ce qui n’est pas, chères âmes ! Tant la parole nous peuple et peuple tout, que l’on ne voit comment s’y prendre pour s’abstenir des imaginations dont rien ne se passe…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Songez que demain est un mythe, que l’univers en est un ; que le nombre, que l’amour, que le réel comme l’infini, que la justice, le peuple, la poésie… la terre elle-même sont mythes ! Et le pôle même en est un, car ceux qui prétendent d’y être allés n’ont pensé y être que par des raisons qui sont indivisibles de la parole…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’oubliais tout le passé… Toute l’histoire n’est faite que de pensées auxquelles nous ajoutons cette valeur essentiellement mythique qu’elles représentent ce qui fut. Chaque instant tombe à chaque instant dans l’imaginaire, et à peine l’on est mort, l’on s’en va rejoindre, avec la vitesse de la lumière, les centaures et les anges… Que dis-je ! A peine le dos tourné, à peine sortis de la vue, l’opinion fait de nous ce qu’elle peut !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je retourne à l’histoire. Comme insensiblement elle se change en rêve à mesure qu’elle s’éloigne du présent ! Tout près de nous, ce ne sont encore que des mythes tempérés, gênés par des textes non incroyables, par des vestiges matériels qui modèrent un peu notre fantaisie. Mais franchis trois ou quatre mille ans en deçà de notre naissance, on est en pleine liberté. Enfin, dans le vide du mythe du temps pur, et vierge de quoi que ce soit qui ressemble à ce qui nous touche, l’esprit – assuré seulement qu’il y a eu quelque chose, contraint par sa nécessité essentielle de supposer un antécédent, des « causes », des supports à ce qui est, ou à ce qu’il est, &#8211; enfante des époques, des Etats, des évènements, des êtres, des principes, des images ou des histoires de plus en plus naïves, qui font songer, ou qui se réduisent aisément à cette cosmologie si sincère des Hindous, quand ils plaçaient la Terre, afin de la soutenir dans l’espace, sur le dos d’un immense éléphant ; cette bête se tenant sur une tortue ; elle-même portée par une mer que contenait je ne sais plus quel vase…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le philosophe le plus profond, le physicien le mieux armé, le géomètre le mieux pourvu de ces moyens que Laplace pompeusement nommait « les ressources de l’analyse la plus sublime », &#8211; ne peuvent ni ne savent faire autre chose.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’est pourquoi il m’est arrivé d’écrire certain jour : Au commencement était la Fable !<br />
Ce qui veut dire que toute origine, toute aurore des choses est de la même substance que les chansons et que les contes qui environnent les berceaux…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’est une sorte de loi absolue que partout, en tous lieux, à toute période de la civilisation, dans toute croyance, au moyen de quelle discipline que ce soit, et sous tous les rapports, &#8211; le faux supporte le vrai ; le vrai se donne le faux pour ancêtre, pour cause, pour auteur, pour origine et pour fin, sans exception ni remède, &#8211; et le vrai engendre ce faux dont il exige d’être soi même engendré. Toute antiquité, toute causalité, tout principe des choses sont des inventions fabuleuses et obéissent aux lois simples.<br />
Que serions nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.<br />
Voilà, ma chère, presque tout mon discours à la femme sans corps dont je crains et ne hais point que vous soyez jalouse. Je vous épargne quelques phrases de grand style par quoi j’ai cru qu’il fallait consommer ces propos.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’ai mis un peu de poésie aux derniers moments de ma lettre. On en peut laisser une dame en proie à de simples idées ; il faut lui dorer les adieux. Je me suis donc laissé dire à mon inconnue que l’aurore et que le soir du temps, pareils à ceux d’une belle journée qui sont tout enchantés et illuminés de prestiges par le soleil très bas sur l’horizon, se colorent, se remplissent de miracles. Ainsi que la lumière presque rase enfante à l’œil humain des jouissances prodigieuses, le gorge de magies, de transmutations idéales, de formes énormes soutenues et développées dans l’altitude, figures d’autres mondes, séjours brûlants aux roches d’or, aux lacs trop purs, trônes, grottes errantes, enfers supérieurs, féeries ; et de même que ces hauts lieux éblouissants, ces phantasmes, ces monstres et ces déités aériennes s’analysent en vapeur et en rayonnements décomposés, &#8211; ainsi de tous les dieux et de nos idoles même abstraites : ce qui fut, ce qui sera, ce qui se forme loin de nous. Ce que demande notre esprit, les origines qu’il réclame, la suite et les dénouements dont il a soif, il se peut qu’il ne les tire et ne les subisse de soi-même ; séparé de l’expérience, isolé des contraintes que le contact direct lui impose, il engendre ce qu’il faut selon soi seul.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Il se rétracte en soi, il émet l’extraordinaire. Il fait jaillir de ses moindres accidents des créations surnaturelles. Dans cet état, il use de tout ce qu’il est ; un quiproquo, un malentendu, un calembour le fécondent. Il appelle sciences et arts la puissance qu’il a de donner à ses fantasmagories une précision, une durée, une consistance et jusqu’à une rigueur dont il est lui-même étonné ; accablé quelquefois !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Adieu, chère ; j’allais revenir sur l’amour. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Paul Valéry, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Petite lettre sur les mythes</span></em></strong>; in <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Variété</span></em></strong>, p. 961, La Pléiade, Oeuvres Vol. 1</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, comme j&#8217;ai amputé le texte de son introduction, s&#8217;adressant directement à son interlocutrice imaginaire, on conseillera d&#8217;aller le lire dans son intégralité, et d&#8217;en profiter pour parcourir cette portion du premier volume des oeuvres intégrales de Paul Valery, dans la Pléiade, intitulée Etudes philosophiques. Nul doute qu&#8217;un apprenti (nous le sommes tous) en philosophie saura se laisser mener dans les méditations sur Descartes. Nul dout aussi qu&#8217;au sein de ce recueil qui porte pour titre &laquo;&nbsp;Variété&nbsp;&raquo; (on le précise, parce que parfois, il est criant que les livres sachent redonner aux mots l&#8217;intensité que la télévision épuise), on saura s&#8217;égarer sans les essais quasi politiques, les propos sur l&#8217;enseignement ou les pages sur l&#8217;esthétique. Il en aurait, des choses à dire, sur beaucoup de sujets touchant à l&#8217;art, au beau, au langage, à la création, à l&#8217;abstraction, à la matière ou à l&#8217;esprit, celui qui aurait lu ces pages, et ce même si plonger dans cette pensée en mouvement et l&#8217;accompagner dans ses hésitations, ses méandres, se passe en réalité très bien de toute visée utilitaire.</p>
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		<title>Sunny delight</title>
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		<pubDate>Wed, 13 Oct 2010 17:10:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Un mot sur les illustrations du précédent article. Elles ne proviennent pas d&#8217;une brochure annonçant une quelconque apocalypse, mais de l&#8217;exposition que la Tate Modern consacrait, dans sa Turbine Hall, à l&#8217;oeuvre d&#8217;Olafur Eliasson, &#171;&#160;Weather Project&#160;&#187;. Grace à des miroirs déjà installés dans cette immense salle, l&#8217;artiste parvenait à donner l&#8217;illusion d&#8217;une présence solaire, l&#8217;impression [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Un mot sur les illustrations du précédent article. Elles ne proviennent pas d&#8217;une brochure annonçant une quelconque apocalypse, mais de l&#8217;exposition que la Tate Modern consacrait, dans sa Turbine Hall, à l&#8217;oeuvre d&#8217;Olafur Eliasson, &laquo;&nbsp;Weather Project&nbsp;&raquo;. Grace à des miroirs déjà installés dans cette immense salle, l&#8217;artiste <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/lon547.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1683" title="lon547" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/lon547.jpg" alt="" width="384" height="279" /></a>parvenait à donner l&#8217;illusion d&#8217;une présence solaire, l&#8217;impression atmosphérique étant accrue par la diffusion, dans cet espace immense, d&#8217;une brume constante, venant estomper cette lumière de fin du jour. L&#8217;oeuvre invitait à venir prendre le soleil, à s&#8217;allonger devant cet astre surnuméraire et intérieur, à se baigner dans cette lumière astrale simulée.On signale à ceux que ça intéresse qu&#8217;Olafur Eliasson fait partie de ces artistes qui se situent en permanence à la frontière de ce qu&#8217;on appellerait spontanément &laquo;&nbsp;art&nbsp;&raquo;, proposant souvent des installations monumentales, tentant de rendre artificiellement certaines des expériences que l&#8217;homme peut vivre face à la nature. D&#8217;une certaine manière, on peut considérer qu&#8217;il y a quelque chose d&#8217;impressionniste dans cette installation solaire.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut en apprendre davantage à son propos ici : <a href="http://www.olafureliasson.net/" target="_blank">http://www.olafureliasson.net/</a> mais on comprend qu&#8217;évidemment, rien ne remplace la confrontation &laquo;&nbsp;réelle&nbsp;&raquo; à ses oeuvres.</p>
<p></span></p>
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		<title>Oiseux de nuit</title>
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		<pubDate>Sat, 02 Oct 2010 04:41:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Dans sa célèbre expression qui pourrait sembler relever du documentaire animalier, Hegel affirmait que la chouette de Minerve ne prend son envol qu&#8217;à la tombée de la nuit. Voila qui est de bon augure pour la nuit blanche qui est, comme tous les ans, proposée aux parisiens et franciliens amateurs d&#8217;art (pour certains) et simples [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa célèbre expression qui pourrait sembler relever du documentaire animalier, Hegel affirmait que la chouette de Minerve ne prend son envol qu&#8217;à la tombée de la nuit. Voila qui est de bon augure pour la nuit blanche qui est, comme tous les ans, proposée aux parisiens et franciliens amateurs d&#8217;art (pour certains) et simples noctambules (pour d&#8217;autres).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la neuvième fois, les rues de Paris sont, ce soir et pour la nuit entière, investies par de nombreux artistes et par un public composé pour partie d&#8217;amateurs d&#8217;art contemporain, pour partie de franciliens qui profitent d&#8217;une des dernières nuits automnales où l&#8217;on peut déambuler dans un Paris qui devient, pour une nuit, un territoire à explorer.</p>
<p style="text-align: justify;">Les propositions sont si nombreuses qu&#8217;il semble difficile de conseiller tel ou tel parcours, et ce d&#8217;autant plus qu&#8217;à la différence de ce que peut proposer un <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1670" title="P1100169" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg" alt="" width="350" height="280" /></a>musée, dans lesquelles les oeuvres sont établies et installées, cette nuit ne propose sans doute pas ce qu&#8217;on appelle des chefs d&#8217;oeuvre. Il s&#8217;agit plutôt d&#8217;une multitude de propositions, jouant sur un spectre large la gamme de ce que l&#8217;art peut, de nos jours, proposer. Mieux vaut dès lors déambuler sans préjugés, sans s&#8217;attendre à des expériences déjà répertoriées, et c&#8217;est peut être là une condition nécessaire pour éprouver une véritable expérience esthétique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, sous les auspices de l&#8217;enseigne lumineuse &laquo;&nbsp;RESPUBLICA&nbsp;&raquo; de l&#8217;artiste Nicolas Milhé, dont les lettres éblouissantes sont plantées dans l&#8217;obscurité dans le parking de l&#8217;Alma, on pourra indiquer, pour les amateurs de sagesse que nous sommes, au collège des Bernardins (Paris 5è), la lecture de textes extraits des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Confessions</span></em></strong> de Saint Augustin, choisis parmi les passages qui s&#8217;intéressent au Visage, alternant avec des intermèdes musicaux joués à la Kora par Jacques Bertin, ou bien la Nuit Blanche Soufie, toujours avec Saint Augustin, mais cette fois ci croisé avec des lectures puisées dans les oeuvres mystiques soufie, à l&#8217;Institut du monde arabe (Paris 5).</p>
<p style="text-align: justify;">Mais si on devait faire une sélection spécifique pour les élèves de Terminale littéraire, on les enverrais volontiers vers les jardins du Trocadéro, où le collectif Soundwalk propose une installation sonore inspirée de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Iliade</span></em></strong> et de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Odyssée</span></em></strong>, intitulée <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ulysse&#8217;s Syndrome</span></em></strong>. S&#8217;il ne s&#8217;agissait que d&#8217;une illustration sonore des tribulations d&#8217;Ulysse et de ses compagnons, le déplacement ne serait sans doute pas indispensable. Mais la proposition est plus fine que cela : il s&#8217;agit plutôt de retrouver des codes sonores qui permettent de restituer cette espèce de &laquo;&nbsp;sentiment océanique&nbsp;&raquo; qui peut nous prendre lorsqu&#8217;on plonge dans ce poème, et ainsi de toucher à cette ambition de saisir dans ses bras le monde dans sa totalité, comme si soudainement, on était connecté à cet univers par delà ce que nos sens permettent. Le collectif de designers sonores a voulu restituer cet impression méditerranéenne en s&#8217;appuyant sur les sons transmis par les marins naviguant au beau milieu de ces terres si diverses, pourtant toutes tournées vers cet espace commun, la mer pouvant être envisagée comme une espèce particulièrement vaste de place du village. Conversations de pêcheurs libyens, communications en morse entre ports et cargos, langues inconnues, ce sont des pièces sonores, qu&#8217;on a bien envie de désigner comme musicales qui, faisant escale dans les grands ports méditerranéens, forment mises bout à bout, un ensemble de 24 heures d&#8217;immersion sonore qui ravira ceux qui écoutant les météos marines seulement parce qu&#8217;elles constituent un voyage dans un vocabulaire étranger, promesse de départs sans retour programmé, petite tranche de nomadisme dans des vies installées, un périple sonore qui convoque la mémoire des textes antiques en prenant soin de ne surtout pas les citer. Pour ceux qui ont envie de saisir le texte d&#8217;Homère sous un tout autre angle, les jardins du Trocadéro émettent donc cette nuit un chant des sirènes par lequel il est peut être bon de se laisser séduire.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se faire une idée, le site de Soundwalk propose quelques extraits en écoute, mais ces sont de courtes séquences, qui ne peuvent constituer que des amuse-tympans. E, revanche, on pourra naviguer dans le site lui-même, qui permet de découvrir les autres installations de ces sound-designers, qui sont un bon point de départ pour découvrir tout ce pan de la musique contemporaine qu&#8217;est le montage effectué à partir de field-recording, qui semble être l&#8217;équivalent actuel de la citation des cultures sonores populaires dans la musique savante du passé.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour ceux qui suivraient ce parcours, et qui erreraient dans Paris jusqu&#8217;au petit matin, on ne peut que conseiller de se tourner vers l&#8217;Est, alors que Paris verra de nouveau le jour, portant ses regards inquiets vers les rayons du soleil levant, et d&#8217;avoir une pensée pour les mots de Victor Hugo à propos d&#8217;Homère :</p>
<p style="text-align: justify;"> « Le monde naît, Homère chante. C&#8217;est l&#8217;oiseau de cette aurore »</p>
<p style="text-align: justify;">Les oiseaux de nuit devront alors se mettre à l&#8217;abri de la lumière trop crue du soleil. La chouette de Miverve se couche au lever du jour.</p>
<p style="text-align: justify;">On ajoutera que, toujours dans les jardins du Trocadéro, le duo d&#8217;artistes Radiomentale propose des projections vidéo directement dans les arbres, qui n&#8217;ont pas encore perdu leurs feuilles, et fournissent donc un écran mobile, forcément flou, d&#8217;images tirées du cinéma muet fantastique. Ce jeu avec la mémoire cinématographique, aussi évanescent que peut l&#8217;être la mémoire cinématographique devrait plonger les cinéphiles dans une douce nostalgie.</p>
<p style="text-align: justify;">Suppléments :</p>
<p style="text-align: justify;">pour <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ulysse&#8217;s Syndrome</span></em></strong>, de Soudwalk : <a href="http://www.soundwalk.com/#/INSTALLATIONS/ulysses/">http://www.soundwalk.com/#/INSTALLATIONS/ulysses/</a><br />
pour Radiomentale : <a href="http://radiomentale.wordpress.com/">http://radiomentale.wordpress.com/</a><br />
pour Nicolas Milhé : <a href="http://www.nicolasmilhe.com/nicolasmilhe.pdf">http://www.nicolasmilhe.com</a></p>
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		<title>Foinction</title>
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		<pubDate>Wed, 18 Aug 2010 13:23:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Lieu : Le Lieu du design
74 rue du Faubourg Saint-Antoine
75012 Paris
Dates : jusqu&#8217;au 21 Août.
Renseignements : www.lelieududesign.com
Coût : Gratuit
On a appris à reconnaître les objets d’art à ceci : ils sont inutiles, ne répondant à aucun besoin. Ainsi, sur les pas de Kant, on distingue d’un côté les objets issus d’un déterminisme qui conduit l’homme [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: right;">Lieu : Le Lieu du design<br />
74 rue du Faubourg Saint-Antoine<br />
75012 Paris</p>
<p style="text-align: right;">Dates : jusqu&#8217;au 21 Août.</p>
<p style="text-align: right;">Renseignements : <a href="http://www.lelieududesign.com" target="_blank">www.lelieududesign.com</a></p>
<p style="text-align: right;">Coût : Gratuit</p>
<p style="text-align: justify;">On a appris à reconnaître les objets d’art à ceci : ils sont inutiles, ne répondant à aucun besoin. Ainsi, sur les pas de Kant, on distingue d’un côté les objets issus d’un déterminisme qui conduit l’homme à les produire (un besoin, un système économique qui réclame en permanence de la nouveauté pour alimenter le marché et renouveler <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/08/67.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1615" title="67" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/08/67-300x172.jpg" alt="" width="300" height="172" /></a>artificiellement les envies, ou la simple possibilité technique de faire quelque chose), et de l’autre les ouvres d’art, celles dont Kant écrit : « <em>En toute rectitude, on ne devrait appeler art que la production qui fait intervenir la liberté, c’est à dire un libre arbitre dont les actions ont pour principe la raison</em>. », condition à laquelle ne répond pas un téléphone portable, une voiture ou un disque d’Amel Bent.<br />
Le critère permet de créer des catégories d’objets ; il autorise aussi la séparation des rôles : quand certains peuvent prétendre être artistes, d’autres doivent se contenter d’être, au mieux, designers, vendus qu’ils sont au monde des objets utiles et rentables. Mais évidemment, en dehors de ceux qui aiment entrer dans les formats officiels, ni les uns ni les autres ne se contentent de ce genre de catégorie. Que penser par exemple des performances de Made in Eric qui brisait la frontière qui sépare habituellement le corps humain des objets, en transformant le corps de l’artiste lui-même un quelque chose qu’on peut louer et utiliser comme une table, un pique-fleur, un fauteuil ou un pied de micro (pour le groupe les Tétines noires, rebaptisé depuis LTNO, et recourant aux services de Made in Marco, qui est une déclinaison de Made in Eric dans un autre corps (comme s’il s’agissait d’une production) ? Et que dire du processus inverse, qui consiste pour un designer à proposer des objets coupés de leur utilité théorique ? Dès lors que la fonction des objets utiles croise le pouvoir fictionnel des œuvres, les cartes sont brouillées. Mais c’est peut être aussi l’occasion de penser, puisque les catégories ne sont plus données comme des évidences.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est ce genre d’effet que peuvent produire les œuvres de Noam Toran, dont la galerie Le Lieu du design propose pour encore quelques jours, quelques pièces importantes. Si on devait caractériser la démarche de Noam Toran, c’est sans doute au fameux MacGuffin hitchcockien qu’il faudrait se référer. Le MacGuffin, c’est par excellence un objet fictionnel : il n’a de sens qu’en tant qu’il génère du récit, mais en tant qu’objet, on peut totalement s’en désintéresser. Ainsi, dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Mort aux trousses</span></em></strong>, Hitchcock s’amuse t-il à enfoncer le clou de son principe en rendant inaudible l’explication du trafic de statuettes et de microfilms, couverte par le bruit d’un moteur d’avion. C’est que tomber dans l’explication des fonctions, dans le déterminisme des objets, ce serait sortir de la fiction, qui tend ici à être, le plus possible, un pur jeu de formes. Et si Hitchcock fut considéré comme le maître du suspens, c’est précisément parce qu’il savait comme personne manier le pouvoir fictionnel d’un objet, pour concentrer sur lui toute la charge narrative dont son récit avait besoin.<br />
Le MacGuffin est précisément le point de départ d’une série d’objets créés par Noam Toran spécifiquement autour de leur pouvoir fictionnel. Il peut s’agir d’un volant de Porsche attribué à James Dean, d’une cassette Betacam ou bien, plus drôle, du moule des sculptures de Jeff Koons ; tous ces objets sont fictifs, et visuellement présentés comme tels puisque non réalistes, réalisés dans une fragile résine noire, non peinte. Ils sont de plus accompagnés d’un synopsis qui les introduit dans un espace</p>
<p style="text-align: justify;">Mais les MacGuffins eux-mêmes sont tirés de récits collectifs, déjà partagés et fonctionnent comme référents permettant de replonger dans la dimension autre qu’est le récit.</p>
<p style="text-align: justify;">A partir de cette proposition, il serait alors intéressant de passer aux objets du quotidien, ceux qui n’ont a priori pas d’histoire. Mais ce serait oublier, et nous le savons bien, qu’avec les objets qui peuplent notre quotidien, comme on dit, « on se la joue ». Loin de les réduire à leur usage supposé, nous les chargeons à leur tour d’un potentiel narratif qui fait de la vie une fiction dont ils constituent la panoplie. Noam Toran les met en scène dans des très courts métrages qui font penser, par la qualité de leur réalisation, aux images léchées des publicités ou aux réalisations d’un Matthew Barney qui serait revenu vers le monde tel qu’on le connaît. Ou presque, puisque c’est du côté de nos fantasmes, de nos rapports non avoués avec les « choses », du détournement de leur usage, bref, de notre aptitude à créer des comportements qui racontent des histoires que Noam Toran nous entraine, se contentant d’ouvrir brièvement une porte sur les us et coutumes de ses personnages, frôlant le voyeurisme, ne permettant jamais d’aller jusqu’à l’intimité de leur récit, qu’on poursuivra soi même, en y injectant nos propres fictions. <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Desire Management</span></em></strong>, puisque c’est le titre de cette suite de très courts films quasi promotionnels, met en relation, sous forme cinématographique (la forme fictionnelle par excellence, c&#8217;est-à-dire celle sous laquelle nous mettons en scène nos vies) des humains qui rêvent avec des objets. C’est d’ailleurs là ce qui distingue ces séquences des spots publicitaires : le spectateur n’est pas incité à envier l’objet possédé par autrui, il est simplement confronté à des individus qui ont élu un objet pour s’évader, qui un chariot qui fait osciller des verres de vin, qui un aspirateur auquel il s’abandonne, qui une théière permettant de faire infuser les larmes de son conjoint. Ces dispositifs sont d’autant plus uniques qu’ils intègrent celui qui les vit, n’invitant le spectateur qu’à une entrevue de trop courte durée pour partager l’expérience, coupant à leur racine les processus de production de l’envie.</p>
<p style="text-align: justify;">On pourra alors revenir vers l’hommage au cinéma de Jean-Luc Godard qu’est <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Object for lonely men</span></em></strong>, sorte de nécessaire inclus dans une table à compartiments préformés, contenant les objets emblématiques du personnage joué par Jean-Paul Belmondo dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">A bout de souffle</span></em></strong>  (les lunettes de soleil, le revolver, la tête de Jean Seberg, le paquet de Gauloises, etc.). Ici encore, il n’y a pas d’usage répertorié qu’on puisse associer à cet objet, il ne fait que renvoyer à l’univers auquel il est associé, appelant davantage à la contemplation qu’à l’action.</p>
<p style="text-align: justify;">On retombera alors sur nos pieds, confirmant la distinction qui inaugurait notre courte réflexion. Mais on remarquera qu’il n’est pas tout à fait anodin que ce soit un designer (c’est ainsi que se désigne Noam Toran) qui permette de valider cette séparation, en explorant les limites de son propre domaine, en le poussant simplement du côté du véritable loisir.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces « objets » sont encore visibles pour quatre jours (en comptant aujourd’hui) au Lieu du Design. Si on est pris de court, on pourra tout de même aller faire un tour sur le site de Noam Toran, qui répertorie ses principaux travaux : <a href="http://noamtoran.com" target="_blank">http://noamtoran.com</a></p>
<p style="text-align: justify;">En complément, la vidéo <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Desire Management</span></em></strong>, dont on parlait un peu plus haut, mais on invitera celles et ceux qui la regarderont à tenter d&#8217;aller voir l&#8217;exposition dans sa totalité, sans se contenter de cette petite fenêtre sur le travail de ce designer :</p>
<p><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="480" height="270" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/x547r0_desire-management_shortfilms?additionalInfos=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="480" height="270" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/x547r0_desire-management_shortfilms?additionalInfos=0" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true"></embed></object><br />
<strong><a href="http://www.dailymotion.com/video/x547r0_desire-management_shortfilms">Desire Management</a></strong><br />
<em>envoyé par <a href="http://www.dailymotion.com/RaindanceTV">RaindanceTV</a>. &#8211; <a href="http://www.dailymotion.com/fr/channel/shortfilms">Regardez plus de films, séries et bandes annonces.</a></em></p>
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		<title>L&#8217;arc en ciel de la gravité</title>
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		<pubDate>Sat, 22 May 2010 05:41:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Depuis maintenant assez longtemps, faire de la musique ne consiste plus nécessairement à sortir un bel instrument de sa housse, à en humecter l&#8217;anche pour en extraire des notes conformes aux indications d&#8217;une partition, ou  faire preuve d&#8217;une maîtrise totale et virtuose de ses cordes vocales. A vrai dire, la musique n&#8217;a jamais consisté [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Depuis maintenant assez longtemps, faire de la musique ne consiste plus nécessairement à sortir un bel instrument de sa housse, à en humecter l&#8217;anche pour en extraire des notes conformes aux indications d&#8217;une partition, ou  faire preuve d&#8217;une maîtrise totale et virtuose de ses cordes vocales. A vrai dire, la musique n&#8217;a jamais consisté essentiellement en cela, simplement, il y eut des époques où on ne le savait pas. Est musique tout son produit de manière volontaire, ou encadrée par l&#8217;homme, est aussi musique tout son que l&#8217;homme veut bien considérer comme tel, et cela fait longtemps que n&#8217;importe qui peut produire de la musique en agençant des sons déjà enregistrés, sous quelque forme que ce soit.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces derniers jour, l&#8217;ouverture d&#8217;un album de musique électronique (son auteur parlerait plutôt de sound design) en proposait l&#8217;illustration, à travers deux morceaux retravaillant des enregistrements datant des années 60. Un seul et même enregistrement, pour être précis, une chanson composée, écrite et interprétée par Soeur Sourire, une religieuse qui connut quelques mois durant, une célébrité aussi imprévue que déstabilisante pour cette âme jusque là simple, que la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Deru_EyeGlass1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1557" title="Deru_EyeGlass1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Deru_EyeGlass1.jpg" alt="" width="395" height="268" /></a>célébrité révéla un peu plus torturée que ses chansons le laissaient supposer. Si ces chansons eurent en leur temps un succès massif, elles sont aujourd&#8217;hui considérées avec le même sourire que celui qui s&#8217;affiche sur les visages quand, dans le film La vie est un long fleuve tranquille, le prêtre fait entonner à ses paroissiens &laquo;&nbsp;Jésus reviens&nbsp;&raquo;. Autant dire qu&#8217;on a du mal à croire qu&#8217;il puisse y avoir dans l&#8217;album de Soeur Sourire un matériel sonore qui puisse être aujourd&#8217;hui mis au service d&#8217;un projet qui soit autre chose qu&#8217;une parodie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, l&#8217;album de Deru (Benjamin Wynn dans la vraie vie), <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Say goodbye to useless</span></em></strong> (2010) s&#8217;ouvre sur deux manipulations successives de Comme le Vent, bucolique titre de Soeur Sourire, rendu méconnaissable par le traitement sonore qui lui est ici appliqué. Les enregistrements déjà un peu anciens ont ceci de particulier qu&#8217;ils portent dans leur texture sonore le poids des années, avec une densité suffisantes pour qu&#8217;on entende, au sens propre, des voix provenant de l&#8217;au-delà. Certaines oeuvres musicales ont déjà extrait certaines de ces voix de l&#8217;oubli des stocks de vieux disques pour leur permettre de se faire de nouveau entendre, avec le grain qui les caractérise, dans des compositions dont l&#8217;élément central est bien souvent la nostalgie. Pour les plus connus de ces petits dialogues avec les morts, on peut aller faire un tour dans de nombreux titres de l&#8217;album <strong><span style="text-decoration: underline;"><em>Play</em></span></strong>, de Moby (qui est aujourd&#8217;hui enfin audible, après que l&#8217;abus de la cession de droits à diverses publicité en ait momentanément étouffé l&#8217;impact; aujourd&#8217;hui, en particulier, les titres <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Why does my heart feel so bad ?</span></em></strong>  ou <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Honey</span></em></strong>, ont retrouvé toute leur puissance d&#8217;évocation, on dirait une invitation à une séance de spiritisme dans laquelle, au lieu de faire parler les morts, on les ferait chanter), ou bien chez le Français Alex Gopher, dont le titre <strong><em><span style="text-decoration: underline;">The Child</span></em></strong>, extrait de l&#8217;album <strong><em><span style="text-decoration: underline;">You, my baby and I</span></em></strong> (1999), redonnait vie et  voix à Billie Holiday, semblant sortir des zones poussiéreuses de mémoires rarement visitées. Sa voix, extraite de la chanson <strong><em><span style="text-decoration: underline;">God bless the child</span></em></strong>, nous était tout d&#8217;abord offerte dans son grain naturel pour se transformer par la grâce des machines en un son qui n&#8217;était plus vraiment une voix sans pour autant n&#8217;être plus désincarné pour autant, une âme dans la synthèse, un fantôme dans le vocoder. Une présence.</p>
<p style="text-align: justify;">Jouer ainsi sur l&#8217;absence, c&#8217;est un des classiques de l&#8217;art, une des prouesses dont est capable cette classe d&#8217;objets dont la présence témoigne d&#8217;un ailleurs, dont la matière semble percer comme des trous béant dans ce qu&#8217;on appelait, jusqu&#8217;à les rencontrer, &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;. C&#8217;est ce genre d&#8217;apparition qui a lieu chez Deru, quand le fantôme de Soeur Sourire émerge des craquements du vinyle samplé, à la manière dont, d&#8217;après certains, on peut voir parfois passer des visages furtifs dans les parasites des ondes hertziennes, sur les écrans cathodiques considérés comme marc de café ou entrailles de poulet contemporains. Mais si c&#8217;est une apparition, c&#8217;est un peu sur le modèle &laquo;&nbsp;chemin d&#8217;Emmaüs&nbsp;&raquo; : elle est méconnaissable, transfigurée. Au sens propre, Benjamin Wynn se sert ici de l&#8217;enregistrement originel pour injecter de l&#8217;âme dans ses machines et sa seule intervention, dans ce premier mouvement, consiste à jouer sur le temps : ralentir le défilement de la voix, lui donner de l&#8217;épaisseur, une texture plus dense, mais allonger la réverbération de telle sorte que le chant semble être un passage, comme une cathédrale paquebot animée de ce genre de mouvement profond, porté par une puissance toute intérieure, qui ne déplace que des montagnes, patiemment, force tranquille, exactement à l&#8217;opposé de la naïveté presque niaiseuse du chant originel qui voulait faire de &laquo;&nbsp;comme le vent&nbsp;&raquo; une brise inoffensive, qui n&#8217;atteindrait véritablement que ceux qui font toujours en sorte de n&#8217;être touché par rien de profond, qui vont vers les formes qui ne les déplacent pas, eux mêmes, d&#8217;un millimètre dans leurs existences figées. Les mêmes paroles, la même âme vient, par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un Deru véritablement magicien, capter les âmes, comme on attrape des disciples en les fascinant, et embarque son monde pour un rapt mystérieusement consenti, comme si ce qu&#8217;on attendait le plus secrètement au monde prenait la forme de ce qu&#8217;on ne voudrait à aucun prix, de ce qui était là depuis toujours, et qu&#8217;on méprisait consciencieusement, certains de ne pas faire partie de ce monde là. Mais c&#8217;est bien le talent de la musique en particulier, et de l&#8217;art en général, que d&#8217;être capable, par l&#8217;intermédiaire de la matière déjà présente, de nous faire naître au monde, et de nous entrainer vers des formes qu&#8217;on définirait a priori comme étrangères.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce que je propose ici, c&#8217;est la première phase de cet album, qui est la plus méditative. Soeur Sourire y passe comme un tank vidé de ses munitions, inoffensif, mais menaçant, mû par une terrible inertie, encore fumant des combats passés, traverserait une salle de catéchisme, fascinant des enfants confrontés soudain à une toute autre dimension de la spiritualité, à une autre densité de l&#8217;existence. Le titre de cette courte introduction est<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> I would like</span></em></strong>. Sachez juste qu&#8217;elle est suivie de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">I want</span></em></strong>, un développement peut être plus conventionnel dans ses rythmiques, modifiant à son tour le même<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Comme le vent</span></em></strong>, mais dans une démarche plus dynamique, plus légère aussi, davantage rythmée, qui vaut aussi le déplacement, dans la mesure où les deux titres forment évidemment un ensemble, une démarche, un mouvement entre la puissance et la volonté qui l&#8217;accompagne, comme un passage à l&#8217;acte. Et de la naïve et pathétique Soeur Sourire à ces deux morceaux enchainés, c&#8217;est précisément de passage à l&#8217;acte qu&#8217;il s&#8217;agit.</p>
<p style="text-align: justify;"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/deru.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify;">Allez, je décode un tout petit peu le titre, pour ceux à qui il ne dit rien. <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;ar en ciel de la gravité</span></em></strong> est un roman de Thomas Pynchon, auteur majeur dans la littérature actuelle. Pour ceux qui sont prêts à plonger en apnée dans 700 pages de littérature, c&#8217;est à dire de manipulation patiente, consciencieuse, du langage, pour ceux qui aiment qu&#8217;un livre les travaille, on ne saurait trop conseiller cette lecture. Quel rapport avec Deru et Soeur Sourire ? Parfois, pour les titres d&#8217;articles, il faut laisser faire les connexions automatiques. J&#8217;avais ce roman en tête en écoutant <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Say goodbye to useless</span></em></strong>. Déconstructions, apparitions non réclamées, chez Pynchon, il est question de missiles V2 dont on cherche à discerner, à l&#8217;avance, les points de chute, après une trajectoire parabolique dessinant des arcs dans le ciel, il est question donc de lire le ciel et d&#8217;y discerner des messages dont on ne sait jamais si on les y lit, ou si on les y écrit. I would like, c&#8217;est un peu ça : un projectile qui ressemblait à une balle perdue qu&#8217;on laissait perdre dans ce qu&#8217;on considérait une marge du champ de bataille s&#8217;avère finalement avoir atteint sa cible. Et les oeuvres d&#8217;art sont peut être, aussi un peu ça : des objets lancés, dont on ne saurait déterminer s&#8217;isl atteignent, ou pas, leur mystérieuse cible. Des paraboles plus graves qu&#8217;elles n&#8217;en ont l&#8217;air.</p>
<p></span></p>
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		<title>&#171;&#160;L&#8217;homme est comme le lapin, il s&#8217;attrape par les oreilles&#160;&#187; (Mirabeau)</title>
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		<pubDate>Mon, 10 May 2010 17:10:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Désir]]></category>
		<category><![CDATA[Le langage]]></category>
		<category><![CDATA[Politique]]></category>
		<category><![CDATA[Pouvoir]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets traités]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>

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		<description><![CDATA[
Comme promis à mes élèves, voici mises en ligne les émissions proposées par France Culture, en 2009 et 2010, destinées à préparer les élèves à l&#8217;épreuve de philosophie du baccalauréat. Le principe en est simple : un professeur est invité, et on lui soumet un sujet, à moins que ce ne soit l&#8217;inverse, et qu&#8217;on [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Comme promis à mes élèves, voici mises en ligne les émissions proposées par France Culture, en 2009 et 2010, destinées à préparer les élèves à l&#8217;épreuve de philosophie du baccalauréat. Le principe en est simple : un professeur est invité, et on lui soumet un sujet, à moins que ce ne soit l&#8217;inverse, et qu&#8217;on soumette le professeur à un sujet; à vrai dire, si l&#8217;exercice est réussi, on pourrait dire que le mouvement est double : il s&#8217;agit de se soumettre au sujet, au sens où il faut bien se mettre à son service, mais il faut, à terme, avoir réussi à le plier, à l&#8217;avoir mis en ordre, à l&#8217;avoir structuré par la pensée. C&#8217;est à ce double mouvement que ces émissions convient.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui semble finalement le plus intéressant, c&#8217;est que chaque &laquo;&nbsp;épisode&nbsp;&raquo; semble devoir rappeler quelque chose d&#8217;essentiel, bien que les élèves l&#8217;oublient le plus souvent : le travail crucial se fait au brouillon. La copie n&#8217;est que la réalisation finale d&#8217;une partition qui est écrite auparavant, elle est l&#8217;équivalent du concert donné par l&#8217;orchestre, ou de la pièce jouée devant le public. Mais ce qui importe, la réflexion, a été mené auparavant.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est certes possible qu&#8217;au cours de la rédaction du texte même de la dissertation, la réflexion progresse encore (après tout, comme on dit, on écrit pour savoir ce qu&#8217;on pense), mais ce n&#8217;est possible que si un véritable travail de conceptualisation, d&#8217;analysen d&#8217;argumentation, bref, de réflexion, a été auparavant mis en oeuvre. En insistant, et en passant du temps, sur cette phase préparatoire, ces émissions montrent comment on peut progressivement cheminer à travers le sujet pour en faire émerger un problème qui n&#8217;est jamais tout à fait donné dès la première lecture du sujet.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc huit émissions, diffusées sur France Culture. Pour chacune d&#8217;entre elles, il est possible de la lire ici même, ou bien de l&#8217;enregistrer sur votre propre disque dur afin de l&#8217;écouter quand et où vous le voudrez.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1 &#8211; L&#8217;art nous révèle t-il quelque chose du réel ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/artreel.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/artreel.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission, et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63592">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63592</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2 &#8211; Comment se préparer à mourir ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Preparermourir.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Preparermourir.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63593">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63593</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3 &#8211; Peut-on juger objectivement de la valeur d&#8217;une culture ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Jugerculture.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Jugerculture.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63594">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63594</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>4 &#8211; La politique doit-elle faire le bonheur des citoyens ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Lapolitiquedoitellefairelebonheurdescitoyens.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Lapolitiquedoitellefairelebonheurdescitoyens.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83154">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83154</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>5 &#8211; Toutes les cultures se valent elles ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Touteslesculturessevalentelles.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Touteslesculturessevalentelles.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83155">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83155</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>6 &#8211; Y a t-il des choses que le langage ne puisse dire ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Yatildeschosesquelelangagenepuissedire.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Yatildeschosesquelelangagenepuissedire.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83156">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83156</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>7 &#8211; Peut on vouloir le bien sans le faire ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Peutonvouloirlebiensanslefaire.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Peutonvouloirlebiensanslefaire.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83157">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83157</a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>8 &#8211; Peut on dire d&#8217;un désir qu&#8217;il est anormal ?<br />
</strong><br />
<a href="http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Peutondiredundesirquilestanormal.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Troussedesecours/Peutondiredundesirquilestanormal.mp3</a> (clic droit, &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;)</p>
<p style="text-align: justify;">Site de l&#8217;émission et bibliographie :<br />
<a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83158">http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=83158</a></p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Doute pédagogique</title>
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		<pubDate>Mon, 03 May 2010 13:23:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[
L&#8217;article précédent me donne un doute.
Serait-il possible que, par exemple, l&#8217;image des deux types en arrêt devant la Venus endormie de Giorgione, dans la publicité pour la firme Orange (vous savez : &#171;&#160;Une claque&#160;&#187;&#8230;) fasse davantage que des heures de cours sur l&#8217;art ?&#8230;
Est-il possible qu&#8217;on demande un jour à Publicis Conseil de me remplacer [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/17792951_jpeg_preview_large.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1505" title="17792951_jpeg_preview_large" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/17792951_jpeg_preview_large.jpg" alt="" width="320" height="240" /></a>L&#8217;article précédent me donne un doute.</p>
<p style="text-align: justify;">Serait-il possible que, par exemple, l&#8217;image des deux types en arrêt devant la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Venus endormie</span></em></strong> de Giorgione, dans la publicité pour la firme Orange (vous savez : &laquo;&nbsp;Une claque&nbsp;&raquo;&#8230;) fasse davantage que des heures de cours sur l&#8217;art ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Est-il possible qu&#8217;on demande un jour à Publicis Conseil de me remplacer ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">A moins que&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait peut être préciser un détail. Cette Venus endormie, qui se trouve au musée de Dresde, fut peinte autour des années 1509-10, par Giorgione. Le tableau présentait à l&#8217;origine un ange, aux pieds de Venus, venu la réveiller de son sommeil pour que, du rêve, elle passe à l&#8217;action, s&#8217;est effacé au fil du temps et des restaurations. Giorgione laissa, d&#8217;autre part, cette toile inachevée, et c&#8217;est Le Titien qui l&#8217;acheva. C&#8217;est à lui qu&#8217;on doit le coussin rouge, le drap blanc dans lesquels Venus repose. Le Titien s&#8217;iinspirera ensuite de ce tableau pour peindre sa propre Venus, dite <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Venus d&#8217;Urbin</span></em></strong> (1538). Plus tard, Manet reprit dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Olympia</span></em></strong>, le thème Venusien, dans un format un tout petit peu plus grand que ce qu&#8217;avaient proposé ses deux prédécesseurs.</p>
<p style="text-align: justify;">La taille n&#8217;est, en fait, pas tout à fait un détail. La Venus endormie, devant laquelle ces deux visiteurs s&#8217;extasient, semble mesurer dans la publicité Orange, 5 m. de haut. Les visiteurs du musée de Dresde doivent trouver étonnant, dès lors, que le tableau de Giorgione ne dépasse pas les 1.10m. C&#8217;est sans doute que le monde de la marchandise, ne sachant jouer que sur des promesses de quantités toujours plus grandes, s&#8217;est vu obligé de faire subir à cette Vénus, pendant son sommeil, un traitement analogue à celui que la grenouille s&#8217;inflige, dès lors qu&#8217;elle veut se faire aussi grosse que son modèle, le boeuf. Ce faisant, la publicité donne à croire que plus, c&#8217;est mieux, et que l&#8217;effet des oeuvres doit venir de leur grande taille.</p>
<p style="text-align: justify;">On retiendra alors que la publicité, décidément, ne peut pas s&#8217;empêcher de travestir la réalité, et que venant d&#8217;un micrométrage qui prétend nous édifier sur les multiples sens des mots, on peut se douter qu&#8217;il s&#8217;agisse avant tout d&#8217;une métaphore du mensonge. Une publicité, en somme. Sur ce point, elle ne ment pas.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour preuve, une fois n&#8217;est pas coutume, voici cette page de publicité :</p>
<p style="text-align: justify;"><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="480" height="385" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/UQ4UVHl7rAI&amp;hl=fr_FR&amp;fs=1&amp;" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="480" height="385" src="http://www.youtube.com/v/UQ4UVHl7rAI&amp;hl=fr_FR&amp;fs=1&amp;" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object></p>
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		<title>EMS 401</title>
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		<pubDate>Mon, 03 May 2010 12:37:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Audio]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[
Afin de compléter l&#8217;article précédent, voici un accès plus simple à l&#8217;oeuvre d&#8217;Edgar Varèse. Il s&#8217;agit d&#8217;un texte écrit par Frank Zappa pour le mensuel Stereo review de Juin 1971. Il s&#8217;intitule Edgard Varese : The Idol of My Youth, et il touchera ceux pour qui découvrir un artiste relève encore de ce qu&#8217;on peut [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Afin de compléter l&#8217;article précédent, voici un accès plus simple à l&#8217;oeuvre d&#8217;Edgar Varèse. Il s&#8217;agit d&#8217;un texte écrit par Frank Zappa pour le mensuel Stereo review de Juin 1971. Il s&#8217;intitule Edgard Varese : The Idol of My Youth, et il touchera ceux pour qui découvrir un artiste relève encore de ce qu&#8217;on peut appeler une rencontre. On peut craindre que nombreux soient ceux qui entretiennent avec la musique une simple relation d&#8217;accumulation, la consommation à hautes doses de la musique en général, et le téléchargement en particulier, pouvant donner lieu, paradoxalement, à un éloignement des oeuvres (pour des raisons techniques, le MP3 étant loin d&#8217;être une restitution idéale (Jean-Jacques Birgé, dans son blog, le compare à une ombre, ou à une carte postale, et il a sans doute raison), mais aussi pour des raisons de temps : une oeuvre réclame qu&#8217;on lui consacre du temps, des rencontres multiples, une aventure commune, ce qui est impossible quand aterrissent dans le disque dur des dizaines d&#8217;albums quotidiennement). Zappa raconte donc comment, adolescent, il a rencontré accidentellement la musique d&#8217;Edgar Varèse, et comment un disque a pu à lui seul bouleverser son écoute de la musique. Au delà de l&#8217;analyse des oeuvres, je me demande si ce ne sont pas ces témoignages qui sont, le plus, aptes à susciter une démarche sincère de découvertes des oeuvres.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc cet article :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On m’a demandé d’écrire sur Edgard Varèse. Je ne suis pas du tout qualifié pour ça. Je ne peux même pas prononcer son nom correctement. La seule raison pour laquelle j’ai acepté c’est parce que j’aime beaucoup sa musique, et si par hasard cet article pouvait amener plus de gens à écouter ses œuvres, ça en aura valu la peine.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’avais environ treize ans quand j’ai lu un article dans “Look” sur le Record Store de Sam Goody à New York. Ma mémoire n’est pas très claire sur les détails, mais je me souviens qu’y était fait l’éloge de l’exceptionnelle habileté de la boutique à vendre des disques. Un exemple de brillant art de vendre décrivait comment, par <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/7698406_cbc8224f18_o.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1499" title="7698406_cbc8224f18_o" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/7698406_cbc8224f18_o.jpg" alt="" width="401" height="278" /></a>quelque mystérieuse tricherie, la boutique avait en fait réussi à vendre un album intitulé “Ionization” (le vrai nom de l’album était “The Complete Works of Edgard Varese, Volume One”). L’article décrivait le disque comme un fouillis bizarre de tambours et autres sons déplaisants.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je filai à toute vitesse vers le magasin de disques du coin et le demandai. Personne n’en avait entendu parler. Je racontai au gars du magasin à quoi ça ressemblait. Il se détourna, rebuté, et marmonna solennellement, “De toute façon je ne l’aurais pas en stock… personne ici à San Diego n’achèterait ça.”</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je n’abandonnai pas. J’avais tellement hâte d’avoir cet album que je ne pouvais même pas le croire. A cette époque j’étais un fanatique de rythm-and-blues. J’économisais tout l’argent que je pouvais (parfois près de 2 dollars par semaine) pour que chaque vendredi et samedi je puisse fouiller dans les piles de vieux disques à la Décharge des Disques de Juke-Box Usagés (ou quel que soit son nom) à l’hôtel Maryland ou dans les coins poussiéreux des petits magasins de disques où ils conservaient les vieux disques dégueulasses que personne ne voulait acheter.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Un jour je passais devant un magasin hi-fi à La Mesa. Une petite pancarte dans la vitrine annonçait une vente de 45–tours. Après avoir parcouru les casiers des singles et trouvé un ou deux disques de Joe Houston, je m’avançais vers la caisse enregistreuse. Sur mon chemin, je jetais au hasard un coup d’oeil dans le bac des LP. Placé sur le devant, juste un peu plié aux coins, se trouvait un album à la couverture noire et blanche et d’allure étrange. Dessus il y avait la photo d’un homme aux cheveux gris frisottés. Il ressemblait à un savant fou. Je pensais que c’était génial que quelqu’un ait finalement fait un enregistrement d’un savant fou. Je le pris. J’en vins presque (c’est la vérité, mesdames et messieurs) à pisser dans mon pantalon… C’ETAIT LUI ! EMS 401, The Complete Works of Edgard Varese Volume I… Integrales, Density 21.5, Ionization, Octandre… Rene Le Roy, le N.Y. Wind Ensemble, le Juilliard Percussion Orchestra, direction Frederic Waidman… texte du livret par Sidney Finkelstein ! WOW !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je retournai en courant vers les casiers des singles et replaçait les disques de Joe Houston dedans. Je fouillai dans ma poche pour voir combien d’argent j’avais (environ 3.80$). Je savais que je devais avoir beaucoup d’argent pour acheter un album. Seuls les vieux ont assez d’argent pour acheter des albums. Je n’avais encore jamais acheté un album. Je me glissai vers le gars à la caisse enregistreuse et lui demandai combien coûtait EMS 401. “Ce gris-là dans la boîte ? 5.95$ &#8211; ”</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’avais recherché cet album pendant plus d’un an, et maintenant… catastrophe. Je dis au gars que je n’avais que 3.80$. Il gratta son cou. “On utilise ce disque pour faire la démonstration de la hi-fi, mais personne n’en achète jamais quand on les utilise… tu peux l’avoir pour 3.80$ si tu le veux tant que ça.”</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je ne pouvais pas imaginer ce qu’il voulait dire par “faire la démonstration de la hi-fi avec”. Je n’avais jamais entendu de hi-fi. Je savais seulement que les vieux les achetaient. J’avais une authentique lo-fi… c’était une petite boîte d’environ 10 centimètres de profondeur avec des pieds en imitation de fer forgé à chaque coin (une espèce de plaque cuivrée) qui l’élevait du dessus de la table car le haut-parleur était en bas. Ma mère le gardait près de la planche à repasser. Elle l’utilisait pour écouter un 78 tours de “The Little Shoemaker” dessus. J’enlevai le 78 tours de “The Little Schoemaker” et, déplaçant prudemment le levier de vitesse sur 33 1/3 (ça n’avait jamais été fait avant), tournai le volume au maximum et plaçai l’aiguille à pointe Osmium tous-usages dans la spirale initiale sur “Ionization”. J’ai une gentille mère catholique qui aime Roller Derby. Edgard Varèse ne la fait pas fuir, même à ce jour. On m’interdit de passer ce disque dans le salon à tout jamais.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Pour écouter l’Album, je devais rester dans ma chambre. Je restais assis là toutes les nuits, l’écoutant deux ou trois fois et lisant les notes du livret encore et encore. Je ne les comprenais absolument pas. Je ne savais pas ce qu’était le timbre. Je n’avais jamais entendu parler de polyphonie. J’aimais juste la musique parce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Frank+Zappa+Frank+Frank+Frank+Frank+Frank.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1498" title="Frank+Zappa+Frank+Frank+Frank+Frank+Frank" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Frank+Zappa+Frank+Frank+Frank+Frank+Frank.jpg" alt="" width="400" height="509" /></a>qu’elle sonnait bien à mes oreilles. Je forçais tous ceux qui venaient à l’écouter. (J’avais entendu quelque part que dans les stations de radio les gars faisaient des marques à la craie sur les disques pour pouvoir retrouver un passage exact, et donc je fis la même chose sur EMS 401… marquant tous les moments forts pour que mes amis ne s’ennuient pas pendant les parties calmes.)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’allai à la bibliothèque et tentai de trouver un livre sur M. Varèse. Il n’y en avait aucun. La bibliothécaire me dis qu’il n’était probablement pas un Grand Compositeur. Elle me suggéra de regarder dans des livres parlant de compositeurs nouveaux ou impopulaires. Je trouvai un livre qui contenait un petit baratin (avec une photo de M. Varèse en jeune homme, fixant l’objectif très sérieusement) disant qu’il serait aussi heureux à faire pousser du raisin qu’à être compositeur.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">A mon quinzième anniversaire ma mère me dit qu’elle me donnerait 5$. Je lui dis que je préférerai passer un appel longue-distance. Je croyais que M. Varèse vivait à New York parce que l’enregistrement avait été fait à New York (et comme il était si bizarre, il vivait sans doute à Greenwich Village). J’obtins les Renseignements de New York, et bien évidemment, il était dans l’annuaire.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Sa femme répondit. Elle fut très gentille et me dit qu’il était en Europe et je devrais rappeler dans quelques semaines. Je le fis. Je ne me rappelle plus ce que je lui ai dit exactement, mais c’était quelque chose comme : “votre musique me botte vraiment”. Il me dit qu’il travaillait sur une nouvelle pièce intitulée “Déserts”. Ça me mit quelque peu en joie car je vivais alors à Lancaster, Californie. Quand vous avez quinze ans et que vous vivez dans le désert Mojave et que vous découvrez que le plus grand compositeur du monde, quelque part dans un laboratoire secret de Greenwich Village, travaille à une chanson sur votre “ville natale” vous avez de quoi être sacrément excité. Ça paraissait une grande tragédie que tout le monde à Palmdale ou Rosamond s’en ficherait s’ils venaient à l’entendre. Je continue de penser que “Déserts” parle de Lancaster, même si les notes de livret du LP Columbia disent que c’est quelque chose de plus philosophique.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Tout au long du lycée je cherchai des informations sur Varèse et sa musique. L’une des plus excitantes découvertes eut lieu dans la bibliothèque de l’école à Lancaster. Je trouvai un livre d’orchestration qui contenait des exemples de partition au dos, et où se trouvait inclus un extrait de “Offrandes” avec un tas de notes de harpes (et vous savez à quel point les notes de harpes paraissent épatantes). Je me souviens avoir fétichisé le livre pendant plusieurs semaines.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Quand j’eus dix-huit ans j’eus l’occasion d’aller sur la côte Est pour rendre visite à ma tante Mary à Baltimore. Ça faisait alors près de quatre ans que je composais mais je ne m’étais encore jamais entendu interprété. Tante Mary allait me présenter à l’un de ses amis (un monsieur italien) qui était en contact avec l’orchestre du coin. J’avais prévu de faire un détour par le mystérieux Greenwich Village. Pendant ma conversation téléphonique d’anniversaire, M. Varèse avait mentionné en passant la possibilité d’une visite si je me trouvais dans les parages. Je lui écrivis une lettre pendant que j’étais à Baltimore, juste pour lui faire savoir que j’étais dans les parages.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’attendis. Ma tante me présenta au type de l’orchestre. Elle dit, “Voici Frankie. Il écrit de la musique pour orchestre.” Le type dit, “Vraiment? Dis-moi, fiston, quelle est la note plus basse pour un basson?” Je dis, “Si bémol… et le bouquin dit aussi qu’on peut le pousser jusqu’à un do ou quelque chose dans la clef de sol.” Il dit, “Vraiment ? Tu t’y connais en harmoniques du violon ?” Je dis, “C’est quoi?” Il dit, “Reviens me voir dans quelques années”.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’attendis quelques-unes de plus. La lettre arriva. Je ne pouvais pas le croire. Une vraie lettre manuscrite d’Edgard Varèse ! Je l’ai encore dans un petit cadre. Dans une écriture minuscule de style scientifique, elle dit :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"><em>12 VII 57<br />
Cher M. Zappa<br />
</em><em><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/ems401.gif"><img class="alignright size-full wp-image-1500" title="ems401" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/ems401.gif" alt="" width="267" height="267" /></a>Je suis désolé de ne pas pouvoir vous accorder votre requête. Je pars pour l’Europe la semaine prochaine et serai absent jusqu’au printemps prochain. J’espère cependant vous voir à mon retour.<br />
Avec mes meilleurs vœux,<br />
Edgard Varèse</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je n’ai jamais rencontré M. Varèse. Mais j’ai continué à rechercher les enregistrements de sa musique. Quand il a atteint quatre-vingt ans je suppose que quelques compagnies de disques ont craqué et ont enregistré quelques trucs à lui. Une espèce de geste, j’imagine. Je me suis toujours demandé qui les achetait à part moi. Environ sept ans avaient passé depuis que j’avais écouté sa musique pour la première fois, lorsque je rencontrai quelqu’un d’autre qui savait même qu’il existait. Cette personne était un étudiant en cinéma à l’USC. Il avait le LP Columbia avec “Poème Electronique” dessus. Il pensait que ça pourrait faire des effets sonores épatants.<br />
Je ne peux vous donner aucune analyse structurelle ou supposition universitaire sur la façon dont sa musique fonctionne ou pourquoi je pense qu’elle sonne sibien. Sa musique est absolument unique. Si vous ne l’avez pas encore écoutée, courrez l’écouter. Si vous l’avez déjà écoutée et que vous pensez que ça pourrait faire des effets sonores épatants, écoutez-là encore. Je recommandrais l’enregistrement du Chicago Symphony pour “Arcana” chez RCA (avec le son à fond) ou le disque de l’Utah Symphony chez Vanguard pour “Amériques”. Et aussi, il y a une biographie par Fernand Oulette, et des partitions miniature sont disponibles pour la plupart de ses œuvres, publiées par G. Ricordi.&nbsp;&raquo;</p>
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		<title>Ingénieux du son</title>
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		<pubDate>Mon, 03 May 2010 12:11:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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2 Décembre 1954, au théâtre des Champs Elysées, Edgar Varèse fait découvrir au public une pièce musicale, intitulée Déserts, qui restera dans l&#8217;histoire de la musique la première oeuvre mixte, c&#8217;est à dire exécutée pour partie par un orchestre de musiciens, et pour autre partie par des bandes magnétiques enregistrées, diffusées par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">2 Décembre 1954, au théâtre des Champs Elysées, Edgar Varèse fait découvrir au public une pièce musicale, intitulée <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong>, qui restera dans l&#8217;histoire de la musique la première oeuvre mixte, c&#8217;est à dire exécutée pour partie par un orchestre de musiciens, et pour autre partie par des bandes magnétiques enregistrées, diffusées par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un dispositif de sonorisation amplifiée. A aucun moment ces deux dispositifs ne jouent de manière simultanée. Il s&#8217;agit plutôt d&#8217;interpolations enregistrées dans le jeu de l&#8217;orchestre.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette première fut, pour le moins, chaotique : le public se divisera rapidement en deux camps, les uns vociférant contre l&#8217;oeuvre, et tentant de d&#8217;empêcher son exécution en intervenant bruyamment pour en troubler le jeu, et l&#8217;écoute, les autres insultant à leur tour les premiers, afin que l&#8217;écoute soit possible. Les jurons <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/resize_eve_photo1_Edgard-Varese-Composer350.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1492" title="resize_eve_photo1_Edgard-Varese-Composer350" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/resize_eve_photo1_Edgard-Varese-Composer350.jpg" alt="" width="350" height="562" /></a>pleuvent, les rires aussi, et à la fin, les injures couvrent les applaudissements. C&#8217;est que l&#8217;oeuvre musicale proposée échappe à tout ce qui pourrait constituer, chez le public, une culture musicale : si on est amateur de mélodie, on sera déçu par <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong>, puisqu&#8217;on n&#8217;y trouve pas de mélodie. Si on attend de la musique une cadence rythmique, on sera désarçonné : Déserts n&#8217;en propose aucune. On n&#8217;y trouvera pas non plus d&#8217;harmonie au sens courant du terme, ni d&#8217;utilisation classique des gammes musicales académiques. En revanche, on y entendra des tonitruances, des échappées, des accalmies, des intensités, comme dirait Victor Hugo, &laquo;&nbsp;du bruit qui pense&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème, c&#8217;est que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong> déconcerte précisément parce que le public est cultivé, qu&#8217;il est habitué à un certain nombre de structures qui définissent ce qui, pour lui, correspond à une oeuvre musicale, et il attend d&#8217;un compositeur qu&#8217;il organise les sons selon ces structures qui doivent constituer un contrat entre lui et le musicien. Pour parler en termes plus précis, la mélodie, le rythme, l&#8217;harmonie sont autant d&#8217;éléments de convention qui sont tellement bien intégrés, parce qu&#8217;avant tout ressentis sans avoir été pensés qu&#8217;ils apparaissent comme une beauté naturelle à laquelle l&#8217;artiste doit plier son oeuvre. Varèse, en ce soir de Décembre 1954, refuse de jouer le jeu, et une bonne partie du public, déçu, ne le lui pardonne pas. Sans doute la programmation de la soirée n&#8217;était elle pas faite pour l&#8217;aider à franchir le pas de géant que Varèse demandait aux auditeurs d&#8217;effectuer, puisque <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong> y était précédée de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Grande Ouverture en si bémol majeur</span></em></strong> de Mozart, et suivie de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Symphonie pathétique</span></em></strong> de Tchaikovski, qui correspondaient bien davantage aux us et coutumes des oreilles du moment (et d&#8217;aujourd&#8217;hui, aussi, on peut le craindre). Le scandale fut tout à fait à la hauteur de ceux qu&#8217;avaient provoqués, avant Varèse, Hugo avec Hernani, et Stravinski, avec son Sacre du Printemps, interprété dans une ambiance tout aussi houleuse en 1913, Stravinski prenant d&#8217;ailleurs la défense de Varèse, en voyant en lui &laquo;&nbsp;le Brancusi de la musique&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son ouvrage <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Musique au XXè siècle</span></em></strong>, Jean-Noel Von der Weid introduit sa perspective en s&#8217;appuyant sur cette difficulté qu&#8217;éprouve le public quand il s&#8217;agit de suivre des artistes dans des paysages sonores où les repères semblent avoir totalement disparu. Et il en appelle à l&#8217;apparition d&#8217;un nouveau public. Nous verrons que Varèse lui même, quand il s&#8217;exprima sur cette création mouvementée de Déserts, proposa une thèse assez semblable :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Ce siècle se termine. Et inclure Anton Webern dans un concert ne suscite plus l&#8217;effroi, ne ressortit plus à la provocation, certes, mais doit être accompagné de prudence et de retenue. Parce que cette musique, écrite aux autres confins du siècle hérisse encore des sensibilités, se heurte à une fin de non recevoir globale. Etrange d&#8217;observer l&#8217;homme qui aujourd&#8217;hui plus que jamais habite une douleur, dans un monde en agonie, chloroforme ses rêves et se mystifie dans le fâcheux laisser-aller esthétique des Arvo Pärt ou John Adams ; dans la musique  New Age holistique, celle du ici et du maintenant, nouvelle ritualisation et sacralisation de la musique considérée comme une &laquo;&nbsp;ontologie sonore&nbsp;&raquo; (Peter Niklas Wilson) &#8211; en fait expression minimaliste de bas étage, issue des Terry Riley, La Monte Young ou Meredith Monk. Que l&#8217;harmonie soit à nouveau à la mode (Nouvelles Intériorité, Subjectivité, Simplicité, etc.), que les &laquo;&nbsp;post-modernes&nbsp;&raquo; ressassent sans sourciller les principes les plus éculés du langage musical sont les particularités les plus surprenantes de ces dernières années &#8211; et seraient raillées par l&#8217;expression hégélienne du &laquo;&nbsp;ah et oh de l&#8217;âme&nbsp;&raquo;<sup>1</sup> et de son &laquo;&nbsp;impuissance entêtée&nbsp;&raquo;.<br />
Car cette musique, dite contemporaine (de quoi ?) avec dédain ou fière ignorance<sup>2</sup>, se trouve en parfaite adéquation avec notre fin de siècle, incarne l&#8217;esprit du temps, donne forme à l&#8217;angoisse et à la lucidité tranchante qui accompagne ce tourment.<br />
&laquo;&nbsp;<em>My music is not lovely</em>&laquo;&nbsp;, maronnait Arnold Schoenberg à Hollywood, qui voulait débarrasser l&#8217;art de toute sujétion à l&#8217;égard d&#8217;éléments sensoriels diffus donnés a priori et qui émiettent la structuration autonome d&#8217;une oeuvre. (Au même moment, Hanns Eisler vitupérait contre les <em>feelies</em>, ou &laquo;&nbsp;cinémas sentants&nbsp;&raquo;, ces triomphes absolus de l&#8217;abrutissement.) La musique n&#8217;est pas &laquo;&nbsp;ameublement&nbsp;&raquo;  ou &laquo;&nbsp;immeublement&nbsp;&raquo;, narquoisaient Erik Satie et John Cage, destiné à cacher la vie : elle est là pour nous <em>dépecer</em>, nous ébranler dans les plus infimes interstices de notre conscience. Elle épuise, brûle, ronge &#8211; indemne d&#8217;émois futiles. Contrairement aux rigolotes cabrioles esthético-idéologiques de ce que nous pourrions appeler la Nouvelle Euphorie, celle-ci a besoin d&#8217;autre chose que de nourritures tonifiantes quoique allégées ; de quelque chose d&#8217;hétérogène, d&#8217;étranger qui lui permette de ne plus se complaire<sup>3</sup> narcissiquement dans une atmosphère (néo) romantique &#8211; la <em>Stimmung</em> &#8211; , qui l&#8217;autorise à bornioliser la Muse, raillerait Flaubert.<br />
Il y eut des scandales, allègres d&#8217;insolence ; celui d&#8217;Ernst krenek avec sa Deuxième Symphonie, ceux d&#8217;Igor Stravinsky avec son<em> Sacre du Printemps</em>, d&#8217;Alban Berg avec les <em>Altenberglieder</em>. Ce furent les premières réactions contre la mise en pièces de la souveraine consonance, contre la pulvérisation de la mélodie, contre l&#8217;abandon de la symétrie et des mètres simples, comme la mesure à trois ou quatre temps. Un délestage qui s&#8217;accompagna, plus en profondeur, et métaphysique, du sens.<br />
La littérature avait d&#8217;ailleurs largement précédé la musique : depuis Flaubert, Mallarmé et Faulkner<sup>4</sup>, l&#8217;oeuvre devient un espace non balisé, le sens, jusque là totalitaire et tyrannique, titube, se casse en sa continuité ; le K de kafka remplace les Karamazov (en peinture, Klein remplace Kubin), le héros meurt, l&#8217;univers se fait plurivoque, la structure, glissante, sans cesse est sur le point de s&#8217;effondrer.<br />
Ne demeurent de ces irritations qu&#8217;indifférence, désengagement : autres manifestations, masquées cette fois, de ce rejet de la musique actuelle. &laquo;&nbsp;Seule la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varese.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1493" title="Varese" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varese.jpg" alt="" width="406" height="299" /></a>surface compte, écrivait début 1992 Jean-Baptiste Barrière, notamment parce qu&#8217;il faut consommer (sans pour autant pouvoir assimiler) rapidement, et parce que la concentration mutilée ne permet plus de retenir autre chose que des fragments, des bribes de sens, des images sursignifiantes ou insignifiantes.&nbsp;&raquo;<br />
Aussi cette musique questionnant &#8211; donc embarrassante -, n&#8217;intéresse t-elle pas ; car elle passe pour être <em>autre chose</em> que  la véritable musique, celle, tonale, terriblement quantitative, qui court de 1600 à 1900, et que tout être sensé se doit d&#8217;écouter. Comme s&#8217;il n&#8217;y avait qu&#8217;une musique ! Adorno pense, à juste titre, que l&#8217;on ne peut comprendre Bach ou Beethoven que si l&#8217;on comprend Schoenberg<sup>5</sup>.  &laquo;&nbsp;Par bonheur, ou par malheur, l&#8217;histoire n&#8217;est pas un toboggan bien huilé&nbsp;&raquo; (Boulez), et la musique, non pas immuable et hiératique, suscite des perceptions toutes autres selon l&#8217;époque à laquelle elle est jouée : écouter la musique du passé sans être aguerri aux nouvelles expressions, c&#8217;est faire figure de pataud face à un &laquo;&nbsp;moulage de plâtre&nbsp;&raquo;.<br />
Dans cette perspective historique, il n&#8217;est pas inintéressant de constater que, paradoxalement, il arrive que les compositeurs eux-mêmes ne &laquo;&nbsp;comprennent&nbsp;&raquo; pas ce qu&#8217;ils ont écrit, n&#8217;en saisissent point la portée. Schoenberg l&#8217;avouait à Adorno, à Los Angeles, à propos de son <em>Quintette pour instruments à vent</em> op.26, puis en 1960, Karlheinz Stockhausen, toujours à Adorno, pour &laquo;&nbsp;bon nombre&nbsp;&raquo; de ses pièces. Depuis lors, ces compositions sont devenues relativement simples à comprendre<sup>6</sup> (au point que <em>Le Sacre du Printemps</em>, par exemple, fut prétexte à des dessins animés &#8211; avec le fantasy-sound, procédé sonore utilisé dans <em>Fantasia</em> de Walt Disney) ; c&#8217;est que les grandes oeuvres acquièrent, contre leurs créateurs, une manière d&#8217;autonomie, elles qui &laquo;&nbsp;ne cessent de récompenser leur intransgressible nuit de perfection&nbsp;&raquo; (Boulez).<br />
Ponts aux ânes et alibis terminologiques se mirent à affluer &#8216; alors. On affubla la nouvelle musique de l&#8217;étiquette &laquo;&nbsp;intellectuelle&nbsp;&raquo;, composée par des &laquo;&nbsp;musiciens de tableau noir&nbsp;&raquo; (Jean Cocteau à propos de Schoenberg), s&#8217;adonnant à une &laquo;&nbsp;frénétique masturbation arithmétique&nbsp;&raquo; (Boulez), créant une &laquo;&nbsp;musique d&#8217;alambics&nbsp;&raquo; (Berg). La musique ne viendrait plus du coeur (ce &laquo;&nbsp;viscère qui tient lieu de tout&nbsp;&raquo;, disait Verlaine) ou de l&#8217;oreille, mais du cerveau. Jugement erroné, ou de mauvaise foi, encore : toute création comporte une part de sensibilité et une part d&#8217;intelligence. Sinon certaines formes de polyphonie, comme celle de la Renaissance aux Pays-Bas, une fugue de Bach la plus compliquée sur le plan harmonique ou une oeuvre dodécaphonique ne seraient que de purs calculs &#8211; si le génie des compositeurs n&#8217;avait ouvert plusieurs niveaux de conscience de l&#8217;auditeur qui peut les écouter sans qu&#8217;intervienne son côté spéculatif. Les moyens formels de la musique &#8211; où l&#8217;expression s&#8217;imbrique plus qu&#8217;ailleurs dans la technique même du langage &#8211; témoignent au premier chef de l&#8217;évolution sensible du compositeur. Et plus ces moyens sont construits, moins on les perçoit de façon intellectuelle. Nier que la musique du XXè siècle est créée de façon moins sensible que la musique traditionnelle équivaut à projeter sur elle sa mécompréhension. Rigueur objective et conscience subjective vont de pair : &laquo;&nbsp;L&#8217;élaboration d&#8217;une telle logique de la rigueur musicale au détriment de la perception passive des sons dans leur aspect sensuel définit le rang artistique par rapport à la plaisanterie culinaire&nbsp;&raquo; écrit Adorno dans sa <em>Philosophie de la nouvelle musique</em>.<br />
Une nouvelle écoute, un nouvel auditeur doivent apparaître (comme nous le verrons à propos de la &laquo;&nbsp;révolution silencieuse&nbsp;&raquo; de Webern). Il s&#8217;agit, non pas de dynamiter toute les idoles, de faire une révolution culturelle, mais, ainsi que l&#8217;écrit Olivier Revault d&#8217;Allones, une révolution &laquo;&nbsp;dans la culture, voire de la culture&nbsp;&raquo; puisque la nouvelle musique bouscule les habitudes fondées sur les piliers de la tonalité. Il faut faire oreille neuve<sup>7</sup> !<br />
L&#8217;hétérogène, dont nous avons parlé plus haut, peut aussi être suscité par la technologie, autre bête noir des pourfendeurs de la musique actuelle.<br />
Au début du siècle déjà, les exigences de certains créateurs allaient de pair avec des courants scientifiques. Surgirent les moyens électroniques, et se creusa un véritable gouffre où basculèrent toutes les conceptions du monde sonore ; ce  fut alors, écrit Boulez dans A la limite du pays fertile, &laquo;&nbsp;un renversement total des limites imposées au compositeur, plus qu&#8217;un renversement, une sorte de cliché négatif : tout ce qui était limite devient illimité, tout ce qu&#8217;on croyait impondérable&nbsp;&raquo; doit subitement se mesurer avec précision&nbsp;&raquo;. A l&#8217;heure de l&#8217;usage de plus en plus généralisé de l&#8217;ordinateur et de l&#8217;informatique, on assiste, à côté de l&#8217;inévitable camelote hétéroclite de quelques babillards, à la création d&#8217;oeuvres dont la pensée ne migre pas purement et simplement du terrain des sciences vers le terrain musical, pour laquelle la double articulation du langage n&#8217;est pas une vaine problématique<sup>8</sup>. L&#8217;informatique est encore un outil théorique, un vecteur de pensée (n&#8217;en déplaise aux misonéistes de tous poils), mais il faut prendre garde, comme l&#8217;écrivait Debussy, ne pas &laquo;&nbsp;courir derrière ceux qui n&#8217;ont pas encore appris à marcher&nbsp;&raquo;.<br />
Certes, le rapport philosophie-musique s&#8217;est essoufflé depuis Rousseau, Nietzsche, Adorno et Dahlhauss ; mais certains noms nécessaires ont émergé qui, loin d&#8217;un éclectisme pâlot, pensent encore la musique aujourd&#8217;hui<sup>9</sup>.<br />
<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varesecatalog1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1494" title="Varesecatalog1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varesecatalog1.jpg" alt="" width="329" height="378" /></a>Pour notre part, plutôt que de larmoyer sur l&#8217;art qui se dissocierait dans le vulgum pecus, nous nous réjouirons du plus grand nombre d&#8217;individualités accédant aux illuminantes joies et aux moyens que peut offrir cette musique, et ferons nôtres ces mots d&#8217;un compositeur qui, parmi d&#8217;autres, nous aident à ne pas désespérer de cette fin de siècle, ceux de Brian Ferneyhough : &laquo;&nbsp;Je veux toujours maintenir l&#8217;auditeur en état de nervosité réceptive, en sorte qu&#8217;il soit pris dans un dilemne : soit il suit au niveau d&#8217;exigence requis, soit il tourne le bouton et ne suit plus rien. J&#8217;espère qu&#8217;il n&#8217;y a pas dans cette musique de terrain moyen, car je veux forcer l&#8217;auditeur à une participation, soit par choix positif, soit par refus total&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1 &#8211; &laquo;&nbsp;Comment les hommes entendent-ils la musique, comment le grand public l&#8217;entend-il ? Apparemment, il faut qu&#8217;il puisse s&#8217;accrocher à certaines images ou &laquo;&nbsp;états d&#8217;âme&nbsp;&raquo; ; il est perdu lorsqu&#8217;il ne peut imaginer une verte prairie, un ciel bleu ou quelque chose de ce genre&nbsp;&raquo; (Anton Webern)<br />
2 &#8211; Toute culture découle d&#8217;un travail ; le spontanéisme culturel ne conduit à rien.<br />
3 &#8211; le philosophe et musicologue Theodor W. Adorno évoque la &laquo;&nbsp;mécanique névrotique de l&#8217;abrutissement&nbsp;&raquo;, la &laquo;&nbsp;régression de l&#8217;écoute&nbsp;&raquo; qui engendrent le &laquo;&nbsp;rejet arrogant et béotien de tout ce qui est inhabituel. Les auditeurs régressifs se conduisent comme des enfants. Ils ne cessent de réclamer avec entêtement hargneux le même plat qu&#8217;on leur a déjà servi dans le passé&nbsp;&raquo;<br />
4 &#8211; Cf. l&#8217;épisode de &laquo;&nbsp;La Source&nbsp;&raquo;, au seuil de Sanctuaire.<br />
5 &#8211; Le flûtiste Pierre-Yves Artaud, réputé pour ses nombreuses créations d&#8217;oeuvres contemporaines, confiait en 1987 : Grâce à Unity Capsule [pièce redoutable de l'anglais Brian Fernehough] j&#8217;ai compris ce qu&#8217;était Densité 21,5 de Varèse et j&#8217;ai complètement reconsidéré mon interprétation de cette pièce&nbsp;&raquo;.<br />
6 &#8211; &laquo;&nbsp;Comprendre revient à établir une communication entre deux mondes ; celui qui comprend appréhende la teneur réelle de ce qui est légué par la tradition dans la mesure où il applique cette tradition à lui-même et à sa situation&nbsp;&raquo; (Jürgen Habermas)<br />
7 &#8211; &laquo;&nbsp;le spectateur devrait être comme un papier buvard vibratoire. il faut d&#8217;abord qu&#8217;il absorbe. Puis qu&#8217;il vibre. Enfin qu&#8217;il tire des conclusions&nbsp;&raquo; (Edgar Varèse)<br />
8 &#8211; &laquo;&nbsp;S&#8217;approcher de l&#8217;énigme des règles [du langage] et du plan de ses périls, voila une folie de bien meilleur aloi que d&#8217;imaginer que l&#8217;on puisse s&#8217;en rendre maître (Karl Kraus)<br />
9 &#8211;  Néanmoins, &laquo;&nbsp;ce que je n&#8217;aime pas ; c&#8217;est lire dans une critique (je traduis en clair) que mon chapeau est d&#8217;un bleu trop sombre et serait mieux en bleu clair, <em>alors que mon chapeau est jaune</em>&nbsp;&raquo; (Bertolt Brecht)&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">On ne peut pas en divulguer davantage, et on est conscient que ce passage est déjà, en soi, énigmatique pour ceux qui ne sont pas un peu familiers de ces musiciens. Mais cette introduction croise bel et bien les problématiques que nous avons déjà soulevées dans cette colonne : l&#8217;art relève t-il de l&#8217;intellect ou de la sensibilité ? On comprend bien que le risque serait de prendre la sensibilité pour une surface fondatrice, préexistant à toute expérience esthétique. On voit qu&#8217;il n&#8217;en est rien, et que l&#8217;oeuvre d&#8217;art est par définition ce qui vient travailler, cultiver la sensibilité. Il faudrait compléter, pour accompagner l&#8217;extrait musical qui suit, les pages que Von der Weid consacre à Varèse; elles permettraient d&#8217;allers plus loin dans cette réflexion.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc l&#8217;enregistrement effectué, le 2 Décembre 1954, au théâtre des Champs Elysées, en présence d&#8217;Edgar Varèse, lors de la première de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts,</span></em></strong> précédé de sa présentation par Jean Toscane, telle qu&#8217;elle fut diffusée sur l&#8217;ORTF. Si vous avez lu ce qui précède, vous savez donc qu&#8217;il s&#8217;agit plus d&#8217;un document que d&#8217;une oeuvre musicale dans la pureté de son exécution, puisque les micros ont tout autant capté l&#8217;ambiance surchauffée de la salle que l&#8217;orchestre lui-même. On entend donc très disctinctement, parfois même plus clairement que l&#8217;oeuvre, les insultes qui fusent d&#8217;une bonne part des auditeurs  :</p>
<p style="text-align: justify;"></p>
<p style="text-align: justify;">Pour accéder directement à l&#8217;enregistrement, et l&#8217;écouter ailleurs, suivre ce lien : <a href="http://medias.harrystaut.fr/Deserts.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Deserts.mp3</a> (Clic droit, enregistrer la source sous).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour compléter : la lecture intégrale de l&#8217;ouvrage de Von der Weid,  <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Musique au XXè siècle</span></em></strong> (1997, rééd. 2005) semble être une aventure un peu excessive, bien qu&#8217;elle soit passionnante. En revanche, en posséder un exemplaire dans sa bibliothèque, et y plonger régulièrement permet de disposer d&#8217;un outil précieux afin de défricher ces étendues vastes consituées par la musique contemporaine. L&#8217;auteur ne se contente pas de présenter les compositeurs, il trace des lignes de jugement qui permettent de structurer le paysage. Il sera toujours assez tôt, ensuite, de le réaménager par soi même lorsqu&#8217;on en sera capable.</p>
<p>D&#8217;autre part, dans la collection Mémoire vive de l&#8217;INA, on trouve un double CD proposant, outre l&#8217;enregistrement ci-dessus écoutable,8 entretiens enregistrés en décembre 1954 et janvier 1955 et diffusés entre le 5 mars et le 30 avril 1955 par la Radiodiffusion nationale. Ces discussions, menées par un Georges Charbonnier qui mène le questionnement tel que peu aujourd&#8217;hui savent encore le faire, permettent de mieux saisir l&#8217;oeuvre, même si Varèse aurait tendance à penser que rien, si ce n&#8217;est le contact avec l&#8217;oeuvre, ne permet de la saisir. De longs échanges sont d&#8217;ailleurs consacrés à cette question.</p>
<p></span></p>
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		<title>Surface/Off</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Apr 2010 21:20:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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On déplorait, il y a quelques semaines, le peu de réflexion de fond sur la forme particulière qu&#8217;adoptent les oeuvres d&#8217;art plates lorsqu&#8217;elles simulent les trois dimensions en tentant d&#8217;échapper à la dure loi de la surface. On regrettait alors de devoir traquer cette réflexion dans les articles du New-Yorker, manquant de source en VF [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On déplorait, il y a quelques semaines, le peu de réflexion de fond sur la forme particulière qu&#8217;adoptent les oeuvres d&#8217;art plates lorsqu&#8217;elles simulent les trois dimensions en tentant d&#8217;échapper à la dure loi de la surface. On regrettait alors de devoir traquer cette réflexion dans les articles du New-Yorker, manquant de source en VF pour explorer ces nouveaux territoires immatériels (comme l&#8217;est toute visualisation de l&#8217;espace, non ?).</p>
<p style="text-align: justify;">On est donc particulièrement satisfait de signaler que l&#8217;article qui nous manquait existe désormais. On le trouve dans la livraison d&#8217;Avril des Cahiers du Cinéma (dans lequel, promis, on n&#8217;a pas d&#8217;actions) qui consacre à la question tridimensionnelle une bonne part de ses pages. Justice semble rendue à Alice in Wonderland, de Burton, qui <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/arton1948.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1468" title="arton1948" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/arton1948.jpg" alt="" width="257" height="337" /></a>souffre dans la critique d&#8217;avoir été jugé selon les critères applicables aux autres films, comme si on avait mis à plat les couches qu&#8217;il superpose pourtant avec virtuosité, jouant non pas de simulation de la profondeur, mais justement de la représentation artificielle de celle-ci. Il y a dans ce film des espaces entre les surfaces, comme si le principe du split screen se déployait soudainement en relief, par dessus l&#8217;écran, qui est alors une surface parmi d&#8217;autres, un ground zero que le film prend soin de faire disparaître. Ce n&#8217;est peut être plus du cinéma, mais ça en émane, et peut être faudra t-il déployer de nouveaux outils d&#8217;analyse pour traiter de ces cas encore actuellement particuliers.</p>
<p style="text-align: justify;">En particulier, l&#8217;article signé par Stéphane Delorme parvient avec une certaine pertinence à mettre en lumière les dogmes opposés développés dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Avatar</span></em></strong>, de Cameron, et dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Alice in Wonderland</span></em></strong> de Burton, installant ce qui constitue peut être un élément de fondation de ces nouveaux outils d&#8217;analyse, se permettant même de montrer ce que ce nouvel espace d&#8217;analyse permet, quand il s&#8217;agit d&#8217;envisager tel accessoire (le monocle du ver à soie, par exemple) comme un concentré low-tech de toute la machinerie mise en jeu par la production du film lui-même, un condensé du procédé en quelque sorte, dirigé vers le regard, ce que les êtres tridimensionnels semble acquérir en débordant l&#8217;écran par devant, et par derrière : S&#8217;ils viennent en relief vers nous, cela suppose dans la relation que nous entretenons avec eux, qu&#8217;ils soient aussi dotés d&#8217;un intérieur, d&#8217;une face sous la surface. Dès lors, l&#8217;artifice 3D, au delà de l&#8217;usage purement pyrotechnique qu&#8217;on ne manquera pas d&#8217;en faire, pourra aussi s&#8217;entendre comme un retour du cinéma à ses sources, à ses racines lumineuses, que sont les jeux avec la surface. Ajoutons enfin que l&#8217;article a le talent de reconnaître que certains des concepts permettant de saisir cette nouvelle topologie cinématographique existaient déjà, qu&#8217;ils attendaient tapis dans l&#8217;ombre des pages de quelques livres. Ainsi, la réactivation de Deleuze, et la citation des quelques lignes de Logique du sens, dans lesquelles il s&#8217;intéresse précisément à Lewis Carroll, donnent un peu la même impression que la réactivation de Jetfire; le vieux Decepticon passé à l&#8217;ennemi dans le second volet des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Transformers</span></em></strong> (daisons raler les puristes !) : une puissance révélée. C&#8217;est sans doute à ce genre de réveil qu&#8217;on mesure la pertinence d&#8217;une pensée. Elle est ici éclatante.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout ça, et bien d&#8217;autres choses encore se passe dans le n°655 des Cahiers du Cinéma, d&#8217;Avril 2010. Et on conseillera aussi la lecture du numéro précédent, qui défrichait déjà ce terrain.</p>
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		<title>La pensée s&#8217;expropriant</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Apr 2010 05:38:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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On a dans les derniers articles qui y ont fait référence, un peu joué avec la conception kantienne du beau, en la tirant un peu, admettons le, vers le bas. Il ne s&#8217;agissait pas que d&#8217;un jeu, mais d&#8217;une tentative pour s&#8217;appuyer sur quelque chose qui serait de l&#8217;ordre du ressenti face au beau pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On a dans les derniers articles qui y ont fait référence, un peu joué avec la conception kantienne du beau, en la tirant un peu, admettons le, vers le bas. Il ne s&#8217;agissait pas que d&#8217;un jeu, mais d&#8217;une tentative pour s&#8217;appuyer sur quelque chose qui serait de l&#8217;ordre du ressenti face au beau pour se servir de cette énergie là comme d&#8217;un propulseur vers la pensée de Kant, qui tente précisément de penser cet effet spécifique que le beau produit en nous. Du coup, l&#8217;article &laquo;&nbsp;<a href="http://www.harrystaut.fr/2010/03/universal/" target="_blank">Universal</a>&nbsp;&raquo;  vaut sans doute plus par les commentaires qu&#8217;il a suscités chez de distingués lecteurs que par la thèse qu&#8217;il soutenait lui-même, qui ne servait ici que d&#8217;intermédiaire vers davantage de profondeur, de passage pédagogique en somme, bien que les réponses aux commentaires tentent, tant bien que mal, de répondre aux objections que l&#8217;article a suscitées.</p>
<p style="text-align: justify;">On va mettre maintenant en tension cette pensée, en la prenant par l&#8217;autre bout : non plus la surrection en soi d&#8217;un sentiment qui pourrait mener à Kant, mais l&#8217;observation de ce que la pensée kantienne peut provoquer chez d&#8217;autres penseurs. On l&#8217;a plus ou moins compris, en langage kantien, la spécificité du jugement esthétique, c&#8217;est le fait qu&#8217;il consiste à juger comme si il y avait des concepts a priori permettant de juger, alors que ce n&#8217;est justement pas le cas. En somme, ce n&#8217;est <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/Jean-Francois_Lyotard_cropped_131174050_std.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1166" title="Jean-Francois_Lyotard_cropped_131174050_std" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/Jean-Francois_Lyotard_cropped_131174050_std.jpg" alt="" width="321" height="444" /></a>pas un jugement qui consisterait à placer un objet dans une catégorie déjà connue, puisque justement, dans ce type de jugement, c&#8217;est l&#8217;objet qui semble amener avec lui la catégorie à laquelle il appartient. On le reconnait sans l&#8217;avoir déjà connu. C&#8217;est en ce sens qu&#8217;en langage kantien on nomme ce jugement non pas &laquo;&nbsp;déterminant&nbsp;&raquo; (placer un objet dans une catégorie préexistante, comme on fait lorsqu&#8217;on comprend, par exemple, l&#8217;échange d&#8217;oxygène dans les poumons comme un phénomène plus général de combustion), mais réfléchissant (qui consiste au contraire à créer une catégorie à partir de ce qui se rencontre. Le jugement &laquo;&nbsp;c&#8217;est beau&nbsp;&raquo; est caractéristique de ce type de pensée, puisqu&#8217;il n&#8217;existe pas de règle le précédent qui permette de l&#8217;énoncer; au contraire, le jugement lui même génère sa propre règle en définissant le beau à partir de ce qu&#8217;il désigne comme tel). C&#8217;est pour cette raison que la Critique du jugement constitue un moment particulier dans l&#8217;agencement des trois Critiques, dans la mesure où c&#8217;est l&#8217;instant où la pensée semble décoller et se libérer des guides qui l&#8217;avaient jusque là rendue possible, certes, mais aussi limitée. C&#8217;est ici que les choses intéressantes commencent, dans la confrontation à ces deux domaines qui constituent des trouées dans la sphère de la connaissance : le vivant, et le beau, parce qu&#8217;ils concernent des objets qui ne peuvent pas être pensés sans référence à leur fin, à leur forme finale, et ce bien que celle-ci ne soit pas connue.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l&#8217;ouvrage que Jean-Michel Durafour consacre aux rapports qu&#8217;entretient la pensée de Jean-François Lyotard au cinéma (<em>Jean-François Lyotard, questions au cinéma</em>), Kant constitue un centre de gravité autour duquel  tente de se construire une pensée qui doit, dès lors, extraire de la Critique du jugement, la substance vitale. Cela donne quelques pages qui brodent, à partir de Kant, des motifs qui permettent, il me semble, de se faire une idée de cette pensée, par les bourgeons qu&#8217;elle donne chez les autres. Les mots qui suivent ne sont donc pas de Lyotard lui même, mais il me semble qu&#8217;ils constituent, de manière pressante, une invitation à le lire. Evidemment, Durafour faisant ici référence à Lyotard, qui se sert lui-même de Kant comme base de lancement, lire les lignes qui suivent sans avoir lu, ni Lyotard, ni Kant peut sembler difficile. Pourtant, il me semble que parfois, accéder aux auteurs dans ce sens là permet de saisir quels sont les enjeux de leur pensée. Mais quand même, pour une petite préparation à Kant, qui permettra de mieux s&#8217;y retrouver dans les mots qui suivent, je conseille le lien suivant, qui permet d&#8217;entrer de manière claire et me semble t-il simple dans l&#8217;esthétique kantienne : <a href="http://books.google.fr/books?id=wd4VifmfpjQC&amp;printsec=frontcover&amp;dq=reperes+%22esthetique+et+philosophie+de+l'art%22&amp;source=bl&amp;ots=DIpzegqx2U&amp;sig=IcZqb9u8gGkay2WttfFc0v5H9ro&amp;hl=fr&amp;ei=csa6S90elPg5idWwkwg&amp;sa=X&amp;oi=book_result&amp;ct=result&amp;resnum=5&amp;ved=0CBYQ6AEwBA" target="_blank">Esthétique et philosophie de l&#8217;art; repères historiques et thématiques</a>. On se dirigera, dans ce livre &laquo;&nbsp;mis à disposition&nbsp;&raquo; par Googlebooks, vers la section consacrée à Kant. Et maintenant, Durafour, Lyotard et Kant mêlés :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On sait que Lyotard n&#8217;a pas vu dans le jugement esthétique (encore seulement subjectif) que la simple propédeutique à la finalité objective de la nature comme &laquo;&nbsp;raccord&nbsp;&raquo; après coup des deux premières C<em>ritique</em> par &laquo;&nbsp;une téléologie de la nature pour la liberté&nbsp;&raquo;<sup>1</sup>, se plaçant encore malgré tout du côté du concept (particulier <em>a priori</em> de la faculté de juger) et de la faculté de connaître (les lois empiriques de la nature), déplaçant &laquo;&nbsp;seulement&nbsp;&raquo; la pensée de la législation (théorique ou pratique) à la régulation, de l&#8217;universel au particulier, de la déduction à l&#8217;appréciation (par l&#8217;analogie avec notre action intentionnelle). Au contraire, les <em>Leçons</em> font de l&#8217;esthétique, quoiqu&#8217;elle n&#8217;ait rien à voir avec la moindre connaissance objective (il n&#8217;existe pas de concept du beau) et n&#8217;informe que de l&#8217;état (de plaisir ou de peine) du sujet qui juge (c&#8217;est le sens propre du jugement <em>réfléchissant</em>), et au contraire de l&#8217;éxégèse dominante (voire de la lettre du texte), la pierre de touche qui &laquo;&nbsp;rend manifeste [...] la manière réflexive de penser qui est à l&#8217;oeuvre dans le texte critique tout entier&nbsp;&raquo;.<sup>2</sup></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La sensibilité intervient selon deux régimes dans la philosophie kantienne : comme l&#8217;objet d&#8217;une esthétique, d&#8217;une satisfaction (ou non)<em> subjective</em> d&#8217;un sujet qui sent (goûte), dans la <em>Critique de la faculté de juger</em>, mais déjà, dans la <em>Critique de la raison pure</em>, comme saisie des données de l&#8217;intuition dans les formes  <em>a priori</em> que sont l&#8217;espace et le temps, moment essentiel de la possibilité de toute connaissance objective en général. Dans la <em>Critique de la raison pure</em>, la sensibilité est prise au sens de la sensation (<em>Empfindung</em>), soit &laquo;&nbsp;l&#8217;effet d&#8217;un objet sur la capacité de représentation&nbsp;&raquo;, exprimant l&#8217;élément matériel phénoménal nécessaire pour la connaissance des objets; dans la<em> Critique de la faculté de juger</em>, au sens du sentiment (<em>Gefühl</em>), soit la détermination du sentiment de plaisir et de peine, &laquo;&nbsp;la part subjective de ce qui, dans une représentation, <em>ne peut absolument pas devenir une partie de la connaissance</em>&laquo;&nbsp;. Or, précise Lyotard, &laquo;&nbsp;cette occurrence de la sensation accompagne tous les modes de penser, quelle qu&#8217;en soit la nature&nbsp;&raquo;; plus loin : &laquo;&nbsp;Tout acte de pensée s&#8217;accompagne donc d&#8217;un sentiment qui signale à la pensée son &#8216;état&#8217;&nbsp;&raquo;<sup>3</sup>. Tout se passe comme si, par le jugement de plaisir et de peine, &laquo;&nbsp;les dissonances qui divisent la pensée, celles de l&#8217;imagination et des concepts, entraient en phase et laissaient place, sinon à une consonance parfaite, à une conjugaison paisible, du moins à une émulation bienveillante et douce, comme celle qui unit des fiancés&nbsp;&raquo;<sup>4</sup>. Pas de pensée humaine qui ne soit incarnée, c&#8217;est à dire <em>située sur l&#8217;échelle affective qui va de la peine au plaisir</em>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Cette affection par le jugement réfléchissant n&#8217;est pas d&#8217;un <em>sujet</em>. Si tel était le cas, cela impliquerait que le sujet <em>préexisterait</em> comme substrat à la pensée. La <em>Critique de la raison pure</em> avait déjà fermement combattu  une telle proposition d&#8217;un sujet connu comme substance indépendamment de ses <em>cogitata</em>. Si l&#8217;affection réfléchissante était celle d&#8217;un sujet, elle impliquerait une distinction sujet/objet (le sujet se prenant comme objet pour lui-même), et donc l&#8217;amorce d&#8217;une connaissance. Au contraire, il y a  &laquo;&nbsp;immédiateté fulgurante et [...] coïncidence parfaite du sentant et du senti&nbsp;&raquo;<sup>5</sup>. Le jugement esthétique n&#8217;est pas jugement d&#8217;un sujet; mais le sujet est &laquo;&nbsp;promis&nbsp;&raquo; par le jugement esthétique. &laquo;&nbsp;Dans l&#8217;esthétique du beau, le sujet est &laquo;&nbsp;à l&#8217;état naissant&nbsp;&raquo;<sup>6</sup>, d&#8217;une naissance qui n&#8217;est pas permanente (sinon il serait toujours une substance), mais qui intervient &laquo;&nbsp;à chaque fois qu&#8217;il y a plaisir du beau&nbsp;&raquo;. C&#8217;est par l&#8217;esthétique qu&#8217;un <em>je</em> est possible, par l&#8217;auto-affection de la pensée qui fait retour (se réfléchit) sur elle-même en se donnant son &laquo;&nbsp;état&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La &laquo;&nbsp;coïncidence parfaite du sentant et du senti&nbsp;&raquo; dans la réflexion esthétique est précisément ce par quoi le paradoxe principal de la philosophie kantienne &#8211; &laquo;&nbsp;comment le penseur critique a jamais pu <em>établir</em> des conditions de pensée qui sont a priori&nbsp;&raquo;<sup>7</sup>, paradoxe de la fondation de la fondation, épée du diallèle : comment puis-je déterminer, c&#8217;est à dire juger, ce qui va précisément me permettre de savoir juger comme il faut ? &#8211; se voit neutralisé. Dans le jugement esthétique, l&#8217;&nbsp;&raquo;état&nbsp;&raquo; de la pensée n&#8217;est pas différent du sentiment qui l&#8217;en informe. &laquo;&nbsp;Le sentiment [est] pour la pensée, le signe de son état, donc le signe du sentiment lui-même, puisque l&#8217;&nbsp;&raquo;état&nbsp;&raquo; de la pensée est le sentiment&nbsp;&raquo;<sup>8</sup>. Lyotard qualifie ce jugement, empruntant le mot &#8211; en en infléchissant le sens &#8211; à Schelling (lui même le reprenant de Coleridge), de<em> tautégorique</em> : ce qui, à la différence de l&#8217;allégorie, signifie ce qu&#8217;il est et est ce qu&#8217;il signifie. La réflexion est &laquo;&nbsp;la pensée elle-même en tant qu&#8217;elle est affectée par le fait qu&#8217;elle pense&nbsp;&raquo;<sup>9</sup>. Le jugement réfléchissant sur le beau est à lui-même son propre principe de discrimination. De <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/9782130576983.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1167" title="9782130576983" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/9782130576983-198x300.jpg" alt="" width="198" height="300" /></a>fait, se fondant lui-même par lui-même, il permettra seul de faire un bon usage (légitime) des catégories, qui <em>en elles mêmes</em> ne suffisent pas pour penser bien, tout comme, dans<em> Des premiers fondements de la différence des régions dans l&#8217;espace</em>, la connaissance des quatre points cardinaux ne servait à rien sans la divergence subjective de la gauche et de la droite. Dès la première<em> Critique</em>, Kant avait parlé de <em>réflexion transcendantale</em> dans la mesure où &laquo;&nbsp;avant de comparer des jugements objectifs, nous comparons les concepts&nbsp;&raquo; : &laquo;&nbsp;La réflexion transcendantale, c&#8217;est à dire le rapport des représentations données à l&#8217;un ou l&#8217;autre mode de connaissance [sensibilité ou entendement], pourra seule déterminer leur rapport entre elles&nbsp;&raquo;<sup>10</sup>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">(&#8230;) Depuis la béance originaire, le déferlement fondateur par lequel il y a monde, avance ce qui ne peut se dire, antéprédicatif par définition (devançant toujours tout jugement et donc toute théorisation); ce qui se tient &laquo;&nbsp;dans un silence d&#8217;avant la parole, silence de sein&nbsp;&raquo;<sup>11</sup>. L&#8217;évènementiel de l&#8217;évènement échappe à toute mise en mots. Il laisse le penseur enfant (<em>infans</em>), dans l&#8217;enfance de l&#8217;art.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Or ce silence, le silence de cette présence <em>sentie</em> avant que d&#8217;être <em>dite</em>, &laquo;&nbsp;tomb[ée] dans le trémis ou la pensée remue et trie tout&nbsp;&raquo;, cette présence à la fois pré-linguistique et pré-chosique (toute chose est dénomination), seul peut le transmettre, le faire partager l&#8217;art, lequel est tout entier &laquo;&nbsp;un démenti à la position du discours<sup>12</sup>&laquo;&nbsp;. Lyotard a plusieurs formules frappantes : &laquo;&nbsp;On ne peint pas pour parler, mais pour se taire.&nbsp;&raquo;<sup>13</sup> &laquo;&nbsp;L&#8217;oeuvre désoeuvre la langue.&nbsp;&raquo;<sup>14</sup> Ce qui nous le fait oublier ? Le <em>commentaire des oeuvres d&#8217;art</em>, qui est rarement échafaudé avec des images (muettes), mais avec des mots. On aura reconnu ici, sans qu&#8217;il soit possible de nous y attarder, jusque dans le ton, l&#8217;influence de la dernière esthétique d&#8217;Adorno : &laquo;&nbsp;En vertu de son caractère ambigu, le langage est le constituant de l&#8217;art et son ennemi mortel. Les vases étrusques de la Villa Julia sont parlants au plus haut degré et incomparables à tout langage communicatif. Le langage véritable de l&#8217;art est sans langage. [...] Ce langage non significatif des oeuvres d&#8217;art : l&#8217;expression est le regard des oeuvres d&#8217;art [...]. L&#8217;art puise son salut dans l&#8217;acte par lequel l&#8217;esprit, en lui, renonce à lui-même.&nbsp;&raquo;<sup>15</sup> Ne se laissant pas réduire dans des formules, n&#8217;assiégeant pas l&#8217;espace de la parole sans l&#8217;ébranler, maintenant &laquo;&nbsp;une réserve de &#8216;vues&#8217; imposant le silence au discours apparu, l&#8217;art est le nerf de la philosophie lyotardienne.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1 Jean-François Lyotard, <em>Leçons sur l&#8217;Analytique du sublime</em>, Paris, Galilée, 1991, p. 15<br />
2 Ibid, p. 21<br />
3 Ibid, p. 24, p. 25<br />
4 Ibid, p. 34<br />
5 Ibid, p. 24<br />
6 Ibid, p. 34<br />
7 Ibid, p. 48<br />
8 Ibid, p. 40<br />
9 Ibid, p. 107<br />
10 Emmanuel Kant, <em>Critique de la raison pure</em>, Appendice de l&#8217;Analytique transcendantale, <em>Oeuvres philosophiques</em>, tome I, Paris, Gallimard, 1980, p. 989, p. 990. Nous soulignons. La réflexion (<em>Uberlegung, reflexio</em>) est &laquo;&nbsp;l&#8217;état de l&#8217;esprit dans lequel nous nous disposons d&#8217;abord à découvrir les conditions subjectives sous lesquelles nous pouvons arriver à des concepts&nbsp;&raquo; (p. 988). On notera que cela ne va pas sans une &laquo;&nbsp;inversion&nbsp;&raquo; importante dans l&#8217;exposé kantien : celui qui consiste, dans l&#8217;Analytique du beau de la <em>Critique de la faculté de juger</em>, à placer l&#8217;examen du jugement de goût, quand bien même c&#8217;est pour les détourner (une universalité <em>subjective</em>, une nécessite <em>exemplaire</em>, etc.), sous l&#8217;égide des quatre catégories de la <em>Critique de la raison pure</em>. C&#8217;est précisément par la confrontation avec les quatre catégories de l&#8217;entendement que le jugement réfléchissant est &laquo;&nbsp;sommé d&#8217;exhiber sa différence&nbsp;&raquo; (J.-F. Lyotard, <em>Leçons sur l&#8217;analytique du sublime</em>, <em>op. cit</em>., p. 101).<br />
11 Jean-François Lyotard,<em> Discours, Figure</em>, Klincksieck, 1971, p. 13<br />
12 Id.<br />
13 Jean-François Lyotard, <em>Des dispositifs pulsionnels</em>, Paris, UGE, 1973, p. 88<br />
14 Jean-François Lyotard, <em>Misère de la philosophie</em>, Paris, Galilée, 2000, p. 103<br />
15 Théodor W. Adorno, <em>Théorie esthétique</em>, Paris, Klincksieck, 1995, p. 162-163, p. 170</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Jean-Michel Durafour, <em>Jean-François Lyotard : questions au cinéma</em>, Paris, Puf, 2009, p. 11 sq.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut concevoir que la lecture soit, ici, difficile. Mais il n&#8217;y a pour ce genre de texte, qu&#8217;une règle : poursuivre, et reprendre. Peu à peu comme dans les forêts, des chemins se dessinent et on apprend à en reconnaître les traces, à lire en eux des pistes qui mènent à d&#8217;autres sentiers. Le livre de Jean-Michel Durafour n&#8217;est d&#8217;ailleurs lui même qu&#8217;un chemin tracé à travers la pensée de Lyotard, lequel semble avancer en éclaireur dans le bois kantien. Nul doute que des obstacles de vocabulaire se dresseront face à la lecture. Rien cependant qu&#8217;un moteur de recherche ne puisse résoudre. Je mettrai dès que j&#8217;en aurai le temps en hyperlien les quelques termes qui pourraient ici empêcher la compréhension de l&#8217;ensemble. Mais on l&#8217;aura sans doute compris, c&#8217;est à la méditation et à la recherche personnelle que ce genre de texte convie. Lire Lyotard et Kant, voila un programme qui devrait occuper notre agenda pour un bon moment. On pourra, aussi, lire entièrement l&#8217;ouvrage de Durafour, car pour tout amateur de cinéma, il constitue aussi un parcours passionnant à travers des oeuvres aussi diverses que le <em>Scarface</em> de Coppola ou les oeuvres de Stan Brakhage (je sais, l&#8217;agenda se remplit dangereusement, et je prédis qu&#8217;il se remplira, grâce à Durafour, d&#8217;un certain nombre de films à voir, en plus des livres à lire; vous m&#8217;en voyez évidemment désolé).</p>
<p style="text-align: justify;">NB Le titre de ce présent article n&#8217;est rien d&#8217;autre que la reprise des derniers mots de Durafour dans ce chapitre consacré à l&#8217;esthétique kantienne telle qu&#8217;envisagée par Lyotard.</p>
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		<title>Universal</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Mar 2010 06:05:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Dans une discipline où il s&#8217;agit, essentiellement, de parvenir à penser par soi même, il est tout de même rassurant de n&#8217;être pas seul à penser, même si le nombre n&#8217;est jamais un critère de vérité, et même si les noms qui nous accompagnent dans le cheminement réflexif ne peuvent jouer que le rôle d&#8217;argument [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Dans une discipline où il s&#8217;agit, essentiellement, de parvenir à penser par soi même, il est tout de même rassurant de n&#8217;être pas seul à penser, même si le nombre n&#8217;est jamais un critère de vérité, et même si les noms qui nous accompagnent dans le cheminement réflexif ne peuvent jouer que le rôle d&#8217;argument d&#8217;autorité, qui n&#8217;est jamais un argument. Tout de même, savoir que les pistes qu&#8217;on emprunte sont foulées par d&#8217;autres pas assure qu&#8217;au moins si on se perd, on ne le fera pas seul, et permet de croire, au moins provisoirement, que les indices qui nous ont menés dans cette voie ont été aussi entrevus par d&#8217;autres que soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, j&#8217;ai pris l&#8217;habitude, même si c&#8217;est avec mille précautions, de présenter les thèses kantiennes sur le beau en m&#8217;appuyant sur ces objets culturels qui ont la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/UniversalPictures.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/UniversalPictures1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1099" title="UniversalPictures" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/UniversalPictures1.jpg" alt="" width="368" height="264" /></a>chance de connaître, auprès du public, un vaste succès, et en particulier sur cet épisode un peu particulier que sont les succès de Michael Jackson. Il ne s&#8217;agit pas de faire de cette illustration la représentation idéale des processus et valeurs que Kant tente de définir, mais de l&#8217;utiliser pour essayer de mieux percer ce que le philosophe tente de cerner dans la Critique de la Faculté de Juger.</p>
<p style="text-align: justify;">Or, au détour d&#8217;un ouvrage fort intéressant de Roger Pouivet, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;oeuvre d&#8217;art à l&#8217;âge de sa mondialisation &#8211; un essai d&#8217;ontologie de l&#8217;art de masse</span></em></strong>, je découvre un chapitre qui met précisément en relation la réflexion actuelle sur les arts de masses, c&#8217;est à dire ceux qui ont une audience mondiale, et la pensée kantienne. La thèse qui suit peut sembler iconoclaste, et pourtant, comme on va le voir, d&#8217;une certaine manière, elle se tient. Et surtout, elle peut constituer une marche intéressante pour saisir en un premier temps la pensée kantienne :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Kant, dans sa<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Critique de la faculté de juger</span></em></strong>, affirme que le jugement de goût pur est à la fois subjectif et universel. Voici l&#8217;une des formule qui exprime cette thèse : &laquo;&nbsp;<em>Est beau ce qui plait universellement sans concept</em>&laquo;&nbsp;. L&#8217;une des raisons pour lesquelles le jugement esthétique serait subjectif, c&#8217;est qu&#8217;il ne supposerait aucun savoir préalable grâce auquel nous pourrions identifier des qualités objectives des objets esthétiques, naturels ou artefactuels. C&#8217;est la raison pour laquelle le beau plait sans concept. Qu&#8217;il plaise universellement suppose aussi que  la satisfaction esthétique n&#8217;est pas fonction d&#8217;anticipations cognitives qui pourraient faire défaut à certains. Le fonctionnement harmonieux de ce que Kant appelle les facultés de connaître, sensibilité, imagination et entendement, est corrélatif de la beauté, et constitue un plaisir esthétique tout à fait indépendant d&#8217;une compétence cognitive.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ce schéma kantien peut-il s&#8217;appliquer à l&#8217;art classique ? On peut en douter. En revanche, l&#8217;art de masse &#8211; la satisfaction esthétique que nous pouvons prendre  à l&#8217;audition de Madonna, à voir<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Titanic</span></em></strong> ou à lire Thomas Harris &#8211; me semble assez bien satisfaire ce schéma.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1° L&#8217;art de masse plaît universellement, même si c&#8217;est en un sens, celui d&#8217;une diffusion mondiale des produits, que des kantiens orthodoxes n&#8217;accepteraient probablement pas. Ils contesteraient l&#8217;identification de l&#8217;universalité à la généralité (le simple fait que quelque chose soit répandu). L&#8217;universel kantien est une affaire <em>de droit</em> et non <em>de fait</em>. Certes. Mais si on donne à &laquo;&nbsp;universel&nbsp;&raquo;&#8216; le sens de &laquo;&nbsp;mondial&nbsp;&raquo;, alors la formule kantienne convient plutôt bien à l&#8217;art de masse.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">2° L&#8217;art de masse plait sans concept. De nouveau, c&#8217;est en un sens différent de celui que des kantiens accepteraient. Peut-être iraient ils dans la direction interprétative suivante : Kant donne les moyens d&#8217;une esthétique compatible avec l&#8217;art moderne et contemporain. Il est pertinent pour l&#8217;esthétique d&#8217;aujourd&#8217;hui. L&#8217;absence de concept déterminant le jugement esthétique signifie le rejet de l&#8217;académisme, d&#8217;un art mis au service de conceptions qu&#8217;il illustre et qui forment la norme du jugement qu&#8217;on peut porter sur lui. Ainsi, des arts plastiques libérés de l&#8217;exigence naturaliste, de la ressemblance, seraient plus &laquo;&nbsp;kantiens&nbsp;&raquo;, dans la mesure où, comme pour les flammes dans la cheminée ou les volutes de fumée, les rinceaux et autres exemples de Kant, nous n&#8217;avons pas un concept de ce que doit être la représentation picturale. Le libre jeu des facultés, corrélatif du plaisir esthétique, est décisif, et non une norme extérieure à l&#8217;expérience esthétique elle même. En séparant des sphères de légitimité, science, morale, esthétique, Kant aurait établi l&#8217;autonomie de l&#8217;esthétique et même de l&#8217;art. Or, l&#8217;art moderne et l&#8217;art <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/9782873171902.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1100" title="9782873171902" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/9782873171902-213x300.jpg" alt="" width="213" height="300" /></a>contemporain se caractériseraient par  l&#8217;autonomisation de l&#8217;esthétique, au détriment de l&#8217;intérêt pour la représentation du monde et de la dépendance à l&#8217;égard de contenus religieux ou historiques. Toute considération extrinsèque à  l&#8217;oeuvre, qu&#8217;elle soit théorique ou pratique, serait petit à petit éliminée. L&#8217;art moderne et l&#8217;art contemporain représenteraient peu ou prou la poursuite de cette intuition kantienne de l&#8217;autonomie de l&#8217;esthétique &#8211; ce qui permettrait même d&#8217;expliquer l&#8217;institution du musée et son importance dans l&#8217;art d&#8217;aujourd&#8217;hui. Au jugement de goût pur correspondrait un art pur, concerné seulement par ses propres possibilités formelles.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Quoi qu&#8217;il en soit de la pertinence de cette thèse, voire de ce dogme d&#8217;une partie de l&#8217;esthétique française d&#8217;aujourd&#8217;hui, il me semble que ce que dit Kant s&#8217;appliquerait au moins aussi bien, mieux peut être, à l&#8217;art de masse qu&#8217;à l&#8217;art moderne ou à l&#8217;art classique. L&#8217;art de masse ne demande pas de pré-requis. Il s&#8217;adresse à un individu culturellement vierge ; il lui fournit, de façon interne, tous les éléments de sa satisfaction esthétique. Nul doute aussi qu&#8217;il ne réalise à sa façon une communication intersubjective autour d&#8217;oeuvres qui plaisent universellement.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">On pourra répliquer derechef que ce n&#8217;est pas du tout ce que Kant voulait dire ! Pour lui, le jugement de goût pur est sans concept parce que réfléchissant et non déterminant ; la communicabilité universelle dont il parle est celle d&#8217;un sentiment commun à tous, par analogie avec l&#8217;universalité de la loi morale. Il ne s&#8217;agit pas de soutenir que Kant aurait plus sûrement anticipé Michaël Jackson que Jackson Pollock. Il n&#8217;a anticipé ni l&#8217;un ni l&#8217;autre. Pourtant, &laquo;&nbsp;Ce qui plaît universellement et sans concept&nbsp;&raquo; est une bonne formule pour caractériser l&#8217;art de masse. C&#8217;est dans l&#8217;art de masse que les normes du jugement esthétique selon Kant sont le plus aisément satisfaites. Une universalité réelle et non simplement abstraite, une absence de concept, au sens de pré-requis &#8211; et voila que Kant sert à penser l&#8217;art de masse ! Si le lecteur est choqué d&#8217;une telle suggestion, et c&#8217;est peut être à juste titre, qu&#8217;il veuille bien l&#8217;omettre et n&#8217;en conserver que l&#8217;idée d&#8217;un art qui plaît universellement (mondialisé) et sans concept (sans culture). Le fait d&#8217;enrôler le Maître de Königsberg au service de l&#8217;art moderne ou de l&#8217;art contemporain n&#8217;est pas moins contestable, même si c&#8217;est beaucoup plus courant. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Roger Pouivet; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;oeuvre d&#8217;art à l&#8217;âge de sa mondialisation &#8211; un essai d&#8217;ontologie de l&#8217;art de masse</span></em></strong> (2003), P. 50 sq</p>
<p style="text-align: justify;">Faut il se méfier de cette thèse ? Comme de toute thèse serait on tenté d&#8217;affirmer, c&#8217;est à dire ni plus, ni moins que celles qu&#8217;on est davantage enclin à accepter, pour la seule raison qu&#8217;elles sont plus répandues, et qu&#8217;elles ont l&#8217;air plus conforme au kantisme officiel. Mais si une pensée gagne ses galons à son pouvoir de dépassement du contexte historique dans lequel elle est apparue et par son aptitude à s&#8217;appliquer à des objets qu&#8217;elle ne connaissait pas lorsqu&#8217;elle s&#8217;est construite, alors l&#8217;exercice effectué par Pouivet montre à quel point la pensée de Kant sur l&#8217;art, bien loin d&#8217;être ce moment d&#8217;égarement que certains évoquent, est au contraire un schéma qui permet de penser la manière dont, de façon parfois moins superficielle qu&#8217;il n&#8217;y paraît, des oeuvres d&#8217;art qui n&#8217;étaient pas conçues pour cela ont pu faire résonner l&#8217;humanité dans sa quasi totalité, pour peu qu&#8217;elle ait fait de l&#8217;accord esthétique des êtres humains une hypothèse qui puisse être, même imparfaitement, actualisée.</p>
<p style="text-align: justify;">On dépassera néanmoins cette interprétation de la thèse kantienne en regardant, dès demain si je suis assez matinal pour l&#8217;évoquer, celle que Jean-François Lyotard en propose de son côté.</p>
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		<title>Hitchcock par lui même</title>
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		<pubDate>Wed, 09 Dec 2009 23:29:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
En introduction à une suite d&#8217;articles qui vont suivre, ces prochains temps, à propos de l&#8217;art, et qui vont s&#8217;appuyer sur Hitchcock, je livre ici un document un peu rare : complétant les éléments déjà passionnants diffusés dans le dossier accompagnant, au sein de l&#8217;opération &#171;&#160;Lycéens au cinéma&#160;&#187;, le film La mort aux trousses (dossier [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify">En introduction à une suite d&#8217;articles qui vont suivre, ces prochains temps, à propos de l&#8217;art, et qui vont s&#8217;appuyer sur Hitchcock, je livre ici un document un peu rare : complétant les éléments déjà passionnants diffusés dans le dossier accompagnant, au sein de l&#8217;opération &laquo;&nbsp;Lycéens au cinéma&nbsp;&raquo;, le film <strong><em><span style="text-decoration: underline">La mort aux trousses</span></em></strong> (dossier qu&#8217;on pourra télécharger ici même : <a href="http://www.cnc.fr/CNC_GALLERY_CONTENT/DOCUMENTS/ecole_college_lyceens/dossiers/lyceens/lyceens_mortAuTrousses.pdf" target="_blank">CLIQUER ICI</a>), voici un élément supplémentaire : l&#8217;interview qu&#8217;accorda lors de la sortie du film, Hitchcock en personne à Jean Douchet pour Les Cahiers du Cinéma. On trouvera aussi, dans les dernières pages, la critique du même film, écrite par Luc Moullet. Je l&#8217;avais promis à mes élèves, voici donc ce document : Cliquez sur chaque page pour la voir apparaître en grand format.</p>

<a href='http://www.harrystaut.fr/2009/12/hitchcock-par-lui-meme/cahiers-du-cinema-nc2b0102-15/' title='cahiers-du-cinema-nc2b0102-15'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2009/12/cahiers-du-cinema-nc2b0102-15-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="cahiers-du-cinema-nc2b0102-15" title="cahiers-du-cinema-nc2b0102-15" /></a>
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		<title>Peut on aimer une oeuvre d&#8217;art sans la comprendre ? Une première partie, qui considèrera l&#8217;oeuvre d&#8217;art comme s&#8217;adressant directement à la sensibilité.</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2009/04/peut-on-aimer-une-oeuvre-dart-sans-la-comprendre-une-premiere-partie-qui-considerera-loeuvre-dart-comme-sadressant-directement-a-la-sensibilite/</link>
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		<pubDate>Sun, 19 Apr 2009 08:39:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
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		<description><![CDATA[
 
Il y a un premier moyen, simple, de montrer que les oeuvres d&#8217;art s&#8217;apprécient en dehors de toute compréhension, c&#8217;est de montrer qu&#8217;elles relèvent d&#8217;un autre ordre que celui des autres objets. Pour cela, il faut revenir un instant sur les raisons pour lesquelles existe, dans notre manière de distinguer les objets, une catégorie [...]]]></description>
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<p> <font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a un premier moyen, simple, de montrer que les oeuvres d&#8217;art s&#8217;apprécient en dehors de toute compréhension, c&#8217;est de montrer qu&#8217;elles relèvent d&#8217;un autre ordre que celui des autres objets. Pour cela, il faut revenir un instant sur les raisons pour lesquelles existe, dans notre manière de distinguer les objets, une catégorie spécifique pour ce qu&#8217;on appelle &laquo;&nbsp;l&#8217;art&nbsp;&raquo;. Si, dans l&#8217;antiquité grecque on ne disposait que d&#8217;un mot pour désigner ce que l&#8217;homme fait (&laquo;&nbsp;<em>tekhné</em>&laquo;&nbsp;, qui correspond aussi bien à ce que nous appelons aujourd&#8217;hui &laquo;&nbsp;technique&nbsp;&raquo; qu&#8217;à ce que nous désignons comme &laquo;&nbsp;art&nbsp;&raquo;), nous distinguons aujourd&#8217;hui ce qui relève de la stricte technique, et ce qui s&#8217;élève au rang de l&#8217;art. Ce qui, en dehors de toute classification, distingue ces deux concepts, c&#8217;est que si les objets techniques peuvent être évalués sur la base de ce qu&#8217;on attend d&#8217;eux, c&#8217;est à dire de leur efficacité, les objets d&#8217;art sont eux impossibles à évaluer sur ce critère, précisément parce qu&#8217;ils ne servent à rien. Cela a pour conséquence que l&#8217;objet d&#8217;art sort par définition de la rationalité technique et des critères d&#8217;évaluation objectifs habituels, et que le rapport que nous avons avec lui est essentiellement esthétique. Il est important de s&#8217;arrêter un peu sur ce mot, &laquo;&nbsp;esthétique&nbsp;&raquo;. En effet, on sait que Platon distinguait deux niveaux de réalité, le sensible, et l&#8217;intelligible. Or, s&#8217;il désignait les choses intelligibles sous le nom &laquo;&nbsp;<em>noêta</em>&nbsp;&raquo; (dont dérive le concept philosophique de noême, qui est un pur objet de conscience, indépendant de toute sensation), il donnait aux choses sensibles le nom de &laquo;&nbsp;<em>aisthêta</em>&laquo;&nbsp;. L&#8217;esthétique, c&#8217;est donc ce qui relève d&#8217;un rapport sensible, ce qui s&#8217;adresse par essence à la perception, aux sens. Ainsi, si l&#8217;objet d&#8217;art est un objet purement esthétique, alors dans la relation que nous avons avec lui, c&#8217;est la pure sensibilité qui doit juger, en dehors de tout argument rationnel classique. Cela permettrait d&#8217;expliquer que l&#8217;attachement aux oeuvre ait ce caractère spontanné, que l&#8217;on ne retrouve pas dans les autres domaines de jugement, dans lesquels on n&#8217;aime les choses qu&#8217;après les avoir objectivement évaluées. Cela expliquerait aussi que cet amour de l&#8217;art semble beaucoup plus pur que les autres formes d&#8217;attachement aux objets, de sorte qu&#8217;il semble possible d&#8217;aimer profondément tel roman, mais qu&#8217;on trouvera déplacé d&#8217;aimer une voiture, si belle soit elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais si tel est le rapport que nous devrions avoir avec les oeuvres, alors l&#8217;éducation artistique devrait se contenter de mettre en relation les élèves et les oeuvres, et de laisser faire le pouvoir esthétique, qui ne manquerait pas d&#8217;impressionner suffisamment les élèves pour que ceux ci aiment spontanément les oeuvres. On sait bien que les choses ne se passent pas ainsi : on éduque à l&#8217;art à travers un parcours contraint qui consiste à analyser scrupuleusement les oeuvres, à les disséquer pour en saisir les entrailles, les mécanismes secrets, pour en percer les secrets, dans l&#8217;espoir qu&#8217;une fois cette intimité mise à jour, on aimera enfin ce qu&#8217;on n&#8217;appréciait pas auparavant. Dès lors, soit on abandonne immédiatement notre hypothèse, non confirmée par la réalité, soit on reconsidère la réalité. Après tout, est il impossible que l&#8217;on se trompe lourdement sur l&#8217;art, et qu&#8217;on ait vis à vis des oeuvres un comportement tout à fait déplacé, qui nous empêcherait, qui plus est, de saisir l&#8217;art là où il se trouve? L&#8217;hypothèse est trop tentante pour qu&#8217;on puisse l&#8217;assumer seul, et il est bon dans ce genre de situation de vérifier si une telle piste à déjà été soutenue, pour ne pas prendre seul le risque de se perdre. Or, cette conception radicalement différente de l&#8217;art est précisément celle de Jean Dubuffet quand il construit la théorie de l&#8217;art brut. Si on devait définir ce courant, on devrait dire qu&#8217;il contient tout ce que l&#8217;art n&#8217;est pas officiellement. Privilégiant la création, Dubuffet considère en effet que l&#8217;art <img class="alignleft size-full wp-image-495" title="dubuffet01" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2009/04/dubuffet01.jpg" alt="dubuffet01" width="400" height="274" />est cette activité qui ne peut jamais s&#8217;accomplir dans la recherche de la conformité à une quelconque définition qui le précèderait; c&#8217;est d&#8217;ailleurs cette position qui rend difficilement définissable l&#8217;art brut, puisqu&#8217;il est cet art qui ne peut jamais correspondre à une quelconque définition. En somme, on pourrait dire que c&#8217;est un art insouciant de sa propre essence, ce qui explique qu&#8217;il soit le propre de ceux qui ne savent même pas que ce qu&#8217;ils font relève de l&#8217;art. C&#8217;est donc le domaine de la frange, qu&#8217;on ne pourrait même plus assimiler à la sphère actuelle des indépendants, ou de l&#8217;underground, tant ces marges sont devenues aujourd&#8217;hui des têtes de gondoles répertoriées dans les supermarchés de la culture officielle. Quand Dubuffet cherche à débusquer ces oeuvres, c&#8217;est plutôt du côté des ateliers d&#8217;activité manuelles des hôpitaux psychiatriques qu&#8217;il se rend. Dénuées de toute prétention intellectuelle ou culturelle, détachées de toute reconnaissance officielle, ces oeuvres sont produites pas la pure volonté de leurs auteurs, en dehors de tout critère d&#8217;efficacité, y compris en dehors de toute volonté de plaire (faire plaisir au public relevant, comme pour tout objet efficace, de techniques que l&#8217;on peut mettre en oeuvre pour atteindre les objectifs fixés). C&#8217;est dans son ouvrage <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;homme du commun à l&#8217;ouvrage</span></em></strong> qu&#8217;il définit en quelques lignes le paradoxe qu&#8217;il y a à vouloir faire de l&#8217;oeuvre d&#8217;art un objet de reconnaissance officielle, un objet culturel au sens habituel du terme :</p>
<p style="padding-left: 30px; text-align: justify;">&laquo;&nbsp;Il suffit à certains qu&#8217;on leur révèle d&#8217;une oeuvre que son auteur est artiste de profession pour que le charme aussitôt se rompe. Chez les artistes comme chez les joueurs de cartes ou chez les amoureuses, les professionnels font un peu figure de marrons (&#8230;).<br />
Le vrai art il est toujours là où on ne l&#8217;attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L&#8217;art, il déteste être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. Sitôt qu&#8217;on le décèle, que quelqu&#8217;un le montre du doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c&#8217;est marqué art, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. C&#8217;est le faux monsieur Art celui-là. C&#8217;est celui que le public connaît vu que c&#8217;est celui qui a le laurier et la pancarte. Le vrai monsieur Art, pas de danger qu&#8217;il aille se flanquer des pancartes ! Alors, personne ne le reconnaît. Il se promène partout, tout le monde l&#8217;a rencontré sur son chemin et le bouscule vingt fois pas jour à tous les tournants de rues, mais pas un qui ait l&#8217;idée que ça pourrait être lui monsieur Art lui-même dont on dit tant de bien. Parce qu&#8217;il n&#8217;en a pas du tout l&#8217;air. Vous comprenez, c&#8217;est le faux monsieur Art qui a le plus l&#8217;air d&#8217;être le vrai et c&#8217;est le vrai qui n&#8217;en a pas l&#8217;air ! ca fait qu&#8217;on se trompe ! Beaucoup se trompent !&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques paragraphes auparavant, voici comment il décrit le rôle de l&#8217;intelligence, et des intellectuels, dans la reconnaissance des oeuvres d&#8217;art :</p>
<p style="padding-left: 30px; text-align: justify;">&laquo;&nbsp;On a longtemps tenu l&#8217;intelligence en grande estime. Quand on disait d&#8217;un qu&#8217;il est intelligent, n&#8217;avait-on tout dit ? Maintenant on déchante là-dessus, on commence à demander autre chose, les actions de l&#8217;intelligence baissent bien. C&#8217;est celles de la vitamine qui sont en faveur maintenant. On s&#8217;aperçoit que ce qu&#8217;on appelait intelligence consistait en un petit savoir-faire dans le maniement de certaine algèbre simpliste, fausse, oiseuse, n&#8217;ayant rien du tout à voir avec les vraies clairvoyances (les obscurcissant plutôt).<br />
On ne peut pas nier que sur le plan de ces clairvoyances là, l&#8217;intellectuel brille assez peu. L&#8217;imbécile (celui que l&#8217;intellectuel appelle imbécile) y montre beaucoup plus de dispositions. On dirait même que cette clairvoyance les bancs d&#8217;école l&#8217;éliminent en même temps que les culottes. Imbécile ça se peut, mais des étincelles lui sortent de partout comme une peau de chat au lieu que chez monsieur l&#8217;agrégé de grammaire pas plus d&#8217;étincelles que d&#8217;un vieux torchon mouillé, vive plutôt l&#8217;imbécile alors ! C&#8217;est lui notre homme !&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">Privilège de la spontanéité sur la culture, de l&#8217;acte créateur sur l&#8217;exercice correctement effectué, on pourrait presque résumer la position de Dubuffet par la célèbre formule de Michel Audiard, &laquo;&nbsp;Heureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière&nbsp;&raquo;. Autant dire qu&#8217;une telle conception de l&#8217;art est décapante, car elle conduit à remettre en question les institutions qui s&#8217;occupent de l&#8217;art, au premier rang desquelles le musée, bien sûr, mais aussi les académies qui en définissent les usages, les critiques, et comme on l&#8217;a vu, l&#8217;école. Privilège est alors donné à l&#8217;apparition soudaine, non voulue, libre, du geste artistique là où ne l&#8217;attend pas. On peut imaginer le pire ridicule derrière une telle thèse, mais elle offre pourtant des perspectives intéressantes. Par exemple, les interventions filmées de Jean-Yves Lafesse trouveront difficilement une place dans les panthéons officiels de l&#8217;art contemporain. La modestie apparente de l&#8217;acte effectué, le caractère pittoresque des séquences, du nom même que porte l&#8217;auteur de ces très courts métrages, la fuite de celui-ci devant toute forme de reconnaissance officielle font qu&#8217;on ne peut pas décemment considérer ce travail comme une oeuvre artistique. Et pourtant, si on veut bien se défaire des a priori de la culture dominante, on peut se rendre compte que c&#8217;est précisément cette culture qui fait obstacle à la reconnaissance; car, en fait, tout est là : Jean-Yves Lafesse prend le monde, et en un geste qui se réduit le plus souvent à un simple commentaire, il fait de ce monde un autre monde. A la frontière du ready made et du situationnisme, il a bel et bien une démarche d&#8217;artiste, mais le dispositif qu&#8217;il choisit, la manière dont il diffuse ces séquences, la dérision apparente de son travail et le nom même qu&#8217;il porte lui permettent d&#8217;échapper aux cercles installés de l&#8217;art contemporain, et de rester dès lors totalement libre de faire ce qu&#8217;il veut, ou de ne rien faire; possibilités qui ne sont plus offertes aux artistes officialisés, qui ont fait de leur art leur métier (c&#8217;est d&#8217;ailleurs là la limite à laquelle se heurte Jean-Yves Lafesse, quand il s&#8217;agit de vivre de cette production, même si dans son cas, il est évident que les concessions demeurent assez légères). On voit bien, aussi, que celui qui ose affirmer que les travaux de cet homme sont en fait de véritables oeuvres d&#8217;art prend le risque de passer pour quelqu&#8217;un qui, précisément, n&#8217;a pas compris ce qu&#8217;est une oeuvre d&#8217;art, puisque, dans le cadre de &laquo;&nbsp;ce qui se pense&nbsp;&raquo;, une telle proposition ne peut décemment pas être intégrée dans le cercle fermé de l&#8217;Art. Dubuffet nous permet de renouveler le regard que nous portons sur les production humaines, et de nous demander, en dehors des habitudes que nous avons prises, ce qui fait que, profondément, nous reconnaissons comme artistiques certains objets plutôt que d&#8217;autres, et on le voit, il est possible, au prix d&#8217;un effort fait sur ses propres a priori culturels, de nettoyer ce regard de ce qu&#8217;il porte de pédanterie pseudo-culturelle pour lui redonner la curiosité et l&#8217;éveil dont il est naturellement capable.</p>
<p><object width="425" height="344" data="http://www.youtube.com/v/Hx31ei8Ewco&amp;hl=fr&amp;fs=1&amp;rel=0" type="application/x-shockwave-flash"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/Hx31ei8Ewco&amp;hl=fr&amp;fs=1&amp;rel=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /></object></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Enfin, et ce sera notre dernier argument pour cette première partie, il est possible de prendre philosophiquement parti pour un art qui se caractériserait avant par sa simplicité, et ce sans dériver vers les réflexions finalement assez complexes de ce qu&#8217;on appelle le minimalisme. En fait, c&#8217;est au dix-huitième siècle qu&#8217;on assiste à un débat intense entre deux écoles artistiques, l&#8217;une privilégiant un art qui serait caractérisé en premier lieu par l&#8217;artifice, la technique qui produirait une illusion, et l&#8217;autre préférant un art qui permettrait de revenir à une certaine nature. C&#8217;est entre Diderot et Rousseau que le débat s&#8217;installe le plus nettement, la thèse de l&#8217;artificialité étant particulièrement développée dans ce texte célèbre qu&#8217;est le <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Paradoxe sur le comédien</span></em></strong>, dans lequel Diderot montre le non sens qu&#8217;il y aurait à demander au comédien de vivre vraiment sur scène ce que vit le personnage qu&#8217;il joue au sein de la fiction. Rousseau répondra, lui, dans sa <strong><em><span style="text-decoration: underline;">lettre à d&#8217;Alembert sur les spectacles</span></em></strong> en montrant que ce caractère artificiel du théâtre détourne les spectateurs des véritables émotions esthétiques, et favorise un art qui soit davantage susceptible d&#8217;entretenir cette sensibilité naturelle. Si c&#8217;est autour du théâtre que le débat a lieu, c&#8217;est que c&#8217;est l&#8217;art majeur de ce siècle. On aurait aujourd&#8217;hui les mêmes débats aujourd&#8217;hui autour du cinéma, ou des spectacles, opposant ceux qui pensent que toute oeuvre est technique, ce qui justifie d&#8217;augmenter sans cesse la complexité et l&#8217;artificialité des oeuvres, alors que d&#8217;autres soutiennent et pratiquent plutôt un art qui ne se perd pas dans cette complexité, et va à l&#8217;essentiel ou protégeant sa sincérité dans un ensemble techniquement le plus pauvre possible, cette pauvreté garantissant son authenticité. Rousseau choisit cette seconde voie, devinant dans l&#8217;artifice un mensonge dont le spectateur est une victime d&#8217;autant plus innocente qu&#8217;il prend plaisir à se faire ainsi leurrer. Pourtant c&#8217;est bien à un mensonge qu&#8217;on l&#8217;invite quand il va au théâtre tel qu&#8217;il est pratiqué à cette époque, et rien ne permet de tisser un lien entre ceux qui sont sur scène et ceux qui les regardent passivement faire, dans la salle :</p>
<p style="padding-left: 30px; text-align: justify;">&nbsp;&raquo; Quoi! ne faut-il donc aucun Spectacle dans une République ? Au contraire, il en faut beaucoup. C&#8217;est dans les Républiques qu&#8217;ils sont nés, c&#8217;est dans leur sein qu&#8217;on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s&#8217;assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu&#8217;à ceux qui ont tant de raisons de s&#8217;aimer et de rester à jamais unis ? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques; ayons-en ,davantage encore, je n&#8217;en serai que plus charmé. Mais n&#8217;adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l&#8217;inaction; qui n&#8217;offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu&#8217;affligeantes images de la servitude et de l&#8217;inégalité. Non, Peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes ! C&#8217;est en plein air, c&#8217;est sous le ciel qu&#8217;il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient effémines ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l&#8217;intérêt ne les empoisonne , qu&#8217;ils soient libres et généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents spectacles; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu&#8217;il puisse éclairer.</p>
<p style="padding-left: 30px;">Mais quels seront enfin les objets de ces Spectacles ? Qu&#8217;y montrera-t-on ? Rien, si l&#8217;on veut. Avec la liberté, partout où règne l&#8217;affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d&#8217;une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le Peuple , et vous aurez une fête. Faites mieux encore: donnez les spectateurs en spectacle; rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s&#8217;aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n&#8217;ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs: il en est de plus modernes, il en est d&#8217;existant encore, et je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des Rois de l&#8217;arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des établissements si utiles.&nbsp;&raquo;<br />
Rousseau &#8211; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lettre à d&#8217;Alembert sur les spectacles</span></em></strong> &#8211; GF pp. 233-234</p>
<p>La toute dernière phrase de cet extrait fait penser à la postérité étonnante d&#8217;un texte d&#8217;Ivan Chtcheglov (connu en France sous le nom de Gilles Ivain), extrait d&#8217;un court passage de son oeuvre la plus importante, le <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Formulaire pour un urbanisme nouveau</span></em></strong>:</p>
<p style="padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Et toi, oubliée,<br />
tes souvenirs ravagés par toutes les consternations de la mappemonde,<br />
échouée aux caves rouges de Pali Kao, sans musique et sans géographie,<br />
ne partant plus pour l&#8217;hacienda où les racines pensent à l&#8217;enfant<br />
Et où le vin s&#8217;achève en fables de calendrier.<br />
Maintenant, c&#8217;est joué.<br />
L&#8217;hacienda, tu ne la verras pas. Elle n&#8217;existe pas.<br />
Il faut construire l&#8217;hacienda.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">En 1982, Tony Wilson, fondateur de la maison de disques Factory records et un de ses associés, Rob Gretton, manager du groupe New Order, se souviendront de cette dernière phrase pour construire ce qui deviendra l&#8217;un des plus grands clubs de l&#8217;histoire des discothèques, le Fac 51 haçienda. Le 21 Mai 1982, l&#8217;hacienda était construite, et ouverte. Elle allait être le pôle attractif autour duquel se construira une part importante de la légende qu&#8217;est aujourd&#8217;hui Manchester. Quel rapport avec Rousseau ? La lecture du texte doit permettre de le deviner : ce que Rousseau fustige, on l&#8217;a vu, c&#8217;est l&#8217;artificialité du spectacle. Mais il ne s&#8217;agit pas d&#8217;incriminer simplement les décors, les costumes ou la convention qui veut que des êtres humains jouent un rôle. C&#8217;est bien sûr un élément de la critique de Rousseau, qui supporte mal ce siècle qui, poursuivant la fuite en avant inaugurée par Louis XIV dans le règne de l&#8217;apparence et des faux-semblants, conduit chacun à jouer en permanence un rôle au sein du jeu social, mais la proposition de Rousseau va plus loin : si toute représentation en art est un artifice, alors il faut rompre avec la représentation. En somme, il s&#8217;agirait simplement d&#8217;être là, ensemble. Dans son esprit, il s&#8217;agit de la fête de village, de ce moment où tout le monde converge vers un point de rendez vous <img class="alignleft size-full wp-image-496" title="studio070507_1_560" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2009/04/studio070507_1_560.jpg" alt="studio070507_1_560" width="491" height="319" />et participe à ce phénomène particulier qu&#8217;est la fête. Pourquoi la fête ? Parce que c&#8217;est tout simplement le seul happening dans lequel on peut venir de manière tout à fait insouciante, le seul aussi dans lequel le statut social peut ne jouer aucun rôle, de sorte que personne n&#8217;ait plus aucun rôle à jouer. C&#8217;est pour cela que ces plaisirs ne doivent être &laquo;&nbsp;ni efféminés ni mercenaires&nbsp;&raquo; : il faut être simplement ce que l&#8217;on est, sans faire semblant de quoi que ce soit. La fête est ce moment où ne règnent ni l&#8217;intérêt, ni la contrainte, qui constituent les entraves habituelles au plaisir simple, et donc au bonheur. Elle est cet évènement pendant lequel les barrières entre les individus tombent. En somme, la fête est un acte politique, peut être le plus pur. La référence au Club mancunien est justifiée par ceci : finalement, dans ce texte, Rousseau installe les fondements de ce qui deviendra au vingtième siècle la boite de nuit telle qu&#8217;elle sera matérialisée par ces grands clubs que furent le studio 54 à New York, le Palace à Paris, et donc l&#8217;Haçienda à Manchester. Ces établissements furent des lieux de recréation au sens le plus profond qu&#8217;on puisse donner à ce terme. Ils ont été conçus comme des refuges au milieu du désert, comme des pôles attirant à eux ceux qui voulaient bien abandonner pour la nuit leur statut social pour être en situation de, tout simplement, rencontrer les autres qui, comme eux, acceptaient de faire cette démarche qui consiste, en premier lieu, à sortir. Un simple témoignage va permettre de mieux saisir l&#8217;esprit de ce genre de lieu. Il s&#8217;agit de celui de Didier Lestrade, journaliste et écrivain, qui vécut de l&#8217;intérieur ce qu&#8217;il appelle, justement, une &laquo;&nbsp;expérience&nbsp;&raquo; :</p>
<p style="padding-left: 30px; text-align: justify;">&laquo;&nbsp;Le troisième élément clef du Palace, c’est le plus connu : le mélange. Fabrice Emaer a eu une idée de génie en pariant que ce qui avait été fait avec le Studio 54 pourrait être appliqué en France. Dans le pays de Giscard, mélanger des riches et des pauvres, des blancs et des noirs, des hétéros et des pédés était tout simplement révolutionnaire. À l’entrée, Edwige, Paquita Paquin – toutes deux égéries du mouvement punk en France – ou Jenny Bel’Air, décrétaient qui entrait ou non. Comme au Studio 54, la foule se massait devant la porte, les gens criaient et attiraient l’attention des physionomistes les bras en l’air, en criant : «Moi ! Moi !», parfois pendant une heure ou deux. Certains croyaient bien faire en montrant une liasse de billets, mais pour Edwige ou Paquita, c’était loin d’être un détail déterminant. N’importe qui pouvait entrer si un effort avait été fait sur le look ou sur l’attitude.<br />
C’est pourquoi aucun club d’aujourd’hui ne pourrait prétendre ressembler au Palace, parce que ce qui se fait aujourd’hui, Emaer le faisait déjà il y a vingt ans. La musique, les lumières, la foule, tout devenait renversant. Tout le monde s’amusait. Le champagne coulait à flots. Il suffisait d’aller au bar, de demander à un vieux monsieur riche et il vous offrait des verres. Il y avait des michetons (comme on les appelait alors) partout. On s’amusait tellement qu’on oubliait de draguer. L’idée était de rentrer chez soi en Rolls, accompagné par un vieux monsieur de Neuilly qui avait trop bu et de raconter les potins le lendemain.(&#8230;)<br />
Nous étions fauchés mais nous économisions chaque sou afin d’entrer le samedi soir au Palace pour passer la nuit près du sound system. Un jour, nous n’avions pas d’argent et, pour attirer l’attention de Fabrice Emaer, nous avons pris des draps et nous nous sommes déguisés en fantômes, avec des trous dans le tissu pour faire des yeux. Emaer a ri : «Votre déguisement est vraiment ridicule mais ça ira pour cette fois». (&#8230;) Notre jeu était assez drôle : l’idée était de se rembourser obligatoirement le prix d’entrée en volant quelqu’un. Les gens étaient tellement joyeux, tellement insouciants, qu’ils laissaient leur sac à main ou leur porte-monnaie sur leur fauteuil. Il suffisait simplement de les prendre. Personne ne surveillait. Nous étions une nouvelle catégorie de racailles radicales. Avec ses deux mille personnes, le Palace ressemblait à ce qu’il était vraiment : un théâtre, où, pendant un ou deux ans, tous les rôles ont été renversés. Les riches se faisaient dépouiller en riant, les jeunes devenaient des stars (toute la bande de Krootchey, Pierre et Gilles, Paquita Paquin, Edwige, Philippe Gautier, etc.), les clodos faisaient la revue mondaine (Pacadis), les punks devenaient disco (nous), les barmen devenaient tout-puissants, avec des combinaisons blanches semblaient «designées» par Thierry Mugler. Le journal Façade était le reflet du club, un média nouveau où n’importe qui pouvait devenir une célébrité parce qu’il ou elle avait une tenue fantastique. Parfois, un bon sens de la répartie ou une façon de danser particulière suffisait pour devenir quelqu’un. Dans une société pas encore très riche (c’était, après tout, la fin des années soixante-dix), le Palace était une porte dorée vers un futur qui serait aussi brillant que les minijupes à sequins des filles. La haute couture côtoyait les costumes faits avec des sacs-poubelles, les travelos dansaient avec les clones moustachus, les jeunes post-modernes regardaient passer avec dédain et amusement les bourgeois en costume trois-pièces.&nbsp;&raquo;<br />
Texte copié-collé depuis <a href="http://paris70.free.fr/comportement80.htm" target="_blank">ce site</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous les éléments de la fête souhaitée par Rousseau sont là : rencontre des êtres humains, insouciance, plaisir partagé sans arrières pensées, et les conditions de ce plaisir sont là, elles aussi, qui se réduisent à une seule, fondamentale : faire tomber le clivage social, et donc celui de la propriété privée. Le détail donné par Didier Lestrade est important : les plus riches ont compris que si la rencontre devait avoir lieu, alors il fallait qu&#8217;ils ne soient plus soucieux de leur possession, au moins l&#8217;espace d&#8217;une nuit. Dès lors, leur argent est là, à disposition, dans la poche de leur veste non surveillée. Ce n&#8217;est pas l&#8217;abolition de l&#8217;artifice. On le sait, ces lieux sont par essence des constructions (Chtcheglov ne s&#8217;y est pas trompé : ces lieux doivent être construits, ils n&#8217;existent pas naturellement), mais cet artifice est au service d&#8217;un spectacle qui a renoncé à représenter quoi que ce soit à un quelconque public : le public est le spectacle, et la fête est réussie si ceux qui y participent osent venir à la fête dans ce principe égalitaire simple selon lequel tout le monde participe. La fête est alors une oeuvre collective, miracle mise entre parenthèse du monde nécessairement social, qui permet d&#8217;atteindre cet état, finalement sensoriel, de partage et de plaisir que seul cet évènement, ce qu&#8217;on appellerait aujourd&#8217;hui cette &laquo;&nbsp;performance&nbsp;&raquo; (mais il faudrait prendre le mot dans son sens anglo-saxon, pour que l&#8217;expression soit juste). En somme, Voltaire voyait chez Rousseau un rétrograde qui voulait faire marcher l&#8217;homme à quatre pattes, on découvre un précurseur des Nightclubs. Ce n&#8217;est donc pas vers l&#8217;obscurité des cavernes et de leurs peintures rupestres que Rousseau nous entrainait, mais vers les lumières laser des fêtes noctambules. Au-delà du caractère peut être un peu pittoresque de l&#8217;image de Rousseau en boite de nuit, ce qu&#8217;il s&#8217;agit de saisir ici, c&#8217;est cette idée que l&#8217;art ne se trouve une fois encore peut être pas où on l&#8217;attend : nous sommes habitués à le considérer dans les Grandes Oeuvres parce que c&#8217;est ici qu&#8217;on nous le montre, et pour nous, l&#8217;autonomie esthétique consiste à répéter des listes d&#8217;incontournables qu&#8217;on a apprises à l&#8217;école, ou qu&#8217;on a été cherché dans des publications spécialisées, parce qu&#8217;on ressent le besoin d&#8217;avoir des guides pour ne pas passer à côté des &laquo;&nbsp;incontournables&nbsp;&raquo;, ce qui nous laisse toujours dans le malaise de ne pas avoir encore lu Proust, assisté à une représentation de Moïse et Aaron de Schönberg ou vu Citizen Kane. A cette esthétique qui n&#8217;en est finalement pas vraiment une, si on se réfère au sens qu&#8217;on a donné à ce mot en début de partie, on peut en préférer une, iconoclaste car elle détruit cette idole qu&#8217;est devenue l&#8217;Oeuvre d&#8217;Art, qui va jusqu&#8217;à abandonner la notion même d&#8217;oeuvre proposée par un artiste à un public venu la vénérer. Rousseau était dès lors presque incontournable ici, car il nous a permis de donner une assise à ce qui n&#8217;était au départ qu&#8217;une hypothèse, qu&#8217;on a pu finalement prendre au sérieux : l&#8217;oeuvre d&#8217;art serait finalement simplement (mais c&#8217;est, comme on l&#8217;a vu, une simplicité qui réclame une exigence d&#8217;autant plus importante qu&#8217;elle consiste à résister à la culture figée des institutions artistiques) une situation dans laquelle les sens seraient pleinement ouverts à l&#8217;expérience sensorielle plaisante, partagée avec les autres, sans limite; elle parlerait donc bel et bien aux sens, pour peu que ceux ci soient suffisamment libérés pour se laisser atteindre par ces sollicitations. L&#8217;amour de l&#8217;art ne serait donc pas conditionné à sa compréhension, puisque les véritables situations artistiques ne susciterait pas l&#8217;analyse méthodique, mais l&#8217;adhésion et la participation physique.</p>
<p style="text-align: justify;">La proposition est tentante, et sans doute s&#8217;est on un peu laissé prendre au jeu de l&#8217;argumentation d&#8217;une thèse qui, pourtant, au départ semblait &laquo;&nbsp;évidemment&nbsp;&raquo; insuffisante. On a réussi, dans une certaine mesure, à montrer qu&#8217;il était possible de concevoir une esthétique purement sensorielle, débarrassée de tout encombrement intellectuel, une esthétique qui favoriserait, et réclamerait une sorte de laisser aller, de lâcher prise qui conduirait à refuser toute forme de représentation, y compris de soi même (la fête prônée par Rousseau ne correspond pas à l&#8217;émission de MTV, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">The Grind</span></em></strong>, dont elle est, même, l&#8217;antithèse malgré sa ressemblance physique avec la proposition de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lettre à d&#8217;Alembert</span></em></strong>). Reste tout de même un problème : si on accepte d&#8217;emblée la proposition faite dans cette partie, on doit renonce à une part majeure de ce qu&#8217;on appelle l&#8217;histoire de l&#8217;art. Or il n&#8217;est pas certain que les arguments qui précèdent suffisent à un tel abandon. D&#8217;autre part, mettre ainsi au centre de l&#8217;esthétique une pure sensibilité, c&#8217;est offrir à l&#8217;expression de la simple sensiblerie une scène qui lui apportera une reconnaissance qui peut sembler excessive. En d&#8217;autres termes, jusque là, les sens et le plaisir ont servi de critère d&#8217;évaluation de l&#8217;art, et si dans les projets de Dubuffet et de Rousseau cela semble avoir quelque chose de vertueux, nous allons voir dans la partie suivante que cela ne peut suffire, et qu&#8217;il est donc nécessaire de reconnaître à la raison, à l&#8217;analyse et à la compréhension des oeuvres d&#8217;art une place, peut être centrale, pour qu&#8217;on puisse les aimer pour de bonnes raison.</p>
<p>En illustration vidéo, un exemple du travail de Jean-Yves Lafesse. Bien que facétieux, le personnage évite de voir des extraits de ce qu&#8217;on appelera ici son oeuvre diffusés sur le net. Il est donc possible qu&#8217;on nous demande de le retirer, ce qu&#8217;on fera. Il semble qu&#8217;ici le propos justifie la diffusion, et on a choisi un extrait le plus court possible. Mais tout est là, la sobriété de l&#8217;intervention, la mise à distance du monde, et dès lors la création d&#8217;un monde, autre.<br />
En photo, Jean Dubuffet, puis un ensemble de fêtards, autour d&#8217;Andy Warhol.</p>
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		<title>Peut on aimer une oeuvre d&#8217;art sans la comprendre ? Une introduction</title>
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		<pubDate>Sat, 18 Apr 2009 06:11:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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La programmation 2008/2009 du dispositif &#171;&#160;Lycéens et apprentis au cinéma&#160;&#187; permettait comme la plupart des autres années de susciter chez les élèves des attitudes de spectateurs assez radicalement différentes les unes des autres. Si The Host de Bong Joon-Ho jouait avec les habitudes d&#8217;un public familier des films d&#8217;action, Coeurs de Alain Resnais brossait [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><span style="font-size=2;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><font size="2">La programmation 2008/2009 du dispositif &laquo;&nbsp;Lycéens et apprentis au cinéma&nbsp;&raquo; permettait comme la plupart des autres années de susciter chez les élèves des attitudes de spectateurs assez radicalement différentes les unes des autres. Si <strong><em><span style="text-decoration: underline;">The Host</span></em></strong> de Bong Joon-Ho jouait avec les habitudes d&#8217;un public familier des films d&#8217;action, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Coeurs</span></em></strong> de Alain Resnais brossait le sentimentalisme à rebrousse poil en lui refusant toute perspective, et quasiment toute narration apparente, au point d&#8217;ennuyer et d&#8217;endormir une part non négligeable de l&#8217;audience lors de sa projection. Si les élèves avaient aimé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">the Host</span></em></strong>, nombreux étaient ceux qui affichaient un sourire désolé à la sortie de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Coeurs</span></em></strong>, et témoignaient de la difficulté qu&#8217;ils avaient rencontrée à entrer dans cet univers; bref, ils n&#8217;avaient pas tellement aimé et &laquo;&nbsp;comme on sait bien&nbsp;&raquo;, l&#8217;amour, ça ne se commande pas, c&#8217;est quelque chose qui s&#8217;impose. Pourtant, ce qui se dit du nouveau plat proposé par la cantine du lycée peut il vraiment se dire des oeuvres d&#8217;art ? En d&#8217;autres termes, l&#8217;amour des oeuvres est il un phénomène qui se produit de lui même, par une alchimie immédiate que seuls la configuration spécifique de la sensibilité de chacun justifierait (sans jamais pouvoir faire de cette justification une démonstration, car l&#8217;amour serait alors sans raison), ou bien doit on y voir un processus plus complexe, et davantage cultivé, qui fait tout d&#8217;abord appel à l&#8217;analyse et à la compréhension des oeuvres, avant de les aimer ? En somme, peut-on aimer une oeuvre d&#8217;art sans la comprendre ? La première option semble correspondre au caractère apparemment soudain de l&#8217;attraction esthétique, mais a pour conséquence son absolue subjectivité, la seconde permet une esthétique a priori universelle, mais cette universalité sera réservée à une élite, et on lui demandera d&#8217;apporter à ses jugements une démonstration qui demeurera pourtant nécessairement impossible, comme on le verra. Une autre piste consistera alors à observer la manière dont les oeuvres nous ravissent, à prendre en compte le caractère paradoxal de cette relation, et à définir l&#8217;oeuvre d&#8217;art à partir de ce paradoxe, sans chercher à le détruire pour plier l&#8217;oeuvre d&#8217;art aux lois des objets communs.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><font size="2">NB, on aurait pu prendre une voie plus radicale pour introduire ce problème, en s&#8217;appuyant sur certaines formes de l&#8217;art contemporain, qui mettent en scène des séquences qui sont difficilement supportables pour le spectateur. Le travail effectué par Ron Athey, qui soumet lors de performances publiques sont corps à des doses massives de douleur, peut laisser sceptique tant il va à l&#8217;encontre de ce qui constitue massivement les goûts esthétiques du public (on pourrait d&#8217;ailleurs s&#8217;interroger sur les quelques membres de ce public qui prendraient plaisir face à ces oeuvres, et la question ne serait pas inintéressante, car d&#8217;une part cela permettrait de traiter de la complaisance, mais aussi de cerner pourquoi les oeuvres de Ron Athey, bien que très sanglantes, se distinguent nettement, et fondamentalement, de films de pur assouvissement tels que les séries Saw, ou Hostel. Ron Athey est sans doute un peu trop radical pour être abordé en classe, mais si des adulte lisent ce blog, il peut être intéressant de s&#8217;y confronter, précisément parce qu&#8217;il y a là une démarche qui peut difficilement être aimée spontanément, ce qui semble indiquer qu&#8217;une analyse plus profonde de ses oeuvres soit nécessaire pour pouvoir les apprécier. Plus largement, on peut se demander si l&#8217;art contemporain n&#8217;est pas, par définition, quelque chose qu&#8217;il est délicat d&#8217;aborder en classe, et pourtant, on peut penser que toute éducation à l&#8217;art doit se donner pour objectif de permettre aux élèves de se confronter à l&#8217;art de leur temps, et de s&#8217;y repérer sans guides, condition nécessaire pour naviguer dans l&#8217;histoire de l&#8217;art de manière autonome, c&#8217;est là la justification de la référence à cet art que certains pourraient considérer comme légèrement dégénéré.</span></p>
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		<title>Warhol, ou le mépris du réel</title>
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		<pubDate>Tue, 14 Apr 2009 09:08:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><span style="font-size=2><br />
De tous les arts, le cinéma est sans doute un de ceux qui demeure le plus délicat à définir. Bien sûr, tout le monde sait très bien en quoi cela, globalement, consiste. Mais, s&#8217;il faut vraiment préciser, par exemple, quelle est la matière que travaille un cinéaste (un peu comme on peut dire qu&#8217;un peintre travailles des couleurs sur une surface, ou qu&#8217;un musicien organise des fréquences et des rythmes), on se trouve vite pris au dépourvu : un film est il un récit ? S&#8217;agit il d&#8217;émotions partagées, de mise en scène de sentiments qu&#8217;on tente de rendre collectifs ? Ou bien doit on voir dans le cinéma une fenêtre sur le monde, qu&#8217;on devrait donc retrouver tel quel, sur l&#8217;écran ? Ou bien encore, et de manière plus essentielle, le cinéaste ne travaille t il pas simplement une matière particulièrement insaisissable : le mouvement (Graal des autres arts, enfin atteint par le cinéma), et donc, le temps ?</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est parce que ces questions se posent, et se posent de plus en plus au fur et à mesure que le cinéma se développe et prend des formes extrêmement diversifiées, qu&#8217;il faut s&#8217;intéresser au cinéma expérimental. C&#8217;est en effet dans ce cinéma qu&#8217;on va pouvoir jouer sur les éléments fondamentaux de cet art, en délaissant provisoirement les éléments anecdotiques auxquels on s&#8217;attache un peu trop facilement dans les autres films. Ainsi, on oublie facilement qu&#8217;Andy Warhol fut, au delà de son travail connu de sérigraphiste, un cinéaste au sens plein du terme, c&#8217;est à dire un artiste qui a pris le cinéma pour ce qu&#8217;il est avant toute autre chose : un art du mouvement simulé.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son recueil d&#8217;écrits intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Présences &#8211; écrits sur le cinéma</span></em></strong>, Olivier Assayas (le réalisateur, entre autres films, de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Demonlover</span></em></strong>, de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Clean</span></em></strong> ou de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;Heure d&#8217;été</span></em></strong>) rend justice (et c&#8217;est bien là l&#8217;un des principaux intérêts de ce genre d&#8217;ouvrages : rendre justice à des oeuvres à côté desquelles on est un peu tous passé sans en saisir la valeur) à l&#8217;oeuvre cinématographique de Warhol en pointant, précisément, ce qui en fait une étape fondatrice dans l&#8217;histoire du cinéma. On va le voir, c&#8217;est bien parce que Warhol est libre de toute forme de contrat avec le public qu&#8217;il peut se permettre de jouer pleinement avec les formes essentielles du film : le temps, le cadre, produisant ainsi quelques unes des séquences les plus fortes que connaisse le cinéma.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Comme on a parfois pris Cocteau à la légère, on a pris Warhol à la légère. On a vu du dérisoire dans ce groupe de marginaux qu&#8217;il avait constitué en famille autour de luiet qui s&#8217;appliquait à reproduire comme l&#8217;aurait fait une troupe de cabaret les rites et les manières de l&#8217;industrie hollywoodienne d&#8217;alors, en plein doute, en pleine remise en question.<br />
Le cinéma classique agonisait, de quoi agonisait-il sinon de s&#8217;être asphyxié de maniérisme, d&#8217;avoir exploité jusqu&#8217;à l&#8217;autodestruction le factice, le factice des genres, le factice des &laquo;&nbsp;stars&nbsp;&raquo; et Warhol semblait en proposer la caricature obscène, comme s&#8217;il avait récupéré à vil prix les <em>junk-bonds</em> d&#8217;un Hollywood dont personne ne voulait plus. Comme s&#8217;il se l&#8217;était approprié pour le subvertir et faire basculer dans le visible de la pornographie ce qui prenait soin jusque là de rester caché dans l&#8217;invisible de la syntaxe du désir.<br />
Tout cela était l&#8217;aspect le plus superficiel de la démarche de Warhol et chacun sait que même si l&#8217;écran de fumée, protomédiatique, derrière lequel il aimait se dissimuler suscitait cette image là, ses films, quels qu&#8217;ils aient été, ne dialoguaient en rien et à aucun niveau avec Hollywood et encore moins avec le mélo hollywoodien dont le pathos est viscéralement étranger à son monde.<br />
Cette dimension s&#8217;est pourtant révélée déterminante dans son influence sur le cinéma européen. En particulier par l&#8217;intermédiaire de Fassbinder et de ses multiples épigones du cinéma marginal des années 70, et jusqu&#8217;à Almodovar aujourd&#8217;hui, sous une forme qu&#8217;on pourrait dite alors &laquo;&nbsp;récupérée&nbsp;&raquo;. (Cela dit, c&#8217;est bien Warhol lui même qui a franchisé son style auprès de Paul Morissey et d&#8217;autres, lorsque après la tentative de meurtre dont il a été victime en 1968 il s&#8217;est désintéressé  du cinéma &#8211; de toutes façons il était arrivé au terme de son parcours.)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La seule incidence de ce rapport ludique avec le cinéma classique est d&#8217;avoir contribué &#8211; en partie &#8211; à permettre à Warhol de résoudre le problème le plus difficile auquel il se sera trouvé confronté dans son entreprise de réinvention du cinéma, celui de la fiction. Je n&#8217;ignore nullement combien la pesanteur de la théorie sonne faux dès lors qu&#8217;elle est appliquée à Warhol et à quel point elle ne rend pas justice à la grâce et à la légèreté avec lesquelles il a abordé ces questions qui ne deviennent pesantes que si on tient à tout prix à les formuler, ce qu&#8217;il s&#8217;abstenait de faire.<br />
Son invention a été d&#8217;inverser le problème : non pas s&#8217;approprier le pathos de la fiction et le donner à mimer à ses personnages, mais au contraire <em>inscrire le pathos dans le réel</em>. Il pose que les acteurs, ses <em>superstars</em>, doivent d&#8217;abord réellement devenir des personnages de fiction, c&#8217;est à dire dans leur existence, pour qu&#8217;il puissse <em>ensuite les filmer</em>, et non pas les mettre en scène.<br />
En effet, l&#8217;objet du cinéma de Warhol, cadreur de ses films, il serait plus juste de dire voyeur derrière son oeilleton, la main collée à la bague érotisée du zoom, est de constituer un dispositif où des personnages, qu&#8217;il veut aussi véridiques  que ceux d&#8217;un documentaire, s&#8217;exhibent aux prises avec des situations certes fictives mais dont la vérité est légitimée par la superposition de l&#8217;individu et de sa projection fantasmée. L&#8217;arbitraire, celui de l&#8217;invention dramaturgique, aura été intégré, intimement, par l&#8217;acteur ou l&#8217;actrice &#8211; tel que suscité par Warhol (le plus souvent) &#8211; de façon antérieure et constitutive de l&#8217;art de filmer.<br />
Et le mauvais pathos, celui qui mendie auprès du public la compassion et les larmes dans la convention du cinéma de genre &#8211; et les obtient parfois -, en devenant, par cette transmutation, véridique, en devenant réel, en se faisant le polaroïd du monde, en exhibant l&#8217;autodestruction, en exhibant &#8211; complice de ses objets &#8211; leur authentique déchéance, se révèle dans sa vérité crue et dans sa vérité crue révèle le spectateur : il le démasque, dans son indifférence (Hypocrite lecteur&#8230;), dans sa cruauté, mais aussi  dans sa complicité, dans sa connivence avec le processus de destruction &#8211; auquel d&#8217;ailleurs il fait mine de s&#8217;émouvoir &#8211; qui est le pouls du monde, le témoin de la vie.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">Voici la question du rapport au réel retournée, comme si les observations d&#8217;Oscar Wilde sur l&#8217;aptitude de l&#8217;art à transformer le réel, à le produire, même, avaient trouvé là leur plein accomplissement. Car, dans le fond, que croit-on demander à l&#8217;art, si ce n&#8217;est proposer une copie soi disant fidèle de ce que nous appelons communément &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo; ? Et, on le sait, c&#8217;est là la plus basse besogne dont on puisse charger l&#8217;art, celui ci trouvant sa valeur non pas dans sa conformité au réel tel qu&#8217;on le saisir déjà, mais dans la distance qu&#8217;il est capable de prendre par rapport à lui. L&#8217;histoire de l&#8217;art est, finalement, l&#8217;histoire de cette distance, et c&#8217;est pour cette raison que Velasquez, Duchamp et quelques autres en sont les pierres angulaires. Mais sans doute Warhol est il celui qui, le plus, a su faire tomber la barrière entre ce qu&#8217;on appelle communément fiction et réalité. Et on peut difficilement imaginer manière plus efficace de prendre de la distance par rapport au réel, qu&#8217;en semblant lui coller au plus près, tout en ayant, au préalable, travaillé ce réel pour qu&#8217;il soit déjà une fiction. Ainsi, la critique platonicienne du réalisme artistique est elle court-circuitée : l&#8217;artiste ne se contente plus de reproduire une réalité objective; il donne désormais à voir, intentionnellement et de manière manifeste, un monde qui est déjà, lui même, fiction, tout en appartenant médiatiquement au quotidien des humains. Il s&#8217;agit toujours de simulacre, mais il est cette fois ci pleinement assumé. Or, dévoiler le simulacre, c&#8217;est sans doute le geste de vérité le plus efficace qu&#8217;on puisse concevoir. Derrière l&#8217;imagerie pop, il y a donc là une expérience beaucoup plus profonde qu&#8217;il n&#8217;y parait, mettant en jeu les fondamentaux de l&#8217;art, ses enjeux les plus essentiels, et les mettant en scène de telle sorte qu&#8217;en mettant en évidence ce qu&#8217;est l&#8217;art, il révèle aussi quel est notre rapport au monde. C&#8217;est ici que l&#8217;art croise la trajectoire de la philosophie, au moment où on saisit le fait qu&#8217;en dernier ressort, il ne s&#8217;agit pas de savoir ce qu&#8217;est le monde, mais de comprendre la relation que nous avons avec celui-ci. C&#8217;est exactement ce à quoi nous convie Warhol en refusant simplement de considérer le réel. Et si on y regarde de plus près, c&#8217;est là le propre de chaque artiste.</p>
<p><object width="560" height="340" data="http://www.youtube.com/v/3E6MnSFhA4Y&amp;hl=fr&amp;fs=1&amp;rel=0" type="application/x-shockwave-flash"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/3E6MnSFhA4Y&amp;hl=fr&amp;fs=1&amp;rel=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /></object></p>
<p style="text-align: justify;">Une belle illustration avec cette première véritable collaboration cinématographique avec Paul Morissey, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Chelsea Girls</span></em></strong>, projet diffusé en 1966, dont il existe de multiples formes, puisque le principe même du montage du film est ici laissé à l&#8217;initiative du projectioniste. En effet, ce film est en fait constitué de douze segments qui, projetés bout à bout, constitueraient un très long métrage de 6h30. Pour en réduire la durée et rendre le film compatible avec les exigences de la diffusion, Warhol scinde le film en deux piles de six bobines, qui font chacune 3h15, chaque pile devant être projetée simultanément, sur deux écrans juxtaposés. C&#8217;est au projectioniste de choisir l&#8217;ordre dans lequel il diffusera chaque pile, laissant le hasard &laquo;&nbsp;décider&nbsp;&raquo; du montage. Chaque segment est censé avoir été tourné dans une chambre du Chelsea Hotel, offrant ainsi la possibilité d&#8217;un regard à l&#8217;intérieur d&#8217;un lieu dont le public ne sait rien, mais dont il peut imaginer la vie des stars qui y habitent les chambres pour des séjours longue durée, telles que ces supestars produites par Warhol lui même : Edie Sedgwick (qui disparaitra du montage, par vengeance de Warhol lui même, après leur séparation), et bien sûr Nico pour ne citer que les plus connues. Le film ne propose aucun récit. Il s&#8217;agit simplement d&#8217;être le regard qui se déplace de chambre en chambre dans cet hotel, au contact des stars qui semblent vivre leur vie, comme si de rien n&#8217;était. On a là un principe de réalité qui ressemble à celui des reality shows, mais en constitue en fait exactement l&#8217;inverse, car on y assume que tout soit faux : les personnages sont construits, le lieu l&#8217;est aussi (en fait, tous les lieux filmés ne se trouvent pas dans cet hotel, mais chez Andy Warhol, le film lui même est fabriqué dans la cabine du projectioniste. En d&#8217;autres termes, là où les émissions de télé-réalité ont pour ambition de faire adhérer, par le plus élémentaire des mensonges, celui qui les regarde à une réalité qu&#8217;il ne faudrait sous aucun prétexte dépasser, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Chelsea Girls</span></em></strong> est de bout en bout un dépassement de la réalité, qui est ici tout simplement méprisée. Le seul réel pour lequel Warhol ait un quelconque intérêt, c&#8217;est celui que la démarche artistique produit : les stars, les formes. Edie, Nico demeureront des superstars warholiennes, aliénées comme êtres humains, détachées de toute pesanteur terrestre comme oeuvres de la photographie et du cinéma de leur Pygmalion. Le prix à payer peut sembler élevé, mais c&#8217;est oublier qu&#8217;il est très exactement celui que Platon réclamait : accéder à la vérité, c&#8217;est partir hors de ce monde des apparences; et partir de ce monde, c&#8217;est toujours mourir un peu. La différence entre Warhol et Platon, c&#8217;est que celui-ci guide ceux qui le suivent loin de l&#8217;écran, alors que Warhol y plonge corps et bien. C&#8217;est là très précisément la trajectoire qu&#8217;effectue la philosophie, de l&#8217;idéalisme platonicien à la phénoménologie. Et ce rapport à l&#8217;écran, c&#8217;est aussi exactement celui que travaille, pour l&#8217;essentiel, le cinéma.</p>
<p></span></p>
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		<title>Ex-femme des sixties, potentiellement baby-doll : Bardot en tenue de liberté.</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2008/05/bardot-en-liberte/</link>
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		<pubDate>Sun, 25 May 2008 23:11:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Liberté]]></category>
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En 1963 sort un film de Jean Luc Godard dont une scène deviendra, comme on dit, &#171;&#160;culte&#160;&#187;. On y voit Brigitte Bardot, alors elle-même idole du moment, attirant à elle les spectateurs amateurs de ses formes, et les spectatrices qui tentent de l&#8217;imiter, nue sur un lit, au côté de Michel Piccoli. La caméra glisse [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p align="justify">En 1963 sort un film de Jean Luc Godard dont une scène deviendra, comme on dit, &laquo;&nbsp;culte&nbsp;&raquo;. On y voit Brigitte Bardot, alors elle-même idole du moment, attirant à elle les spectateurs amateurs de ses formes, et les spectatrices qui tentent de l&#8217;imiter, nue sur un lit, au côté de Michel Piccoli. La caméra glisse sur elle, à plusieurs reprises, comme une main qui la caresserait à distance, qui suivrait ses courbes sans vraiment la toucher, juste au bord de la surface sensible de la peau, à mi chemin du retrait et du contact, intime.</p>
<p align="justify">Cette scène deviendra LA scène connue du film, celle qui signera pour toujours son titre, et qui définira le mythe Bardot dans ce qu&#8217;on pourrait appeler son hyper-réalité : image d&#8217;elle même, non pas en tant qu&#8217;individu, mais en tant que Femme, elle dépasse la starlette pour devenir lumineuse, étoile, idéale.</p>
<p><object width="425" height="355"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/asVjlOmff04&#038;hl=fr&#038;rel=0"></param><param name="wmode" value="transparent"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/asVjlOmff04&#038;hl=fr&#038;rel=0" type="application/x-shockwave-flash" wmode="transparent" width="425" height="355"></embed></object>
<p align="justify">Et pourtant, c&#8217;est bien l&#8217;objet Bardot qu&#8217;on a voulu montrer. La scène en question n&#8217;était pas prévue par Jean-Luc Godard. Il refusait même de la tourner. C&#8217;est la maison de production qui, en visionnant la première version du film, regrette que Bardot ne soit pas vue nue et impose la scène, menaçant de bloquer la sortie en salle si Godard n&#8217;obtempère pas.</p>
<p align="justify">C&#8217;est a priori une situation de blocage, dont toute liberté est exclue : on fait pression sur Godard, il est devant un choix simple : il accepte le marché, et il remballe son exigence artistique, ou alors il le refuse, et son film ne sort pas. Si la liberté était réductible à la simple possibilité de faire ce que l&#8217;on veut, on pourrait dire que le réalisateur, dans cette situation finalement semblable à celles que tout homme connait au long de sa vie, ne serait pas libre, et si on était tenté de définir la liberté par la simple possibilité de choisir en diverses options, ce seul exemple suffirait à montrer que cette transformation de l&#8217;existence en vaste QCM ne tient pas debout, tant les solutions proposées sont insuffisantes. Pourtant, Godard ne se soumet ni à la logique commerciale de ses producteurs, ni à sa propre détermination. Surmontant l&#8217;entêtement qui constitue ici la première tentation, il tourne finalement la scène demandée, mais à sa manière.</p>
<p align="justify">Tout d&#8217;abord, si cette séquence a pour réputation d&#8217;être la première scène du film, c&#8217;est qu&#8217;on oublie qu&#8217;elle est précédée d&#8217;un générique, qui a la particularité d&#8217;être prononcé par la voix de Godard lui même, qui s&#8217;adresse au spectateur, non pas pour dénoncer la scène qui va suivre, mais pour rappeler une évidence : il s&#8217;agit d&#8217;un film, d&#8217;un artefact construit par un réalisateur, à destination d&#8217;un public, une fiction. Il nomme le nom des acteurs, le compositeur de la musique, divers techniciens. Il installe en somme le contrat avec le spectateur, il met en lumière la convention : on est venu voir un film, on va accepter d&#8217;adhérer à une mise en scène, dans laquelle on fait semblant, où les choses ne sont pas ce qu&#8217;elles semblent être, ou plutôt où ce qui semble n&#8217;est pas tel qu&#8217;il paraît.</p>
<p align="justify">On le sait, Godard n&#8217;est pas avare en petites phrases, en formules frappantes sur les rapports qu&#8217;entretiennent l&#8217;image et la vérité. Une des plus célèbres de ces formules dit la chose suivante : &laquo;&nbsp;L&#8217;image, c&#8217;est la vérité; le cinéma, c&#8217;est 24 fois la vérité par seconde&nbsp;&raquo; (on entend cette réplique dans son film <em><strong><u>Le Petit Soldat</u></strong></em>, tourné en 1961). Mais la formule ne doit pas nous faire croire que pour Godard l&#8217;image soit, en tant qu&#8217;image, vraie, il le dit lui même : &laquo;&nbsp;je ne cherche pas à faire une image juste, c&#8217;est juste une image&nbsp;&raquo;. L&#8217;image appelle autre chose, son dépassement, et ne doit certainement pas valoir en tant que copie de ce que la caméra filme. On pourrait même dire que c&#8217;est là le point de départ du cinéma : ce qui est filmé n&#8217;est pas ce qu&#8217;on voit, ce qui est filmé n&#8217;est même pas vrai, au sens où tout est mis en scène pour être filmé, il n&#8217;y a donc pas d&#8217;objet de l&#8217;image de cinéma.</p>
<p align="justify">Ainsi, si c&#8217;est bien de cinéma qu&#8217;il s&#8217;agit, sur le plateau du tournage, où trône un lit qui n&#8217;est pas un lit, est couchée Brigitte Bardot, qui n&#8217;est précisément pas Brigitte Bardot. Mais s&#8217;il ne s&#8217;agit plus de cinéma, alors c&#8217;est bien Brigitte Bardot, en tant qu&#8217;elle même, qui est l&#8217;objet du regard. On a ici une belle démonstration de platonisme : si on veut donner à l&#8217;oeuvre le rôle de copie du monde sensible, alors on tombe très bas dans la complaisance voyeuriste, puisqu&#8217;on se contente de regarder Bardot nue sur son lit; et c&#8217;est exactement cette complaisance perverse que recherchent les producteurs de Godard, alors que c&#8217;est le mouvement inverse que celui ci recherche et parvient, jusque là, à proposer dans ses films. L&#8217;enjeu de cette scène n&#8217;est donc pas mince, puisque derrière elle se trouve la question fondamentale de l&#8217;art, et ce depuis l&#8217;antiquité. Copie plaisante de la matière (en l&#8217;occurence, exposition du corps plaisant de Bardot rendu soudainement accessible sur l&#8217;écran devenu matelas des fantasmes majoritaires du moment) ? Ou au contraire prise de distance vis à vis de cette matière qu&#8217;on pourrait apprendre à aimer, dès lors, pour d&#8217;autres raisons (ce qui impliquerait que, dès lors, Bardot ne soit pas vue nue, car c&#8217;est précisément quand elle est nue qu&#8217;elle devient simple objet sur l&#8217;écran)?</p>
<p align="justify">Alternative insensée : aucune de ses branches n&#8217;est satisfaisante puisque, comme souvent dans les oeuvres réclamant de gros investissements (ce qui fut, aussi, le cas de la peinture, en son temps), l&#8217;intransigeance se paie au prix de l&#8217;inexistence des oeuvres. Godard va, plutôt que se plier au choix proposé, inventer quelque chose, tracer une nouvelle branche dans l&#8217;alternative, qui permet de sortir de l&#8217;impasse : ainsi, quand on regarde cette scène à laquelle le générique nous a préparés, on peut voir Bardot s&#8217;adresser à deux interlocuteurs, et situés sur des plans différents : d&#8217;un côté elle interroge Piccoli, en passant en revue son corps, passant des pieds aux cuisses, des cuisses au dos, puis à la nuque. A chaque fois, elle lui demande, comme une ritournelle, ou comme une inquiétude obsessionnelle : &laquo;&nbsp;et mes hanches, tu les aimes mes hanches ?&nbsp;&raquo;, la question étant répétée à l&#8217;identique pour chaque partie de son corps qu&#8217;elle détaille. Mais la question est bien sûr aussi posée au public, qu&#8217;il s&#8217;agisse des spectateurs dans la salle noire, ou des producteurs conditionnant la sortie du film à l&#8217;image qu&#8217;ils se font des envies du public. A eux, avant tout, le personnage Bardot demande si son corps leur plait, si ils peuvent se rincer l&#8217;oeil comme ils avaient bien compté le faire en venant voir un film s&#8217;ouvrant sur ce corps livré, pour eux. La première question est d&#8217;ailleurs une indication forte des intentions véritables de cette scène, car elle ne porte pas sur le corps de Bardot, mais sur son image : &laquo;&nbsp;Tu vois mes pieds dans la glace ? Oui. Tu les trouves jolis ?&nbsp;&raquo;. On place d&#8217;emblée la question sur le terrain de l&#8217;image, de la représentation, qui n&#8217;est jamais celle de l&#8217;objet même. En une question, Bardot s&#8217;est rendue absente, ouvrant sur l&#8217;écran un espace qui ne sera que le simulacre de ce que les producteurs ont demandé. Et un simulacre qui dit qu&#8217;il est un simulacre n&#8217;est déjà plus un leurre, mais devient un passage, celui par lequel on peut accéder au beau. Aussi cette scène remplit elle un double rôle, a priori incompatible, de satisfaction de la complaisance, mais aussi de mise en garde contre celle ci, par le questionnement direct du public (d’autre films, tels que “Funny Game”, de Haneke, opéreront le même genre de mise à distance, celui ci dans le domaine de la représentation de la violence).</p>
<p align="justify">Par cette mise en forme, Godard parvient non pas à mettre en évidence une liberté absolue qui n&#8217;aurait en fait aucun sens et ne serait que la possibilité de faire n&#8217;importe quoi, mais fait surgir une liberté qui n&#8217;est rien de plus que l&#8217;acte lui-même, par lequel on se libère à partir d&#8217;une situation contrainte. Ce n&#8217;est donc pas une liberté absolue (qui rendrait, d&#8217;ailleurs, l&#8217;oeuvre vaine, car dans une telle liberté, tout se vaudrait et l&#8217;oeuvre n&#8217;aurait pas une valeur spécifique), mais l&#8217;aptitude à transformer les contraintes en nouvelles possibilités, à ne pas se laisser plier par les déterminismes, à ne pas se laisser déterminer par eux, à faire de l&#8217;art, comme le disait Malraux, un anti-destin, une liberté matérialisée.</p>
<p align="justify">Dès lors, si on ne veut pas perdre l&#8217;espoir de la liberté, aussi contraint soit-on dans les trajectoires quotidiennes, et si on veut discerner ce qu&#8217;elle est, cette scène, ne cédant ni aux injonctions des producteurs, ni à la stricte spontanéité du réalisateur, propose une élévation que peu pourraient revendiquer, car elle consiste à faire du monde ce qu&#8217;il n&#8217;est pas, et ce par l&#8217;intermédiaire d&#8217;images assumant pleinement leur intégration au monde, ce qui constitue un des éléments propres aux images contemporaines, celles qui font que Godard, à travers ce portrait de Brigitte Bardot allanguie, cherche moins à mettre cette icône en vitrine, qu&#8217;à mettre en avant ce statut de fantasme pour mieux le faire voler en éclat, jetant à la figure des spectateurs leur voyeurisme, à travers un corps trop offert pour être honnête, transformant en schéma géométrique, en théorème, cette relation entre les yeux des uns et le corps de l&#8217;autre, qui d&#8217;inquisiteurs, devront accepter de devenir contemplatifs.</p>
<p align="justify">&nbsp;</p>
<p align="justify">Et en cadeau, l&#8217;article, curieux sous toutes ses coutures, que Serge Daney fit publier par Libération, le 15 Novembre 1984, à propos du film de Godard :</p>
<p align="justify">&laquo;&nbsp;Vingt ans. Vingt ans déjà. Comment avons nous pu ? Godard sentimental et inspiré, Bardot déjà la meilleure dernière star parlant français (avant les bêtes), Piccoli futur meilleur comédien sur Paris-surface, Palance second couteau le mieux affuté de l&#8217;histoire des couteaux, une Alfa rouge écrasée par deux camions, Georgia Moll polyglotte et désirable, Capri, la maison de Malaparte, les aplats blancs, le soleil et le sud, la musique de Delerue qu&#8217;il plagiera cent fois, notre petit coeur  serré pavloniennement aux premiers accords, l&#8217;émotion intacte, l&#8217;Alfa Romeo rouge, &laquo;&nbsp;il cinema è un invenzione senza avvenire&nbsp;&raquo;. Prokosch discobole et tyran, &laquo;&nbsp;il faut toujours finir ce qu&#8217;on a commencé&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;yes or no ?&nbsp;&raquo;, le filtre rouge, la colère de Carlo Ponti, Hölderlin change d&#8217;avis, Piccoli s&#8217;habille comme Jean Luc, Godard marche sur les mains pour amadouer Brigitte, l&#8217;un des dix plus beaux films du monde, le regard du projectionniste, le retour d&#8217;Ulyse en jupette, Homère, un roman de gare de Moravia, mille neuf cent soixante trois, &laquo;&nbsp;Contempt&nbsp;&raquo;, pourquoi tu me méprises, le drap toge, la musique qui insiste, &laquo;&nbsp;Monsieur Lang on est prêts&nbsp;&raquo;, le dinosaure et son bébé, les paparazzi, l&#8217;élégance de Fritz Lang, &laquo;&nbsp;It&#8217;s in the screen, but not on the screen !&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;silenzio !&nbsp;&raquo;, Camille, le thème de la mort, &laquo;&nbsp;Il disprezzo&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;et mes seins, tu les aimes, mes seins ?&nbsp;&raquo;, oui, les dieux plus grands que les hommes, un feuillet tout à fait sentimental. &nbsp;&raquo;<br />
Serge Daney &#8211; <em><u><strong>La maison cinéma et le monde,</strong></u></em> T.2 : les années libé 1981-1985</p>
<p></font></p>
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		<title>l&#8217;art &#8211; Une impossible conclusion</title>
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		<pubDate>Thu, 24 Apr 2008 11:09:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Il serait tentant de conclure ce court cycle d&#8217;articles sur l&#8217;art en proposant un discours définitif sur la question, qui cadrerait pour de bon ce qu&#8217;est l&#8217;art et quelle relation nous entretenons avec lui. Cependant, on l&#8217;a vu, l&#8217;objet que nous avons étudié ici a pour essentielle caractéristique qu&#8217;il échappe à ce type de limite. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p align="justify">Il serait tentant de conclure ce court cycle d&#8217;articles sur l&#8217;art en proposant un discours définitif sur la question, qui cadrerait pour de bon ce qu&#8217;est l&#8217;art et quelle relation nous entretenons avec lui. Cependant, on l&#8217;a vu, l&#8217;objet que nous avons étudié ici a pour essentielle caractéristique qu&#8217;il échappe à ce type de limite. On pourrait même dire que dès qu&#8217;on en fournit une définition, tout ce qui se situe à l&#8217;intérieur de cette définition sort immédiatement de la sphère artistique. En ce sens, on pourrait dire que l&#8217;oeuvre d&#8217;art se caractérise avant tout par le fait qu&#8217;elle se trouve toujours au delà de la sphère à laquelle elle censée appartenir, tout comme le champion échappe à la sphère des simples sportifs. L&#8217;art se caractériserait donc avant tout non pas par une somme de caractéristiques constituant autant de critères à vérifier, mais par la distinction vis à vis de toute définition préalable à l&#8217;apparition de l&#8217;oeuvre. Comme si le monde faisait don des oeuvres aux hommes, dans un dépassement permanent qui empêcherait ceux ci de tomber dans la complaisance.</p>
<p align="justify">Car c&#8217;est sans doute là le point autour duquel on pourrait construire non pas notre définition de l&#8217;art, mais le concept auquel ces objets aussi divers les uns des autres peuvent être rattachés : l&#8217;art est un effort constant, une tension permanente vers l&#8217;au delà des goûts, vers le versant inconnu de la satisfaction. Tout comme l&#8217;amant devient roublard s&#8217;il se contente de repérer ce qui, chez son ou sa partenaire provoque du plaisir et répète ce même plaisir en boucle, plongeant le couple dans le ressassement permanent du même motif, interrompant l&#8217;ascension du plaisir au delà du simple contentement répertorié, l&#8217;artiste qui fournit au public un plaisir qu&#8217;il connaît déjà le sclérose dans une complaisance qui ne permet aucune élévation. On sait déjà ce qu&#8217;on aime, et à strictement parler, si on demande à l&#8217;artiste de le produire pour nous, on le pervertit : kafka le disait lui même : des livres qui nous plaisent, finalement, on pourrait tout aussi bien en écrire nous mêmes. L&#8217;art impose de la part de l&#8217;artiste cette ultime singularité qui consiste à renoncer à toutes les recettes répertoriées, pour ne pas se laisser aller aux contentements faciles. Il n&#8217;y a pas d&#8217;art sans une tension entre les goûts actuels et la solicitation de la sensibilité par des formes qu&#8217;elle ne connaît pas, mais qu&#8217;elle peut reconnaître. Là est l&#8217;illumination, qui ne peut jamais avoir lieu si on tient soi même la lampe torche de la sensibilité. On le répète encore, l&#8217;extase réclame d&#8217;échapper au monde tel qu&#8217;il est, ce qui implique de couper les racines les plus solides qui nous y rivent, celles de nos habitudes sensorielles, qui font que le monde est pour nous ce qu&#8217;il est, et qu&#8217;on ne l&#8217;envisage qu&#8217;ainsi.</p>
<p align="justify">Pas de conclusion, dès lors, particulièrement dans une époque qui segmente à ce point les goûts, qui classe à ce point les genres dans des critères que peu de sensibilités sont capables de dépasser. Les quelques articles que j&#8217;ai pu proposer ne veulent certainement pas valider une énième définition définitive de l&#8217;art. Les élèves en auront reçu suffisamment au cours de leur scolarité. Tous savent qu&#8217;il existe un panthéon d&#8217;artistes dont on ne prend aucun risque à affirmer leur importance. Il semble qu&#8217;il suffise d&#8217;apprendre par coeur des listes d&#8217;artiste incontournables pour pouvoir prétendre à une culture artistique. Ainsi, on peut tous répêter en choeur que Flaubert est génial, que la lecture de Céline est une expérience à couper le souffle, que Géricault est un peintre apte à arracher le moindre des amateurs de peinture dans un monde d&#8217;ombres, de lumières artificielles propres à faire toucher du doigt les énergies les plus essentielles de ce monde. Mais il ne s&#8217;agirait là que de classer des émotions déjà répertoriées, qu&#8217;il s&#8217;agirait de revendiquer, qu&#8217;on les éprouve ou pas. On en revient à la complaisance d&#8217;un groupe de personnes qui s&#8217;entendent pour affirmer de concert qu&#8217;ils ont un bon goût commun, comme on le fait vis à vis de la nourriture en affirmant d&#8217;un air entendu qu&#8217;on ne se fournit que chez les plus grands traiteurs, qui ont déjà pignon sur rue. Le risque, c&#8217;est de pouvoir réciter sans erreur les listes édictées par les Lagarde et Michard, les professeurs d&#8217;histoire de l&#8217;art, de vivre ainsi parmi les oeuvres du passé, sans jamais pouvoir acccéder à celles du temps présent. Or l&#8217;objectif d&#8217;une réflexion sur l&#8217;art n&#8217;est certainement pas de valider la culture officielle de la bourgeoisie esthétique. Cela réclame davantage de mémoire et de comédie (prendre un air affecté au bon moment lors d&#8217;un concert salle Pleyel, avoir l&#8217;air profondément ému par la vision d&#8217;un tableau de Boticcelli est un signe extérieur de culture artistique que tout le monde peut mimer pour peu qu&#8217;il se soit lui même suffisamment bien dressé à le faire) que de véritable aptitude à rencontrer les oeuvres. Il s&#8217;agit dès lors, non pas d&#8217;aller la sécurité d&#8217;une culture déjà acquise vers le répertoire des oeuvres officielles, mais d&#8217;être capable de se projeter vers l&#8217;inconnu que les oeuvres, passées ou présentes, constituent nécessairement pour nous, sans les réduire à un territoire qui serait par avance le nôtre, alors que précisément, il s&#8217;agit d&#8217;accepter d&#8217;être étranger à son propre monde, d&#8217;être dépossédé de son identité, de s&#8217;arracher à son &laquo;&nbsp;ici&nbsp;&raquo; et à son &laquo;&nbsp;maintenant&nbsp;&raquo;, à sa &laquo;&nbsp;culture&nbsp;&raquo;, pour accéder aux formes telles qu&#8217;elles se proposent.</p>
<p align="justify">On ne peut pas conclure car conclure, c&#8217;est proposer un préjugé pour la suite des évènements, alors que précisément, aller vers les oeuvres d&#8217;art, c&#8217;est, sans pour autant sombrer dans la naïveté, accéder à des formes, qu&#8217;il s&#8217;agira de reconnaître, sans pour autant pouvoir en préjuger.</p>
<p></font></p>
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		<title>L&#8217;art &#8211; un troisième problème : La spécificité du Beau, et le rapport que l&#8217;homme entretient avec lui.</title>
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		<pubDate>Sun, 13 Apr 2008 17:07:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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Si les œuvres d’art sont à la source de ce qu’on reconnaît comme beau, et si elles ne s’offrent pas à une démarche de compréhension, c’est donc que l’attitude appropriée face à elles, et face à la beauté de manière générale, est la contemplation, qu’on peut alors définir comme le sentiment d’invasion d’une réalité obsédante [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p></font><font face="Times New Roman"></font></font><font size="3"><font face="Times New Roman"><font size="3">
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/nocturnal-festivity.jpg" title="Paul Klee - Nocturnal Festivity"><img align="left" width="351" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/nocturnal-festivity.jpg" alt="Paul Klee - Nocturnal Festivity" height="291" style="width: 351px; height: 291px" title="Paul Klee - Nocturnal Festivity" /></a>Si les œuvres d’art sont à la source de ce qu’on reconnaît comme beau, et si elles ne s’offrent pas à une démarche de compréhension, c’est donc que l’attitude appropriée face à elles, et face à la beauté de manière générale, est la contemplation, qu’on peut alors définir comme le sentiment d’invasion d’une réalité obsédante et exclusive, l’expérience de la disparition du monde « normal », remplacé par l’œuvre-monde, sur-matérielle, provoquant chez celui qui s’y ouvre un arrachement à soi même, une rupture des amarres du moi, à proprement parler, une extase.<br />
</font><font face="Times New Roman"></font></font><font size="3"><font face="Times New Roman"><font size="3">
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Mais si telle est l’expérience artistique, alors on peut se demander comment on peut définir le beau, qui demeure la valeur centrale de cette expérience. Or s’il en est le centre, il paraît légitime de chercher à le distinguer et à le délimiter. En tant qu’idée, il ne peut que poser problème : apparaissant nécessairement sous forme sensible (des formes, des matières, des mouvements, etc…), il ne peut cependant pas, en tant qu’idée, s’y réduire, sinon ce serait la matière qui dicterait à l’homme ses lois. Or on a vu que ce n’était pas le cas : le beau doit aussi être une aspiration à l’élévation. De la même manière, en tant que valeur, le Beau est censé être universel, alors même qu’on sait bien qu’il n’y a jamais consensus universel autour d’une œuvre, et que le jugement esthétique repose bien souvent sur de simples questions de goûts. On pourrait craindre de voir l’idée mêmes de Beau disparaître, que ce soit dans sa relativisation (si tout est beau, alors rien n’est vraiment beau) ou dans son opposé dogmatique (si seul l’académisme est beau, alors il n’y a plus de création artistique possible, alors même qu’on a vu que par essence, l’art est création). </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><span></span></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">A – Le Beau comme horizon d’un déplacement dialectique. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">On comprend mieux pourquoi depuis les premiers penseurs de l’esthétique jusqu’à nos jours, le Beau est une valeur singulière, qui ne peut pas, aussi facilement que le Bien ou le Vrai (les deux autres formes de ce qu’on appelle, chez Platon, le « suprême Bien », s’affranchir du rapport à la réalité matérielle, fût elle trompeuse. Platon va justement résoudre ce problème en montrant que le Beau est déjà dans les expériences de séduction les plus simples et les moins élevées, même si celles-ci demandaient à être dépassées. La contemplation consisterait alors à se laisser séduire tout d’abord par l’illusion matérielle qu’est l’œuvre pour dépasser ce leurre et s’élever vers l’Idée de Beau ; abandonner en somme la forme comme illusion pour voir en elle une allusion. Si on se souvient de l’allégorie de la caverne telle que la République en fait le tableau, on peut se dire en effet que dans le cheminement des ombres à la lumière, le prisonnier va certes passer de l’illusion à la vérité, mais il va aussi s’apercevoir qu’il n’y a pas une totale opposition entre la lumière du soleil et les ombres auxquelles il<span>  </span>est confronté. Tout d’abord, c’est l’existence même de la lumière qui rend possible l’illusion des ombres, mais surtout, les ombres ne sont pas tout à fait étrangères à la vérité de ce dont elles sont l’image. Même si nos ombres ne sont pas nous-mêmes, elles ont tout de même un certain rapport avec ce que nous sommes. En prendre conscience permet alors de passer de leur forme allusive à ce dont elles sont l’image. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/senecio.jpg" title="Paul Klee - Senecio"><img align="right" width="311" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/senecio.jpg" alt="Paul Klee - Senecio" height="344" style="width: 311px; height: 344px" title="Paul Klee - Senecio" /></a>C’est ainsi que, dans le Banquet, qui est un dialogue dans lequel la séduction a évidemment une place prépondérante, puisqu’il s’agit de discourir sur l’Amour. Bien sûr, être séduit par le corps de quelqu’un d’autre est la forme la plus superficielle d’amour. En rester là serait finalement un gage de simple animalité, qui doit être dépassée. Mais on peut considérer que l’attirance envers les beaux corps n’est pas mensongère, dans la mesure où on ne la prend pas pour la conclusion de la démarche spirituelle qu’elle doit au contraire inaugurer. Ce n’est donc pas le fait d’être attiré par un autre corps qui est en soi critiquable. Ce qui l’est, en revanche, c’est de voir dans cette attirance une fin en soi, et un motif de satisfaction pleine. Ainsi, considérée à sa juste valeur, l’émotion provoquée par la vue d’un corps attirant ne doit provoquer ni une jouissance, ni un déni, mais un éveil, la prise de conscience d’un manque que le corps lui-même ne pourra pas satisfaire, parce qu’il est d’un autre ordre, qu’il va falloir atteindre. C’est donc un appel à l’élévation spirituelle qu’il faut voir derrière la sensualité première des corps attirants. Cette ascension est décrite dans le Banquet comme progressive, de palier en palier, d’abstraction en abstraction : le corps est l’image concrète d’une belle forme, qui peut être appréciée sans être liée à ce que le corps promet en terme de plaisirs physiques. C’est ainsi qu’une courbe abstraite peut être perçue comme sensuelle, voluptueuse ou féminine. Mais si elle a cette qualité, c’est bien parce qu’avant de percevoir la courbe abstraite comme belle, on a pu faire l’expérience de la sensualité des corps. Mais les belles formes, même abstraites, demeurent sensibles, matérielles, et sont donc les images d’idéalités plus pures, plus abstraites qu’elles, que Platon nomme « vertu ». Aussi peut on monter des belles formes aux belles vertus dont elles sont les ombres. Le lien ne nous paraît pas évident, mais pour Platon, le suprême bien est précisément tout entier Vrai, Beau, et Bien. Dès lors, une belle forme ne peut pas être la matérialisation d’une perversion ou du mal lui-même (en ce sens, pour Platon, le Beau ne peut pas être immoral, ce qui interdit à l’œuvre d’art de l’être elle-même, ce qui, aujourd’hui, rejetterait sans doute bon nombre d’œuvres d’art hors du champ artistique !). Comme les vertus sont de l’ordre de la connaissance intellectuelle, elles sont les images des belles sciences, au sens d’une belle disposition de l’esprit, tourné vers le vrai. On monte ici encore un palier vers le Beau lui-même, qui est finalement apprécié pour lui-même, en tant qu’Idée, et non plus en tant que matière perçue. Le travail dialectique de l’amateur de beaux corps consiste donc à s’entraîner à ne pas se laisser leurrer par l’apparence formelle, à ne pas y voir un but en soi, mais à la percevoir comme « transparente », ou révélatrice d’un monde auquel elle participe tout en n’en étant qu’un écho : celui des idées. Dès lors, le signal inaugural de la plus minable des dragues qu’est l’appel du corps de l’autre peut être envisagé non pas comme une pulsion animale, mais comme le premier mouvement par lequel l’homme chemine vers le Suprême Bien, pour peu qu’il n’arrête pas cet itinéraire dès sa première station. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">C’est d’ailleurs là la raison pour laquelle Platon fait un si fréquent usage des mythes dans son enseignement : récits imagés constituant une forme séduisante, ils ne sont là que pour être traversés, et pour faire saisir quelque chose qui les dépasse, et qui n’est pas matériel, mais intelligible. On peut bien passer de l’un à l’autre : le pédagogue se doit de transformer les idées en affects sensibles, en images pour offrir à ses élèves quelque chose à saisir, comme une prise sur une paroi à gravir, mais l’élève doit, lui, ne pas prendre la prise pour le sommet de l’ascension, et ne peut pas se contenter de la saisir pour se croire parvenu. De même, l’amant véritable est celui qui ne possède pas le corps de l’aimé(e) comme on s’approprierait un fétiche, mais qui sait que ce corps est un pas de tir, une tension qui ne peut que générer une énergie motrice qui se détruirait elle-même dans la stagnation de l’appropriation. Il en va de même pour l’œuvre d’art : si on croit qu’elle se suffit à elle-même, qu’elle est pleinement auto-référente, alors elle devient suffisante, au pire sens qu’on peut attribuer à ce mot. Mais on l’a vu, si l’œuvre fait référence au monde matériel, alors elle est vaine (ou bien le moindre polaroïd vaguement ressemblant pourrait prétendre au statut d’œuvre d’art). Si donc l’œuvre doit être l’image de quelque chose, c’est de l’Idée de Beau qu’elle doit l’être, parce que c’est là l’élévation suprême que peut connaître l’amateur de formes, qui ne peut dès lors se contenter des formes transitoires, matérielles, toujours trop matérielles, nécessaires, mais définitivement insuffisantes. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">B -<span>  </span>L’histoire de l’Art comme aventure et progression collective sur le chemin de la Vérité. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Bien sûr, si on s’en tenait à ce que Platon propose, on aurait du mal à comprendre pourquoi l’art proposerait sans cesse tant de nouvelles formes, tant de nouveaux styles. Cette profusion de styles et de formes pourrait être interprétée comme un attachement excessif à la matière, à la sensation, et donc comme un oubli de l’élévation que sa pratique tout comme sa contemplation doivent provoquer. La succession des écoles, courants, dogmes, révolutions serait alors une frivole frénésie, matérialiste et hédoniste, cherchant la nouveauté pour elle-même sans proposer une démarche dialectique susceptible d’approcher l’homme du Beau lui-même, et l’enfermant au contraire dans la multiplication des beautés apparentes. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/ad-marginem.jpg" title="Paul Klee - Ad Marginem"><img align="right" width="287" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/ad-marginem.jpg" alt="Paul Klee - Ad Marginem" height="385" style="width: 287px; height: 385px" title="Paul Klee - Ad Marginem" /></a>La seule manière de sortir de cette impasse sans renier l’ensemble de l’histoire de l’art est de considérer que c’est cette histoire elle-même qui constitue un cheminement vers le Beau, vécu non plus individuellement, mais collectivement, par l’humanité toute entière, à travers les phases successives de son développement. Hegel devient ici une référence incontournable, car ce philosophe allemand du dix-neuvième siècle est, au dessus de tous les autres, celui qui tentera le plus de donner à l’histoire humaine la cohérence d’un récit, sans le tordre pour le rendre rectiligne : comme tout récit, il présente ses ruptures, ses « cliffhangers », ses espoirs récompensés, puis écrasés, disparus, puis ressuscités. Mais derrière ce qui pourrait apparaître comme un désordre, Hegel fait émerger une trajectoire, non pas rectiligne, mais dialectique, aller retour de l’homme entre la matière et l’esprit, dialogue entre ce qu’il est ce qu’il a conscience d’être. Or l’art est précisément ce mouvement que l’homme imprime à la matière et qui permet à celle-ci de se transcender pour parvenir à un état supérieur. Par l’art, l’homme manifeste sa double nature, biologique et spirituelle, et réalise son aventure fondamentale, par laquelle l’esprit s’incarne en lui, et trans-forme la matière. Les œuvres jouent alors le rôle de témoins de l’aptitude de l’homme à faire de la matière une forme dont il est l’auteur. Ainsi, l’histoire de l’art n’est pas une suite insensée de formes dont la seule motivation serait la nouveauté, mais une démarche progressive d’élévation, tentant de rendre réel ce qui ne peut être que pensé. Toute la démarche de l’histoire de l’art serait donc une tentative menée par l’humanité pour toucher du doigt sous forme matérielle l’Esprit dans ce qu’il a de plus élevé, et donc immatériel. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Pour Hegel, on le voit particulièrement dans l’art antique qui, déjà, tente de réussir la fusion entre une forme, et un contenu. Pour l’antiquité, ce contenu, ce qui doit être exprimé est l’infini, l’Esprit dans ce qu’il a de plus absolu, car Il est ce qui dépasse absolument l’individu absurde. La forme est nécessairement limitée et inapte à mettre en présence de cet Infini. Mais l’antiquité pensera y parvenir par l’architecture, bâtissant des formes englobant l’homme lui-même, de manière aussi bien formelle, matérielle, que symbolique, la pyramide égyptienne étant sur ce point exemplaire. C’est quand l’individu émerge comme une figure centrale de la connaissance, qu’il prend le dessus sur les entités supérieures et abstraites qu’apparaît l’art classique (en l’occurrence, pour Hegel, ce terme désigne l’art grec), dont la statuaire sera le cœur, inscrivant l’homme lui-même dans la matière, et trouvant ainsi sa période de plus grande harmonie, la forme étant alors au plus proche du contenu (l’art pouvant se permettre d’être tout à fait réaliste), en représentant simplement les dieux sous forme humaine. Mais cette antithèse de l’art égyptien sera elle-même dépassée par l’art chrétien, qui réintroduira la nécessité de mettre en forme l’infini, mais incarné dans l’homme lui-même, dont le Christ sera le prototype. La synthèse des deux périodes précédentes est alors possible, dans des arts plus abstraits que seront la peinture (qui est moins présence que représentation), la musique et la poésie qui, en mettant en forme le verbe lui-même, est le point culminant, pour Hegel, du progrès artistique. Au-delà de ce sommet, l’usage pur du langage ne s’appellera plus « poésie », mais « philosophie »</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Ainsi, Hegel pronostique la mort de l’art tout en en décrivant la vie et le mouvement, mort que les artistes n’auront de cesses, ensuite, de traquer, de discerner et de prononcer eux-mêmes par la suite. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Reste que la description de ce cheminement n’explique pas, dès lors, que malgré l’annonce de la mort de l’art, il se trouve toujours des hommes pour l’apprécier et le pratiquer. Surtout, le dépassement de la phase artistique par un rapport philosophique au monde n’a pas été confirmé, laissant plutôt la place à un usage technique, simplement matériel de celui-ci. On pourrait certes y voir une ruse supplémentaire de la dialectique historique, mais le dévoiement du récit de l’aventure humaine, tel que le vingtième siècle en fera la preuve, remet suffisamment en question la trajectoire dessinée par Hegel pour qu’on ne puisse pas s’en contenter ; de plus, sa théorie n’explique toujours pas quel rapport paradoxal nous entretenons avec le Beau, comment nous le reconnaissons alors même qu’il n’est par définition pas connu. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">C &#8211; Le paradoxe du Beau pris en compte, et formalisé dans une définition cohérente. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Car c’est bien de ce paradoxe qu’il s’agit : nous reconnaissons tout à fait spontanément le Beau alors même que s’il n’est pas simplement plaisant, on ne peut justement pas le connaître avant d’y avoir été confronté, ce qui empêche, logiquement, toute reconnaissance, puisque pour reconnaître, il faut avoir connu. C’est donc le problème d’une subjectivité dépassée par elle-même que le Beau nous pose, comme s’il s’agissait d’une subjectivité qui aurait valeur d’objectivité, un goût personnel qui se prendrait pour un universel. Nul autre mieux qu’Emmanuel Kant, au dix huitième siècle, ne parviendra à mettre en scène ce paradoxe et cette double nature du jugement de goût, qu’il expose en quatre formules connexes, d’abord complexe et néanmoins limpides. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><span><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/death-and-fire.jpg" title="Paul Klee - Death and fire"><img align="right" width="312" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/death-and-fire.jpg" alt="Paul Klee - Death and fire" height="330" style="width: 312px; height: 330px" title="Paul Klee - Death and fire" /></a>            </span>1 : « Le Beau est l’objet d’un jugement de goût désintéressé. »</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">En affirmant que le Beau est l’objet d’un jugement de goût, Kant pointe le fait qu’il s’agit bien de plaisir. Mais, à la différence des autres plaisirs, le Beau ne fait pas l’objet d’un plaisir lié à un besoin lui préexistant, ni à une quelconque extériorité à l’objet lui-même. Par exemple, si je suis sexuellement séduit par la Venus de Botticelli (ou par le David de Michel Ange, pour reprendre des exemples précédemment évoqués, et pour varier les concupiscences), je me fourvoie dans un plaisir qui est intéressé et auquel ces œuvres ne sont pas censées pallier. En ce sens, on peut dire qu’il s’agit d’un plaisir absolu, et non pas relatif. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><span>            </span>2 : « Le Beau est ce qui plaît universellement sans concept. »</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Un concept est une représentation universelle. Un concept géométrique tel que le cercle, est une généralisation absolue de tous les cercles possibles. Ce sont donc les concepts qui permettent de produire des jugements universels. Par conséquent, s’il y avait un concept du Beau, une somme de caractéristiques connues, de règles et de critères permettant de juger le Beau, alors on pourrait comprendre que le jugement de goût soit universel. Or tout le paradoxe de ce jugement est qu’il se présente comme universel alors qu’il ne s’appuie sur aucune conception universelle. C’est donc un jugement subjectif, qui se prétend néanmoins universel. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est vécu : ce que nous reconnaissons comme Beau, nous ne concevons pas qu’autrui ne le reconnaisse pas comme tel. Même si ce n’est jamais le cas, on peut penser que le jugement de goût devrait être universellement partagé, parce que nul ne peut se satisfaire de le considérer comme irrémédiablement soumis aux variations des goûts subjectifs de chacun. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><span>            </span>3 : « Le Beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin. »</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">La formule est complexe, il suffit donc de la déplier. La finalité d’un objet, c’est ce vers quoi il est orienté. Pour dire les choses en d’autres termes, c’est son achèvement. On pourrait dire que la finalité d’un embryon, c’est le nouveau né, que la finalité d’un trajet, c’est son arrivée. On a l’habitude de penser que, pour l’art, la finalité se trouve à l’extérieur de l’œuvre, soit dans un message, soit dans son rapport avec une réalité qui serait représentée, et à laquelle l’œuvre ferait référence. Kant remet précisément cette conception de l’art, en insistant sur le fait que l’œuvre d’art est belle, par et pour elle-même. La finalité de l’objet beau se trouve donc DANS<span>  </span>cet objet, et pas hors de lui. Il ne sert donc à rien. Néanmoins, sans qu’on ait une représentation (un concept) de cette fin, quand on y est confronté, on la reconnaît de manière évidente. Cette définition reprend donc la précédente, et la synthétise avec la première pour proposer une définition développée du Beau, porteuse de tout son paradoxe, mais construisant ainsi véritablement ce concept dans toute sa singularité. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><span>            </span>4 : « Le Beau est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire. »</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Si la satisfaction est nécessaire, c’est qu’elle est conçue comme ne pouvant pas ne pas être éprouvée. C’est donc qu’elle est universelle, alors même qu’aucun argument rationnel ne permet de prouver en quoi elle l’est. Ceci explique que ce jugement, tout en ne pouvant pas être débattu, puisqu’on ne peut pas dialoguer à son sujet de manière simplement logique entre êtres humains, doive être partagé, quitte à ce que ce soit sous la forme de l’opposition forte d’opinions déjà fortement ancrées, voulant être partagées sans pouvoir être argumentées. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">D – Le dépassement par le sublime</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Mais si le Beau fait l’objet, en nous, d’une reconnaissance (même si c’est de manière injustifiable), alors il faut réserver un nom pour ces expériences esthétiques au cours desquelles on ne se sent plus habité, mais envahi par une déferlante qui nous dépasse et nous laisse anéanti, en deça de tout jugement approprié, terrassé par la démesure de ce à quoi on est confronté. Pour Kant, c’est la pureté de certaines expériences (tel raz de marée, tel tremblement de terre), qui peuvent être sublimes, dans là mesure où l’esprit ne parvient pas à les circonscrire. C’est pour cette raison que Kant précise que le jour est beau, mais que la nuit est sublime, car elle porte en elle un mystère que le jour dévoile trop. Le génie présentera pour lui le même caractère non déterminé, échappant aux règles et aux processus répertoriés, sans pour autant que le résultat ne soit repéré comme absurde ou hasardeux. Ici aussi, on reconnaît le génie dans les œuvres qu’il réussit, sans qu’on soit auparavant en possession des concepts permettant de connaître et comprendre ce qui précisément en fait un génie. </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Illustrations, toutes extraites de l&#8217;oeuvre du peintre suisse, Paul Klee; </font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">1 &#8211; Nocturnal festivity<br />
2 &#8211; Senecio</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">3 &#8211; Ad Marginem</font></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">4 &#8211; Death and Fire</font></p>
<p></font></font></font></p>
]]></content:encoded>
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		<title>L&#8217;art &#8211; un deuxième problème : celui de la possibilité d&#8217;une compréhension des oeuvres.</title>
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		<pubDate>Thu, 10 Apr 2008 06:53:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
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		<description><![CDATA[
Comme on l’a vu dans notre précédente réflexion, une œuvre d’art ne participe donc pas du tout à une beauté déjà répertoriée, mais propose au contraire une beauté nouvelle, qui n’a pas encore été reconnue comme telle. Le problème, c’est que dès lors, elle est inapte a priori à plaire à ceux qui s’y confrontent, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="3"></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/botticelli-venus-1485.jpg" title="Botticelli - La Naissance de Vénus"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/carreblanc.jpg" title="Malevitch - Carré blanc sur fond blanc"><img align="left" width="346" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/carreblanc.jpg" alt="Malevitch - Carré blanc sur fond blanc" height="361" title="Malevitch - Carré blanc sur fond blanc" /></a>Comme on l’a vu dans notre précédente réflexion, une œuvre d’art ne participe donc pas du tout à une beauté déjà répertoriée, mais propose au contraire une beauté nouvelle, qui n’a pas encore été reconnue comme telle. Le problème, c’est que dès lors, elle est inapte a priori à plaire à ceux qui s’y confrontent, puisque leurs goûts sont adaptés à une esthétique que l’œuvre dépasse nécessairement. On touche sans doute là à un malentendu central dans la réception des œuvres d’art, lié au plaisir qui en est attendu, et qui ne peut néanmoins pas se réduire au plaisir standard du contentement provoqué par les objets et les situations qui sont calibrés pour nous plaire. On le verra ultérieurement, l’œuvre d’art est peut être cette proposition esthétique qui nous plait alors qu’elle n’a pas été sciemment conçue dans ce but. Ce caractère esthétiquement spécifique de l’art, qui en fait non pas « la représentation d’une belle chose, mais la belle représentation d’une chose » (la formule, aisée à retenir, est de Kant), l’empêche de se conforter dans une beauté déjà reconnue comme telle, d’avoir recours aux académismes officiels pour simplement produire des objets qui seraient dès lors, à coup sûr, reconnus comme beaux. Mais si il ne s’agit pas d’obéir à des principes simples de production, ni de correspondre à ce que le public peut clairement recevoir comme valable, on peut alors se demander dans quelle mesure celui-ci est alors capable de comprendre les œuvres et quel rapport le public peut entretenir avec l’art, de manière générale. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Il y a certes des angles d’étude des œuvres qui permettent d’en savoir un peu plus sur leur compte, et d’en distinguer certains principes de construction. Reste qu’on peut supposer que les œuvres, par leur caractère créatif, vont systématiquement échapper à ces éléments de compréhension. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Tout d’abord, comprendre, c’est étymologiquement « prendre ensemble », l’équivalent latin du grec « synthèse ». Prendre ensemble, c&#8217;est-à-dire saisir quelque chose d’inconnu en le ramenant à ce qui est déjà connu. C’est la démarche normale de la connaissance, qui va de l’inconnu vers le connu par assimilation. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater que les mots que nous venons d’utiliser (« saisir, assimiler… ») sont précisément liés au domaine de la compréhension, à tel point qu’on affirme, par opposition, que ce que nous ne comprenons pas nous « échappe » totalement, que c’est insaisissable. Or, ce principe central de la compréhension implique qu’avant de comprendre on soit déjà en possession d’un savoir, qui accueillera en son sein la nouveauté, qui n’en sera dès lors plus une. Dès lors, comprendre implique de considérer comme « normal », déterminé par des causes identifiables ce à quoi on est confronté. Nous allons montrer que dans le cas des œuvres d’art, de telles procédures d’approche existent, mais qu’au mieux, elles permettent simplement de repérer, dans en elles ce qui n’est précisément pas proprement artistique. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">A – Les éléments de compréhension des œuvres. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Matériellement, une œuvre est toujours le produit d’une époque et d’un lieu. C’est la raison pour laquelle il est toujours possible d’en effectuer une étude historique et sociologique. C’est bien sûr particulièrement le cas quand les œuvres sont porteuses d’un discours manifestement <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/botticelli-venus-1485.jpg" title="Botticelli - La Naissance de Vénus"><img align="right" width="425" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/botticelli-venus-1485.jpg" alt="Botticelli - La Naissance de Vénus" height="271" title="Botticelli - La Naissance de Vénus" /></a>politique, comme pourront l’être par exemple les performances des actionnistes viennois, après la seconde guerre mondiale. Les actes tout à fait transgressifs effectués, souvent devant des caméras, par ces artistes d’avant-garde demeureraient incompréhensibles si on ne les mettait pas en regard de leur contexte historique, à savoir l’Autriche d’après guerre, porteuse d’un lourd passé historique, marqué par le national socialisme, et vivant néanmoins, d’après Gunther Brus, Otto Muehl et leurs confrères, comme si de rien n’était. Il leur fallait, par des actes brisant les plus profonds tabous demeurant encore dans les psychés, exorciser ces affects mauvais qui étaient devenus pourtant, l’espace de quelques années (mais avec quels échos, encore contemporains), la norme, le moi idéal de tout un peuple. L’actionnisme ne peut être compris que dans ce cadre là, et il perd tout son sens si on l’en déconnecte. Il en va de même pour les peintre de la Renaissance, dont les œuvres gagnent à être placées dans leur contexte historique : des artistes dont les tableaux sont commandités par les autorités religieuses, mais qui découvrent simultanément la subjectivité, créent ce mouvement qui va peu à peu placer l’homme au centre de ce qu’on va à partir de là considérer de moins en moins comme la création. Ils vont prendre les motifs religieux comme prétexte à une exposition lascive, sensuelle, ambiguë des corps, le plus souvent dénudés, tout en conservant leurs qualités religieuses, leur piété, mais associée ici à une mise en avant de la chair et du regard, désormais résolument tourné vers le spectateur, habité. Déconnecter ces œuvres de leur contexte, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir les comprendre, ou de les prendre pour ce qu’elles ne sont pas : des portraits sensuellement complaisants. Ainsi, saisir la beauté de la <strong><em><u>Naissance de Vénus</u></em></strong>, de Botticelli, c’est entre autres faire l’expérience du premier nu féminin de l’histoire de la peinture depuis l’antiquité, tout comme le <strong><em><u><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/350px-michelangelos_david.jpg" title="Michel Ange - David"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/350px-michelangelos_david.jpg" alt="Michel Ange - David" title="Michel Ange - David" /></a>David</u></em></strong> de Michel Ange est entre autres cette œuvre qui brise enfin le tabou de la nudité masculine. On l’a vu, pour qu’ils soient complaisants, il faudrait qu’il existe un goût préalable pour les formes qu’ils mettent en avant, ce qui n’est pas le cas, précisément parce que ce que montrent ces artistes, personne ne l’a encore montré jusque là. <span> </span>Sans doute est ce de nos jours de cette manière qu’on peut aujourd’hui encore aborder certaines œuvres, qui ne prennent leur sens que si on les connecte à leur contexte géopolitique. Et puisque ce cours est écrit en 2008, on peut se permettre de le contextualiser lui-même un peu en évoquant le cas de Cai Guo-Qiang, artiste d’origine chinoise, mais installé aux Etats Unis, dont l’œuvre est en majeure partie liée à la poudre à canon, qu’il utilise de manière pyrotechnique soit pour tracer sur des toiles des formes abstraites qui sont néanmoins très liées à la matière même dont elles sont issues, soit pour produire des explosions contrôlées, dans divers milieux, soit pour mettre en scène de véritables feux d’artifice, dont certains sont tout à fait politiques (en 2001, il en réalise par exemple un dans la ville de Shanghai, pour l’APEC (Asian-Pacific Economic Coopération), qui sera organisé dans un tel secret qu’il sera tiré sans que le peuple de la ville puisse y assister, malgré son gigantisme). L’évidence est qu’il n’est pas du tout innocent pour un artiste chinois d’utiliser ce matériau tout à fait particulier, qui appartient à l’histoire de ce peuple, aussi bien d’un point de vue festif que militairement, et que les œuvres de cet artiste sont un mélange d’implication et de déterminisme politique. Nul doute aussi que ses commentateurs futurs s’acharneront à saisir en quoi le fait qu’il ait accepté l’organisation des cérémonies des jeux olympiques de 2008 pour la Chine, dans le contexte géopolitique qu’on sait, intervient dans sa carrière, soit comme une trahison, soit au contraire comme une confirmation du fait que Cai Guo-Qiang est bel et bien un artiste universel, capable de constituer une référence pour un pouvoir dictatorial et fortement asservi à une tradition culturelle millénaire, tout en recevant les honneurs du monde de l’art occidental, puisqu’au même moment, une exposition retraçant l’ensemble de son œuvre se tient à la fondation Guggenheim de New York, sous le titre là aussi évocateur « <strong><em><u>I want to believe</u></em></strong> ». </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">B – Les limites de ce type d’analyse des œuvres d’art. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Ainsi, l’étude historique, sociologique, géopolitique des œuvres d’art permettrait il de mieux les situer, de mettre en évidence les déterminismes qui les font apparaître et de saisir dès lors par quels processus elles apparaissent en tant que formes spécifiques dans un processus historique dont on s’aperçoit alors qu’il n’est pas le fruit du hasard mais d’un développement logique. Cependant, on cerne bien aussi ce qu’il y a de <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/guernica-1937.jpg" title="Picasso - Guernica"><img align="right" width="509" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/guernica-1937.jpg" alt="Picasso - Guernica" height="204" style="width: 509px; height: 204px" title="Picasso - Guernica" /></a>réducteur à voir ainsi dans les œuvres de simples témoins de leur époque, et de le considérer presque comme des documents intéressant davantage l’historien que l’esthète. Ainsi peut on se demander si <strong><em><u>Guernica</u></em></strong>, de Picasso, ou sont équivalent musical que constitue le <strong><em><u>Star Spangled Banner</u></em></strong> de Jimi Hendrix, doivent avant tout être considérés comme des éléments constitutifs d’un décor d’époque, ou si au contraire, leur valeur spécifique n’est pas précisément liée au fait qu’ils ne se laissent à aucun moment réduire et enfermer par leurs propres contextes de production. On peut, bien sûr, voir dans le tableau de Picasso la référence au franquisme et à l’évènement historique singulier qu’est le bombardement par l’aviation allemande du village de Guernica le 26 avril 1937, de la même manière qu’on entend distinctement, bien qu’elles sortent tout droit des six cordes de Hendrix, les hurlements, les déflagrations des bombes lancées sur le Vietnam dans sa propre interprétation de l’hymne américain, qu’il s’agisse de la version enregistrée en studio ou de celle jouée au petit matin de la clôture du festival de Woodstock. Mais la force de ces œuvres vient précisément de ce qu’elle ne se limite pas à ces contextes particuliers, qu’elles s’en arrachent, précisément parce qu’il est impossible de s’y complaire. On voit bien, d’ailleurs, que c’est là ce qui distingue les artistes véritables de ce qui choisissent précisément les bas-fonds de l’histoire et de l’âme humaine pour s’y enterrer et y emporter avec eux leurs spectateurs, y compris parfois dans la mièvrerie la plus éhontée. A ce titre, je renvoie mes élèves à cette petite expérience que je leur avais suggérée, de comparer rapidement les effets et les principes d’un morceau tel que « <strong><em><u>Manhattan – Kaboul</u></em></strong> » par le duo opportuniste Axel Red / Renaud et le titre « <strong><em><u>Le grand incendie</u></em></strong> » par Noir <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/hendrix.jpg" title="Jimi Hendrix"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/hendrix.jpg" alt="Jimi Hendrix" title="Jimi Hendrix" /></a>Désir, pour saisir la différence entre la complaisance et l’élévation. La confrontation entre les positionnements par rapport à l’évènement ne se réduit pas ici à une opposition de styles musicaux (la musique « pop » n’a pas à rougir, en tant que style, dans l’histoire générale de la musique, sa légèreté apparente étant parfois une diversion intéressante et puissante) mais à une opposition bien plus profonde, qui consiste dans les perspectives envisagées. Quand Renaud surfe opportunément sur l’évènement du 11 septembre 2001, Noir Désir réussit ce geste singulier qui précède l’évènement lui-même, peut en constituer dès lors la bande-son, et en saisit l’esprit général davantage que le cliché ponctuel. Le premier bénéficie du contexte, mais dès lors s’y englue (la chanson de Renaud est une somme de clichés, de lieux communs très convenus, et ce bien que les intentions affichées soient en apparence tout à fait bonnes), alors que l’autre y étouffe et tente d’en sortir par le haut, par l’élévation. Les œuvres de Picasso et de Hendrix, pour revenir à des exemples davantage utilisables dans une dissertation classique, présentent cette même universalité : elles sont la guerre sans se réduire à telle ou telle guerre ni à tel ou tel discours politique. Elles ne se contentent pas du monde tel qu’il est, elles n’en constituent ni un polaroïd, ni une somme de clichés esthétiquement populistes et démagogues. Elles sont au contraire exactement l’illustration de ce que Malraux concevait quand il affirmait que l’art est un « anti-destin » : au lieu de se laisser écraser par le poids de l’histoire, le drame de l’existence, les aléas des vies humaines nécessairement compliquées, tordues, asservies à leur époque et à leur géographie, l’artiste est celui qui témoigne, par les formes qu’il produit, de la liberté humaine, apte à prendre en charge volontairement, de manière affirmative le poids qui pèse sur ses épaules. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Ici encore, l’art n’est pas une copie du réel, même dans ce qu’il a de plus terrible (et on sait à quel point le « terrible » peut être séduisant esthétiquement, mais il s’agit là encore d’une complaisance qui n’a rien à voir avec la véritable expérience artistique), mais en constitue au contraire la transfiguration. Il utilise le monde comme un matériau équivalent au chaos originel qu’imaginaient certaines cosmogonies antiques, et il en extrait les forces, la matière pour les métamorphoser, les mettre en ordre et proposer, dès lors, des formes qui sont marquées par leur propre cohérence, leur propre ordre, leur propre logique, leur souveraineté singulière. Dès lors, à chaque fois qu’un artiste se laisse plier par le monde, par ses expériences personnelles, qu’il considèrerait comme suffisamment fortes et originales pour être transmises telles quelles à son public, dès qu’un artiste se plie aux exigences des goûts tels qu’ils existent déjà, et qui ne sont pourtant qu’une des facettes du monde tel qu’il est, et duquel il tenterait de s’approcher au plus près, jusqu’à coïncider tout à fait avec lui, à chaque fois il s’agit d’une double trahison : tout d’abord parce que, on l’a vu dans la partie précédente, un artiste ne peut être fidèle au monde tel qu’il se présente qu’en le trahissant, mais surtout parce que c’est là un dévoiement de l’ambition artistique elle-même : l’artiste n’a pas à se plier, comme le font ses contemporains, à l’apparente évidence du monde tel qu’il va. Il est celui qui peut peser sur les leviers qui font dérailler le « réel » dans une dimension autre, dans laquelle l’homme ne se laisse plus broyer par son destin, mais prend en main la matière même de sa vie, et en fait quelque chose. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Il en va de même avec les autres angles d’étude des œuvres : qu’ils soient psychologiques, techniques, on s’aperçoit qu’à chaque fois, s’ils nous renseignent sur la biographie des auteurs, leur trajectoire personnelle, le contexte dans lequel ils interviennent, ces analyses ne parviennent jamais à saisir l’essentiel des objets qu’elles étudient. Elles agissent un peu à la manière d’une autopsie ou d’une dissection, qui présentent la lacune méthodologique d’étudier le vivant sous la forme du cadavre. Le propre de l’art est précisément le mouvement (ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si les grandes écoles artistiques sont désignées sous ce nom là). Or celui-ci ne se laisse pas réduire par les analyses techniques. Certes, on sait que Georges Perec était un individu obsessionnel. Certes, on sait que Toulouse Lautrec était chétif, à moitié paralysé. On peut facilement faire le lien entre ces limites personnelles des artistes et leur œuvre. Certains vont même réduire <strong><em><u>La vie mode d’emploi</u></em></strong> à un ouvrage méticuleusement composé par un esprit atteint de troubles obsessionnels compulsifs, et les toiles de Toulouse Lautrec à l’expression fantasmée de l’agilité des acrobates inaccessible au corps atrophié de leur auteur. Ces analyses dessinent un contexte, mais elles n’expliquent pas pourquoi, dans la masse des individus qui partagent les mêmes caractéristiques sociologiques, psychologiques, idéologiques que les grands artistes, seuls ceux-ci font ce geste singulier d’échapper au monde et d’entraîner les autres hommes derrière eux en prenant la matière à bras le corps et en la hissant à un autre niveau de réalité. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">C – Les processus de production opposés à l’acte créatif. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Finalement, ce qui se dessine ici, c’est l’opposition entre deux attitudes face à la matière. La première consiste<span>  </span>à s’y intéresser, à l’étudier et à en <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/mushroom_04.jpg" title="Cai Guo-Qiang - The century with Mushroom Clouds - project for the 20th century"><img align="right" width="428" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/mushroom_04.jpg" alt="Cai Guo-Qiang - The century with Mushroom Clouds - project for the 20th century" height="295" title="Cai Guo-Qiang - The century with Mushroom Clouds - project for the 20th century" /></a>tirer ce qu’elle contient déjà. C’est ce qui définit le projet technique, tel que Heidegger le critiquera, d’ailleurs : c’est une sorte d’enfermement dans la matérialité, car la matière n’y est envisagée que pour ce qu’elle est déjà : un potentiel mécanique, ou énergétique. Le projet technique ne va pas au-delà d’une simple mise en évidence de virtualité qu’il n’y a plus qu’à activer (le lac est une force hydraulique potentielle, la lune une réserve potentiel de minerai, Mars un refuge potentiel pour quelques heureux élus échappant au marasme terrestre, etc.) Il y a dans la technique une acceptation du monde, non pas tout à fait tel qu’il est, mais tel qu’il peut être envisagé dès qu’on en connaît les rouages. Au sein des processus de la vie humaine, on peut donner à cet acte de transformation du monde le nom de « production ». Il s’agit en effet d’agir selon des règles établies, et en fonction d’objectifs prédéterminés. Ainsi, on pourrait dire qu’un objet qui se laisse réduire aux déterminismes dont il est le fruit est un objet produit ou disons le plus proprement, le produit d’un processus identifiable et reproductible ; en somme : un produit. Pour reprendre l’exemple de Manhattan-Kaboul, l’objet se laisse aisément expliquer par une somme de contextes : la situation commerciale de l’auteur, la nécessité pour lui de reprendre pied sur un territoire qu’il avait délaissé, le besoin d’obtenir de la part du public une reconnaissance perdue, en revenant sur le terrain sur lequel il s’est déjà illustré (en gros, la chanson engagée), et l’opportunité offerte par un évènement fortement fédérateur et consensuel comme l’attentat contre le World Trade Center et la réplique militaire qui le suivit. Tout ceci est normal et compréhensible : le morceau est entièrement dicté par les circonstances, et si quelqu’un devait l’effectuer, c’est bien ce musicien là qui devait le faire, parce que c’est son créneau et qu’il en a, à ce moment, besoin. On peut donc dire que ce type d’objet culturel est produit. Précisons que cela ne remet pas en question la valeur de ces objets, qui réclament des techniques précises, du savoir faire, le sens de l’à propos, bref, un ensemble de compétences qui en font un véritable métier. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Mais on ne peut assimiler ces objets là à des œuvres d’art, précisément parce que, on l’a vu, l’œuvre d’art ne se laisse pas enfermer dans le monde qui la voit éclore. En ce sens, pour une œuvre d’art, on ne peut plus parler de production. On va donc utiliser le terme de création. La distinction entre les deux concepts peut paraître subtile, elle est pourtant essentielle. Si la production se laisse finalement expliquer, si on peut la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/2002_rainbow.jpg" title="Cai Guo-Qiang - Transient Rainbow"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/2002_rainbow.jpg" alt="Cai Guo-Qiang - Transient Rainbow" title="Cai Guo-Qiang - Transient Rainbow" /></a>comprendre, la création, elle, se doit de sortir des déterminismes. Revenons sur ce mot : on parle de déterminisme quand on est confronté à des phénomènes qui sont déterminés par un ensemble repérable de causes et de lois qui font que ces causes produisent des effets eux-mêmes déterminés. C’est le principe même de l’étude scientifique : elle présuppose que le monde est réglé par le principe général du déterminisme. Or ce principe refuse deux autres principes : le hasard et la liberté. Ainsi, la physique, ainsi que la physique relativiste de Einstein, refusent la possibilité de l’existence du hasard dans l’univers. Le problème, c’est que si on insère la vie humaine dans ce principe déterministe, ce n’est plus le hasard qu’on interdit, mais la liberté, puisque agir librement, ce serait précisément être capable d’être pleinement l’auteur de son acte, sans que celui-ci soit le produit d’une chaîne repérable de causes et d’effets déterminés. Parler de création, c’est donc affirmer la possibilité pour l’homme d’échapper à la suite des causes et des effets, ainsi que des lois qui dictent généralement les comportements. Si le producteur a des recettes pour réaliser les produits qu’il a en tête (et ce n’est pas réductible à une question de commercialisation, on peut tout à fait, dans sa vie personnelle, adopter des attitudes qui seront « produites », dans la mesure où elles ne seront que la copie de modèles entrevus, et ce même dans des segments très intimes de nos vies personnelles (on peut par exemple mener sa vie sentimentale ou passionnelle en la calquant sur des modèles qui sont autant de guides, de parcours fléchés, de recettes de production de nos propres vies amoureuses, ce qui explique qu’elles soient volontiers « conformes », alors qu’elles sont censées être spontanées)), le créateur s’élève au dessus des recettes existantes, au-delà des conditions historiques, matérielles, morales, esthétiques de sa propre action. C’est la raison pour laquelle on peut comprendre que l’œuvre d’art… ne soit pas compréhensible. Si on pouvait la comprendre tout à fait, c’est qu’elle serait réductible à un ensemble de conditions et de modalités de production. Or, on l’a vu, sa valeur vient précisément de son irréductibilité à ces critères. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">C’est en ce sens que les œuvres constituent pour l’amateur (et le mot prend ici tout son sens : on aime ce qu’on ne peut tout à fait saisir, et celui qui se dit « connaisseur » en art est ici susceptible d’inspirer la méfiance, tout comme celui qui prétend avoir « compris » telle ou telle œuvre, et d’en avoir percé le secret : ou bien il réduit l’œuvre à ce qu’elle n’est pas, ou bien c’est l’objet qu’il a percé qui a montré, en se laissant ainsi crever, qu’il n’était pas le fruit d’une création, mais bel et bien d’une production clairement délimitée) un monde singulier, une expérience intime sans être complaisante, qui impose de sa part une humilité, une disponibilité sensorielle et spirituelle qui n’est pas aisée, car elle contredit précisément tout ce que notre rapport habituel au monde nous dicte. Il ne s’agit plus ici de maîtriser, de connaître ou de comprendre, mais d’éprouver. Or ce qui s’éprouve en art ne se prouve pas. On peut le refuser et se heurter à l’œuvre en l’attaquant sous toutes ses coutures, la dépeçant de tout ce qui pourrait la ramener au statut rassurant de produit. Mais on le voit, l’œuvre impose une relation toute autre, qui consiste non pas à vouloir la maîtriser, mais à se laisser maîtriser par elle, non pas à lui imposer la loi de notre raison investigatrice, mais au contraire à laisser sa loi s’imposer à notre sensibilité, qui n’est pas limitée à nos simples sens, mais qui s’étend bien entendu à l’ensemble des processus spirituels qui sont mis en branle dès lors que nous ressentons. L’œuvre d’art, en échappant aux déterminismes, est de nouveau cet anti-destin évoqué précédemment chez Malraux, qui nous permet de ne pas être écrasés par les lois du déterminisme, de ne pas se contenter du monde tel qu’il est, ni même de ce qu’il peut potentiellement être pour atteindre, ou tendre à un monde tel qu’il ne peut pas être, et que la force créatrice parvient néanmoins à faire émerger, miraculeusement, gratuitement, comme un jeu, mais aussi comme un défi. Ce sont là les conditions même de la contemplation esthétique, qui accepte de se laisser déborder par ce à quoi elle est confrontée dans ce mouvement singulier qu’on peut appeler l’extase. Reste néanmoins qu’en orientant ainsi notre réflexion, nous avons fait de l’art un domaine qui ne peut plus se laisser saisir, qui se trahit dès qu’il tente de le faire, mais nous avons en même temps ouvert sa définition à un point tel qu’il devient difficilement concevable. Nous savons ce que n’est pas l’art, mais nous ne savons pas ce qu’il est. Parallèlement, sa valeur centrale, qu’est le Beau, semble elle aussi confusément compréhensible, dans la mesure où, s’il n’y a pas de règles de l’art, on va devoir en déduire qu’il n’y en a pas non plus du Beau. Le risque de cette opération apparemment rationnelle, c’est de brader cette idée, et on sait qu’une des conséquences de ce mouvement est le nihilisme. Il sera donc nécessaire, sur la base de ce que l’étude de l’acte créateur nous a appris, d’étudier la possibilité d’une définition, non pas de la beauté (qui n’est qu’un état, repéré ou pas, de tel ou tel objet), mais du Beau en lui-même. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Illustrations : </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">1 Malevitch &#8211; Carré blanc sur fond blanc</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">2 Botticelli &#8211; La naissance de Venus</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">3 Michel Ange &#8211; David</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">4 Picasso &#8211; Guernica</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">5 Jimi Hendrix</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">6 Cai Guo-Qiang &#8211; The century with mushroom clouds</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">7 Cai Guo-Qiang &#8211; Transient Rainbow</font></p>
<p></font></p>
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		<title>L&#8217;art &#8211; Un premier problème : son rapport avec le réel, et la mise en question de la notion de beauté naturelle.</title>
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		<pubDate>Tue, 08 Apr 2008 21:37:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
A L’illusion de la beauté naturelle. 
Si on devait déterminer ce qui, au-delà des goûts individuels, semble reconnu de manière très majoritaire comme beau, on pourrait tenter de repérer non pas ce que soi même on aime, mais ce qu’on pense que les autres, de manière majoritaire, aiment. C’est exactement le genre de question qu’on [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="3"></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">A L’illusion de la beauté naturelle. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Si on devait déterminer ce qui, au-delà des goûts individuels, semble reconnu de manière très majoritaire comme beau, on pourrait tenter de repérer non pas ce que soi même on aime, mais ce qu’on pense que les autres, de manière majoritaire, aiment. C’est exactement le genre de question qu’on se pose quand il s’agit non pas de s’acheter ce dont on a soi même envie, mais quelque chose qu’on offrira à quelqu’un dont on ne connaît pas précisément les goûts, et qu’on veut néanmoins satisfaire. Si on tente cet exercice de désubjectivation des goûts, on tombe vite sur les standards des « beaux livres », avec une écrasante majorité de livres compilant les grandes œuvres d’art mondialement reconnues comme chef d’œuvre, soit vers ces grands volumes proposant des représentations impressionnantes de la nature, tels que ceux que produit en grande série le photographe Yann Arthus-Bertrand, sous le titre <strong><em><u>« la Terre vue du ciel</u></em></strong> ».<br />
<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/aral-2.jpg" title="Yann Arthus-Bertrand"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/aral-2.jpg" alt="Yann Arthus-Bertrand" title="Yann Arthus-Bertrand" /></a>De tels succès s’appuient sur une esthétique déjà ancienne, privilégiant la représentation fidèle de ce qui, dans ce qu’on appelle la réalité, est reconnu comme beau. Sur ce principe, on construit le concept de « beauté naturelle », qui semble consacré par l’histoire des arts, puisqu’une majeure partie d’entre les œuvres qui la parcourent semblent respecter ce critère, même si on verra qu’il s’agit là, dans une certaine mesure, d’une illusion. Très tôt dans l’histoire, la question de la représentation se pose, aux artistes, au public et aux théoriciens de l’art. Le plus connu des philosophes qui, dans l’antiquité, s’attaquèrent à la question fut Platon. Si on prend en compte la manière dont lui-même définit la réalité, on va comprendre pourquoi lui, déjà, va remettre en cause l’art réaliste. En effet, on sait que le platonisme affirme que le monde sensible, celui que nos sens nous font percevoir, n’est qu’une apparence. D’un côté, cela heurte le sens commun, puisque nous avons le sentiment que nos sens nous font entrer en contact avec le réel, on revient même à eux quand on veut en avoir le cœur net. Pourtant, pour Platon, le monde sensible n’est rien de plus que ce que les ombres sont aux objets eux-mêmes : une forme déviée, et lacunaire, et donc en partie trompeuse. C’est la raison pour laquelle il condamne tous ceux qui s’y attachent excessivement. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Reprenons, si l’art a pour objectif de représenter le réel, il faut donc se demander de quel réel il s’agit. Si le monde matériel dont nous faisons l’expérience n’est pas la réalité, alors il faut considérer que celle-ci n’est pas matérielle. L’art va nous permettre de le comprendre, et Platon le montre grâce à l’exemple d’un lit, dont il va montrer qu’il existe sous trois formes. La première est le lit concret, celui dans lequel on dort. Il est <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/la_condition_humaine-magritte.jpg" title="La condition humaine - Magritte"><img align="right" width="296" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/la_condition_humaine-magritte.jpg" alt="La condition humaine - Magritte" height="411" style="width: 296px; height: 411px" title="La condition humaine - Magritte" /></a>matériel, on peut s’en servir, il appartient à ce que Platon appelle le monde sensible. Mais si tous les lits, malgré leurs différences, sont bel et bien des lits, c’est qu’ils sont tous une déclinaison possible d’une idée unique, celle de lit. Comme celle-ci est immuable, universelle, vraie, Platon considère que c’est là que se trouve le lit réel, le lit matériel n’étant qu’une copie de cette matrice. Si on était des personnages de <strong><em><u>Matrix</u></em></strong>, on dirait que le monde perçu n’est qu’une version possible du programme général qui, lui, est réel là où le monde « objectif » matériel n’est qu’une apparence. Nombreuses sont donc les raisons pour lesquelles c’est dans les idées qu’il faut chercher la vérité. Or, quel lit peint l’artiste sur sa toile ? Le lit matériel, particulier, pittoresque ? Ou le lit idéal, archétype, conceptuel ? La réponse, dans le cas de l’art qui s’appelle réaliste, est évidente : on y représente le lit dans lequel on dort. Mais alors, il s’agit de la représentation d’une représentation, puisque le lit matériel n’est que la copie du lit idéal, son ombre. Quand on sait quelle valeur Platon donne aux idées, et combien il cherche à se détacher de la matière, on devine quel sombre regard il peut porter sur les œuvres de Zeuxis ; on le devine particulièrement bien dans son ouvrage intitulé « <strong><em><u>la République</u></em></strong> », où l’artiste trompeur va simplement être exclu de la cité idéale, précisément parce qu’il est illusionniste, corrupteur de l’esprit. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Platon préfère l’art égyptien à son propre art contemporain, précisément parce qu’il ne tente pas de produire une « impression » de réalité. L’utilisation de représentation en profil, sans profondeur, ramène les visages aux figures, et les figures aux simples formes ; il y a là une idéalisation qui incite le spectateur de l’œuvre à ne pas se laisser enfermer dans le monde sensible, et à s’élever vers les idéalités. En ce sens, on peut considérer que Platon a inventé, si ce n’est l’art abstrait, du moins l’art idéalisé, dans lequel le monde sensible est transfiguré par le style, ce qui permet de ne plus réduire l’œuvre d’art à une simple copie du monde lui-même, mais bel et bien de voir en elle la proposition d’un autre monde, plus élevé que celui dans lequel nous sommes. Il serait dès lors intéressant de relire l’œuvre d’un artiste au bord de l’abstraction, tel que Paul Klee, qui affirmait lui-même que « <em>le monde dans sa forme actuelle n’est pas le seul monde possible</em> », en se demandant quelle est cette autre forme que peut prendre le monde, ce qui permettrait de conclure, avec Platon que cette autre forme ne peut précisément être qu’un monde de formes. Quand Kandinsky écrira son traité de peinture, intitulé « <strong><em><u>Point, ligne, plan</u></em></strong> », la réduction de l’art à un simple jeu de formes, constituant un autre monde, sera achevée. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Ainsi, parler de « beauté naturelle », c’est s’enfermer dans la nature telle qu’elle est et se résoudre à y demeurer, sans jamais atteindre, d’ailleurs sa perfection. En effet, si la nature contenait elle-même la beauté qu’on y voit, alors il serait vain de vouloir la reproduire. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">B – L’impossible copie de la nature. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">C’est là un paradoxe du réalisme, c’est qu’à force de vouloir être fidèle à son modèle, il se condamne à le trahir. Certes, en apparence, une peinture, un film réalistes sont conformes à ce qu’ils sont censés représenter. Mais il ne s’agit là que d’une apparence, qui ne peut être soutenue que par des artifices. C’est là une limite de l’art, mais on verra que c’est aussi ce qui constituera sa valeur spécifique, irréductible au statut de « copie » du réel.</font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Tout d’abord, les artistes eux-mêmes auraient du mal à définir ce qu’ils entendent pas « réalisme ». Aussi curieux que cela puisse paraître, il y a chez Flaubert, chez Zola, chez Géricault, chez Manet ou chez Picasso la même volonté d’être réaliste. Platon a déjà montré à quel point la question était ambiguë, en déplaçant le curseur qu’on nomme « réalité » du monde sensible vers les idées, en traversant de part en part la fameuse caverne. Qu’est ce qu’être réaliste ? Est-ce représenter les apparences telles qu’elles nous apparaissent ? Ou est ce représenter les choses telles qu’elles sont ? On a là la question qui parcourt la succession des écoles artistiques depuis les peintures rupestres jusqu’au cubisme. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Le strict réalisme conforme aux impressions reçues par les sens est sans doute, paradoxalement, celui qui doit le plus se compromettre avec les artifices. Toute œuvre est en effet un artifice, au sens où elle restitue le monde dans un espace qui n’est pas l’espace naturel, et le plus souvent dans d’autres dimensions. Dès lors, l’artiste triche en permanence. L’exemple le plus évident de cela, c’est l’usage en peinture, particulièrement à partir de la Renaissance, de la perspective, censée donner l’illusion de la profondeur dans un espace qui n’a que deux dimensions. Il y a là une nécessaire torsion du réel qui est exigée par l’ambition de l’artiste de tromper le spectateur et de rendre présent ce qui est, en fait, absent. Même constat quand il s’agit de cinéma : tout est faux, depuis la manière dont sont tournés les dialogues jusqu’à la façon dont sont restituées les « impressions » au spectateur. Ainsi, dans son film <strong><em><u>Raging Bull</u></em></strong>, retraçant la carrière puis la chute du boxeur Jack La Motta, Scorcese utilise t-il une véritable panoplie de subterfuges pour donner aux combats de boxe un réalisme encore jamais vu au cinéma : les sons produits par les coups sont « reproduits » grâce à des melons et pastèques qu’on pulvérise sur les murs, qu’on fracasse au marteau, pour bien rendre le son des chairs tuméfiées… tel qu’on ne l’a jamais entendu, ainsi de Niro se muscle t-il exprès pour le rôle, puis prend trente kilos en quatre mois pour jouer la seconde partie du film. Evidemment, même si l’embonpoint est réel, il n’est cependant pas vraiment le signe de la déchéance de De Niro, mais de son professionnalisme, et de la maîtrise de son propre corps d’acteur, ce qui permet de dire qu’en l’occurrence, les moyens mis en œuvre sont l’exacte antithèse de ce que veut montrer le film. Enfin, pour montrer la déchéance de Jack La Motta quand il remonte sur le ring, Scorcese modifie l’échelle des rings utilisés pour le tournage, les agrandissant au fur et à mesure pour que le boxeur ait l’air de plus en plus perdu dans cet espace qui peu à peu l’engloutit visuellement. Là encore, la question du réalisme se pose, puisque c’est en trahissant la réalité matérielle du monde que Scorcese parvient à être fidèle à l’impression que ce monde provoque sur nos sensibilités. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/mix-93-image.jpg" title="Les demoiselles d’Avignon - Picasso"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/mix-93-image.jpg" alt="Les demoiselles d’Avignon - Picasso" title="Les demoiselles d’Avignon - Picasso" /></a>Dès lors, l’art est moins une vaste entreprise de copie du réel qu’une longue réflexion, toujours en cours, sur la nature de la réalité, et sur sa mise en évidence par les artifices. On le voit avec des œuvres à prétention réalistes (ce qui est le cas de <strong><em><u>Raging Bull</u></em></strong>, dans la mesure où les artifices sont mis au service d’une perception qui soit conforme à celle de la « vraie vie »), mais on va le cerner de plus près dans les œuvres qui s’éloignent de la perception « standard » du monde. C’est le cas, par exemple, du cubisme de manière générale, et de la peinture de Picasso en particulier. Quand on observe les <strong><em><u>Demoiselles d’Avignon</u></em></strong>, on se rend bien compte du fait que ces femmes peintes ne sont pas semblables à l’impression que leur vue « réelle » provoquerait sur nous. Mais la question que pose le cubisme est justement celle du lien existant entre réel et impression du réel. Représenter un corps, ou un objet, en peinture classique, signifie choisir un point de vue sur cet objet, et le représenter selon ce point de vue, qui sera simultanément celui du peintre et celui du spectateur. Sur Vélasquez, dans son célèbre tableau intitulé  <strong><em><u>les Ménines</u></em></strong> , rompra avec ce principe en réussissant à brouiller la place du sujet et de l’objet du tableau, et en plaçant les éléments significatifs de l’œuvre à l’extérieur de celle-ci. Le cubisme, qui commence chez Cézanne avec la réduction des paysages à des formes géométriques, se poursuit chez Picasso dans une véritable explosion des objets représentés, qui semblent éparpillés en fragments, comme si ils étaient envisagés selon plusieurs points de vue simultanément. On a là l’une des clés de compréhension des œuvres de Picasso : elles ne cherchent pas à restituer l’impression laissée en espace et en temps normal par la présence des objets, mais à les rendre directement présents, sans chercher à les plier aux exigences de notre perception individuelle. Ainsi, il ne s’agit plus de nous présenter les objets tels qu’ils nous paraissent, mais tels qu’ils sont, autrement dit, précisément tels que notre sensibilité nous interdit de les voir. Ce grand bon dans l’attitude artistique va autoriser ensuite les audaces et les subtilités les plus poussées. Ainsi, on pourrait croire que le mouvement américain qu’on appelle l’hyperréalisme soit un retour en arrière, puisqu’il ambitionne d’offrir une représentation de qualité photographique du monde au spectateur, proposant un luxe de détails d’une prouesse semblant impossible à atteindre. Et pourtant, ces tableaux, en rompant avec le principe de la profondeur de champ, rendent présent le monde tel que nous ne le voyons jamais, clarifié par la puissance qu’a la peinture de ne pas être soumise aux lois optiques. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/ron_mueck.jpg" title="Big Man - Ron Mueck"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/in_bed_m.jpg" title="In bed - Ron Mueck"><img align="right" width="493" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/in_bed_m.jpg" alt="In bed - Ron Mueck" height="397" title="In bed - Ron Mueck" /></a>Ainsi pourrait on dire que l’intérêt des œuvres d’art n’est pas, précisément, dans leur correspondance avec ce que nous appelons le réel, et qui n’est en fait qu’une gamme d’impressions auxquelles nous sommes habitués, mais dans l’écart qu’elles se permettent avec nos habitudes sensorielles, et donc avec les objets tels que nos esprits les constituent sur la base de nos sensations. C’est là une manière saine d’aborder les œuvres, non pas en les jugeant sur leur proximité avec le réel, dont on a vu qu’elle est toujours trompeuse, mais en s’intéressant plutôt à la distance qu’elles créent avec la réalité, car là est leur force. C’est par exemple ce qui fait que le travail d’un sculpteur contemporain tel que Ron Mueck échappe à la simple prouesse technique, qui n’en ferait qu’un simple équivalent d’un musée Grévin amélioré : ses figurines hyperréalistes ne sont pas des copies du réel, parce qu’il joue sur un élément essentiel de la perception : l’échelle. Se contraignant à un réalisme sans faille dans les postures, les textures, il s’interdit cependant de respecter l’échelle de ses modèles, introduisant immédiatement dans l’esprit du spectateur l’évidence selon laquelle ce monde n’est pas tout à fait le monde, permettant dès lors de voir les œuvres pour ce qu’elles sont, c&#8217;est-à-dire des objets connectés au monde, mais ne s’y réduisant pas. Loin de nous écraser ou de nous permettre de nous complaire (ce qui revient au même, la complaisance étant juste une manière apparemment agréable de se laisser écraser) dans le monde tel qu’il s’impose à nous, l’art a donc pour fonction<span>  </span>d’emporter celui qui se confronte aux œuvres dans un monde dont la valeur vient précisément du fait qu’il n’est pas le monde. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">C – La beauté naturelle n’existe qu’en tant qu’elle est produite par l’art. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Notre concept de beauté naturelle est donc mis à mal, puisque l’art ne semble pas avoir pour tâche d’en être l’archiviste. C’est qu’en fait le concept lui-même est insatisfaisant, s’appuyant sur des impressions qu’on peut facilement faire tomber. Pour commencer, on peut reconnaître que la vie biologique elle-même utilise la séduction des sens pour parvenir à ses fins. Se-ductere, en latin, signifie « tirer à soi ». Il y a dans la séduction une volonté d’attirer à soi par les sens, qui est utilisée par l’ensemble du règne animal pour assurer la reproduction, et pour l’organiser. En effet, les parades nuptiales, les combats entre prétendants ont pour objectif de sélectionner les plus beaux des individus dans chaque espèce. <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/84_bethditto_l111206.jpg" title="Beth Ditto - Chanteuse du groupe Gossip"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/84_bethditto_l111206.jpg" alt="Beth Ditto - Chanteuse du groupe Gossip" title="Beth Ditto - Chanteuse du groupe Gossip" /></a>Les plus beaux, c&#8217;est-à-dire les mieux constitués génétiquement. C’est ainsi qu’on sait le rôle de la symétrie dans la vie biologique : géométrie parfaite des ailes des papillons, de la roue du paon, du masque des loups, équilibre parfait de la danse qu’effectuent certaines espèces, trahissant les colonnes vertébrales mal ajustées, les pattes d’inégale longueur, autant de caractéristiques non séduisantes qui écarteront les spécimen qui en sont porteurs du terrain de jeu de la reproduction. Les êtres humains sont eux-mêmes sensibles à cette forme de beauté, eux aussi testent leur aisance physique sur les dancefloors (et ceux qui le pratiquent savent bien à quel point c’est là un terrain de sélection tout aussi violent que celui d’un eugénisme concerté) sur les terrains de sport du monde entier, que cela prenne la forme du patinage artistique ou de l’ultimate fighting. De manière générale, on pourrait parler de beauté naturelle dès qu’il s’agit de repérer dans la nature les formes qui expriment le mieux la santé, l’énergie, la pureté, la force. C’est la raison pour laquelle, par exemple, les normes de la beauté féminine changent avec le temps, selon ce que l’on considère comme « une femme saine ». Pendant des siècles, la femme est désignée avant tout par son aptitude à être mère, aptitude qui est en fait conçue comme une mission, une virtualité à actualiser par l’enfantement. Dès lors, une belle femme est une femme qui manifeste par ses formes physiques ses aptitudes à remplir son rôle. Concrètement, cela signifie qu’une belle femme doit avoir le bassin large, signe que l’accouchement se fera sans difficultés. On sait qu’aujourd’hui, alors que l’idéal féminin s’est détaché de la maternité, la norme de la beauté féminine a laissé de côté ces rondeurs considérées par beaucoup comme aliénantes, et ce sont des formes plus fines qui leur ont été préférées, parce qu’elles témoignent de l’aptitude acquise entre temps par les femmes d’être, elles aussi, maîtresses de leur destinée. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Mais si la norme change, c’est bien que la beauté n’est pas naturelle, mais culturelle : sa définition change avec le temps, et selon le lieu dans lequel on se trouve. Ainsi, les normes esthétiques ne sont elles pas imposées par la nature elle-même, mais par ce qu’une culture conçoit comme étant les signes d’une bonne vie. On l’a vu, c’est ainsi que la norme physique féminine change avec le temps et selon les classes sociales qu’on examine. Mais c’est en fait valable pour l’ensemble des critères esthétiques que produisent les sociétés. C’est particulièrement sensible si on prend en considération les sens qui ne participent pas directement aux beaux-arts : en matière de goûts culinaires, par exemple, on sait bien à quel point la norme du « bon » est relative, ce qui est succulent dans tel pays étant perçu comme immangeable ailleurs. Il en va de même pour l’odorat, dont on sait bien qu’il n’est pas encadré par les mêmes normes partout dans le monde. Même si c’est moins évident, il en va de même pour les autres sens : la vue, l’ouïe suivent des critères qui sont culturellement spécifiques. Ainsi, certains accords musicaux seront perçus comme tellement dissonants par certaines époques qu’ils seront tout simplement interdits, désignés comme « diabolus in musica » jusqu’à ce que certains courants musicaux, (en particulier le jazz, le blues, puis certains courants du rock’n’roll) en fassent des pierres angulaires de leur vocabulaire sonore. Ainsi, de même, certains thèmes typiques évidemment reconnus comme beaux au vingtième siècle sont-ils totalement ignorés et dépréciés auparavant. Par exemple, au dix-neuvième siècle, c’est la représentation des paysans, du monde ouvrier qui est déconsidérée, et on sait quelles violentes critiques recevront Zola pour la littérature, Millet pour la peinture, parce qu’ils osent dresser le portrait de manière attachante, valorisante, des classes sociales les plus basses, gâchant ainsi l’encre et la toile, et pervertissant les goûts en les faisant s’attacher à ce qui n’a pas de valeur. On sait pourtant comment, ensuite, la paysannerie va devenir LE motif de tout un folklore plus ou moins niais, mettant en avant la supposée beauté du monde rural, des activités champêtres, de la vie pastorale, suivant là un standard esthétique qui paraît éternel au touriste venu visiter tel écomusée, ou participer à telle reconstitution d’une fête villageoise, caméscope en main, prêt à figer sur son disque dur ces images qui ne sont elles mêmes que la simulation de ce qui était en son temps tout à fait extérieur à toute reconnaissance esthétique, alors qu’il est nettement daté historiquement. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/482080477_59e26914fd.jpg" title="Prince Radian dans le film de Tod Browning “Freaks”"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/482080477_59e26914fd.jpg" alt="Prince Radian dans le film de Tod Browning “Freaks”" title="Prince Radian dans le film de Tod Browning “Freaks”" /></a>Cela signifierait que ce qu’on appelle « beauté naturelle » est en fait le produit d’un cheminement culturel qui dresse en norme de beauté ce qui parfois était auparavant considéré comme éminemment laid. Or notre réflexion va devenir plus intéressante si on se demande quel peut bien être le facteur qui déclenche, dans une culture donnée, de tels bouleversements des valeurs esthétiques. Pourquoi les paysans deviennent ils subitement beaux ? Pourquoi les belles femmes d’aujourd’hui ne sont elles plus les nourrices potentielles du passé ? Pourquoi peu à peu les corps humains modifiés, amputés, difformes, passent ils de la catégorie des monstres à celle des formes reconnues comme belles ? Dans chacun de ces cas, on trouve un facteur commun : le fait qu’à un moment donné, les artistes s’intéressent à des aspects du monde qui sont déconsidérés, soit que le grand public les définisse comme laids, monstrueux, soit qu’il les ignore tout simplement. Ainsi, on a vu le rôle qu’avait joué le peintre Millet en fondant l’école de Barbizon, phare du mouvement réaliste en peinture, raillé pour avoir choisi les paysans comme sujets de peinture. On pourrait montrer que des processus identiques sont encore à l’œuvre aujourd’hui, dans la manière dont nous abordons ce qu’on appelait auparavant « les monstres ». <strong><em><u>Freaks</u></em></strong> (en anglais, les monstres), est précisément le titre d’un film tourné en 1932 par Tod Browning, met en scène de véritables corps humains non conformes aux règles dominantes en matière de médecine, et en matière esthétique. Hydrocéphales, hommes à tête d’épingle, femmes à barbes, nains, sœurs siamoises, cul de jatte, homme tronc, autant de singularités physiques qui peuplent ici un univers cauchemardesque car quotidien : dans les années 30, on est habitué à voir ces corps dans leur cage, au sein des baraques aux phénomènes qui accompagnent chaque fête foraine, chaque cirque. Mais le films de Browning a une autre ambition que la simple excitation de la pulsion scopique chez le spectateur : la structure même de son film va casser les codes esthétiques en vigueur, dégradant esthétiquement l’idéal féminin personnifié par la trapéziste vedette du cirque qui sert de cadre à l’intriguer, et esthétisant les monstres en faisant d’eux des victimes humaines, tout à fait humaines. Le <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/51w4qrt4hsl__ss500_.jpg" title="Kenny Easterday"></a>dispositif, qui fonctionne comme un piège esthétique, fonctionne à merveille : le spectateur choisit vite son camp, et comme ce qui nous ressemble nous plait, on s’habitue très vite à cette proximités des corps déviants, jusqu’à pouvoir les considérer comme beaux. Nous sommes là dans les années 30, et beaucoup de chemin restera à parcourir pour parvenir à ce que le grand public reconnaisse les corps dissidents comme beaux. <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/d7_1998_0537.jpg" title="Kenny Easterday"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/d7_1998_0537.jpg" alt="Kenny Easterday" title="Kenny Easterday" /></a>C’est néanmoins chose faite lorsque le cinéma grand public (ce que n’était pas le film de Browning) consacre un corps d’enfant-tronc comme susceptible d’occuper la tête d’affiche d’un film, ce qui fut fait en 1987, dans le film <strong><em><u>Kenny</u></em></strong>, mettant en scène Kenny Easterday dans son propre rôle d’enfant atteint d’agénésie, amputé des jambes et du bassin, tel qu’il est dans sa vie quotidienne. On pourrait craindre d’être tombé là dans le plus sordide des réalismes voyeuristes, mais on peut considérer que, dans une certaine mesure, si un tel projet est alors possible, c’est que d’une part, le territoire des sens du grand public a été préparé par d’autres propositions esthétiques moins tapageuses auparavant, et que d’autre part, le film lui-même, bien qu’il soit loin d’être un chef d’œuvre, poursuit ce travail des sens en banalisant ce qui auparavant ne pouvait même pas être montré (en ce sens, certaines formes de voyeurisme peuvent témoigner de l’évolution de la sensibilité d’une culture toute entière). L’effet induit par ces œuvres est étonnant, car il contredit totalement le postulat selon lequel il existerait une beauté naturelle que l’art aurait pour tâche de reproduire telle quelle. C’est en fait le contraire qui se passe : l’art est le processus grâce auquel des éléments choisis de la nature deviennent beaux, alors qu’ils étaient auparavant conçus comme repoussants, ou simplement ignorés. C’est précisément ce que montre, par exemple Oscar Wilde, quand il décrit les paysages comme s’il s’agissait de tableaux : ce sont les peintres, en effet, qui guident le public, en révélant dans le monde ce que personne n’avait encore vu. Ainsi, aussi étrange que cela puisse paraître, il y eut des époques où il n’y avait pas de paysage, où on ne connaissait pas la brume, non pas que le phénomène météorologique n’existât pas, mais on ne le regardait pas, parce qu’il n’avait pas été repéré comme un objet à part entière. Or pour cela, il fallait que des regards plus aiguisés, pas totalement conditionnés par la culture dominante, désignent ces objets, les repèrent dans l’espace singulier de l’œuvre pour qu’ensuite, ils puissent être reconnus comme figures dans le monde. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Ainsi avons-nous inversé le rapport qu’on croyait entretenu entre les œuvres d’art et le monde : s’il s’agit pour elles de copier ce qui, dans le monde, est déjà reconnu comme beau, alors c’est peine perdue, au sens où ça n’en vaut, doublement, pas la peine : d’une part, la copie sera un mensonge, et d’autre part, la copie ne vaudra que parce qu’un autre artiste aura, auparavant, déjà mis cette beauté en évidence, en la dévoilant par ses œuvres. Car c’est l’œuvre qui met de la beauté là où il n’y en avait pas encore, ce qui explique que les goûts changent, que les courants artistiques se succèdent, que les styles évoluent. </font></p>
<p style="border-right: medium none; padding-right: 0cm; border-top: medium none; padding-left: 0cm; padding-bottom: 1pt; border-left: medium none; padding-top: 0cm; border-bottom: windowtext 1.5pt solid">&nbsp;</p>
<p>Illustrations :</p>
<p>1 &#8211; La Mer d&#8217;Aral vue par Yann Arthus-Bertrand<br />
2 &#8211; La condition humaine &#8211; Magritte<br />
3 &#8211; Les demoiselles d&#8217;Avignon &#8211; Picasso<br />
4 &#8211; un exemple de beauté féminie à l&#8217;ancienne : Beth Ditto, la chanteuse du groupe Gossip.<br />
5 &#8211; Prince Radian dans le film de Tod Browning &laquo;&nbsp;Freaks&nbsp;&raquo;<br />
6 &#8211; Kenny Easterday dans son propre rôle.</p>
<p></font></p>
]]></content:encoded>
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		<title>L&#8217;art &#8211; Une introduction</title>
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		<pubDate>Tue, 08 Apr 2008 21:45:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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En 1940, alors que le gouvernement nazi envahit une part toujours grandissante de l’Europe, s’organise peu à peu un pillage des chefs d’œuvre destinés à constituer une collection officielle de l’art reconnu par les nazis. Le parti au pouvoir entendait en effet définir une esthétique officielle, opposée à ce que l’histoire connaît désormais sous le [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="3"></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/trompe-oeil-3b.jpg" title="Louis Leopold Boilly"><img align="left" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/trompe-oeil-3b.jpg" alt="Louis Leopold Boilly" title="Louis Leopold Boilly" /></a>En 1940, alors que le gouvernement nazi envahit une part toujours grandissante de l’Europe, s’organise peu à peu un pillage des chefs d’œuvre destinés à constituer une collection officielle de l’art reconnu par les nazis. Le parti au pouvoir entendait en effet définir une esthétique officielle, opposée à ce que l’histoire connaît désormais sous le nom « d’art dégénéré », principalement distingué par son refus des valeurs aryennes et la judéité de ses auteurs. En opposition à ce pillage, les pays occupés ont organisé la protection de leurs œuvres les plus importantes ; ainsi, la France emporte t-elle en convoi ses plus grands chefs d’œuvre vers le Sud du territoire, non encore occupé, et un détachement d’hommes se voit affecté à leur protection. On attribuera une protection toute particulière à la Joconde, qui gagne alors son statut de trésor national, pour lequel il serait justifié de sacrifier des vies humaines. On le voit ici, mais c’est une constante dans l’histoire : on se préoccupe, en plus haut lieu, des questions <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/diesira.jpg" title="Kurt Wenner"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/imagespagfloor.jpg" title="Desiree Palmen"></a>artistiques, et ce bien que l’art semble a priori constituer un domaine gratuit, produisant des formes ne recherchant pas l’efficacité, mais visant plutôt le plaisir. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Si on considère l’art ainsi, il n’est pas étonnant qu’on n’arrive pas à en distinguer les caractères essentiels. Au contraire : si le plaisir doit constituer la norme de la beauté artistique, alors on sait bien qu’une grande partie de ce que contient l’histoire de l’art doit être considéré comme non artistique, ce qui réintroduit la possibilité de considérer certaines propositions plastiques, littéraires, musicales (et aujourd’hui, aussi, cinématographiques, vidéo, etc.) comme dégénérées, ou du moins déviantes quand on les confronte aux canons de l’académisme. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Quand on observe les mouvements historiques, la succession des gouvernements et des régimes, les révolutions, politiques ou scientifiques, on perçoit bien à quel point l’humanité est affairée, que cette frénésie ait un sens ou qu’elle soit finalement pitoyablement absurde. Mais si on peut comprendre que cet affairement soit mis au service de l’efficacité, puisque l’humanité a un grand nombre de processus à mettre en œuvre pour parvenir à vivre comme elle le veut, on comprend moins bien, en revanche, pourquoi elle investit tant de temps, d’énergie et d’argent dans cette entreprise inutile qu’est l’art. Et pourtant, l’histoire montre à quel point sont importants ce temps, ces énergies et cet argent, et combien sont cruciales les questions relevant de la politique artistique, qui n’a pas attendu l’apparition des ministères de la culture pour orienter, et encadrer les créations artistiques. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/diesira.jpg" title="Kurt Wenner"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/diesira.jpg" alt="Kurt Wenner" title="Kurt Wenner" /></a>Ainsi, tout en ne servant théoriquement à rien, l’art se trouve au cœur des préoccupations, tant individuelles (chacun a des goûts et rencontre, de manière plus ou moins superficielle, le monde artistique) que collectives. Or cette démesure de l’intérêt porté à l’art lui est consubstantielle : c’est effectivement la caractéristique essentielle du jugement artistique que se présenter comme tout à fait individuel (on dira « subjectif ») tout en étant vécu comme idéalement universel : si la beauté d’un objet s’impose à moi de manière évidente, il me semble impossible que tous les êtres humains ne puissent pas la reconnaître eux aussi ; en somme, on ne parvient pas à se satisfaire de l’individualisme esthétique, tout en refusant de plier nos goûts à ceux des autres. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Au-delà du statut du jugement esthétique, se pose aussi la question des principes mêmes qu’est censé respecter l’art. On le considère facilement comme une entreprise de mise à disposition du monde à un public qui n’a pas directement accès à ses beautés. Le courant figuratif et réaliste, qui constitue ce que le grand public reconnaît aisément comme proprement artistique, a en effet installé durablement cette idée qu’une belle œuvre d’art est un objet qui représente (à plat ou en volume, ou en sons) ce que la nature a de plus beau. Il est évident que la virtuosité des artistes parvenant à cet effet est sans doute pour beaucoup dans le succès de ce courant, ceux-ci s’illustrant dès la période antique, en Grèce, par leur aptitude à « rendre réel » ce qui n’était qu’imitation. Ainsi, Zeuxis et Apollodore étaient ils connus pour donner dans leur peinture une telle sensation de présence que les oiseaux eux même s’y trompaient et essayaient de venir peindre ce qui s’avérait n’être que des apparences de grains de raisin, faisant s’émerveiller le public devant de telles prouesses. Aujourd’hui encore, quand un film parvient à restituer un univers tel qu’il nous semble le connaître intimement (les querelles familiales dans <strong><em><u>un air de famille</u></em></strong>, ou les luttes sociales chez Ken Loach, par exemple, on a encore tendance à voir là une prouesse qui constitue à elle seule une preuve de l’appartenance de l’objet à la sphère des œuvres d’art. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/imagespagfloor.jpg" title="Desiree Palmen"><img align="left" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/imagespagfloor.jpg" alt="Desiree Palmen" title="Desiree Palmen" /></a>Or, une telle définition de l’art pose problème, car ici encore, elle correspond à une conception très académique de l’art, que l’histoire a amplement remise en question. Si on devait s’en tenir à cet académisme, l’art contemporain n’existerait pour ainsi dire pas, l’abstraction n’aurait pas sa place en art, et un mouvement comme le cubisme serait considéré comme une aberration quand les portraits « plus vrais que nature » effectués pour les touristes en goguette sur la place du Tertre devraient, eux, être reconnus comme des œuvres majeures. On le sait, cette hiérarchie est impossible, non pas qu’aucune hiérarchie ne puisse être reconnue entre les œuvres, mais il va être nécessaire de se demander sur quels critères une telle hiérarchie se fonde. Derrière cette question de reconnaissance artistique se cache en fait un problème philosophique bien plus profond, qui est celui du rapport que nous sommes censés entretenir avec le réel : s’agit il de le glorifier en le représentant tel qu’il se présente à nous ? Ou faut il voir dans ce réalisme une ambition trompeuse qui se disqualifie elle-même tout en trompant effectivement son public ? </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Au-delà de ce qui pourrait paraître comme une querelle d’école, on rencontre un problème supplémentaire : réalisme / idéalisation / abstraction / représentation / présentation, autant de principes qui tous, à un moment ou à un autre, ont voulu incarner l’art dans sa totalité, créant écoles, courants, dogmes imposant aux artistes eux-mêmes de se positionner et de définir de manière nouvelle l’art, soit en ralliant ces écoles, soit en s’en dissociant. C’est ainsi que, pour le néophyte, le milieu de l’art semble être un théâtre sur la scène duquel s’affrontent, parfois violemment, des groupes porteurs de projets tout à fait antagonistes. Et pourtant, puisque c’est l’art en tant que concept que l’on va essayer de cerner, c’est l’unité derrière la multiplicité des apparences que nous allons tenter de définir, tout en sachant qu’historiquement, chacune de ces tentatives a donné l’occasion aux artistes eux-mêmes de s’en démarquer. </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">Illustrations : </font></p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify" class="MsoNormal"><font face="Times New Roman">1 &#8211; un hommage au peintre Zeuxis par un de ses successeurs, Louis Leopold Boilly au début du 19è siècle.<br />
2 &#8211; un exemple de trompe l&#8217;oeil de rue effectué par l&#8217;artiste <a target="_blank" href="http://www.kurtwenner.com/street.htm">Kurt Wenner</a>.<br />
3 &#8211; un trompe l&#8217;oeil plus étrange et original, par l&#8217;artiste <a target="_blank" href="http://www.desireepalmen.nl/images.php">Desiree Palmen</a>. </font></p>
<p></font></p>
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		<title>Faux et usage de faux &#8211; de l&#8217;artifice comme moyen mis au service de l&#8217;authenticité.</title>
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		<pubDate>Fri, 04 Apr 2008 05:16:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
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		<description><![CDATA[ 
 NB : cet article s&#8217;appuie principalement sur le paradoxe sur le comédien de Diderot, dont on propose ICI une représentation par Fabrice Luchini (clic droit sur le lien, et &#171;&#160;enregistrer la source&#160;&#187; pour l&#8217;écouter sur votre lecteur mp3 préféré)
Nombreux sont ceux qui pensent que le réalisme, en art, s&#8217;obtient en fixant la réalité [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p> <font size="2"></p>
<p align="justify"> NB : cet article s&#8217;appuie principalement sur <strong><em><span style="text-decoration: underline;">le paradoxe sur le comédien</span></em></strong> de Diderot, dont on propose <strong><em><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://88.181.30.235:88/Leparadoxeducomedien.mp3" target="_blank">ICI</a></span></em></strong> une représentation par Fabrice Luchini (clic droit sur le lien, et &laquo;&nbsp;enregistrer la source&nbsp;&raquo; pour l&#8217;écouter sur votre lecteur mp3 préféré)</p>
<p align="justify"><a title="qui_a_peur_de_virginia_woolf_imagesfilm.jpg" href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/qui_a_peur_de_virginia_woolf_imagesfilm.jpg"><img title="qui_a_peur_de_virginia_woolf_imagesfilm.jpg" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/qui_a_peur_de_virginia_woolf_imagesfilm.jpg" alt="qui_a_peur_de_virginia_woolf_imagesfilm.jpg" align="left" /></a>Nombreux sont ceux qui pensent que le réalisme, en art, s&#8217;obtient en fixant la réalité telle qu&#8217;elle a lieu. Sur ce présupposé, on peut fonder une esthétique figurative et réaliste, avec pour principe la re-présentation la plus fidèle possible de ce que le réel donne déjà, avec tout ce que le projet implique de flou dans sa définition : s&#8217;agit il d&#8217;offrir une copie objective du réel (ce que sembleraient faire les natures mortes, si on en réduisait énormément la portée), ou d&#8217;en restituer l&#8217;impression qu&#8217;il produit sur nous (ce qui constituerait le projet impressionniste, par exemple) ?</p>
<p align="justify">Si la question se pose dans les arts plastiques, on devine qu&#8217;elle doit d&#8217;autant plus se poser quand il s&#8217;agit de construire des représentations &laquo;&nbsp;vivantes&nbsp;&raquo; des actes humains. Le théâtre est en permanence confronté à cette ambition de mettre en scène la vie. C&#8217;est là en même temps ce qu&#8217;elle représente, et ce qu&#8217;elle utilise. La tentation est grande, alors, de se contenter de mettre la vie la plus nue sur scène, et de la laisser se montrer d&#8217;elle même, en espérant qu&#8217;elle sera perçue telle quelle par le spectateur, qui pourra alors en jouir. C&#8217;est ainsi qu&#8217;il existe plusieurs écoles théâtrales, qui vont entre autres se distinguer par la manière dont elles vont investir le réel sur la scène, mais on a sans doute là l&#8217;un des arts qui offre le plus la possibilité de considérer la scène comme un cadre dans lequel on viendrait poser la vie elle même, sans la farder, sans la manipuler. Il s&#8217;agirait alors de faire vivre ce qui doit être vécu par les comédiens, de la manière la plus sincère possible. On va alors chercher les &laquo;&nbsp;vrais&nbsp;&raquo; sentiments, les émotions véritablement vécues, et on dédaignera tout ce qui relève de la technique, du semblant, de l&#8217;apparence feinte, par manque de sincérité.</p>
<p align="justify"><a title="virginia.jpg" href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/virginia.jpg"><img title="virginia.jpg" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/virginia.jpg" alt="virginia.jpg" align="right" /></a>Cette fidélité à la vie intérieure, cette volonté que ce qui est exprimé sur la scène soit véritablement vécu par les comédiens, qu&#8217;ils fassent corps avec leur personnage, mais aussi qu&#8217;ils &laquo;&nbsp;fassent âme&nbsp;&raquo; avec lui peut pourtant avoir des conséquences paradoxales. L&#8217;exemple de la pièce d&#8217;Edward d&#8217;Albee <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Qui a peur de Virginia Woolf</span></em></strong> est sur ce point éloquente : mise en présence d&#8217;une scène de ménage, presque en temps réel ( la pièce commence à deux heures du matin, et finit à l&#8217;aube,  ce qui laisse aux deux membres du couple le temps d&#8217;entretenir leur confrontation à coup de verres de whisky), la pièce est connue pour ses représentations mêlant le jeu des comédiens et l&#8217;exposition de conflits qui se poursuivent dans les coulisses et dans la vie privée des comédiens. Ce sera le cas des deux interprètes les plus célèbres de cette pièce : Elizabeth Taylor et Richard Burton qui, quand ils endossent les rôles de ce couple se déchirant, vivent eux mêmes un épisode semblable, leur permettant de poursuivre sur l&#8217;écran le combat qu&#8217;ils mènent l&#8217;un contre l&#8217;autre dans ce dont on ne sait plus s&#8217;il faut l&#8217;appeler &laquo;&nbsp;la vraie vie&nbsp;&raquo; (elle n&#8217;est pas moins vraie que celle qui est vécue sur scène, elle passerait simplement plus inaperçue si les tabloïds ne la mettaient pas, eux aussi, en scène). Elizabeth Taylor y gagnera un oscar alors que tout le monde sait à ce moment là que le couple a pu se contenter de poursuivre devant les caméras ce qu&#8217;il vivait loin des objectifs, qu&#8217;on pouvait toujours clore les scènes par le traditionnel &laquo;&nbsp;Coupez !&nbsp;&raquo;, cela n&#8217;interrompait pas la haine qui, non simulée, continuait à animer les corps de ceux qui devenaient les simples acteurs de leur propre vie, alors qu&#8217;on sait aussi que même la tendance qu&#8217;a son personnage à noyer sa rancoeur dans l&#8217;alcool ne nécessite alors que peu de composition de la part de l&#8217;actrice. Ce qu&#8217;on promotionne alors, c&#8217;est précisément cette aptitude des acteurs à mettre à nu leur histoire personnelle, à plaquer sur elle les costumes de personnages de théâtre, tout en continuant à la vivre, presque telle quelle, devant les caméras, dans la plus totale impudeur. On inventait là, sans le savoir, le principe même de ce qui deviendra la télé réalité, ou le docu-fiction, qui tire tout son argumentaire du fait qu&#8217;il passe un pacte avec le public : on ne vous mentira pas, vous allez voir de vraies choses, ce qui constitue, aussi, le paradigme cinématographique, la convention essentielle du film pornographique.</p>
<p align="justify">Quand dans les années 60 Raymond Gérôme et Madeleine Robinson reprennent ces rôles sur scène, c&#8217;est exactement le même redoublement de la vie personnelle des comédiens qui se joue sur scène, avec la même convention passée avec le public, qui consiste à lui offrir comme un cadeau une tranche de vraie vie, mise à sa disposition sur scène, le plaçant là où personne ne peut théoriquement se tenir, permettant de voir ce que décemment personne ne peut voir, sauf à être voyeur. Là encore, nul besoin de simulation : on est tellement ancrés dans la vie réelle que chaque soir, dans la salle, se tiennent les avocats de chacun des comédiens, qui comptent les points pour alimenter la négociation du divorce qui a lieu, aussi, en dehors de la scène. Eux, comme le public, peuvent compter les gifles échangées sur le plateau, et la vraisemblance de leur violence, qui n&#8217;a pas besoin d&#8217;être simulée.</p>
<p align="justify"> <a title="waovw_jpg.jpg" href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/waovw_jpg.jpg"><img style="width: 462px; height: 323px;" title="waovw_jpg.jpg" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/waovw_jpg.jpg" alt="waovw_jpg.jpg" width="462" height="323" align="right" /></a><a title="waovw_jpg.jpg" href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/waovw_jpg.jpg"></a>En 1997, c&#8217;est Myriam Boyer qui s&#8217;oppose sur scène à Niels Arestrup. Pour une fois, c&#8217;est bel et bien de rôles de composition qu&#8217;il s&#8217;agit, les comédiens ne défoulant pas sur scène un conflit qui se poursuivrait conjugalement à la ville. C&#8217;est pourtant devant les tribunaux que la pièce se poursuivra, Myriam Boyer étant licenciée pour la supposée violence de son jeu sur scène, affaire qui une fois jugée montrera qu&#8217;en fait, c&#8217;étaient bien les coups de Niels Arestrup qui étaient très appuyés, trop réalistes (le même &laquo;&nbsp;problème&nbsp;&raquo; l&#8217;avait déjà opposé à Isabelle Adjani, quelques années plus tôt, qui s&#8217;était retrouvée KO sur le ring du réalisme théâtral). Si l&#8217;espace du réel que demeure le théâtre demeure soumis aux lois, on pourrait assez facilement dédouaner ceux qui y participent de ce genre d&#8217;accidents, en plaidant la nécessité de la restitution de la violence du réel, qui doit bien être vécue par les comédiens si le public veut être convaincu. Deux questions pourraient alors se poser : tout d&#8217;abord, le public a t-il forcément à être convaincu, ne peut il pas aussi entrer dans des conventions qui permettent d&#8217;une part à l&#8217;imagination de faire son travail, et d&#8217;autre part de prendre de la distance avec le réel ? D&#8217;autre part, cette manière de reconstruire le réel sur scène ou à l&#8217;écran est elle efficace, donne t-elle vraiment une impression de réalité, si on voit Isabelle Adjani ou Myriam Boyer tomber, saigner, tituber, et qu&#8217;on perçoit la réalité des coups, les personnages qu&#8217;elles sont censées incarner ne disparaissent ils pas pour laisser la place aux comédiennes qui prennent le coups &laquo;&nbsp;pour de vrai&nbsp;&raquo; ?</p>
<p align="justify">C&#8217;est précisément à cette question du réalisme, et des moyens d&#8217;y parvenir que s&#8217;attaque Diderot dans son texte &laquo;&nbsp;<strong><em><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://medias.harrystaut.fr/Leparadoxeducomedien.mp3" target="_blank">Le paradoxe sur le comédien</a></span></em></strong>&laquo;&nbsp;. La réflexion esthétique commence sur un point tout à fait pratique : comment pourrait on imaginer que ce que semble vivre un comédien sur scène soit vécu, tel quel, chaque soir, voire deux fois dans la même journée, à l&#8217;identique ? Par exemple, la colère n&#8217;est elle pas d&#8217;autant plus puissante et violente que c&#8217;est la première fois qu&#8217;elle est vécue ? N&#8217;en va t il pas de même pour la passion amoureuse ? Dès lors, s&#8217;il s&#8217;agit de demander aux comédiens de se mettre réellement dans l&#8217;état de leur personnage, il est probable que la qualité des représentations connaîtra les mêmes variations que la vie elle-même, et le théâtre deviendrait une cour des miracles, ou selon l&#8217;humeur des comédiens, la pièce sera conforme à son écriture, ou pas. Diderot le montre assez facilement : la simulation apporte le grand avantage de la régularité et de la constance. Mais si on connectait Diderot et Aristote, on pourrait comprendre là le véritable rôle de ce principe central de l&#8217;art qu&#8217;est, d&#8217;après celui ci ce qu&#8217;on appelle la mimesis. Imitation, ou copie, son principe n&#8217;est précisément pas de faire un copier coller de ce qui est, mais bien plutôt d&#8217;en saisir les mécanismes, les ressorts profonds pour en représenter l&#8217;essentiel, qui est mécanique, et qui peut être restitué. Pour parler en termes aristotéliciens, on pourrait dire que le comédien, et l&#8217;artiste de manière générale, est celui qui est capable de repérer dans le réel des puissances, des virtualités, et qui sait comment celles ci s&#8217;actualisent, parce qu&#8217;il les a étudiées. Ainsi, le bon comédien ne serait pas celui qui est véritablement atteint de jalousie, de haine, sur la scène, mais celui qui a profondément médité sur ce que sont la jalousie et la haine, qui en connait les mécaniques intimes, les a démontées et sait les reconstruire, techniquement, et donc artificiellement sur la scène. Toute autre option consisterait à laisser faire une hypothétique nature, en espérant qu&#8217;elle daigne produire devant les spectateurs, par hasard, quelque chose de conforme au texte de la pièce. On risque fort de tomber dans le panneau de quelques tentatives badgées &laquo;&nbsp;living theatre&nbsp;&raquo;, comme celle de Jean-Michel Barjol, réalisateur de ce film devenu culte (mais on sait que ce genre de culte est loin d&#8217;être fonction de la qualité véritable des objets auxquel il est voué) qu&#8217;est &laquo;&nbsp;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">What a flash</span></em></strong>&laquo;&nbsp;, projet consistant à enfermer deux cent comédiens dans un hangar pendant trois jours, et à leur donner comme seule consigne &laquo;&nbsp;c&#8217;est la fin du monde&nbsp;&raquo; et à les laisser s&#8217;imprégner de l&#8217;ambiance collective, pour les filmer la vivre. Le résultat est tout ce que l&#8217;on veut : folklorique, touchant, pathétique, on peut y voir un document d&#8217;époque, une expérience, un plantage; mais il est peu probable que quiconque reconnaisse là une quelconque vérité (si ce n&#8217;est celle du témoignage involontaire d&#8217;une époque révolue), ni une véritable efficacité artistique.</p>
<p align="justify"><a title="liztaylor-virginiawolf_0.png" href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/liztaylor-virginiawolf_0.png"><img title="liztaylor-virginiawolf_0.png" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/04/liztaylor-virginiawolf_0.png" alt="liztaylor-virginiawolf_0.png" align="right" /></a>Diderot va donc, dans ce texte, dans une direction finalement peu commune, assez peu répandue dans le grand public, amateur de sensations &laquo;&nbsp;vraies&nbsp;&raquo;, et donc forcément un peu voyeur : on ne vient pas voir, dans une oeuvre d&#8217;art, la photocopie d&#8217;une tranche de vie (ce serait là le projet de la télé réalité, si celle ci était un véritable projet), mais sa reconstruction artificielle, et donc sa mise à distance.</p>
<p align="justify">On vous proposera ici une version &laquo;&nbsp;jouée&nbsp;&raquo; de ce texte, lors du festival d&#8217;Avignon, en 1996, par Fabrice Luchini. Pour énervant que soit le personnage, on peut lui reconnaître une certaine présence scénique, et le texte gagne là une vie qui doit tout, on peut le deviner, non pas au fait que le comédien se laisse aller sur scène, mais à la technique, à la simulation. Dès lors, Luchini prenant quelques libertés sur la scène, en partie provoquées par des phénomènes météorologiques menaçants, ce soir là (on entend le tonnerre qui gronde autour de cette scène et de ce public qui sont en plein air, la pluie tombe) dont on peut se demander si, dès lors, ils constituent des réactions naturelles et spontanées du comédien, ou des trucs et ficelles correctement assemblés sur la scène pour lui donner vie. Et on réalise alors que si le personnage de Luchini a quelque chose d&#8217;agaçant, dans les interviews qu&#8217;on a pu en voir à la télévision, c&#8217;est peut être moins du au fait qu&#8217;il serait mauvais comédien (il est toujours un peu facile de l&#8217;affirmer de manière péremptoire) que parce qu&#8217;en fait, il ne sort jamais tout à fait de scène, mais continue, sur les plateaux télé, à utiliser tous les trucs, tous les artifices de la mise en scène théâtrale, et que ces artifices paraissent là hors de leur cadre naturel et donnent finalement ce personnage caricatural, excessif, pompeux, finalement insupportable. Sans que ce soit finalement voulu, on peut voir derrière cet excès une mise en évidence du principe de Diderot : le comédien ne vit pas ce que son personnage vit, il est à distance de lui et ne coïncide pas avec son destin, même si cela doit décevoir les amateurs de psychologie tordue, de schizophrénies mises en scène, mais l&#8217;art gagne ici en efficacité ce qu&#8217;il perd en mythologie.</p>
<p align="justify">Extrapolons ce principe au cinéma contemporain, puisque de plus en plus il va utiliser des effets de réalité provoqués par l&#8217;illusion d&#8217;être confronté à de véritables documents. Que penser, par exemple, d&#8217;un projet tel que <strong><span style="text-decoration: underline;"><em>Cloverfield</em></span></strong> ? L&#8217;évidence est que même si le réalisme est ici poussé très loin, il ne doit néanmoins rien à une quelconque sincérité : rien de ce qui apparaît à l&#8217;écran n&#8217;est réel, même si tout semble particulièrement vrai, et ce jusque dans la mauvaise qualité de l&#8217;image. Mais une analyse de n&#8217;importe laquelle des scènes laisse deviner à quel point il a fallu être précis techniquement pour obtenir ce saisissant effet de réalité. D&#8217;autre part, on pourrait critiquer le projet même de coller de si près à la réalité, fût-ce par des moyens artificiels, mais alors on entrerait dans une autre problématique, qui consisterait à se demander si finalement, Cloverfield représente avant tout un récit, ou s&#8217;il n&#8217;est pas une représentation déviante, et donc distante, réfléchie, de cette forme devenue classique et académique qu&#8217;est le film de monstres envahissant une ville. Ainsi pourrait on rappeler qu&#8217;une oeuvre ne se positionne pas seulement par rapport au réel, mais aussi par rapport aux autres oeuvres. Et regarder <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Cloverfield</span></em></strong> en oubliant cela risque précisément d&#8217;enraciner trop profondément le film dans sa fiction réaliste, alors que là encore, le projet du film est sans doute ailleurs, et plus profondément théorique sur ce qu&#8217;est essentiellement le cinéma.</p>
<p align="justify">Pour écouter cette mise en scène du texte de Diderot, faites un clic droit sur le lien suivant, et sélectionnez &laquo;&nbsp;enregistrer la source&nbsp;&raquo;, ce qui vous permettra d&#8217;écouter le texte n&#8217;importe où, n&#8217;importe quand : <a href="http://medias.harrystaut.fr/Leparadoxeducomedien.mp3" target="_blank">Cliquez ici-même</a>. Le fichier est assez gros, ça va donc vous demander un peu de patience !</p>
<p align="justify"> Illustrations, toutes extraites du film <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Qui a peur de Virginia Woolf</span></em></strong>, avec Elizabeth Taylor et Richard Burton, réalisé par Mike Nichols, en 1966.</p>
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		<title>L&#8217;artifice comme seconde nature (ou, y a t-il un lien entre &#171;&#160;Tout sur ma mère&#160;&#187; et Michaël Jackson ?)</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Apr 2008 23:20:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
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On rencontre cette idée assez régulièrement sur ce blog, et elle vaut d&#8217;être colportée : être naturel, pour l&#8217;homme, ne signifie jamais revenir vers une ancienne nature qui aurait été perdue. A chaque fois que des groupes humains se sont donné comme mission ce genre de retour en arrière, l&#8217;humanité s&#8217;est retrouvée dans des impasses, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><object width="425" height="355"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/qKzg1M8ztlw&#038;rel=0&#038;hl=en"></param><param name="wmode" value="transparent"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/qKzg1M8ztlw&#038;rel=0&#038;hl=en" type="application/x-shockwave-flash" wmode="transparent" width="425" height="355"></embed></object><br />
<font size="2"></p>
<p align="justify">On rencontre cette idée assez régulièrement sur ce blog, et elle vaut d&#8217;être colportée : être naturel, pour l&#8217;homme, ne signifie jamais revenir vers une ancienne nature qui aurait été perdue. A chaque fois que des groupes humains se sont donné comme mission ce genre de retour en arrière, l&#8217;humanité s&#8217;est retrouvée dans des impasses, en perte de perspective, enfermée dans ses propres limites.</p>
<p align="justify">Pour cette raison, le rapport qu&#8217;entretient l&#8217;humanité avec l&#8217;artifice est un rapport complexe : nécessairement porté sur l&#8217;artifice, par contrainte puis par goût, l&#8217;homme entretient néanmoins une mauvaise conscience de s&#8217;être à ce point transformé, comme s&#8217;il s&#8217;agissait là d&#8217;une trahison envers une nature qu&#8217;il aurait perdue. C&#8217;est en partie sur cette mauvaise conscience, et sur cette nostalgie que se construit le goût pour le &laquo;&nbsp;naturel&nbsp;&raquo;, qu&#8217;on assimile facilement à l&#8217;authentique.</p>
<p align="justify">C&#8217;est oublier un peu vite que pour l&#8217;homme, l&#8217;authenticité n&#8217;est pas la même que pour un arbre, un ruisseau ou un zèbre. Si ceux ci peuvent se contenter d&#8217;être, l&#8217;homme, en revanche se voit être, et a dès lors du mal à &laquo;&nbsp;coller à lui même&nbsp;&raquo;, ce qui constitue pourtant la condition première de l&#8217;authenticité. Certaines expériences du quotidien révèlent aisément que se montrer &laquo;&nbsp;au naturel&nbsp;&raquo; est une tâche quasiment impossible, qui relèverait de ce que le psychologue américain Grégory Bateson nommait le double bind (en français, la double contrainte) : par exemple, si on utilise cette fonction qui permet, sur msn, de montrer à ses interlocuteurs les morceaux qu&#8217;on est en train d&#8217;écouter, on est vite pris dans un paradoxe, qui consiste à se demander ce qu&#8217;on doit écouter pour avoir l&#8217;air d&#8217;être authentiquement soi même. Faut il subitement ne plus écouter que ce qu&#8217;on reconnaît sans peine comme devant être apprécié, ou bien doit on écouter ce qu&#8217;on écoute véritablement spontanément, même si on sait que cela n&#8217;a guère de valeur musicale ? De la même manière, dans tous les aspects de son existence, l&#8217;homme a le plus grand mal à être authentique, dès l&#8217;instant où on assimile cette authenticité à une sorte de comportement naturel.</p>
<p align="justify">C&#8217;est sans doute que cette nostalgie d&#8217;une nature perdue est en fait un leurre dans lequel l&#8217;homme ne peut pas, non plus se reconnaître. Il n&#8217;y aurait en fait aucune nature humaine véritable dans cette hypothétique état de nature. On l&#8217;a déjà évoqué, ce qui caractérise avant tout l&#8217;homme &laquo;&nbsp;au naturel&nbsp;&raquo;, c&#8217;est son caractère manifestement incomplet, son inaptitude à vivre tel qu&#8217;il est, et son incapacité à se faire au monde tel qu&#8217;il se présente. Dès lors, il est probable que l&#8217;homme doive être considéré comme naturellement technicien : ses mains, ses aptitudes au travail (au sens noble et plein du terme) permettent de le désigner comme un être qui est naturellement technicien, naturellement transformiste, naturellement mutant, et donc, artificiellement naturel.</p>
<p align="justify">C&#8217;est là exactement le discours que tient Agrado, personnage du film de Pedro Almodovar dans <strong><em><u>Tout sur ma mère</u></em></strong>, au moment où lui faut annoncer aux spectateurs d&#8217;une pièce de théâtre que celle ci n&#8217;aura pas lieu, et que pour remplacer il propose de raconter brièvement sa vie, finalement résumée en la longue liste des opérations de chirurgie esthétiques qu&#8217;il lui a fallu subir pour devenir pleinement elle-même, aussi artificielle soit elle. En ce sens, l&#8217;être humain serait pleinement accompli quand il serait non pas ce que la nature en a fait, mais quand cette nature a été prise en mains et modelée par la volonté. L&#8217;artifice serait le signe de la liberté humaine, conçu ici comme l&#8217;essence même de l&#8217;humanité.</p>
<p align="justify">Etrangement, on trouve dans les <strong><em><u>Cool memories</u></em></strong> du sociologue Jean Baudrillard quelque chose d&#8217;assez approchant, concernant pourtant un tout autre personnage, puisque c&#8217;est tout d&#8217;abord à Michael Jackson que Baudrillard s&#8217;attaque, en voyant en lui le symbole de l&#8217;homme ne se satisfaisant pas de ce que la nature donne et cherchant à dépasser en permanence sa nature première, trop terrestre, trop strictement biologique, pour accéder à une nature supérieure, dans un plan non prévu par le strict déterminisme matériel. Au delà de ce que ces transformations massives ont d&#8217;inquiétant, il faut alors voir dans ces processus qui sont à la limite du monstrueux une image légèrement grossie de ce qui caractérise l&#8217;homme : sa poursuite, sans relâche de la frontière mouvante entre lui et le monde, qui lui offre un repère pour se positionner, et qui permette de l&#8217;en distinguer.</p>
<p align="justify">Le lien entre Almodovar et Baudrillard, c&#8217;est ici le glissement vers des territoires du corps encore inconnus, puisqu&#8217;ils n&#8217;avaient jusque là jamais existé. Il ne faut pas entendre le transexualisme évoqué ici au sens strict (pas plus chez l&#8217;un que chez l&#8217;autre), ici encore, il s&#8217;agit avant tout de pointer la questions des frontières, remises en question par les incessantes interventions techniques, artificielles que l&#8217;homme effectue sur lui-même.</p>
<p align="justify">Ainsi, voici ce que Baudrillard écrit à propos du &laquo;&nbsp;kidult&nbsp;&raquo; que constitue ici Michael Jackson, et qu&#8217;on pourra rapprocher sans peine de l&#8217;artificialité d&#8217;Agrado :</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal"><em>&laquo;&nbsp;Le destin artificiel (du corps) c&#8217;est la transsexualité.<br />
Transsexuel non pas au sens anatomique, mais au sens plus général de travesti, de jeu sur la communication des signes du sexe, et, par opposition au jeu antérieur de la différence sexuelle, de &laquo;&nbsp;jeu de l&#8217;indifférence sexuelle&nbsp;&raquo;, indifférenciation des pôles sexuels et indifférence au sexe comme jouissance. Le sexuel est porté sur la jouissance (c’est le leitmotiv de la libération), le transsexuel est porté sur l&#8217;artifice&#8230;<br />
Voyez Michaël Jackson, Michaël Jackson est un mutant solitaire, précurseur d&#8217;un métissage parfait parce que universel. La nouvelle race d&#8217;après les races. Les enfants d&#8217;aujourd&#8217;hui n&#8217;ont pas de blocages par rapport à une société métissée : elle est leur univers et Michaël Jackson préfigure ce qu&#8217;ils imaginent comme un avenir idéal. A quoi il faut ajouter que Michaël s&#8217;est fait refaire le visage, décrêper les cheveux, éclaircir la peau, bref qu&#8217;il s&#8217;est minutieusement construit : c&#8217;est ce qui en fait un enfant innocent et pur &#8211; l&#8217;androgyne artificiel de la fable, qui, mieux que le Christ, peut régner sur le monde et le réconcilier parce qu&#8217;il est mieux qu&#8217;un enfant-dieu : un enfant-prothèse, un embryon de toutes les formes rêvées de mutation qui nous délivreraient de la race et du sexe&#8230;<br />
Nous sommes tous des agnostiques, ou des travelos de l&#8217;art et du sexe. Nous n&#8217;avons plus de convictions esthétiques ni sexuelles, mais nous les professons toutes&#8230;<br />
Si la Cicciolina peut être élue aujourd&#8217;hui député au Parlement italien, c&#8217;est justement que le transsexuel et la transpolitique se rejoignent dans la même indifférence ironique. Cette performance, impensable il y a seulement quelques années, témoigne du fait que c&#8217;est non seulement la culture sexuelle, mais toute la culture politique qui est passée du côté du travesti.<br />
Cette stratégie d&#8217;exorcisme du corps par les signes du sexe, d&#8217;exorcisme du désir par l&#8217;exagération de sa mise en scène, est bien plus efficace que celle de la bonne vieille répression par l&#8217;interdit&#8230;<br />
Ce régime du travesti est devenu la base même de nos comportements, jusque dans notre recherche d&#8217;identité et de différence. Nous n&#8217;avons plus le temps de nous chercher une identité dans les archives, dans une mémoire, ni dans un projet ou un avenir. Il nous faut une mémoire instantanée, un branchement immédiat, une sorte d&#8217;identité publicitaire qui puisse se vérifier dans l&#8217;instant même&#8230;<br />
En termes de mode et d&#8217;apparences, ce qui est recherché n&#8217;est plus réellement la beauté ou la séduction, c&#8217;est le look.<br />
Chacun cherche son look. Comme il n&#8217;est plus possible de tirer argument de sa propre existence, il ne reste plus qu&#8217;à faire &laquo;&nbsp;acte d&#8217;apparence&nbsp;&raquo; sans se soucier d&#8217;être, ni même d&#8217;être regardé&#8230;<br />
Ce n&#8217;est même pas du narcissisme, c&#8217;est une extraversion sans profondeur, une sorte d&#8217;ingénuité publicitaire où chacun devient l&#8217;impresario de sa propre apparence&#8230;<br />
Cela ne se réclame même plus d&#8217;une logique de la distinction, ce n&#8217;est plus un jeu de différences, &laquo;&nbsp;ça joue à la différence sans y croire&nbsp;&raquo;. C&#8217;est de l&#8217;indifférence. Être soi devient une performance éphémère, sans lendemain, un maniérisme désenchanté dans un monde sans manières&#8230;<br />
Tel est le résultat paradoxal de notre révolution : avec elle commencent l&#8217;indétermination, l&#8217;angoisse et la confusion. Une fois passée l&#8217;orgie, la libération aura laissé tout le monde en quête de son identité générique et sexuelle, avec de moins en moins de réponses possibles, étant donné la circulation des signes et la multiplicité des plaisirs.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal">Détail important cependant : comme beaucoup, Baudrillard semble tellement fasciné par l&#8217;apparence du transexuel qu&#8217;il en oublie qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas que d&#8217;une transformation de surface, mais qu&#8217;il s&#8217;agit là d&#8217;une véritable mise en forme profonde, radicale, majeure, comme on reconstruit une ville depuis ses fondations pour l&#8217;organiser selon des flux radicalement nouveaux. Il est toujours possible de regarder ces hommes qui explorent de nouveaux territoires de l&#8217;humanité comme des monstres fixés sur leur apparence, et la travaillant le plus possible. Mais il ne s&#8217;agit pas que d&#8217;apparence : devenir autre, ce n&#8217;est pas se contenter de changer d&#8217;apparence comme on revêtirait une nouvelle &laquo;&nbsp;skin&nbsp;&raquo; (comme on relooke en apparence tel ou tel programme en customisant les fenêtres qui l&#8217;accueillent). Il s&#8217;agit bien plutôt de transformer son rapport au monde, en reconfigurant le corps, pour le créer de toute pièce, et ne plus être déterminé par lui. Comme souvent, Baudrillard alterne l&#8217;éclair lumineux et l&#8217;aveuglement. Après le paragraphe presque parfait sur la créature autogénérée qu&#8217;est Michael Jackson (sans doute davantage tel qu&#8217;on peut imaginer le personnage que tel qu&#8217;il est vraiment), tout se passe comme si Baudrillard refusait d&#8217;en tirer les conséquences, et se persuadait qu&#8217;il s&#8217;agit là d&#8217;une dérive dans laquelle la réalité serait trahie dans une quête perpétuelle de l&#8217;apparence.</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal">Le problème, c&#8217;est que l&#8217;apparence n&#8217;est pas ce qu&#8217;est la personne, mais elle n&#8217;est pas, non plus, quoi que ce soit d&#8217;autre. Il n&#8217;y a pas en elle un noyau qui demeurerait identique à lui même et constituerait son essence, une nature à laquelle on pourrait revenir régulièrement se ressourcer en cas de coup dur, ou en cas d&#8217;oubli de soi même. Curieusement, n&#8217;apparaît pas dans ce moment peut être un peu trop fulgurant pour être tout à fait maîtrisé, l&#8217;idée simple selon laquelle l&#8217;homme serait avant tout un mouvement, ce qui implique qu&#8217;on n&#8217;en perçoive que des apparences fugaces, des échos jamais tout à fait identiques à leur origine, ou comme dirait Foucault, un visage tracé dans le sable, sur une plage bientôt balayée par la marée montante, et voué à s&#8217;effacer peu à peu.</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal">C&#8217;est pour cette raison que, rappellons le, <strong><em><u>Tout sur ma mère</u></em></strong> est avant tout un film sur les passages, et non un film obsédé par sa propre apparence mutante et si les personnages qu&#8217;il met en scène sont fascinants, c&#8217;est finalement moins pour ce qu&#8217;ils sont devenus que pour le simple fait qu&#8217;ils sont encore en devenir.</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p align="justify" style="margin: 0cm 0cm 0pt" class="MsoNormal">NB : Evidemment, l&#8217;extrait du film en VF, ce n&#8217;est pas tout à fait l&#8217;idéal, mais c&#8217;est la seule version dont je disposais. Il faudra s&#8217;en contenter, même si cinéphiliquement, c&#8217;est assez peu satisfaisant.</p>
<p></font></p>
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		<title>Méthode d&#8217;arrachement au sol &#8211; Principes d&#8217;élévation &#8211; De nouveau David Toole.</title>
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		<pubDate>Fri, 28 Mar 2008 06:20:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Nietzsche]]></category>
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Puisque David Toole, entrevu quelques articles plus tôt, semble remporter un certain succès, et pas mal de réflexion (on ne peut rêver plus efficace en matière de surrection de la réflexion concernant la définition exacte de la danse, et donc, plus largement, de l&#8217;art), puisqu&#8217;il semblerait qu&#8217;il soit porteur, simultanément, d&#8217;un pouvoir de destruction des [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><object width="425" height="355"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/VcpcujComks&#038;rel=0&#038;hl=en"></param><param name="wmode" value="transparent"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/VcpcujComks&#038;rel=0&#038;hl=en" type="application/x-shockwave-flash" wmode="transparent" width="425" height="355"></embed></object></p>
<p align="justify"><font size="2">Puisque David Toole, entrevu quelques articles plus tôt, semble remporter un certain succès, et pas mal de réflexion (on ne peut rêver plus efficace en matière de surrection de la réflexion concernant la définition exacte de la danse, et donc, plus largement, de l&#8217;art), puisqu&#8217;il semblerait qu&#8217;il soit porteur, simultanément, d&#8217;un pouvoir de destruction des représentations dogmatiques sur l&#8217;art, et d&#8217;un pouvoir d&#8217;affirmation de quelque chose de nouveau, puisque de plus cette proposition se fait dans la beauté manifeste d&#8217;un corps non conforme parvenant, par sa force plastique, à imposer ses nouveaux codes, réinvitons le, à travers ce nouveau montage autour de passages de l&#8217;oeuvre de la compagnie DV8, &laquo;&nbsp;The Cost of Living&nbsp;&raquo;.</font></p>
<p align="justify"><font size="2">Et pour le mettre en perspective, je l&#8217;accompagne (comme on accomode les vins et les plats, on accomode aussi les expériences sensorielles et les rencontres conceptuelles) d&#8217;un extrait de la naissance de la tragédie, de Nietzsche, dont on sait à quel point il a souvent écrit sur la danse, et quelle importance il accordait à cet art, considéré par lui comme l&#8217;expression même de la volonté de puissance. Nous reviendrons un jour sur les rapports entre Nietzsche et la danse question qu&#8217;on a d&#8217;ailleurs déjà abordée <a target="_blank" href="http://www.harrystaut.fr/?p=10">ici</a>. </font></p>
<p align="justify"><font size="2">Laissons donc à Nietzsche la parole, et laissons à David Toole la prise de pouvoir sur l&#8217;espace. </font></p>
<p align="justify"><font size="2">&laquo;&nbsp;&nbsp;&raquo; <span style="font-style: italic">Transformez en tableau l&#8217; &laquo;&nbsp;</span><span style="font-style: italic">Hymne à la joie</span><span style="font-style: italic">&nbsp;&raquo; de Beethoven et ne laissez pas votre imagination en reste lorsque les millions d&#8217; êtres se prosternent en frémissant dans la poussière : c&#8217;est ainsi qu&#8217; il est possible d&#8217; approcher le dionysiaque. Maintenant, l&#8217; esclave est un homme libre, maintenant se brisent toutes les barrières hostiles et rigides que la nécessité, l&#8217; arbitraire et la &laquo;&nbsp;mode insolente&nbsp;&raquo; ont mises entre les hommes. Maintenant, dans cet évangile de l&#8217; harmonie universelle, non seulement chacun se sent uni, réconcilié, confondu avec son prochain, mais il fait un avec tous, comme si le voile de Maya s&#8217; était déchiré et qu&#8217; il n&#8217; en flottait plus que des lambeaux devant le mystère de l&#8217; Un originaire. Par le chant et la danse, l&#8217; homme manifeste son appartenance à une communauté supérieure : il a désappris de marcher et de parler et, dansant, il est sur le point de s&#8217; envoler dans les airs. Ses gestes disent son ensorcellement. De même que les animaux maintenant parlent et la terre donne lait et miel, de même résonne en lui quelque chose de surnaturel : il se sent dieu, il circule lui-même extasié, soulevé, ainsi qu&#8217; il a vu dans ses rêves marcher les dieux. L&#8217; homme n&#8217; est plus artiste, il est devenu oeuvre d&#8217; art : ce qui se révèle ici dans le tressaillement de l&#8217; ivresse, c&#8217;est, en vue de la suprême volupté et de l&#8217; apaisement de l&#8217; Un originaire, la puissance artiste de la nature toute entière.</span>&nbsp;&raquo;<br />
La naissance de la tragédie</font></p>
<p align="justify"><font size="2">Juste une dernière remarque : si le danseur est celui qui a désappris à marcher, qui, mieux que celui qui n&#8217;a pas de jambes, peut le mieux s&#8217;élever par la danse ? Une fois de plus, ces êtres qui seraient facilement considérés par beaucoup comme se situant à la lisière de l&#8217;humanité sont ceux qui parviennent à nous en apprendre beaucoup sur notre propre compte. Et David Toole, dans ce que Foucault appelerait peut être son &laquo;&nbsp;étrangeté légitime&nbsp;&raquo;, semble bien être de ces hommes qui ne sont plus artistes, mais qui sont devenus oeuvre d&#8217;art. </font></p>
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		<title>Trans-textualité</title>
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		<pubDate>Wed, 26 Mar 2008 23:48:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Quelle est la matière d&#8217;un film ? Qu&#8217;est ce qui en constitue l&#8217;essence ? De quoi &#171;&#160;ça&#160;&#187; parle ?
En apparence, s&#8217;il faut chercher un contenu dans un film, c&#8217;est vers son récit qu&#8217;il faut se diriger : art du temps, comme la musique, mais aussi art de l&#8217;image, comme la peinture ou la photographie, il [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><object width="425" height="355"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/oGczJEfJFWc&#038;rel=0&#038;hl=en"></param><param name="wmode" value="transparent"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/oGczJEfJFWc&#038;rel=0&#038;hl=en" type="application/x-shockwave-flash" wmode="transparent" width="425" height="355"></embed></object><br />
<font size="2"></p>
<p align="justify">Quelle est la matière d&#8217;un film ? Qu&#8217;est ce qui en constitue l&#8217;essence ? De quoi &laquo;&nbsp;ça&nbsp;&raquo; parle ?</p>
<p align="justify">En apparence, s&#8217;il faut chercher un contenu dans un film, c&#8217;est vers son récit qu&#8217;il faut se diriger : art du temps, comme la musique, mais aussi art de l&#8217;image, comme la peinture ou la photographie, il est l&#8217;art qui se rapproche le plus de la sensation que nous donne nos propres vies, qui sont elles-mêmes vécues sur le mode du récit. Un film serait donc une suite de scènes, qui constituerait une aventure globale, menant d&#8217;une situation de départ à un dénouement.</p>
<p align="justify">Si on faisait de la psychanalyse, on dirait qu&#8217;on a là, en effet, le contenu patent d&#8217;un film. Pour décrire <strong><em><u>Taxi</u></em></strong> ou <strong><em><u>les Bronzés font du ski</u></em></strong>, il ne serait effectivement pas utile d&#8217;aller plus loin que ce niveau là. Par contre, nombreux sont les films qui vont difficilement se résumer à un aussi simple scénario : que devient <strong><em><u>Easy Rider</u></em></strong> si on le réduit à son récit ? <strong><em><u>Dans la peau de John Malkovitch</u></em></strong> peut il être considéré comme une simple aventure au cours de laquelle une série de personnages vont devenir, pour quelques minutes, John Malkovitch en personne ? Et que dire d&#8217;expériences cinématographiques plus radicales encore telles que celles que mène Guy Maddin quand il récupère l&#8217;esthétique des films d&#8217;Eisenstein ou des expressionnistes dans des oeuvres où le montage prend nettement le dessus sur le scénario ? Et, sans aller aussi loin, que dire des films de Wong Kar Wai dont on sait qu&#8217;ils sont tournés sans scénario, et que leur récit n&#8217;est finalement qu&#8217;un fil que le réalisateur place entre les doigts du spectateur, qui va être ainsi suffisamment rassuré pour accepter de suivre une expérience esthétique dont le coeur est loin d&#8217;être ce récit, qui est pourtant ce qu&#8217;on perçoit en premier de tout film.</p>
<p align="justify">Si on faisait de la psychanalyse, de nouveau, on dirait que derrière le récit d&#8217;un rêve, il y a un contenu latent, qui utilise la forme du rêve, la manière dont est constitué son récit, pour s&#8217;exprimer. Il ne s&#8217;agit pas, ici, de se lancer dans un exercice d&#8217;interprétation psychanalytique de tel ou tel film, mais simplement d&#8217;indiquer qu&#8217;un réalisateur, quand il fait vraiment du cinéma, manipule autre chose qu&#8217;un récit. Celui ci n&#8217;est qu&#8217;un prétexte. Chez Hitchcock, ce prétexte s&#8217;appelle un Mc Guffin, ce point de départ nécessaire à toute histoire : dans <strong><em><u>Psychose</u></em></strong>, le McGuffin, c&#8217;est l&#8217;argent volé à Marion en début de film. La péripétie lance le film, mais n&#8217;en constitue pas l&#8217;essentiel, qui est ailleurs.</p>
<p align="justify">Dans <strong><em><u>Tout sur ma mère</u></em></strong>, Almodovar empile tellement de couches de récit, entrecroise à ce point les trajectoires, agence tellement précisément les hasards, qu&#8217;on en vient à douter de ce qui constitue le coeur du film. Il y a tant d&#8217;histoires qui se font écho les unes les autres, tant d&#8217;existences qui entrent en résonance que le spectateur prend plaisir à s&#8217;y perdre. Almodovar joue des ficelles du mélodrame pour embarquer la salle sur cette piste, mais il tricote toutes ses lignes conductrices, brouille les pistes et camoufle ainsi son véritable projet, qui n&#8217;est indiqué que par des indices, en partie dispersés (quelques répliques reprises, de voix en voix comme des passages de relais, des Esteban qui se transmettent la vie sans se connaître) en partie structurels, constituant la véritable matière du film. Celle-ci, comme dans toute oeuvre, dépasse le prétexte pour toucher à quelque chose qui relève des énergies fondamentales de l&#8217;existence humaine, quand celle ci ne se contente pas d&#8217;être vécue isolément, en autarcie, pour soi, mais qu&#8217;elle est une plateforme qui a pour seule volonté de se dépasser elle-même, à travers les autres.</p>
<p align="justify">Dans le film d&#8217;Almodovar, il ne s&#8217;agit que de trans-mission. Des mouvements sont lancés, des lettres sont écrites, des rencontres sont programmées, des enfants sont sur le point d&#8217;être accueillis au monde, des choix de vie sont effectués, des trans-formations physiques et spirituelles sont parachevées. Ce sont autant de vies qui sont lancées sur leurs trajectoires, et qui cherchent des horizons vers lesquels se projeter. Récit de transmissions, le film se devait d&#8217;être lui même un vecteur permettant à des énergies extérieures à lui même de se projeter hors de leur territoire réservé. C&#8217;est ainsi que le titre du film lui même est en fait une reprise d&#8217;un film de Mankiewicz &laquo;&nbsp;<strong><em><u>All about Eve</u></em></strong>&laquo;&nbsp;, dont l&#8217;actrice principale, Bette Davis, est à deux reprises citée dans <strong><em><u>Tour sur ma mère</u></em></strong>, avant que le film lui soit dédié dans le carton de fin. Ainsi, aussi, la scène inaugurale du film, au cours de laquelle le fils de l&#8217;héroïne est renversé par une voiture, ce qui lance l&#8217;ensemble du récit (même si les quelques scènes qui précèdent ce drame le préparent, et le placent déjà dans une perspective), est-elle une citation explicite (bien que non précisée dans le mouvement du film) de la scène d&#8217;entrée du film de Cassavetes <strong><em><u>Opening Night</u></em></strong>, au cours de laquelle c&#8217;est une fan de l&#8217;héroïne qui est renversée par une voiture. Tout y est : le théâtre, la pluie torrentielle, la star distante, même les affiches très grand format sont reprises, telles qu&#8217;elles sont présentes sur la scène du film de Cassavetes. Mais ce qui se joue derrière ces morts, c&#8217;est en fait la transmission d&#8217;un film à l&#8217;autre de forces, de tensions, qui ont pour vocation de parcourir l&#8217;art, d&#8217;oeuvre en oeuvre. C&#8217;est ainsi que Gérar Genette définissait l&#8217;inter-textualité : &laquo;&nbsp;<em>une façon pour un texte… par un recours à des citations explicites et massives, de transcender sa clôture ou son immanence</em>&laquo;&nbsp;. (<strong><em><u>Figures IV</u></em></strong>). Il s&#8217;agit finalement de permettre aux oeuvres de se féconder les unes les autres, et ce pour permettre à de nouvelles formes d&#8217;émerger et de se développer.</p>
<p align="justify">Malraux l&#8217;avait écrit ainsi dans <em><strong><u>les voix du silence</u></strong></em>: &laquo;&nbsp;<em>de même qu’un musicien aime la musique et non les rossignols, un poète des vers et non des couchers de soleil, un peintre n’est pas d’abord un homme qui aime les figures et les paysages. C’est un homme qui aime les tableaux.&nbsp;&raquo; </em>De la même manière, Almodovar est certes un homme qui aime les personnages dont il trace les histoires, mais plus que cela, il est un homme qui aime le cinéma, qui le regarde, qui fait du cinéma, et qui le fait en s&#8217;appuyant sur l&#8217;histoire de cet art.</p>
<p align="justify">C&#8217;est ainsi qu&#8217;on peut faire de ces passages la matière même de Tout sur ma mère, mais aussi du cinéma de manière générale. C&#8217;est là ce qu&#8217;on appelle l&#8217;intertextualité, définissant l&#8217;art comme un milieu au sein duquel les oeuvres dialoguent moins avec le réel qu&#8217;entre elles. Et c&#8217;est ce dialogue, ces citations, ces correspondances, ces oppositions qui peu à peu tisse un univers, parallèle à ce qu&#8217;on appelle communément &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;, et qui est finalement constitué par ce dialogue entre oeuvres qu&#8217;on appelle, en somme, la culture.</p>
<p align="justify">Deux extraits sont donc montés successivement ici, pour en montrer les résonances : les séquences d&#8217;ouverture respectives de Tout sur ma mère et d&#8217;Opening Night. On a indiqué plus haut quelles articulations existent entre ces deux séquences, et comment l&#8217;énergie de la seconde vient irriguer le drame de la seconde, et comment la seconde offre, en retour, un horizon à ces morts. Reste à faire son travail de spectateur : regarder, éprouver tout d&#8217;abord, mais aussi mettre en relation, connecter, non pas pour mener sur ces séquences des analyses froides comme des autopsie, mais au contraire pour en cerner tout ce qu&#8217;il y a de spirituellement vivant. Au même titre que les personnages d&#8217;Almodovar, les oeuvres ont une vie secrète, s&#8217;échangent entre elles des fluides vitaux, et pratiquent sous le nez du spectateur de la contrebande d&#8217;essences.</p>
<p></font></p>
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		<title>Ceci est leur corps, livré &#8211; à propos de Gunther von Hagens</title>
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		<pubDate>Mon, 24 Mar 2008 19:29:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Les goûts sont, on le sait peu à peu, le principal obstacle que puisse connaître un amateur d&#8217;art. Ils sont mauvais conseillers, ils nous dirigent vers ces nombreux objets qui n&#8217;ont pas d&#8217;autre buts que de nous enfermer dans nos petites complaisances, dans la répétition jamais tout à fait achevée des mêmes affects, des mêmes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p align="justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/studiesofembryos.jpg" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie"><img align="left" width="450" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/studiesofembryos.jpg" alt="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" height="666" style="width: 450px; height: 666px" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" /></a>Les goûts sont, on le sait peu à peu, le principal obstacle que puisse connaître un amateur d&#8217;art. Ils sont mauvais conseillers, ils nous dirigent vers ces nombreux objets qui n&#8217;ont pas d&#8217;autre buts que de nous enfermer dans nos petites complaisances, dans la répétition jamais tout à fait achevée des mêmes affects, des mêmes émotions déjà répertoriées, des mêmes petits plaisirs dont on sait que, tels des enfants réclamant chaque soir la même histoire, racontée à l&#8217;identique, pour s&#8217;endormir, nous pourrons nous y calfeutrer pour y retrouver une zone de réconfort apte à nous anesthésier et à nous isoler du monde ambiant.</p>
<p align="justify">Il est difficile de faire un cours de philosophie sur l&#8217;art sans s&#8217;attaquer plus ou moins à ces comportements de protection qui passent par cet emmitouflement sensitif permis par les produits culturels les plus consensuels, tout en sachant que ni le public en général, ni les élèves en particulier, ne sont tombés de la dernière pluie, et qu&#8217;ils ont tous été confrontés à ce mouvement étrange par lequel, parfois, le refus du consensus est une autre forme que celui ci peut prendre. C&#8217;est ainsi qu&#8217;on est censé embarquer pour un même cours ceux et celles qui ne jurent que par le &laquo;&nbsp;beau chant&nbsp;&raquo;, tel que le pratiquent des Céline Dion ou des Florent Pagny, et ceux qui refusent ce qu&#8217;ils perçoivent comme une sous culture, et lui préfèrent une culture souterraine, qui, elle, semble ne pas s&#8217;embarrasser d&#8217;enjolivements esthétiques, et n&#8217;hésite pas à, comme on dit, &laquo;&nbsp;choquer&nbsp;&raquo;; on entre alors dans des territoires plus ou moins sombres, dans lesquels le grand guignol assumé (les anciens connurent Alice Cooper, les plus jeunes auront évolué dans les univers torturés de Trent Reznor, leader du groupe Nine Inch Nails, facilement porté sur les esthétiques sombres, les ambiances morbides et les visuels traumatisants). Evidemment, ceux qui sont familiers des formes esthétiques les plus sombres sont assez souvent convaincus de connaître des formes moins évidentes, et dès lors plus artistiques que ceux qui écoutent la variété française standardisée ou les ritournelles langoureuses des plats réchauffés de la soul ré estampillées R&#8217;n'B&#8217; contemporaines. Le problème, c&#8217;est que le marché vient rompre ces digues qui séparaient auparavant les véritables explorateurs des sens du côté des tempêtes, et les frileux amateurs de sensations conventionnelles et réconfortantes du côté sécurisé des ports, avec tout ce que ça comporte de confort, mais aussi d&#8217;eaux stagnantes, à tel point qu&#8217;on peut se demander si, aujourd&#8217;hui, il est possible pour des oeuvres telles que <em><strong>l&#8217;histoire de l&#8217;oeil</strong></em> de Bataille ou <strong><em>le Chien Andalou</em></strong> de Bunuel et Dali, d&#8217;avoir une réelle postérité, dans la mesure où leur transgression est, elle même, devenue une règle, et que des propositions clairement kitch comme celles de <a target="_blank" href="http://www.ritnit.com/wp-content/uploads/2007/09/66210137-venedig-dog-jeff-koons1.jpeg">Jeff Koons </a>dans ses oeuvres reproduisant les formes les plus populaires, les plus anodines en apparence, mais finalement les plus transgressives dans un univers artistique facilement fasciné par l&#8217;horreur.</p>
<p align="justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/insight%20feb05%20gallery%20ioc13_large.jpg" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/studies.jpg" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/studies.jpg" alt="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" /></a>On le voit bien, il y a là une problématique, qui n&#8217;est pas simple, et qui se retrouve dans toutes les couches de la production esthétique, aussi bien dans l&#8217;incompréhension qu&#8217;on peut ressentir devant les apparents excès d&#8217;un Ron Athey mettant son corps en souffrance, que dans l&#8217;ambiguïté des propositions de <a target="_blank" href="http://www.smh.com.au/ffximage/2007/10/04/cmHIRST_ARTICLE.jpg">Damien Hirst</a>, que dans les subtiles nuances qui peuvent exister aujourd&#8217;hui entre le vide artistique évident chez une Koxie, et la distance intéressante d&#8217;une Yelle. On le voit, il est difficile de s&#8217;y retrouver, et on est assez vite amené à utiliser des exemples assez tranchés, pour faire comprendre où passent ces hypothétiques frontières entre ce qui est de l&#8217;art, ce qui est du lard, et (on l&#8217;a vu), du hard.</p>
<p align="justify">C&#8217;est ainsi qu&#8217;on en vint à évoquer en cours les expositions de <a target="_blank" href="http://www.artezia.net/art-graphisme/art/vonhagens/vonhagens.htm" title="Pour une présentation pas trop trop complaisante des expositions de Gunther Von Hagens">Gunther Von Hagens</a>, plasticien  (ou plutôt, en l&#8217;occurrence, plasticineur) allemand, dont le travail consiste à utiliser de véritables corps humains décédés pour en faire ce qu&#8217;on peut appeler des statues, des formes figées, qui ont toutes pour caractéristique de dévoiler la manière dont leur organisme fut constitué. Evidemment, c&#8217;est impressionnant, et néanmoins, c&#8217;est avec étonnement qu&#8217;on constatera à quel point ces expositions remportent un succès massif : on s&#8217;y rend en famille, on y fait la queue pendant des heures pour s&#8217;y confronter à ce qui fait les dénominateurs communs de tous les visiteurs, ainsi que des pensionnaires permanents de cette baraque aux phénomènes moderne : tous ont un corps, diversement dévoilé, et tous sont concernés par la mort, certains l&#8217;ayant encore en ligne de mire, alors que d&#8217;autres l&#8217;ont déjà traversée. Est ce nouveau ? Non. On l&#8217;oublie, mais au dix-huitième siècle, le cousin de Jean Honoré Fragonard (dont tout le monde connaît au moins cette <a target="_blank" href="http://www.bm-chambery.fr/images/illustrations/liseuse-fragonard.jpg" title="Fragonard - La liseuse, voilà une oeuvre qui constituera une sorte d'aire de repos, dans un article qui cumule beaucoup de référence tout de même très morbides !"><strong><em>liseuse</em></strong></a> qui se trouva accrochée sous toutes ses formes (tapisserie, poster, reproductions sous divers formats et techniques) dans tous les intérieurs bourgeois), Honoré Fragonard, créa lui même des installations de sculptures assez terrifiantes, utilisant elles aussi des cadavres embaumés. La plus connue s&#8217;intitule <em><strong><a target="_blank" href="http://musee.vet-alfort.fr/Site_Fr/photojpg/cavalier.jpg" title="Fragonard - Le cavalier de l'apocalypse">le Cavalier de l&#8217;Apocalypse</a></strong></em>, et mettait en scène les cadavres mêlés d&#8217;un homme, d&#8217;un cheval et d&#8217;embryons faisant la ronde). Von Hagens est il, de toutes les propositions de plasticiens actuels, la plus sordide ? Non, loin de là. Le groupe chinois &laquo;&nbsp;cadavre&nbsp;&raquo; va bien plus loin dans les propositions abjectes. Mais il est inutile d&#8217;aller jusque là : l&#8217;ambiguïté des écorchés qu&#8217;il met en scène est un symptome de l&#8217;effet que les oeuvres ont eu sur nous, qui est double.</p>
<p align="justify">D&#8217;une part, ces oeuvres ouvrent les portes à ce que Freud appelait la &laquo;&nbsp;pulsion scopique&nbsp;&raquo; (ou scopophilie), c&#8217;est à dire le plaisir ressenti à regarder. Or cette pulsion peut aussi bien se vivre de manière socialisée, que perverse. Internet, on le sait est un moyen technique fortement scopique, puisqu&#8217;il permet de voir chez soi ce que la plupart n&#8217;auraient pas l&#8217;occasion de voir. Et on sait que les statistiques des moteurs de recherche montrent à quel point les recherches les plus massives se font autour de la possibilité de voir ce que, normalement, on ne devrait pas voir (pour saisir plus précisément ce qu&#8217;est la pulsion scopique, on retournera lire ce beau conte de Perrault qu&#8217;est Barbe Bleue). Selon que cette pulsion est sublimée ou au contraire retournée sur son propre plaisir, on pourrait discerner les propositions artistiques des simples objets de complaisance.</p>
<p align="justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/post-35367-1167982094_thumb.jpg" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie"><img align="right" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/post-35367-1167982094_thumb.jpg" alt="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" /></a>D&#8217;autre part, si l&#8217;art a très tôt rencontré de près la morbidité, si les artistes ont très vite su provoquer chez les amateurs des sensations variées, et ont dès lors eu à coeur de parcourir le clavier de la perception de la jouissance jusqu&#8217;à l&#8217;horreur, on constate qu&#8217;avec l&#8217;apparition des arts de masse, ce mouvement d&#8217;assombrissement a produit de plus en plus d&#8217;oeuvres qui se caractérisent avant tout par la surenchère dans l&#8217;insupportable. Dès lors, face à cette escalade, peuvent se poser deux questions qui n&#8217;en sont finalement qu&#8217;une : celle de l&#8217;anesthésie des sens, et celle du sens qu&#8217;il y a à confronter le public avec ce qui relève de l&#8217;horreur). Ces questions se posent, puisque l&#8217;horreur paraît le plus souvent gratuite (et on ne parle pas là des oeuvres qui ont officiellement comme propos de nous divertir, telles que le sera la série des films de Wes Craven, mais plutôt des oeuvres qui, sans recul, confrontent le public à des scènes dont le seul intérêt est d&#8217;être le plus frontalement possible insoutenables). Quand la série des &laquo;&nbsp;<strong><em>Hostel</em></strong>&nbsp;&raquo; trace une trajectoire très parallèle à celle des &laquo;&nbsp;<strong><em>Saw</em></strong>&laquo;&nbsp;, il n&#8217;y a aucun doute sur le fait qu&#8217;on est dans la plus inquiétante des complaisances, car elle a un véritable rôle d&#8217;anesthésiant de la sensibilité : le public rencontrant ces films est massif, et n&#8217;a pas du tout la confidentialité de celui des ancêtres de ces films que furent, entre autres les &laquo;&nbsp;<strong><em>cannibal holocaust</em></strong>&nbsp;&raquo; (1980) ou la série des mondo movies (dont le plus connu est l&#8217;un des premiers, &laquo;&nbsp;mondo cane&nbsp;&raquo; (1962)). Là où ces pionniers produisaient un véritable malaise, (le réalisateur de <strong><em>Cannibal Holocaust</em></strong> dut essuyer plusieurs procès, au cours desquels il dut refaire certains trucages de son film, pour prouver qu&#8217;il n&#8217;avait mutilé personne pour tourner son film), les productions qui en sont les héritières sont diffusées dans l&#8217;indifférence, parce qu&#8217;elles ont une audience bien plus importante, mais aussi parce qu&#8217;on s&#8217;est tout simplement habitués à ces images (on y reviendra un autre jour, cela n&#8217;est pas sans conséquences sur ce que nous sommes aussi capables d&#8217;accepter dans la réalité). La question est donc celle du sens qu&#8217;il y a à confronter le public avec de telles scènes.</p>
<p align="justify">Or, il est possible qu&#8217;il y ait du sens, même quand le public ne peut pas s&#8217;en rendre compte par lui même. Par exemple, après guerre, l&#8217;actionnisme viennois est un mouvement artistique qui va aller le plus loin possible dans les performances dégradant très fortement le corps humain. Vues sans préparation et sans culture, ces oeuvres semblent relever de la folie. Cependant, une lecture historique permet de voir en elles une sorte d&#8217;expiation de ce que la période nazie fit endurer à l&#8217;Europe, période à laquelle ces artistes ne pouvaient pas concevoir de tourner le dos, comme si de rien n&#8217;était. Il s&#8217;agit de <em>&laquo;&nbsp;déceler dans le corps les éléments de contrôle de l&#8217;Etat, imaginant ainsi les futures thèses de Foucault à propos de la sexualité; les rapports de domination et de pouvoir s&#8217;inscrivent dans le corps  et l&#8217;Etat appuie son pouvoir sur ceux qui le constituent</em>&nbsp;&raquo; (Ian Geay, <em><strong>Montrez ce corps que je ne saurais voir</strong></em>, in <em><strong>L&#8217;art à contre-corps</strong></em>). Là, comme chez Ron Athey ou même dans des actions nettement excessives de Bob Flanagan, la mise en présence de la mort, de manière frontale, a un sens car elle n&#8217;est pas une impasse. Sans chercher à générer un quelconque plaisir, la mort, le corps, la souffrance ou la jouissance font partie intégrante d&#8217;un dispositif qui vise à dépasser ces représentations, ou ces présences pour ouvrir à un au-delà de la mort, du corps et des sensations. En quelque sorte, ces oeuvres s&#8217;appuient sur un en deçà d&#8217;elles mêmes, et ouvrent à des dimensions qui les dépassent.</p>
<p align="justify"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/torso1.jpg" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie"><img align="right" width="391" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2008/03/torso1.jpg" alt="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" height="479" style="width: 391px; height: 479px" title="Leonard de Vinci - Etudes d’anatomie" /></a>Il est difficile de voir cela dans les corps exposés par le Dr Gunther Von Hagens. Lui même peine, d&#8217;ailleurs, à justifier sa démarche. Il explique comment elle est possible (on trouve, par exemple, sur son site, une attestation qui permet de lui léguer son corps, pour qu&#8217;il en fasse bon usage), il botte en touche dès qu&#8217;il s&#8217;agit de questions d&#8217;ordre esthétique (il ne se positionne pas par rapport à l&#8217;histoire de l&#8217;art, se considérant plutôt comme faisant partie du circuit de l&#8217;edutainment (contraction de la visée éducative et spectaculaire (entertainment) : à la manière de la Cité des Sciences, il propose aux foules un spectacle éducatif. A ceci près qu&#8217;il met en scène ce que, jusque là, on avait considéré comme sacré : le corps humain, au delà de sa propre vie. Tragiques furent les situations au cours desquelles on a du céder, dans l&#8217;urgence, face à cette sacralité du corps humain. On a en tête les images obsédantes des monceaux de corps poussés par des bulldozers dans les fosses communes après l&#8217;ouverture des camps de concentration, ou après les massacres du Rwanda. Quand elles ne furent pas dictées par l&#8217;urgence, elles relevaient de la criminalité. L&#8217;entreprise du Dr Von Hagens est inquiétante précisément parce qu&#8217;elle met en place une banalité du corps, une réduction de celui-ci à sa simple matérialité biologique, oubliant que le corps est précisément cette matière qui n&#8217;est pas que matière.</p>
<p align="justify">Ainsi, malgré les apparences, les écorchés du Dr Von Hagens ne nous bouleversent qu&#8217;en apparence, car ils ne nous emmènent nulle part. Ils dévoilent des corps à côté desquels nous évoluons tout au long de notre vie. En ce sens, on peut même voir là une forme de pornographie (et ce n&#8217;est qu&#8217;un début, puisque le mot pornographie renvoie étymologiquement à celui de prostitution, et que l&#8217;annonce a été faite récemment que Gunther von Hagens avait l&#8217;intention de vendre certains de ses corps plastinés, soit entiers, soit en pièces détachées), et d&#8217;obscénité (ob-scenus, en latin, désigne ce qui reste d&#8217;un homme quand il ne se met plus en scène, autrement dit, ce qui ne devrait pas être vu, et encore moins montré tel quel. On objectera que les cadavres sont mis en scène, mais on répondra à cela que prendre un cadavre pour lui faire mimer la nage, la bicyclette ou le tennis ne constitue pas précisément une idée de mise en scène qui vaille le coup de sacrifier un corps humain (on a vu des sculpteurs renoncer à des idées plus intéressantes que celles là pour sauver un bloc de marbre)).</p>
<p align="justify">En revanche, ces écorchés nous contraignent à nous confronter à notre propre relation à la réalité et aux formes qui la représentent (ou en l&#8217;occurrence, la présentent). Cela montre à quel point l&#8217;art a ouvert les portes de nos sensations, mais aussi avec quelle puissance il nous a désorientés, et ce en nous attachant à des formes de beauté qui relèvent en fait de la complaisance (quand par exemple, l&#8217;horreur quitte le champs de l&#8217;expérience rare et cruciale, celle qui fait que la vie, avant et après la confrontation avec certaines formes, n&#8217;est plus jamais la même, pour investir le champs de la banalité de l&#8217;horreur, celle qui fait que tout devient anodin, insensible, normalisé, aplani par le rouleau compresseur de la masse spectatrice, de la foule qui ne peut vivre que des émotions lourdes), ou en nous rendant insensibles à ce qui devrait provoquer de l&#8217;écoeurement.</p>
<p align="justify">Précisément : être écoeuré faisait jusque là partie des sensations que pouvait provoquer une oeuvre d&#8217;art, qui montraient qu&#8217;une sensibilité était solicitée, et qu&#8217;elle réagissait à ce qui lui était proposé. Le fait qu&#8217;une démarche d&#8217;exposition de cadavre ait pour but avoué de normalise cette situation est un mauvais présage dans un monde où, précisément, cette indifférence à l&#8217;exceptionnel, cette anesthésie a déjà été produite. En ce sens, Gunther von Hagens surfe sur un sentiment qui lui préexiste, bien qu&#8217;il feigne de croire le contraire. La pulsion scopique a en effet été amplement diluée dans les dispositifs de voyeurisme auxquels nous sommes aujourd&#8217;hui habitué, et l&#8217;indifférence est d&#8217;ores et déjà généralisée. C&#8217;est finalement en ayant une démarche inverse qu&#8217;il pourrait espérer offrir aux corps qu&#8217;il utilise une perspective qui ressemble moins à une impasse. Ce serait la moindre des choses qu&#8217;on doive à ces morts. Ce serait aussi la moindre des choses que ces expositions devraient à leur public.</p>
<p align="justify">&nbsp;</p>
<p align="justify">Illustrations : toutes tirées de l&#8217;oeuvre de recherches anatomiques de Léonard de Vinci, tout simplement par refus de reproduire ici les images (d&#8217;ailleurs souvent d&#8217;assez mauvaises photos) de Gunther von Hagens. On ne recule pas forcément devant quelques transgressions, mais on restera prudent avec celle-ci. Ses oeuvres sont visibles, on en voit sur le lien que j&#8217;ai indiqué vers un description de son travail. La grande distance entre De Vinci et Von Hagens est celle qui sépare la représentation de la présentation. C&#8217;est une distinction qui parcourt toute l&#8217;histoire de l&#8217;art jusqu&#8217;à la modernité. Il ne s&#8217;agit pas ici de remettre en question la pertinence de la démarche de ceux qui vont introduire l&#8217;art dans le domaine de la présentation, mais de se demander si le corps humain, au-delà de la mort, peut être assimilé à un ready made exposé tel quel, dans sa plus totale nudité, dans toutes les dimensions de ce terme.</p>
<p align="justify">Pour compléter :</p>
<p align="justify"><em><strong>Art à contre corps</strong></em> &#8211; Ouvrage collectif, ed. Quasimodo, 1998<br />
<em><strong>Numéro spécial de Art Press &#8211; Représenter l&#8217;horreur</strong></em> &#8211; Mai 2001 (méfiance : beaucoup d&#8217;oeuvres présentées dans ce numéro spécial sont très éprouvantes et s&#8217;adressent à un public averti (et on peut se demander s&#8217;il est vraiment humain d&#8217;être averti au point de ne plus trouver certaines de ces oeuvres comme éprouvantes))</p>
<p></font></p>
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		<title>Nietzsche &#8211; Travailler, ou planer ? &#8211; commentaire d&#8217;un extrait de &#171;&#160;Humain, trop humain&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Fri, 26 Jan 2007 11:15:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Art]]></category>
		<category><![CDATA[Etudes de textes]]></category>
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 “ Le besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin: le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l&#8217;ennui vient nous surprendre. Qu&#8217;est-ce à dire ? C&#8217;est l&#8217;habitude du travail en général qui se fait [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/Friedrich_Nietzsche.jpg"><img src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/Friedrich_Nietzsche.jpg" alt="Friedrich Nietzsche" width="400" height="492" align="left" /> </a>“ <em>Le besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin: le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l&#8217;ennui vient nous surprendre. Qu&#8217;est-ce à dire ? C&#8217;est l&#8217;habitude du travail en général qui se fait à présent sentir comme un besoin nouveau, adventice; il sera d&#8217;autant plus fort que l&#8217;on est plus fort habitué à travailler, peut-être même que l&#8217;on a souffert plus fort des besoins. Pour échapper à l&#8217;ennui, l&#8217;homme travaille au-delà de la mesure de ses autres besoins ou il invente le jeu, c&#8217;est-à-dire le travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général. Celui qui est saoul du jeu et qui n&#8217;a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d&#8217;un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, d&#8217;un mouvement bienheureux et paisible: c&#8217;est la vision de bonheur des artistes et des philosophes. </em>”</p>
<p style="text-align: justify;">NIETZSCHE, <em><span style="text-decoration: underline;">Humain, trop humain</span></em> , I §611</p>
<p style="text-align: justify;">«<em>Dès qu&#8217;il n&#8217;existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste</em>» écrit Karl Marx dans son <em><span style="text-decoration: underline;">Manuscrit de 1844</span></em>. En réalité, le rapport de l’homme au travail est plus complexe que ne l’affirme Marx, car au-delà de la pénibilité et de l’effort dont l’étymologie même du mot témoigne, le travail est aussi perçu et conçu comme l’activité par laquelle l’homme devient pleinement humain. Le discours idéologique des dix-neuvième et vingtième siècles placera d’ailleurs le travail comme une des rares valeurs centrales autour desquelles l’humanité et l’individu seront censés se construire. Si on compare le travail présenté comme valeur fondamentale de toute civilisation humaine à l’activité concrète qu’il est pour celui qui le pratique, on peut s’étonner de la distance existant entre la théorie et la pratique : concrètement, travailler c’est se donner de la peine pour obtenir un résultat. On pourrait donc considérer que le travail cesse dès que le besoin est satisfait. Or il n’en est rien puisque l’énergie et le temps consacrés au travail dépassent, et de loin, la stricte obtention de ce qui est nécessaire, que ce soit dans le cadre de la survie, mais aussi celui du confort. Nietzsche s’est attaqué plusieurs fois à l’idéologie dominante plaçant l’activité pénible au centre de la vie humaine. Dans un passage de <em><span style="text-decoration: underline;">Humain, trop humain</span></em>, il tente justement de préciser quelles sont les véritables motivations du travailleur. Satisfaire un besoin ? S&#8217;occuper ? Le bonheur ? A travers trois conceptions de l’activité humaine, il va montrer qu’il y a derrière le rapport au travail une élévation progressive au dessus des exigences matérielles de la vie, et que le travail peut lui-même être dépassé dans d’autres attitudes, telles que le jeu et la danse. Travailler ? Ou danser ? L’alternative semble absurde tant le travail est a priori présenté comme nécessaire et la danse considérée comme futile. Méfiance, l’humain est, on le sait, cette créature qui se laisse rarement enfermer dans la nécessité matérielle, et l’étude du texte de Nietzsche va précisément nous permettre de nous demander si la glorification exclusive du travail n’est pas une manière de restreindre l’envergure de l’homme.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/Lewis-Hine.jpg"><img src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/Lewis-Hine.jpg" alt="Lewis-Hine - Mecanicien" width="215" height="300" align="right" /> </a>Tout d’abord, un cycle simple, évident. Une mécanique que tout homme connait intimement pour y être contraint dans le moindre des aspects de sa vie : « <em>Le besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin</em> ». Nous sommes des êtres de manque. La faim, la soif, le froid. Rien de cela n’est spontanément satisfait par la nature. Aussi, chaque épreuve du manque donne lieu à une dépense d’énergie permettant d’aboutir à la satisfaction. Manger, boire, se mettre à l’abri demandent d’organiser le monde. L’homme ne peut pas se contenter de ce que la nature donne immédiatement, et toute transformation réclame un effort. C’est là une conception classique de la relation de l’homme à la nature : il est cette créature à laquelle rien n’est donné, et qui devra dès lors tout obtenir dans l’effort et parfois la souffrance. L’immédiateté n’est pas le domaine de l’homme, contraint à ne jamais connaître la jouissance. En effet, la jouissance, c’est la satisfaction immédiate, ce qui, étymologiquement, signifie « sans intermédiaire ». L’intermédiaire entre l’homme et le contentement, c’est précisément l’attente, et l’effort qu’il va produire pour se procurer ce qui lui est nécessaire. Mais aucun besoin n’est définitivement satisfait. Le retour de la faim, la nécessité de fabriquer de nouveaux abris, l’usure des outils déjà fabriqués rend le travail perpétuellement nécessaire. Ainsi, « <em>le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail </em>» : tout comme les chiens de Pavlov ne savaient plus pourquoi ils salivaient, l’homme intègre le travail à son propre rythme de vie jusqu’à ne plus dissocier celle-ci de l’effort perpétuellement réitéré par lequel il obtient satisfaction. En somme, on peut dire que le travail est la condition humaine, mais que l’homme s’est conditionné à cette condition, à tel point qu’il est capable de la pratiquer sans raison. Le fait que Nietzsche fasse appel au thème de l’ennui pour compléter la description de ce cycle nous éclaire sur la manière dont il conçoit le travail : Blaise Pascal, deux siècles plus tôt, montrait que l’ennui était ce moment où le tragique surgissait de l’existence pour venir frapper l’esprit et y imprimer l’angoisse de la mort. Si Nietzsche ne parle pas ici de stratégie de fuite devant les pensées angoissantes, il va retrouver Pascal dans le vocabulaire utilisé. Là où au dix-septième siècle on parlera en terme de divertissement, Nietzsche va lui utiliser le concept de jeu pour désigner le travail quand il est pratiqué en dehors du cycle contraint des besoins.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est là que le texte devient problématique. Jusqu’ici en effet, Nietzsche a fait appel à une conception classique du travail comme effort effectué en vue d’obtenir un produit qui nous offre satisfaction. Mais le conditionnement par l’habitude amène à une déviance de ce principe au départ simple : pour échapper à l’ennui, on peut travailler sans avoir le moins du monde besoin de satisfaire un quelconque besoin. En d’autres termes, le travail peut devenir à lui-même son propre manque. Manque, conditionnement, nous sommes bien là dans le champ lexical de l’addiction. Tout comme le toxicomane est précisément celui qui ne fait plus usage de drogues pour le plaisir qu’il en retire, mais simplement pour combler le manque généré par le simple fait de ne pas consommer, celui qui travaille uniquement pour tromper l’ennui est accoutumé au travail au point qu’il en est devenu dépendant. Si la situation normale est celle d’un travailleur qui trouve dans l’absence de travail un repos bien mérité, celui qui s’est intoxiqué est lui confronté à un repos qui lui semble insupportable. Dès lors, il s’agit moins de parvenir à un produit satisfaisant un besoin que de trouver à s’occuper par tous les moyens possibles, quitte à ce que ce soit dans une agitation totalement gratuite. Comment appeler une activité réclamant de l’effort mais ne poursuivant aucun but extérieur à elle-même ? Quel nom donner à une dépense d’énergie improductive, tournant à vide ? Pascal l’appelait « divertissement » parce qu’il cherchait à pointer la fuite hors de l’inquiétude d’un homme préférant l’illusion du repos à l’angoisse du questionnement métaphysique. Nietzsche l’appellera « jeu », parce que lui vise avant tout ici la gratuité d’une activité qui a perdu sa raison d’être et qui n’est plus pratiquée que pour sa simple pratique. Le jeu est un travail qui tourne à vide, un « <em>travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général </em>». Observons bien cette proposition : là où le travail tel qu’on le concevait au début du texte visait nécessairement un achèvement (le produit), le jeu ne vise lui aucun autre aboutissement terminal. Il n’a aucune autre destination que son propre accomplissement. Il est en ce sens infini. Ceux qui s’étonnent de voir certains pratiquer le jeu de manière continue, d’y revenir sans cesse, de ne pas s’en lasser sont finalement ceux qui n’ont rien compris au jeu : par essence il n’a pas de fin puisqu’il est à lui-même son propre besoin. On peut le considérer comme absurde, mais il ne l’est finalement que si on le considère de manière humaine, trop humaine. Vu au ras du sol, quand on en est encore à envisager l’homme comme une petite unité personnelle de production, le jeu apparait comme une dépense d’énergie effectuée en pure perte, un gâchis de force qui pourraient être mises au service de tant de besoins. Vu du ciel, le jeu est cette possibilité pour l’homme d’échapper au seul règne des besoins, des échanges intéressés de biens et de produits. Le jeu n’envisage pas le monde comme une marchandise, il ne le conçoit pas comme un ensemble de potentiels qui doivent être mesurés avant d’être exploités en vue d’une réponse à nos innombrables besoins. Le joueur est sur un territoire qui dont les reliefs sont autant d’occasions de rebonds, de figures libres, d’élévation et d’arrachement à la pesanteur du cycle besoin/effort/satisfaction. Le joueur sort tout simplement du conditionnement par lequel il s’est progressivement habitué à agir selon ses besoins, en n’obéissant qu’à la loi de l’effort récompensé à sa juste mesure.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour autant, il demeure dans la sphère de l’occupation et de l’énergie dépensée. Et si ce n’est plus pour produire qu’il s’active, c’est cependant toujours sous la contrainte qu’il se met en branle car il est en fuite. Le joueur croit tromper l’ennui quand c’est en fait son propre conditionnement au travail qui le trompe en lui faisant croire qu’il suffit de s’agiter gratuitement, de suer sans raison pour être libre. Le joueur risque fort de n’être qu’un agité du bocal croyant être libre quand il n’est qu’un insensé animé d’une danse de saint-gui donnant l’illusion d’être une libération des contraintes bassement matérielles du cycle production/consommation. La danse de Saint-Gui était considérée au moyen-âge encore comme une possession dont souffraient ceux qui étaient soudainement pris de mouvements non contrôlés, impropres à une quelconque production. Quand la médecine donna à ce comportement le nom de chorée, on put l’étudier en tant que pathologie dont on découvrit qu’elle avait une origine génétique. Quelle différence entre le joueur et celui qui est atteint de chorée ? Ils semblent au contraire assez semblables : ils s’agitent, ils se fatiguent, s’épuisent même dans une gesticulation forcée. La seule différence véritable est que le choréique sait qu’il est malade, alors que le joueur se croit plus sain que le travailleur lui-même, dans son magnifique arrachement aux choses terrestres. Entre la chorée et la chorégraphie, il y a un pas que seule la volonté permet de franchir. Entre le jeu et le bonheur, il y a la même distance. Pourquoi introduire ici le bonheur ? Tout simplement parce que le travailleur comme le joueur visent cet état, ce troisième état, décrit par Nietzsche en des termes en apparence flous. Quitter le terrain stable qu’est le travail pour aller vers des notions telles que « planer », « danser », voila qui peut laisser sceptique quant à la logique développée dans ce passage. Pourtant, c’est l’issue la plus logique qu’on puisse imaginer. Le jeu est une tentative d’arrachement à la matérialité excessive du travail. Mais on l’a vu, le joueur est conditionné par l’habitude du travail. Pour s’arracher à la pesanteur, il faut s’ouvrir à un mouvement qui n’est plus du tout contraint par ce cycle, échapper au conditionnement pour retrouver une légèreté perdue. C’est bien la raison pour laquelle Nietzsche utilise ici un vocabulaire qui appartient au domaine du mouvement. Il en propose trois types : marcher, danser, planer. Marcher, c’est se déplacer d’un point à un autre, avoir une destination et s’y rendre. On est bien là dans l’ordre des besoins et de la contrainte sans cesse réitérée. La danse, elle, s’affranchit de la contrainte de la destination. Qu’il s’agisse de Rudolph Noureiev ou des danseurs de Krump filmés par David Lachapelle dans <em><span style="text-decoration: underline;">Rize</span></em> on ne va nulle part. On cherche l’élévation. Mais on devrait distinguer plusieurs types de danse. Là où certains se contenteront de bouger en simulant l’aisance, là où on peut voir sur les pistes des boites de nuit ce qui peut s’apparenter au strict travail de la séduction, qui se pratique dans la sueur, sous le regard de contremaitre des autres clients, concurrents ou éventuelles proies du dur labeur du danseur sur ce qui ne peut porter de meilleur nom que « dancefloor » ; là où donc certains s’échinent, et triment à danser pour répondre à un besoin tout à fait terrestre, d’autres vont utiliser le même corps, (peut être plus affuté) pour produire un mouvement tout à fait gratuit, débarrassé de toute nécessité de rendement, ne cherchant à produire rien d’autre que le mouvement lui-même. On le voit, si cette danse est de l’ordre du jeu, elle n’est plus une fuite mais un envol, avec tout ce que cela implique de volontaire. N’est pas Nijinski qui veut. Ou plutôt : Nijinski ne parvint à être lui-même qu’au prix d’une volonté libérée de tout besoin, une volonté pure débarrassée de toute destination. Le véritable danseur est celui qui danse pour rien. On mesure la distance existant entre celui qui demeure un « petit joueur » parce qu’il ne fait que fuir et celui qui s’élève au dessus du règne humain pour atteindre d’autre cieux. On touche là au mouvement sans déplacement, le geste qui dépasse tous les repères pour ne plus entrer dans les nomenclatures forcément réduites de l’ordre humain. Artiste, philosophe sont à la recherche de ce mouvement non orthonormé, de ce débordement hors des limites qui caractérise celui qui ne se satisfait ni de la simple satisfaction perpétuelle des besoins, ni de la simple habitude de la dépense d’énergie.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/nureyev1.jpg"><img src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/nureyev1.jpg" alt="Rudolf Nureyev" width="180" height="255" align="right" /> </a>C’est ainsi que Nietzsche parvient, dans ce dernier mouvement à proposer la structure même du texte que nous venons d’étudier : la marche est l’image du travail et la danse est, selon qu’on la pratique comme une fuite ou qu’on la pratique comme de manière conquérante, l’image du jeu ou de l’arrachement au sol. L’évidence est que la préférence nietzschéenne va vers le dépassement de soi, la conquête d’un espace nouveau. Pour autant, on peut se demander si une telle volonté n’est pas de l’ordre de l’illusion. Même si on peut voir avec intérêt l’idéologie traditionnelle dont le travail est la valeur centrale, être démontée par Nietzsche, on peut se demander si cette démarche ne conduit pas à retrouver la vieille séparation qui existait dans l’antiquité entre les humains qui étaient voués à la peine et au labeur, et ceux qui pouvaient, par loisir, s’adonner aux pratiques gratuites, en somme entre les esclaves et les maîtres.</p>
<p style="text-align: justify;">On l’a vu, ce texte a pour premier objet de remettre le travail à sa place. S’il a été conçu pour de multiples raisons comme étant le cœur du processus de civilisation, l’intérêt du texte est de le ramener tout d’abord à l’essentiel : nous travaillons parce que nous en avons besoin. En ce sens, et ce sera important pour la suite de notre réflexion, le travail est une nécessité, et si on peut concevoir un homme qui s’en serait libérer, il demeure que, concrètement, l’homme doive continuer à travailler. Par contre, on peut se demander si le discours voulant qu’il n’y ait rien que l’homme puisse effectuer de plus grand que le travail est tout à fait cohérent. On le voit ici, tenir ce discours, c’est lier l’homme à la matérialité et au besoin, et lui interdire d’accéder au désir. Nietzsche mènera une telle critique du travail dans d’autres ouvrages. En particulier, dans <em><span style="text-decoration: underline;">Aurore</span></em>, il écrira : « <em>Dans la glorification du &laquo;&nbsp;travail&nbsp;&raquo;, dans les infatigables discours sur la &laquo;&nbsp;bénédiction du travail&nbsp;&raquo;, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et conformes à l&#8217;intérêt général : la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant très bien compte, à l&#8217;aspect du travail — c&#8217;est-à-dire de ce dur labeur du matin au soir — que c&#8217;est là la meilleure police, qu&#8217;elle tient chacun en bride et qu&#8217;elle s&#8217;entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l&#8217;indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l&#8217;amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société, où l&#8217;on travaille sans cesse durement, jouira d&#8217;une plus grande sécurité : et c&#8217;est la sécurité que l&#8217;on adore maintenant comme divinité suprême.</em> » On le voit, le travail y est conçu comme non seulement pénible, mais aussi comme entrave à tout ce qui peut grandir l’homme au dessus de sa condition trop humaine. Ainsi, une société qui ne proposerait comme seul horizon aux individus qui la composent que le travail aurait pour effet de maintenir ces individus dans une condition subalterne d’esclaves de la vie et des besoins. Le travail condamne à demeurer dans le cycle production/consommation, cycle qui demeure nettement en deçà des aspirations nietzschéennes.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant, imaginons libérer tout le monde de cette contrainte et on verrait toute vie disparaître puisqu’on l’a vu, en matière de survie, l’homme est condamné au travail. Dès lors il semble impossible de sortir l’humanité de cette activité, à moins de vouloir n’en libérer que certains pendant que d’autres continueront à trimer pour satisfaire les besoins de tous. Notons cependant que c’est bel et bien ainsi que les choses se passent : pendant que l’écrasante majorité s’est suffisamment accoutumée au travail pour s’y enfermer ou pour souffrir de ne pas y participer, quelques autres –rares- prennent conscience que ce caractère inéluctable du travail est une illusion et s’en libèrent. Mais on voit bien qu’il ne peut s’agir là que d’une minorité, spirituellement aristocratique, élevée plus haut que le large peuple de travailleurs invétérés desquels ils se séparent. L’analyse de Nietzsche se heurte vite à des obstacles si on la place sur le terrain politique. On retrouverait sans doute les réflexions menées autour des notions de durée de travail ou les études effectuées par Hannah Arendt sur le monde du travail. Une telle proposition pourrait tout à fait déboucher sur l’existence d’un groupe d’humains libres de pratiquer le loisir (au sens antique) et laisser à des subalternes le soin de fournir les efforts nécessaires à la satisfaction des besoins. On voit bien le caractère gênant que peut avoir une telle remise en question du rôle du travail dans l’existence humaine.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/zidane_salto.jpg"><img src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/blogs.dir/2/files/media/zidane_salto.jpg" alt="" width="275" height="382" align="right" /> </a>Cependant, à titre individuel, ce texte permet à chacun de resituer la place que le travail a dans sa propre vie. Travailler ? Jouer ? Danser ? Voler ? L’opposition entre la matérialité du travail et la spiritualité de la danse ouvre sur cette perspective : vivre en produisant ou créer en artiste ? Les termes d’artiste et de philosophe peuvent, là aussi, laisser penser que le texte concerne un petit groupe de privilégiés pouvant se permettre de vivre au dessus des tâches bassement matérielles que l’immense majorité doit bien assurer. Mais il ne faut pas entendre le discours de Nietzsche de manière aussi restreinte. Qu’est ce qu’être artiste ou philosophe ? C’est être en recherche d’un mouvement bien particulier, puisque c’est un mouvement sans but. C’est loin de ne concerner que ceux qui ont pour métier de faire de l’art ou de la philosophie. Cela concerne tous ceux qui, dans leur pratique, quelle qu’elle soit, tentent de se détacher des objectifs à atteindre, des consignes, des exigences de production et de résultat pour s’élever au dessus de ces contraintes et toucher du doigt la liberté des dieux. La référence au jeu est ici fertile. On peut jouer au foot dans la seule intention de gagner. On peut évaluer un joueur sur le nombre de buts qu’il marque, le nombre d’attaquants qu’il arrête. Lui-même peut tenir des tableaux remplis de données de toutes sortes sur ses propres performances. Il sera alors un honnête travailleur, qui se donne de la peine pour atteindre ses objectifs et augmenter sa productivité. On peut aussi voir le sport, par moments, comme une tentative d’atteindre une altitude que les hommes n’avaient encore jamais atteinte. Il ne s’agit pas de sauter plus haut, ni de battre les records existants, mais justement de se détacher de ces objectifs, qui ne sont que des besoins, pour parvenir à agir pour ce qu’on pourrait appeler la « beauté du geste ». Les hommes ne s’y trompent pas : du sport, ils ne gardent pas en souvenir les victoires ni les records, ils conservent en revanche ces moments où leurs semblables sont capables de toucher les cieux, de rappeler la race des demi dieux à travers des gestes qui semblent surgir de nulle part et être accomplie dans la plus totale des gratuités, grâce à la plus pure des volontés. Le footballeur en état de grâce est un danseur, le pilote de rallye qui réussit des trajectoires qui semblent défier les lois de la physique, sans tenir compte du chronomètre, mais par la seule volonté de tracer cette ligne là, et pas une autre, touche du volant ce type de mouvement, et c’est sans doute pour cette raison que le sport est un art dès qu’il n’est plus réduit au simple rang de compétition, mais qu’on le considère comme recherche du geste parfait. Or la perfection du geste n’est pas un besoin. Non seulement elle n’apporte rien, mais surtout, elle ne préexiste pas au geste lui-même. Avant d’effectuer le geste parfait, ni le public, ni le sportif ne savent quel sera ce geste, et une fois effectué, il importera peu qu’il soit réussi ou pas. Ce geste de danse dépassera toutes les attentes et estomaquera tout le monde par sa démesure. Aucune commune mesure entre le travail et ce geste là. Or, vouloir installer le travail comme valeur centrale de l’humanité, c’est précisément la clouer au sol et lui interdire de tenter de tutoyer ainsi le sublime, qui nous dépasse nécessairement. Mais le sportif n’est pas seul dans ce cas. Finalement, est artiste celui qui largue les amarres de la réussite dans sa propre pratique pour s’y mouvoir par pure volonté. Il n’y a là aucune frontière et loin de ne concerner qu’une élite aristocratique prédéfinie, le texte de Nietzsche ouvre au contraire les portes de l’élévation à tout homme sachant distinguer l’ordre du besoin et l’appel du désir.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, si le texte de Nietzsche a un intérêt, c’est qu’il démythifie le travail en tant que valeur. En termes nietzschéens, le travail est ici ramené au stade de fausse valeur, de valeur refuge permettant d’être rassuré à bon compte sur le manque d’ambition existentielle dont nous faisons facilement preuve. En restant dans l’ordre des besoins, l’homme ne prend pas d’altitude, au moins ne risque t il pas le vertige. Toute société qui n’enseignerait que le travail serait donc une société sans perspective. Même si elle crée de nouveaux besoins, elle ne décolle cependant pas du cycle production/consommation et ne permet donc pas d’élévation. Cependant, la danse s’apprend elle ? L’élévation vers le désir, le mouvement sans but peut il faire l’objet d’un apprentissage ? Non, la seule ouverture possible, c’est le choc éprouvé devant ceux qui parviennent à un tel mouvement, ouvrant ainsi une déchirure dans le tissu du réel, par laquelle on peut espérer s’échapper. Rimbaud l’avait écrit : « <em>Jamais nous ne travaillerons</em> ». Loin d’être un appel à la paresse, la remise en question du travail n’a ici comme projet que de confronter le travail à ce qui le dépasse, et de confronter l’homme, trop facilement ravalé au rang d’ouvrier, à ce qui peut lui aussi le dépasser, et qu’il est en puissance.</p>
<p style="text-align: justify;">Illustrations :</p>
<p style="text-align: justify;">1 &#8211; Portrait de Friedrich Nietzsche<br />
2 &#8211; Lewis W. Hine <em><span style="text-decoration: underline;">Mécanicien</span></em> &#8211; 1920<br />
3 &#8211; Rudolf Nureyev</p>
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