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	<title>Harrystaut &#187; Non classé</title>
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		<title>Que gagnons-nous à travailler ?</title>
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		<pubDate>Mon, 23 May 2011 14:08:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
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		<description><![CDATA[
Entre le gagne-pain et ce qui permet de gagner sa vie, on devine l’espace dans lequel se déploient les contreparties de l&#8217;effort, jamais suffisantes, justifiant qu&#8217;on voit toujours en elles un &#171;&#160;gagne petit&#160;&#187;. Tenter de discerner  ce qu&#8217;il y a à gagner à travailler, c’est tout de suite penser au salaire, c&#8217;est-à-dire à la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Entre le gagne-pain et ce qui permet de gagner sa vie, on devine l’espace dans lequel se déploient les contreparties de l&#8217;effort, jamais suffisantes, justifiant qu&#8217;on voit toujours en elles un &laquo;&nbsp;gagne petit&nbsp;&raquo;. Tenter de discerner  ce qu&#8217;il y a à gagner à travailler, c’est tout de suite penser au salaire, c&#8217;est-à-dire à la rétribution échangée <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/d0002457_4b1a248ee7a5f.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO01.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1852" title="PHOTO01" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO01.jpg" alt="" width="374" height="568" /></a>contre l’effort que le travailleur consent à effectuer. Pourtant, envisager les choses sous cet angle, c’est réduire au moins deux fois le travail. D’une part parce que même si la soi disant sagesse populaire affirme volontiers que tout travail mérite salaire, on sait bien qu’il existe un travail non salarié. D’autre part parce que si le salaire vient compenser l’effort produit par le travailleur, la souffrance endurée au labeur, alors le travail est avant tout conçu comme une tâche pénible, au sens propre, une peine, qu’on ne consentira à effectuer que si on nous promet une contrepartie en retour. Tout en reconnaissant l’existence d’une telle logique laborieuse réclamant un échange contractuel entre salaire et force de travail, nous verrons que le travail ne se réduit pas à ce genre de mise à prix, et qu’on peut repérer en lui une valeur plus élevée, permettant de mieux en saisir l’essence. C’est en remettant en question l’idéologie d’un travail auquel l’homme serait condamné, effectué uniquement afin de toucher cet argent qui semble si nécessaire à sa survie, ou d’acquérir les biens qui en sont les fruits, qu’on parviendra à mettre en lumière que cette activité spécifiquement humaine est en réalité la seule chance qui s’offre à l’homme de prendre en main, pour de bon, ce qu’il est.</p>
<p style="text-align: justify;">1 &#8211; Le salaire de la sueur</p>
<p style="text-align: justify;">Pour établir en quoi le salaire ne peut pas être considéré comme ce qui, par le travail, est gagné, on peut choisir deux orientations. L’une d’elle consisterait à montrer qu’il y a plus intéressant à gagner dans le travail que le salaire, ce sera notre deuxième option. La première visera au contraire à montrer que contre toute apparence, il n’y a en fait dans le salaire aucun gain.</p>
<p style="text-align: justify;">A – Quelle est la contrepartie du salaire ?</p>
<p style="text-align: justify;">On parle de gain lorsqu’à l’issue d’un processus, un agent peut mesurer un bénéfice, un profit. On gagne quelque chose lorsqu’on reçoit davantage d’un processus que ce qu’on y a investi. Ainsi, pour que le salaire puisse constituer un bénéfice, il faudrait pouvoir établir que le travailleur retire, par le biais de ce revenu, plus que ce qu’il y perd. A première vue, c’est le cas, puisque de manière générale, l’emploi ne coûte rien à l’employé et que l’argent ne circule que de l’employeur vers lui, et jamais réciproquement (même si on pourrait trouver des exceptions ou des nuances, dans la coiffure par exemple, domaine dans lequel les employés doivent investir dans leur propre matériel (brosses, tondeuses, sèche-cheveux, etc.). Economiquement, donc, le gain est total. Mais ce serait un leurre que de penser que l’employé n’investit rien dans son travail. Si c’était le cas, on lui reprocherait d’ailleurs d’être trop peu investi. Ce reproche est d’ailleurs un indicateur intéressant de ce qui est vraiment en jeu dans le salaire du plus grand nombre des travailleurs : c’est sa propre personne qui est investie dans l’emploi, et si un salaire est versé, on ne peut pas le voir comme un simple gain, mais comme un échange, ou plus exactement un prix. Et comme dans toute vente, celui qui en touche le prix se dessaisit de quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">B – La valeur de ce qui se vend, et dont le prix est le salaire.<br />
Dès qu’on conçoit le salaire comme le prix auquel on vend une marchandise, il est plus difficile d’y voir un gain, car pour qu’il y ait gain, il faut qu’on puisse établir <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO03.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1853" title="PHOTO03" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO03.jpg" alt="" width="435" height="283" /></a>que la marchandise a une valeur moindre que le prix auquel elle est vendue. Il est donc nécessaire de se demander précisément quelle est la marchandise dont le salaire est le prix. Pour l’écrasante majeure partie des travailleurs, ce qu’ils ont à vendre, c’est leur force de travail, et leur temps. En somme, être employé, c’est mettre à la disposition d’autrui une part de soi même dont on se dessaisit. Du temps de vie est vendu, ainsi que ce que Marx désigne comme de la « force de travail », de l’énergie que l’employeur achète, et utilise. Or il se trouve que cette force a nécessairement une valeur plus importante que le prix pour lequel l’employé la vend, puisqu’une fois mise au service de l’employeur, elle génère plus de valeur qu’elle n’en coûte. Mais il n’est pas évident que cette valeur ajoutée soit partagée avec l’employé, qui ne touchera que ce que vaut, sur le marché, l’énergie qu’il dépense au travail en un temps donné. Dès lors, puisque la plus-value est le plus souvent captée par l’employeur, on peut considérer que le salaire n’est pas un gain, mais au mieux un dédommagement pour le dérangement occasionné, un appât pour convaincre de venir pratiquer ce que, gratuitement, on fuirait comme la peste, pour reprendre l’expression connue de Marx.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Ceux qui échappent à l’aliénation montrent que le salaire standard n’est pas un gain.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui montre que le phénomène d’aliénation touche bel et bien cette catégorie de travailleurs qui n’ont que leur force à vendre, c’est la situation de ceux qui, précisément, peuvent fixer leur revenu sur d’autres critères : ces derniers ne peuvent véritablement tirer bénéfice de leur activité que parce qu’ils vendent autre chose que leur force de travail et leur temps : ils proposent quelque chose d’eux que le marché ne trouve que rarement. Telle compétence, tel regard sur les choses, telle connaissance, telle image qui émane de celui dont l’action ne se réduit dès lors pas aux tâches qu’il effectue, et parvient à vendre autre chose, à bien meilleur prix. Ces travailleurs ont ceci de spécifique qu’ils maîtrisent la phase de conception qui précède l’exécution des tâches. Ce faisant, ils maîtrisent le processus du travail de part en part, et ils sont aptes à organiser et superviser le travail des autres qui, eux, ne sont là que comme main d’œuvre. Ce faisant, ils confirment ce qui semble constituer une règle, en matière de gain salarial : on gagne plus à organiser l’effort fourni par les autres qu’à produire cet effort soi même. Dès lors, on a bien confirmation que s’il y a un gain à chercher dans le travail, ce n’est pas dans le salaire qu’il faut le chercher.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, si on pense en premier lieu au salaire lorsqu’il s’agit de concevoir ce qu’il y a à gagner dans le travail, c’est parce qu’on n’imagine pas que le travail puisse être, en lui-même, une bénédiction. On imagine dès lors qu’il faut bien qu’il apporte autre chose que lui-même, puisque lui-même n’est conçu que comme pénible, douloureux, temps perdu sur la jouissance de ce qu’il permet d’obtenir. Tant son étymologie (tripalium, un trépied dressé dans le but de ferrer les chevaux, mais aussi de torturer les hommes) que le sens qu’il prend dans la mythologie judéo-chrétienne montrent à quel point c’est un concept qu’il faut concevoir négativement. S’il est mauvais, le gain qu’on en tire doit lui être extérieur. C’est cette conception que nous allons remettre en question, afin de discerner en quoi le travail peut être considéré comme un gain en lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">2 – Le travail envisage comme une bénédiction</p>
<p style="text-align: justify;">A – L’enracinement de la conception du travail comme punition.</p>
<p style="text-align: justify;">Si on en croit la lecture la plus courante de la Genèse, les racines les plus profondes du travail sont à chercher dans la condamnation divine faite à Adam et Eve de ne plus vivre dans le Jardin des Jouissances originel, et de devoir obtenir leur pain à la sueur de leur front sur une Terre désormais déconnectée du jardin d’Eden, <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO08.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1854" title="PHOTO08" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO08.jpg" alt="" width="439" height="286" /></a>territoire de la satisfaction tellement instantanée qu’elle ne laisse même pas au manque le temps de se manifester, ne réclamant, jamais, nul effort de la part de ses habitants. Punis nous serions à notre tour à la suite d’Adam et Eve, et à strictement parler, nous ne gagnerions rien à travailler, puisque nous le ferions par pur obéissance à la colère divine. D’où l’idée qu’on n’a rien sans rien, que tout salaire mérite d’être précédé par une peine, qu’il faut travailler pour mériter, ensuite, le repos. D’où l’idée aussi que puisque le travail est fondamentalement douloureux, la seule chose positive qu’on puisse en attendre, c’est un salaire, contrepartie à la souffrance ressentie dans le travail lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">B – L’expulsion du paradis n’est pas la cause de l’apparition du travail, elle en est la conséquence.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est oublier un détail important dans la manière dont on décrit l’avènement du travail pour Adam et Eve. S’ils ont commis une faute, c’est une faute initiatrice : ils ont atteint la connaissance du bien et du mal, ils savent désormais qu’il est possible d’agir par soi même, en étant l’initiateur de ses propres actes, en réalisant quelque chose dont on est l’auteur, qu’on pourrait faire, ou ne pas faire. En somme, ils ne se contentent plus de ce qui est, tel qu’il est, ils visent ce qui n’est pas, ce qui devra être fait pour être. Ainsi, dès le geste par lequel la pensée d’Eve entre dans les circonvolutions de la réflexion (la pensée qui ne va plus en ligne droite d’un point à un autre, mais se courbe sur elle-même, serpentine), on peut dire qu’elle est déjà au travail, qu’elle accouche de quelque chose qui n’est pas tout à fait elle (après tout, on ne la reconnaît pas très bien dans l’acte de désobéissance qu’elle commet, comme si elle n’était plus tout à fait elle-même, et après tout, qu’est ce qu’enfanter, si ce n’est faire de soi quelque chose qui n’est pas soi ?), qu’elle se transforme en faisant quelque chose d’imprévu dans l’ordre de ce jardin. En somme, elle travaille. Et elle existe. Considéré sous cet angle, le travail n’est plus la punition provoquée par une infraction originelle, mais la condition même de l’existence, puisqu’exister, c’est précisément ne pas être réduit à ce qui est déjà.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Le travail conçu comme processus d’humanisation du monde.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est précisément ce qui permet au travail de dépasser le simple contrat par lequel, parfois, on l’effectue contre un salaire. C’est ce qui fait que parfois, on peut être bénévole : par le travail, on réalise quelque chose qui reste une fois le travail achevé. Et cette transformation du monde, dont les autres hommes sont témoins, constitue le signe qu’un homme était là, sur Terre, pour faire ce qu’il a fait, parce que nul autre qu’un homme n’aurait pu le faire. Une des images cinématographiques les plus saisissantes de ce phénomène est sans doute la dernière scène de la Planète des singes (Schaffner, 1968), au cours de laquelle les cosmonautes égarés sur une planète qui leur est étrangère découvrent un morceau de la Statue de la liberté émergeant du sable, épave échouée au milieu d’une plage dont ils savent, soudain, grâce à elle, qu’elle fut peuplée par des hommes, qu’ils sont donc en territoire familier. Le travail étend l’humanité en dehors des limites même du corps humain. Il ne peut donc pas être réduit à la simple quantité de force d’exécution dépensée par le corps, et son seul prix ne peut pas être la rétribution permettant de reconstituer cette force. Ce que nous gagnons à travailler, dès lors, c’est la possibilité d’être au-delà de soi même, à travers les œuvres qu’on laisse derrière soi dans le monde, témoignages de ce que, précisément, nous sommes aptes à ne pas nous réduire au rang de simple exécuteur de tâche, qu’on sait faire quelque chose dont on soit pleinement l’auteur, et qui ne se résume pas au simple fait d’avoir effectué une série de gestes.</p>
<p style="text-align: justify;">D – Homo faber</p>
<p style="text-align: justify;">On peut extrapoler ce qu’on observe dans le mouvement de libération d’Adam et Eve à la conception générale du travail, et à l’observation de tous les travailleurs : en transformant le monde, l’homme donne aux choses une forme qu’elles n’avaient pas auparavant, et qu’elles n’auraient pas pu adopter par elles mêmes, car il leur aurait manqué la possibilité de concevoir cette forme. Le monde est un fait accompli qui, si on n’y touche pas, demeure tel quel, pour ainsi dire informe, s’il n’y a pas d’hommes pour le mettre en ordre par la pensée, et par l’action. Mais en transformant le monde, l’homme se fait lui-même par la même occasion, et il faut comprendre ceci tant collectivement qu’individuellement : On n’est pleinement humain qu’à la mesure des signes que nous laissons dans le monde de cette aptitude spécifique que l’on a à donner une forme à la matière. C’est tellement vrai qu’on ne reconnait comme humain des fossiles d’ossements que si on trouve dans leur environnement immédiat des objets artificiels ; sinon, il n’est pas possible d’identifier derrière les restes de squelette comme indices d’humanité. D’observations de ce genre, Bergson tirera la conclusion qu’on peut donner à cette créature qu’on appelle communément « être humain », un nom qui témoignera mieux de ce qui fait sa spécificité : Homo faber, celui qui fabrique. On retrouve dans les analyses de Marx la même reconnaissance du caractère humanisant du travail, quand il montre que dès qu’on libère l’activité humaine du carcan du salaire, on découvre ce processus qui permet de réaliser l’humanité générique, c&#8217;est-à-dire ce qui distingue le genre humain du reste du monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition :</p>
<p style="text-align: justify;">On n’est dès lors pas obligé, pour définir la valeur du travail, de réduire celle-ci au salaire perçu, puisque la mauvaise réputation qui lui est faite vient en fait d’une interprétation discutable des textes fondateurs de notre civilisation. Il n’est pas nécessaire de le considérer comme une peine. Il est au contraire envisageable de voir dans le travail cette activité par laquelle l’homme fait émerger dans l’être ce qui ne devait pas être, ce qui ne pouvait pas être si l’homme ne l’avait pas fait, en étant conscient que ce « quelque chose », c’est essentiellement l’homme lui-même. Or, si on peut se mettre d’accord sur le fait que toute déshumanisation est une perte essentielle, alors on reconnaîtra que tout processus qui favorise l’humanisation est un gain. Reste que la confusion régnant sur la manière dont on considère le travail a pour effet qu’on le confond facilement avec les conditions sociales dans lesquelles il s’exerce, alors même que celles-ci peuvent amplement contribuer à enlever à l’homme le sens du travail, et donc son humanité.</p>
<p style="text-align: justify;">3 &#8211; Le travail rend libre, le fait que la formule ait été dévoyée n’y change rien.</p>
<p style="text-align: justify;">On l’a vu, cette manière d’envisager le travail le dégage en théorie tout à fait du réseau de contraintes dans lequel on se plait, d’habitude, à l’enfermer. Il ne s’agit plus de voir en lui le labeur absurde d’un Sisyphe attelé à son rocher parce qu’il le faut bien, mais une activité libre par laquelle l’homme participe au monde non pas en tant qu’exécuteur des basses manœuvres qui ne viseraient que sa survie, mais en tant que créateur, susceptible d’offrir aux choses et à lui-même des formes nouvelles. En d’autres termes, par le travail, si l’homme perd l’évidence d’un monde divin figé dans l’éternité de la satisfaction parfaite, il gagne tout simplement un monde qui, par le mouvement qu’il lui imprime, sera un monde humain, c&#8217;est-à-dire un monde dans lequel un être humain puisse se reconnaître. Mais pour cela, encore faut il que l’effort effectué puisse être pleinement identifié à ce qu’on appelle « travail ».</p>
<p style="text-align: justify;">A – Le travail n’est pas réductible à la tâche.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, si on a défini le travail comme l’effort par lequel l’homme fait émerger dans le monde des formes qui ne s’y trouveraient pas sans lui, on constate que la plupart du temps, on réduit cette définition au simple effort. D’où son assimilation au labeur, d’où le fait qu’on voit en la « peine » un quasi synonyme du travail, d’où le caractère péjoratif que, peu à peu, ce mot a reçu dans un monde qui incite les hommes à être partisans du moindre effort. Pris au sens strict d’effort, le mot travail n’évoque en effet que la douleur, la fatigue, l’énergie dépensée, les muscles en tension, la matière qui résiste, tout ce qui fait qu’on remettrait volontiers cette activité au lendemain, ou bien qu’on préfèrerait la confier à quelqu’un d’autre. Mais c’est confondre, ici, la tâche et le travail. La tâche est l’unité d’action du travail. Elle n’a pas en elle-même de sens, elle n’aboutit pas, elle ne réalise rien, elle n’est qu’une étape dans un processus plus vaste, qu’elle peut tout à fait ne pas connaître, et <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO04.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1855" title="PHOTO04" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/PHOTO04.jpg" alt="" width="446" height="294" /></a>puisque son horizon se réduit à sa simple réalisation ponctuelle, et souvent répétée, elle se limite à l’effort qu’elle réclame. A moins d’être esclave, on n’imagine pas qu’on puisse se résoudre à n’accomplir que des tâches sans contrepartie. Or précisément, on l’a vu, c’est là le fondement même du contrat de travail : on y échange de la pénibilité contre de l’argent, du temps d’effort contre un salaire. C’est pour cela que, si l’emploi ne consistait qu’en une exécution de tâches, alors le salaire serait le seul gain qu’on puisse espérer en tirer. Mais précisément, puisque le travail ne se réduit pas à n’être qu’une simple tâche, alors le salaire ne permet pas de rendre compte des gains permis par le travail et c’est ailleurs qu’il faut chercher ce gain.</p>
<p style="text-align: justify;">B – La tâche est au travail ce que l’instant est au temps.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, le simple exécutant peut très bien ne pas savoir ce qu’il fait, son acte peut tout à fait être considéré comme une boucle, un sample, un échantillon d’action, copié tel quel et mis bout à bout de lui-même, sans fin, comme on le fait d’une séquence rythmique pour constituer une trame musicale. Si on en veut une image, on peut se tourner vers Pénélope, tissant et détissant sa tapisserie chaque jour, revenant chaque matin au début de sa boucle quotidienne, la répétition de son acte constituant la boucle rythmique sur laquelle toute l’Odyssée est composée, comme un échantillon qui tournerait en fond, immuable, dans ce temps fermé sur lui-même qu’est l’amnésie d’Ulysse. Pénélope, en tant que tisserande, ne travaille pas. Si un maître tapissier venait surveiller l’avancée des travaux, il aurait vite fait de dire que, justement, « c’est pas du travail, ça ». Elle se contente d’exécuter une tâche, précisément pour que l’histoire n’avance pas, pour ne pas passer à l’épisode qui suit la mort d’Ulysse, pour que le monde ne devienne pas autre chose que ce qu’il a été, en somme pour ne pas faire le deuil de l’instant d’avant. Mais au moins fait elle cela avec une claire conscience de sa propre improductivité : elle s’enferme dans un temps qui tourne en boucle pour ne pas avoir à se confronter à la réalisation d’un autre temps, qui serait aussi un autre monde. Le travail ouvrier peut facilement tomber dans ce non sens. Charlie Chaplin dans les Temps Modernes se voit peu à peu doté d’un corps qui a tant et si bien enregistré la chorégraphie mécanique de la chaine de montage qu’il ne cesse plus de l’exécuter, y compris pendant son sommeil. Au pied de la lettre, il ne peut plus passer à autre chose. Or c’est précisément ce que le véritable travail doit autoriser : c’est une activité qui n’a pas vocation à être répétée à l’identique éternellement, et qui n’est pas à elle-même sa propre fin. Le travail n’est à strictement parler qu’un effort visant à faire émerger quelque chose d’autre que lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">C – L’avantage qu’il y a à faire perdre au travail sa perspective. L’organisation sociale du travail.</p>
<p style="text-align: justify;">Duncan Jones, dans son premier long métrage, Moon, met en scène Sam Bell, un ouvrier, qui, seul employé travaillant sur le sol lunaire, a pour tâche de superviser des machines qui extraient du sol un minerai précieux dont les terriens ont un impératif besoin pour survivre. Installé sur la face de la Lune que la Terre ne voit jamais, il communique chaque jour avec sa famille, que son contrat l’autorise à rejoindre après un nombre défini d’années passées au service de la compagnie qui l’embauche. Or Ducan Jones met ce dispositif en scène selon deux temporalités : la première est celle du travail à effectuer, qui nécessite un certain nombre d’efforts à effectuer, chaque jour, afin que la mission soit correctement menée. L’employé pourrait y trouver cette forme de satisfaction que nous avons évoquée précédemment : il fournit de l’énergie aux hommes sur Terre, qui lui sont certainement quotidiennement reconnaissants pour son travail. Mais cet employé vit aussi selon une seconde temporalité, qui se situe, elle, en dehors du cycle constitué par son travail. Si ce dernier, même s’il ne se réduit pas tout à fait à l’exécution de tâches, est entièrement pris dans la boucle production/consommation, il vise cet instant où il pourra prendre la tangente de ce cercle pour bénéficier du véritable fruit de son travail : le droit de ne plus travailler, de rejoindre sa famille pour profiter, tout simplement, d’un temps qui serait véritablement libre, c&#8217;est-à-dire dégagé des obligations de production liées à la consommation journalière d’énergie sur Terre. Le problème de Sam Bell, c’est précisément que si ce temps d’après le travail <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/STAT025.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1856" title="STAT025" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/STAT025.jpg" alt="" width="415" height="297" /></a>lui est promis, tout est cependant organisé de manière à ce qu’il ne soit jamais atteint. Mais à la différence de Pénélope, qui sape elle-même son travail en le mettant en boucle, le héros de Moon pense pouvoir s’extraire du cycle sisyphien du travail en y mettant fin, inconscient de ce que, pour s’assurer qu’il ne quitterait pas son poste, ses employeurs ont fait de lui ce fameux échantillon qui sera répété, à son insu, pour un temps indéfini. Si Pénélope est l’auteur de la boucle qu’elle répète comme pour atteindre l’état d’hypnose dans lequel est plongé son mari, Sam Bell, lui, est devenu la boucle elle-même, capable de concevoir une sphère extérieure, mais incapable de la rejoindre.</p>
<p style="text-align: justify;">Si Sam Bell ne gagne rien à travailler, ce n’est pas parce qu’il y aurait quelque chose de vicié dans son travail lui-même, mais bel et bien parce que l’organisation sociale dans laquelle son effort se produit a réussi à détourner totalement son travail, en leurrant Sam Bell afin qu’il participe lui-même à sa propre aliénation. Or c’est bien là le risque qu’on court en voulant étudier le travail en se contentant d’en observer le fonctionnement : essentiellement social, il peut tout à fait être perverti par les conditions dans lesquelles il s’accomplit. En effet, si on a envisagé jusque là le travail comme cette activité qui permet, quand il est mené de manière autonome, de grandir en tant qu’humain et de dépasser le simple monde des formes telles que la nature les produit, il y a un gain plus global dans le travail, qu’on a évoqué lui aussi, qui consiste à former, tous ensemble et ce de manière parfois individuellement discrète, un monde humain. Reste qu’il ne suffit pas d’œuvrer ensemble pour que le monde soit davantage humain. On l’a vu, il n’y a humanisation que si à un moment donné on vise par le travail quelque chose qui n’est pas le travail lui-même, si on peut espérer, par une espèce de force centrifuge, échapper à l’absurde répétition des mêmes gestes, à la routine de l’exécution des tâches. Or, nous savons bien qu’une certaine organisation du travail n’envisage celui-ci que comme une manière de générer davantage de moyens afin de produire encore davantage de travail, pour générer encore plus de moyens, censés permettre de susciter plus de travail, etc. Un tel processus est à proprement parler sans fin, car la seule perspective qu’il offre à première vue, c’est une consommation qui puisse être à la hauteur de la production rendue possible par l’amélioration de la productivité. En somme, si on en reste au cycle binaire production/consommation, on peut dire qu’à aucun moment on n’a échappé à l’asservissement dans l’exécution de tâches. Certes, la consommation peut donner le sentiment d’une satisfaction, mais ce ne peut jamais être un accomplissement. Alors bien sûr, on sait depuis l’antiquité qu’en réalité, ce travail et cette consommation commune produisent aussi un bien commun, pour peu que les richesses produites au-delà de ce qui est nécessaire pour assurer une poursuite de la consommation, soient affectée à des projets qui sortent du cycle production/consommation, soit sous la forme d’un secteur public qui est la seule manière de ne pas réduire le prix du travail individuel au seul salaire dont on a vu qu’il était calculé pour priver le travailleur de la plus-value qu’il génère, soit sous la forme de ce que les grecs anciens définissaient comme le « loisir », c&#8217;est-à-dire ce qu’on a le loisir de faire lorsqu’on n’est pas occupé à régler les questions qui relèvent de la stricte nécessité.</p>
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<p><a href="http://vimeo.com/4326374">Moon | Bande-annonce</a> from <a href="http://vimeo.com/user751002">Pokkito</a> on <a href="http://vimeo.com">Vimeo</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le travail a sa place en tant qu’il génère, au-delà de lui-même, une sphère humaine dans laquelle il n’intervient pas, parce que celle-ci ne relève ni de la production de biens marchands, ni de leur consommation. Si on devait d&#8217;ailleurs qualifier cette sphère, c&#8217;est la gratuité qu&#8217;il faudrait évoquer. C’est ce qui permet de définir certains domaines comme ne relevant pas de la logique marchande habituelle, tels que la santé, l’éducation, pour ne citer que les plus évidents. Ainsi, si le travail permet un gain, on peut voir qu’il ne peut jamais se réduire à la simple possibilité de conserver, ou augmenter la quantité de travail proposée, car ceci relève aussi des moyens, et non des fins. Ainsi, l&#8217;argument consistant à dire qu&#8217;il est bien nécessaire que la rentabilité des entreprises soit prioritaire sur la qualité de vie des travailleurs ne peut pas convaincre, si cette rentabilité n&#8217;est mise au service que d&#8217;un développement d&#8217;activité qui vise seulement une production et une consommation supérieure, parce qu&#8217;alors, le travail se mord la queue comme si le serpent biblique se mettait à son tour, comme coincé sur la tapisserie de Pénéloppe, effacé chaque nuit, rembobiné pour ainsi dire, à proposer en boucle de goûter au fruit de la transformation, sans que pour autant jamais  rien ne change, sans qu&#8217;on puisse jamais passer à autre chose. De ceci, on peut déduire que le véritable gain du travail consiste à ouvrir un espace et un temps au sein desquels on puisse cesser de travailler pour participer à quelque chose de plus élevé, qui propulse l’homme dans un temps spécifique qui n’est plus marqué par le retour perpétuel des mêmes gestes à exécuter et des mêmes efforts à fournir.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le travail permet à celui qui s’y adonne de devenir pleinement humain à travers ses œuvres, en se libérant de la simple activité aveugle qui ne permet pas de distinguer l’homme du reste de la nature. Reste que la possibilité d’un tel gain dépend directement de l’organisation sociale au sein de laquelle le travail s’exerce. Ainsi, il y a bien quelque chose à gagner à travailler, mais ce gain se situe rarement là où on le conçoit le plus spontanément, et cela ne se réduit jamais à ce qu’un ordre qui voudrait mettre le travail au centre de tout l’édifice social veut bien en montrer. Dès lors, si le salaire est la rançon de l’effort, qui permet seulement de demeurer partie prenante des échanges commerciaux, il ne permet de s’intégrer qu’aux sociétés qui ne se définissent que comme marchandes. On reconnait l’ambition d’une culture à sa manière d’ouvrir un espace au-delà du travail en s’appuyant sur celui-ci comme un moyen mis au service d’une fin qui le dépasse. On reconnait aussi cette ambition à la manière dont elles répartissent l’effort ainsi que la promesse d’échapper par moment à cet effort, et ce d’autant plus que ce sont les inégalités en ce domaine qui sont source des principales illusions sur ce que peut donner le travail. Et si on a avantage à faire croire que le labeur est une punition qu’il faut bien subir, docilement, pour n’avoir su demeurer dans cet au-delà paradisiaque que l’homme aurait perdu, on discerne désormais mieux en quoi il est pourtant cette élévation au dessus de la matière brute, qui permet d’atteindre un nouvel au-delà. Envisagé sous cet angle, ce qu’il y a à gagner à travailler, c’est peut être finalement ce qui, du travail, ne peut être conçu avant de s’être mis à l’ouvrage.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toutes illustrations tirées de photographies effectuées de la statue monumentale qui surplombait le pavillon soviétique à l&#8217;exposition universelle de Paris de 1937, intitulée<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> le Travailleur et la kolkhozienne</span></em></strong>. Création de la sculptice Véra Mukhina et de l&#8217;ingénieur Zhuravlev, elle constitue une prouesse technique, avec ses 24m de haut et ses 65 tonnes de plaques de métal inoxydables. Elle est aussi le modèle même de la manière dont le réalisme soviétique voulait valoriser le travail, hissant l&#8217;effort humain vers le ciel (c&#8217;est une pratique constante, dans ce courant artistique, que de voir les ouvrier les pieds fermement ancrés au sol, profitant de cet appui pour se mettre en total déséquilibre vers l&#8217;avant, pointant le ciel de leurs outils, comme s&#8217;ils ne le considéraient plus comme une origine perdue, mais comme un projet à construire; en ce sens, c&#8217;est un réalisme inversé par rapport à ce que pouvait proposer un peintre comme Millet). Les photographies sont censées être l&#8217;oeuvre d&#8217;un certain Richard Napier. L&#8217;information a l&#8217;air fragile; mais j&#8217;enquête.</p>
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		<title>Cache cache</title>
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		<pubDate>Sat, 21 May 2011 04:43:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Un de nos paradoxes est le suivant :
Tout ce que nous produisons est par définition périssable, puisque le principe même de financement de nos activités réside dans le renouvellement de tout ce que nous possédons, et ce le plus rapidement possible. La péremption touche absolument tout ce que nous produisons, de plus en plus avant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Un de nos paradoxes est le suivant :</p>
<p style="text-align: justify;">Tout ce que nous produisons est par définition périssable, puisque le principe même de financement de nos activités réside dans le renouvellement de tout ce que nous possédons, et ce le plus rapidement possible. La péremption touche absolument tout ce que nous produisons, de plus en plus avant même que nous le consommions. Voitures, matériel informatique, téléphones, vêtements, animaux, habitat, information, nourriture même, tout est voué à destruction pour renouvellement, ce qui nous interdit d’entretenir quoi que ce soit. Les lieux dans lesquels nous nous approvisionnons en marchandises ne nous mentent pas quand ils nous disent « Tout doit disparaître ». Il serait même conseillé de prendre le message au pied de la lettre : c’est tout juste si, à peine sortis du magasin, nous ne jetons pas nos achats directement à la poubelle, juste pour le plaisir de retourner acheter la même chose, en un peu plus neuf, en un peu plus gros, en un peu plus performant, encore un peu, plus.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Little Big Man</span></em></strong> (Arthur Penn, 1970), le personnage principal, interprété par Dustin Hoffman, multiplie les traits d’ironie. Confronté à la conquête de l’Ouest par les colons, et alors qu’il découvre pour la première fois un village indien, il commente : La première fois qu’on voit un camp indien, on se dit « Je vois bien le tas d’ordures, mais où est le camp ? ». C&#8217;est probablement ce que les professeurs d&#8217;histoire diront à propos des débuts du troisième millénaire. D&#8217;une certaine manière, nous pouvons être <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/into-eternity-affiche.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1848" title="into-eternity-affiche" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/05/into-eternity-affiche.jpg" alt="" width="320" height="481" /></a>fiers  de nous : de notre passage dans l&#8217;histoire, subsistera une quantité de déchets qui dépasse, dans toutes ses dimensions, tout ce que la pensée peut échafauder comme image. Et non contents d’épater la galerie par la quantité de nos restes, nous frapperons aussi les esprits par leur dangerosité. Nous avons là une carte de visite qui devrait permettre à nos descendants de se faire une certaine idée du genre d&#8217;humains que nous sommes.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est là le point de départ du documentaire intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Into Eternity</span></em></strong> (Michael Madsen, 2010) : en Finlande, conscient qu’on ne peut pas produire d’électricité nucléaire sans prendre en charge la difficile question de la gestion des déchets que cette industrie produit, on a débuté les travaux d’un gigantesque site de stockage de ces déchets qu’il faut, à tout prix, maintenir hors de portée de nos descendants, et ce d’autant plus que, curieusement, de ces descendants, nous ne savons absolument rien. Si ce n’est qu’ils courent un risque. Ou plutôt : si ce n’est que nous les mettons en danger.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que l’échelle de temps que vise ce site est hors norme. Elle dépasse même l’entendement : achevé au 22ème siècle, cet immense souterrain, d’une longueur de 5 km, profond de plusieurs centaines de mètrs, grand comme une ville, sera scellé; afin de protéger son précieux contenu pour une durée de 100 000 ans. Pour tenter de donner une échelle de temps, les toutes premières pyramides égyptiennes datent de 2600 ans. Rien de ce que l’homme a construit jusqu’à aujourd’hui n’a tenu plus de 10 000 ans, et nous ne sommes pas les champions de la construction durable. Il y a 100 000 ans, l’homme en était à sa phase néandertalienne, et il chassait le mammouth. Autant dire qu’à un horizon de 100 000 ans après nous-mêmes, tout ce que nous pouvons spéculer à propos de nos descendants, c’est ce qu’ils ne partageront plus avec nous. Ils seront physiquement aussi différents de nous que nous le sommes de l’homme de Neandertal, ils le seront même davantage car ils maîtriseront les modifications physiques proposées à l’être humain et les produiront volontairement, ils ne penseront plus selon les concepts que nous utilisons, ils ne pratiqueront plus nos religions, qu’ils considèrerons avec le regard que nous portons sur les mythologies antiques, ils ne vivront plus selon nos systèmes politiques, ils ne seront peut être plus uniquement terriens, ils ne parleront plus nos langues, nous ne pouvons dès lors leur adresser aucun message. Et malgré tout, nous savons déjà qu’ils sont en danger, à cause de nous, sans qu’on puisse les prévenir.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons ce talent de produire des effets qui dépassent notre aptitude à les concevoir. Notre propre technique nous propulse au-delà de nous-mêmes, innocents, puisque sans représentation de notre projet, irresponsables en somme. On craint toujours, quand on s’intéresse à ce type de sujet, de tomber dans une dramatisation excessive. Pourtant, faire passer à cette inquiétude profonde l’épreuve de la conceptualisation et de l’analyse ne contribue pas du tout à calmer ce sentiment que, finalement, il y a peu de chose aussi graves que celle là. Dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Into Eternity</span></em></strong>, cette inquiétude s’introduit dans l’image à travers un ensemble d’éléments qui, mis bout à bout, constituent peu à peu un ensemble étrange, comme si ce site de stockage, comme si l’équipe qui le conçoit, le creuse, le sécurise un siècle à l’avance, en pense aussi les limites, comme si le projet lui-même appartenait à un autre monde que le nôtre, comme s’il s’agissait d’une fiction, d’un conte tentant de ramener les humains à la raison. Mais la manière même dont le documentaire est construit ne contribue pas à rassurer : du fond des galeries creusées dans le sous sol de la Finlande, Michael Madsen ne s’adresse même plus à nous, mais directement à ceux qui, 100 000 ans après nous, devront se tenir, encore, à distance de ces déchets, alors même que nous ne disposons d’aucune signalétique dont on puisse être certain qu’ils ne la prennent pas pour une invitation à venir jouer les explorateurs dans le dédale vestige d’une civilisation dont ils n’auront peut être aucune autre trace. L’étrangeté est sans doute aussi provoquée par le fait que nous avons du mal à nous reconnaître comme les auteurs de ces techniques qui mettent l’humanité dans des dimensions aussi absurdes. C’est peut être une des raisons pour lesquelles nous pensons être à ce point impuissants à lui trouver une issue.</p>
<p style="text-align: justify;">Into Eternity fait souvent penser à des œuvres de science fiction. On y trouve des éléments de style typiques de la trilogie Qatsi (<em><strong><span style="text-decoration: underline;"> Koyaanisqatsi</span></strong></em> (1983), <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Powaqqatsi</span></em></strong> (1988), et <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Nakoyqatsi</span></em></strong> (2002)), de Godfrey Reggio, fondatrice de toutes les techniques de prise de vue, de montage et de mise en scène des films méditatifs sur la relation qu’entretient l’homme avec le monde qu’il habite, à tel point que la musique elle-même fait parfois penser à celle que Philip Glass avait composée pour Reggio. On pense évidemment à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Dr Folamour</span></em></strong> (Kubrick, 1963) pour l’aspect extrêmement sérieux d’une entreprise que n’importe quel extraterrestre considèrerait comme délirante, à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">2001 l’Odyssée de l’espace</span></em></strong> (Kubrick, 1968) pour la manière de filmer des techniciens à l’œuvre dans un monde d’une propreté clinique (la salle dans laquelle les ouvriers du nucléaire font leurs ablutions contient tout bonnement les lavabos les plus propres du monde), où les précautions prises sont à la hauteur des dangers encourus. On pense surtout à 2001 parce que comme celui-ci, le documentaire de Madsen se voit contraint d’embrasser une période impensable, nous connectant avec l’humanité telle que nous ne pouvons absolument pas la connaître (telle que d’ailleurs, à cause de nous, elle pourrait très bien ne jamais se connaître elle-même), et la densité du temps est suffisamment bien restituée par le montage et les prises de vue pour qu’on puisse percevoir, physiquement, ce lent passage d’un temps qu’on avait pris l’habitude de voir tout embarquer avec lui, avant que nous inventions ce qui pourrait lui résister, interdisant l’oubli ; et y contraignant simultanément. Or la méditation sur ces questions ne peut pas se détacher tout à fait de cette démesure, entre l’instantanéité de l’allumage de l’ampoule lorsqu’on appuie sur l’interrupteur, et les centaines de milliers d’années qui porteront les conséquences de cette disponibilité énergétique permanente. Au sens propre, à chaque fois que nous allumons un appareil électrique, c&#8217;est-à-dire, 24h/24, nous ne savons pas ce que nous faisons, ce qui ne nous empêche absolument pas de faire mine de maîtriser le processus, puisque le discours scientifique et technique nous dit qu’il est mesurable. Nous oublions de préciser que les mesures obtenues dépassent l’aptitude de l’entendement à se figurer ce que le raison exprime. Comme quoi un dispositif peut tout à fait être rationnel tout en étant absolument déraisonnable.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce film est finalement un genre de bouteille jetée à la mer, avec le faible espoir que les destinataires inconnus la découvrent et saisissent comment nous, qui sommes à l’origine du problème, fait notre possible pour prévenir de parfaits inconnus du fait qu’ils devraient gérer nos propres erreurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux détails pour finir : tout d’abord, le site de stockage de ces déchets s’appelle Onkalo. En finois, cela signifie «cachette ». Ce nom lui-même dit tout de l’ambiguïté du projet : ce site doit être conçu de telle sorte que, dans 100 000 ans, il soit totalement inconnu de nos descendants. Nous devons nous souvenir qu’il faut oublier ce lieu. D’autre part, ce site gigantesque n’est prévu que pour stocker les déchets nucléaires produits par la Finlande. Ce pays est à ce jour le seul à avoir mis en œuvre un tel projet, et on évalue la quantité totale de déchets émis, à ce jours, à 250 000 tonnes, qui jusque là, au mieux, dorment dans des piscines. Nous autres, français, ne pouvons pas jouer les innocents face à ce problème, si on précise qu’il y a en tout et pour tout, en Finlande, quatre réacteurs nucléaires en fonction, un cinquième en construction, ainsi qu’un projet d’EPR. En France, ce sont 58 réacteurs nucléaires qui sont en fonction, auxquels il faudra ajouter un EPR, actuellement en construction. Il n’y a à ce jour aucune solution décidée pour mettre ces déchets en lieu sûr. Une loi datant de 2008 prévoit que le parlement devra voter une loi lançant un projet de stockage équivalent à celui de la Finlande. Ce vote est prévu pour 2015, pour une ouverture prévue en 2025. On peut s’interroger sur un délai de décision si long, et une mise en œuvre si rapide : Les travaux de construction d’Onkalo ont débuté au 20è siècle, et ne s’achèveront qu’au 22è siècle. Le site américain de Yucca Mountain est réfléchi depuis 1978, il n’ouvrira qu’en 2017.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne peut que conseiller, une fois encore, la lecture de Gunther Anders, absolument central dans ces problématiques, parce qu’il tient les deux bouts de la chaine de raisonnement : l’intérêt pour l’observation du phénomène nucléaire en tant que dispositif pratique, concret, mais aussi la méditation philosophique la plus poussée, articulée sur les analyses complexes qu’a pu en faire, en particulier Heidegger. C&#8217;est aussi un des très rares penseurs à se refuser absolument à dissocier l&#8217;usage civil du nucléaire de son usage militaire, précisément parce que pour lui, c&#8217;est la même essence de la technique qui est à l&#8217;oeuvre dans un cas comme dans l&#8217;autre.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la question de la communication avec des êtres dont nous n’avons aucune idée, cruciale lorsqu’il s’agit de prévenir nos lointains descendants du danger qui les guette, on peut lire la fin du livre de Paul Watzlawick, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Réalité de la réalité</span></em></strong> (1978 en anglais, 1984 pour la traduction française), qui s’intéresse aux éléments essentiels de ce type de communication. Des recherches extrêmement poussées sont menées aujourd’hui encore en linguistique, à cause de la nécessité d’envoyer des messages urgents à nos propres descendants, leur recommandant de se méfier, a posteriori, de notre style de vie.</p>
<p><iframe width="400" height="257" src="http://www.youtube.com/embed/81wZs7la8dc?rel=0" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Into Eternity</span></em></strong> est l&#8217;occasion de se rendre compte à quel point cet étrange morceau de Kraftwerk, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Radioactivity</span></em></strong> (1975, dans l&#8217;album du même nom) est parvenu, très tôt dans l&#8217;histoire du rapport que l&#8217;homme entretient avec son propre feu sacré, à mettre le doigt sur la tension profonde qu&#8217;un tel pouvoir provoque en nous.</p>
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		<title>Répétition générale n°1</title>
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		<pubDate>Wed, 18 May 2011 04:06:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Comme promis il y a quelques semaines, voici mises à dispositions les émissions diffusées sur France Culture, constituant des entrainements au baccalauréat sous forme de traitement de sujets, par des professeurs. C&#8217;est un peu comme si on entrait dans la cuisine d&#8217;un restaurant pour voir les plats être préparés tout en ayant l&#8217;explication pour laquelle [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Comme promis il y a quelques semaines, voici mises à dispositions les émissions diffusées sur France Culture, constituant des entrainements au baccalauréat sous forme de traitement de sujets, par des professeurs. C&#8217;est un peu comme si on entrait dans la cuisine d&#8217;un restaurant pour voir les plats être préparés tout en ayant l&#8217;explication pour laquelle on fait les choses ainsi plutôt qu&#8217;autrement. C&#8217;est aussi une manière de réviser. C&#8217;est surtout une façon de constater qu&#8217;il n&#8217;y a pas qu&#8217;une seule manière de faire, qu&#8217;on peut adopter telle ou telle stratégie, développer tel ou tel style de réflexion, d&#8217;analyse et d&#8217;argumentation. En somme, c&#8217;est bel et bien un travail.</p>
<p style="text-align: justify;">Au programme, cinq sujets traités :</p>
<p style="text-align: justify;">A quoi sert l&#8217;art ?<a href="http://medias.harrystaut.fr/11.04.2011-aquoisertlart.mp3" target="_blank"> http://medias.harrystaut.fr/11.04.2011-aquoisertlart.mp3 </a></p>
<p style="text-align: justify;">Qu&#8217;attendons nous pour être heureux ? <a href="http://medias.harrystaut.fr/12.04.2011-quattendonsnouspouretreheureux.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/12.04.2011-quattendonsnouspouretreheureux.mp3</a></p>
<p style="text-align: justify;">Vivre l&#8217;instant présent, est ce une règle de vie satisfaisante ? <a href="http://medias.harrystaut.fr/13.04.2011-Vivrelinstantpresentestceuneregledeviesatisfaisante.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/13.04.2011-Vivrelinstantpresentestceuneregledeviesatisfaisante.mp3</a></p>
<p style="text-align: justify;">Faut-il être cultivé pour comprendre une oeuvre d&#8217;art ? <a href="http://medias.harrystaut.fr/14.04.2011-fautiletrecultivepourcomprendreuneoeuvredart.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/14.04.2011-fautiletrecultivepourcomprendreuneoeuvredart.mp3</a></p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;histoire n&#8217;est elle qu&#8217;un récit ? <a href="http://medias.harrystaut.fr/15.04.2011-lhistoirenestellequunrecit.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/15.04.2011-lhistoirenestellequunrecit.mp3</a></p>
<p style="text-align: justify;">(pour récupérer directement le fichier, faites un clic droit sur le lien, et cliquez ensuite sur &laquo;&nbsp;enregistrer la cible sous&nbsp;&raquo;. Vous pourrez l&#8217;écouter où et quand vous voulez)</p>
<p style="text-align: justify;">Sinon, vous pouvez les lire directement ci dessous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bonne écoute !</p>
<p style="text-align: justify;"></p>
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		<title>La connaisance vaniteuse &#8211; 2</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Mar 2011 11:55:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Etudes de textes]]></category>
		<category><![CDATA[Kant]]></category>
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		<description><![CDATA[
Dans l&#8217;article précédent, on menait une étude suivie de l&#8217;extrait de Kant, en faisant en sorte d&#8217;en montrer la logique interne. Reste qu&#8217;au cours d&#8217;une explication de texte telle qu&#8217;on la propose au baccalauréat (mais il en va de même de toute étude de texte, puisqu&#8217;il s&#8217;agit de lire pour faire émerger en soi de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"><br />
<span style="text-align: justify;"><em>Dans l&#8217;article précédent, on menait une étude suivie de l&#8217;extrait de Kant, en faisant en sorte d&#8217;en montrer la logique interne. Reste qu&#8217;au cours d&#8217;une explication de texte telle qu&#8217;on la propose au baccalauréat (mais il en va de même de toute étude de texte, puisqu&#8217;il s&#8217;agit de lire pour faire émerger en soi de la pensée, d&#8217;être soi même l&#8217;arbre sur lequel on va venir greffer une pousse nouvelle, de s&#8217;hybrider par une pensée autre), on attend que la réflexion ne s&#8217;en tienne pas à une interprétation, même <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/03/dailynews.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1832" title="dailynews" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/03/dailynews.jpg" alt="" width="367" height="500" /></a>habile, du texte, mais tente de prendre en charge à son tour le problème dont l&#8217;auteur étudié a essayé de construire un traitement. La pensée est une tâche jamais achevée, et l&#8217;explication de texte est un appel du pied à participer à ce processus collectif.<br />
D&#8217;ailleurs, il est question précisément de cela dans l&#8217;extrait de Kant que nous étudions.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Je reprends le dernier paragraphe, qu&#8217;on pouvait considérer comme une transition, dans l&#8217;article précédent, et je poursuis donc :</em></p>
<p style="text-align: justify;">On dispose, grâce au texte de Kant, d’une structuration de la connaissance qui permet d’adopter une attitude théoriquement pertinente vis-à-vis des savoirs qui nous sont inculqués : s’en remettre aux témoignages pour tout ce qui est empirique, et valider rationnellement les connaissances relevant de la logique. Dès lors, nous serions en mesure d’établir que, pour celui qui cherche la vérité, il s’agit de rejeter l’autorité d’autrui dans tous les domaines où on peut constituer, par sa propre pensée, une autorité autonome. Cependant, telle qu’elle est présentée dans cet extrait, la distinction des deux ordres de connaissance pourrait être nuancée, ou remise en question, dans la mesure où ils ne sont pas aussi distincts qu’on les a jusque là présentés.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, tracer une ligne de partage aussi nette entre connaissances empiriques et connaissances rationnelles ne vaut que si les unes et les autres appartiennent à des ordres véritablement différents. Or, pour qu’une telle délimitation soit possible, il faudrait que l’une et l’autre ne se doivent rien, ce dont, on va le voir, on peut douter. Si on s’intéresse à ce qu’est une connaissance fondée sur l’expérience, on réalise assez vite que, sans intervention de la raison, il est illusoire de fonder quelque connaissance que ce soit. D’ailleurs, même si l’extrait étudié le montre peu, Kant lui-même est à l’origine de la plus fameuse synthèse entre idéalisme et empirisme, puisqu’il fera de la connaissance un processus dont la matière est fournie par l’expérience, mais dont la forme est donnée par l’esprit. Percevoir le monde ne consiste pas simplement à recevoir des informations via des influx nerveux suscités par le contact avec le monde. C’est toujours mettre ces sensations en ordre par le biais de ce qu’on pourrait appeler, chez Kant, l’entendement. Ainsi, nous ne voyons jamais le monde tel qu’il est, mais tel que notre entendement nous le montre, une fois la matière brute de la sensation ordonnée. Il n’y a donc pas d’expérience pure, toute expérience, même la plus fondamentale dans notre manière de connaître le monde, qu’est la vue, est en fait structurée par la pensée, à tel point que, contrairement à l’impression qu’on en a, on apprend bel et bien à voir. Les expériences effectuées sur des aveugles de naissance, à qui une opération a permis, déjà âgés, de découvrir la vue ont été, sur ce point, très éclairantes : au moment où ils ouvrent les yeux, ils ne voient rien, au sens où ils ne savent pas ce qu’ils voient, au point même qu’ils ne savent pas ce que c’est que « voir ». A strictement parler, donc, on ne peut pas se contenter de percevoir le monde pour prétendre le connaître, et le témoignage de nos propres sens n’est pas suffisant pour pouvoir éviter le préjugé.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui est vrai de notre propre perception l’est d’autant plus quand il s’agit du témoignage des autres. Et aucun système de connaissance ne peut se satisfaire d’une méthode qui consisterait à croire sur parole de soi-disant témoins sous prétexte qu’ils se présentent comme ayant fait une expérience qu’on ne peut soi-même effectuer. Ce serait livrer la connaissance aux fantaisies et aux manipulations les plus incontrôlables. La manière dont se constitue cette discipline particulièrement concernée par ces problématiques qu’est l’histoire est, pour notre réflexion, intéressante. Un historien est par définition dans cette situation de l’aveugle qui doit se fonder sur la vue des <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/03/time_welles_spent.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1833" title="time_welles_spent" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/03/time_welles_spent.jpg" alt="" width="433" height="606" /></a>autres pour accéder au monde. Ne pouvant pas faire l’expérience du passé, il doit s’en remettre aux témoignages, plus ou moins directs, de ceux qui y furent confrontés. Mais pour autant, il ne croit rien ni personne sur parole. La connaissance historique se construit au contraire sur un réseau complexe et méticuleux de vérifications, de mises à l’épreuve et d’interpolations des témoignages et documents qui permet peu à peu d’éliminer certains, conserver les autres, mettre en perspective les récits collectés, cerner la subjectivité de tels témoignages pour faire peu à peu apparaître une connaissance distanciée qui présente exactement les caractéristiques d’anonymat qu’évoquait Kant dans son analyse de la connaissance rationnelle. Ainsi, la sphère des savoirs issus de l’expérience et des témoignages ne peut-elle pas reposer entièrement sur l’autorité d’autrui, pour la simple raison qu’il n’est pas certain qu’autrui ait correctement soumis sa propre expérience aux exigences de la raison, celle-ci demeurant le juge ultime dont on dispose toujours soi même.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, l’argument d’autorité semble ne devoir jamais constituer une source fiable de connaissance, qu’il s’agisse de confiance en l’expérience d’autrui ou de raisonnement. Recourir à l’autorité d’autrui consisterait toujours à accepter de se soumettre à un discours dont on ne connaît pas les fondements. L’autorité est alors considérée comme un pouvoir, et s’y soumettre, c’est demeurer volontairement, par faiblesse, dans un état de minorité intellectuelle, dans une certaine forme d’irresponsabilité aussi, puisqu’on se réduit à n’être que le relai d’un discours dont on ne connaît pas les tenants et aboutissants, au nom d’un autre.</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le problème de la référence à l’autorité, c’est qu’elle interdit toujours de devenir soi-même l’auteur de ses propres pensées. Pourtant, il y a là un paradoxe : pour devenir l’auteur de sa propre pensée, il faut tout d’abord avoir été l’élève de la pensée des autres. Une pensée autarcique est tout à fait illusoire. Non seulement elle ne serait pas une pensée, mais encore cela interdirait la constitution de toute véritable culture puisqu’il n’y a pas de culture sans partage, sans transmission, et donc sans confiance. C’est d’ailleurs parce que nous sommes pris en charge culturellement dès la naissance que nous devenons, peu à peu, capables d’émettre des jugements de manière autonome. Les quelques observations effectuées sur des enfants privés depuis la naissance d’un environnement humain et de toute forme d’éducation l’ont montré avec clarté : c’est l’éducation qui nous fait hommes en structurant notre pensée de telle manière qu’elle puisse être, ensuite, structurante à son tour. Ainsi, si l’homme a pour destin de devenir majeur, c’est qu’il ne l’est tout d’abord pas. Cette minorité humaine est ce laps de temps pendant lequel il est nécessaire de s’en remettre à l’autorité d’autrui, puisqu’on n’a pas encore autorité sur soi, ou plutôt parce que si cette autorité n’est pas un autoritarisme, si elle ne réclame pas la soumission mais vise bien l’émancipation, alors on peut s’y soumettre comme si c’était la sienne propre. Concevoir ainsi l’autorité comme distincte de la domination, c’est revenir à sa nature profonde, puisqu’étymologiquement, « auctoritas » est lié, en latin, au verbe « augere », qui signifie « augmenter, faire grandir ». S’en remettre à l’autorité d’autrui, c’est donc grandir vers cette majorité qui permet à son tour de cultiver d’autres hommes.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui est vrai de l’accompagnement pratique et moral des enfants vers leur vie d’homme l’est aussi de l’apprentissage progressif des connaissances. Il ne s’agit d’ailleurs pas de domaines séparés, le savoir être, qu’il faut bien posséder avant de savoir qu’être, repose sur un savoir qu’il faut bien intégrer avant même que d’être capable de le générer par soi même. Lorsque Kant envisageait l’éducation comme une orthothérapie visant à redresser ce qui est au départ tordu, comme on rectifie un bâton courbé pour en faire une perche orthodoxe, il définissait l’humanisation comme un processus collectif de révélation par l’homme de ce qu’est l’humanité elle-même, les uns pas les autres, finalement ensemble.</p>
<p style="text-align: justify;">La vérité fait alors l’objet d’une quête qui pourrait sembler paradoxale si on n’avait pas à l’instant mis en place les éléments qui permettent de mieux comprendre ce processus. Individuellement, la recherche de la vérité nécessite de s’affranchir de la tutelle pour atteindre l’autonomie nécessaire à la maîtrise rationnelle de son propre <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/03/woftw_orson_welles_low.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1834" title="woftw_orson_welles_low" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/03/woftw_orson_welles_low.jpg" alt="" width="424" height="570" /></a>savoir. Mais à l’échelle d’une culture, et de l’humanité même, la quête de la vérité ne peut s’appuyer que sur cette autorité qui, seule, permet de former des êtres humains qui, tout en pensant par eux-mêmes, sauront reconnaître la valeur et la nécessité de l’autorité. C’est là la seule voie permettant de conserver à l’individu une véritable liberté de pensée qui ne soit pas réduite à la simple aptitude à penser n’importe quoi, sans remplacer bêtement l’autorité d’autrui par un autoritarisme de soi sur soi même, revendiqué sous la forme d’une indépendance qui n’est en fait que le pseudonyme du crétinisme borné.</p>
<p style="text-align: justify;">Reste qu’alors, le rapport à l’autorité doit être simultanément délicat, et ferme. En ne l’acceptant que dans la perspective de pouvoir s’en affranchir, l’homme libre doit distinguer ceux des hommes qui seront susceptibles de le faire grandir en s’appuyant non pas sur l’ombre que leur « grandeur » étend sur les autres, mais sur leur aptitude à les éclairer, et à s’effacer dans cette lumière. Lorsque Nietzsche inscrivait au dessus de la porte d’entrée de son Gai savoir, l’inscription suivante, « <em>J’habite ma propre maison, je n’ai jamais imité personne, et je me ris de tout maître qui n’a su rire de lui-même</em> », même si avec Kant on remettrait volontiers en question le fait qu&#8217;on puisse habiter sa propre maisons, celle-ci étant nécessairement construite avec des matériaux hérités, il proposait cependant un code de reconnaissance des seuls véritables maîtres qu’il faille suivre : ils ne sont maîtres que pour ne plus l’être. Toute soumission à ceux qui veulent définitivement garder la main sur soi, ne jamais lâcher la bride pour transmettre le témoin afin de figer pour toujours leur propre forme indéfiniment clonée dans des successeurs qui seront autant de copies conformes de leur ego qui, pourtant, demeurera nécessairement inégalé dans son hypertrophie relève alors de ce manque de lumière personnelle que diagnostiquait Kant.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion générale</p>
<p style="text-align: justify;">Cet obscurcissement de la pensée est le résultat d’une autorité mal comprise. Mais tant le texte de Kant que l’étude qu’on a tenté de conduire à partir de lui montrent qu’une juste conception de l’autorité est possible, qui lui conserve toute sa puissance humanisante sans lui conférer les pleins pouvoirs d’une domination illégitime. Ce qui importe, c’est précisément ce cheminement vers la vérité, qui peut être mis en péril tant par l’encouragement à une indépendance de pensée stupidement érigée en modèle de liberté que par un dogmatisme qui ferait de l’apprentissage une transmission à l’identique d’un corpus figé de vérités établies, en lesquelles il faudrait croire sans avoir les clés de leur compréhension. Il ressort de cette réflexion qu’affirmer qu’il n’y a pas de cheminement solitaire vers la vérité n’a curieusement pas pour conséquence de nier la possibilité d’une pensée autonome, puisqu’au contraire c’est cette interdépendance entre humains qui forge, et fonde la liberté que chacun a, avec les autres, de penser.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Illustrations liées au canular dont Orson Welles fut l&#8217;auteur quand il mit en scène, en 1938, sur les ondes d&#8217;une radio du le roman de H.G. Wells, La Guerre des mondes, d&#8217;une manière si réaliste qu&#8217;il sema la panique chez un grand nombre d&#8217;américains, qui commencèrent à fuir leur domicile, persuadés que les martiens envahissaient la Terre.</p>
<p>Au-delà de leur côté évidemment pittoresque, les canulars présentent l&#8217;intérêt de toujours jouer sur les codes habituels, et souvent inaperçus, de l&#8217;autorité intellectuelle, puisqu&#8217;il s&#8217;agit de soumettre des personnes à un discours a priori peu crédible. Dans le cas du canular de Welles, ce sont les autorités officielles qui furent le meilleur relai de la supercherie, lorsque des responsables politiques prirent la parole alors même que l&#8217;émission était diffusée, ce qui sembla, aux oreilles des auditeurs, accréditer la fiction qui, comme tout fiction, n&#8217;est fiction que pour ceux qui savent que c&#8217;en est une. Pour les autres, cela a toutes les caractéristiques de la vérité telle qu&#8217;elle se présente habituellement. Dès lors, le canular interroge, même si c&#8217;est dans l&#8217;excès, la manière dont nous acceptons le plus souvent d&#8217;intégrer des informations comme véridiques.</p>
<p></span></p>
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		<title>La connaissance vaniteuse</title>
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		<pubDate>Sun, 27 Feb 2011 10:39:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Voici un texte de Kant, tel qu&#8217;il fut proposé aux candidats au baccalauréat des séries techniques il y a quelques années, bardé des questions permettant aux élèves de construire leur commentaire. J&#8217;en propose ensuite un commentaire dont on pourra se dire qu&#8217;il ne répond pas une à une aux questions posées. C&#8217;est une illusion : [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Voici un texte de Kant, tel qu&#8217;il fut proposé aux candidats au baccalauréat des séries techniques il y a quelques années, bardé des questions permettant aux élèves de construire leur commentaire. J&#8217;en propose ensuite un commentaire dont on pourra se dire qu&#8217;il ne répond pas une à une aux questions posées. C&#8217;est une illusion : les questions posées trouvent bel et bien une réponse dans ce commentaire, sans pour autant qu&#8217;on y ait répondu comme on le fait habituellement lors d&#8217;une <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/botulisme1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1827" title="botulisme" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/botulisme1.jpg" alt="" width="396" height="544" /></a>interrogation écrite. C&#8217;est que l&#8217;objectif de l&#8217;exercice consiste bien à écrire un commentaire composé. Les questions sont seulement là pour orienter le candidat afin qu&#8217;il ne passe pas à côté des éléments essentiels du texte. C&#8217;est dans cet esprit que tous les élèves doivent composer leur commentaire, quelle que soit la section. Les candidats des séries générales doivent seulement réaliser le même travail sans que ces guides que constituent les questions proposées aux séries techniques. </em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Lorsque, dans les matières qui se fondent sur l&#8217;expérience et le témoignage, nous bâtissons notre connaissance sur l&#8217;autorité d&#8217;autrui, nous ne nous rendons ainsi coupables d&#8217;aucun préjugé , car dans ce genre de choses puisque nous ne pouvons faire nous-mêmes l&#8217;expérience de tout ni le comprendre par notre propre intelligence, il faut bien que l&#8217;autorité de la personne soit le fondement de nos jugements. Mais lorsque nous faisons de l&#8217;autorité d&#8217;autrui le fondement de notre assentiment à l&#8217;égard de connaissances rationnelles, alors nous admettons ces connaissances comme simple préjugé. Car c&#8217;est de façon anonyme que valent les vérités rationnelles. Il ne s&#8217;agit pas alors de demander : qui a dit cela ? mais bien qu&#8217;a-t-il dit ? Peu importe si une connaissance à une noble origine, le penchant à suivre l&#8217;autorité des grands hommes n&#8217;en est pas moins très répandu tant à cause de la faiblesse des lumières personnelles que par désir d&#8217;imiter ce qui nous est présenté comme grand. »</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Kant &#8211; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Logique</span></em></strong></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1.<br />
a) Le texte est construit à partir d&#8217;une distinction. A quelle thèse conduit-elle ?<br />
b) Analysez les étapes de l&#8217;argumentation.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">2. Expliquez :<br />
a) &nbsp;&raquo; nous ne nous rendons ainsi coupables d&#8217;aucun préjugé &nbsp;&raquo; et &nbsp;&raquo; alors nous admettons ces connaissances comme simple préjugé &nbsp;&raquo;<br />
b) &nbsp;&raquo; c&#8217;est de façon anonyme que valent les vérités rationnelles &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">3. Quand on cherche la vérité, faut-il rejeter l&#8217;autorité d&#8217;autrui ?</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">
<p style="text-align: justify;">Introduction</p>
<p style="text-align: justify;">Inutile de nier, chacun l’a déjà fait. Quand on veut avoir raison dans une discussion, il est commode d’appuyer son propre discours sur une information totalement inventée qu’on affirmera extraite de telle étude scientifique, de tel sondage publié dans un grand journal, de telle théorie scientifique nouvelle. La mauvaise foi étant une pratique assez largement partagée, on sait pertinemment que tout le monde peut recourir à ce genre de méthode, n’importe quand, c&#8217;est-à-dire y compris quand il faudrait être absolument certain de ce qu’on affirme. Autant dire que dès lors, le soupçon peut s’étendre loin, aussi loin en fait que le pousse Descartes lui-même lorsque, dans son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Discours de la Méthode</span></em></strong>, il commence à imaginer que l’ensemble des connaissances qu’on lui a apprises puisse être, tout simplement, intégralement faux. Pourtant, sur un tel soupçon, aucune éducation n’est possible, aucun échange d’information ne peut être effectué et si nous ne devenons pas totalement autarciques en matière de connaissances, c’est que tout simplement, nous n’avons pas le choix : la masse de connaissances que brasse un être humain est telle qu’il ne peut pas se permettre de tout vérifier par lui-même. Cependant, cette usage ne permet pas de nier le problème, qui se pose au moins intellectuellement : si on veut parvenir à la vérité, ne faut il pas s’affranchir le plus possible de toute connaissance dont on n’est pas, soi-même, l’auteur ? Quand on pose un problème qui risque à ce point de remettre en cause les principes mêmes de l’éducation, on sait qu’on peut, souvent, se tourner vers les philosophes des lumières qui ont dû, justement, conjuguer la nécessité d’une transmission confiante et l’objectif de toute éducation réussie : l’autonomie de la pensée, qui interdit de recourir en permanence à cet argument d’autorité dont on s’accorde généralement à dire que, justement, il n’est pas un argument. Kant, dans sa <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Logique</span></em></strong>, s’attaque à la possibilité d’accepter qu’il y ait, dans notre connaissance, des intermédiaires non vérifiés, et il déblaie ce chantier en distinguant deux types de savoirs, d’une part ceux qui sont issus de l’expérience, d’autre part ceux qui sont le produits d’un raisonnement. Sur la base de cette distinction, il montre que si il est nécessaire de recourir à des connaissances empiriques dont on n’a pas soi même été le témoin, il est en revanche préjudiciable de prendre pour argent comptant des raisonnements logiques qu’on n’aurait pas effectué par soi même. Ainsi, Kant propose de réduire le plus possible la tendance un peu trop spontanée que nous avons à nous en remettre, dans des domaines où ça n’est pas nécessaire, à l’autorité d’autrui, prenant alors pour connaissances ce qui devrait être plutôt considéré comme de simples et vulgaires préjugés. Notre ambition sera ici d’analyser la manière dont Kant présente et soutient cette thèse afin d’en établir et d’en délimiter la pertinence.</p>
<p style="text-align: justify;">1 &#8211; L’explication :</p>
<p style="text-align: justify;">A – Les connaissances empiriques</p>
<p style="text-align: justify;">On l’a dit, il y a un domaine dans lequel les intermédiaires sont nécessaires, c’est la connaissance qui s’appuie sur « l’expérience et le témoignage ». La thèse de cette première partie sera simple : par définition, on recourt au témoignage lorsqu’on ne peut pas accéder soi-même à la source de la connaissance. C’est le cas de la plupart des savoirs, dans la mesure où il est impossible de vérifier par l’expérience la totalité des informations que nous recevons. C’est vrai pour tout ce qui n’est pas observable sans moyens conséquents (astrophysique, physique moléculaire), c’est encore plus vrai pour tous les phénomènes qu’on ne peut pas reproduire, c&#8217;est-à-dire de manière générale tout ce qui concerne le passé. Par définition, l’expérience se fait au présent ; c’est même la seule dimension du temps que nous puissions connaître par l’expérience. On comprend dès lors que s’il fallait ne croire que ce dont on a fait soi-même l’expérience, notre connaissance serait singulièrement réduite et des pans entiers de la culture disparaitraient. L’histoire, en particulier, deviendrait une discipline proscrite puisqu’elle n’est possible qu’à la condition d’accepter comme source de connaissance des expériences qui ne nous parviennent qu’à la faveur de témoignages et de documents qui constituent autant d’intermédiaires entre soi et l’objet à connaître. On pourrait craindre que chaque intermédiaire constitue une raison supplémentaire de ne pas accepter la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/chronicart-46-un-fake.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1828" title="chronicart-46-un-fake" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/02/chronicart-46-un-fake.jpg" alt="" width="357" height="461" /></a>connaissance. Or ce n’est ainsi que Kant considère ces connaissances par procuration. Au contraire, il sort ce type de savoir du domaine des préjugés. Ce détail nécessite d’être précisé. Quand il écrit « nous ne nous rendons ainsi coupables d’aucun préjugé », le simple fait de le préciser montre qu’il pourrait y avoir, à ce sujet, un doute. A strictement parler, un tel soupçon ne serait pas déplacé : on l’a dit, chaque intermédiaire est un point de faiblesse dans la chaine de la transmission de la vérité. Après tout, je ne suis pas dans la sensibilité du témoin pour savoir s’il a vraiment vu ce dont il affirme être le témoin. Dès lors, si on considère qu’un préjugé est un jugement effectué avant même que la réflexion permettant de le valider ait été effectuée, on serait fondé à concevoir les connaissances issues de l’expérience et du témoignage d’autrui comme des préjugés, et à les condamner pour telles. Aussi, si Kant est bienveillant envers elles, c’est pour la seule raison que nous n’avons pas d’autre choix que nous y fier. Son argumentation ressemble fort à ce mouvement qu’une armée effectue lorsqu’elle doit se résoudre à céder du terrain : si on devait fixer aux connaissances empiriques les mêmes conditions de validation que celles qu’on devra respecter dans le domaine des connaissances rationnelles, on devrait se résoudre à abandonner tout savoir de ce genre, ce qui est impossible. Dès lors, on doit battre en retraite : il faut bien admettre que lorsqu’on s’en remet aux témoignages d’autrui, on prend un risque nécessaire qui ne peut pas être condamné, puisqu’on respecte la méthodologie spécifique à ce domaine de la connaissance. Individuellement, c’est un préjugé puisqu’on n’est pas à l’origine de l’information, mais puisqu’il s’agit d’une connaissance collective, on doit postuler que l’expérience a été faite, et qu’on peut s’y fier. Dans ce strict domaine, il est donc non seulement possible, mais aussi nécessaire, de reconnaître l’autorité de ceux qui nous transmettent la connaissance.</p>
<p style="text-align: justify;">B – Les connaissances rationnelles</p>
<p style="text-align: justify;">Il en va tout autrement de l’autre genre de connaissance que distingue Kant. En effet, dans ce domaine que Kant appelle les « connaissances rationnelles », on doit considérer le recours à l’argument d’autorité comme une faute ; on tombe dans le préjugé car le jugement est porté sans avoir mené auparavant les opérations de pensée qui, seules, permettraient de le valider. En apparence, on est dans la même configuration que dans la première partie, on devrait en tirer les mêmes conclusions. Mais ce qui change tout, c’est que dans le cadre des vérités rationnelles, rien n’interdit de mener par soi même les processus de pensée qui mènent à la vérité, lorsque c’était impossible dans le domaine de l’expérience et du témoignage. Aussi, la tolérance dont on faisait preuve en première partie n’est plus de mise : s’appuyer sur l’autorité d’autrui lorsqu’on peut penser par soi même, c’est demeurer en état de minorité. Etre mineur, c’est être incapable de saisir par soi même les raisons pour lesquelles on pense ce qu’on pense, on dit ce qu’on dit, on fait ce qu’on fait. C’est devoir placer en quelqu’un d’autre l’autorité qu’on ne parvient pas à avoir sur soi. C’est en somme ne faire autorité ni sur les autres, ni sur soi même. Alors que Kant évoquait les connaissances empiriques, issues de l’expérience, il prenait en compte la possibilité qu’on ne soit pas en mesure de mener à bien une telle réflexion : si on ne peut « le comprendre par notre intelligence », alors il faut s’en remettre à l’intelligence de quelqu’un d’autre, qui fera alors autorité. Mais être autonome dans la pensée, c’est précisément disposer des aptitudes propres au raisonnement, nécessaires pour comprendre les connaissances par sa propre intelligence. Or, si on est apte à penser, il n’y a aucune raison qui justifie qu’on reporte sur quelqu’un d’autre cette réflexion qui précède le jugement. Si on le fait, on est coupable de préjugé puisqu’on émet un jugement sans avoir de raison identifiée de tenir ce jugement précis plutôt qu’un autre, puisque c’est une autorité extérieure qui détient ces raisons. Pour mieux comprendre ce caractère spécifique des connaissances rationnelles, Kant précise que ces vérités sont, comme il l’écrit, anonymes. L’expression peut sembler étrange, mais elle a un sens précis qui permet d’éclairer le reste du texte. L’anonymat peut être identifié à une absence d’auteur. Une connaissance anonyme est donc un savoir dont on ne sait pas qui en est l’auteur. S’il s’agissait de connaissances empiriques, ça empêcherait tout simplement l’information puisqu’il faut bien que quelqu’un ait fait l’expérience. Mais dans le cas de la connaissance rationnelle, il en va tout autrement : celle-ci est le fruit d’un raisonnement. Or la structure et la méthode de la raison sont universelles. Chacun, lorsqu’il construit des raisonnements, utilise les mêmes lois logiques, qui sont immuables. Dès lors, peu importe qui effectue le raisonnement, puisque n’importe qui d’autre pourrait effectuer la même démarche. Cela explique que lorsqu’on est confronté à un raisonnement, mathématique par exemple, on peut le travailler sans en connaître la source, puisqu’on peut le prendre en charge intégralement, à la différence des connaissances issues de l’expérience, qui s’appuient entièrement sur l’expérience de telle personne, à tel endroit et à tel moment. C’est pour cette raison que Descartes concevait les mathématiques comme le modèle de toutes les connaissances, ou que l’Académie de Platon réclamait à ceux qui voulaient la rejoindre d’être « géomètres ». Ces vérités rationnelles sont les seules à être éternelles ; c&#8217;est-à-dire que ce sont les seuls savoirs que nous énoncions aujourd’hui exactement comme nos ancêtres de l’antiquité les définissaient ; ce sont aussi les seuls que nos plus lointains descendants pourront à leur tour porter comme nous le faisons aujourd’hui. Si on poussait plus loin, on pourrait même affirmer que s’il existe quelque part dans l’univers d’autres êtres intelligents, il est nécessaire qu’on partage au moins la même géométrie et la même arithmétique. On comprend mieux, dès lors, que dans ce domaine, il s’agisse moins de savoir qui est l’auteur de telle connaissance que de comprendre en quoi cette connaissance est pertinente. On pourrait objecter que, pourtant, les théorèmes mathématiques sont un type de connaissance dont on connaît souvent les auteurs, mais on peut interpréter cet aspect particulier de la culture scientifique sans remettre en question la thèse kantienne : ces sciences peuvent se permettre de mettre un nom sur ces découvertes précisément parce que leur compréhension est accessible à n’importe qui. Saisir la géométrie d’Euclide ne consiste pas à entrer dans une secte et à devenir un disciple de ce maître, mais au contraire à s’affranchir de l’autorité du géomètre pour penser par soi même. Mais a contrario, on sait que le degré de certitude autorisé par la méthode scientifique peut « autoriser » à faire de tout discours apparemment labellisé par la science une autorité convaincante et non discutée. La médecine a généré des théories qui ont imposé de monumentales erreurs sur la seule base de l’assurance que permettait la validation des laboratoires et des blouses blanches (telles que la phrénologie, par exemple), les sciences économiques elles aussi autorisent des jugements reconnus comme vrais du simple fait qu’ils sont tenus par des individus qui sont présentés comme experts. On perçoit ici assez bien que Kant bouscule un peu les habitudes que nous avons adoptées en matière d’adhésion à telle ou telle théorie : tels Saint-Thomas, nous avons une certaine tendance à ne croire que ce que nous voyons, alors que précisément nous ne pouvons pas voir tout ce que nous sommes censés savoir, et nous adhérons volontiers à des propos entendus sur la simple base de la confiance que nous plaçons a priori dans les experts qui les prononcent, sans les vérifier, alors que nous avons le plus souvent tout à fait les moyens de mettre intellectuellement ces jugements à l’épreuve, sans que nous nous en donnions la peine.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion de l’explication elle-même, et du texte (et transition avec ce qui suit)</p>
<p style="text-align: justify;">Kant conclut son propos en voyant dans cette attitude de soumission envers les autorités le signe d’une psychologie faible, prompte à revêtir le prestige des grands esprits en mimant leur pensée. S’il on peut y voir une critique d’une attitude fort répandue, il faut noter que celle-ci part en quelque sorte d’une bonne intention : tant qu’à imiter quelqu’un autant que ce soit un grand esprit. Mais rendre hommage aux grands penseurs ne consiste pas à les singer en reprenant leurs propos, il s’agit plutôt d’atteindre un niveau d’autonomie dans la pensée qui soit semblable au leur. Tout maître devrait ainsi attendre de ses élèves qu’ils atteignent cette majorité intellectuelle qui, seule, autorise à être l’auteur légitime de sa propre pensée. Tout élève devrait alors placer correctement le respect dû à son maître en veillant à ne plus penser comme lui, mais grâce à lui ; c&#8217;est-à-dire à terme, sans lui.</p>
<p style="text-align: justify;">On dispose alors, grâce au texte de Kant, d’une structuration de la connaissance qui permet d’adopter une attitude théoriquement pertinente vis-à-vis des savoirs qui nous sont inculqués : s’en remettre aux témoignages pour tout ce qui est empirique, et valider rationnellement les connaissances relevant de la logique. Dès lors, nous serions en mesure d’établir que, pour celui qui cherche la vérité, il s’agit de rejeter l’autorité d’autrui dans tous les domaines où on peut constituer, par sa propre pensée, une autorité autonome. Cependant, telle qu’elle est présentée dans cet extrait, la distinction des deux ordres de connaissance pourrait être nuancée, ou remise en question, dans la mesure où ils ne sont pas aussi distincts qu’on les a jusque là présentés.</p>
<p style="text-align: justify;">Illustrations :</p>
<p style="text-align: justify;">1 -Nietzsche portant son t-shirt de fan de Jean-Baptiste Botul, cet auteur fictif dont certains ont cru que le simple fait qu&#8217;il ait son nom sur la couverture de quelques ouvrages permettrait de valider son existence.</p>
<p style="text-align: justify;">2 &#8211; La couverture du fameux n°46 du magazine Chronicart, intégralement constitué d&#8217;articles, de critiques, d&#8217;infos portant sur des phénomènes, auteurs, disques, livres, qui n&#8217;existent pas. Si Hegel, lui qui pensait que la lecture du journal était la prière du matin de l&#8217;homme moderne, avait lu Chronicart, il aurait, sans le savoir, prié le matin de la parution de ce numéro 46, un malin génie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour le titre de l&#8217;article, il fait simplement référence à la phrase qui suit l&#8217;extrait proposé à l&#8217;examen : &laquo;&nbsp;A quoi s&#8217;ajoute que l&#8217;autorité personnelle sert, indirectement, à flatter notre vanité&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Et en bonus, la vidéo d&#8217;un débat auquel participait William Karel, documentariste de renom, qui réalisa en 2002 un &laquo;&nbsp;documenteur&nbsp;&raquo; jouant sur l&#8217;hypothèse selon laquelle les américains n&#8217;auraient jamais mis le pied sur la Lune. Bâti sur des témoignages qui ne sont pas complices du projet, tout son dispositif tient au fait qu&#8217;un seul des témoins du document est fictif, et que c&#8217;est précisément ce faux témoin qui parvient à convaincre le spectateur d&#8217;une thèse tout à fait fausse.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p><embed src="http://www.cerimes.fr/fileadmin/templates/swf/player.swf" width="400" height="327" bgcolor="000000" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always" flashvars="file=media1/cerimes/08431.flv&#038;streamer=rtmp://streamer2.cerimes.fr/vod/&#038;skin=http://www.cerimes.fr/fileadmin/templates/swf/modieus.swf"></embed></p>
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		<title>Tears-jerkers</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Feb 2011 18:26:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>
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		<description><![CDATA[
On ne dévoile pas tout à fait toutes nos sources, mais certaines peuvent être partagées.
Ainsi, on l&#8217;a déjà évoqué, le Forum des images propose, d&#8217;une part, un programme incroyablement riche de projections, rétrospectives et conférences à propos du 7ème art, et d&#8217;autre part, pour ceux qui auraient du mal à se déplacer, une mise en [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On ne dévoile pas tout à fait toutes nos sources, mais certaines peuvent être partagées.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, on l&#8217;a déjà évoqué, <a href="http://www.forumdesimages.fr/" target="_blank">le Forum des images </a>propose, d&#8217;une part, un programme incroyablement riche de projections, rétrospectives et conférences à propos du 7ème art, et d&#8217;autre part, pour ceux qui auraient du mal à se déplacer, une mise en ligne d&#8217;un grand nombre de ressources dont, précisément, ces conférences, toujours passionnantes.</p>
<p style="text-align: justify;">A propos de Sirk, on pourrait en proposer de nombreuses. On se limitera à deux d&#8217;entre elles, données par Carole Desbarats.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;une est une étude de film, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Tout ce que le ciel permet</span></em></strong> (<em>All that heaven allows</em>, Douglas Sirk, 1955), qui permet de vraiment bien saisir quels sont les éléments constitutifs du mélodrame, genre dont Sirk est certainement l&#8217;artisan le plus accompli.</p>
<p><object width="480" height="270"><param name="movie" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/xg8d8s_cours-de-cinema-ytout-ce-que-le-ciel-permety-douglas-sirk_shortfilms?additionalInfos=0"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed type="application/x-shockwave-flash" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/xg8d8s_cours-de-cinema-ytout-ce-que-le-ciel-permety-douglas-sirk_shortfilms?additionalInfos=0" width="480" height="270" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br /><b><a href="http://www.dailymotion.com/video/xg8d8s_cours-de-cinema-ytout-ce-que-le-ciel-permety-douglas-sirk_shortfilms">Cours de cin&eacute;ma: &ldquo;Tout ce que le ciel permet&rdquo;,  Douglas Sirk</a></b><br /><i>envoy&eacute; par <a href="http://www.dailymotion.com/forumdesimages">forumdesimages</a>. &#8211; <a target="_self" href="http://www.dailymotion.com/fr/channel/shortfilms">Les derni&egrave;res bandes annonces en ligne.</a></i></p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;autre pose une question finalement rarement abordée quand on parle de cinéma en particulier et d&#8217;art en général, à moitié parce que l&#8217;analyse cinématographique s&#8217;intéresse finalement peu à ces réactions trop sentimentales pour être étudiées, à moitié par pudeur : Peut on accorder une valeur aux larmes versées dans le secret des salles obscures ? Anecdotique en apparence, la question devient passionnante, d&#8217;autant que, si on veut bien y penser, l&#8217;esthétique étant l&#8217;étude et la maîtrise des effets physiques des formes sur la sensibilité, les sanglots sont au coeur de la question esthétique. On signale que cette conférence peut être complétée par un joli petit livre de Carole Desbarats, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Plaisir des larmes</span></em></strong> (1997).</p>
<p><object width="480" height="384"><param name="movie" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/x8397q_cours-de-cinema-eloge-des-larmes-pa_shortfilms?additionalInfos=0"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed type="application/x-shockwave-flash" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/x8397q_cours-de-cinema-eloge-des-larmes-pa_shortfilms?additionalInfos=0" width="480" height="384" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br /><b><a href="http://www.dailymotion.com/video/x8397q_cours-de-cinema-eloge-des-larmes-pa_shortfilms">Cours de cin&eacute;ma : &quot;Eloge des larmes&quot; par Carole Desbarats</a></b><br /><i>envoy&eacute; par <a href="http://www.dailymotion.com/forumdesimages">forumdesimages</a>. &#8211; <a target="_self" href="http://www.dailymotion.com/fr/channel/shortfilms">Regardez des web s&eacute;ries et des films.</a></i></p>
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		<title>La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas</title>
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		<pubDate>Fri, 21 Jan 2011 23:15:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>

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		<description><![CDATA[
Fenêtre sur cour, ça pourrait commencer comme un film d&#8217;Aménabar.
&#171;&#160;Ouvre les yeux.&#160;&#187;
Trois rideaux s’ouvrent sur une cour, sur laquelle donnent trente et un appartements. Tant qu’ils ne sont qu’une toile de fond, ce sont des anonymes indifférents qu’on aperçoit derrière leurs fenêtres. Mais dès que le regard traverse la fenêtre pour s&#8217;intéresser précisément aux scènes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Fenêtre sur cour, ça pourrait commencer comme un film d&#8217;Aménabar.</p>
<p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;Ouvre les yeux.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">Trois rideaux s’ouvrent sur une cour, sur laquelle donnent trente et un appartements. Tant qu’ils ne sont qu’une toile de fond, ce sont des anonymes indifférents qu’on aperçoit derrière leurs fenêtres. Mais dès que le regard traverse la fenêtre pour s&#8217;intéresser précisément aux scènes qui s&#8217;y jouent , ce sont des situations beaucoup plus identifiables qui se donnent à voir, partageant toutes un caractère commun : l’intimité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Elements of crime</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Une jeune femme aperçue se brossant les cheveux, dans ce qui doit être une salle d’eau. Un homme en pyjama qui se rase derrière une immense verrière, un couple qui dort sur un matelas posé sur un minuscule balcon, devant tout le monde, de nouveau la jeune femme qui maintenant apparait presque nue, de dos, et adopte <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/dyn002_original_430_360_pjpeg_2553489_2e2dfac608a43c806951e441f8d3233b.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1727" title="dyn002_original_430_360_pjpeg_2553489_2e2dfac608a43c806951e441f8d3233b" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/dyn002_original_430_360_pjpeg_2553489_2e2dfac608a43c806951e441f8d3233b.jpg" alt="" width="430" height="360" /></a>des postures innocemment suggestives, avant de s’habiller un peu plus, et entamer une chorégraphie à domicile. C’est le matin, et bien qu’on n’entre dans aucun des appartements donnant sur cette cour, ce qui s’y passe se donne à voir, comme si on y était. La seule pièce à l’intérieur de laquelle la caméra va se glisser en reculant, c’est celle depuis laquelle on observe ce petit monde. Et si à l’extérieur le monde s’éveille, à l’intérieur, on dort encore. C’est le seul personnage qui, à ce moment précis du film, pourrait être l’objet du regard des autres, et ne regarde encore personne. Cependant, les seuls à véritablement regarder Jeff Jefferies, dans un double mouvement de recul qui semble beguayer comme son propre nom, sont plus absents encore, puisque ce sont les spectateurs du film qui vont, en à peine une moitié de minute effectuer un panoramique sur sa vie entière, à travers une série d’indices qui seront comme autant de focalisations sur des aspects précis de sa vie ; un roman photo en somme : un visage en sueur (un thermomètre sera l’indice permettant de comprendre qu’on est en pleine canicule),une jambe platrée sur laquelle une main amie a laissé une dédicace en forme d’épitaphe (en forme de résolution du film, aussi, si on fait abstraction de la mention du nom de la victime « Here lie the broken bone », c’est exactement ce qu’on pourra se dire une fois sortis de l’appartement de Jeff, sur le sol de la cour, à la fin du film, Hitchcock signant une fois encore le fait que l’intrigue policière n’est qu’un prétexte, et que l’essentiel est ailleurs), un appareil photo détruit, et des photos affichées sur le mur. La première, tout particulièrement spectaculaire, peut être regardée comme la capture sur pellicule de l’instant précédent la destruction de l’appareil, et de la jambe du photographe. Les photos qui suivent sont autant de flashbacks plus lointains, témoignages d’instants disjoints que le spectateur est en charge de reconstituer dans un récit d’ensemble, bien que tous les éléments ne lui soient pas donnés pour mener cette tâche à bien. Les éléments mis à disposition sont la photographie d’une explosion, sans doute un accident de la route, et des scènes de guerre, dont une prise de vue de l’explosion d’une bombe atomique. Non pas affichée au mur, mais encadrée et posée sur une table, le portrait d’une jeune femme, mais en négatif, portrait qu’on retrouve juste à côté, dans sa version positive cette fois-ci, reproduit en couverture d’un magazine.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/ZTl7i1I_fFE?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon…</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bien que parcellaires, ces éléments suffisent à former une vie et à caractériser un personnage : sans que rien ne nous ait été dit, nous savons désormais que Jeff Jefferies est photoreporter, qu’il aime les situations risquées, suffisamment pour avoir été lui-même victime d’un accident, dont on devine qu’il a eu lieu lors d’un reportage sur un grand prix automobile. On sait aussi qu’il a sans doute une relation privilégiée avec une femme qui a un rapport avec la mode, et on devine qu’il faudrait s’attendre à la voir intervenir dans le récit, tôt ou tard.</p>
<p style="text-align: justify;">Si on est ainsi apte à recoller les morceaux, c’est parce que la manière dont nous appréhendons le réel est assez conforme à la façon dont nous construisons une histoire à partir d’éléments apparemment disparates. Voir le monde dans lequel nous sommes plongés ne consiste pas simplement à en percevoir le moindre détail, mais au contraire à en capter certains éléments, immédiatement reconnus comme signifiants et structurants, et à les mettre en relation, en comblant les interstices, pour reconstituer mentalement un ensemble cohérent. Bergson, dans<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> la Pensée et le mouvant</span></em></strong>, quand il s’intéresse à la manière spécifique dont l’artiste appréhende le réel, fait cette observation :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Avant de philosopher, il faut vivre ; et la vie exige que nous nous mettions des œillères, que nous regardions non pas à droite, à gauche ou en arrière, mais droit devant nous dans la direction où nous avons marcher. Notre connaissance, bien loin de se constituer par une association graduelle d’éléments simples, est l’effet d’une dissociation brusque : dans le champ immensément vaste de notre connaissance virtuelle nous avons cueilli, pour en faire une connaissance actuelle, tout ce qui intéresse notre action sur les choses ; nous avons négligé le reste. Le cerveau paraît avoir été construit en vue de ce travail de sélection. On le montrerait sans peine pour les opérations de la mémoire. Notre passé, ainsi que nous le verrons dans notre prochaine conférence, se conserve nécessairement, automatiquement. Il survit tout entier. Mais notre intérêt pratique est de l’écarter, ou du moins de n’en accepter que ce qui peut éclairer et compléter plus ou moins utilement la situation présente. Le cerveau sert à effectuer ce choix : il actualise les souvenirs utiles, il maintient dans le sous-sol de la conscience ceux qui ne serviraient à rien. On en dirait autant de la perception. Auxiliaire de l’action, elle isole, dans l’ensemble de la réalité, ce qui nous intéresse ; elle nous montre moins les choses mêmes que le parti que nous en pouvons tirer. Par avance elle les classe, par avance elle les étiquette ; nous regardons à peine l’objet, il nous suffit de savoir à quelle catégorie il appartient. »</p>
<p style="text-align: justify;">Cinématographiquement, on sait depuis longtemps restituer cette manière dont nous percevons le réel de manière toujours partielle, parce que sélective. On pourrait même dire que c’est là le principe du cinéma, dès lors qu’on a dépassé la simple séquence enregistrée d’un train entrant en gare filmée sous forme d’un plan séquence, du début à la fin, et projetée telle qu’elle. Depuis longtemps, le cinéma est un montage de séquences qui a pour but de permettre néanmoins de constituer un monde à partir des chutes qu’on met à disposition et qu’il s’agit de joindre. Les photos de ce travelling d’Hitchcock dans l’appartement de Jefferies jouent exactement le rôle de séquences que le réalisateur monterait pour réaliser le film, et le spectateur effectue, lors de ce déplacement de caméra, le même processus que celui qu’il poursuivra pour saisir le reste du film. A strictement parler, il s’agit en fait de comprendre le film, c&#8217;est-à-dire de prendre ensemble (co-prendre) les éléments disparates pour en reconstituer l’unité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Enquête sur l’entendement humain</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Or, pour mener à bien cette opération, pourtant apparemment simple, il est en fait hors de question de se contenter de percevoir les pièces du puzzle. Au contraire, tout tient à ce que précisément, il faille dépasser la simple perception des choses, puisque l’unité et la cohérence n’apparaissent qu’à la faveur d’un exercice qui consiste à « broder » à partir et autour de ce qui est perçu. Dès lors, on devine que si on avait cru un instant que la recherche de la vérité puisse exiger qu’on s’en tienne au strict témoignage des sens, on se serait doublement trompé : d’abord parce que c’est impossible (nos sens ne sont pas seuls à être requis par l’expérience physique, la perception ; ensuite parce que la vérité se cherche moins dans les éléments objectivement perçus que dans ce qu’on met en place pour les unir. Or, cette union est toujours de l’ordre de la fiction.</p>
<p style="text-align: justify;">Une expérience connue, dans l’histoire du cinéma, et reprise par Hitchcock lui-même dans une célèbre interview, permet de mieux le comprendre. Elle fut mise en œuvre pour la première fois par un cinéaste Russe, Lev Koulechov, qui fut le premier à effectuer un simple montage de séquences avec pour objectif de montrer qu’une seule et même séquence n’est pas du tout perçue de la même manière selon les séquences qui la précèdent, ou qui la suivent. Koulechov montrait ainsi que le cinéma était un art de l’image, dont la structure reprenait exactement la manière dont notre pensée appréhende le réel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p><iframe title="YouTube video player" class="youtube-player" type="text/html" width="425" height="349" src="http://www.youtube.com/embed/hCAE0t6KwJY?rel=0" frameborder="0" allowFullScreen></iframe></p>
<p style="text-align: justify;">Un détail à propos de cet extrait, car il illustre au-delà de la conscience qu&#8217;on en a a priori l&#8217;effet Koulechov : en le regardant, on postule spontanément qu&#8217;Hitchcock et son interviewer sont filmés dans la même pièce, ce qui n&#8217;est pas le cas. On le voit, la continuité de la perception ne correspond pas à la manière dont notre esprit entre en relation avec le monde. Mais la nécessaire discontinuité ne permet pas d&#8217;affirmer que la perception, seule, suffise à connaître le monde, puisqu&#8217;elle ajoute des éléments à ce que l&#8217;expérience procure.</p>
<p style="text-align: justify;">La première séquence de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> nous indique donc, à la manière dont le font tous les grands films, de quoi le film sera, dans sa totalité, constitué : des cadres à l’intérieur du cadrage cinématographique. Des écrans dans l’écran, puisque le personnage principal va passer sa convalescence à regarder le spectacle de la vie à travers les baies vitrées de ses voisins. Ce faisant, il va découvrir la vie dans ce qu’elle a d’essentiel : la mort, avant tout, et l’amour. Présenté dès les premières scènes comme désaxé dans son rapport à la vie, davantage tenté de flirter avec la mort que de s’engager envers celle qui pourrait devenir sa femme, Jeff a un comportement destructeur qui lui fait refuser la femme idéale en raison même de sa perfection. Il a donc un chemin à faire, une connaissance à acquérir, et c’est l’observation de l’imitation de la vie qui se joue dans chaque foyer qui va lui permettre cette initiation.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, ce que la structure même du film signifie, c’est que l’expérience ne suffit pas : on peut à fait vivre sans rien comprendre à la vie. On peut tout à fait être dans l’intensité des expériences exaltantes sans pour autant maîtriser ce qu’on vit. Connaitre implique de se confronter non pas au mouvement de la vie, mais à son reflet. Quel meilleur reflet que le cinéma ? Et au cinéma, quelle meilleure confrontation, pour les personnages, que se retrouver, eux aussi, face au format rectangulaire de l’écran au sein duquel se vivent ces récits qu’on reconstitue à partir de ce que le cadre donne à voir ? Que l’expérience ne suffise pas à forger une connaissance, si c’est le postulat même du cinéma (tout montrer est impossible, mais ce serait aussi inutile, puisque le film s’accomplit finalement ailleurs que sur l’écran), c’est aussi le cœur de la doctrine d’un certain rationalisme, qui reconnaît à l’empirisme (c&#8217;est-à-dire la préférence pour les connaissances issues l’expérience) une certaine valeur, mais refuse de voir dans l’expérience la source unique de la connaissance, ni ce qui la forme. Celui qui exposera le plus clairement ces distinctions, c’est Kant. Dans la préface à la 2nde édition de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Critique de la Raison Pure</span></em></strong>, il effectue la distinction qu’on reconnait encore comme participant aux fondements de la pensée moderne :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">«Que toute notre connaissance commence avec l&#8217;expérience, cela ne soulève aucun doute. En effet, par quoi notre pouvoir de connaître pourrait-il être éveillé et mis en action, si ce n&#8217;est par des objets qui frappent nos sens et qui, d&#8217;une part, produisent par eux-mêmes des représentations et d&#8217;autre part, mettent en mouvement notre faculté intellectuelle, afin qu&#8217;elle compare, lie ou sépare ces représentations, et travaille ainsi la matière brute des impressions sensibles pour en tirer une connaissance des objets, celle qu&#8217;on nomme l&#8217;expérience ? Ainsi, chronologiquement, aucune connaissance ne précède en nous l&#8217;expérience, c&#8217;est avec elle que toutes commencent.<br />
Mais si toute notre connaissance débute avec l&#8217;expérience, cela ne prouve pas qu&#8217;elle dérive toute de l&#8217;expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même : addition que nous ne distinguons pas de la matière première jusqu&#8217;à ce que notre attention y ait été portée par un long exercice qui nous ait appris à l&#8217;en séparer. C&#8217;est donc au moins une question qui exige encore un examen plus approfondi et que l&#8217;on ne saurait résoudre du premier coup d&#8217;oeil, que celle de savoir s&#8217;il y a une connaissance de ce genre, indépendante de l&#8217;expérience et même de toutes les impressions des sens. De telles connaissances sont appelées a priori et on les distingue des empiriques qui ont leur source a posteriori, à savoir dans l&#8217;expérience. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En apparence, Jeff Jefferies est empiriste : il s’appuie sur l’expérience pour cerner ce qui, chez ses voisins, est en jeu. Pour autant, il ne se contente pas de les percevoir passivement, il échafaude à leur sujet les mêmes scenarios que ceux qui se tissent dans l’esprit du spectateur, puisque la plupart du temps, il en sait aussi long qu’eux, c&#8217;est-à-dire pas grand-chose. En ce sens, il n’est pas purement empiriste, puisqu’il accorde une nécessaire valeur à cette part du savoir qui n’est pas issu de l’expérience, et permet à l’expérience d’être pour nous source de connaissance. C’est ce que Kant nomme « transcendental » (à ne pas confondre avec « transcendant »), c&#8217;est-à-dire ce qui dans notre pensée ne vient pas de l’expérience, mais rend l’expérience possible. Et, bien entendu, Hitchcock, qui cherche moins à raconter qu’à mettre en place des formes, va se jouer de la manière dont chacun (c&#8217;est-à-dire, y compris les spectateurs) lit les éléments du monde auxquels il est confronté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ouvre les yeux de nouveau : Qui voit ? Comment ? Et quoi ?</span></em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Hitchcock a un don pour satisfaire les fantasmes que le spectateur n&#8217;aurait même pas osé imaginer. Voir par les yeux de Jeff permet tout de même de regarder Grace Kelly telle qu&#8217;aucun homme ne pourrait jamais la contempler.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi.</p>
<p style="text-align: justify;">Ouvrir les yeux, alors qu&#8217;on émerge juste du sommeil. Dire qu&#8217;on découvre Grace Kelly en gros plan serait demeurer en dessous de la vérité. On n&#8217;a jamais été aussi proche d&#8217;elle, on ne le sera d&#8217;ailleurs plus jamais, surtout au réveil. Mais rien ne se passe comme prévu, puisqu&#8217;on comprend peu à peu que ce film a tendance à inverser ce qu&#8217;il prend pour objet (et il l&#8217;annonce dès la fameuse scène d&#8217;introduction) :</p>
<p style="text-align: justify;">Ouvrir les yeux, même si ce sont ceux de Jeff Jefferies. Le visage de Grace Kelly/Lisa Carol Frémont apparait, mais voila, c&#8217;est un cauchemar. Elle est peut être de ces étoiles hors d&#8217;atteinte que le monde latin évoquait quand il parlait de désir, mais quand elle s&#8217;approche alors qu&#8217;on se réveille, c&#8217;est l&#8217;ombre qui s&#8217;étend sur le monde comme l&#8217;obscurité s&#8217;installe, rampe au ralentit sur le territoire lors d&#8217;une éclipse. Elle se penche pour offrir son baiser, menace fantôme. C&#8217;est que Lisa n&#8217;est pas vraiment elle même. C&#8217;est un peu comme si elle avait deviné que l&#8217;époque de la femme-objet était révolue, et qu&#8217;elle inaugurait l&#8217;ère de la femme-image, celle qui ne s&#8217;adresse qu&#8217;au regard. Son apparition plein cadre dans le regard de Jeff n&#8217;est pas vraiment un hasard dans un film qui focalise toute son énergie dans la pulsion de voir.</p>
<p style="text-align: justify;">Le postulat d’Hitchcock, c’est que le voyeurisme, qui est certes le principe de ce film ainsi que de ceux qu’il inspirera (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Peeping Tom</span></em></strong>, de Michael Powell (1960), mais aussi, pour ne citer qu’eux, De Palma (chez qui la question du regard est posée en permanence) ou Christopher Nolan (pour qui la reconstruction de la vérité par le spectateur est un enjeu constant), mais en fait aussi le cœur même de tout dispositif cinématographique (voir sans être vu ce qu’en situation classique on <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/GraceKelly.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1728" title="GraceKelly" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/GraceKelly.jpg" alt="" width="348" height="241" /></a>n’aurait pas pu voir)), ce voyeurisme doit être sans limite. A tel point qu’Hitchcock parvient, quand ce qu’il veut donner à voir ne peut être montré, à placer des spectateurs à l’intérieur même de l’image. Ainsi, dans la séquence d’ouverture, alors que Jefferies parle au téléphone à son patron, il observe deux femmes qui sortent sur leur terrasse pour bronzer. On sait qu’Hitchcock avait initialement prévu que le spectateur puisse voir ces femmes en tenue légère bronzer sur leur terrasse (ou plutôt, voir Jeff les regarder, ce qui revient, peu à peu, au même). La censure en décida autrement, interdisant la scène. Hitchcock choisit dès lors de les montrer quand même, sans néanmoins qu’on puisse les voir. Ainsi, on comprend mieux l’irruption étrange, et sinon incongrue, de cet hélicoptère qui, survolant l’immeuble, bénéficie, lui, d’une vue plongeante sur ces femmes que nous ne voyons pas. Loin de satisfaire une simple pulsion lubrique, c’est bien à un dévoilement en règle, et tout à fait méthodique, que se livre ici Hitchcock tout en jouant avec la censure.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais, ici encore, on peut voir dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> une des ces œuvres qui, sans forcément le vouloir, peut être parce que cela s’impose dès lors qu’on veut mettre en scène le processus d’enquête par lequel on tente de comprendre le monde, cerne peu à peu la vérité non pas dans les objets, mais dans le regard même : mis à distance de ce qu’il observe, Jefferies est contraint de ne jamais être en contact direct avec l’objet de son enquête. Soit il accepte de le voir de loin, de manière très partielle et imprécise (ce sont les plans larges, dans lesquels le cadrage embrasse de larges pans de la façade, sans pouvoir discerner les détails de ce qui se passe dans les appartements), soit il doit utiliser des outils pour regarder, jumelles, zoom de l’appareil photo, envoi d’espions sur place, qui sont autant d’intermédiaires entre lui et l’objet. L’espace est donc une contrainte, mais le temps en est une lui aussi, puisque c’est bel et bien lorsqu’il dort qu’un évènement crucial (vu par le spectateur qui, exceptionnellement, en sait ici plus que le personnage principal) lui échappe, l’empêchant de reconstituer tout à fait le puzzle du meurtre.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est là une image adéquate du rapport que nous entretenons avec le monde : quelle que soit la manière dont on tente de le connaître, et quelle que soit la dimension dans laquelle cette curiosité s’exerce, on n’est jamais directement en contact avec ce qu’on veut comprendre. S’il s’agit du sens de l’existence, de ce qui a lien avec l’essence même de la vie (chez Jefferies, cela prend la forme de l’amour, et de la mort), on ne peut s’y confronter directement : le héros fuit l’amour, et s’il va vers la mort, c’est en interposant soit son appareil photo, soit les autres entre lui et elle. S’il s’agit de faits, on constate qu’on n’est que rarement bien placé pour les percevoir, qu’il faut toujours recourir à des subterfuges, à des dispositifs techniques, car les faits ne se laissent pas si facilement capter (pour les élèves qui suivent le dispositif « Lycéens au cinéma », le films d’Antonioni, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Blow-up</span></em></strong>, met cela en scène d’une manière particulièrement saisissante : ce qu’il y a à voir est précisément tout à fait invisible, la scène finale entérinant pour de bon qu’on puisse pour de bon se faire à l’absence, grâce à l’art, exactement comme Madame Cœur Solitaire parvient à faire, seule, et même si elle ne s’y résout pas tout à fait, un diner en amoureux.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, à la volonté du réalisateur de tout montrer s’oppose la nécessaire fragmentation de ce qu’il y a à voir dans le film, avant tout sous la forme des rectangles disjoints que forment les trouées des fenêtres dans les façades. Si chacune permet d’observer ce qui se vit dans le relatif secret des foyers, chacune ne permet cependant de voir que ce qui se passe dans l’exact délimitation du rectangle, et bien entendu, l’intrigue joue autant qu’elle le peut avec le hors cadre, reproduisant le regard nécessairement contraint et limité que nous avons-nous-mêmes sur le monde. Ce qui se montre pleinement, dès lors, c’est la volonté de voir, qui se présente certes de manière un peu perverse (simple voyeurisme, curiosité mal placée, intrusion dans la vie privée des voisins), mais après tout, Jefferies ne regarde que ce qui se donne à voir, même si la canicule aide à ouvrir grandes les fenêtres. Ce qui plus intéressant ici, c’est que finalement, puisque c’est d’un film qu’il s’agit, d’un dispositif de mise en scène visant un spectateur, ce qui se donne pleinement à voir, c’est la pulsion scopique du héros, qui est aussi celle du cinéaste.</p>
<p></span></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a, en effet, une évidente relation entre Hitchcock et son personnage principal. Celle-ci est attestée par un élément qui ne se trouve qu’à moitié dans le film, mais <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/P1110041.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1739" title="P1110041'" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/P1110041-225x300.jpg" alt="" width="225" height="300" /></a>est indiqué très clairement dans le scénario. En effet, parmi les photos de Jefferies épinglées au mur, certaines font référence à l’œuvre d’Hitchcock. L’explosion atomique, par exemple, est une référence au film <strong><em><span style="text-decoration: underline;">les Enchainés</span></em></strong>. Mieux encore, la première page du scénario prévoit une autre photo dans cet appartement : on y verrait des ouvriers faisant le piquet de grève devant une usine d’aviation, référence directe à un autre film d’Hitchcock, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">la Cinquième colonne</span></em></strong>. Ces détails sont bien sûr repris par cet élément simple de mise en scène : tout le décor est conçu de telle manière que l’appartement de Jefferies se trouve exactement là d’où la prise de vue s’effectue. La régie est installée à demeure, et c&#8217;est depuis ce poste d’observation qu’Hitchcock dirige lui-même, au moyen d’oreillettes telles qu’on en voit aujourd’hui à la télévision, ses acteurs dans l’immeuble d’en face. La similitude entre le créateur et sa créature est évidente, et il s’agit bien, tout au long du film, pour le héros, de se faire son cinéma.</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, on a un homme, peu importe qu’il s’agisse de Jefferies ou d’Hitchcock en lui-même (le cinéma dépasse les problématiques personnelles), qui est dans une période de doute amoureux, donc de doute sur lui-même. Il regarde par la fenêtre autant de films de genre qu’il y a de logements donnant sur cette cour. L’un d’entre eux pourrait tout à fait constituer un scénario hitchcockien : un couple se déchire, au point qu’on puisse se demander si le mari n’a pas fait disparaître sa femme. Un flashforward parmi d’autres, autant de perspectives possibles pour son propre couple : solitude, sexualité, animal de compagnie, vie mondaine, meurtre.</p>
<p style="text-align: justify;">Le fait que Jefferies se focalise sur cette dernière possibilité, le fait surtout qu’il en soit finalement l’auteur, n’a rien de rassurant. La conclusion du film met en scène une situation qui est toute faite de faux semblants :  Lisa Carol Frémont, qui semble avoir élu domicile chez cet homme qui vient de prolonger sa convalescence, n’est elle-même que lorsque Jefferies dort ; quand il s’éveille, elle joue le rôle qu’il attend d’elle. Or, ce rôle, on l’aura compris, consiste à mettre sa propre vie en péril pour lui, à aller voir ce qui le fascine (la mort, l’intime <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/15TOURNFENETRE.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1729" title="15TOURNFENETRE" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2011/01/15TOURNFENETRE.jpg" alt="" width="425" height="325" /></a>des autres) à sa place ; on craint qu’elle connaisse un destin semblable à celui de Bess, l’héroïne de Lars Von Trier dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Breaking the waves</span></em></strong>, elle aussi coincée dans une chambre d’hôpital avec un mari handicapé, elle aussi contrainte à devenir ce qu’elle n’est pas pour aller rencontrer dans le monde ce qui le fascine, lui.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La conclusion, dès le départ, finalement.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mais ici encore, l’image finale était annoncée dès la scène d’exposition : le portrait de Lisa que Jeff conservait encadré dans son appartement n’était pas vraiment un portrait d’elle, qu’il réservait aux magazines. L’image d’elle qu’il avait choisi de conserver était un négatif, l’opposé de la femme qu’elle représente, comme si Hitchcock avait déjà en tête l’idée d’une femme qui deviendrait au cours de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Vertigo</span></em></strong>, la copie inversée d’elle-même. Entre temps, la température aura chuté, et si on souffre au début de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fenêtre sur cour</span></em></strong> de la canicule, quatre ans plus tard c’est d’une <strong><em><span style="text-decoration: underline;">sueur froide</span></em></strong> qu’on transpirera, mais la forme, et chez Hitchcock, c’est tout ce qui importe, demeure.</p>
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		<title>Des visages défigurent</title>
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		<pubDate>Wed, 15 Dec 2010 23:08:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
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Contexte
Dans le numéro 782 des Inrockuptibles, on peut lire page 32 le témoignage d’une femme, victime de violences masculines, qui conclut son propos en affirmant qu’il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au viol pour qu’il y ait une agression. « Il faut que les garçons sachent que dire à une fille qui passe ‘Mademoiselle, vous êtes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Contexte</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le numéro 782 des Inrockuptibles, on peut lire page 32 le témoignage d’une femme, victime de violences masculines, qui conclut son propos en affirmant qu’il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au viol pour qu’il y ait une agression. « Il faut que les garçons sachent que dire à une fille qui passe ‘Mademoiselle, vous êtes charmante ‘, ce n’est pas un compliment, c’est le début d’une agression. Une manière de s’approprier son corps. Le début du viol. »</p>
<p style="text-align: justify;">Introduction : poser le problème.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cadre d’une réflexion menée avec des élèves de seconde autour de la question de l’altérité, qui a mené à creuser les rapports complexes que tissent les êtres humains entre eux, du « simple » fait qu’ils se trouvent être simultanément sujet pour soi et objet pour les autres, il nous a semblé que ce témoignage pouvait servir de point de départ pour mettre en œuvre les distinctions et concepts croisés ensemble durant ces quelques heures. Une affirmation simple, mais tragique, et des réactions, parfois empathiques, parfois presque scandalisées face à cette affirmation qui pouvait sembler, au premier abord, excessive. De fait, la prendre au sérieux, ce serait prendre le risque d’interdire purement et simplement le premier pas vers l’autre, parfois maladroit, qui permet d’entrer en contact, tout simplement parce que ça fait partie de ce qu’on désire. Mais ne pas entendre ce qui est dit là, c’est aussi prendre le risque que ces premiers pas maladroits constituent, sans le savoir, un acte de domination, parfois inconscient, parfois tout à fait maîtrisé. Après tout, la politesse peut être l’art et la manière de dire des horreurs sans que rien ne semble condamnable dans les propos qu’on tient. La séduction peut elle aussi jouer ce jeu là en déguisant en galanterie ce qui n’est que de la prédation. Le loup qui attend le Chaperon rouge en sait quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y avait donc la matière à penser.</p>
<p style="text-align: justify;">Entamer une réflexion sur la base d’une simple déclaration, c’est toujours tenter de discerner ce qui peut mener autrui à tenir ces propos, et ce même s’ils peuvent étonner, surprendre, ou parfois heurter. Ainsi, quand une femme affirme que les compliments que peuvent lui faire des hommes la désignant comme « charmante » sont perçus par elle-même comme agressifs, on est en droit de s’étonner : après tout, de tels propos semblent a priori valorisants, et une parole valorisante n’est pas censée être perçue comme agressive. Pourtant, les relations entre personnes sont, comme on l’a vu en cours, plus complexes qu’elles n’en ont l’air, et quand un être humain s’adresse à un autre être humain, ce n’est jamais sans intention. A cause de cela, nous verrons que même un compliment, qui n’est en réalité pas n’importe quel compliment, peut être conçu comme une agression, puisqu’il objective celle dont on parle et se permet de l’évaluer en supposant le consentement de la principale intéressée, comme si elle avait demandé à être jugée sur la place publique. Cependant, nous devrons creuser un peu cette position en nous demandant s’il est bien envisageable d’espérer que les échanges entre êtres humains soient tout à fait débarrassés de toute forme d’objectivation. Dès lors, l’enjeu ne sera pas tant de nier l’objectivation que de discerner en quoi ce facteur peut être simplement incontournable dans les relations humaines.</p>
<p style="text-align: justify;">1 – La justification de l’affirmation :</p>
<p style="text-align: justify;">A – L’objectivation (utilisons nos concepts tout neufs !)</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la base des analyses effectuées en cours, on comprend assez bien pourquoi, au-delà de son aspect tout d’abord étonnant, le témoignage de cette femme tient debout : Si, pour elle, quand un homme s’approche d’une femme dans la rue, pour lui dire qu’elle est belle, il s’agit d’un début d’agression, c’est que dans cette situation, la femme se trouve observée comme le serait un objet, et on laisse de côté, au moins provisoirement, ce qui fait d’elle un sujet. Précisons : l’objectivation consiste à considérer ce qui se présente à nous comme si l’observation et la pensée permettaient de le saisir, de le poser là devant nous, d’en faire le tour, en somme de le comprendre. Objectiver, c’est donc reconnaître à ce dont je parle le statut d’objet, ou bien l’instituer comme tel. Et que certaines femmes (comme certains hommes, d’ailleurs) puissent prendre plaisir à <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/magritte-6_1224759996.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1716" title="magritte-6_1224759996" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/magritte-6_1224759996.jpg" alt="" width="409" height="300" /></a>se voir valorisées de cette manière ne change pas grand-chose à ce principe : pour diverses raisons, certaines peuvent se complaire dans le statut de « femme-objet », pouvant même rechercher à être entretenues. Le fait que l’objectivation puisse être volontaire n’enlève rien au fait qu’il s’agisse d’objectivation, et ces personnes s’amputent finalement d’une partie d’elles-mêmes.</p>
<p style="text-align: justify;">B – La réduction d’autrui à son corps, c&#8217;est-à-dire à ce qui peut être le plus facilement objectivé.</p>
<p style="text-align: justify;">La déclaration « Vous êtes charmante » s’adresse certes à une personne, ne serait ce que parce que la phrase a pour objectif d’être entendue, pour éventuellement permettre un début de séduction (La Fontaine l’écrivait : « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute »). Mais on doit constater ceci : tout d’abord, en se focalisant sur l’aspect extérieur de la personne, elle résume celle-ci à la forme que revêt son corps, et ne la prend en considération que sous cet angle ; d’autre part, elle n’est pas une simple affirmation, ou un simple constat objectif sur la personne, puisque le propos ne se contente pas de la décrire selon des critères sur lesquels tout le monde pourrait se mettre d’accord. Dire « vous êtes charmante », ce n’est pas la même chose qu’affirmer, « vous être brune ». Il s’agit d’un jugement esthétique, qui concerne l’effet que produit le corps de cette femme sur la sensibilité de cet homme. En somme, l’homme qui dit « vous êtes jolie » en dit plus sur lui que sur la personne à qui il s’adresse, et il impose sa subjectivité à celle qui n’a pas d’autre choix que de l’écouter. Le propos est dès lors doublement objectivant, puisque d’une part une femme entend parler d’elle-même comme si elle était un simple objet, et d’autre part puisque celui qui parle s’affirme bel et bien, lui, comme un sujet qui éprouve quelque chose, et qui souhaite partager sa sensation intime, juste parce qu’il l’a décidé.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Derrière ces compliments, n’y aurait-il pas des intentions ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, derrière ce jugement subjectif, il y a évidemment une intention. Déjà, de manière générale, le regard n’est jamais neutre : regarder quelqu’un, c’est toujours avoir une idée en tête, des pensées qui échafaudent des hypothèses sur son compte, une imagination qui place déjà autrui dans d’autres situations, dans lesquelles on joue le rôle principal. Regarder autrui, c’est aussi cerner quelle relation peut s’établir avec cet autre, et quel usage on pourrait en faire. Or parmi les jugements, un jugement esthétique tel que celui dont nous parlons ici a pour critère le plaisir ressenti par celui qui l’exprime. Dès lors, comme on le disait précédemment, l’homme qui prononce ces mots veut en fait dire « vous me procurez du plaisir », et la femme doit comprendre qu’il aimerait en éprouver encore, et davantage. Ainsi, elle ne reçoit pas une simple information, mais une invitation à laquelle elle a déjà répondu, sans le savoir, puisqu’elle a déjà provoqué du plaisir à cet homme là, qu’elle ne connaît pas. Pour couronner le tout, on nie sa conscience à elle, en lui faisant comprendre qu’elle est à l’origine de l’attraction sans même l’avoir voulu. Et au passage, si les choses tournent mal pour elle, et qu’elle subit des violences, il ne restera plus qu’à l’accuser de l’avoir bien cherché, la subjectivité de l’homme disparaissant dès l’instant où il devient plus intéressant de ne plus voir en la femme un objet à conquérir mais un être autonome dirigeant sa propre action, jusqu’à supposer qu’elle soit elle-même l’auteur des violences qu’elle subit.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition</p>
<p style="text-align: justify;">En somme, une telle déclaration, même si elle semble gentille et bien intentionnée, constitue, du simple fait de la subjectivité qu’elle se permet, et de l’objectivation qu’elle pratique, une rupture avec l’égalité. Pour s’en convaincre, un homme n’a qu’à imaginer qu’un autre homme vienne lui dire qu’il le trouve charmant. Immédiatement, l’inconfort de la situation lui apparaît beaucoup plus nettement, puisque le compliment lui semble déplacé dès lors qu’il est effectué sans être sollicité. Légitimer de telles paroles uniquement parce que des hommes les prononcent à l’adresse de femmes n’est alors qu’un indice de la misogynie qui les motive, c&#8217;est-à-dire de la conviction qu’ont certains hommes que les femmes sont, globalement, des objets dont on dispose. C’est alors bel et bien d’objectivation qu’il s’agit, et de négation de la subjectivité d’autrui. En fait, c’est ce qui a lieu dès l’instant où on tient des propos qui oublient qu’autrui est sujet avant d’être objet, et qu’on se considère soi même légitime à exprimer sans limites ni restrictions ses propres impressions à son propos.</p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait alors espérer voir les êtres humains se considérer les uns les autres comme sujets avant toute chose, et s’interdire de considérer autrui comme un objet dont on pourrait énumérer les caractéristiques et les impressions qu’il provoque en nous. Cependant, ce serait sans doute oublier que débarrassés du regard d’autrui, on reste certes soi-même, mais seul, et on ne sait plus trop quoi. On va en effet constater que le regard d’autrui est pour beaucoup dans l’image qu’on a de soi, qu’il en est même la seule source.</p>
<p style="text-align: justify;">2 – La remise en question du propos</p>
<p style="text-align: justify;">A – Sous nos apparences, on ne sait pas trop ce qu’on est.</p>
<p style="text-align: justify;">On l’a étudié en classe : que nous le voulions ou non, nous ne sommes pas plus que la somme de nos caractéristiques telles que les autres les voient et en sont les témoins. C’est ce qu’exprimait Pascal (dix septième siècle) quand, dans l’extrait de ses <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pensées</span></em></strong>, il montrait qu’on n’était jamais aimé pour soi même, mais pour des qualités qu’on nous prête : intelligence, réputation, honneurs, ou ici beauté, ce n’est pas ce qu’EST la personne, ce sont certaines de ses qualités, qu’elle peut tout aussi bien perdre. Mais Pascal considérait ce problème sous un angle original, puisqu’il nous disait en somme qu’il ne fallait pas espérer trouver, en dessous de cette surface, quoi que ce soit qui puisse être appelé « je ». En quelque sorte notre « moi » est aux abonnés absents, injoignable, inconnu au-delà de ce qu’on en voit. Dès lors, sans doute la femme qui reçoit les hommages tels que « Vous être charmante » pourrait elle espérer être regardée au-delà de cette apparence, mais en fait il n’y a que l’apparence qui se donne à voir, et elle constitue bien le point de départ de la relation. Et si on peut désirer que cette relation aille plus loin, il est néanmoins nécessaire qu’elle débute par la seule voie qui est offerte. D’autres que Pascal ont montré cela de manière encore plus nette. Platon (quatrième siècle avant Jésus-Christ) en particulier, à la fin de son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Banquet</span></em></strong>, quand il faisait de l’attirance physique la première marche de l’ascension vers une attirance plus valable. Bien sûr, être attiré par le corps de quelqu’un d’autre, ce n’est pas le summum de l’élévation spirituelle, puisque les animaux en sont tout autant capables. Mais c’est un point de départ, qui va servir à aller plus loin dans l’expérience esthétique. Et un détail devrait nous rendre méfiants : chez Platon, plus l’attirance va devenir abstraite, et moins c’est telle ou telle personne qu’on va apprécier, mais plutôt tout un ensemble de qualités qu’on peut trouver, finalement, chez tout être humain. D’une certaine manière, donc, on peut préférer ne pas être réduite par des jugements du type « Vous être charmante », mais on risque alors de ne jamais être considérée comme individu, et d’être appréciée de manière anonyme, comme le serait n’importe qui d’autre. De plus, mine de rien, le simple fait d’exprimer l’attirance qu’on éprouve par des mots, et non par des gestes, témoigne d’une capacité à transformer la violence des pulsions en quelque chose qui ressemble, tout de même, à un échange, et non à une attaque.</p>
<p style="text-align: justify;">B – Il faut se faire à l’idée qu’on ne maîtrise pas le regard d’autrui sur soi.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, il faut se rendre à l’évidence : dans les relations entre les personnes, même si nous savons bien que les autres sont des sujets, tout comme soi, ils nous apparaissent néanmoins comme des objets, qu’on le veuille ou non. C’est ce qui rend possible de parler des autres, de penser à eux, d’entretenir avec eux des relations particulières, d’en élire certains et d’en ignorer d’autres, bref, d’entretenir tout ce qui permet ce qu’on appelle les relations sociales. Or, nier le caractère objectivant des relations que nous avons les uns avec les autres, c’est finalement empêcher toute forme de relation, et nier la réalité. Qu’on le veuille ou non, on est aux yeux des autres un objet. On est vu, on est désiré, on est quelque chose dont les autres parlent, se moquent, disent du bien, ou pas ; on est donc l’objet de regards qu’on ne maîtrise pas et de <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/deux-amoureux.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1717" title="deux-amoureux" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/12/deux-amoureux.jpg" alt="" width="400" height="307" /></a>discours qu’on ne dicte pas. Cela signifie en fait deux choses : la première, c’est que nous sommes simultanément sujet et objet. Et si la subjectivité nous semble plus élevée, plus désirable, il n’en reste pas moins que nous devons nous faire à l’idée que nous sommes, aussi, un objet pour les autres. La seconde, c’est que cette identité qui est la nôtre n’est peut être pas aussi personnelle qu’on voudrait bien le croire : à strictement parler, nous ne sommes que ce que les autres disent de nous, et nous ne pouvons pas faire comme si les autres ne parlaient pas, ne nous voyaient pas, ne se forgeaient pas une certaine image de nous-mêmes.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Accepter la subjectivité d’autrui, y compris quand celle-ci s’exprime de manière un peu lourde.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, qu’une femme puisse désirer que les hommes ne l’abordent pas en prononçant des paroles du genre « vous êtes charmante » est compréhensible, puisque l’objectivation qui est ici en jeu derrière une apparence innocente s’apparente bel et bien à une violence. Mais on peut craindre que ce désir consiste en réalité à interdire aux autres leur propre subjectivité, et relève de la même violence, sous un aspect tout aussi innocent, en attendant d’eux qu’ils n’aient plus de regard sur ce qui les entoure, et qu’ils soient une pure présence dont on pourrait bénéficier quand bon nous semble sans avoir à la supporter quand nous ne la sollicitons pas. Ce serait demander aux autres d’être un peu comme le miroir de la reine dans Blanche Neige, à qui on pourrait demander « Autrui, mon autrui, dis moi que je suis la plus belle », indépendamment du jugement véritable dont autrui est porteur. Réduit au simple témoin de notre valeur, on ne lui laisserait alors plus aucune possibilité d’être autre chose que la surface sur laquelle on se reflète, lui interdisant de nous regarder, préférant se regarder soi même à travers son regard vide. Poussé à son extrémité, ce principe trouve son plein accomplissement dans la téléréalité, dans laquelle des « candidats » se servent du regard des spectateurs pour se contempler narcissiquement eux-mêmes. Ne sachant pas qui les regarde, n’étant confrontés qu’à l’œil vide de la caméra, tout se passe comme si ils étaient seuls au monde, n’ayant besoin des autres que comme miroir de leur propre vanité (contrairement à ce qu’on dit souvent, les objets, dans la téléréalité, sont ceux qui regardent l’émission et croient être voyeurs : ils ne sont que les yeux vides de ceux qu’ils regardent).On le voit, c’est alors subjectivité contre subjectivité, et objectivation contre objectivation.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut se méfier des hypothèses trop satisfaisantes : tout homme un peu insistant dans ses techniques de séduction trouverait dans les trois paragraphes qui précèdent de quoi légitimer à bon compte son attitude. Mais la réflexion n’a pas pour objectif de se permettre de faire preuve de mauvaise foi : si on doit reconnaître que personne ne peut demander aux autres de faire taire leur subjectivité, la conséquence de cela, c’est que la subjectivité doit être reconnue pour tous, et que chacun doit être prêt, s’il objective les autres, à être objectivé en retour. Dès lors, c’est un espace social complexe qui se dessine autour de chacun, et notre réflexion semble devoir se prolonger sur le terrain des difficiles relations sociales, quand elles ont pour exigence de garantir l’égalité de tous et le respect de chacun.</p>
<p style="text-align: justify;">3 – Etre tous reconnus comme sujets, et avoir tous le pouvoir de regarder les autres comme des objets, voila qui doit imposer le respect.</p>
<p style="text-align: justify;">A – L’intersubjectivité : un pour tous et tous pour un</p>
<p style="text-align: justify;">La seule conséquence honnête qu’on puisse tirer de notre réflexion consiste à tenir compte de l’intersubjectivité qui caractérise toutes les relations humaines. Et il n’y a que deux manières de l’envisager. Soit on considère cela comme une épreuve de force dans laquelle seules les plus violentes des consciences pourront s’affirmer, réduisant les autres à n’être que les objets de leurs propres discours (par exemple, les hommes s’arrogeant le droit exclusif d’évaluer les femmes, sans accepter eux-mêmes de l’être par qui que ce soit). Soit on prend acte du fait que tout être humain est simultanément celui qui regarde les autres, et celui qui est regardé en retour. Alors, on se doit d’accepter qu’une part de nous-mêmes nous échappe, et soit en quelque sorte captée par autrui, qui en fait bien ce qu’il veut. Reste que si on considère que cette condition est partagée par tous, alors c’est à chacun d’être prudent avec la manière dont il montre aux autres qu’il peut les saisir et les réduire au simple statut d’objet. Qu’autrui soit un objet à ma disposition ne légitime pas les discours et les actes consistant à ne le réduire qu’à cela.</p>
<p style="text-align: justify;">B – Je suis responsable du regard des autres</p>
<p style="text-align: justify;">Prendre en compte cette intersubjectivité, c’est avoir en permanence conscience que nous n’existons pas indépendamment du regard des autres, puisque nous ne pouvons pas faire en sorte que ce regard n’existe pas, ou ne nous vise pas. Dès lors, faire comme si rien ne se disait à notre propos, c’est faire preuve de mauvaise foi, puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas le cas. L’homme est un être social, et en tant que tel, il vit à la croisée du regard des autres, et il doit faire avec ce que les autres disent de lui. Ainsi, une femme vit dans un monde dans lequel des hommes peuvent lui dire « Mademoiselle, vous êtes charmante ». Que cela soit justifié ou pas, les choses sont ainsi parce que la subjectivité masculine est encore bâtie de cette manière. Dès lors, elle ne peut nier l’évidence et faire comme si de rien n’était. C’est à elle de trouver une manière d’être qui tienne compte de la subjectivité des hommes à son égard, précisément parce que vivre dans la communauté humaine, c’est prendre en compte la subjectivité des autres, qu’elle soit plaisante ou pas. Dans ses réflexions sur la question juive, Jean Paul Sartre montrait que les populations qui sont maltraitées et injuriées par d’autres populations ne peuvent pas faire comme si les insultes, les caricatures et les mauvais traitements n’existaient pas. Ce serait nier la réalité. Sans pour autant s’y soumettre, les victimes doivent prendre en compte l’existence du pouvoir qui les soumet, pour pouvoir prendre pleinement sa responsabilité, puisque c’est dans un monde concret qu’il s’agit de vivre, dans une situation donnée, qui ne peut pas être niée. Ainsi, si les femmes vivent dans un monde misogyne, elles ne peuvent faire comme si leurs interlocuteurs aimaient les femmes, puisque de fait, en les utilisant, en faisant d’elles des objets dont ils peuvent profiter, ils montrent précisément qu’ils ne les aiment pas, et ce malgré leurs mots qui se veulent charmeurs. Mais bien que victimes, c’est à elles de prendre en charge cette situation, pour la simple raisons que personne ne le fera à leur place. Les stratégies sont multiples, mais il s’agit toujours, en dernier ressort, de parvenir à manifester sa propre subjectivité, soit en s’opposant aux attentes des hommes, soit en les prenant en compte en les poussant plus loin encore que ce que les hommes attendaient, en les prenant au mot pour ainsi dire, et en dépassant, et de loin, leurs attentes. Ainsi, une des réponses possibles au marchandage qui débute par les mots « Vous êtes charmante, mademoiselle » peut consister à être beaucoup, beaucoup plus charmante que ce à quoi s’attend celui qui prononce ces mots, et à reprendre ainsi la main sur sa propre personne, sujet manifeste ne se laissant décidément pas réduire à l’objet qu’on aimerait voir en elle.</p>
<p style="text-align: justify;">C – La nécessité du respect</p>
<p style="text-align: justify;">Mais on devine qu’il serait trop facile, moralement, de considérer que les victimes du regard des autres doivent tenir comme acquise leur position de victime. La règle de l’intersubjectivité ne vaut que si elle est reconnue par tous. Et si elle ne l’est pas, les hommes ne sont néanmoins pas autorisés à légitimer le pouvoir qu’ils ont sur les femmes du simple fait qu’ils l’exercent. En d’autres mots, l’intersubjectivité ne consiste pas à valider les faits et à légitimer les relations de domination pour maintenir ceux qui en bénéficient dans leur position confortable. Ce serait trop facile. Si les hommes veulent honnêtement pouvoir aborder une femme, ou qui que ce soit, d’ailleurs, pour exprimer leur attirance, ils doivent être prêts à ce que quiconque puisse agir de la même manière dans leur direction. Le refuser, c’est nier la réalité de l’intersubjectivité, et vouloir s’instaurer comme le seul sujet parmi les objets, ce qui constitue la violence la plus élevée. Que cette violence discrète et apparemment sympathique arrange ceux qui la pratiquent ne change rien au fait qu’il s’agisse de violence. Mais dès l’instant où on peut accepter d’être en retour l’objet de la considération d’autrui, alors la violence disparaît pour laisser place au libre jeu des relations entre êtres humains, également plaisantes, également dérangeantes, également ambigües, également séduisantes, aussi. Au-delà des aventures qu’on imagine dès lors possibles, on comprend aussi que c’est le véritable respect qui est alors autorisé, puisque celui-ci, comme Kant le définissait, consiste à concevoir autrui comme une fin en soi et non comme un moyen mis à ma disposition, c&#8217;est-à-dire exactement tel que je voudrais qu’autrui me conçoive aussi. Plaquons cette exigence de respect sur les relations de séduction que s’autorisent les hommes envers les femmes, et on passe alors de la violence souriante à la relation ludique et réciproque d’adultes consentants, car sachant que le respect est mutuel. Alors seulement, dire à quelqu’un d’autre qu’on éprouve du charme à son contact ou à sa vue n’est plus le début d’un marchandage dans lequel chacun campera sur ses positions pour déterminer qui arnaque qui, mais un cheminement sincère de l’un vers l’autre, un commerce, au sens noble du terme, qui passera tout d’abord par l’échange des mots pour se poursuivre, peut être, si le charme véritable agit, dans une aventure commune. On objectera que c’est sans doute là quelque chose de rare, mais on répondra que ce n’est pas une raison pour enlever à ce type de rapport entre êtres humains toute valeur. Au contraire. Si on veut que le respect soit au cœur des relations humaines, il n’y a en fait pas d’autre voie.</p>
<p style="text-align: justify;">Conclusion (C’est le moment d’avoir le sens de la formule, et ça n’aura de sens que pour ceux qui savent lire, vous voila prévenus)</p>
<p style="text-align: justify;">En ce sens, on doit considérer que les mots « Vous êtes charmante », ou toute autre forme de discours qui consiste à affirmer la subjectivité de celui qui les prononce et l’objectivation de celui qui les écoute, témoignent d’un déséquilibre illégitime, qui ne peut pas être honnêtement encouragé, puisqu’il n’arrange que… ceux qu’il arrange. Pour autant, l’analyse que nous avons menée conduit à penser qu’interdire de tels propos, ou les condamner absolument reviendrait à nier le fait que nous sommes tous objets les uns pour les autres, ce qui ne peut être refusé, mais doit être partagé dans la stricte égalité. Ceci, on l’a vu, devrait nous inciter à une certaine prudence, et au respect de cette distance vis-à-vis d’autrui qui nous interdit a priori de débarquer dans sa vie pour lui tenir des propos qui le considèrent comme un vulgaire objet qu’on séduit pour mieux se l’approprier. Ainsi, perpétuellement soumis à la conscience des autres et ne cessant de plier les autres à la mienne, il faut bien un jour ou l’autre accepter de baisser les armes pour qu’un quelconque charme puisse agir. Car si on ne peut être rien si ce n’est objet, et sujet, alors étant nécessairement les uns pour les autres et l’un, et l’autre, il faut bien que nous reconnaissions que nous sommes tout, l’un pour l’autre. On peut grincer des dents et voir cela comme un enfer. On peut aussi trouver ça potentiellement charmant.</p>
<p style="text-align: justify;">Illustrations tirées de la série des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Amoureux</span></em></strong>, de Magritte.</p>
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		<title>Passage en seconde</title>
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		<pubDate>Thu, 18 Nov 2010 17:26:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité]]></category>
		<category><![CDATA[Epicure]]></category>
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		<category><![CDATA[baccalaureat]]></category>
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On ne le sait pas assez (qui le sait d’ailleurs ?), chaque troisième jeudi de Novembre, depuis 2002, on célèbre la journée mondiale de la philosophie. Ainsi, aujourd’hui même, au siège de l’Unesco, pour fêter ça, est organisée une ronde de tours de table à propos de diverses questions susceptibles d’être abordées par la philosophie [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On ne le sait pas assez (qui le sait d’ailleurs ?), chaque troisième jeudi de Novembre, depuis 2002, on célèbre la journée mondiale de la philosophie. Ainsi, aujourd’hui même, au siège de l’Unesco, pour fêter ça, est organisée une ronde de tours de table à propos de diverses questions susceptibles d’être abordées par la philosophie ; l’universel et la diversité, le combat pour la raison, la notion de civilisation seront autant de thèmes abordés, à côté de réflexions souvent consacrées au dialogue entre pensées du nord, et du sud de la méditerranée.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais comme sans école, la fête est moins folle, c’est ce jour qui est choisi par le ministre de l&#8217;éducation nationale Luc Chatel pour annoncer l’ouverture d’un chantier que de nombreux professeurs de philosophie, quelques collègues et beaucoup de parents d’élèves réclament depuis maintenant longtemps : l’accès, dès la classe de seconde, à l’enseignement de la philosophie. Car jusqu’à maintenant, à moins de faire preuve d’une démarche philosophique autonome, les lycéens, y compris en filière littéraire, ne rencontrent cette <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/CE_NEST_QUUN_DEBUT.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1705" title="CE_N'EST_QU'UN_DEBUT" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/CE_NEST_QUUN_DEBUT.jpg" alt="" width="350" height="481" /></a>discipline (pour ces derniers majeure, déterminante quant à leur résussite à l&#8217;examen, et censée être au centre des raisons pour lesquelles ils ont choisi cette filière) qu’en classe de terminale. L’annonce, qui va bien énerver les collègues enseignant la littérature, puisque leur <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Princesse de Clèves</span></em></strong> fut déclarée inutile quand la philosophie est jugée centrale et essentielle, bien qu&#8217;elle se prétende elle même inutile (à moins que cette annonce ci serve aussi à réparer les dégats d&#8217;image provoqués par cette annonce là),  est une assez bonne nouvelle : enfin, des élèves pourront s&#8217;engager en filière littéraire en connaissance de cause, n&#8217;avançant pas en première comme s&#8217;ils avaient un bandeau sur les yeux sur un terrain dont ils pensent qu&#8217;il s&#8217;achève par un champs de mines dont ils n&#8217;ont, bien sûr, pas la carte. Au moins aurons-nous un cadre dans lequel accompagner les élèves, pendant ces trois années que dure le lycée, dans une réflexion suivie qui permette de constituer un savoir articulé  autour d&#8217;un axe, et qui ne consiste pas à intégrer des compétences comme on juxtapose des &laquo;&nbsp;<em>apps</em>&nbsp;&raquo; dans un <em>i</em>-quelquechose.</p>
<p style="text-align: justify;">Reste que tombant le lendemain de la sortie au cinéma du documentaire de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ce n’est qu’un début</span></em></strong>, cette initiative semble presque timide, puisque cela fait maintenant longtemps que Jean-Pierre Pozzi multiplie les expériences de discussions philosophiques entretenues dans des classes maternelles. Dès lors, philosopher (puisqu’il ne peut s’agir que de cela, et certainement pas d’inculquer des connaissances philosophiques pour elles mêmes) avec des adolescents semble un peu moins aventureux. Après tout, poser des questions essentielles à des jeunes qui, de fait, dans cette charnière existentielle, sont confrontés à ces questions, cela semble relever du simple bon sens : plutôt que faire entrer de force un questionnement chez ceux qui ne le veulent pas, il parait judicieux de prendre au bond un questionnement qui s’impose par lui-même. Cela évitera de plus de voir arriver en terminale des élèves déjà pétris d’idées arrêtées à un âge où, précisément, on est en mesure de mener par soi même des expériences de pensée.</p>
<p style="text-align: justify;">D&#8217;autre part, l&#8217;annonce n&#8217;en est qu&#8217;à moitié une, les élèves de seconde du lycée Maupassant de Colombes savent que l’expérimentation devance la proposition ministérielle, puisqu&#8217;ils peuvent déjà suivre un enseignement d’exploration sur l’altérité dans lequel interviennent des enseignants d’histoire, de littérature et de philosophie (moi-même, en fait, sans vouloir jouer les profs 2.0). Il suffisait de le faire, en somme.</p>
<p style="text-align: justify;">Aux élèves de terminale, on conseillera non pas de retourner en seconde pour bénéficier d’un cursus philosophique mieux réparti sur leurs trois années lycéennes, mais d’aller voir <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ce n’est qu’un début</span></em></strong>, car ils y découvriront que ce mouvement de pensée qu’ils ont tant de mal à structurer en eux, comme s’il fallait entièrement l’intégrer depuis l’extérieur de sa pensée, ils l’ont en fait déjà vécu par eux-mêmes, alors que leur pensée n’était pas suffisamment figée pour se fixer définitivement sur des schémas définis une fois pour toute, et qu’elle tendait naturellement à la critique, à la remise en question, à l’ébauche d’hypothèses. Ceux qui ont lu <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l’introduction à la philosophie</span></em></strong> de Jaspers auront pu constater à quel point la racine du questionnement philosophique plonge loin dans l’enfance. Et s’il ne s’agit pas de revenir vers une quelconque naïveté, c’est bien cependant un rapport au monde purifié de toute forme d’idéologie qu’il faut viser, ce à quoi les enfants parviennent sans peine (même si le documentaire montre clairement que les enfants sont des cages de résonnance étonnantes des idéologies de leur entourage).</p>
<p style="text-align: justify;">On conseillera aussi la lecture d&#8217;Epicure, qui tombe à point nommé, puisqu&#8217;on parlait de Lucrèce dans l&#8217;article précédent. Dans sa <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lettre à Ménécée</span></em></strong>, il pose en effet la question de l&#8217;âge idéal auquel on pourrait philosopher. Comme c&#8217;est au début de sa Lettre qu&#8217;Epicure aborde la question, on ne s&#8217;étonnera pas que cela commence ainsi :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"> &laquo;&nbsp;Salut,</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Qu&#8217;on ne remette pas à plus tard, parce qu&#8217;on est jeune, la pratique de la philosophie et qu&#8217;on ne se lasse pas de philosopher, quand on est vieux. En effet, il n&#8217;est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de veiller à la santé de son âme. D&#8217;ailleurs, celui qui dit que le moment de philosopher n&#8217;est pas encore venu, ou que ce moment est passé, ressemble à celui qui dit, s&#8217;agissant du bonheur, que son moment n&#8217;est pas encore venu ou qu&#8217;il n&#8217;est plus. Aussi le jeune homme doit-il, comme le vieillard, philosopher : de la sorte, le second, tout en vieillissant, rajeunira grâce aux biens du passé, parce qu&#8217;il leur vouera de la gratitude, et le premier sera dans le même temps jeune et fort avancé en âge, parce qu&#8217;il ne craindra pas l&#8217;avenir. Il faut donc faire de ce qui produit le bonheur l&#8217;objet de ses soins, tant il est vrai que, lorsqu&#8217;il est présent, nous avons tout et que, quand il est absent, nous faisons tout pour l&#8217;avoir.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">Et si on a Epicure en tête à la fin du documentaire de Pozzi et Barougier, on aura saisi que s&#8217;il n’y a pas d’âge pour débuter, c&#8217;est qu&#8217;en philosophie c&#8217;est le cheminement lui même qui est, quelle que soit la distaince déjà parcourue, toujours un début.</p>
<p><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="400" height="250" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/Bc0boSqpOnI?fs=1&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="400" height="250" src="http://www.youtube.com/v/Bc0boSqpOnI?fs=1&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object></p>
<p style="text-align: justify;">Lien vers le site du documentaire : <a href="http://www.cenestquundebut-lefilm.com/" target="_blank">http://www.cenestquundebut-lefilm.com/</a></p>
<p style="text-align: justify;">Lien vers le programme de la journée mondiale de la philosophie, organisée par l&#8217;Unesco (c&#8217;est un peu trop tard, mais peu importe : nous n&#8217;avions pas pensé à demander une invitation, rendez vous donc l&#8217;année prochaine&#8230; ) : <a href="http://www.unesco.org/new/fr/social-and-human-sciences/themes/human-rights/philosophy/philosophy-day-at-unesco/philosophy-day-2010/" target="_blank">http://www.unesco.org/new/fr/social-and-human-sciences/themes/human-rights/philosophy/philosophy-day-at-unesco/philosophy-day-2010/</a></p>
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		<title>Deus in fabula &#8211; Commentaire à partir d&#8217;un texte de Lucrèce</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Nov 2010 16:26:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets traités]]></category>
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		<description><![CDATA[
« Regarde maintenant en arrière, et vois quel néant fut pour nous cette vieille période de l&#8217;éternité qui a précédé notre naissance. Voilà donc le miroir où la nature nous présente ce que nous réserve l&#8217;avenir après la mort. Y voit-on apparaître quelque image horrible, quelque sujet de deuil ? N&#8217;est-ce pas un état plus [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Regarde maintenant en arrière, et vois quel néant fut pour nous cette vieille période de l&#8217;éternité qui a précédé notre naissance. Voilà donc le miroir où la nature nous présente ce que nous réserve l&#8217;avenir après la mort. Y voit-on apparaître quelque image horrible, quelque sujet de deuil ? N&#8217;est-ce pas un état plus paisible que n&#8217;importe quel sommeil ?<br />
De même assurément tous les châtiments que la tradition place dans les profondeurs de l’Achéron, tous, quels qu’ils soient, c’est dans notre vie qu’on les trouve. Il n’est point, comme dit la fable, de malheureux Tantale craignant sans cesse l’énorme rocher suspendu sur sa tête, et paralysé d’une terreur sans objet : mais c’est plutôt la vaine crainte des dieux qui tourmente la vie des mortels, et la peur des coups dont le destin menace chacun de nous.<br />
Il n’y a pas non plus de Tityos gisant dans l’Achéron, déchiré par des oiseaux ; et ceux-ci d’ailleurs dans sa vaste poitrine ne sauraient trouver de quoi fouiller pendant l’éternité.<br />
<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking_bad_16.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1692" title="*temp*" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking_bad_16.jpg" alt="" width="347" height="464" /></a>Si effroyable que fût la grandeur de son corps étendu, quand même, au lieu de ne couvrir que neuf arpents de ses membres écartelés, il occuperait la terre tout entière, il ne pourrait pourtant endurer jusqu’au bout une douleur éternelle, ni fournir de son propre corps une pâture inépuisable. Mais pour nous Tityos est sur terre, c’est l’homme vautré dans l’amour, que les vautours de la jalousie déchirent, que dévore une angoisse anxieuse, ou dont le coeur se fend dans les peines de quelque autre passion. Sisyphe lui aussi existe dans la vie ; nous l’avons sous nos yeux, qui s’acharne à briguer auprès du peuple les faisceaux et les haches* redoutables, et qui toujours se retire vaincu et plein d’affliction.<br />
Car solliciter le pouvoir qui n’est qu’illusion et n’est jamais donné, et dans cette recherche supporter sans cesse de dures fatigues, c’est bien pousser avec effort sur la pente d’une montagne un rocher qui, à peine au sommet, retombe et va aussitôt rouler en bas dans la plaine.<br />
De même repaître sans cesse les désirs de notre âme ingrate, la combler de biens sans pouvoir la rassasier jamais, à la manière des saisons lorsque, dans leur retour annuel, elles nous apportent leurs produits et leurs grâces diverses, sans que jamais pourtant notre faim de jouissance en soit apaisée, c’est là, je pense, ce que symbolisent ces jeunes filles** dans la fleur de l’âge, que l’on dit occupées à verser de l’eau dans un vase sans fond, que nul effort ne saurait jamais remplir.<br />
Cerbère, et les furies encore, et le manque de lumière, le Tartare dont les gorges vomissent d’effroyables flammes, qui n’existent nulle part et ne peuvent en effet exister. Mais il y a dans la vie pour d’insignes méfaits une crainte insigne des châtiments, et pour le crime, l’expiation : prison, effroyable chute du haut de la roche, verges, bourreaux, carcan, poix, lame rougie, torches ; et même en l’absence de ces punitions, l’âme consciente de ses crimes et prise de terreur à leur pensée s’applique à elle-même l’aiguillon, se donne la brûlure du fouet, sans voir cependant quel peut être le terme de ses maux, quelle serait à jamais la fin de ses peines, et craignent au contraire que les uns et les autres ne s’aggravent dans la mort.<br />
Enfin c’est ici-bas que la vie des sots devient un véritable enfer. »</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Lucrèce &#8211; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">De la nature</span></em></strong> – livre III, trad. A. Ermour, Les Belles Lettres</p>
<p style="text-align: justify;">
<strong>Introduction</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Si la culture populaire a tendance à vouloir résumer l’épicurisme à la légitimation des plaisirs ponctuels, des one shots répétés, des expériences sans cesse plus nouvelles et plus répétitivement uniques, ceux qui ont lu Epicure et ceux qui se sont nourris à sa source savent que si on devait résumer l’épicurisme, c’est autour des remèdes qu’il propose qu’il faudrait se concentrer.</p>
<p style="text-align: justify;">Car l’épicurisme est une pharmacie ne proposant que quatre remèdes, et l’apothicaire est un fervent défenseur de l’automédication. Quatre médicaments, <em>tetrapharmakon</em> en grec. Voici l’ordonnance :</p>
<p style="text-align: justify;">Ne pas craindre les dieux</p>
<p style="text-align: justify;">Ne pas craindre la mort</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/cropBreaking_Bad_EP209_028.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1693" title="cropBreaking_Bad_EP209_028" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/cropBreaking_Bad_EP209_028.jpg" alt="" width="400" height="282" /></a>Considérer que le bien est facile à atteindre</p>
<p style="text-align: justify;">Voir dans la douleur quelque chose qu’on peut supprimer.</p>
<p>Préconisations qu’Epicure exprime dans sa <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lettre à Ménécée</span></em></strong> de la manière suivante :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Et maintenant y a-t-il quelqu’un que tu mettes au dessus du sage ? Il s’est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s’est rendu compte que souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu’en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses ».</p>
<p style="text-align: justify;">A ces lignes, on devine que le cœur de l’Epicurisme, ce n’est pas la jouissance permanente (les plaisirs ne sont légitimes que dans la mesure où ils s’accordent avec les préceptes mentionnés ci-dessus), mais la libération de l’homme face aux peurs illégitimes qui le travaillent sa vie durant. Si au quatrième siècle avant Jésus-Christ, lors de la naissance, c’est là une tâche considérable, la lucidité imposerait de considérer que nos existences n’en ont pas fini avec les superstitions et les mauvaises conceptions de ce qui pèse sur nous. Les potions spirituelles d’Epicure sont toujours à l’ordre du jour pour tous ceux dont la vie est avant tout motivée par la peur de ce qui n’est pas la vie, et de ce que n’est pas la vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Au centre des peurs, à leurs racines, on trouve la crainte des dieux. C’est à cette inquiétude spécifique que nous allons nous intéresser, à travers l’étude d’un extrait du troisième livre du traité intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">De la Nature des choses</span></em></strong>, écrit par un des plus importants disciples d’Epicure, Lucrèce, au premier siècle avant Jésus-Christ, alors que l’épicurisme est depuis longtemps solidement implanté comme l’un des principaux courants de pensée de l’antiquité gréco-romaine. En s’attaquant aux mythes sur lesquels la culture européenne trouve ses fondations, Lucrèce semble détruire une bonne part du socle populaire qui sert d’assise aux us et coutumes de ces peuples. Mais nous verrons que loin de se contenter de détruire ces pans entiers de la culture, Lucrèce propose ici de rendre justice aux mythes en les nettoyant de ce que nous plaquons sur eux d’illégitime, d’obscur, préférant les utiliser comme lampes pour éclairer un monde encore excessivement méconnu. Triant dans les mythes entre ce qui apparaît comme illusoire et ce qui peut contribuer à éclairer la réalité, Lucrèce nous aide ainsi à discerner en quoi la philosophie peut, elle-même, s’appuyer sur les récits mythiques, tout en fixant à ce recours les limites que réclame la raison.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1 &#8211; L&#8217;illusion à combattre</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Illusoire, le mythe l’est dès qu’il tente de brouiller les frontières entre réalité et fiction. Ainsi, écouter les récits mythiques en les croyant, c&#8217;est-à-dire en les considérant comme des retranscriptions orales d’une réalité qui aurait existé jadis constitue la pire erreur qu’on puisse commettre vis-à-vis des mythes. C’est là la critique la plus simple qu’on puisse mener sur ces récits, mais c’est pourtant une critique utile, puisque la confusion se rencontre fréquemment, alors même qu’une analyse même succincte des éléments même du récit permettraient de sortir de l’illusion, comme on sort du contrat de lecture à la fin d’un roman, ou de la convention cinématographique en sortant des salles obscures. Le mythe a une puissance d’illusion supérieure quand il parvient à faire croire aux péripéties qu’il raconte au-delà même du temps de son récit. Une telle illusion n’a pas tout à fait disparu lorsque certains spectateurs de films pensent que réellement, le monde pourrait connaître sa fin en 2012, ou que vraiment, nos corps sont transformés par des machines en ressource d’énergie, et vraiment, la vie que nous menons est un rêve censé nous occuper l’esprit pendant qu’on exploite nos organes. Ces leurres ne résistent pas à un minimum d’investigation. Ainsi, comme le montre Lucrèce, on ne peut croire que des oiseaux puissent manger éternellement le corps de Tityos alors que tout corps offre à se nourrir en quantité limitée, et que <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking-bad1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1694" title="breaking-bad1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking-bad1.jpg" alt="" width="368" height="498" /></a>même si le foie se reconstitue (ce que semblent avoir su les grecs, puisque les punitions divines visant les êtres théoriquement immortels se focalisent volontiers sur cet organe), il est tout simplement physiquement impossible qu’une telle situation perdure : une chair en quantité finie ne peut pas nourrir quoi que ce soit indéfiniment. Dès lors, croire que cela soit réel (au sens où cela correspondrait à une réalité physique) relève de la naïveté.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant, la naïveté ne serait pas un problème en soi si elle ne consistait qu’à confondre l’imaginaire et la réalité comme le font les enfants. Tout au plus montrerait elle les limites d’une pensée qui voudrait demeurer indéfiniment infantile pour s’approcher au plus près de cette forme de bonheur que sont réputés connaître les imbéciles heureux. Or si les mythes ne mènent pas au bonheur véritable, ils ne sont pas non plus capables de maintenir ceux qui les croient dans une espèce d’anesthésie béate qui leur permettrait, au moins, d’être insouciants. Au contraire, ils développent une telle volonté d’être moralement édifiants qu’ils provoquent nécessairement une peur considérable devant l’au-delà. Or, comme les mythes fonctionnent selon le principe de l’irruption incessante de cet au-delà dans le monde réel, les crédules finissent par avoir peur du monde lui-même, sans que cette peur puisse s’appuyer sur quoi que ce soit de tangible. Dans le texte que nous étudions, cette seconde critique apparaît aussitôt après qu’on a établi qu’on ne trouve pas de Tityos dans l’Achéron, ni de Tantale, pas plus que de rocher au dessus de celui-ci. Cette invalidation des mythes par l’expérience est immédiatement suivie de ce qui n’aurait l’air que d’une remarque en passant si elle n’était au cœur de la doctrine épicurienne : « c’est plutôt la vaine crainte des dieux qui tourmente la vie des mortels, et la peur des coups dont le destin menace chacun de nous ». Soudainement, il ne s’agit plus de simplement affirmer que ce que racontent les mythes ne se vérifie pas dans la réalité, mais d’attaquer ces récits dans leur objectif même : en fait, ils rendent les hommes malheureux en leur signifiant les dangers qui planent sur eux en permanence, en les incitant à concevoir leur vie comme ce sur quoi ils n’ont pas de contrôle. La perspective du mythe est ici renversée, puisqu’il ne s’agit même plus de reprocher aux hommes de placer leurs idéaux dans un au-delà hors d’atteinte, mais plutôt de plaquer les drames mythiques sur le monde afin d’en faire un lieu d’angoisse incessante, ce que plus loin, Lucrèce désignera comme l’enfer, sur Terre, mais un enfer qui doit tout aux hommes, qu’on découvre ici jouant à se faire peur, mais prenant leurs jeux au sérieux, au premier degré.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On pourrait alors penser que les mythes sont, de part en part, inutiles et nuisibles, qu’ils constituent une perte de temps et un égarement dangereux dont il faudrait s’éloigner autant que possible. Or la seconde partie de cet extrait du traité de Lucrèce va montrer qu’en fait, la pensée épicurienne est ici plus subtile, et qu’elle ne cherche pas à détruire systématiquement les mythes, leur reconnaissant même, on va le voir, un certain talent pour éclairer la réalité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2 &#8211; Le mythe, éclairage de la réalité</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La seconde partie fonctionne comme un déplacement inverse de celui que provoque le mythe lui-même : elle va réimplanter dans le monde matériel ce que les récits fantasmagoriques ont déraciné pour aller le planter dans le ciel. Ainsi, Lucrèce va mettre en évidence le fait que si nous devons voir les figures mythiques, c’est dans le monde et parmi les hommes qu’il faut les chercher. Non pas dans des phénomènes surnaturels qui feraient des hommes ce qu’ils ne sont pas. Il n’y a pas de miracles dans le monde humain, pas de sur-hommes non plus, et même si encore aujourd’hui l’humanité demeure friande de récit mettant en scène des « super-héros » (qui sont en fait d’autant moins héroïques qu’ils sont super-ceci ou super-cela), même si l’idée que puissent exister des êtres humains dotés de pouvoirs dépassant le cadre habituel de l’humanité est sans doute alléchante, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher la valeur des mythes, parce que les miracles ne se vérifient jamais, qu’ils demeurent toujours de l’ordre des « on dit », n’ayant comme les mythes ni sources, ni date, aucune <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking_bad.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1695" title="breaking_bad" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking_bad.jpg" alt="" width="394" height="301" /></a>traçabilité permettant de valider leur transmission et leur véracité. On aimerait dire qu’ils n’existent que par la foi de ceux qui les croient, mais ce serait confondre la foi et la crédulité, qui est le véritable moyen d’adhésion à ces récits trop beaux pour être vrais. Non, si les mythes sont porteurs d’une vérité, c’est parce qu’ils doivent permettre de mieux voir le monde lui-même, ce qui devrait nous éviter de nous en détourner.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette partie commence par une affirmation on ne peut plus claire : Tityos est sur terre. Et Lucrèce se livre alors à un décodage des images dont le mythe est porteur, afin de la faire correspondre point par point avec une expérience vécue par tous. C’est l’homme qui est la figure de Tityos, quand il est déchiré par l’amour. Ce n’est pas un hasard si les mythes présentent à plusieurs reprises leurs héros éventrés et dévorés par les oiseaux : ils plaçaient dans le tronc le centre même de la personne, et décrire ainsi Prométhée ou Tityos, c’était mettre en image leur propre déchirement personnel, leur identité scindée, leur schizophrénie. Tityos est dès la naissance un être qui ne peut être aimé de manière entière, puisque sa mère (Elara) elle-même doit se cacher sous terre pour le mettre au monde afin de ne pas mettre Héra, femme de Zeus, en colère contre son compagnon, qui est le père de Tityos. Mais c’est aussi un amour trompeur qui fera sa perte, puisque Hera, pour se venger, le mènera à concevoir une passion si violente pour Leto qu’il tentera de la violer, celle-ci ne devant son salut qu’à l’intervention de ses propres enfants, Artémis et Apollon, avant que Zeus le punisse du supplice qu’on a déjà évoqué. Des êtres ainsi déchirés par les tensions dont ils sont la proie, la surface de la terre en accueille de nombreux et même si c’est de manière moins spectaculaire, tous les hommes vivent plus ou moins cela, et le mythe des androgynes en fournit une autre image, tout aussi saisissante.</p>
<p style="text-align: justify;">Lucrèce réitère l’exercice avec le mythe de Sisyphe, qui lui aussi est relocalisé dans le monde des humains. On le sait, si Sisyphe a été cruellement puni par Zeus, c’est pour avoir voulu échapper à ce qui caractérise le plus l’existence humaine : la mort. Or, d’une certaine manière, les dieux exaucent sa volonté, puisque le voici condamné à effectuer pour l’éternité une tâche qui n’aura pas de fin. Lucrèce voit dans les hommes qui sans cesse courent vers ce qui ne peut jamais être obtenu l’incarnation même de Sisyphe, la source de l’image que le personnage mythique constitue, l’origine du symbole. C’est dans le domaine politique que Lucrèce, témoin de incessants mouvements de pouvoir dont Rome est le théâtre en ce premier siècle avant Jésus-Christ : massacres de Marius, proscriptions de Sylla, révolte de Spartacus, conjuration de Catilina, autant de tentatives de soulèvement, autant d’essais pour prendre le pouvoir (représenté dans le texte par le faisceau et la hache), autant d’échecs pour saisir ce qui ne peut pas être possédé (« le pouvoir qui n’est qu’illusion et n’est jamais donné »). On pense ici à la manière dont, vingt siècles plus tard, Albert Camus reprendra le mythe de Sisyphe en reconnaissant celui-ci dans les travailleurs harassés qui n’ont d’autres choix, pour mener une vie pourtant limitée, elle, par la mort, que d’emprunter quotidiennement les transports en commun dans un sens, puis dans l’autre, dépensant leur énergie dans des tâches qui n’ont-elles mêmes aucune fin, si ce n’est celle de leur exécutant.</p>
<p style="text-align: justify;">On comprend alors que dans l’esprit de Lucrèce, les mythes sont les récits par lesquels les mouvements les plus profondément enfouis en l’être humain sont mis à jour, figurés sous la forme de trajectoires héroïques fauchées en plein vol, n’atteignant jamais leur but. A strictement parler, c’est de désir que parlent les mythes, si on veut voir en le désir cette tension vers ce qui ne sera jamais atteint, cette quête asymptotique vers un aboutissement qui est toujours repoussé plus loin. Il n’est dès lors pas étonnant de voir Lucrèce clore cet extrait en évoquant le tonneau des Danaïdes, ce mythe qui parmi tous est la plus saisissante image du désir à jamais insatisfait. Les Danaïdes étaient les cinquante filles du roi Danaos. Toutes mariées le même jour à un de leurs cinquante cousins, elles mirent toutes à mort leur mari le soir même, sur l’ordre de leur père qui trahit ainsi l’accord passé avec son propre frère, Egyptos. Elles seront alors condamnées à remplir sans fin un tonneau sans fond. Ici encore, Lucrèce remet les pieds du mythe sur terre, en réduisant l’image des cinquante filles puisant sans fin de l’eau pour remplir ce qui ne peut être rempli à l’expérience universelle du désir qui n’est jamais rassasié par les aliments dont on le nourrit, de manière aussi répétitive que le cycle des saisons lui-même. Une âme inexorablement assoiffée et affamée, telle est la présence terrestre des danaïdes, perpétuellement insatisfaites, nourrissant le manque au lieu de le combler.</p>
<p style="text-align: justify;">Le mythe éclaire t-il la réalité ? On le voit ici : il y a des aspects de l’existence humaine qui n’apparaissent pas à ceux qui observent en surface, et les mythes ont ce talent de pouvoir mettre à jour, en les déplaçant, les énergies fondamentales de cette existence, afin de les révéler et permettre de mieux voir la réalité. Soudainement, c’est comme si on disposait d’une image de l’existence qui serait obtenue à l’aide de rayons X ; on entrevoit les forces les plus intimes qui sont à l’œuvre dans l’homme, on perçoit les tensions qui le déchirent et ces mises en scène de ce qui ne peut se voir, ni même se dire sont les figures qui permettent ensuite de discerner ces puissances dans le monde. Ainsi, se présentant comme des visions, les mythes sont aussi ce qui aide à voir. Ceux qui ont lu Oscar Wilde se souviennent qu’il affirmait que les œuvres d’art sont ces retranscriptions de regards d’artistes qui ouvrent les yeux des autres hommes sur ce qu’auparavant ils ne voyaient pas. Ainsi, pour lui, avant les impressionnistes, tout se passe comme si les brouillards et les couchers de soleil n’existaient pas. Il en va un peu de même avec les mythes : avant que le tonneau des danaïdes ne lui donnent une forme sensible, tout se passe comme si le désir lui-même n’avait pas existé, et que ce soit le mythe lui-même qui, tout en voilant la réalité, permette de mieux la saisir, et ainsi la dévoile.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il est temps, alors, de se demander si le traitement que le philosophe fait subir au mythe est propre à l’anéantir, ou à le renforcer. Si la question peut être posée, c’est que Lucrèce, comme son inspirateur Epicure, tient à propos du mythe un discours qui serait équivoque si on ne clarifiait pas un peu sa palinodie.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>3 &#8211; L&#8217;analyse philosophique des mythes les affaiblit elle, ou bien en sortent ils renforcés ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En effet, si on revient à la racine de la critique épicurienne des mythes, on se souvient que l’objectif premier est de libérer les hommes de la superstition qui les guette dès lors qu’ils prennent pour argent comptant les mythes qui leurs sont racontés. Or, dans ce texte, qu’y a-t-il à craindre le plus ? « la vaine crainte des dieux qui tourmente la vie des mortels ». Il nous faut revenir sur cette expression pour la préciser, car cela permettra de mieux saisir comment l’épicurisme parvient à valoriser le mythe tout en le critiquant. C’est qu’aux yeux de Lucrèce comme pour Epicure, ce sont les poètes qui, en affublant les dieux de caractères humains, trop humains, en ont fait des êtres inconstants, mais inflexibles, intervenant sans prévenir dans les existences humaines, qui deviennent alors les jouets sans pouvoir de résistance soumis aux caprices et aux inconstances divins. En fait, l’épicurisme se méfie de tout discours qui prétendrait connaître les dieux, alors même que comme la mort, ils échappent à toute connaissance possible (sinon, ils ne seraient que des objets comme les autres, que l’esprit humain pourrait saisir, comprendre). Ainsi, à la conception classique du dieu, qu’on nomme theos dans la Grèce superstitieuse, Epicure oppose une nouvelle conception du dieu, qu’il désignera sous le nom de makarios, qui n’est responsable ni de la foudre, ni des maladies ou des guerres, et qu’il définit ainsi : « l’être bienheureux et incorruptible n’a pas lui-même de soucis en n’en cause pas à autrui ; de sorte qu’il n’est sujet ni à la colère ni à la bienveillance : car tout ce qui est tel est le propre d’un être faible ». C’est finalement la sagesse suprême qui caractérise le dieu tel que le définit Epicure, et si celui-ci a atteint la paix de l’âme (qu’on appelle ataraxie), il ne peut dès lors plus débarquer incessamment dans la vie des hommes pour y semer le trouble et la peur.</p>
<p style="text-align: justify;">Dès lors, ce ne sont pas des dieux que les hommes ont peur, mais de l’idée qu’ils s’en font. Or, cette idée ne vient pas vraiment des mythes eux-mêmes, mais d’une mauvaise manière de les entendre. De la même manière que subsistent encore des hommes pour lire le texte de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Genèse</span></em></strong> sans même s’apercevoir qu’on ne peut <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking-bad.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1697" title="Bryan Cranston in Season 2 of &quot;Breaking Bad.&quot; (2009)" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/11/breaking-bad.jpg" alt="" width="410" height="292" /></a>pas, structurellement, y voir un récit chronologique de la création (l’homme y est créé plusieurs fois, successivement, en 1.26 (« homme et femme il les créa »), puis en 2.7 une nouvelle fois (l’homme), et enfin 2.18 (la femme)). De là naissent les lectures traumatisantes des mythes, qui ont pour but de faire peser sur l&#8217;homme une peur que la lecture attentive des textes invalide. L’erreur serait de se débarrasser des mythes en voulant évacuer la peur qui les accompagne, car les deux ne sont pas irrémédiablement liés : Epicure n’est pas le premier à le montrer, Socrate, sous la plume de Platon, fait sans cesse référence aux mythes, en crée même parfois de toutes pièces, tout en n’accordant pas à ces images la valeur d’une description du monde physique. Chez les épicuriens comme chez Socrate, et ce même si le fond de leur pensée diffère amplement, le mythe n’est qu’une forme qui aide à mieux voir la réalité (les idées chez Platon, le monde physique chez Epicure). A ce titre, il est bel et bien une forme qu’on appellerait aujourd’hui artistique, dont on trouve des échos dans le cinéma, la littérature, quand il s’agit pour ces formes de récit d’éclairer le monde sans se contenter d’en être la copie. Après tout, on peut tout à fait sortir d’une salle obscure sans croire qu’il existe vraiment un Néo (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Matrix</span></em></strong>), des Truman Burbank (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Truman Show</span></em></strong>), des Tyler Durden (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fight Club</span></em></strong>), des Malik El Djebena (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Un Prophète</span></em></strong>) ou des Tony Montana (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Scarface</span></em></strong>), pas plus qu’en éteignant le petit écran on n’est frappé d’insomnie par la conviction que trainent dans le monde des Dexter Morgan (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Dexter</span></em></strong>), des Jack Shephard (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Lost</span></em></strong>), des Hiro Nakamura (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Heroes</span></em></strong>) ou des Walter White (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Breaking Bad</span></em></strong>). Mais ne pas croire à la réalité de ces histoires ne signifie pas qu’il faille abandonner le principe même du récit, dans la mesure où, comme Lucrèce voit dans le monde des humains tiraillés par les tensions visibles, déjà, il y a des siècles, dans la souffrance insensée de Sisyphe, nous pouvons, grâce aux frères Wachowski (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Matrix</span></em></strong>) discerner dans les exécutants du prolétariat tertiaire, qui abat les basses œuvres des emplois informatiques (taper du code, indéfiniment), des êtres écartelés entre la matière et la numérisation des mondes, nous sommes aptes, grâce à Vince Gilligan (créateur de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Breaking Bad</span></em></strong>), à discerner chez les humains ces héros qui tentent de dépasser les limites de leur propre mort. D’ailleurs, le héros de cette série, Walter White, fait immanquablement penser à Sisyphe dans l’énergie désespérée, mais aussi redoutablement efficace, qu’il met à tromper la mort, preuve qu’un nom mythique peut encore éclairer aujourd’hui une fiction qui à son tour peut servir de lanterne dans nos vies, en générant plus de courage que de peur. Et tout en étant lucide sur les effets spectaculaires de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Fight Club</span></em></strong>, il faudrait être très solidement enraciné dans la fiction économique du &laquo;&nbsp;confort moderne&nbsp;&raquo; et de la réalisation de soi par la consommation (un autre mythe, en somme), pour ne pas voir en la scission du personnage principal un écho de nos propres déchirements quand nous sentons bien que ce qu&#8217;on exige de nous s&#8217;oppose presque exactement à ce qu&#8217;on pourrait exiger de soi.</p>
<p style="text-align: justify;">L’erreur, au premier siècle avant Jésus Christ, consistait donc à voir dans les personnages lunatiques des récits mythiques la description physique de dieux dont on ne peut pourtant pas raisonnablement penser qu’ils puissent être représentés de la sorte. Aujourd’hui de même, l’erreur consisterait à croire que parce que le héros du film de Jacques Audiard,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Un Prophète</span></em></strong>, vient de banlieue et se réalise en prison, tous les jeunes de même provenance vont prendre modèle sur lui pour se former de la même manière. Si, d’une part, la lecture un peu attentive du film interdit une telle lecture, c’est surtout le rapport même au récit imaginaire, quand il se veut un peu ambitieux, qui est ici mal compris : Il n’est pas, comme dit la fable, de Malik El Djebena qui se construirait une identité face à un être plus fort que lui dans une prison française. Il y a d’autant moins de Malik El Djebena que précisément, le récit prend soin de lui enlever toute caractéristique personnelle avant de lui permettre de se construire, de telle sorte que seuls les sots, ceux qui ne peuvent pas voir autre chose en lui qu’un immigré, peuvent encore le voir ainsi, alors que le mythe dit le contraire, et qu’on sait bien que le principe même du cinéma n’est pas de montrer le réel tel qu’on le voit déjà, mais de nous apprendre à le regarder sous une lumière nouvelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, si l’analyse philosophique a bien pour effet, et pour mission, de nettoyer le mythe de ce que les croyances sottes y voient trop facilement, empêchant ainsi que se constitue sans critique une conception de l’humanité privée de toute forme de liberté par un sort déjà fixé par des êtres supérieurement capricieux (si de tels êtres existent, ils sont nécessairement humains), et exonérée de toute responsabilité par le destin qui leur fait constater leur vie au lieu d’en être les auteurs, cette même analyse philosophique peut dans le même temps redonner ses lettres de noblesse au mythe en discernant ce qui, dans ces récits décrit, non plus l’autorité qui plaque l’homme au sol, mais l’élan qui peut tout aussi bien élever l’homme au dessus de ce qu’il se contente facilement d’être, que l’écraser dans les tartares des illusions perdues. Que le désir, comme on l’a montré, soit au cœur des exemples choisis par Lucrèce n’est pas un hasard : c’est là le mouvement qui en l’homme le pousse à être sans cesse plus qu’il n’est déjà, cette tension qui le propulse vers un au-delà de lui-même qui, si elle venait à disparaître, installerait chacun dans une répétition indiscernable du même jour, des mêmes routines. Ici encore, Sisyphe apparait comme notre frère humain, notre moi intime bien plus que comme un être supérieur vivant ce à quoi nul homme ne saurait aspirer. Au contraire, nous pouvons l’accueillir dans nos existences humaines comme nous avons pu le faire avec Phil Connors lorsque nous avons eu le loisir de le croiser, bloqué dans ce que nous avons identifié, alors, comme une image possible de nos vies dans lesquelles se serait éteint le désir : <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Un jour sans fin</span></em></strong>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toutes les illustrations sont extraites de la série <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Breaking Bad</span></em></strong>, dont le premier épisode est en lui même une exploitation, point par point, de ce qui constitue un mythe : perte des repères spatio-temporels (pour le &laquo;&nbsp;non-lieu&nbsp;&raquo; géographique, le désert semble être aux fictions contemporaines ce que le &laquo;&nbsp;green world&nbsp;&raquo; était au théâtre de Shakespeare), confrontation avec la mort, onguents et huiles magiques à profusion, défi à toutes les formes de l&#8217;autorité, émancipation par la connaissance, dont du feu aux hommes, etc&#8230; Les épisodes suivants, puisqu&#8217;on en est à la troisième saison, ne cessent d&#8217;explorer ces limites, et de les dépasser consciencieusement.</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Sunny delight</title>
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		<pubDate>Wed, 13 Oct 2010 17:10:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Un mot sur les illustrations du précédent article. Elles ne proviennent pas d&#8217;une brochure annonçant une quelconque apocalypse, mais de l&#8217;exposition que la Tate Modern consacrait, dans sa Turbine Hall, à l&#8217;oeuvre d&#8217;Olafur Eliasson, &#171;&#160;Weather Project&#160;&#187;. Grace à des miroirs déjà installés dans cette immense salle, l&#8217;artiste parvenait à donner l&#8217;illusion d&#8217;une présence solaire, l&#8217;impression [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">Un mot sur les illustrations du précédent article. Elles ne proviennent pas d&#8217;une brochure annonçant une quelconque apocalypse, mais de l&#8217;exposition que la Tate Modern consacrait, dans sa Turbine Hall, à l&#8217;oeuvre d&#8217;Olafur Eliasson, &laquo;&nbsp;Weather Project&nbsp;&raquo;. Grace à des miroirs déjà installés dans cette immense salle, l&#8217;artiste <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/lon547.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1683" title="lon547" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/lon547.jpg" alt="" width="384" height="279" /></a>parvenait à donner l&#8217;illusion d&#8217;une présence solaire, l&#8217;impression atmosphérique étant accrue par la diffusion, dans cet espace immense, d&#8217;une brume constante, venant estomper cette lumière de fin du jour. L&#8217;oeuvre invitait à venir prendre le soleil, à s&#8217;allonger devant cet astre surnuméraire et intérieur, à se baigner dans cette lumière astrale simulée.On signale à ceux que ça intéresse qu&#8217;Olafur Eliasson fait partie de ces artistes qui se situent en permanence à la frontière de ce qu&#8217;on appellerait spontanément &laquo;&nbsp;art&nbsp;&raquo;, proposant souvent des installations monumentales, tentant de rendre artificiellement certaines des expériences que l&#8217;homme peut vivre face à la nature. D&#8217;une certaine manière, on peut considérer qu&#8217;il y a quelque chose d&#8217;impressionniste dans cette installation solaire.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut en apprendre davantage à son propos ici : <a href="http://www.olafureliasson.net/" target="_blank">http://www.olafureliasson.net/</a> mais on comprend qu&#8217;évidemment, rien ne remplace la confrontation &laquo;&nbsp;réelle&nbsp;&raquo; à ses oeuvres.</p>
<p></span></p>
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		<title>De l&#8217;irradiation à la radiation.</title>
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		<pubDate>Tue, 12 Oct 2010 16:57:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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On a, en classe, abordé un peu plus longuement qu&#8217;on ne l&#8217;aurait voulu, les liens parfois troubles qui se tissent encore entre les mythes tels qu&#8217;ils ont pu constituer pour de lointains ancêtres un regard sur le monde, et  les formes contemporaines de religion. Si malentendu il y avait dans la discussion qui a [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">On a, en classe, abordé un peu plus longuement qu&#8217;on ne l&#8217;aurait voulu, les liens parfois troubles qui se tissent encore entre les mythes tels qu&#8217;ils ont pu constituer pour de lointains ancêtres un regard sur le monde, et  les formes contemporaines de religion. Si malentendu il y avait dans la discussion qui a pris peu à peu forme jusqu&#8217;à constituer le cours dans son entier, c&#8217;est parce qu&#8217;on ne parvenait pas à passer du concept de croyance à celui de foi. Or cette distinction semble <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/321219066_7daa3366b1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1677" title="321219066_7daa3366b1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/321219066_7daa3366b1.jpg" alt="" width="333" height="500" /></a>indispensable pour saisir la religion, non pas comme un autre nom, plus &laquo;&nbsp;moderne&nbsp;&raquo;, du mythe, mais comme une relation spécifique à un au-delà qu&#8217;on ne cherche définitivement plus à imaginer. Ce qui est en jeu ici, et on sent bien pourquoi le débat peut être tendu, ou même violent, c&#8217;est une définition de la religion qui puisse distinguer celle-ci de toutes les superstitions qui ne sont qu&#8217;autant de manières d&#8217;affaiblir ceux qui, le plus souvent, n&#8217;ont pas besoin de ça.</p>
<p style="text-align: justify;">En fouillant dans de vieux manuels (vieux, c&#8217;est à dire datant d&#8217;un temps où je fus moi même élève de Terminale, alors que nous utilisions au quotidien les quatre volumes de Vergez et Huisman, volumes que j&#8217;ouvre encore de temps en temps pour y redécouvrir parfois telle ou telle référence que les modes ont voulu désigner comme obsolète), je suis retombé sur ce texte d&#8217;André Malet, consacré au théologien Rudolf Bultmann, consacré à la nécessité qu&#8217;il y a selon lui à démythologiser la connaissance, non pas pour éliminer la religion, mais au contraire pour lui faire place nette. Il m&#8217;a semblé que tout en s&#8217;appuyant sur d&#8217;autres arguments, ce texte pouvait opportunément compléter cette séquence de cours. Le voici donc :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Si la démythologisation est d’abord exigée par le conflit entre l’image mythologique du monde qui est celle de la Bible et l’image du monde formée par la pensée scientifique, il apparaît cependant aussitôt que la démythologisation est une exigence de la foi elle-même. En effet, celle-ci exige d’être libérée de la liaison à toute image du monde projetée par la pensée objectivante, qu’il s’agisse de la pensée du mythe ou de la pensée de la science. Ce conflit montre que la foi n’a pas trouvé la forme d’expression qui lui est appropriée, qu’elle n’a pas pris conscience de son caractère spécifiquement inconstatable, qu’elle n’a pas clairement vu l’identité de son motif et de son objet, qu’elle n’a pas nettement saisi la transcendance et le caractère caché de l’action divine et qu’en méconnaissant son spécifique «Dennoch» (son « pourtant »[<em>note du moine copiste : "Dennoch" signifie en allemand, "pourtant", ou "néanmoins"</em>]), elle objective Dieu et l’action de Dieu dans la sphère du mondain. Quand la critique s’élève, à partir de l’image moderne du monde, contre l’image mythologique du monde (qui est celle de la Bible et de la prédication ecclésiastique traditionnelle), elle rend à la foi le grand service de la rappeler à une réflexion radicale sur son essence véritable. C’est précisément à cet appel que veut répondre la démythologisation.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L’invisibilité de Dieu exclut tout mythe qui voudrait rendre visibles Dieu et son action; mais elle exclut également, en tant qu’elle est l’invisibilité de Dieu, toute conception de l’invisibilité et du mystère qui est pensée dans la Begrifflichkeit de la pensée objectivante. Dieu se dérobe au regard objectivant; il peut seulement être cru contre l’apparence, — tout comme la justification du pécheur peut seulement être crue contre la conscience qui l’accuse.<br />
Et, de fait, la démythologisation radicale est le parallèle de la doctrine paulinienne-luthérienne de la justification sans les œuvres de la Loi et seulement par la Foi [<em>Note du moine copiste : il s'agit là d'une référence à la manière dont Saint-Paul acte le nouveau mouvement spirituel inauguré d'après lui par le christianisme : la foi s'y libèrerait de l'emprise de la loi divine (c'est à dire les obligations imposées par les textes sacrés), et l'existence de Dieu elle même ne trouverait plus de justification dans la loi et dans le respect de celle-ci, l'homme étant désormais appelé à développer sa liberté. Pour creuser cela, on lira l'Epître de Saint-Paul aux Galates</em>] . Ou plutôt: elle en est l’accomplissement conséquent dans le domaine de la connaissance. Comme la doctrine de la justification, elle détruit toute fausse sécurité et toute fausse exigence de sécurité de la part de l’homme, qu’il s’agisse de la sécurité fondée sur ses bonnes actions ou sur sa connaissance objective. L’homme qui veut croire en Dieu comme en son Dieu doit savoir qu’il n’a rien en main à partir de quoi il pourrait croire, qu’il est pour ainsi dire en l’air et qu’il ne peut exiger aucune légitimation de la vérité de la Parole qui l’interpelle. En effet, le motif et l’objet de la foi sont identiques. Ne trouve la sécurité que celui qui abandonne toute sécurité, qui — pour parler avec Luther — est prêt à entrer dans les ténèbres intérieures.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Nos contemporains les plus férus de superstitions, de miracles et de sciences occultes n’en utilisent pas moins le téléphone et l’automobile et n’ont plus peur d’une éclipse totale de soleil, c’est-à-dire qu’ils se comportent comme si le monde était entièrement profane. Leur action se moque de leur pensée. Les <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/The_sun.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1678" title="The_sun" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/The_sun.jpg" alt="" width="333" height="454" /></a>croyants sérieux et cultivés rejettent d’ailleurs avec mépris cette mythologie populaire. Ils acceptent la science et la technique en justifiant cette attitude par l’affirmation que la science et la foi relèvent de deux ordres totalement différents. Mais, s’ils repoussent la magie, le spiritisme et toutes les formes du miraculeux païen, ils n’en admettent pas moins le miraculeux chrétien, qu’ils ne démythologisent que dans les cas les plus « choquants ». Ils ne croient plus que l’Eucharistie indignement reçue puisse provoquer la mort corporelle (I. Cor. 11, 30) ni que le Christ soit assis à la droite de Dieu au sens naïvement littéral où l’entendaient les premiers chrétiens, mais ils acceptent sa naissance virginale, sa résurrection, son ascension et sa venue à la fin des temps telles que les rapporte le Nouveau Testament. D’une manière générale, ils ont de Dieu et de son action une conception « supra-intra-mondaine ». Ce sont des théologiens appartenant à cette famille d’esprits qui ont le plus ironisé sur la phrase de Bultmann: « On ne peut se servir de la lumière électrique et de la radio, utiliser en cas de maladie les techniques médicales et cliniques modernes et en même temps croire au monde des esprits et des miracles du NT » (KM I, 18). Il ne sert pourtant à rien de déclarer sur un ton supérieur qu’une telle assertion est « naïve », car ce n’est là qu’une manière de se fuir soi-même pour éviter de mettre en question ses convictions les plus chères. Mieux vaudrait ironiser sur son propre cas et se demander s’il n’y a pas, au fond de l’assurance que l’on a, une angoisse fondamentale et ce désir de sécurité qui est spécifique de l’homo religiosus. Cette angoisse et ce désir conduisent à une conception erronée de la foi. On confond l’incarnation du divin avec son objectivation. On ne voit pas que, si Dieu s’est vraiment incarné, aucun signe intramondain (aucun miracle) ne doit pouvoir le déceler et que Jésus doit être entièrement « profane »: ce n’est que contre toutes les apparences qu’on peut croire que cet homme totalement homme est «la parole de Dieu. » (André Malet, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Mythos et Logos</span></em></strong>, éd. Labor et Fides, Genève, 1962, pp. 391-393.)</p>
<p style="text-align: justify;">Evidemment, le texte, tel qu&#8217;il est présenté, semble ne devoir parler qu&#8217;aux chrétiens. C&#8217;est qu&#8217;André Malet s&#8217;intéresse dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Mythos et Logos</span></em></strong>, à la pensée de Rudolf Bultmann, théologien spécialiste du christianisme, qui fit des Evangiles une lecture critique, réclamant ce qu&#8217;il désigne sous le nom de démythologisation. Mais on peut élargir ici cette pensée : le mouvement par lequel les religieux objectivent Dieu (c&#8217;est à dire qu&#8217;ils en font un objet tangible, présent au monde, intervenant activement au sein des vies humaines, quelque chose qu&#8217;on puisse saisir et com-prendre (c&#8217;est à dire qu&#8217;on puisse prendre avec soi, alors que la véritable foi réclamerait plutôt de se laisser prendre par Dieu)) peut être reconnu dans toutes les religions, et il est dans chacune apte à être critiqué selon les concepts mis en place par Bultmann.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout l&#8217;intérêt de ce texte est de dépasser la traditionnelle opposition entre la foi et la science. Ici, c&#8217;est parce que la science permet un rapport objectivé au monde que la confusion entre le monde et Dieu prend fin. Mais si le monde est ce qui peut être objectivé, saisi par la science, alors il faut admettre que Dieu n&#8217;est pas présent au monde. Sinon, à chaque découverte scientifique, c&#8217;est un peu Dieu qu&#8217;on assassine, ou qu&#8217;on réduit. C&#8217;est donc la science qui permet la foi, puisqu&#8217;elle marque l&#8217;espace au sein duquel la foi est non seulement possible, mais aussi nécessaire. En-deça de cette limite, ce n&#8217;est pas la foi qu&#8217;on rencontre, mais la superstition, les petits arrangements avec les dieux et les choses, les accommodements complaisants, les dogmatismes mal placés et les jugements venus d&#8217;un au-delà qui davantage qu&#8217;utopique, doit être considéré comme un non-lieu, un nulle-part. Ici encore, c&#8217;est à l&#8217;absence qu&#8217;il faut se faire.</p>
<p style="text-align: justify;">Le philosophe peut-il pour autant faire le malin ? La question est importante, car à l&#8217;affirmation péremptoire de la présence divine, certains n&#8217;hésitent pas  à opposer le dogme de son inexistence, avec la satisfaction de ceux qui se sentent porteurs d&#8217;une vérité nouvelle, et qui cherchent à détruire ce qui les a précédés, au nom parfois de la philosophie. Pour autant, le philosophe ne peut pas, lui non plus, se permettre de croire avoir saisi ce qu&#8217;il cherche, précisément parce qu&#8217;il le <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/olafur-sun.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1679" title="olafur-sun" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/olafur-sun.jpg" alt="" width="340" height="440" /></a>cherche. De même que l&#8217;affirmation de la présence de Dieu fait chuter le religieux dans le mythe, penser avoir saisi la vérité fait passer le philosophe du côté de l&#8217;idéologie.</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est là la naissance même du mot, qu&#8217;on doit à Pythagore, et non à Socrate. Cicéron l&#8217;évoque dans ses <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Tusculanes</span></em></strong> (V, 3, § <img src='http://www.harrystaut.fr/wp-includes/images/smilies/icon_cool.gif' alt='8)' class='wp-smiley' /> : Pythagore est le premier à ne pas se présenter comme sophoi (sage), mais comme philosophoi. Cicéron reprend l&#8217;anecdote du philosophe platonicien Héraclide du Pont :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Pythagore fut le premier à s’appeler philosophe (philosophos); non seulement il employa un mot nouveau, mais il enseigna une doctrine originale. Il vint à Phlionte, il s’entretient longuement et doctement avec Léon, le tyran de Phlionte ; Léon, admirait son esprit et son éloquence, lui demanda quel art lui plaisait le plus. Mais lui, il répondit qu’il ne connaissait pas d’art, qu’il était philosophe. S’étonnant de la nouveauté du mot, Léon lui demanda quels étaient donc les philosophes et ce qui les distinguait des autres hommes. Pythagore répondit que notre passage dans cette vie ressemble à la foule qui se rencontre aux panégyries [<em>note du moine copiste : il s'agit de grandes fêtes populaires, tout d'abord sacrées, puis commerciales et sportives</em>]. Les uns y viennent pour la gloire que leur vaut leur force physique, les autres pour le gain provenant de l’échange des marchandises, et il y a une troisième sorte de gens, qui viennent pour voir les sites, des œuvres d’art, des exploits et des discours vertueux que l’on présente d’ordinaire aux panégyries. De même nous, comme on vient d’une ville vers un autre marché, nous sommes partis d’une autre vie et d’une autre nature vers celle-ci ; et les uns sont esclaves de la gloire, d’autres de la richesse ; au contraire, rares sont ceux qui ont reçu en partage la contemplation des plus belles choses et c’est ceux-là qu’on appelle philosophes ( philosophoi), et non pas sages ( Sophoi), car personne n’est sage si ce n’est Dieu »<br />
Héraclide du pont (fr. 87-88 Wehrli) (trad. R. Joly)</p>
<p style="text-align: justify;">Evoquant cette anecdote dans l&#8217;introduction de son <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Pythagore et les pythagoriciens</span></em></strong>, Jean-François Mattéi ajoute :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"> &laquo;&nbsp;Elle a le mérite de nous rappeler que nous sommes redevables au premier philosophe de cet effort héroïque qui pousse l&#8217;amant de la sagesse à se détacher du monde pour mieux le connaître, et à jeter ainsi un pont entre l&#8217;homme et Dieu.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est qu&#8217;au coeur du rapport à l&#8217;absence, c&#8217;est bien de désir qu&#8217;il s&#8217;agit et on ne désire que ce qui échappe : Dieu pour le religieux, la sagesse, la vérité pour le philosophe. Craindre l&#8217;obscurité n&#8217;est pas une raison suffisante pour affirmer détenir la lumière. Et la nature même de la lumière, son ambiguïté en tant que matière devrait permettre d&#8217;être prudent quant à la volonté de l&#8217;appréhender en tant qu&#8217;objet qui puisse être saisi. Si la seule expérience de téléportation à ce jour réalisée concerne un ensemble de photons, c&#8217;est peut être que la matière n&#8217;est pas ce que l&#8217;on croit, mais c&#8217;est à coup sûr que la lumière est un type de matière qui échappe à la saisie objectivante.  Si on voulait pousser plus loin la réflexion, on devrait alors en passer par une méditation sur la manière dont la phénoménologie parvient à redéfinir les frontières entre ce qui peut être objectivé et ce qui ne le peut pas, en faisant en sorte de scruter à l&#8217;horizon de la connaissance la constitution même des objets en tant que tels, autant dire l&#8217;origine même de ce monde. Nul doute alors que ce soit à ce point de fuite que se tiennent ces non-objets que nous appelons &laquo;&nbsp;Dieu&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Vérité&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Sagesse&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n&#8217;est dès lors pas tout à fait étonnant de lire, dans l&#8217;ouvrage que François-George Maugarlone consacre à Merleau-Ponty (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Retour à Merleau-Ponty</span></em></strong>), évocation bâtie sur des souvenirs, des notes de cours, une méditation dont le ton est peu conforme à ce à quoi nous habituent les recherches plus universitaires, mais au détour de laquelle on croise précisément les questions qui sont les nôtres depuis quelques articles. Bien sûr, ce titre de chapitre : Dieu, absent, ne peut que capter notre attention. On peut y lire ce court paragraphe :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Le lieu où se trouverait la raison de toutes les apparences ne peut être qu&#8217;un non-lieu, et un non-dieu. L&#8217;obscurité gagne le monde conçu comme le monde perçu, de la caverne on ne sort pas. Sartre a écrit : il voulait écarter la question des garanties. Merleau-Ponty répondait un jour : &laquo;&nbsp;Vous vous demandez où cela mène ?  La philosophie consiste à ne pas se demander où cela mène. &nbsp;&raquo; La dignité de la philosophie est d&#8217;être une aventure. &nbsp;&raquo;<br />
François-George Maugarlone &#8211; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Retour à Merleau-Ponty</span></em></strong>; p. 60</p>
<p style="text-align: justify;">Voir en la philosophie une aventure, cela ne relève pas du hasard ou de la jolie image. L&#8217;aventure est ce qui advient, ce que nous découvrons alors même que cela nous arrive. Mais elle est aussi ce que nous ne vivons qu&#8217;à la condition de nous diriger volontairement vers elle. Pas d&#8217;aventure qui ne soit un mouvement de soi vers autre chose. Mais pas d&#8217;aventure qui soit écrite à l&#8217;avance. Aller à l&#8217;aventure, c&#8217;est accepter de ne pas déjà saisir ce qui vient à nous, et néanmoins décider d&#8217;aller vers cela qui nous échappe. Et quand nous saisissons cela que nous poursuivions, l&#8217;aventure prend fin. Si on peut voir en Indiana Jones une image de l&#8217;homme aventureux, sans doute le moment de révélation visuelle de ce qu&#8217;il est au fond se trouve t-il dans le troisième volet de la série (La dernière croisade) lorsqu&#8217;il doit franchir une crevasse en avançant sur un pont qui demeure invisible tant qu&#8217;il n&#8217;a pas fait reposer son poids sur le vide. Tel est la lacune de l&#8217;assurance : elle élimine le souci. Et qui croit voir Dieu à l&#8217;oeuvre dans le monde n&#8217;a plus le souci de le chercher, tout comme celui qui pense détenir la vérité n&#8217;a plus le souci de cheminer vers elle. Tout le talent du quêteur se tenant dans son aptitude à résister tant à l&#8217;appel du vide qu&#8217;à la tentation de le fuir.</p>
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		<title>Oiseux de nuit</title>
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		<pubDate>Sat, 02 Oct 2010 04:41:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Dans sa célèbre expression qui pourrait sembler relever du documentaire animalier, Hegel affirmait que la chouette de Minerve ne prend son envol qu&#8217;à la tombée de la nuit. Voila qui est de bon augure pour la nuit blanche qui est, comme tous les ans, proposée aux parisiens et franciliens amateurs d&#8217;art (pour certains) et simples [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa célèbre expression qui pourrait sembler relever du documentaire animalier, Hegel affirmait que la chouette de Minerve ne prend son envol qu&#8217;à la tombée de la nuit. Voila qui est de bon augure pour la nuit blanche qui est, comme tous les ans, proposée aux parisiens et franciliens amateurs d&#8217;art (pour certains) et simples noctambules (pour d&#8217;autres).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la neuvième fois, les rues de Paris sont, ce soir et pour la nuit entière, investies par de nombreux artistes et par un public composé pour partie d&#8217;amateurs d&#8217;art contemporain, pour partie de franciliens qui profitent d&#8217;une des dernières nuits automnales où l&#8217;on peut déambuler dans un Paris qui devient, pour une nuit, un territoire à explorer.</p>
<p style="text-align: justify;">Les propositions sont si nombreuses qu&#8217;il semble difficile de conseiller tel ou tel parcours, et ce d&#8217;autant plus qu&#8217;à la différence de ce que peut proposer un <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1670" title="P1100169" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/10/P1100169.jpg" alt="" width="350" height="280" /></a>musée, dans lesquelles les oeuvres sont établies et installées, cette nuit ne propose sans doute pas ce qu&#8217;on appelle des chefs d&#8217;oeuvre. Il s&#8217;agit plutôt d&#8217;une multitude de propositions, jouant sur un spectre large la gamme de ce que l&#8217;art peut, de nos jours, proposer. Mieux vaut dès lors déambuler sans préjugés, sans s&#8217;attendre à des expériences déjà répertoriées, et c&#8217;est peut être là une condition nécessaire pour éprouver une véritable expérience esthétique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, sous les auspices de l&#8217;enseigne lumineuse &laquo;&nbsp;RESPUBLICA&nbsp;&raquo; de l&#8217;artiste Nicolas Milhé, dont les lettres éblouissantes sont plantées dans l&#8217;obscurité dans le parking de l&#8217;Alma, on pourra indiquer, pour les amateurs de sagesse que nous sommes, au collège des Bernardins (Paris 5è), la lecture de textes extraits des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Confessions</span></em></strong> de Saint Augustin, choisis parmi les passages qui s&#8217;intéressent au Visage, alternant avec des intermèdes musicaux joués à la Kora par Jacques Bertin, ou bien la Nuit Blanche Soufie, toujours avec Saint Augustin, mais cette fois ci croisé avec des lectures puisées dans les oeuvres mystiques soufie, à l&#8217;Institut du monde arabe (Paris 5).</p>
<p style="text-align: justify;">Mais si on devait faire une sélection spécifique pour les élèves de Terminale littéraire, on les enverrais volontiers vers les jardins du Trocadéro, où le collectif Soundwalk propose une installation sonore inspirée de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Iliade</span></em></strong> et de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">l&#8217;Odyssée</span></em></strong>, intitulée <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ulysse&#8217;s Syndrome</span></em></strong>. S&#8217;il ne s&#8217;agissait que d&#8217;une illustration sonore des tribulations d&#8217;Ulysse et de ses compagnons, le déplacement ne serait sans doute pas indispensable. Mais la proposition est plus fine que cela : il s&#8217;agit plutôt de retrouver des codes sonores qui permettent de restituer cette espèce de &laquo;&nbsp;sentiment océanique&nbsp;&raquo; qui peut nous prendre lorsqu&#8217;on plonge dans ce poème, et ainsi de toucher à cette ambition de saisir dans ses bras le monde dans sa totalité, comme si soudainement, on était connecté à cet univers par delà ce que nos sens permettent. Le collectif de designers sonores a voulu restituer cet impression méditerranéenne en s&#8217;appuyant sur les sons transmis par les marins naviguant au beau milieu de ces terres si diverses, pourtant toutes tournées vers cet espace commun, la mer pouvant être envisagée comme une espèce particulièrement vaste de place du village. Conversations de pêcheurs libyens, communications en morse entre ports et cargos, langues inconnues, ce sont des pièces sonores, qu&#8217;on a bien envie de désigner comme musicales qui, faisant escale dans les grands ports méditerranéens, forment mises bout à bout, un ensemble de 24 heures d&#8217;immersion sonore qui ravira ceux qui écoutant les météos marines seulement parce qu&#8217;elles constituent un voyage dans un vocabulaire étranger, promesse de départs sans retour programmé, petite tranche de nomadisme dans des vies installées, un périple sonore qui convoque la mémoire des textes antiques en prenant soin de ne surtout pas les citer. Pour ceux qui ont envie de saisir le texte d&#8217;Homère sous un tout autre angle, les jardins du Trocadéro émettent donc cette nuit un chant des sirènes par lequel il est peut être bon de se laisser séduire.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se faire une idée, le site de Soundwalk propose quelques extraits en écoute, mais ces sont de courtes séquences, qui ne peuvent constituer que des amuse-tympans. E, revanche, on pourra naviguer dans le site lui-même, qui permet de découvrir les autres installations de ces sound-designers, qui sont un bon point de départ pour découvrir tout ce pan de la musique contemporaine qu&#8217;est le montage effectué à partir de field-recording, qui semble être l&#8217;équivalent actuel de la citation des cultures sonores populaires dans la musique savante du passé.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour ceux qui suivraient ce parcours, et qui erreraient dans Paris jusqu&#8217;au petit matin, on ne peut que conseiller de se tourner vers l&#8217;Est, alors que Paris verra de nouveau le jour, portant ses regards inquiets vers les rayons du soleil levant, et d&#8217;avoir une pensée pour les mots de Victor Hugo à propos d&#8217;Homère :</p>
<p style="text-align: justify;"> « Le monde naît, Homère chante. C&#8217;est l&#8217;oiseau de cette aurore »</p>
<p style="text-align: justify;">Les oiseaux de nuit devront alors se mettre à l&#8217;abri de la lumière trop crue du soleil. La chouette de Miverve se couche au lever du jour.</p>
<p style="text-align: justify;">On ajoutera que, toujours dans les jardins du Trocadéro, le duo d&#8217;artistes Radiomentale propose des projections vidéo directement dans les arbres, qui n&#8217;ont pas encore perdu leurs feuilles, et fournissent donc un écran mobile, forcément flou, d&#8217;images tirées du cinéma muet fantastique. Ce jeu avec la mémoire cinématographique, aussi évanescent que peut l&#8217;être la mémoire cinématographique devrait plonger les cinéphiles dans une douce nostalgie.</p>
<p style="text-align: justify;">Suppléments :</p>
<p style="text-align: justify;">pour <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Ulysse&#8217;s Syndrome</span></em></strong>, de Soudwalk : <a href="http://www.soundwalk.com/#/INSTALLATIONS/ulysses/">http://www.soundwalk.com/#/INSTALLATIONS/ulysses/</a><br />
pour Radiomentale : <a href="http://radiomentale.wordpress.com/">http://radiomentale.wordpress.com/</a><br />
pour Nicolas Milhé : <a href="http://www.nicolasmilhe.com/nicolasmilhe.pdf">http://www.nicolasmilhe.com</a></p>
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		<title>Revox</title>
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		<pubDate>Wed, 22 Sep 2010 16:52:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
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		<description><![CDATA[
A propos de La leçon de musique, de Pascal Quignard

Chaque rentrée est aussi un pas de plus vers la sortie (soyons optimistes, nous ne sommes qu&#8217;en Septembre, chacun peut encore y arriver). Bientôt, dans neuf  mois, exactement, il sera temps pour l&#8217;expulsion vers autre chose, vers un autre soi, un soi 2.O, un soi [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/book_cover_la_lecon_de_musique_22025_250_400.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1665" title="book_cover_la_lecon_de_musique_22025_250_400" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/book_cover_la_lecon_de_musique_22025_250_400-183x300.jpg" alt="" width="183" height="300" /></a>A propos de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La leçon de musique</span></em></strong>, de Pascal Quignard</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Chaque rentrée est aussi un pas de plus vers la sortie (soyons optimistes, nous ne sommes qu&#8217;en Septembre, chacun peut encore y arriver). Bientôt, dans neuf  mois, exactement, il sera temps pour l&#8217;expulsion vers autre chose, vers un autre soi, un soi 2.O, un soi upgradé, une version renouvelée de soi-même, encore inconnue. Chaque matin, l&#8217;élève de terminale peut se regarder dans la glace et se dire &laquo;&nbsp;There&#8217;s more to come&nbsp;&raquo;. Et il cache sa joie.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est un habitué de ces passages, pas encore sédentarisé dans l&#8217;installation plus ou moins réussie d&#8217;un statut social, encore nomade, il a déjà vécu ces mutations au cours desquelles il a délaissé une version confortable mais obsolète de lui-même pour filer vers les terres inconnues sur la surface de son propre être.</p>
<p style="text-align: justify;">Description malhonnête. Lui ne vit pas du tout ça de manière aussi enthousiasmante. Il faut être sacrément installé dans sa propre place au soleil, fermement accroché à son rocher pour voir dans les mutations post-adolescentes un embarquement pour le nouveau monde, une expédition pionnière pour Mars alors que le principal intéressé constate les déchirures, les attractions désastres, voit l&#8217;édifice s&#8217;affaisser sur ses propres bases, premier étage de la fusée déjà cramé avant d&#8217;avoir arraché le véhicule au sol, échafaudages retirés trop tôt. Ces passages se font dans les pleurs et les grincements de dents, la voix étranglée par le sentiment tragique de l&#8217;existence.</p>
<p style="text-align: justify;">Tragédie. C&#8217;est le nom que les grecs donnaient au chant du bouc. La voix du bouc, c&#8217;était pour eux celle qu&#8217;exhalaient les adolescents en pleine mue. La mutation vers le continent adulte est une tragédie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pascal Quignard profite de la rencontre entre Aristote et Platon pour placer dans la voix muante de l&#8217;élève stagirite les échos du bouc bêlant. Nul ridicule dans ce déraillement vocal; au contraire, il s&#8217;agit de se rendre fécond, de se doter d&#8217;une voix qui porte au-delà de soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Les élèves de Terminale littéraire sont rudement chanceux : Pascal Quignard au programme, ça justifierait à soi-seul d&#8217;avoir suivi cette filière plutôt qu&#8217;une autre. le passage qui suit est tiré d&#8217;un court ouvrage intitulé &laquo;&nbsp;<strong><em><span style="text-decoration: underline;">La leçon de musique</span></em></strong>&laquo;&nbsp;. On signalera à l&#8217;élève qui voudrait rentabiliser ses lectures que ce livre s&#8217;ouvre sur <em>&laquo;&nbsp;Un épisode de la vie de Marin Marais&nbsp;&raquo;</em>, sous titre qui ouvre sur une méditation sur la mue, ce moment singulier où on ne reconnaît même plus cette voix qui est pourtant censée être de nous ce qui nous est le plus intime. Soudain, un autre parle à notre place, et sa voix désaccordée ne semble même pas humaine. Devenir adulte réclame de passer par la case &laquo;&nbsp;monstre&nbsp;&raquo;, animal sacrifié bêlant, comme égorgé, époumoné devant cet inconnu qu&#8217;il devient, et qui le laisse sans voix.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme il aime le faire, Quignard promène son motif à travers l&#8217;histoire, tendant comme d&#8217;immenses structures par delà les époques, servant d&#8217;entremetteur entre des hommes qu&#8217;un même mouvement anime à des siècles de distance, échos les uns des autres (&laquo;&nbsp;je m&#8217;arrête à des embarras, à des images malencontreuses, à des courts-circuits plus qu&#8217;à des pensées formées et qu&#8217;assure un système prémédité qui les étaie&nbsp;&raquo;). On passe de Marin Marais au fils muant de Quignard, aux femmes qui ne muent pas, à Mozart à, donc,  Aristote adolescent.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce passage s&#8217;intitule <em>Un jeune macédonien débarque au port du Pirée</em>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Un jeune Macédonien débarque au port du Pirée. Il vient de Chalcidique. Il a dix-huit ans. (C’est en 366 avant Jésus-Christ.) Il demande son chemin à un vieux débardeur bleu, originaire des rives de la Weser. C’est moi. Il traverse un groupe de commerçants. Il rejoint les Longs Murs relevés par Conon. Il gagne la ville. Il marche vivement, extrêmement maigre, avec peu de bagages dans une toile vert d’eau. La cour de Macédoine s’est chargée de tout. Son père est mort.<br />
Il ne va pas à l’école d’Isocrate mais à celle de Platon, financée par le parti macédonien. Elle se nomme l’Académie. Ce qui veut dire, à l’Ouest d’Athènes, au-delà du quartier du Céramique, un grand bois d’oliviers et de platanes entourant le tombeau du héros Akadémos. Il ralentit le pas. Il traverse l’ombre. Il <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Nymphes_et_satyre.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1663" title="Nymphes_et_satyre" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Nymphes_et_satyre.jpg" alt="" width="413" height="584" /></a>approche du grand gymnase.<br />
Il entre. Il parle en grec. Il est déçu. Le maître, Platon, fils d’Ariston, Athénien, est absent. Il est à la cour de Syracuse. C’est le mathématicien Eudoxe, né à Cnide, qui l’accueille. Durant un an il l’enseigne.<br />
Tout à coup, le maître rentre. Il a soixante ans. Il a le visage carré et las. Le soir même Eudoxe présente le jeune macédonien :<br />
- Aristote, fils de Nicomaque, Macédonien, originaire de Stagire.<br />
L’adolescent salue le maître. Le père Grenet assure que, comme il saluait Platon pour la première foi, la voix du tout jeune Aristote était basse et rauque.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Aristote a écrit, dans <span style="text-decoration: underline;"><em>Histoire des animaux</em></span>, VII, 1, 581a : « Le sperme commence à apparaître chez l’homme mâle le plus souvent à deux fois sept ans. En même temps surgissent les poils des organes génitaux. De même les plates, juste avant qu’elles donnent des graines, d’abord poussent des fleurs. Cette remarque a été faite par Alcméon de Crotone. Vers le même temps, la voix commence à se transformer, passant à un registre plus rauque et plus inégal. La voix a cessé d’être aiguë, tout en n’étant pas encore grave. Elle n’est plus entière. Elle n’est plus uniforme. Elle fait penser à des instruments de musique dont les cordes seraient détendues et rauques. C’est ce qu’on appelle <em>bêler comme un bouc</em>. Il arrive, à pareille époque, que les adolescents qui cherchent par frottement à provoquer l’émission du sperme, une volupté qui ne se sépare pas de la douleur. »</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Il écrit : ‘<em>ò kaloũsi tragízein</em>, « on appelle cela muer ». Mot à mot : « On appelle cela bêler comme un bouc. »<br />
Les Grecs ont inventé la tragédie. La tragédie, en grec, cela se dit <em>tragôdia</em>. <em>Tragôdia</em> veut dire mot à mot le chant-du-bouc. <em>Tragízein</em> a deux sens : puer comme un bouc et muer de voix (chanter comme un bouc ou comme celui qui rappelle l’odeur). C’est la voix raboteuse, tout à coup trompetante, escarpée. C’est le sens ancien et perdu de chèvreler, de chevroter dans notre langue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">C’était au tout début du printemps. La <em>tragôdía</em> est le chant du bouc. Tout le village, lors de la grande procession, chantait. Les flûtes-hautbois accompagnaient le chant. On portait des grands simulacres de sexes d’homme dressés. Alors Eschyle ou Sophocle conduisaient le chœur. On sacrifiait le taureau le premier jour. Avant la compétition (ce qui est choral, ce qui est dansé, ce qui est théâtral ne s’étaient pas encore dissociés), on sacrifiait le cochon de lait sur l’autel. Ce qu’on appelait danses, c’étaient le défile des jarres, la parade des armures. Ils dansaient c&#8217;est-à-dire : ils piétinaient. Enfin les trompettes sonnaient.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Alors <em>théatron</em> voulait dire « lieu d’où on regarde ». Alors ’<em>orchéstra</em> voulait dire « lieu où on danse ». Alors <em>skèné</em> désignait la cabane de bois où on change de masque ou de costume. C’est le lieu de la mue. De même qu’en français on dit « muer sa tête » pour un cerf qui quitte son bois.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le joueur de flüte-hautbois se tenait près de l’autel du sacrifice. Là où on égorgeait le cochon de lait. L’autel était au centre de l’orchestre. Le joueur de flûte-hautbois était le seul à être sans masque. Mais la flûte la masquait. Il accompagnait ce qu’on appelle de nos jours le « chœur tragique ». C&#8217;est-à-dire le grand « chevrotement », le chant du bouc. C&#8217;est-à-dire, si l’on peut dire, la mue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les Grecs appelaient cela « théâtre », « lieu du regard », parce que lors de cette cérémonie du chant du bouc toute la population du village se dédoublait entre le chœur et elle-même et elle se parlait à elle-même. Elle se contemplait.<br />
Peu à peu, le temps venant, entre le chœur qui piétinait et qui chantait et la communauté qui s’était assemblée autour de l’autel, des parties solitaires se détachèrent. Un solo s’éleva dans l’ode chorale. Des êtres s’avancèrent, des voix s’émancipèrent au-delà des lamentos à l’unisson autour du porc sacrifié. Des <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Satyre_by_Borischaussette.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1664" title="Satyre_by_Borischaussette" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Satyre_by_Borischaussette.jpg" alt="" width="330" height="748" /></a>monologues et des chœurs se répondirent. Ils rapportaient et ils disputaient de très vieilles légendes qui leur semblaient de plus en plus discutables.<br />
On a dit que cette mue – en grec, ce chant de bouc, cette tragédie – était celle du <em>muthos</em> en <em>logos</em>. C’est du moins ainsi qu’ils dirent à la suite de ces cérémonies étranges. Ces sortes de tribunaux populaires, de sacrifices piétinants et chantés, ces sortes de compétitions, d’enquêtes sur la violence et sur l’intelligibilité des légendes durèrent un peu moins de trois siècles.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ni le mot acteur, ni le mot prêtre, ni le mot victime ne convenaient. Ces premiers solos entre le chœur et le village rassemblé, c’étaient les porteurs du masque porte-voix. Ils s’opposaient aux visages nus des joueurs de flûte-hautbois. Le masque déformait la voix comme une mue. Le masque était dévoué – après l’unique représentation – à la statue du dieu Dionysos. Il ne semble pas quer le masque ait été zoomorphe. Aucun masque n’a été conservé.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Aristote aimait la tragédie, connaissait tout de son histoire. C’est Aristote qui a noté qu’Eschyle avait été le premier protagoniste à s’inventer, un beau jour de mars, un interlocuteur distinct de la foule à l’entour.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les derniers jours de mars. En latin, le printemps se dit <em>ver</em>. De même que <em>tragízein</em>, c’est faire le bouc, émettre comme lui dans son odeur ou dans son chant, la <em>vernatio</em> romaine – mot qui ne désigne que la robe que les serpents abandonnent après la mue du printemps – j’imagine que cela a voulu dire le faire-printemps, le reverdir, le changer-de-peau.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le théâtre et le changement de peau sont liés. C’est pourquoi, peut être, muer, en grec, a pu se dire de façon si curieuse : être le cri du sacrifice. Etre le bêlement d’un bouc émissaire d’ailleurs absent du sacrifice qui le nomme.<br />
On peut se servir d’un argument très lointain qui appartient au Livre des Juges. Le cri de la prière parvient aux oreilles de Dieu exactement comme la fumée monte à ses narines. L’un et l’autre sont portés par l’air au-dessus du sacrifice. L’odeur nauséabonde et le bêlement sont transportés par le même médium. La mue au sens de vernatio, au sens de mutation vocale, au sens d’opposition des sexes, au sens sous-jacent de mue caractéristique du désir masculin, là est la tragédie.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">A la fin du XIIIè siècle, près de Gênes, Jacques de Voragine note une légende écossaise. Une brebis dérobée et mangée par le voleur pousse un bêlement dans le ventre de celui qui l’avait mangée. La victime trahit le vol. L’aliment se retourne contre son dévorateur.<br />
Lors de la mue des garçons, en Grèce ancienne, c’est le bêlement d’un bouc qui trahit le sacrifice définitoire de l’espèce. La victime du banquet sanglant s’engorge dans le corps des fidèles exactement comme dans la légende hébraïque et chrétienne un morceau de pomme reste fiché dans la gorge d’Adam. De même que les chrétiens nommaient <em>pomme d’Adam</em> cet accroissement , cette protrusion au centre de leur cou, lors de la mue masculine, comparable à un sein stérile, de même en Grèce ancienne, au-delà du temps, un bouc sans âge venait bêler dans le corps des garçons à l’instant même où ils devenaient des hommes.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le mot grec pour dire la mue est étrange : c’est le son équivalent au mot puer. Le mot français n’est pas plus clair ; il dit aussi bien le renouvellement tégumentaire que le déchet tégumentaire. Emile-Maximilien Littré assure que dans la mesure où muer n’est pas une action volontaire, il faut préférer, afin d’exprimer l’état, l’usage de l’auxiliaire être. Nous n’avons pas mué entre douze et quatorze ans. Nous sommes mués alors.<br />
Littré ajoute que la desquamation continuelle de l’épiderme chez l’homme est une véritable « mue insensible ». L’idée est vieille comme Homère, où la mort des hommes est comparée à la chute des feuilles que portent les branches des arbres dans l’automne. De même le défleurissement que les enfants des hommes connaissent dans leur voix à l’époque de la puberté. L’enfant qui fait l’objet de la mue, dans la compagnie incessante où il est de sa voix, il n’est pas capable d’en entendre la si surprenante transformation, ni d’en conserver un souvenir aigu. Cette surdité involontaire est le seul moyen dont il dispose afin de continuer à s’entendre lui-même, à s’entendre avec lui-même. Ce sacrifice est de ceux qui se censurent à l’égal du souvenir d’un ventre glabre.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">On dit de nos cheveux et de nos ongles qu’ils font l’objet d’une mue incessante qui dépasse la mort personnelle.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Parfois on le dit des livres que certains hommes écrivent. Des sonates que certains hommes composent.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Diogène Laërce rapporte qu’Aristote, quelques mois avant qu’il mourût, commanda des statues au sculpteur Grullion.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Une de Nicanor enfant. Une de la mère de Nicanor.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">L’âge venant, il avait cessé de lire. Il se passionna pour l’observation de tout ce qui vivait. L’objet le plus vaste, le spéculat de toute spécialisation, la proie même au bout de la pensée, c’était le réel. Il fut peut être le premier réaliste, le premier zoologue. Dans la baie de Pyrrha, dans les jardins du palais de Miéza, à l’intérieur des murs du Lycée, il regardait. L’univers était comme un grand théatron.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">En 323, à la mort d’Alexandre, durant l’été, Aristote est accusé une nouvelle fois. Une nouvelle fois il quitte Athènes. C’est la nuit. Il fuit vers l’Eubée, rejoint la propriété héritée de sa mère en Chalicidique. Il a soixante-trois ans, il n’en peut plus, il est malade. C’est la dernière mue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La première mue est la naissance. Celui qui naît se dégage comme il peut d’une dépouille qui survit. La voix des hommes connaît deux chutes. L’enfance en eux, tel est le <em>spolium</em>, le bois tombé, la peau, la toison, la robe, le butin perdus. C’est le non langage de l’enfance. Puis c’est le chant. La voix. Le livre. La sonate. La statue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les voix des hommes sont sacrifiées deux fois, l’une dans la mue, l’autre dans la mort. L’ultime est sans expérience. Son lieu n’est plus un corps mais une sépulture. Son lieu n’est plus un corps mais une sépulture. L’autre mue, au terme de l’enfance, est le cri du sacrifice même. Les hommes de l’ancienne Athènes étaient visités par un chant de bouc, par la tragédie dans leur voix. Etaient visités, à la fin de l’hiver de l’enfance, par un certain chèvrelement, chevrotement persistant, rabotant, escarpant leur voix.<br />
Ils usaient aussi pour évoquer ce bris dans la voix des garçons de l’image d’une plante perdant sa fleur. Ils disaient : la voix des hommes est une voix flétrie, après deux fois sept ans, avant le silence de la mort.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Après que nous mûames dans l’air atmosphérique, dans la pulmonation, le cri et la lumière.<br />
Après que nous avons mué à deux fois sept ans. Après que nous avons bêlé.<br />
Avant que nous muions dans l’absence du temps. Avant que nous muions dans l’absence du langage. Avant que nous muions dans l’absence d’espace. Avant que nous muions dans l’absence de corps.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Des Florentins du temps des Medicis, des Parisiens sous Louis XIV, des Allemands de Weimar étaient hantés par les Grecs qui vivaient quand Périclès vivait. Ils étaient hantés par eux jusqu’à la douleur. John Keats, Friedrich Hölderlin, Friedrich Nietzsche se perdirent dans cette douleur. Les médiévaux aussi. Il me semble que cette hantise comme cette douleur se sont dissoutes. Cela n’est presque plus compréhensible. Je songe à ce vieil homme neuf, aigri, amoncelant des statues dans son jardin d’Eubée, accablé de la haine des Athéniens, accablé de la haine des Stagirites, accablé de la haine d’Alexandre. Il a encore aux oreilles les cris aigus de l’eunuque Hermias crucifié. Il se souvient de l’île de Lesbos, de sa mère Phaestis, de l’observation de la faune marine dans la baie de Pyrrha. Il aimait sa maison d’Athènes, sur le mont Lycabette, non loin des rives de l’Ilissos. Il fait venir sa fille Pythias. Il meurt.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’ai à l’esprit brusquement la mort de Renouvier. Benda rapporte que Renouvier, quelques heures avant sa mort, comme il dictait à un élève des notes sur la doctrine de Hume, s’écria tout à coup : « Ah ! C’est bon de penser ; j’en oublie que je vais mourir. »</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Aristote meurt. Mais c’est le réaliste, c’est le zoologue qui meurt. Minutieusement il abandonne le jour, l’odeur, la voix, lui-même. Même la voix muée, il la laisse derrière lui. La voix muée mue dans quelque chose de moins rauque et de moins inégal. La robe ultime qui est laissée, c’est la vie.<br />
Un corps soudain se décompose et mute dans le silence. Il se minéralise. C’est le réel qui approche. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Même si de multiples dimensions de ce texte échappent à la saisie, peu importe; au delà du texte qui résiste par endroits, la force de la littérature, c&#8217;est de générer une voix qui émerge du réel; la lecture est la mue du texte, qui ne vit qu&#8217;autant qu&#8217;il est pensé, qu&#8217;il résonne dans les voûtes craniennes. Lire, c&#8217;est parler d&#8217;une autre voix, penser en autre, être enchanté.</p>
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		<title>Prévention des fusions acquisitions</title>
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		<pubDate>Tue, 21 Sep 2010 22:39:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Absence, présence, soif, élan, on a croisé ces relations à l’être nécessaire qui n’est pas là dans les articles précédents. Des esprits malins y avaient vu la forme même du transcendantal, on y verra ici celle du désir en général, et de l’amour en particulier.
On a déjà creusé, dans de lointains articles sur le désir, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Absence, présence, soif, élan, on a croisé ces relations à l’être nécessaire qui n’est pas là dans les articles précédents. Des esprits malins y avaient vu la forme même du transcendantal, on y verra ici celle du désir en général, et de l’amour en particulier.</p>
<p style="text-align: justify;">On a déjà creusé, dans de lointains articles sur le désir, l’inaccessibilité de son objet. Comme avec (et sans) dieu, toute l’ambiguïté du désir tient à cette aspiration de soi dans l’élan vers l’objet hors de portée, qu’on poursuit pourtant pour la simple raison que même par avance inachevé, et inachevable, il est ce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Separation_by_splitz46.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1658" title="Separation_by_splitz46" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/09/Separation_by_splitz46-300x199.jpg" alt="" width="300" height="199" /></a>seul point de fuite qui vaille d’être poursuivi. Puisque les voies des neurones sont impénétrables, accordons nous une récréation autour d’une mise en images de cette distance incompressible en amour.</p>
<p style="text-align: justify;">Irait-on jusqu’à évoquer le conseil de Cendrars, « Quand tu aimes il faut partir » ? Non, on proposera plutôt le mouvement inverse, asymptotique, même si ici ce sera pour des raisons un peu particulières.</p>
<p style="text-align: justify;">Novembre 2008, Iori Abeno et Shohei Kawasaki, deux jeunes japonais sortent de chez eux pour parcourir les 1000 km qui les séparent l’un de l’autre. Ils ne se sont jamais rencontrés, ils ont fait connaissance deux ans et demi plus tôt via un site internet, et peu à peu s’est bâtie une relation à distance, et néanmoins amoureuse. Ils ont un mois pour se rejoindre, à pied, à travers le Japon. Pendant ce mois de cheminement l’un vers l’autre, chacun est suivi par un site qui permet de visualiser leur parcours, de les suivre au jour le jour dans leur progression commune, un compteur mesurant la distance les séparant, décroissante. Evidemment, on le devine, ils ne sont pas les organisateurs de leur propre rencontre : une entreprise en fait une campagne de promotion, et cette compagnie a besoin de mettre en scène non pas leur réunion, mais leur séparation résiduelle, aussi minime soit-elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Le compteur affichera bel et bien O,OO mm au moment de leur première étreinte, mais ce sera pour augmenter de nouveau alors qu’ils se regarderont l’un l’autre. But final de l’opération, caler le compteur sur 0,02 mm, l’épaisseur du produit dont toute l’opération fait la promotion.</p>
<p style="text-align: justify;">La publicité, qui aime d’habitude nous faire croire que les objets du désir sont accessibles, avouant par là même que précisément, ce n’est pas de désir qu’il s’agit, en se frottant au désir amoureux, établit paradoxalement, et presque mystérieusement, que dans ce domaine, la distance est de rigueur.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici le clip résumant leur trajet :</p>
<p><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="400" height="325" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/u640VWLzXrM?fs=1&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="400" height="325" src="http://www.youtube.com/v/u640VWLzXrM?fs=1&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br />
et le site qui accompagne l&#8217;ensemble de l&#8217;opération de communication; à ma connaissance, une seule de mes élèves maîtrise le japonais, les autres seront un peu égarés&#8230; <a href="http://www.lovedistance.jp/" target="_blank">http://www.lovedistance.jp/</a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p></span></p>
]]></content:encoded>
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		<title>Foinction</title>
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		<pubDate>Wed, 18 Aug 2010 13:23:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Lieu : Le Lieu du design
74 rue du Faubourg Saint-Antoine
75012 Paris
Dates : jusqu&#8217;au 21 Août.
Renseignements : www.lelieududesign.com
Coût : Gratuit
On a appris à reconnaître les objets d’art à ceci : ils sont inutiles, ne répondant à aucun besoin. Ainsi, sur les pas de Kant, on distingue d’un côté les objets issus d’un déterminisme qui conduit l’homme [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: right;">Lieu : Le Lieu du design<br />
74 rue du Faubourg Saint-Antoine<br />
75012 Paris</p>
<p style="text-align: right;">Dates : jusqu&#8217;au 21 Août.</p>
<p style="text-align: right;">Renseignements : <a href="http://www.lelieududesign.com" target="_blank">www.lelieududesign.com</a></p>
<p style="text-align: right;">Coût : Gratuit</p>
<p style="text-align: justify;">On a appris à reconnaître les objets d’art à ceci : ils sont inutiles, ne répondant à aucun besoin. Ainsi, sur les pas de Kant, on distingue d’un côté les objets issus d’un déterminisme qui conduit l’homme à les produire (un besoin, un système économique qui réclame en permanence de la nouveauté pour alimenter le marché et renouveler <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/08/67.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1615" title="67" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/08/67-300x172.jpg" alt="" width="300" height="172" /></a>artificiellement les envies, ou la simple possibilité technique de faire quelque chose), et de l’autre les ouvres d’art, celles dont Kant écrit : « <em>En toute rectitude, on ne devrait appeler art que la production qui fait intervenir la liberté, c’est à dire un libre arbitre dont les actions ont pour principe la raison</em>. », condition à laquelle ne répond pas un téléphone portable, une voiture ou un disque d’Amel Bent.<br />
Le critère permet de créer des catégories d’objets ; il autorise aussi la séparation des rôles : quand certains peuvent prétendre être artistes, d’autres doivent se contenter d’être, au mieux, designers, vendus qu’ils sont au monde des objets utiles et rentables. Mais évidemment, en dehors de ceux qui aiment entrer dans les formats officiels, ni les uns ni les autres ne se contentent de ce genre de catégorie. Que penser par exemple des performances de Made in Eric qui brisait la frontière qui sépare habituellement le corps humain des objets, en transformant le corps de l’artiste lui-même un quelque chose qu’on peut louer et utiliser comme une table, un pique-fleur, un fauteuil ou un pied de micro (pour le groupe les Tétines noires, rebaptisé depuis LTNO, et recourant aux services de Made in Marco, qui est une déclinaison de Made in Eric dans un autre corps (comme s’il s’agissait d’une production) ? Et que dire du processus inverse, qui consiste pour un designer à proposer des objets coupés de leur utilité théorique ? Dès lors que la fonction des objets utiles croise le pouvoir fictionnel des œuvres, les cartes sont brouillées. Mais c’est peut être aussi l’occasion de penser, puisque les catégories ne sont plus données comme des évidences.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est ce genre d’effet que peuvent produire les œuvres de Noam Toran, dont la galerie Le Lieu du design propose pour encore quelques jours, quelques pièces importantes. Si on devait caractériser la démarche de Noam Toran, c’est sans doute au fameux MacGuffin hitchcockien qu’il faudrait se référer. Le MacGuffin, c’est par excellence un objet fictionnel : il n’a de sens qu’en tant qu’il génère du récit, mais en tant qu’objet, on peut totalement s’en désintéresser. Ainsi, dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Mort aux trousses</span></em></strong>, Hitchcock s’amuse t-il à enfoncer le clou de son principe en rendant inaudible l’explication du trafic de statuettes et de microfilms, couverte par le bruit d’un moteur d’avion. C’est que tomber dans l’explication des fonctions, dans le déterminisme des objets, ce serait sortir de la fiction, qui tend ici à être, le plus possible, un pur jeu de formes. Et si Hitchcock fut considéré comme le maître du suspens, c’est précisément parce qu’il savait comme personne manier le pouvoir fictionnel d’un objet, pour concentrer sur lui toute la charge narrative dont son récit avait besoin.<br />
Le MacGuffin est précisément le point de départ d’une série d’objets créés par Noam Toran spécifiquement autour de leur pouvoir fictionnel. Il peut s’agir d’un volant de Porsche attribué à James Dean, d’une cassette Betacam ou bien, plus drôle, du moule des sculptures de Jeff Koons ; tous ces objets sont fictifs, et visuellement présentés comme tels puisque non réalistes, réalisés dans une fragile résine noire, non peinte. Ils sont de plus accompagnés d’un synopsis qui les introduit dans un espace</p>
<p style="text-align: justify;">Mais les MacGuffins eux-mêmes sont tirés de récits collectifs, déjà partagés et fonctionnent comme référents permettant de replonger dans la dimension autre qu’est le récit.</p>
<p style="text-align: justify;">A partir de cette proposition, il serait alors intéressant de passer aux objets du quotidien, ceux qui n’ont a priori pas d’histoire. Mais ce serait oublier, et nous le savons bien, qu’avec les objets qui peuplent notre quotidien, comme on dit, « on se la joue ». Loin de les réduire à leur usage supposé, nous les chargeons à leur tour d’un potentiel narratif qui fait de la vie une fiction dont ils constituent la panoplie. Noam Toran les met en scène dans des très courts métrages qui font penser, par la qualité de leur réalisation, aux images léchées des publicités ou aux réalisations d’un Matthew Barney qui serait revenu vers le monde tel qu’on le connaît. Ou presque, puisque c’est du côté de nos fantasmes, de nos rapports non avoués avec les « choses », du détournement de leur usage, bref, de notre aptitude à créer des comportements qui racontent des histoires que Noam Toran nous entraine, se contentant d’ouvrir brièvement une porte sur les us et coutumes de ses personnages, frôlant le voyeurisme, ne permettant jamais d’aller jusqu’à l’intimité de leur récit, qu’on poursuivra soi même, en y injectant nos propres fictions. <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Desire Management</span></em></strong>, puisque c’est le titre de cette suite de très courts films quasi promotionnels, met en relation, sous forme cinématographique (la forme fictionnelle par excellence, c&#8217;est-à-dire celle sous laquelle nous mettons en scène nos vies) des humains qui rêvent avec des objets. C’est d’ailleurs là ce qui distingue ces séquences des spots publicitaires : le spectateur n’est pas incité à envier l’objet possédé par autrui, il est simplement confronté à des individus qui ont élu un objet pour s’évader, qui un chariot qui fait osciller des verres de vin, qui un aspirateur auquel il s’abandonne, qui une théière permettant de faire infuser les larmes de son conjoint. Ces dispositifs sont d’autant plus uniques qu’ils intègrent celui qui les vit, n’invitant le spectateur qu’à une entrevue de trop courte durée pour partager l’expérience, coupant à leur racine les processus de production de l’envie.</p>
<p style="text-align: justify;">On pourra alors revenir vers l’hommage au cinéma de Jean-Luc Godard qu’est <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Object for lonely men</span></em></strong>, sorte de nécessaire inclus dans une table à compartiments préformés, contenant les objets emblématiques du personnage joué par Jean-Paul Belmondo dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">A bout de souffle</span></em></strong>  (les lunettes de soleil, le revolver, la tête de Jean Seberg, le paquet de Gauloises, etc.). Ici encore, il n’y a pas d’usage répertorié qu’on puisse associer à cet objet, il ne fait que renvoyer à l’univers auquel il est associé, appelant davantage à la contemplation qu’à l’action.</p>
<p style="text-align: justify;">On retombera alors sur nos pieds, confirmant la distinction qui inaugurait notre courte réflexion. Mais on remarquera qu’il n’est pas tout à fait anodin que ce soit un designer (c’est ainsi que se désigne Noam Toran) qui permette de valider cette séparation, en explorant les limites de son propre domaine, en le poussant simplement du côté du véritable loisir.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces « objets » sont encore visibles pour quatre jours (en comptant aujourd’hui) au Lieu du Design. Si on est pris de court, on pourra tout de même aller faire un tour sur le site de Noam Toran, qui répertorie ses principaux travaux : <a href="http://noamtoran.com" target="_blank">http://noamtoran.com</a></p>
<p style="text-align: justify;">En complément, la vidéo <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Desire Management</span></em></strong>, dont on parlait un peu plus haut, mais on invitera celles et ceux qui la regarderont à tenter d&#8217;aller voir l&#8217;exposition dans sa totalité, sans se contenter de cette petite fenêtre sur le travail de ce designer :</p>
<p><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="480" height="270" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/x547r0_desire-management_shortfilms?additionalInfos=0" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="480" height="270" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/x547r0_desire-management_shortfilms?additionalInfos=0" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true"></embed></object><br />
<strong><a href="http://www.dailymotion.com/video/x547r0_desire-management_shortfilms">Desire Management</a></strong><br />
<em>envoyé par <a href="http://www.dailymotion.com/RaindanceTV">RaindanceTV</a>. &#8211; <a href="http://www.dailymotion.com/fr/channel/shortfilms">Regardez plus de films, séries et bandes annonces.</a></em></p>
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		<title>Manuel</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Jul 2010 10:16:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Grenier Hubert]]></category>
		<category><![CDATA[Introduction à la philosophie]]></category>
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		<category><![CDATA[connaissance philosophique]]></category>
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		<description><![CDATA[
C&#8217;est l&#8217;été, les enseignants peuvent goûter ces fameux deux mois de vacances qui font toute l&#8217;attraction de leur profession. C&#8217;est le moment ou jamais d&#8217;aller fouiller les archives pour en tirer de quoi alimenter l&#8217;année suivante, afin de ne pas s&#8217;endormir au beau milieu d&#8217;un programme qui pourrait, à force, être utilisé à la manière [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est l&#8217;été, les enseignants peuvent goûter ces fameux deux mois de vacances qui font toute l&#8217;attraction de leur profession. C&#8217;est le moment ou jamais d&#8217;aller fouiller les archives pour en tirer de quoi alimenter l&#8217;année suivante, afin de ne pas s&#8217;endormir au beau milieu d&#8217;un programme qui pourrait, à force, être utilisé à la manière d&#8217;un matelas multispires.</p>
<p style="text-align: justify;">Au risque de passer pour quelqu&#8217;un qui serait né au vingtième siècle (l&#8217;une des caractéristiques que les enseignants de philosophie partageront encore quelques temps avec leurs élèves), je constate que la plongée dans les manuels des années 70 produit souvent comme un électrochoc salutaire, permettant de remettre les électrodes de la pensée à leur juste place, et de positionner le potentiomètre sur une tension suffisamment élevée pour que les neurones envoient encore, les uns vers les autres, quelques signaux assez puissants pour produire encore quelque effet.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, dans la réserve de la Bibliothèque Jean-Pierre Melville (Paris 13) sommeille un ouvrage de 1973, écrit par Hubert Grenier, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La connaissance philosophique</span></em></strong>, qui se présente comme une suite de cours qui se concentrerait sur la partie du programme qui concerne la connaissance. L&#8217;essentiel en somme. On ne peut s&#8217;empêcher de penser que tant qu&#8217;à faire des coupes sombres dans le programme tout en cherchant à le &laquo;&nbsp;boucler&nbsp;&raquo;, afin qu&#8217;un élève puisse aborder n&#8217;importe quel sujet en fin d&#8217;année, c&#8217;est cette partie du programme qu&#8217;il faudrait préserver. En somme, cet ouvrage permet de comprendre à quel point les livres proposant d&#8217;ingurgiter le programme de terminale sous forme de concentré de fiches (une par notion), dont on ne sait trop dans quelle pensée il pourra être dilué, sont à côté de la plaque quand ils promettent d&#8217;aller à l&#8217;essentiel en voulant ne faire aucune impasse, oubliant qu&#8217;en philosophie, il n&#8217;y a rien qui ressemble plus à une impasse qu&#8217;un chemin qui ne mène nulle part.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;introduction de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La connaissance philosophique</span></em></strong> (on appréciera au passage ce titre qui prend tout son sens à la lecture de l&#8217;ouvrage, et qui constitue moins un objet présenté qu&#8217;un problème à explorer) donne le ton, et si je la partage ici, c&#8217;est qu&#8217;elle permet tout autant une introduction à la philosophie (pour des élèves sortant de première qui seraient capables de lire un texte sans en comprendre tous les détails, et qui chercheraient ainsi à mettre les pieds en territoire inconnu), que de transition vers la philosophie (pour des élèves qui, sortis de Terminale, souhaiteraient ne pas rompre avec ce qui fut initié en cette dernière année de lycée, et qui aimeraient recentrer un peu la masse de contenus abordés pendant l&#8217;année), qu&#8217;une très bonne introduction à l&#8217;un des sujets proposés aux candidats du bac ES, cette année (<em>Une vérité scientifique peut elle être dangereuse ?</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">Sans plus attendre, je vous livre cet avant propos, et on dédicacera la première phrase à tous ces nouveaux étudiants courageux qui se sont inscrits pour une L1 de philosophie. Sans doute trouveront-ils dans ces propos comme une main posée sur leur épaule :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Il n&#8217;est pas très confortable aujourd&#8217;hui, pour des raisons dont toutes ne touchent pas à la nature des institutions, d&#8217;être un étudiant en philosophie si c&#8217;est la philosophie que l&#8217;on souhaite vraiment étudier. A l&#8217;écart de la recherche bruissante où se précipitent dans les secteurs en pointe tant de beaux <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/07/SNC004321.jpg"><img class="alignright size-large wp-image-1606" title="SNC00432'" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/07/SNC004321-768x1024.jpg" alt="" width="299" height="367" /></a>zèles, on ne peut que se sentir désagréablement classé du côté de ceux qui &laquo;&nbsp;ne travaillent pas&nbsp;&raquo;. La philosophie passait jadis pour la reine des sciences. Que sa place au soleil du savoir soit contestée n&#8217;est pas tout à fait récent ; il est plus surprenant que se chargent désormais du réquisitoire les professionnels de cette discipline. Or la dénonciation du vide de la philosophie semble de plus en plus servir d&#8217;unique contenu à certains propos qui se prétendent philosophiques. Tel est le nouveau ton supérieur.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">A l&#8217;étudiant perplexe, déjà peut-être désabusé, s&#8217;adresse ce livre. Il voudrait, autant qu&#8217;il le peut, l&#8217;affermir dans cette <em>pistis</em>, cette confiance en la philosophie faute de laquelle, selon Platon, l&#8217;exercice de la réflexion est altéré, compromis dès le départ. A une époque où le mot métaphysique fait sourire, où l&#8217;expression de connaissance scientifique est devenue un pléonasme, celle de connaissance philosophique une imposture, il importe plus que jamais, si nous ne consentons pas à ce que s&#8217;éteigne une irremplaçable lumière, de nous fortifier à la puissance intacte de la tradition.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Par là, l&#8217;étudiant n&#8217;a pas à craindre les dangers de l&#8217;inactualité, car mieux que celui qui se flatte d&#8217;&nbsp;&raquo;être de son temps&nbsp;&raquo;, comme si ce que chacun appelle orgueilleusement &laquo;&nbsp;son&nbsp;&raquo; temps n&#8217;était pas toujours le temps des autres, donc le temps de personne, le temps d&#8217;un malentendu, vit, active son temps celui qui se montre intempestif. L&#8217;intempestivité, c&#8217;est dans le temps le rappel, le harcèlement, l&#8217;intrusion de l&#8217;éternel. De ce point de vue, les oeuvres des véritables philosophes ayant été dès leur publication intempestives nécessairement le demeurent. Présent déjà passé quand il se présente l&#8217;inactuel; présent ne passant pas, ne se dépassant pas sinon en lui-même, l&#8217;intempestif. Il a tout l&#8217;avenir devant soi. Voilà pourquoi, comme le dit Hegel, c&#8217;est une histoire que l&#8217;histoire de la philosophie et pourtant ce n&#8217;en est pas une. Il est commode, pour neutraliser les philosophies, pour les réduire aux opinions qu&#8217;à telle ou telle époque des hommes ont émises, de les aligner en rang chronologique, comme des étoiles mortes depuis plus ou moins d&#8217;années-lumière. En les disposant ainsi à côté les unes des autres le long de la galerie culturelle, on croit gagner sur tous les tableaux, satisfaire à la fois au respect demandant de les mettre de côté et à l&#8217;irrespect demandant de les mettre par côté. Mais ce qui est venu déranger le monde, le monde ne l&#8217;arrangera pas et s&#8217;en arrangera pas aussi aisément.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Cet ouvrage que ne soutient que la certitude de l&#8217;éternité d&#8217;une philosophie constante au travers de ses conflits, de ses crises, de ses révolutions, par sa visée, son enjeu : rien d&#8217;autre que le salut, théorisé par elle seule, présente le paradoxe d&#8217;être un discours de circonstance. Voilà vingt ou trente ans, au moment où le retour husserlien &laquo;&nbsp;aux choses mêmes&nbsp;&raquo; était étrangement interprété par l&#8217;école phénoménologique de Paris comme un &laquo;&nbsp;désaveu de la science&nbsp;&raquo;, il convenait de souligner auprès des étudiants que Descartes et Leibniz construisirent leur métaphysique à la façon d&#8217;un calcul, plus difficile en un sens et plus facile en un autre que les mathématique, puisque privé des ressources mais aussi exempt des complications de l&#8217;imagination; que la connaissance du troisième genre chez Spinoza, savoir proprement philosophique, ne peut naître que d&#8217;une analyse des conditions de possibilité de la connaissance du deuxième genre dont le ressort est scientifique; bref que nul n&#8217;entre ici s&#8217;il n&#8217;est géomètre. La philosophie se corrompt de deux manières : soit en se coupant de la science, soit en se résorbant en elle. De rappeler se second péril, le plus menaçant aujourd&#8217;hui, ne signifie pas qu&#8217;on sous-estime le premier. Faut-il ajouter que si nous sommes persuadés que l&#8217;épistémologie n&#8217;est actuellement dans l&#8217;esprit de beaucoup que l&#8217;unique manière de continuer à &laquo;&nbsp;faire de la philosophie&nbsp;&raquo; quand on a renoncé à philosopher, nous ne méconnaissons ni la nécessité pour le philosophe de s&#8217;instruire des sciences ni la valeur de tant de travaux d&#8217;histoire et de philosophie des sciences qui sont l&#8217;honneur de notre Université.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Les deux périls que nous venons d&#8217;évoquer sont-ils du reste si différents ? On parle d&#8217;autant plus de la science qu&#8217;on en fait moins et qu&#8217;on la confond avec un &laquo;&nbsp;discours&nbsp;&raquo;. On croit en ce cas naïvement qu&#8217;il suffit d&#8217;en parler pour en faire et que, puisqu&#8217;il arrive à ceux qui en font d&#8217;en parler, réciproquement ceux qui en parlent en font à leur façon. Une réflexion sur la science, même si elle est développée par un savant, n&#8217;est plus scientifique. Qu&#8217;elle le veuille ou non, elle est, ou n&#8217;est pas ! philosophique. Autre chose les équations que formule Einstein, autre chose ce qu&#8217;il &laquo;&nbsp;dit&nbsp;&raquo; d&#8217;elles, la portée conceptuelle qu&#8217;il leur donne. Cela relève aussitôt de la compétence et du contrôle de la philosophie. L&#8217;homme de science n&#8217;ignore pas pour sa part la différence entre ces deux domaines dont il ne franchit par frontière qu&#8217;à ses risques et périls, comme Théétète se laissant interroger par Socrate.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le pire serait donc cette sorte de territoire incertain où l&#8217;on ne sait plus s&#8217;il s&#8217;agit encore de la science ou s&#8217;il est question désormais de philosophie. Trop facilement serait-on disposé à l&#8217;occuper quand on répugne tout ensemble à l&#8217;exactitude de l&#8217;une et à la la rigueur de l&#8217;autre. Ce terrain de nos jours, c&#8217;est l&#8217;anthropologie. De cet artifice inusable de la rhétorique qu&#8217;est l&#8217;homme &#8211; Protagoras en a importé la notion dans la sphère du <em>logos</em> &#8211; que faire, il est vrai, sinon en parler ? Toujours, dans l&#8217;ancienne comme dans la nouvelle sophistique, c&#8217;est un signe de déclin spéculatif dès lors que l&#8217;homme ne s&#8217;intéresse plus qu&#8217;à l&#8217;homme, ne se passionne plus que pour l&#8217;homme. Classiquement on ne traitait pas de l&#8217;homme en philosophie. <em>Homo</em>, pour prendre un exemple, ne se profile fugitivement dans les <em>Méditations</em> de Descartes que sous l&#8217;espèce de sa définition obscure, compliquée, sans portée, donc rejetée, d&#8217;animal raisonnable. En philosophie on traitait de ce qui est, de ce qui compte, du monde, de l&#8217;esprit. Mais l&#8217;homme se désigne pour l&#8217;antihumanisme contemporain, humanisme raffiné et sournois, comme cet être dont l&#8217;inexistence même devrait être inventée. Est-il meilleur alibi pour notre bonne conscience contestante que cet absent qui a toujours tort ?&nbsp;&raquo;<br />
Hubert Grenier &#8211; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Connaissance philosophique</span></em></strong>, 1973, Masson &amp; Cie, Paris.</p>
<p style="text-align: justify;">Je pourrais presque donner ce texte le jour de la rentrée, et donner comme projet à l&#8217;année de se rendre capables de le relire en Juin, capables d&#8217;en saisir tous les enjeux, et toute la puissance.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;ajouterais que d&#8217;autres blogs de professeur rendent hommage à &#8216;Hubert Grenier, en particulier celui-ci, <a href="http://c-panik-a-bord.blog4ever.com/blog/lire-article-130680-1476207-hubert_grenier.html" target="_blank">c-panik-a-bord.blog4ever.com</a>, qui propose exactement le même extrait que celui que je propose ci-dessus. Je pourrais regretter de ne pas l&#8217;avoir simplement copié/collé, mais je préfère de loin avoir pu, le temps de ce travail de moine copiste, mettre mes pieds dans les pas de ce maître.</p>
<p style="text-align: justify;">On notera aussi qu&#8217;un recueil de ses cours a été publié, sous le titre <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La liberté heureuse</span></em></strong>, par Ollivier Pourriol. Et bien sûr, on aime bien que croiser ainsi autour de références communes, des noms déjà évoqués, fasse peu à peu réseau. On serait policier, on appellerait ça un faisceau de présomptions. On y verra plutôt une lumière.</p>
<p></span></p>
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		<title>L&#8217;arc en ciel de la gravité</title>
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		<pubDate>Sat, 22 May 2010 05:41:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Depuis maintenant assez longtemps, faire de la musique ne consiste plus nécessairement à sortir un bel instrument de sa housse, à en humecter l&#8217;anche pour en extraire des notes conformes aux indications d&#8217;une partition, ou  faire preuve d&#8217;une maîtrise totale et virtuose de ses cordes vocales. A vrai dire, la musique n&#8217;a jamais consisté [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Depuis maintenant assez longtemps, faire de la musique ne consiste plus nécessairement à sortir un bel instrument de sa housse, à en humecter l&#8217;anche pour en extraire des notes conformes aux indications d&#8217;une partition, ou  faire preuve d&#8217;une maîtrise totale et virtuose de ses cordes vocales. A vrai dire, la musique n&#8217;a jamais consisté essentiellement en cela, simplement, il y eut des époques où on ne le savait pas. Est musique tout son produit de manière volontaire, ou encadrée par l&#8217;homme, est aussi musique tout son que l&#8217;homme veut bien considérer comme tel, et cela fait longtemps que n&#8217;importe qui peut produire de la musique en agençant des sons déjà enregistrés, sous quelque forme que ce soit.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces derniers jour, l&#8217;ouverture d&#8217;un album de musique électronique (son auteur parlerait plutôt de sound design) en proposait l&#8217;illustration, à travers deux morceaux retravaillant des enregistrements datant des années 60. Un seul et même enregistrement, pour être précis, une chanson composée, écrite et interprétée par Soeur Sourire, une religieuse qui connut quelques mois durant, une célébrité aussi imprévue que déstabilisante pour cette âme jusque là simple, que la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Deru_EyeGlass1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1557" title="Deru_EyeGlass1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Deru_EyeGlass1.jpg" alt="" width="395" height="268" /></a>célébrité révéla un peu plus torturée que ses chansons le laissaient supposer. Si ces chansons eurent en leur temps un succès massif, elles sont aujourd&#8217;hui considérées avec le même sourire que celui qui s&#8217;affiche sur les visages quand, dans le film La vie est un long fleuve tranquille, le prêtre fait entonner à ses paroissiens &laquo;&nbsp;Jésus reviens&nbsp;&raquo;. Autant dire qu&#8217;on a du mal à croire qu&#8217;il puisse y avoir dans l&#8217;album de Soeur Sourire un matériel sonore qui puisse être aujourd&#8217;hui mis au service d&#8217;un projet qui soit autre chose qu&#8217;une parodie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, l&#8217;album de Deru (Benjamin Wynn dans la vraie vie), <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Say goodbye to useless</span></em></strong> (2010) s&#8217;ouvre sur deux manipulations successives de Comme le Vent, bucolique titre de Soeur Sourire, rendu méconnaissable par le traitement sonore qui lui est ici appliqué. Les enregistrements déjà un peu anciens ont ceci de particulier qu&#8217;ils portent dans leur texture sonore le poids des années, avec une densité suffisantes pour qu&#8217;on entende, au sens propre, des voix provenant de l&#8217;au-delà. Certaines oeuvres musicales ont déjà extrait certaines de ces voix de l&#8217;oubli des stocks de vieux disques pour leur permettre de se faire de nouveau entendre, avec le grain qui les caractérise, dans des compositions dont l&#8217;élément central est bien souvent la nostalgie. Pour les plus connus de ces petits dialogues avec les morts, on peut aller faire un tour dans de nombreux titres de l&#8217;album <strong><span style="text-decoration: underline;"><em>Play</em></span></strong>, de Moby (qui est aujourd&#8217;hui enfin audible, après que l&#8217;abus de la cession de droits à diverses publicité en ait momentanément étouffé l&#8217;impact; aujourd&#8217;hui, en particulier, les titres <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Why does my heart feel so bad ?</span></em></strong>  ou <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Honey</span></em></strong>, ont retrouvé toute leur puissance d&#8217;évocation, on dirait une invitation à une séance de spiritisme dans laquelle, au lieu de faire parler les morts, on les ferait chanter), ou bien chez le Français Alex Gopher, dont le titre <strong><em><span style="text-decoration: underline;">The Child</span></em></strong>, extrait de l&#8217;album <strong><em><span style="text-decoration: underline;">You, my baby and I</span></em></strong> (1999), redonnait vie et  voix à Billie Holiday, semblant sortir des zones poussiéreuses de mémoires rarement visitées. Sa voix, extraite de la chanson <strong><em><span style="text-decoration: underline;">God bless the child</span></em></strong>, nous était tout d&#8217;abord offerte dans son grain naturel pour se transformer par la grâce des machines en un son qui n&#8217;était plus vraiment une voix sans pour autant n&#8217;être plus désincarné pour autant, une âme dans la synthèse, un fantôme dans le vocoder. Une présence.</p>
<p style="text-align: justify;">Jouer ainsi sur l&#8217;absence, c&#8217;est un des classiques de l&#8217;art, une des prouesses dont est capable cette classe d&#8217;objets dont la présence témoigne d&#8217;un ailleurs, dont la matière semble percer comme des trous béant dans ce qu&#8217;on appelait, jusqu&#8217;à les rencontrer, &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;. C&#8217;est ce genre d&#8217;apparition qui a lieu chez Deru, quand le fantôme de Soeur Sourire émerge des craquements du vinyle samplé, à la manière dont, d&#8217;après certains, on peut voir parfois passer des visages furtifs dans les parasites des ondes hertziennes, sur les écrans cathodiques considérés comme marc de café ou entrailles de poulet contemporains. Mais si c&#8217;est une apparition, c&#8217;est un peu sur le modèle &laquo;&nbsp;chemin d&#8217;Emmaüs&nbsp;&raquo; : elle est méconnaissable, transfigurée. Au sens propre, Benjamin Wynn se sert ici de l&#8217;enregistrement originel pour injecter de l&#8217;âme dans ses machines et sa seule intervention, dans ce premier mouvement, consiste à jouer sur le temps : ralentir le défilement de la voix, lui donner de l&#8217;épaisseur, une texture plus dense, mais allonger la réverbération de telle sorte que le chant semble être un passage, comme une cathédrale paquebot animée de ce genre de mouvement profond, porté par une puissance toute intérieure, qui ne déplace que des montagnes, patiemment, force tranquille, exactement à l&#8217;opposé de la naïveté presque niaiseuse du chant originel qui voulait faire de &laquo;&nbsp;comme le vent&nbsp;&raquo; une brise inoffensive, qui n&#8217;atteindrait véritablement que ceux qui font toujours en sorte de n&#8217;être touché par rien de profond, qui vont vers les formes qui ne les déplacent pas, eux mêmes, d&#8217;un millimètre dans leurs existences figées. Les mêmes paroles, la même âme vient, par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un Deru véritablement magicien, capter les âmes, comme on attrape des disciples en les fascinant, et embarque son monde pour un rapt mystérieusement consenti, comme si ce qu&#8217;on attendait le plus secrètement au monde prenait la forme de ce qu&#8217;on ne voudrait à aucun prix, de ce qui était là depuis toujours, et qu&#8217;on méprisait consciencieusement, certains de ne pas faire partie de ce monde là. Mais c&#8217;est bien le talent de la musique en particulier, et de l&#8217;art en général, que d&#8217;être capable, par l&#8217;intermédiaire de la matière déjà présente, de nous faire naître au monde, et de nous entrainer vers des formes qu&#8217;on définirait a priori comme étrangères.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce que je propose ici, c&#8217;est la première phase de cet album, qui est la plus méditative. Soeur Sourire y passe comme un tank vidé de ses munitions, inoffensif, mais menaçant, mû par une terrible inertie, encore fumant des combats passés, traverserait une salle de catéchisme, fascinant des enfants confrontés soudain à une toute autre dimension de la spiritualité, à une autre densité de l&#8217;existence. Le titre de cette courte introduction est<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> I would like</span></em></strong>. Sachez juste qu&#8217;elle est suivie de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">I want</span></em></strong>, un développement peut être plus conventionnel dans ses rythmiques, modifiant à son tour le même<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Comme le vent</span></em></strong>, mais dans une démarche plus dynamique, plus légère aussi, davantage rythmée, qui vaut aussi le déplacement, dans la mesure où les deux titres forment évidemment un ensemble, une démarche, un mouvement entre la puissance et la volonté qui l&#8217;accompagne, comme un passage à l&#8217;acte. Et de la naïve et pathétique Soeur Sourire à ces deux morceaux enchainés, c&#8217;est précisément de passage à l&#8217;acte qu&#8217;il s&#8217;agit.</p>
<p style="text-align: justify;"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/deru.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify;">Allez, je décode un tout petit peu le titre, pour ceux à qui il ne dit rien. <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;ar en ciel de la gravité</span></em></strong> est un roman de Thomas Pynchon, auteur majeur dans la littérature actuelle. Pour ceux qui sont prêts à plonger en apnée dans 700 pages de littérature, c&#8217;est à dire de manipulation patiente, consciencieuse, du langage, pour ceux qui aiment qu&#8217;un livre les travaille, on ne saurait trop conseiller cette lecture. Quel rapport avec Deru et Soeur Sourire ? Parfois, pour les titres d&#8217;articles, il faut laisser faire les connexions automatiques. J&#8217;avais ce roman en tête en écoutant <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Say goodbye to useless</span></em></strong>. Déconstructions, apparitions non réclamées, chez Pynchon, il est question de missiles V2 dont on cherche à discerner, à l&#8217;avance, les points de chute, après une trajectoire parabolique dessinant des arcs dans le ciel, il est question donc de lire le ciel et d&#8217;y discerner des messages dont on ne sait jamais si on les y lit, ou si on les y écrit. I would like, c&#8217;est un peu ça : un projectile qui ressemblait à une balle perdue qu&#8217;on laissait perdre dans ce qu&#8217;on considérait une marge du champ de bataille s&#8217;avère finalement avoir atteint sa cible. Et les oeuvres d&#8217;art sont peut être, aussi un peu ça : des objets lancés, dont on ne saurait déterminer s&#8217;isl atteignent, ou pas, leur mystérieuse cible. Des paraboles plus graves qu&#8217;elles n&#8217;en ont l&#8217;air.</p>
<p></span></p>
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		<title>Les oreilles qui trainent</title>
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		<pubDate>Fri, 21 May 2010 16:44:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Tout cours sur l&#8217;art, en Terminale, se heurte à deux obstacles. D&#8217;une part, on peut passer pas mal de temps à déplorer que les élèves n&#8217;aient pas une culture artistique très développée (mais en même temps, on peut aussi se demander quelle part de leur scolarité a été consacrée à une découverte de l&#8217;art, en [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">Tout cours sur l&#8217;art, en Terminale, se heurte à deux obstacles. D&#8217;une part, on peut passer pas mal de temps à déplorer que les élèves n&#8217;aient pas une culture artistique très développée (mais en même temps, on peut aussi se demander quelle part de leur scolarité a été consacrée à une découverte de l&#8217;art, en dehors de l&#8217;apprentissage de la littérature), d&#8217;autre part, au delà de l&#8217;absence de maîtrise de la culture classique, on s&#8217;étonne de les voir finalement souvent peu armés devant ce qui leur est proposé aujourd&#8217;hui :  on peut s&#8217;étonner, ou s&#8217;inquiéter, de les voir fréquemment assujettis à des propositions musicales ou cinématographiques simplement très conventionnelles, à un âge où on devrait pouvoir au contraire se permettre des expérimentations, où on devrait être avide de sensations nouvelles (et quelque chose nous dit que cette mise entre parenthèse du désir a quelque chose à voir avec une anesthésie plus générale). Il ne s&#8217;agit pas de prohiber l&#8217;écoute de Rihanna; après tout, au moment de constituer une playlist plaisante pour accompagner le trajet domicile/lycée, on écoute bien ce qu&#8217;on veut, et Rihanna ou Michèle Torr, cela ne relève pas d&#8217;un rapport à l&#8217;écoute de la musique si différent que ce que les apparences veulent <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/headphones.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1551" title="headphones" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/headphones.jpg" alt="" width="402" height="401" /></a>bien laisser croire, puisque c&#8217;est le plaisir immédiat qui dicte l&#8217;écoute. Mais on le sait bien, le plaisir immédiat ne peut pas être ce qui dicte les normes de la beauté, à moins de refuser de considérer le Beau comme une valeur, comme ce qui nous hisse vers une qualité d&#8217;expérience un peu plus élevée, plus subtile. Ainsi, il y aurait un au-delà de la simple expérience dans laquelle nous prenons du plaisir à nous confronter (ou plutôt à nous conforter) à ce qui nous procure déjà du plaisir.<br />
Reste à savoir quoi.<br />
Parce que pour un lycéen qui voudrait vraiment constituer une histoire de sa propre sensibilité, se pose vite le problème de ce vers quoi il est censé se diriger, les écueils culturels semblant nombreux. Il se trouvera vite sur un terrain dans lequel les batailles font rage depuis des siècles, au milieu de mercenaires et soldats de métier qui se battent depuis des décennies pour des causes pour certaines antiques, les tranchées sont déjà creusées, les pertes sont incalculables, les monuments aux morts déjà dressés et fleuris; et il faut choisir son camp. Figuratisme ou Abstraction ? Rembrandt ou Rothko ? Classique ou moderne ? Bach ou Varèse ? Pulsionnel ou intellectuellement raffiné ? Krump ou la danse classique ? Ou bien, à chaque fois, les deux, ou l&#8217;un et l&#8217;autre par intermittences ? Autant de choix pour lesquels les conseils sont multiples, les condamnations sont déjà écrites, et on se trouvera toujours être dans le camps adverse de quelque autorité supposée, qui fera de la trajectoire esthétique suivie une impasse, une hérésie, un égarement, une participation à l&#8217;effondrement de la civilisation (après tout, d&#8217;ailleurs, écouter Rihanna, au moins, ça permet de confirmer le monde de la consommation bourgeoise dans ses principes, ça a l&#8217;avantage de demeurer dans un projet global finalement plutôt cohérent).<br />
Face à cette inquiétude, on ne peut rappeler qu&#8217;une chose : l&#8217;exigence culturelle n&#8217;est pas dûe aux autres, elle n&#8217;existe que face à soi même. Et il n&#8217;y a pas d&#8217;itinéraires que l&#8217;on doive suivre. Ou s&#8217;il y en a, on ne sait pas qui en détient les cartes. Ainsi, quand dans une discussion en classe, on en arrive à ce moment intéressant où les élèves peuvent demander &laquo;&nbsp;bon, mais alors, qu&#8217;est ce qu&#8217;on doit écouter ?&nbsp;&raquo; sans doute la seule réponse honnête qui puisse leur être apportée, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;y a pas de réponse à cette question, et que l&#8217;erreur consiste précisément à instituer certaines expériences comme devant être faites, là où d&#8217;autres seraient facultatives, ou même déconseillées. Ainsi, l&#8217;expérience musicale singulière qu&#8217;est l&#8217;oeuvre d&#8217;Edgar Varèse, évoquée ici même il y a quelques semaines, ne peut pas constituer, pour tout le monde, un passage obligé; on ne peut pas ignorer que pour la plupart de ceux qui se lanceraient dans l&#8217;aventure, cette expérience ne susciterait rien d&#8217;autre que l&#8217;impression de n&#8217;être décidément pas fait pour la culture, tant on peut demeurer étranger à ce genre de proposition. C&#8217;est qu&#8217;il y a un temps pour chaque expérience, et qu&#8217;il en va des expériences esthétiques comme des cuites, il faut savoir en gérer les intensités, et maîtriser sa propre sensibilité de manière à se confronter à ce qu&#8217;on est capable, à tel moment dans sa vie, d&#8217;apprécier. Dès lors, tout ce qu&#8217;on peut faire, c&#8217;est fureter, patienter, et demeurer suffisamment aux aguets pour parvenir à discerner, dans le paysage culturel qui est le sien, les oeuvres susceptibles de constituer pour nous un courant ascendant dans notre parcours singulier.<br />
A cause de cela, il est délicat de proposer des oeuvres aux élèves, car toute proposition dans le cadre scolaire prend vite l&#8217;allure d&#8217;une prescription autoritaire dans un domaine où l&#8217;autonomie devrait être la règle, et ce d&#8217;autant plus que l&#8217;enseignant a nécessairement la volonté de guider l&#8217;élève vers des valeurs sûres, alors même que tout le sel de l&#8217;expérience esthétique, c&#8217;est précisément qu&#8217;elle ne peut être &laquo;&nbsp;sûre&nbsp;&raquo; avant d&#8217;être éprouvée, que tout dogmatisme esthétique, qu&#8217;il soit dicté par l&#8217;école ou par les goûts personnels, constitue un décalage de la sensibilité qui va fausser le travail des oeuvres, qu&#8217;il s&#8217;agit au contraire de laisser jouer librement avec nos sens. A la limite, les meilleurs conseils devraient peut être s&#8217;appuyer sur les doutes que l&#8217;enseignant, au jour le jour, peut lui même avoir vis à vis de ses propres expériences face aux formes, ce qui nécessiterait une confiance réciproque dont on admettra qu&#8217;elle est rarement d&#8217;emblée partagée dans ce terrain vague qu&#8217;est la classe (je pense là au terrain vague tel que le décrit Koltes dans La Solitude des champs de coton : dans la classe, il y a un dealer, des passants, et la phase d&#8217;observation, consistant à évaluer ce que l&#8217;un a à proposer, et ce que les autres sont prêts à céder pour l&#8217;acquérir peut bien prendre une année scolaire entière).<br />
Tout ceci pour expliquer que j&#8217;ai décidé hier, après une heure un peu privilégiée dans une classe aux effectifs réduits, grâce au fait que la plupart des élèves passaient leur épreuve de sport, obligeant à changer le fusil pédagogique d&#8217;épaule (en gros, on était censés partager ce chemin étrange par lequel Descartes prouve que Dieu existe bel et bien, et on a finalement fait un parcours de deux heures, très improvisé, entre Noir Désir et des reprises étonnantes de Soeur Sourire (j&#8217;y reviendrai); d&#8217;une certaine manière, à l&#8217;orée du mois de Juin, les conditions d&#8217;un véritable cours étaient enfin atteintes), j&#8217;ai décidé, disais-je, d&#8217;ouvrir un peu plus ce blog à cette forme artistique dans laquelle les élèves baignent tant, la musique; non pas pour indiquer ce qu&#8217;il faut écouter (je n&#8217;ai pas la moindre idée d&#8217;une réponse à une telle question), mais pour signaler que sans aller jusqu&#8217;à Varèse, il y a des musiciens qui travaillent à redéfinir ce qu&#8217;est la musique tout en demeurant audibles, parfois même en permettant un certain plaisir. Ce sera une zone de d&#8217;incertitude, certainement pas une leçon d&#8217;histoire de la musique. Seulement une tentative de susciter une aventure au milieu des formes, et rien de plus. Surtout, rien de plus.<br />
Et comme je l&#8217;évoquais un peu plus haut, au détour d&#8217;une parenthèse, ça va commencer avec Soeur Sourire.</p>
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		<title>Dette extérieure</title>
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		<pubDate>Sun, 16 May 2010 16:25:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Puisque l&#8217;angle économique est celui selon lequel les négociants regardent le monde, plaçons nous sur les hauteurs de l&#8217;otium, habitées par les oisifs qui peuvent se payer ce luxe sans prix de ne pas avoir à compter, afin de regarder ce que le commun des mortels appelle &#171;&#160;crise&#160;&#187; pour l&#8217;envisager sous un autre jour, et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Puisque l&#8217;angle économique est celui selon lequel les négociants regardent le monde, plaçons nous sur les hauteurs de l&#8217;otium, habitées par les oisifs qui peuvent se payer ce luxe sans prix de ne pas avoir à compter, afin de regarder ce que le commun des mortels appelle &laquo;&nbsp;crise&nbsp;&raquo; pour l&#8217;envisager sous un autre jour, et selon d&#8217;autres valeurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la livraison du 12 Mai 2010 des Inrockuptibles, une interview de Jean-Luc Godard, partant un tout petit peu dans tous les sens comme semble devoir le faire toute entrevue avec le colosse de Rolle, on s&#8217;arrête, le temps d&#8217;une réplique, sur l&#8217;actuelle crise traversée par la Grèce, embarquant avec elle le reste de <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/godard2%20a_jpeg.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/godard.jpg"></a>l&#8217;Europe, un <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/godard.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1521" title="godard" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/godard.jpg" alt="" width="398" height="303" /></a>peu contrainte et forcée à une solidarité qu&#8217;on sentait davantage fondée sur l&#8217;espoir d&#8217;une croissance que sur le financement des dettes. On comprend, quelques lignes plus haut, que l&#8217;essentiel de la concentration de Godard ne se situe pas exactement sur les stricts gains économiques (on devine aisément que, sinon, il ferait d&#8217;autres films que ceux qu&#8217;il nous offre à voir (et &laquo;&nbsp;offrir&nbsp;&raquo; n&#8217;est pas un vain mot : son nouveau long métrage, Film socialisme, sortira simultanément en salles et sur internet, à travers le site FilmoTV, en Vidéo à la demande, mais Godard voulait en diffuser le &laquo;&nbsp;film-annonce&nbsp;&raquo;, c&#8217;est à dire le film en intégral, mais en accéléré, sur youtube)), quand sur la question des droits d&#8217;auteur il affirme que les artistes ont des devoirs, pas des droits, et insiste pour placer l&#8217;art sur le même terrain juridique que la science (&laquo;&nbsp;En sciences, aucun scientifique ne paie des droits pour utiliser une formule établie par un confrère (&#8230;) Le droit d&#8217;auteur, vraiment c&#8217;est pas possible. Un auteur n&#8217;a aucun droit. Je n&#8217;ai aucun droit. Je n&#8217;ai que des devoirs.&nbsp;&raquo;).</p>
<p style="text-align: justify;">Dissertant sur ce principe central dans son cinéma, qu&#8217;est la citation, il était normal qu&#8217;il porte sur la question de la dette extérieure de la Grèce un regard un peu décalé, soucieux de ce qui importe véritablement dans ce phénomène qui secoue l&#8217;Europe. Dans ses propres mots, cela donne ce rappel à notre propre dette, intemporelle, à la Grèce :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On devrait remercier la Grèce. C&#8217;est l&#8217;Occident qui a une dette par rapport à la Grèce. La philosophie, la démocratie, la tragédie&#8230; On oublie toujours les liens entre tragédie et démocratie. Sans Sophocle pas de Périclès. Sans Périclès pas de Sophocle. Le monde technologique dans lequel nous vivons doit tout à la Grèce. Qui a inventé la logique ? Aristote. Si ceci et cela, donc cela. C&#8217;est ce que les puissances dominantes utilisent toute la journée, faisant en sorte qu&#8217;il n&#8217;y ait surtout pas de contradiction, qu&#8217;on reste dans une même logique. Hannah Arendt avait bien dit que la logique induit le totalitarisme. Donc tout le monde doit de l&#8217;argent à la Grèce aujourd&#8217;hui. Elle pourrait demander mille milliards de droits d&#8217;auteur au monde contemporain et il serait logique de les lui donner. Tout de suite. On accuse aussi les Grecs d&#8217;être menteurs&#8230; Ca me rappelle un vieux syllogisme que j&#8217;apprenais à l&#8217;école. Epaminondas est menteur, or tous les Grecs son menteurs, donc Epaminondas est grec. On n&#8217;a pas tellement avancé.&nbsp;&raquo; (Supplément &laquo;&nbsp;Cannes&nbsp;&raquo; du n° 754 des Inrockuptibles, 12 Mai 2010, p. XVII sq)</p>
<p style="text-align: justify;">Nul doute que les exigences économiques prévaudront, malgré ce retour au sens premier des choses proposé ici par Godard. C&#8217;est bien que nous sommes sous un double régime, celui de l&#8217;intendance quotidienne de nos vies, et celui de l&#8217;Esprit; c&#8217;est bien aussi que la hiérarchie qu&#8217;on pourrait concevoir entre ces deux dimensions de nos existences est en permanence inversée, et que c&#8217;est d&#8217;autant plus lisible lorsque ce sont précisément les préoccupations financières, qui se situent un cran en dessous encore par rapport à celles de l&#8217;économie, qui dictent la perte même de la culture. On se consolera en persistant à penser que l&#8217;Esprit vaut mieux que cela, et en constatant que c&#8217;est en utilisant les structures de la pensée créées par la Grèce que nous calculons aujourd&#8217;hui les taux selon lesquels elle devra rembourser ce qui lui est prêté. On s&#8217;inquiétera en revanche en constatant qu&#8217;on a entre temps oublié que le raisonnable ne se réduisait pas au rationnel, que le devoir ne se réduit pas aux seules dettes extérieures, et que toute justice ne s&#8217;incarne pas nécessairement dans la seule balance commerciale. On s&#8217;inquiétera peut être un peu plus en se rappelant que l&#8217;Esprit n&#8217;est rien d&#8217;autre que ce que l&#8217;homme en fait, et que sa croissance est indexée à la valeur qu&#8217;il lui accorde.</p>
<p></span></p>
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		<title>Doute pédagogique</title>
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		<pubDate>Mon, 03 May 2010 13:23:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
L&#8217;article précédent me donne un doute.
Serait-il possible que, par exemple, l&#8217;image des deux types en arrêt devant la Venus endormie de Giorgione, dans la publicité pour la firme Orange (vous savez : &#171;&#160;Une claque&#160;&#187;&#8230;) fasse davantage que des heures de cours sur l&#8217;art ?&#8230;
Est-il possible qu&#8217;on demande un jour à Publicis Conseil de me remplacer [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/17792951_jpeg_preview_large.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1505" title="17792951_jpeg_preview_large" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/17792951_jpeg_preview_large.jpg" alt="" width="320" height="240" /></a>L&#8217;article précédent me donne un doute.</p>
<p style="text-align: justify;">Serait-il possible que, par exemple, l&#8217;image des deux types en arrêt devant la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Venus endormie</span></em></strong> de Giorgione, dans la publicité pour la firme Orange (vous savez : &laquo;&nbsp;Une claque&nbsp;&raquo;&#8230;) fasse davantage que des heures de cours sur l&#8217;art ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Est-il possible qu&#8217;on demande un jour à Publicis Conseil de me remplacer ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">A moins que&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait peut être préciser un détail. Cette Venus endormie, qui se trouve au musée de Dresde, fut peinte autour des années 1509-10, par Giorgione. Le tableau présentait à l&#8217;origine un ange, aux pieds de Venus, venu la réveiller de son sommeil pour que, du rêve, elle passe à l&#8217;action, s&#8217;est effacé au fil du temps et des restaurations. Giorgione laissa, d&#8217;autre part, cette toile inachevée, et c&#8217;est Le Titien qui l&#8217;acheva. C&#8217;est à lui qu&#8217;on doit le coussin rouge, le drap blanc dans lesquels Venus repose. Le Titien s&#8217;iinspirera ensuite de ce tableau pour peindre sa propre Venus, dite <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Venus d&#8217;Urbin</span></em></strong> (1538). Plus tard, Manet reprit dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Olympia</span></em></strong>, le thème Venusien, dans un format un tout petit peu plus grand que ce qu&#8217;avaient proposé ses deux prédécesseurs.</p>
<p style="text-align: justify;">La taille n&#8217;est, en fait, pas tout à fait un détail. La Venus endormie, devant laquelle ces deux visiteurs s&#8217;extasient, semble mesurer dans la publicité Orange, 5 m. de haut. Les visiteurs du musée de Dresde doivent trouver étonnant, dès lors, que le tableau de Giorgione ne dépasse pas les 1.10m. C&#8217;est sans doute que le monde de la marchandise, ne sachant jouer que sur des promesses de quantités toujours plus grandes, s&#8217;est vu obligé de faire subir à cette Vénus, pendant son sommeil, un traitement analogue à celui que la grenouille s&#8217;inflige, dès lors qu&#8217;elle veut se faire aussi grosse que son modèle, le boeuf. Ce faisant, la publicité donne à croire que plus, c&#8217;est mieux, et que l&#8217;effet des oeuvres doit venir de leur grande taille.</p>
<p style="text-align: justify;">On retiendra alors que la publicité, décidément, ne peut pas s&#8217;empêcher de travestir la réalité, et que venant d&#8217;un micrométrage qui prétend nous édifier sur les multiples sens des mots, on peut se douter qu&#8217;il s&#8217;agisse avant tout d&#8217;une métaphore du mensonge. Une publicité, en somme. Sur ce point, elle ne ment pas.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour preuve, une fois n&#8217;est pas coutume, voici cette page de publicité :</p>
<p style="text-align: justify;"><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="480" height="385" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/UQ4UVHl7rAI&amp;hl=fr_FR&amp;fs=1&amp;" /><param name="allowfullscreen" value="true" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="480" height="385" src="http://www.youtube.com/v/UQ4UVHl7rAI&amp;hl=fr_FR&amp;fs=1&amp;" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object></p>
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		<title>EMS 401</title>
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		<pubDate>Mon, 03 May 2010 12:37:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Audio]]></category>
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		<description><![CDATA[
Afin de compléter l&#8217;article précédent, voici un accès plus simple à l&#8217;oeuvre d&#8217;Edgar Varèse. Il s&#8217;agit d&#8217;un texte écrit par Frank Zappa pour le mensuel Stereo review de Juin 1971. Il s&#8217;intitule Edgard Varese : The Idol of My Youth, et il touchera ceux pour qui découvrir un artiste relève encore de ce qu&#8217;on peut [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Afin de compléter l&#8217;article précédent, voici un accès plus simple à l&#8217;oeuvre d&#8217;Edgar Varèse. Il s&#8217;agit d&#8217;un texte écrit par Frank Zappa pour le mensuel Stereo review de Juin 1971. Il s&#8217;intitule Edgard Varese : The Idol of My Youth, et il touchera ceux pour qui découvrir un artiste relève encore de ce qu&#8217;on peut appeler une rencontre. On peut craindre que nombreux soient ceux qui entretiennent avec la musique une simple relation d&#8217;accumulation, la consommation à hautes doses de la musique en général, et le téléchargement en particulier, pouvant donner lieu, paradoxalement, à un éloignement des oeuvres (pour des raisons techniques, le MP3 étant loin d&#8217;être une restitution idéale (Jean-Jacques Birgé, dans son blog, le compare à une ombre, ou à une carte postale, et il a sans doute raison), mais aussi pour des raisons de temps : une oeuvre réclame qu&#8217;on lui consacre du temps, des rencontres multiples, une aventure commune, ce qui est impossible quand aterrissent dans le disque dur des dizaines d&#8217;albums quotidiennement). Zappa raconte donc comment, adolescent, il a rencontré accidentellement la musique d&#8217;Edgar Varèse, et comment un disque a pu à lui seul bouleverser son écoute de la musique. Au delà de l&#8217;analyse des oeuvres, je me demande si ce ne sont pas ces témoignages qui sont, le plus, aptes à susciter une démarche sincère de découvertes des oeuvres.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc cet article :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On m’a demandé d’écrire sur Edgard Varèse. Je ne suis pas du tout qualifié pour ça. Je ne peux même pas prononcer son nom correctement. La seule raison pour laquelle j’ai acepté c’est parce que j’aime beaucoup sa musique, et si par hasard cet article pouvait amener plus de gens à écouter ses œuvres, ça en aura valu la peine.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’avais environ treize ans quand j’ai lu un article dans “Look” sur le Record Store de Sam Goody à New York. Ma mémoire n’est pas très claire sur les détails, mais je me souviens qu’y était fait l’éloge de l’exceptionnelle habileté de la boutique à vendre des disques. Un exemple de brillant art de vendre décrivait comment, par <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/7698406_cbc8224f18_o.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1499" title="7698406_cbc8224f18_o" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/7698406_cbc8224f18_o.jpg" alt="" width="401" height="278" /></a>quelque mystérieuse tricherie, la boutique avait en fait réussi à vendre un album intitulé “Ionization” (le vrai nom de l’album était “The Complete Works of Edgard Varese, Volume One”). L’article décrivait le disque comme un fouillis bizarre de tambours et autres sons déplaisants.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je filai à toute vitesse vers le magasin de disques du coin et le demandai. Personne n’en avait entendu parler. Je racontai au gars du magasin à quoi ça ressemblait. Il se détourna, rebuté, et marmonna solennellement, “De toute façon je ne l’aurais pas en stock… personne ici à San Diego n’achèterait ça.”</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je n’abandonnai pas. J’avais tellement hâte d’avoir cet album que je ne pouvais même pas le croire. A cette époque j’étais un fanatique de rythm-and-blues. J’économisais tout l’argent que je pouvais (parfois près de 2 dollars par semaine) pour que chaque vendredi et samedi je puisse fouiller dans les piles de vieux disques à la Décharge des Disques de Juke-Box Usagés (ou quel que soit son nom) à l’hôtel Maryland ou dans les coins poussiéreux des petits magasins de disques où ils conservaient les vieux disques dégueulasses que personne ne voulait acheter.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Un jour je passais devant un magasin hi-fi à La Mesa. Une petite pancarte dans la vitrine annonçait une vente de 45–tours. Après avoir parcouru les casiers des singles et trouvé un ou deux disques de Joe Houston, je m’avançais vers la caisse enregistreuse. Sur mon chemin, je jetais au hasard un coup d’oeil dans le bac des LP. Placé sur le devant, juste un peu plié aux coins, se trouvait un album à la couverture noire et blanche et d’allure étrange. Dessus il y avait la photo d’un homme aux cheveux gris frisottés. Il ressemblait à un savant fou. Je pensais que c’était génial que quelqu’un ait finalement fait un enregistrement d’un savant fou. Je le pris. J’en vins presque (c’est la vérité, mesdames et messieurs) à pisser dans mon pantalon… C’ETAIT LUI ! EMS 401, The Complete Works of Edgard Varese Volume I… Integrales, Density 21.5, Ionization, Octandre… Rene Le Roy, le N.Y. Wind Ensemble, le Juilliard Percussion Orchestra, direction Frederic Waidman… texte du livret par Sidney Finkelstein ! WOW !</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je retournai en courant vers les casiers des singles et replaçait les disques de Joe Houston dedans. Je fouillai dans ma poche pour voir combien d’argent j’avais (environ 3.80$). Je savais que je devais avoir beaucoup d’argent pour acheter un album. Seuls les vieux ont assez d’argent pour acheter des albums. Je n’avais encore jamais acheté un album. Je me glissai vers le gars à la caisse enregistreuse et lui demandai combien coûtait EMS 401. “Ce gris-là dans la boîte ? 5.95$ &#8211; ”</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’avais recherché cet album pendant plus d’un an, et maintenant… catastrophe. Je dis au gars que je n’avais que 3.80$. Il gratta son cou. “On utilise ce disque pour faire la démonstration de la hi-fi, mais personne n’en achète jamais quand on les utilise… tu peux l’avoir pour 3.80$ si tu le veux tant que ça.”</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je ne pouvais pas imaginer ce qu’il voulait dire par “faire la démonstration de la hi-fi avec”. Je n’avais jamais entendu de hi-fi. Je savais seulement que les vieux les achetaient. J’avais une authentique lo-fi… c’était une petite boîte d’environ 10 centimètres de profondeur avec des pieds en imitation de fer forgé à chaque coin (une espèce de plaque cuivrée) qui l’élevait du dessus de la table car le haut-parleur était en bas. Ma mère le gardait près de la planche à repasser. Elle l’utilisait pour écouter un 78 tours de “The Little Shoemaker” dessus. J’enlevai le 78 tours de “The Little Schoemaker” et, déplaçant prudemment le levier de vitesse sur 33 1/3 (ça n’avait jamais été fait avant), tournai le volume au maximum et plaçai l’aiguille à pointe Osmium tous-usages dans la spirale initiale sur “Ionization”. J’ai une gentille mère catholique qui aime Roller Derby. Edgard Varèse ne la fait pas fuir, même à ce jour. On m’interdit de passer ce disque dans le salon à tout jamais.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Pour écouter l’Album, je devais rester dans ma chambre. Je restais assis là toutes les nuits, l’écoutant deux ou trois fois et lisant les notes du livret encore et encore. Je ne les comprenais absolument pas. Je ne savais pas ce qu’était le timbre. Je n’avais jamais entendu parler de polyphonie. J’aimais juste la musique parce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Frank+Zappa+Frank+Frank+Frank+Frank+Frank.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1498" title="Frank+Zappa+Frank+Frank+Frank+Frank+Frank" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Frank+Zappa+Frank+Frank+Frank+Frank+Frank.jpg" alt="" width="400" height="509" /></a>qu’elle sonnait bien à mes oreilles. Je forçais tous ceux qui venaient à l’écouter. (J’avais entendu quelque part que dans les stations de radio les gars faisaient des marques à la craie sur les disques pour pouvoir retrouver un passage exact, et donc je fis la même chose sur EMS 401… marquant tous les moments forts pour que mes amis ne s’ennuient pas pendant les parties calmes.)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’allai à la bibliothèque et tentai de trouver un livre sur M. Varèse. Il n’y en avait aucun. La bibliothécaire me dis qu’il n’était probablement pas un Grand Compositeur. Elle me suggéra de regarder dans des livres parlant de compositeurs nouveaux ou impopulaires. Je trouvai un livre qui contenait un petit baratin (avec une photo de M. Varèse en jeune homme, fixant l’objectif très sérieusement) disant qu’il serait aussi heureux à faire pousser du raisin qu’à être compositeur.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">A mon quinzième anniversaire ma mère me dit qu’elle me donnerait 5$. Je lui dis que je préférerai passer un appel longue-distance. Je croyais que M. Varèse vivait à New York parce que l’enregistrement avait été fait à New York (et comme il était si bizarre, il vivait sans doute à Greenwich Village). J’obtins les Renseignements de New York, et bien évidemment, il était dans l’annuaire.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Sa femme répondit. Elle fut très gentille et me dit qu’il était en Europe et je devrais rappeler dans quelques semaines. Je le fis. Je ne me rappelle plus ce que je lui ai dit exactement, mais c’était quelque chose comme : “votre musique me botte vraiment”. Il me dit qu’il travaillait sur une nouvelle pièce intitulée “Déserts”. Ça me mit quelque peu en joie car je vivais alors à Lancaster, Californie. Quand vous avez quinze ans et que vous vivez dans le désert Mojave et que vous découvrez que le plus grand compositeur du monde, quelque part dans un laboratoire secret de Greenwich Village, travaille à une chanson sur votre “ville natale” vous avez de quoi être sacrément excité. Ça paraissait une grande tragédie que tout le monde à Palmdale ou Rosamond s’en ficherait s’ils venaient à l’entendre. Je continue de penser que “Déserts” parle de Lancaster, même si les notes de livret du LP Columbia disent que c’est quelque chose de plus philosophique.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Tout au long du lycée je cherchai des informations sur Varèse et sa musique. L’une des plus excitantes découvertes eut lieu dans la bibliothèque de l’école à Lancaster. Je trouvai un livre d’orchestration qui contenait des exemples de partition au dos, et où se trouvait inclus un extrait de “Offrandes” avec un tas de notes de harpes (et vous savez à quel point les notes de harpes paraissent épatantes). Je me souviens avoir fétichisé le livre pendant plusieurs semaines.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Quand j’eus dix-huit ans j’eus l’occasion d’aller sur la côte Est pour rendre visite à ma tante Mary à Baltimore. Ça faisait alors près de quatre ans que je composais mais je ne m’étais encore jamais entendu interprété. Tante Mary allait me présenter à l’un de ses amis (un monsieur italien) qui était en contact avec l’orchestre du coin. J’avais prévu de faire un détour par le mystérieux Greenwich Village. Pendant ma conversation téléphonique d’anniversaire, M. Varèse avait mentionné en passant la possibilité d’une visite si je me trouvais dans les parages. Je lui écrivis une lettre pendant que j’étais à Baltimore, juste pour lui faire savoir que j’étais dans les parages.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’attendis. Ma tante me présenta au type de l’orchestre. Elle dit, “Voici Frankie. Il écrit de la musique pour orchestre.” Le type dit, “Vraiment? Dis-moi, fiston, quelle est la note plus basse pour un basson?” Je dis, “Si bémol… et le bouquin dit aussi qu’on peut le pousser jusqu’à un do ou quelque chose dans la clef de sol.” Il dit, “Vraiment ? Tu t’y connais en harmoniques du violon ?” Je dis, “C’est quoi?” Il dit, “Reviens me voir dans quelques années”.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">J’attendis quelques-unes de plus. La lettre arriva. Je ne pouvais pas le croire. Une vraie lettre manuscrite d’Edgard Varèse ! Je l’ai encore dans un petit cadre. Dans une écriture minuscule de style scientifique, elle dit :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"><em>12 VII 57<br />
Cher M. Zappa<br />
</em><em><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/ems401.gif"><img class="alignright size-full wp-image-1500" title="ems401" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/ems401.gif" alt="" width="267" height="267" /></a>Je suis désolé de ne pas pouvoir vous accorder votre requête. Je pars pour l’Europe la semaine prochaine et serai absent jusqu’au printemps prochain. J’espère cependant vous voir à mon retour.<br />
Avec mes meilleurs vœux,<br />
Edgard Varèse</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Je n’ai jamais rencontré M. Varèse. Mais j’ai continué à rechercher les enregistrements de sa musique. Quand il a atteint quatre-vingt ans je suppose que quelques compagnies de disques ont craqué et ont enregistré quelques trucs à lui. Une espèce de geste, j’imagine. Je me suis toujours demandé qui les achetait à part moi. Environ sept ans avaient passé depuis que j’avais écouté sa musique pour la première fois, lorsque je rencontrai quelqu’un d’autre qui savait même qu’il existait. Cette personne était un étudiant en cinéma à l’USC. Il avait le LP Columbia avec “Poème Electronique” dessus. Il pensait que ça pourrait faire des effets sonores épatants.<br />
Je ne peux vous donner aucune analyse structurelle ou supposition universitaire sur la façon dont sa musique fonctionne ou pourquoi je pense qu’elle sonne sibien. Sa musique est absolument unique. Si vous ne l’avez pas encore écoutée, courrez l’écouter. Si vous l’avez déjà écoutée et que vous pensez que ça pourrait faire des effets sonores épatants, écoutez-là encore. Je recommandrais l’enregistrement du Chicago Symphony pour “Arcana” chez RCA (avec le son à fond) ou le disque de l’Utah Symphony chez Vanguard pour “Amériques”. Et aussi, il y a une biographie par Fernand Oulette, et des partitions miniature sont disponibles pour la plupart de ses œuvres, publiées par G. Ricordi.&nbsp;&raquo;</p>
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		<title>Ingénieux du son</title>
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		<pubDate>Mon, 03 May 2010 12:11:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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2 Décembre 1954, au théâtre des Champs Elysées, Edgar Varèse fait découvrir au public une pièce musicale, intitulée Déserts, qui restera dans l&#8217;histoire de la musique la première oeuvre mixte, c&#8217;est à dire exécutée pour partie par un orchestre de musiciens, et pour autre partie par des bandes magnétiques enregistrées, diffusées par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">2 Décembre 1954, au théâtre des Champs Elysées, Edgar Varèse fait découvrir au public une pièce musicale, intitulée <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong>, qui restera dans l&#8217;histoire de la musique la première oeuvre mixte, c&#8217;est à dire exécutée pour partie par un orchestre de musiciens, et pour autre partie par des bandes magnétiques enregistrées, diffusées par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un dispositif de sonorisation amplifiée. A aucun moment ces deux dispositifs ne jouent de manière simultanée. Il s&#8217;agit plutôt d&#8217;interpolations enregistrées dans le jeu de l&#8217;orchestre.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette première fut, pour le moins, chaotique : le public se divisera rapidement en deux camps, les uns vociférant contre l&#8217;oeuvre, et tentant de d&#8217;empêcher son exécution en intervenant bruyamment pour en troubler le jeu, et l&#8217;écoute, les autres insultant à leur tour les premiers, afin que l&#8217;écoute soit possible. Les jurons <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/resize_eve_photo1_Edgard-Varese-Composer350.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1492" title="resize_eve_photo1_Edgard-Varese-Composer350" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/resize_eve_photo1_Edgard-Varese-Composer350.jpg" alt="" width="350" height="562" /></a>pleuvent, les rires aussi, et à la fin, les injures couvrent les applaudissements. C&#8217;est que l&#8217;oeuvre musicale proposée échappe à tout ce qui pourrait constituer, chez le public, une culture musicale : si on est amateur de mélodie, on sera déçu par <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong>, puisqu&#8217;on n&#8217;y trouve pas de mélodie. Si on attend de la musique une cadence rythmique, on sera désarçonné : Déserts n&#8217;en propose aucune. On n&#8217;y trouvera pas non plus d&#8217;harmonie au sens courant du terme, ni d&#8217;utilisation classique des gammes musicales académiques. En revanche, on y entendra des tonitruances, des échappées, des accalmies, des intensités, comme dirait Victor Hugo, &laquo;&nbsp;du bruit qui pense&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème, c&#8217;est que <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong> déconcerte précisément parce que le public est cultivé, qu&#8217;il est habitué à un certain nombre de structures qui définissent ce qui, pour lui, correspond à une oeuvre musicale, et il attend d&#8217;un compositeur qu&#8217;il organise les sons selon ces structures qui doivent constituer un contrat entre lui et le musicien. Pour parler en termes plus précis, la mélodie, le rythme, l&#8217;harmonie sont autant d&#8217;éléments de convention qui sont tellement bien intégrés, parce qu&#8217;avant tout ressentis sans avoir été pensés qu&#8217;ils apparaissent comme une beauté naturelle à laquelle l&#8217;artiste doit plier son oeuvre. Varèse, en ce soir de Décembre 1954, refuse de jouer le jeu, et une bonne partie du public, déçu, ne le lui pardonne pas. Sans doute la programmation de la soirée n&#8217;était elle pas faite pour l&#8217;aider à franchir le pas de géant que Varèse demandait aux auditeurs d&#8217;effectuer, puisque <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts</span></em></strong> y était précédée de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Grande Ouverture en si bémol majeur</span></em></strong> de Mozart, et suivie de la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Symphonie pathétique</span></em></strong> de Tchaikovski, qui correspondaient bien davantage aux us et coutumes des oreilles du moment (et d&#8217;aujourd&#8217;hui, aussi, on peut le craindre). Le scandale fut tout à fait à la hauteur de ceux qu&#8217;avaient provoqués, avant Varèse, Hugo avec Hernani, et Stravinski, avec son Sacre du Printemps, interprété dans une ambiance tout aussi houleuse en 1913, Stravinski prenant d&#8217;ailleurs la défense de Varèse, en voyant en lui &laquo;&nbsp;le Brancusi de la musique&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son ouvrage <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Musique au XXè siècle</span></em></strong>, Jean-Noel Von der Weid introduit sa perspective en s&#8217;appuyant sur cette difficulté qu&#8217;éprouve le public quand il s&#8217;agit de suivre des artistes dans des paysages sonores où les repères semblent avoir totalement disparu. Et il en appelle à l&#8217;apparition d&#8217;un nouveau public. Nous verrons que Varèse lui même, quand il s&#8217;exprima sur cette création mouvementée de Déserts, proposa une thèse assez semblable :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Ce siècle se termine. Et inclure Anton Webern dans un concert ne suscite plus l&#8217;effroi, ne ressortit plus à la provocation, certes, mais doit être accompagné de prudence et de retenue. Parce que cette musique, écrite aux autres confins du siècle hérisse encore des sensibilités, se heurte à une fin de non recevoir globale. Etrange d&#8217;observer l&#8217;homme qui aujourd&#8217;hui plus que jamais habite une douleur, dans un monde en agonie, chloroforme ses rêves et se mystifie dans le fâcheux laisser-aller esthétique des Arvo Pärt ou John Adams ; dans la musique  New Age holistique, celle du ici et du maintenant, nouvelle ritualisation et sacralisation de la musique considérée comme une &laquo;&nbsp;ontologie sonore&nbsp;&raquo; (Peter Niklas Wilson) &#8211; en fait expression minimaliste de bas étage, issue des Terry Riley, La Monte Young ou Meredith Monk. Que l&#8217;harmonie soit à nouveau à la mode (Nouvelles Intériorité, Subjectivité, Simplicité, etc.), que les &laquo;&nbsp;post-modernes&nbsp;&raquo; ressassent sans sourciller les principes les plus éculés du langage musical sont les particularités les plus surprenantes de ces dernières années &#8211; et seraient raillées par l&#8217;expression hégélienne du &laquo;&nbsp;ah et oh de l&#8217;âme&nbsp;&raquo;<sup>1</sup> et de son &laquo;&nbsp;impuissance entêtée&nbsp;&raquo;.<br />
Car cette musique, dite contemporaine (de quoi ?) avec dédain ou fière ignorance<sup>2</sup>, se trouve en parfaite adéquation avec notre fin de siècle, incarne l&#8217;esprit du temps, donne forme à l&#8217;angoisse et à la lucidité tranchante qui accompagne ce tourment.<br />
&laquo;&nbsp;<em>My music is not lovely</em>&laquo;&nbsp;, maronnait Arnold Schoenberg à Hollywood, qui voulait débarrasser l&#8217;art de toute sujétion à l&#8217;égard d&#8217;éléments sensoriels diffus donnés a priori et qui émiettent la structuration autonome d&#8217;une oeuvre. (Au même moment, Hanns Eisler vitupérait contre les <em>feelies</em>, ou &laquo;&nbsp;cinémas sentants&nbsp;&raquo;, ces triomphes absolus de l&#8217;abrutissement.) La musique n&#8217;est pas &laquo;&nbsp;ameublement&nbsp;&raquo;  ou &laquo;&nbsp;immeublement&nbsp;&raquo;, narquoisaient Erik Satie et John Cage, destiné à cacher la vie : elle est là pour nous <em>dépecer</em>, nous ébranler dans les plus infimes interstices de notre conscience. Elle épuise, brûle, ronge &#8211; indemne d&#8217;émois futiles. Contrairement aux rigolotes cabrioles esthético-idéologiques de ce que nous pourrions appeler la Nouvelle Euphorie, celle-ci a besoin d&#8217;autre chose que de nourritures tonifiantes quoique allégées ; de quelque chose d&#8217;hétérogène, d&#8217;étranger qui lui permette de ne plus se complaire<sup>3</sup> narcissiquement dans une atmosphère (néo) romantique &#8211; la <em>Stimmung</em> &#8211; , qui l&#8217;autorise à bornioliser la Muse, raillerait Flaubert.<br />
Il y eut des scandales, allègres d&#8217;insolence ; celui d&#8217;Ernst krenek avec sa Deuxième Symphonie, ceux d&#8217;Igor Stravinsky avec son<em> Sacre du Printemps</em>, d&#8217;Alban Berg avec les <em>Altenberglieder</em>. Ce furent les premières réactions contre la mise en pièces de la souveraine consonance, contre la pulvérisation de la mélodie, contre l&#8217;abandon de la symétrie et des mètres simples, comme la mesure à trois ou quatre temps. Un délestage qui s&#8217;accompagna, plus en profondeur, et métaphysique, du sens.<br />
La littérature avait d&#8217;ailleurs largement précédé la musique : depuis Flaubert, Mallarmé et Faulkner<sup>4</sup>, l&#8217;oeuvre devient un espace non balisé, le sens, jusque là totalitaire et tyrannique, titube, se casse en sa continuité ; le K de kafka remplace les Karamazov (en peinture, Klein remplace Kubin), le héros meurt, l&#8217;univers se fait plurivoque, la structure, glissante, sans cesse est sur le point de s&#8217;effondrer.<br />
Ne demeurent de ces irritations qu&#8217;indifférence, désengagement : autres manifestations, masquées cette fois, de ce rejet de la musique actuelle. &laquo;&nbsp;Seule la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varese.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1493" title="Varese" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varese.jpg" alt="" width="406" height="299" /></a>surface compte, écrivait début 1992 Jean-Baptiste Barrière, notamment parce qu&#8217;il faut consommer (sans pour autant pouvoir assimiler) rapidement, et parce que la concentration mutilée ne permet plus de retenir autre chose que des fragments, des bribes de sens, des images sursignifiantes ou insignifiantes.&nbsp;&raquo;<br />
Aussi cette musique questionnant &#8211; donc embarrassante -, n&#8217;intéresse t-elle pas ; car elle passe pour être <em>autre chose</em> que  la véritable musique, celle, tonale, terriblement quantitative, qui court de 1600 à 1900, et que tout être sensé se doit d&#8217;écouter. Comme s&#8217;il n&#8217;y avait qu&#8217;une musique ! Adorno pense, à juste titre, que l&#8217;on ne peut comprendre Bach ou Beethoven que si l&#8217;on comprend Schoenberg<sup>5</sup>.  &laquo;&nbsp;Par bonheur, ou par malheur, l&#8217;histoire n&#8217;est pas un toboggan bien huilé&nbsp;&raquo; (Boulez), et la musique, non pas immuable et hiératique, suscite des perceptions toutes autres selon l&#8217;époque à laquelle elle est jouée : écouter la musique du passé sans être aguerri aux nouvelles expressions, c&#8217;est faire figure de pataud face à un &laquo;&nbsp;moulage de plâtre&nbsp;&raquo;.<br />
Dans cette perspective historique, il n&#8217;est pas inintéressant de constater que, paradoxalement, il arrive que les compositeurs eux-mêmes ne &laquo;&nbsp;comprennent&nbsp;&raquo; pas ce qu&#8217;ils ont écrit, n&#8217;en saisissent point la portée. Schoenberg l&#8217;avouait à Adorno, à Los Angeles, à propos de son <em>Quintette pour instruments à vent</em> op.26, puis en 1960, Karlheinz Stockhausen, toujours à Adorno, pour &laquo;&nbsp;bon nombre&nbsp;&raquo; de ses pièces. Depuis lors, ces compositions sont devenues relativement simples à comprendre<sup>6</sup> (au point que <em>Le Sacre du Printemps</em>, par exemple, fut prétexte à des dessins animés &#8211; avec le fantasy-sound, procédé sonore utilisé dans <em>Fantasia</em> de Walt Disney) ; c&#8217;est que les grandes oeuvres acquièrent, contre leurs créateurs, une manière d&#8217;autonomie, elles qui &laquo;&nbsp;ne cessent de récompenser leur intransgressible nuit de perfection&nbsp;&raquo; (Boulez).<br />
Ponts aux ânes et alibis terminologiques se mirent à affluer &#8216; alors. On affubla la nouvelle musique de l&#8217;étiquette &laquo;&nbsp;intellectuelle&nbsp;&raquo;, composée par des &laquo;&nbsp;musiciens de tableau noir&nbsp;&raquo; (Jean Cocteau à propos de Schoenberg), s&#8217;adonnant à une &laquo;&nbsp;frénétique masturbation arithmétique&nbsp;&raquo; (Boulez), créant une &laquo;&nbsp;musique d&#8217;alambics&nbsp;&raquo; (Berg). La musique ne viendrait plus du coeur (ce &laquo;&nbsp;viscère qui tient lieu de tout&nbsp;&raquo;, disait Verlaine) ou de l&#8217;oreille, mais du cerveau. Jugement erroné, ou de mauvaise foi, encore : toute création comporte une part de sensibilité et une part d&#8217;intelligence. Sinon certaines formes de polyphonie, comme celle de la Renaissance aux Pays-Bas, une fugue de Bach la plus compliquée sur le plan harmonique ou une oeuvre dodécaphonique ne seraient que de purs calculs &#8211; si le génie des compositeurs n&#8217;avait ouvert plusieurs niveaux de conscience de l&#8217;auditeur qui peut les écouter sans qu&#8217;intervienne son côté spéculatif. Les moyens formels de la musique &#8211; où l&#8217;expression s&#8217;imbrique plus qu&#8217;ailleurs dans la technique même du langage &#8211; témoignent au premier chef de l&#8217;évolution sensible du compositeur. Et plus ces moyens sont construits, moins on les perçoit de façon intellectuelle. Nier que la musique du XXè siècle est créée de façon moins sensible que la musique traditionnelle équivaut à projeter sur elle sa mécompréhension. Rigueur objective et conscience subjective vont de pair : &laquo;&nbsp;L&#8217;élaboration d&#8217;une telle logique de la rigueur musicale au détriment de la perception passive des sons dans leur aspect sensuel définit le rang artistique par rapport à la plaisanterie culinaire&nbsp;&raquo; écrit Adorno dans sa <em>Philosophie de la nouvelle musique</em>.<br />
Une nouvelle écoute, un nouvel auditeur doivent apparaître (comme nous le verrons à propos de la &laquo;&nbsp;révolution silencieuse&nbsp;&raquo; de Webern). Il s&#8217;agit, non pas de dynamiter toute les idoles, de faire une révolution culturelle, mais, ainsi que l&#8217;écrit Olivier Revault d&#8217;Allones, une révolution &laquo;&nbsp;dans la culture, voire de la culture&nbsp;&raquo; puisque la nouvelle musique bouscule les habitudes fondées sur les piliers de la tonalité. Il faut faire oreille neuve<sup>7</sup> !<br />
L&#8217;hétérogène, dont nous avons parlé plus haut, peut aussi être suscité par la technologie, autre bête noir des pourfendeurs de la musique actuelle.<br />
Au début du siècle déjà, les exigences de certains créateurs allaient de pair avec des courants scientifiques. Surgirent les moyens électroniques, et se creusa un véritable gouffre où basculèrent toutes les conceptions du monde sonore ; ce  fut alors, écrit Boulez dans A la limite du pays fertile, &laquo;&nbsp;un renversement total des limites imposées au compositeur, plus qu&#8217;un renversement, une sorte de cliché négatif : tout ce qui était limite devient illimité, tout ce qu&#8217;on croyait impondérable&nbsp;&raquo; doit subitement se mesurer avec précision&nbsp;&raquo;. A l&#8217;heure de l&#8217;usage de plus en plus généralisé de l&#8217;ordinateur et de l&#8217;informatique, on assiste, à côté de l&#8217;inévitable camelote hétéroclite de quelques babillards, à la création d&#8217;oeuvres dont la pensée ne migre pas purement et simplement du terrain des sciences vers le terrain musical, pour laquelle la double articulation du langage n&#8217;est pas une vaine problématique<sup>8</sup>. L&#8217;informatique est encore un outil théorique, un vecteur de pensée (n&#8217;en déplaise aux misonéistes de tous poils), mais il faut prendre garde, comme l&#8217;écrivait Debussy, ne pas &laquo;&nbsp;courir derrière ceux qui n&#8217;ont pas encore appris à marcher&nbsp;&raquo;.<br />
Certes, le rapport philosophie-musique s&#8217;est essoufflé depuis Rousseau, Nietzsche, Adorno et Dahlhauss ; mais certains noms nécessaires ont émergé qui, loin d&#8217;un éclectisme pâlot, pensent encore la musique aujourd&#8217;hui<sup>9</sup>.<br />
<a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varesecatalog1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1494" title="Varesecatalog1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Varesecatalog1.jpg" alt="" width="329" height="378" /></a>Pour notre part, plutôt que de larmoyer sur l&#8217;art qui se dissocierait dans le vulgum pecus, nous nous réjouirons du plus grand nombre d&#8217;individualités accédant aux illuminantes joies et aux moyens que peut offrir cette musique, et ferons nôtres ces mots d&#8217;un compositeur qui, parmi d&#8217;autres, nous aident à ne pas désespérer de cette fin de siècle, ceux de Brian Ferneyhough : &laquo;&nbsp;Je veux toujours maintenir l&#8217;auditeur en état de nervosité réceptive, en sorte qu&#8217;il soit pris dans un dilemne : soit il suit au niveau d&#8217;exigence requis, soit il tourne le bouton et ne suit plus rien. J&#8217;espère qu&#8217;il n&#8217;y a pas dans cette musique de terrain moyen, car je veux forcer l&#8217;auditeur à une participation, soit par choix positif, soit par refus total&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1 &#8211; &laquo;&nbsp;Comment les hommes entendent-ils la musique, comment le grand public l&#8217;entend-il ? Apparemment, il faut qu&#8217;il puisse s&#8217;accrocher à certaines images ou &laquo;&nbsp;états d&#8217;âme&nbsp;&raquo; ; il est perdu lorsqu&#8217;il ne peut imaginer une verte prairie, un ciel bleu ou quelque chose de ce genre&nbsp;&raquo; (Anton Webern)<br />
2 &#8211; Toute culture découle d&#8217;un travail ; le spontanéisme culturel ne conduit à rien.<br />
3 &#8211; le philosophe et musicologue Theodor W. Adorno évoque la &laquo;&nbsp;mécanique névrotique de l&#8217;abrutissement&nbsp;&raquo;, la &laquo;&nbsp;régression de l&#8217;écoute&nbsp;&raquo; qui engendrent le &laquo;&nbsp;rejet arrogant et béotien de tout ce qui est inhabituel. Les auditeurs régressifs se conduisent comme des enfants. Ils ne cessent de réclamer avec entêtement hargneux le même plat qu&#8217;on leur a déjà servi dans le passé&nbsp;&raquo;<br />
4 &#8211; Cf. l&#8217;épisode de &laquo;&nbsp;La Source&nbsp;&raquo;, au seuil de Sanctuaire.<br />
5 &#8211; Le flûtiste Pierre-Yves Artaud, réputé pour ses nombreuses créations d&#8217;oeuvres contemporaines, confiait en 1987 : Grâce à Unity Capsule [pièce redoutable de l'anglais Brian Fernehough] j&#8217;ai compris ce qu&#8217;était Densité 21,5 de Varèse et j&#8217;ai complètement reconsidéré mon interprétation de cette pièce&nbsp;&raquo;.<br />
6 &#8211; &laquo;&nbsp;Comprendre revient à établir une communication entre deux mondes ; celui qui comprend appréhende la teneur réelle de ce qui est légué par la tradition dans la mesure où il applique cette tradition à lui-même et à sa situation&nbsp;&raquo; (Jürgen Habermas)<br />
7 &#8211; &laquo;&nbsp;le spectateur devrait être comme un papier buvard vibratoire. il faut d&#8217;abord qu&#8217;il absorbe. Puis qu&#8217;il vibre. Enfin qu&#8217;il tire des conclusions&nbsp;&raquo; (Edgar Varèse)<br />
8 &#8211; &laquo;&nbsp;S&#8217;approcher de l&#8217;énigme des règles [du langage] et du plan de ses périls, voila une folie de bien meilleur aloi que d&#8217;imaginer que l&#8217;on puisse s&#8217;en rendre maître (Karl Kraus)<br />
9 &#8211;  Néanmoins, &laquo;&nbsp;ce que je n&#8217;aime pas ; c&#8217;est lire dans une critique (je traduis en clair) que mon chapeau est d&#8217;un bleu trop sombre et serait mieux en bleu clair, <em>alors que mon chapeau est jaune</em>&nbsp;&raquo; (Bertolt Brecht)&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify;">On ne peut pas en divulguer davantage, et on est conscient que ce passage est déjà, en soi, énigmatique pour ceux qui ne sont pas un peu familiers de ces musiciens. Mais cette introduction croise bel et bien les problématiques que nous avons déjà soulevées dans cette colonne : l&#8217;art relève t-il de l&#8217;intellect ou de la sensibilité ? On comprend bien que le risque serait de prendre la sensibilité pour une surface fondatrice, préexistant à toute expérience esthétique. On voit qu&#8217;il n&#8217;en est rien, et que l&#8217;oeuvre d&#8217;art est par définition ce qui vient travailler, cultiver la sensibilité. Il faudrait compléter, pour accompagner l&#8217;extrait musical qui suit, les pages que Von der Weid consacre à Varèse; elles permettraient d&#8217;allers plus loin dans cette réflexion.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc l&#8217;enregistrement effectué, le 2 Décembre 1954, au théâtre des Champs Elysées, en présence d&#8217;Edgar Varèse, lors de la première de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Déserts,</span></em></strong> précédé de sa présentation par Jean Toscane, telle qu&#8217;elle fut diffusée sur l&#8217;ORTF. Si vous avez lu ce qui précède, vous savez donc qu&#8217;il s&#8217;agit plus d&#8217;un document que d&#8217;une oeuvre musicale dans la pureté de son exécution, puisque les micros ont tout autant capté l&#8217;ambiance surchauffée de la salle que l&#8217;orchestre lui-même. On entend donc très disctinctement, parfois même plus clairement que l&#8217;oeuvre, les insultes qui fusent d&#8217;une bonne part des auditeurs  :</p>
<p style="text-align: justify;"></p>
<p style="text-align: justify;">Pour accéder directement à l&#8217;enregistrement, et l&#8217;écouter ailleurs, suivre ce lien : <a href="http://medias.harrystaut.fr/Deserts.mp3">http://medias.harrystaut.fr/Deserts.mp3</a> (Clic droit, enregistrer la source sous).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour compléter : la lecture intégrale de l&#8217;ouvrage de Von der Weid,  <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Musique au XXè siècle</span></em></strong> (1997, rééd. 2005) semble être une aventure un peu excessive, bien qu&#8217;elle soit passionnante. En revanche, en posséder un exemplaire dans sa bibliothèque, et y plonger régulièrement permet de disposer d&#8217;un outil précieux afin de défricher ces étendues vastes consituées par la musique contemporaine. L&#8217;auteur ne se contente pas de présenter les compositeurs, il trace des lignes de jugement qui permettent de structurer le paysage. Il sera toujours assez tôt, ensuite, de le réaménager par soi même lorsqu&#8217;on en sera capable.</p>
<p>D&#8217;autre part, dans la collection Mémoire vive de l&#8217;INA, on trouve un double CD proposant, outre l&#8217;enregistrement ci-dessus écoutable,8 entretiens enregistrés en décembre 1954 et janvier 1955 et diffusés entre le 5 mars et le 30 avril 1955 par la Radiodiffusion nationale. Ces discussions, menées par un Georges Charbonnier qui mène le questionnement tel que peu aujourd&#8217;hui savent encore le faire, permettent de mieux saisir l&#8217;oeuvre, même si Varèse aurait tendance à penser que rien, si ce n&#8217;est le contact avec l&#8217;oeuvre, ne permet de la saisir. De longs échanges sont d&#8217;ailleurs consacrés à cette question.</p>
<p></span></p>
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		<title>Poker face</title>
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		<pubDate>Sun, 02 May 2010 08:23:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Auteurs]]></category>
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<p style="text-align: justify;">Je tombe tout à fait par hasard (&laquo;&nbsp;tout à fait&nbsp;&raquo;, pas tout à fait à vrai dire, dans la mesure où les recherches sur le net ont ceci de particulier qu&#8217;elles ratissent large, si elles sont bien menées, et qu&#8217;elles permettent de retenir, dans le tamis des mots clé, si on les calibre bien, quelques matériaux précieux qui <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Poker_by_subcoolandice.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1483" title="Poker_by_subcoolandice" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Poker_by_subcoolandice.jpg" alt="" width="300" height="444" /></a>enrichiront la réflexion sans qu&#8217;on les ait convoqués), je tombe sur un court texte de Guy Debord, qui sous couvert de parler de ce sport à la mode qu&#8217;est le poker (sport, car il met en jeu l&#8217;être tout entier, corps et âme), me semble être une entrée parfaite chez Machiavel. Je n&#8217;avais jamais fait la liaison entre l&#8217;auteur du<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Prince</span></em></strong> et ce jeu par définition tactique, manque d&#8217;intelligence que le surf électronique vient heureusement combler.</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème, avec Machiavel, c&#8217;est évidemment que l&#8217;adjectif qu&#8217;on a tiré de son nom a remplacé pour le plus grand nombre le penseur lui même. Et il en va pour lui comme de tous ceux dont le nom est plus connu que les écrits : la déformation est telle qu&#8217;on ne les reconnaît plus. Dans le cas de Machiavel, c&#8217;est d&#8217;autant plus contrariant qu&#8217;on est capable de condamner à l&#8217;avance toute pensée politique qui se réclamerait du machiavélisme sous prétexte que tout homme politique qui revendiquerait une telle parenté serait perçu comme un pervers, un cynique (là aussi, dans le sens déformé que le sens commun donne à ce terme), le sourire en coin, prêt à tout pour satisfaire ses plus violents instincts.</p>
<p style="text-align: justify;">Autant dire que si telle était la pensée de Machiavel, il n&#8217;aurait pas fait long feu dans la mémoire collective (on a dans le magasin de l&#8217;Histoire suffisamment de sanguinaire qui sont passés à l&#8217;acte pour s&#8217;adresser directement à leurs biographes, si on veut maintenir le souvenir des abus dont peuvent faire preuve des gouvernants), et sans faire preuve d&#8217;une confiance aveugle dans les concepteurs des programmes scolaires, on peut se douter que si Machiavel correspondait vraiment à l&#8217;image qu&#8217;on s&#8217;en fait sans le connaître, il ne serait tout simplement pas au programme.</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est que ce qui importe, chez Machiavel, ce n&#8217;est pas de donner libre cours à de quelconques pulsions de destruction, ni même de parvenir coûte que coûte à des fins pensées à l&#8217;avance comme un idéal devant être atteint, quels que soient les moyens à mettre en oeuvre, toujours justifiés par les fins poursuivies. Il s&#8217;agit, plutôt, d&#8217;accorder en permanence l&#8217;action à la situation, de ne pas se laisser guider par des idéaux inscrits dans ce que d&#8217;autres appelleraient &laquo;&nbsp;le ciel numineux des valeurs&nbsp;&raquo;, mais de connaître, de manière rationnelle, scientifique, les conditions dans lesquelles l&#8217;action politique peut être menée pour adapter celle ci à la &laquo;&nbsp;fortune&nbsp;&raquo;, car ce qui commande, c&#8217;est la possibilité d&#8217;agir, et de réussir, en échappant à tout ce qui relève de conceptions imaginaires du réel. On précisera d&#8217;ailleurs, saisissant cette occasion, que la pensée de Machiavel tire les conséquences de sa séparation d&#8217;avec la pensée religieuse : prélude aux conceptions laïques de la politique, elle demande que la morale soit incarnée par l&#8217;action, et ne dégouline pas du ciel, commandant depuis une source transcendante les faits et gestes humains (la référence à Sartre n&#8217;est donc pas complètement gratuite). C&#8217;est pour cela que Machiavel, avant d&#8217;être un théoricien du pouvoir politique, est avant tout historien du fait politique : c&#8217;est que ce qui compte, c&#8217;est le réel, et le réel de la politique, ce ne sont pas les valeurs, mais l&#8217;action, les faits et gestes, et leurs effets. Cela ne signifie pas que le politique ne se soucie pas de morale. Au contraire, il s&#8217;agit de faire le bien, mais de juger de la morale de l&#8217;action sur ses effets, en somme, bel et bien<em> faire</em> le bien plutôt qu&#8217;agir bien. C&#8217;est ainsi que le réalisme se trouve au coeur de la théorie politique, quand dans le livre 15 du <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Prince</span></em></strong>, il en appelle à délaisser l&#8217;imagination pour lui préférer les choses effectives. En somme, il applique à sa propre recherche intellectuelle les préceptes qu&#8217;il enseigne à Laurent de Médicis :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d&#8217;écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j&#8217;en parle encore ; d&#8217;autant plus qu&#8217;en traitant cette matière je vais m&#8217;écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j&#8217;ai d&#8217;écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m&#8217;a paru qu&#8217;il valait mieux m&#8217;arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"> Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu&#8217;on n&#8217;en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu&#8217;en n&#8217;étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu&#8217;à se conserver; et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"> Il faut donc qu&#8217;un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"> Laissant, par conséquent, tout ce qu&#8217;on a pu imaginer touchant les devoirs des princes, et m&#8217;en tenant à la réalité, je dis qu&#8217;on attribue à tous les hommes, quand on en parle, et surtout aux princes, qui sont plus en vue, quelqu&#8217;une des qualités sui­van­tes, qu&#8217;on cite comme un trait caractéristique, et pour laquelle on les loue ou on les blâme. Ainsi l&#8217;un est réputé généreux et un autre misérable (je me sers ici d&#8217;une expression toscane, car, dans notre langue, l&#8217;avare est <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/poker_by_pavkata.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1485" title="poker_by_pavkata" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/poker_by_pavkata-300x198.jpg" alt="" width="300" height="198" /></a>celui qui est avide et enclin à la rapine, et nous appelons misérable (misero) celui qui s&#8217;abstient trop d&#8217;user de son bien; l&#8217;un est bienfaisant, et un autre avide ; l&#8217;un cruel, et un autre compatissant; l&#8217;un sans foi, et un autre fidèle à sa parole ; l&#8217;un efféminé et craintif, et un autre ferme et courageux; l&#8217;un débonnaire, et un autre orgueilleux ; l&#8217;un dissolu, et un autre chaste ; l&#8217;un franc, et un autre rusé ; l&#8217;un dur,. et un autre facile; l&#8217;un grave, et un autre léger; l&#8217;un religieux, et un autre incrédule, etc.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;"> Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d&#8217;énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n&#8217;est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu&#8217;il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses ]États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s&#8217;en préserver, s&#8217;il le peut; mais s&#8217;il ne le peut pas, il n&#8217;y aura pas un grand inconvénient à ce qu&#8217;il s&#8217;y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d&#8217;encourir l&#8217;imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d&#8217;autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Machiavel, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Prince</span></em></strong>, Livre 15</p>
<p style="text-align: justify;">Le poker croise les mêmes enjeux. La mode actuelle de ce jeu se focalise énormément sur le rôle du bluff comme arme ultime de la victoire. Mais le bluff est précisément l&#8217;élément imaginaire du poker, ce qui dans le jeu relève d&#8217;une représentation dont on ne peut savoir si elle est, ou pas, conforme au réel. C&#8217;est à une brève leçon de tactique réaliste que convie ici Guy Debord, en reléguant le bluff en arrière fond inefficace de la stratégie de jeu. Mais on connait Debord, c&#8217;est évidemment une leçon politique qu&#8217;il donne ici. A plus forte raison, quand la politique a elle même adopté les stratégies ludiques de la dématérialisation, quand elle a fait sienne, en particulier, la théorie des jeux, se livrant au hasard au lieu de profiter de manière maîtrisée de ce que Machiavel désigne comme la &laquo;&nbsp;fortune&nbsp;&raquo;, elle n&#8217;est pas critiquable sur la base d&#8217;une éventuelle immoralité, mais pour la simple raison qu&#8217;elle perd ce qui, précisément compte politiquement : la maîtrise du réel. Or c&#8217;est justement à une reprise en main du réel que s&#8217;atèle le situationnisme dont Debord est le fer de lance, mais en tenant compte de la forme réelle du monde sur lequel il s&#8217;agit d&#8217;intervenir, c&#8217;est à dire un monde considéré comme inversé, considérant comme réel ce qui ne l&#8217;est pas, et irréel ce qui est. Après tout, un monde qui a entériné le passage de l&#8217;économie à la finance mise son développement sur la virtualité davantage que sur la réalisation. Il commande donc de spéculer sur l&#8217;action sans jamais passer à l&#8217;acte, ne considérant la matière que comme porteuse d&#8217;un potentiel économique sur lequel on peut spéculer, comme sur n&#8217;importe quoi d&#8217;autre, y compris à la baisse. Dans ce court traité du poker, il ne s&#8217;agit pas de condamner moralement ces processus; après tout, c&#8217;est ainsi. En revanche, Debord montre ici, même si c&#8217;est de manière détournée (mais le détournement est la prise fondamentale pratiquée par les combattants situationnistes) que le renversement du réel et la préférence pour l&#8217;imagination ne constituent une stratégie gagnante qu&#8217;à court terme, et qu&#8217;elle constitue dès lors une erreur tactique. En cela, on peut voir chez Debord un digne disciple de Machiavel.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Notes sur le poker</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le bluff est le centre de ce jeu. Il le domine, du seul fait qu’il est permis ; mais s’il domine, c’est seulement pour son ombre de personnage absent. Sa réelle intervention doit être tenue pour négligeable.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">2</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le secret de la maîtrise du poker, c’est de se conduire d’abord, et autant que possible, sur les forces réelles que l’on se trouve avoir. Il ne faut certainement rien suivre très loin avec des forces médiocres. Il faut savoir employer à fond le kaïros de la force au juste moment. Il est facile de ne perdre que peu, si l’on garde toujours dominante la pensée que l’unité n’est jamais le coup, mais la partie. Il est plus difficile de gagner beaucoup au juste moment ; et c’est le secret des bons joueurs. C’est là que s’établit leur différence permanente.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">3</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le mauvais joueur voit partout le bluff, et en tient compte. Le bon joueur le considère comme négligeable et suit d’abord la connaissance qu’il a de ses moyens <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Poker_face_____by_MOSREDNA.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1486" title="Poker_face_____by_MOSREDNA" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/05/Poker_face_____by_MOSREDNA.jpg" alt="" width="323" height="415" /></a>dans chaque instant.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">4</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Celui qui a compris cette existence en fait purement théorique du bluff, gagnera en se guidant sur ses cartes ; et les réactions connues des adversaires. Si l’autre veut bluffer, je n’ai rien à en savoir ; et lui croira souvent au contraire que je bluffe, comme il voudra, selon ses propres rêves.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">5</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Le rôle de la tricherie est pratiquement nul entre ceux qui s’affrontent au poker. Un bon joueur le sentira musicalement à la première étrangeté ; sera sûr à la deuxième ; par exemple, pour moi, ne pas gagner vite était déjà une étrangeté. De la même façon, et à l’inverse, dans la vie, si j’avais «gagné vite» où que ce soit, j’aurais immédiatement su que c’était, du fait même, un dangereux signal d’alarme. Je m’en suis facilement tenu à distance, toujours. Elle ne peut être démontrée. Donc, il ne faut pas en parler ; il suffit de s’en éloigner systématiquement : je veux dire de cet environnement arrangé. C’est l’équivalent de ce que Sun Tsé appelait à la guerre des lieux gâtés ou détruits. («Si vous êtes dans des lieux gâtés ou détruits, n’allez pas plus avant, retournez sur vos pas, fuyez le plus promptement qu’il vous sera possible.»)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">6</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La vérité «la plus vraie» du poker, c’est que certains joueurs sont essentiellement toujours meilleurs que d’autres ; et c’est aussi la moins reconnue.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">7</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ces notes ne permettront sûrement pas à n’importe qui de gagner au poker ; parce que n’importe qui ne peut pas les comprendre (et c’est pour cette raison, surtout, que les disciples de Clausewitz ont fait gagner très peu de batailles). Enfin, le poker aussi rencontre, quoique très partiellement, un rôle du hasard.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Notes inédites de Guy Debord<br />
écrites le 29 octobre 1990 à l’intention d’Alice.</p>
<p style="text-align: justify;">On signalera que dans une littérature récente, Michel Terestchenko, dans son ouvrage consacré à la critique du recours à la torture et de sa promotion, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Du bon Usage de la Torture, ou comment les démocraties justifient l&#8217;injustifiable</span></em></strong>  (2008), on utilise l&#8217;esprit machiavélien pour contrer l&#8217;esprit machiavélique : s&#8217;appuyant sur une analyse des effets de discours de la série 24 h chrono, il parvient à montrer que le réalisme de Machiavel convierait à s&#8217;interdire de recourir à la torture, non pas parce que le procédé serait, en soi, immoral, mais bel et bien parce qu&#8217;il serait tout simplement inefficace. L&#8217;argument pourrait paraître faible, mais il devient intéressant lorsque Terestchenko montre que derrière le dispositif récurent, dans la série, de la bombe à retardement qui légitime pour son héros le recours à la violence, se trouve en fait une tromperie de l&#8217;imagination, puisque de telles situations de bombes dont on connaîtrait à l&#8217;avance l&#8217;explosion future n&#8217;ont pas lieu dans le réel. Elles sont utopiques. Ainsi, l&#8217;auteur parvient à montrer qu&#8217;un certain machiavélisme politique actuel s&#8217;appuie sur une trahison en profondeur de Machiavel lui même, puisqu&#8217;il fonde l&#8217;action politique sur l&#8217;imagination, là où lui commande de la fonder sur une connaissance fine du réel, saisissant au vol l&#8217;occasion, ce que les grecs appelaient Kaïros, pour mieux le maîtriser, ce qui ne consiste jamais à le fantasmer.</p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait rétorquer qu&#8217;après tout, le recours à l&#8217;imagination est une méthode politique comme une autre, et que le gouvernant aurait bien tord de se priver d&#8217;user de cet artifice, s&#8217;il lui permet de parvenir à ses fins. Cependant, on objectera à cela deux éléments : tout d&#8217;abord, on peut craindre que de tels récits trompent le prince tout autant que son peuple : quand Jack Bauer devient un élément d&#8217;argumentation au beau milieu d&#8217;un colloque de juristes, dans la bouche même d&#8217;Antonin Scalia, juge de la Cour suprême des Etats-Unis, et que ce héros de fiction est considéré comme fondateur d&#8217;une jurisprudence (l&#8217;anecdote est citée par Christian Salmon dans son intéressant ouvrage <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Storytelling. La Machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits</span></em></strong>(2007)), ce n&#8217;est plus le peuple qu&#8217;il s&#8217;agit de tromper, ce qui pourrait à la limite se justifier, mais c&#8217;est le Prince qui se trompe lui-même en sombrant dans le fantasme. Et en terme machiavélien, pour le gouvernant, c&#8217;est la faute suprême. D&#8217;autre part, il est sans doute utile de rappeler le caractère ambivalent de l&#8217;oeuvre de Machiavel : <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Prince</span></em></strong> est adressé à Laurent de Medicis. En ce sens, on peut le lire comme un traité de maîtrise du peuple, justifiant parfois qu&#8217;on le maltraite si c&#8217;est utile. Mais c&#8217;est aussi un livre que n&#8217;importe qui peut lire. Il fait partie de ces textes qui sont accessibles, diffusés et lisibles par tout citoyen qui se donne la peine de les lire. Tout citoyen peut, dès lors, saisir en quoi la maîtrise du réel implique une connaissance lucide des &laquo;&nbsp;choses effectives&nbsp;&raquo;. On le sait, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le  Prince</span></em></strong> est dès lors tout autant un manuel de sujétion du peuple qu&#8217;un outil de libération pour tout peuple qui en connaît les préceptes. Si c&#8217;est un détournement, il est typique de ces méthodes soucieuses de l&#8217;effectivité des choses dont fit preuve le situationnisme.</p>
<p style="text-align: justify;">Et pour un peuple averti comme pour un joueur de poker expérimenté, le bluff n&#8217;a plus prise, seul le réel compte.</p>
<p style="text-align: justify;">Lectures complémentaires :<br />
Machiavel, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Prince</span></em></strong>, en particulier le chapitre 25, si on n&#8217;a pas le temps de lire l&#8217;ouvrage intégralement, parce qu&#8217;on trouve, dans ce chapitre, une description du rapport que le gouvernant doit entretenir avec le réel.<br />
Michel Terestchenko, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Du bon Usage de la Torture, ou comment les démocraties justifient l&#8217;injustifiable</span></em></strong>  (2008)</p>
<p style="text-align: justify;">Et en supplément, une émission de France Culture, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Une vie une oeuvre</span></em></strong>, consacrée à Machiavel, diffusée le 10 Avril 2008. Les sources de l&#8217;émission peuvent être trouvées <a href="http://www.google.fr/url?sa=t&amp;source=web&amp;ct=res&amp;cd=1&amp;ved=0CAoQFjAA&amp;url=http%3A%2F%2Fsites.radiofrance.fr%2Fchaines%2Ffrance-culture%2Femissions%2Fvie_oeuvre%2Fdoc%2Fmachiavel.rtf&amp;ei=zDzdS7GbHtTxOfOu0b8H&amp;usg=AFQjCNGs-PcvZ84kjpnvXn3p-0SoCeONTw" target="_blank">en cliquant ici-même</a>. La bibliographie proposée est tout à fait passionnante. Pour accéder directement à l&#8217;émission pour l&#8217;écouter à loisir, c&#8217;est par ici : <a href="http://medias.harrystaut.fr/uneVieuneOeuvreMachiavel.mp3" target="_blank">http://medias.harrystaut.fr/uneVieuneOeuvreMachiavel.mp3</a> (clic droit, enregistrer la cible sous)</p>
<p style="text-align: justify;"><br /><img src="http://medias.harrystaut.fr/Machiavel.jpg" alt="media" /><br />
</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Agent de change</title>
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		<pubDate>Fri, 30 Apr 2010 14:56:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les échanges]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[
Autant on admet facilement que la monnaie soit, bien évidemment le moyen par lequel les échanges se font, permettant la commensurabilité des biens, autant au moment d&#8217;étudier ces échanges, on laisse volontiers cet intermédiaire nécessaire sur la bas-côté de la réflexion, préférant se concentrer sur les principes même de l&#8217;échange, indépendamment du moyen le permettant, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Autant on admet facilement que la monnaie soit, bien évidemment le moyen par lequel les échanges se font, permettant la commensurabilité des biens, autant au moment d&#8217;étudier ces échanges, on laisse volontiers cet intermédiaire nécessaire sur la bas-côté de la réflexion, préférant se concentrer sur les principes même de l&#8217;échange, indépendamment du moyen le permettant, comme si l&#8217;interface monétaire ne méritait pas, en elle même, l&#8217;attention principale. C&#8217;est qu&#8217;on pense facilement que le marché, entendu comme la &laquo;&nbsp;place&nbsp;&raquo; sur laquelle un commerce apaisé et sécurisé est possible, a préexisté à la monnaie, celle ci n&#8217;apparaissant qu&#8217;au moment où les échanges deviennent trop nombreux pour pouvoir être pratiqués sur le seul mode du troc. Si telle était la genèse de la monnaie, celle ci ne devrait effectivement pas concentrer l&#8217;attention. Mais si on émettait l&#8217;hypothèse opposée, c&#8217;est à dire une genèse inversée, dans laquelle le marché commercial contractualisé ne viendrait que dans un second temps, la monnaie existant pour elle même, et non en tant qu&#8217;intermédiaire entre des marchandises transitant de main en main, alors elle vaudrait d&#8217;être analysée pour elle même. C&#8217;est la position que tient l&#8217;ouvrage de Michel Aglietta et André Orléan, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Violence de la monnaie</span></em></strong>, dont on propose ci dessous le chapitre 4, qui semble être celui qui, s&#8217;il ne fallait en lire qu&#8217;un, devrait être lu.</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est que le rapport marchand n&#8217;est pas avant tout un rapport d&#8217;échange. C&#8217;est tout d&#8217;abord un rapport violent. C&#8217;est qu&#8217;Aglietta réactive les concepts développés par René Girard et Georges Bataille, qui lui permettent de voir en la monnaie ce qui permettra d&#8217;apaiser le rapport marchand, en prenant sur elle la violence et la convoitise. On le devine alors, elle n&#8217;est plus un simple outil, mais un catalyseur, un attracteur qui permet la constitution de sociétés qui pratiquent l&#8217;échange dans une certaine paix, mais elle est porteuse de la violence qu&#8217;elle détourne. L&#8217;ouvrage, publié en 1982, est en ce sens prophétique, si on le lit aujourd&#8217;hui, où la monnaie fait l&#8217;objet de spéculations dont on sait bien que la violence dont elles sont porteuses n&#8217;a que peu à envier à celle que pouvaient déployer les guerres.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans ce chapitre 4, il est donc question de la généalogie de l&#8217;argent, mais aussi du travail, ce qui permet au passage une explication intéressante, parce que claire, de la dialectique du maitre et de l&#8217;esclave de Hegel (à partir de la page 172). Ce cheminement permet à ce chapitre de se clore sur une interprétation critique du salariat, qui n&#8217;est plus envisagé comme un simple échange &laquo;&nbsp;argent contre travail&nbsp;&raquo;, mais comme une tension, une rivalité sociale, d&#8217;autant plus susceptible de retourner vers la violence originelle que le salaire deviendra vite LE motif de discussion, d&#8217;âpres négociations en tant que régulateur entre l&#8217;ordre et le gain. Ici encore, et bien que le coeur du débat fasse encore l&#8217;objet d&#8217;un certain déni, la suite des évènements permet d&#8217;envisager cet ouvrage comme visionnaire. On apprendra, aussi, dans ce chapitre, si on ne le savait déjà, que le principe de la spéculation sur les dettes est loin d&#8217;être nouveau, qu&#8217;il a une histoire qui vaut d&#8217;être connue si on veut saisir les mécanismes qui, aujourd&#8217;hui, nous préoccupent.</p>
<p style="text-align: justify;">On fournit ici le chapitre 4, ce qui devrait, ou pourrait, susciter l&#8217;envie d&#8217;en lire davantage. On sera alors confronté à une difficulté majeure : l&#8217;indisponibilité de La Violence de la monnaie, ouvrage épuisé et peu présent dans les réseaux de bibliothèques. On peut se rabattre sur quelques autres ouvrages, plus techniques et focalisés sur des questions plus précises (les Edge Funds, par exemple). On pourrait aussi se tourner vers cet autre ouvrage, des mêmes auteurs,<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> La Monnaie entre violence et confiance</span></em></strong> (2002), reprise de celui qui nous intéresse ici, assez profondément remanié, s&#8217;il n&#8217;était lui même épuisé. Reste donc ce chapitre, dont la lecture n&#8217;est peut être pas exactement &laquo;&nbsp;facile&nbsp;&raquo;. Comme toujours, il faut insister, avancer, revenir, reprendre. Et si vous tombez sur un exemplaire quelque part, entre bibliothèque de province (sur Paris, vérification faite, l&#8217;ouvrage est absent) et bouquinistes, vous savez quoi faire&#8230;</p>

<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/04/agent-de-change/vm00/' title='VM00'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/04/VM00-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="VM00" title="VM00" /></a>
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<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/04/agent-de-change/vm4/' title='VM4'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/04/VM4-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="VM4" title="VM4" /></a>
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<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/04/agent-de-change/vm8/' title='VM8'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/04/VM8-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="VM8" title="VM8" /></a>
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<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/04/agent-de-change/vm19/' title='VM19'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/04/VM19-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="VM19" title="VM19" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/04/agent-de-change/vm20/' title='VM20'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/04/VM20-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="VM20" title="VM20" /></a>

<p style="text-align: justify;">Ca vous a plu ? vous en voulez encore ?<br />
Alors réjouissez vous, car voici le compte rendu qu&#8217;ont publié Aglietta et Orléan de leur propre ouvrage, La monnaie entre violence et confiance, dans la Lettre de la régulation. Le propos, ainsi résumé, semble clair, et cela permet de saisir en quelques pages la logique d&#8217;ensemble de leur travail. Autant dire qu&#8217;ensuite, l&#8217;indisponibilité de ce titre va causer quelque frustration&#8230; Ca se passe ici : <a href="http://webu2.upmf-grenoble.fr/regulation/Lettre_regulation/lettrepdf/LR41.pdf" target="_blank">http://webu2.upmf-grenoble.fr/regulation/Lettre_regulation/lettrepdf/LR41.pdf</a></p>
<p></span></p>
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		<title>Surface/Off</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Apr 2010 21:20:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
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		<description><![CDATA[
On déplorait, il y a quelques semaines, le peu de réflexion de fond sur la forme particulière qu&#8217;adoptent les oeuvres d&#8217;art plates lorsqu&#8217;elles simulent les trois dimensions en tentant d&#8217;échapper à la dure loi de la surface. On regrettait alors de devoir traquer cette réflexion dans les articles du New-Yorker, manquant de source en VF [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On déplorait, il y a quelques semaines, le peu de réflexion de fond sur la forme particulière qu&#8217;adoptent les oeuvres d&#8217;art plates lorsqu&#8217;elles simulent les trois dimensions en tentant d&#8217;échapper à la dure loi de la surface. On regrettait alors de devoir traquer cette réflexion dans les articles du New-Yorker, manquant de source en VF pour explorer ces nouveaux territoires immatériels (comme l&#8217;est toute visualisation de l&#8217;espace, non ?).</p>
<p style="text-align: justify;">On est donc particulièrement satisfait de signaler que l&#8217;article qui nous manquait existe désormais. On le trouve dans la livraison d&#8217;Avril des Cahiers du Cinéma (dans lequel, promis, on n&#8217;a pas d&#8217;actions) qui consacre à la question tridimensionnelle une bonne part de ses pages. Justice semble rendue à Alice in Wonderland, de Burton, qui <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/arton1948.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1468" title="arton1948" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/arton1948.jpg" alt="" width="257" height="337" /></a>souffre dans la critique d&#8217;avoir été jugé selon les critères applicables aux autres films, comme si on avait mis à plat les couches qu&#8217;il superpose pourtant avec virtuosité, jouant non pas de simulation de la profondeur, mais justement de la représentation artificielle de celle-ci. Il y a dans ce film des espaces entre les surfaces, comme si le principe du split screen se déployait soudainement en relief, par dessus l&#8217;écran, qui est alors une surface parmi d&#8217;autres, un ground zero que le film prend soin de faire disparaître. Ce n&#8217;est peut être plus du cinéma, mais ça en émane, et peut être faudra t-il déployer de nouveaux outils d&#8217;analyse pour traiter de ces cas encore actuellement particuliers.</p>
<p style="text-align: justify;">En particulier, l&#8217;article signé par Stéphane Delorme parvient avec une certaine pertinence à mettre en lumière les dogmes opposés développés dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Avatar</span></em></strong>, de Cameron, et dans <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Alice in Wonderland</span></em></strong> de Burton, installant ce qui constitue peut être un élément de fondation de ces nouveaux outils d&#8217;analyse, se permettant même de montrer ce que ce nouvel espace d&#8217;analyse permet, quand il s&#8217;agit d&#8217;envisager tel accessoire (le monocle du ver à soie, par exemple) comme un concentré low-tech de toute la machinerie mise en jeu par la production du film lui-même, un condensé du procédé en quelque sorte, dirigé vers le regard, ce que les êtres tridimensionnels semble acquérir en débordant l&#8217;écran par devant, et par derrière : S&#8217;ils viennent en relief vers nous, cela suppose dans la relation que nous entretenons avec eux, qu&#8217;ils soient aussi dotés d&#8217;un intérieur, d&#8217;une face sous la surface. Dès lors, l&#8217;artifice 3D, au delà de l&#8217;usage purement pyrotechnique qu&#8217;on ne manquera pas d&#8217;en faire, pourra aussi s&#8217;entendre comme un retour du cinéma à ses sources, à ses racines lumineuses, que sont les jeux avec la surface. Ajoutons enfin que l&#8217;article a le talent de reconnaître que certains des concepts permettant de saisir cette nouvelle topologie cinématographique existaient déjà, qu&#8217;ils attendaient tapis dans l&#8217;ombre des pages de quelques livres. Ainsi, la réactivation de Deleuze, et la citation des quelques lignes de Logique du sens, dans lesquelles il s&#8217;intéresse précisément à Lewis Carroll, donnent un peu la même impression que la réactivation de Jetfire; le vieux Decepticon passé à l&#8217;ennemi dans le second volet des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Transformers</span></em></strong> (daisons raler les puristes !) : une puissance révélée. C&#8217;est sans doute à ce genre de réveil qu&#8217;on mesure la pertinence d&#8217;une pensée. Elle est ici éclatante.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout ça, et bien d&#8217;autres choses encore se passe dans le n°655 des Cahiers du Cinéma, d&#8217;Avril 2010. Et on conseillera aussi la lecture du numéro précédent, qui défrichait déjà ce terrain.</p>
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		<title>Boucles d&#8217;or</title>
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		<pubDate>Mon, 12 Apr 2010 10:06:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Ca manque de musique, dans ce blog.
C&#8217;est que les liens entre musique et philosophie sont simultanément évidents, et complexes à décrire.
La chanson a, elle, l&#8217;avantage de tisser, parfois, dans ses paroles et dans ses sons, des structures aptes à drainer du sens. Il est alors peu étonnant que la musique des temps industriels se soit [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Ca manque de musique, dans ce blog.</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;est que les liens entre musique et philosophie sont simultanément évidents, et complexes à décrire.</p>
<p style="text-align: justify;">La chanson a, elle, l&#8217;avantage de tisser, parfois, dans ses paroles et dans ses sons, des structures aptes à drainer du sens. Il est alors peu étonnant que la musique des temps industriels se soit faite à partir de répétitions, de samples, de boucles en français. Et je connais peu d&#8217;illustrations aussi cohérentes que ce titre de Noir Désir, A l&#8217;Envers, à l&#8217;endroit, dont Michel Gondry a, manifestement, tout compris, étant donnée la pertinence de sa mise en images. Histoire d&#8217;élever la répétition à la puissance deux, j&#8217;avais, durant la rédaction de ces articles, mis le mode &laquo;&nbsp;repeat&nbsp;&raquo; sur &laquo;&nbsp;on&nbsp;&raquo;. Les chaines qui imposent de la musique pour classes marchandes devraient diffuser ce clip en boucle.</p>
<p><object width="480" height="385"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/QV9aoJ2OWAM&#038;hl=fr_FR&#038;fs=1&#038;"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowscriptaccess" value="always"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/QV9aoJ2OWAM&#038;hl=fr_FR&#038;fs=1&#038;" type="application/x-shockwave-flash" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true" width="480" height="385"></embed></object></p>
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		<title>Sur le tas</title>
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		<pubDate>Mon, 12 Apr 2010 07:26:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Le travail]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Weil]]></category>

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		<description><![CDATA[
Entre 1934 et 1935, Simone Weil, alors enseignante en philosophie, abandonne provisoirement la carrière de professeur pour devenir ouvrière, tout d&#8217;abord chez Alstom, sur presse, puis à la chaine, chez Renault. Engagée, elle s&#8217;était déjà rendue en Allemagne en 1932 pour y observer la manière dont l&#8217;idéologie nazie trouvait là un terreau pour croitre, mais [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Entre 1934 et 1935, Simone Weil, alors enseignante en philosophie, abandonne provisoirement la carrière de professeur pour devenir ouvrière, tout d&#8217;abord chez Alstom, sur presse, puis à la chaine, chez Renault. Engagée, elle s&#8217;était déjà rendue en Allemagne en 1932 pour y observer la manière dont <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/2418278785_42caf77966.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1184" title="2418278785_42caf77966" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/2418278785_42caf77966.jpg" alt="" width="383" height="282" /></a>l&#8217;idéologie nazie trouvait là un terreau pour croitre, mais c&#8217;est à la condition ouvrière qu&#8217;elle voulait désormais consacrer sa pensée, qu&#8217;elle ne pouvait concevoir sans partager, sur le tas, la condition de ceux qui, s&#8217;épuisant au travail, n&#8217;y gagnaient néanmoins que tout juste de quoi assurer leur survie. L&#8217;expérience ne dura qu&#8217;un an, la santé de Simone Weil ne lui permettant pas de s&#8217;atteler davantage à la tâche. Néanmoins, par solidarité, ayant repris son travail d&#8217;enseignante, elle refusa alors de gagner &laquo;&nbsp;plus que les chômeurs du Puy&nbsp;&raquo;, et s&#8217;obligea à ne conserver que 5 francs par jours de son salaire, reversant le reste à des caisses de solidarité ouvrière.</p>
<p style="text-align: justify;">Confrontation au réel, l&#8217;expérience n&#8217;est cependant pas, chez Simone Weil, réductible à une simple plongée. Elle ne le sait pas encore au moment où elle effectue cette expérience, mais l&#8217;expérience du réel ne sera jamais, pour elle, uniquement celle de l&#8217;expérience concrète : il y a, au delà des souffrances, au delà des maltraitances dont les hommes sont capables entre eux, une &laquo;&nbsp;force&nbsp;&raquo; en oeuvre, qui irrigue le bien parmi eux. Relevant toujours de l&#8217;effort, particulièrement dans ces conditions où l&#8217;épuisement pourrait conduire au laisser-aller, la solidarité semblera témoigner, pour Simone Weil, de la nécessité d&#8217;un réel qui ne se limiterait pas à la matière que l&#8217;on travaille, pas plus qu&#8217;aux idées que manipule le philosophe. C&#8217;est ainsi sur les chaines de montage que se constitue, sans doute, le début de ce que certains considéreront comme une expérience mystique, quand d&#8217;autres y verront l&#8217;expression de l&#8217;espoir maintenu, y compris là où les pespectives semblent singulièrement fermées.</p>
<p></span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://medias.harrystaut.fr/LaConditionOuvriere.pdf"><img class="alignright size-full wp-image-1191" title="weil" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/weil1.jpg" alt="" width="84" height="138" /></a>La Condition ouvrière</span></em></strong>, de Simone Weil étant disponible en format pdf, je le laisse ici en lien (cliquez, comme toujours, sur la couverture reproduite ci-contre, et vous l&#8217;ouvrirez). Ca ne me semble pas pouvoir remplacer l&#8217;achat d&#8217;un exemplaire d&#8217;occasion, déjà annoté, ou l&#8217;emprunt en bibliothèque, mais ça permet déjà de travailler un peu. Si on est pris par le temps (et nous sommes pris pas le temps, de manière générale), on conseillera en particulier cet article, tout d&#8217;abord publié, en Juin 1936, dans la <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Révolution prolétarienne</span></em></strong> (n° 224), puis dans les <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Cahiers de Terre Libre</span></em></strong> (n°7) (réservez vous une demi-journée, googlez ces références, et emmagazinez tout ce que vous pouvez sur cette période, vous comprendrez un certain nombre de choses), intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La vie et la grève des ouvrières métallos (sur le tas)</span></em></strong> . Dans le pdf fourni ci-contre, ce texte se situe p. 143 et suivantes.</p>
<p><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/9782070423958.jpg"></a></p>
<p><a href="http://medias.harrystaut.fr/LaConditionOuvriere.pdf"></a></p>
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		<title>Il est né le divan enfin</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/04/il-est-ne-le-divan-enfin/</link>
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		<pubDate>Sun, 11 Apr 2010 21:31:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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Ses écrits étant désormais libres de droits, on croule cette année sous les éditions des ouvrages de Freud. Parallèlement, un certain nombre d&#8217;initiatives sont prises pour faire découvrir l&#8217;un des pères fondateurs de la psychanalyse à un public qui le connaît encore peu, ou mal. Poursuivant l&#8217;intéressant dossier qu&#8217;il a publié, en hors série (Freud, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/Freud.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1178" title="Freud" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/Freud-219x300.jpg" alt="" width="219" height="300" /></a>Ses écrits étant désormais libres de droits, on croule cette année sous les éditions des ouvrages de Freud. Parallèlement, un certain nombre d&#8217;initiatives sont prises pour faire découvrir l&#8217;un des pères fondateurs de la psychanalyse à un public qui le connaît encore peu, ou mal. Poursuivant l&#8217;intéressant dossier qu&#8217;il a publié, en hors série (<strong><em><span style="text-decoration: underline;">Freud, la révolution de l&#8217;intime</span></em></strong>), le journal <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Le Monde</span></em></strong> organise en collaboration avec la Fnac une série de conférences autour de l&#8217;oeuvre de Freud, et de sa descendance. Abordant aussi bien les principes généraux de la psychanalyse, que ses rapports avec le cinéma, ou avec la religion, ces conférences semblent pouvoir permettre d&#8217;effectuer une première plongée dans ces travaux qui eurent, au vingtième siècle, un tel retentissement et une telle influence. Voici donc le programme de ces rencontres, qui devraient susciter une envie irrépressible de lire Freud (qu&#8217;on ne sera pas obligé, néanmoins, d&#8217;acheter chez l&#8217;agitateur d&#8217;idées, reconverti en agitateur de curiosités (ça sonne plus anodin, tout de suite), de nombreuses autres librairies vous ouvriront leur portes pour ce genre de projet). Avec un peu de chance, certains des ouvrages un peu moins connus du maître des divans seront évoqués, afin d&#8217;élargir les lectures à des pages moins courues que celles des <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Cinq leçons</span></em></strong> ou de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;Introduction à la psychanalyse</span></em></strong>.</p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les publications actuelles, on peut ardemment conseiller à des élèves de terminale de se procurer le numéro hors série du Monde consacré à Freud évoqué ci-dessus. Il ne s&#8217;agit que d&#8217;une présentation à vocation très généraliste, mais celle ci a le mérite d&#8217;inciter en permanence à aller vers d&#8217;autres lectures, tant de Freud que de ses contradicteurs. C&#8217;est donc un bon point de départ.</p>
<p style="text-align: justify;">Le programme de ces conférences se trouve ici :<br />
<a href="http://multimedia.fnac.com/multimedia/fnacdirect/pdf/programme_freud.pdf" target="_blank">http://multimedia.fnac.com/multimedia/fnacdirect/pdf/programme_freud.pdf</a><br />
 et ici :<br />
<a href="http://www.facebook.com/event.php?eid=346594692956&amp;ref=nf" target="_blank">http://www.facebook.com/event.php?eid=346594692956&amp;ref=nf</a></p>
<p style="text-align: justify;">Et, promis, pour compenser cette publicité gratuite pour les autoroutes de la culture, nous ferons prochainement la promotion de lieux un peu plus secrets dans lesquels on peut trouver, de manière plus humaine, des livres.</p>
<p style="text-align: justify;">Illustration : Freud, devant son propre buste, tel qu&#8217;on pouvait le découvrir en couverture du magazine <strong><em>Vu</em></strong>, n° 227, de Juillet 1932.</p>
<p></span></p>
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		<title>La pensée s&#8217;expropriant</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Apr 2010 05:38:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Kant]]></category>
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		<description><![CDATA[
On a dans les derniers articles qui y ont fait référence, un peu joué avec la conception kantienne du beau, en la tirant un peu, admettons le, vers le bas. Il ne s&#8217;agissait pas que d&#8217;un jeu, mais d&#8217;une tentative pour s&#8217;appuyer sur quelque chose qui serait de l&#8217;ordre du ressenti face au beau pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">On a dans les derniers articles qui y ont fait référence, un peu joué avec la conception kantienne du beau, en la tirant un peu, admettons le, vers le bas. Il ne s&#8217;agissait pas que d&#8217;un jeu, mais d&#8217;une tentative pour s&#8217;appuyer sur quelque chose qui serait de l&#8217;ordre du ressenti face au beau pour se servir de cette énergie là comme d&#8217;un propulseur vers la pensée de Kant, qui tente précisément de penser cet effet spécifique que le beau produit en nous. Du coup, l&#8217;article &laquo;&nbsp;<a href="http://www.harrystaut.fr/2010/03/universal/" target="_blank">Universal</a>&nbsp;&raquo;  vaut sans doute plus par les commentaires qu&#8217;il a suscités chez de distingués lecteurs que par la thèse qu&#8217;il soutenait lui-même, qui ne servait ici que d&#8217;intermédiaire vers davantage de profondeur, de passage pédagogique en somme, bien que les réponses aux commentaires tentent, tant bien que mal, de répondre aux objections que l&#8217;article a suscitées.</p>
<p style="text-align: justify;">On va mettre maintenant en tension cette pensée, en la prenant par l&#8217;autre bout : non plus la surrection en soi d&#8217;un sentiment qui pourrait mener à Kant, mais l&#8217;observation de ce que la pensée kantienne peut provoquer chez d&#8217;autres penseurs. On l&#8217;a plus ou moins compris, en langage kantien, la spécificité du jugement esthétique, c&#8217;est le fait qu&#8217;il consiste à juger comme si il y avait des concepts a priori permettant de juger, alors que ce n&#8217;est justement pas le cas. En somme, ce n&#8217;est <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/Jean-Francois_Lyotard_cropped_131174050_std.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1166" title="Jean-Francois_Lyotard_cropped_131174050_std" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/Jean-Francois_Lyotard_cropped_131174050_std.jpg" alt="" width="321" height="444" /></a>pas un jugement qui consisterait à placer un objet dans une catégorie déjà connue, puisque justement, dans ce type de jugement, c&#8217;est l&#8217;objet qui semble amener avec lui la catégorie à laquelle il appartient. On le reconnait sans l&#8217;avoir déjà connu. C&#8217;est en ce sens qu&#8217;en langage kantien on nomme ce jugement non pas &laquo;&nbsp;déterminant&nbsp;&raquo; (placer un objet dans une catégorie préexistante, comme on fait lorsqu&#8217;on comprend, par exemple, l&#8217;échange d&#8217;oxygène dans les poumons comme un phénomène plus général de combustion), mais réfléchissant (qui consiste au contraire à créer une catégorie à partir de ce qui se rencontre. Le jugement &laquo;&nbsp;c&#8217;est beau&nbsp;&raquo; est caractéristique de ce type de pensée, puisqu&#8217;il n&#8217;existe pas de règle le précédent qui permette de l&#8217;énoncer; au contraire, le jugement lui même génère sa propre règle en définissant le beau à partir de ce qu&#8217;il désigne comme tel). C&#8217;est pour cette raison que la Critique du jugement constitue un moment particulier dans l&#8217;agencement des trois Critiques, dans la mesure où c&#8217;est l&#8217;instant où la pensée semble décoller et se libérer des guides qui l&#8217;avaient jusque là rendue possible, certes, mais aussi limitée. C&#8217;est ici que les choses intéressantes commencent, dans la confrontation à ces deux domaines qui constituent des trouées dans la sphère de la connaissance : le vivant, et le beau, parce qu&#8217;ils concernent des objets qui ne peuvent pas être pensés sans référence à leur fin, à leur forme finale, et ce bien que celle-ci ne soit pas connue.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l&#8217;ouvrage que Jean-Michel Durafour consacre aux rapports qu&#8217;entretient la pensée de Jean-François Lyotard au cinéma (<em>Jean-François Lyotard, questions au cinéma</em>), Kant constitue un centre de gravité autour duquel  tente de se construire une pensée qui doit, dès lors, extraire de la Critique du jugement, la substance vitale. Cela donne quelques pages qui brodent, à partir de Kant, des motifs qui permettent, il me semble, de se faire une idée de cette pensée, par les bourgeons qu&#8217;elle donne chez les autres. Les mots qui suivent ne sont donc pas de Lyotard lui même, mais il me semble qu&#8217;ils constituent, de manière pressante, une invitation à le lire. Evidemment, Durafour faisant ici référence à Lyotard, qui se sert lui-même de Kant comme base de lancement, lire les lignes qui suivent sans avoir lu, ni Lyotard, ni Kant peut sembler difficile. Pourtant, il me semble que parfois, accéder aux auteurs dans ce sens là permet de saisir quels sont les enjeux de leur pensée. Mais quand même, pour une petite préparation à Kant, qui permettra de mieux s&#8217;y retrouver dans les mots qui suivent, je conseille le lien suivant, qui permet d&#8217;entrer de manière claire et me semble t-il simple dans l&#8217;esthétique kantienne : <a href="http://books.google.fr/books?id=wd4VifmfpjQC&amp;printsec=frontcover&amp;dq=reperes+%22esthetique+et+philosophie+de+l'art%22&amp;source=bl&amp;ots=DIpzegqx2U&amp;sig=IcZqb9u8gGkay2WttfFc0v5H9ro&amp;hl=fr&amp;ei=csa6S90elPg5idWwkwg&amp;sa=X&amp;oi=book_result&amp;ct=result&amp;resnum=5&amp;ved=0CBYQ6AEwBA" target="_blank">Esthétique et philosophie de l&#8217;art; repères historiques et thématiques</a>. On se dirigera, dans ce livre &laquo;&nbsp;mis à disposition&nbsp;&raquo; par Googlebooks, vers la section consacrée à Kant. Et maintenant, Durafour, Lyotard et Kant mêlés :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;On sait que Lyotard n&#8217;a pas vu dans le jugement esthétique (encore seulement subjectif) que la simple propédeutique à la finalité objective de la nature comme &laquo;&nbsp;raccord&nbsp;&raquo; après coup des deux premières C<em>ritique</em> par &laquo;&nbsp;une téléologie de la nature pour la liberté&nbsp;&raquo;<sup>1</sup>, se plaçant encore malgré tout du côté du concept (particulier <em>a priori</em> de la faculté de juger) et de la faculté de connaître (les lois empiriques de la nature), déplaçant &laquo;&nbsp;seulement&nbsp;&raquo; la pensée de la législation (théorique ou pratique) à la régulation, de l&#8217;universel au particulier, de la déduction à l&#8217;appréciation (par l&#8217;analogie avec notre action intentionnelle). Au contraire, les <em>Leçons</em> font de l&#8217;esthétique, quoiqu&#8217;elle n&#8217;ait rien à voir avec la moindre connaissance objective (il n&#8217;existe pas de concept du beau) et n&#8217;informe que de l&#8217;état (de plaisir ou de peine) du sujet qui juge (c&#8217;est le sens propre du jugement <em>réfléchissant</em>), et au contraire de l&#8217;éxégèse dominante (voire de la lettre du texte), la pierre de touche qui &laquo;&nbsp;rend manifeste [...] la manière réflexive de penser qui est à l&#8217;oeuvre dans le texte critique tout entier&nbsp;&raquo;.<sup>2</sup></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La sensibilité intervient selon deux régimes dans la philosophie kantienne : comme l&#8217;objet d&#8217;une esthétique, d&#8217;une satisfaction (ou non)<em> subjective</em> d&#8217;un sujet qui sent (goûte), dans la <em>Critique de la faculté de juger</em>, mais déjà, dans la <em>Critique de la raison pure</em>, comme saisie des données de l&#8217;intuition dans les formes  <em>a priori</em> que sont l&#8217;espace et le temps, moment essentiel de la possibilité de toute connaissance objective en général. Dans la <em>Critique de la raison pure</em>, la sensibilité est prise au sens de la sensation (<em>Empfindung</em>), soit &laquo;&nbsp;l&#8217;effet d&#8217;un objet sur la capacité de représentation&nbsp;&raquo;, exprimant l&#8217;élément matériel phénoménal nécessaire pour la connaissance des objets; dans la<em> Critique de la faculté de juger</em>, au sens du sentiment (<em>Gefühl</em>), soit la détermination du sentiment de plaisir et de peine, &laquo;&nbsp;la part subjective de ce qui, dans une représentation, <em>ne peut absolument pas devenir une partie de la connaissance</em>&laquo;&nbsp;. Or, précise Lyotard, &laquo;&nbsp;cette occurrence de la sensation accompagne tous les modes de penser, quelle qu&#8217;en soit la nature&nbsp;&raquo;; plus loin : &laquo;&nbsp;Tout acte de pensée s&#8217;accompagne donc d&#8217;un sentiment qui signale à la pensée son &#8216;état&#8217;&nbsp;&raquo;<sup>3</sup>. Tout se passe comme si, par le jugement de plaisir et de peine, &laquo;&nbsp;les dissonances qui divisent la pensée, celles de l&#8217;imagination et des concepts, entraient en phase et laissaient place, sinon à une consonance parfaite, à une conjugaison paisible, du moins à une émulation bienveillante et douce, comme celle qui unit des fiancés&nbsp;&raquo;<sup>4</sup>. Pas de pensée humaine qui ne soit incarnée, c&#8217;est à dire <em>située sur l&#8217;échelle affective qui va de la peine au plaisir</em>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Cette affection par le jugement réfléchissant n&#8217;est pas d&#8217;un <em>sujet</em>. Si tel était le cas, cela impliquerait que le sujet <em>préexisterait</em> comme substrat à la pensée. La <em>Critique de la raison pure</em> avait déjà fermement combattu  une telle proposition d&#8217;un sujet connu comme substance indépendamment de ses <em>cogitata</em>. Si l&#8217;affection réfléchissante était celle d&#8217;un sujet, elle impliquerait une distinction sujet/objet (le sujet se prenant comme objet pour lui-même), et donc l&#8217;amorce d&#8217;une connaissance. Au contraire, il y a  &laquo;&nbsp;immédiateté fulgurante et [...] coïncidence parfaite du sentant et du senti&nbsp;&raquo;<sup>5</sup>. Le jugement esthétique n&#8217;est pas jugement d&#8217;un sujet; mais le sujet est &laquo;&nbsp;promis&nbsp;&raquo; par le jugement esthétique. &laquo;&nbsp;Dans l&#8217;esthétique du beau, le sujet est &laquo;&nbsp;à l&#8217;état naissant&nbsp;&raquo;<sup>6</sup>, d&#8217;une naissance qui n&#8217;est pas permanente (sinon il serait toujours une substance), mais qui intervient &laquo;&nbsp;à chaque fois qu&#8217;il y a plaisir du beau&nbsp;&raquo;. C&#8217;est par l&#8217;esthétique qu&#8217;un <em>je</em> est possible, par l&#8217;auto-affection de la pensée qui fait retour (se réfléchit) sur elle-même en se donnant son &laquo;&nbsp;état&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">La &laquo;&nbsp;coïncidence parfaite du sentant et du senti&nbsp;&raquo; dans la réflexion esthétique est précisément ce par quoi le paradoxe principal de la philosophie kantienne &#8211; &laquo;&nbsp;comment le penseur critique a jamais pu <em>établir</em> des conditions de pensée qui sont a priori&nbsp;&raquo;<sup>7</sup>, paradoxe de la fondation de la fondation, épée du diallèle : comment puis-je déterminer, c&#8217;est à dire juger, ce qui va précisément me permettre de savoir juger comme il faut ? &#8211; se voit neutralisé. Dans le jugement esthétique, l&#8217;&nbsp;&raquo;état&nbsp;&raquo; de la pensée n&#8217;est pas différent du sentiment qui l&#8217;en informe. &laquo;&nbsp;Le sentiment [est] pour la pensée, le signe de son état, donc le signe du sentiment lui-même, puisque l&#8217;&nbsp;&raquo;état&nbsp;&raquo; de la pensée est le sentiment&nbsp;&raquo;<sup>8</sup>. Lyotard qualifie ce jugement, empruntant le mot &#8211; en en infléchissant le sens &#8211; à Schelling (lui même le reprenant de Coleridge), de<em> tautégorique</em> : ce qui, à la différence de l&#8217;allégorie, signifie ce qu&#8217;il est et est ce qu&#8217;il signifie. La réflexion est &laquo;&nbsp;la pensée elle-même en tant qu&#8217;elle est affectée par le fait qu&#8217;elle pense&nbsp;&raquo;<sup>9</sup>. Le jugement réfléchissant sur le beau est à lui-même son propre principe de discrimination. De <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/9782130576983.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1167" title="9782130576983" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/04/9782130576983-198x300.jpg" alt="" width="198" height="300" /></a>fait, se fondant lui-même par lui-même, il permettra seul de faire un bon usage (légitime) des catégories, qui <em>en elles mêmes</em> ne suffisent pas pour penser bien, tout comme, dans<em> Des premiers fondements de la différence des régions dans l&#8217;espace</em>, la connaissance des quatre points cardinaux ne servait à rien sans la divergence subjective de la gauche et de la droite. Dès la première<em> Critique</em>, Kant avait parlé de <em>réflexion transcendantale</em> dans la mesure où &laquo;&nbsp;avant de comparer des jugements objectifs, nous comparons les concepts&nbsp;&raquo; : &laquo;&nbsp;La réflexion transcendantale, c&#8217;est à dire le rapport des représentations données à l&#8217;un ou l&#8217;autre mode de connaissance [sensibilité ou entendement], pourra seule déterminer leur rapport entre elles&nbsp;&raquo;<sup>10</sup>.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">(&#8230;) Depuis la béance originaire, le déferlement fondateur par lequel il y a monde, avance ce qui ne peut se dire, antéprédicatif par définition (devançant toujours tout jugement et donc toute théorisation); ce qui se tient &laquo;&nbsp;dans un silence d&#8217;avant la parole, silence de sein&nbsp;&raquo;<sup>11</sup>. L&#8217;évènementiel de l&#8217;évènement échappe à toute mise en mots. Il laisse le penseur enfant (<em>infans</em>), dans l&#8217;enfance de l&#8217;art.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Or ce silence, le silence de cette présence <em>sentie</em> avant que d&#8217;être <em>dite</em>, &laquo;&nbsp;tomb[ée] dans le trémis ou la pensée remue et trie tout&nbsp;&raquo;, cette présence à la fois pré-linguistique et pré-chosique (toute chose est dénomination), seul peut le transmettre, le faire partager l&#8217;art, lequel est tout entier &laquo;&nbsp;un démenti à la position du discours<sup>12</sup>&laquo;&nbsp;. Lyotard a plusieurs formules frappantes : &laquo;&nbsp;On ne peint pas pour parler, mais pour se taire.&nbsp;&raquo;<sup>13</sup> &laquo;&nbsp;L&#8217;oeuvre désoeuvre la langue.&nbsp;&raquo;<sup>14</sup> Ce qui nous le fait oublier ? Le <em>commentaire des oeuvres d&#8217;art</em>, qui est rarement échafaudé avec des images (muettes), mais avec des mots. On aura reconnu ici, sans qu&#8217;il soit possible de nous y attarder, jusque dans le ton, l&#8217;influence de la dernière esthétique d&#8217;Adorno : &laquo;&nbsp;En vertu de son caractère ambigu, le langage est le constituant de l&#8217;art et son ennemi mortel. Les vases étrusques de la Villa Julia sont parlants au plus haut degré et incomparables à tout langage communicatif. Le langage véritable de l&#8217;art est sans langage. [...] Ce langage non significatif des oeuvres d&#8217;art : l&#8217;expression est le regard des oeuvres d&#8217;art [...]. L&#8217;art puise son salut dans l&#8217;acte par lequel l&#8217;esprit, en lui, renonce à lui-même.&nbsp;&raquo;<sup>15</sup> Ne se laissant pas réduire dans des formules, n&#8217;assiégeant pas l&#8217;espace de la parole sans l&#8217;ébranler, maintenant &laquo;&nbsp;une réserve de &#8216;vues&#8217; imposant le silence au discours apparu, l&#8217;art est le nerf de la philosophie lyotardienne.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1 Jean-François Lyotard, <em>Leçons sur l&#8217;Analytique du sublime</em>, Paris, Galilée, 1991, p. 15<br />
2 Ibid, p. 21<br />
3 Ibid, p. 24, p. 25<br />
4 Ibid, p. 34<br />
5 Ibid, p. 24<br />
6 Ibid, p. 34<br />
7 Ibid, p. 48<br />
8 Ibid, p. 40<br />
9 Ibid, p. 107<br />
10 Emmanuel Kant, <em>Critique de la raison pure</em>, Appendice de l&#8217;Analytique transcendantale, <em>Oeuvres philosophiques</em>, tome I, Paris, Gallimard, 1980, p. 989, p. 990. Nous soulignons. La réflexion (<em>Uberlegung, reflexio</em>) est &laquo;&nbsp;l&#8217;état de l&#8217;esprit dans lequel nous nous disposons d&#8217;abord à découvrir les conditions subjectives sous lesquelles nous pouvons arriver à des concepts&nbsp;&raquo; (p. 988). On notera que cela ne va pas sans une &laquo;&nbsp;inversion&nbsp;&raquo; importante dans l&#8217;exposé kantien : celui qui consiste, dans l&#8217;Analytique du beau de la <em>Critique de la faculté de juger</em>, à placer l&#8217;examen du jugement de goût, quand bien même c&#8217;est pour les détourner (une universalité <em>subjective</em>, une nécessite <em>exemplaire</em>, etc.), sous l&#8217;égide des quatre catégories de la <em>Critique de la raison pure</em>. C&#8217;est précisément par la confrontation avec les quatre catégories de l&#8217;entendement que le jugement réfléchissant est &laquo;&nbsp;sommé d&#8217;exhiber sa différence&nbsp;&raquo; (J.-F. Lyotard, <em>Leçons sur l&#8217;analytique du sublime</em>, <em>op. cit</em>., p. 101).<br />
11 Jean-François Lyotard,<em> Discours, Figure</em>, Klincksieck, 1971, p. 13<br />
12 Id.<br />
13 Jean-François Lyotard, <em>Des dispositifs pulsionnels</em>, Paris, UGE, 1973, p. 88<br />
14 Jean-François Lyotard, <em>Misère de la philosophie</em>, Paris, Galilée, 2000, p. 103<br />
15 Théodor W. Adorno, <em>Théorie esthétique</em>, Paris, Klincksieck, 1995, p. 162-163, p. 170</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Jean-Michel Durafour, <em>Jean-François Lyotard : questions au cinéma</em>, Paris, Puf, 2009, p. 11 sq.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut concevoir que la lecture soit, ici, difficile. Mais il n&#8217;y a pour ce genre de texte, qu&#8217;une règle : poursuivre, et reprendre. Peu à peu comme dans les forêts, des chemins se dessinent et on apprend à en reconnaître les traces, à lire en eux des pistes qui mènent à d&#8217;autres sentiers. Le livre de Jean-Michel Durafour n&#8217;est d&#8217;ailleurs lui même qu&#8217;un chemin tracé à travers la pensée de Lyotard, lequel semble avancer en éclaireur dans le bois kantien. Nul doute que des obstacles de vocabulaire se dresseront face à la lecture. Rien cependant qu&#8217;un moteur de recherche ne puisse résoudre. Je mettrai dès que j&#8217;en aurai le temps en hyperlien les quelques termes qui pourraient ici empêcher la compréhension de l&#8217;ensemble. Mais on l&#8217;aura sans doute compris, c&#8217;est à la méditation et à la recherche personnelle que ce genre de texte convie. Lire Lyotard et Kant, voila un programme qui devrait occuper notre agenda pour un bon moment. On pourra, aussi, lire entièrement l&#8217;ouvrage de Durafour, car pour tout amateur de cinéma, il constitue aussi un parcours passionnant à travers des oeuvres aussi diverses que le <em>Scarface</em> de Coppola ou les oeuvres de Stan Brakhage (je sais, l&#8217;agenda se remplit dangereusement, et je prédis qu&#8217;il se remplira, grâce à Durafour, d&#8217;un certain nombre de films à voir, en plus des livres à lire; vous m&#8217;en voyez évidemment désolé).</p>
<p style="text-align: justify;">NB Le titre de ce présent article n&#8217;est rien d&#8217;autre que la reprise des derniers mots de Durafour dans ce chapitre consacré à l&#8217;esthétique kantienne telle qu&#8217;envisagée par Lyotard.</p>
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		<title>Sartre par Sartre</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Apr 2010 03:43:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Liberté]]></category>
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		<category><![CDATA[Sartre]]></category>

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Je l&#8217;avais promis à quelques élèves, et aux collègues avec lesquels j&#8217;en avais parlé, alors je mets en ligne ces quelques pages que le Nouvel Observateur de Janvier 1970 consacra à un assez long entretien avec Sartre, qui revenait alors, dans le cadre de sa propre pensée, sur un certain nombre des points qu&#8217;une [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"> </p>
<p style="text-align: justify;">Je l&#8217;avais promis à quelques élèves, et aux collègues avec lesquels j&#8217;en avais parlé, alors je mets en ligne ces quelques pages que le Nouvel Observateur de Janvier 1970 consacra à un assez long entretien avec Sartre, qui revenait alors, dans le cadre de sa propre pensée, sur un certain nombre des points qu&#8217;une année de Terminale évoque assez nécessairement : ses propos parfois peu nuancés sur l&#8217;irréductibilité du choix, y compris en situation extrême, dont il dit lui même ici qu&#8217;il ne les comprend plus alors qu&#8217;il les relit des années plus tard, sa relation à la psychanalyse et au marxisme, Flaubert, la manière dont l&#8217;étude de celui-ci va constituer une tentative pour concilier Marx et Freud, sa conception de la liberté, de la relation de l&#8217;individu avec l&#8217;histoire, la Chine et la Révolution culturelle, l&#8217;Université. L&#8217;entretien, qui ne fut d&#8217;ailleurs pas donné au Nouvel Observateur, qui ne fit que le traduire, et le reprendre en ce 26 Janvier 1970 du périodique britannique New Left Review fait donc le point sur la pensée de Sartre à ce moment précis, et dans le contexte historique dans lequel Sartre pense. On y voit un penseur confronté à une époque qui semble singulièrement, après coup, donner à penser, tant elle croise les idéologies et les évènements historiques dont on sait qu&#8217;ils structureront durablement le monde et les représentations qu&#8217;on en a. On y voit aussi comment Sartre analyse la relation de sa pensée et de ses engagements avec ce monde là, et c&#8217;est peut être aussi dans cette tension qu&#8217;on peut lire une certaine conception de la liberté.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme d&#8217;habitude, il suffit de cliquer sur les vignettes pour lire, dans l&#8217;ordre, les pages de ce numéro 272 du Nouvel Observateur.</p>

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<p style="text-align: justify;"><a class="thickbox" href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/gallery/sartre/obs0272_19700126_001.jpg"></a></p>
<p></span></p>
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		<title>Universal</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Mar 2010 06:05:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
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		<description><![CDATA[
Dans une discipline où il s&#8217;agit, essentiellement, de parvenir à penser par soi même, il est tout de même rassurant de n&#8217;être pas seul à penser, même si le nombre n&#8217;est jamais un critère de vérité, et même si les noms qui nous accompagnent dans le cheminement réflexif ne peuvent jouer que le rôle d&#8217;argument [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Dans une discipline où il s&#8217;agit, essentiellement, de parvenir à penser par soi même, il est tout de même rassurant de n&#8217;être pas seul à penser, même si le nombre n&#8217;est jamais un critère de vérité, et même si les noms qui nous accompagnent dans le cheminement réflexif ne peuvent jouer que le rôle d&#8217;argument d&#8217;autorité, qui n&#8217;est jamais un argument. Tout de même, savoir que les pistes qu&#8217;on emprunte sont foulées par d&#8217;autres pas assure qu&#8217;au moins si on se perd, on ne le fera pas seul, et permet de croire, au moins provisoirement, que les indices qui nous ont menés dans cette voie ont été aussi entrevus par d&#8217;autres que soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, j&#8217;ai pris l&#8217;habitude, même si c&#8217;est avec mille précautions, de présenter les thèses kantiennes sur le beau en m&#8217;appuyant sur ces objets culturels qui ont la <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/UniversalPictures.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/UniversalPictures1.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1099" title="UniversalPictures" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/UniversalPictures1.jpg" alt="" width="368" height="264" /></a>chance de connaître, auprès du public, un vaste succès, et en particulier sur cet épisode un peu particulier que sont les succès de Michael Jackson. Il ne s&#8217;agit pas de faire de cette illustration la représentation idéale des processus et valeurs que Kant tente de définir, mais de l&#8217;utiliser pour essayer de mieux percer ce que le philosophe tente de cerner dans la Critique de la Faculté de Juger.</p>
<p style="text-align: justify;">Or, au détour d&#8217;un ouvrage fort intéressant de Roger Pouivet, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;oeuvre d&#8217;art à l&#8217;âge de sa mondialisation &#8211; un essai d&#8217;ontologie de l&#8217;art de masse</span></em></strong>, je découvre un chapitre qui met précisément en relation la réflexion actuelle sur les arts de masses, c&#8217;est à dire ceux qui ont une audience mondiale, et la pensée kantienne. La thèse qui suit peut sembler iconoclaste, et pourtant, comme on va le voir, d&#8217;une certaine manière, elle se tient. Et surtout, elle peut constituer une marche intéressante pour saisir en un premier temps la pensée kantienne :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">&laquo;&nbsp;Kant, dans sa<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Critique de la faculté de juger</span></em></strong>, affirme que le jugement de goût pur est à la fois subjectif et universel. Voici l&#8217;une des formule qui exprime cette thèse : &laquo;&nbsp;<em>Est beau ce qui plait universellement sans concept</em>&laquo;&nbsp;. L&#8217;une des raisons pour lesquelles le jugement esthétique serait subjectif, c&#8217;est qu&#8217;il ne supposerait aucun savoir préalable grâce auquel nous pourrions identifier des qualités objectives des objets esthétiques, naturels ou artefactuels. C&#8217;est la raison pour laquelle le beau plait sans concept. Qu&#8217;il plaise universellement suppose aussi que  la satisfaction esthétique n&#8217;est pas fonction d&#8217;anticipations cognitives qui pourraient faire défaut à certains. Le fonctionnement harmonieux de ce que Kant appelle les facultés de connaître, sensibilité, imagination et entendement, est corrélatif de la beauté, et constitue un plaisir esthétique tout à fait indépendant d&#8217;une compétence cognitive.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Ce schéma kantien peut-il s&#8217;appliquer à l&#8217;art classique ? On peut en douter. En revanche, l&#8217;art de masse &#8211; la satisfaction esthétique que nous pouvons prendre  à l&#8217;audition de Madonna, à voir<strong><em><span style="text-decoration: underline;"> Titanic</span></em></strong> ou à lire Thomas Harris &#8211; me semble assez bien satisfaire ce schéma.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">1° L&#8217;art de masse plaît universellement, même si c&#8217;est en un sens, celui d&#8217;une diffusion mondiale des produits, que des kantiens orthodoxes n&#8217;accepteraient probablement pas. Ils contesteraient l&#8217;identification de l&#8217;universalité à la généralité (le simple fait que quelque chose soit répandu). L&#8217;universel kantien est une affaire <em>de droit</em> et non <em>de fait</em>. Certes. Mais si on donne à &laquo;&nbsp;universel&nbsp;&raquo;&#8216; le sens de &laquo;&nbsp;mondial&nbsp;&raquo;, alors la formule kantienne convient plutôt bien à l&#8217;art de masse.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">2° L&#8217;art de masse plait sans concept. De nouveau, c&#8217;est en un sens différent de celui que des kantiens accepteraient. Peut-être iraient ils dans la direction interprétative suivante : Kant donne les moyens d&#8217;une esthétique compatible avec l&#8217;art moderne et contemporain. Il est pertinent pour l&#8217;esthétique d&#8217;aujourd&#8217;hui. L&#8217;absence de concept déterminant le jugement esthétique signifie le rejet de l&#8217;académisme, d&#8217;un art mis au service de conceptions qu&#8217;il illustre et qui forment la norme du jugement qu&#8217;on peut porter sur lui. Ainsi, des arts plastiques libérés de l&#8217;exigence naturaliste, de la ressemblance, seraient plus &laquo;&nbsp;kantiens&nbsp;&raquo;, dans la mesure où, comme pour les flammes dans la cheminée ou les volutes de fumée, les rinceaux et autres exemples de Kant, nous n&#8217;avons pas un concept de ce que doit être la représentation picturale. Le libre jeu des facultés, corrélatif du plaisir esthétique, est décisif, et non une norme extérieure à l&#8217;expérience esthétique elle même. En séparant des sphères de légitimité, science, morale, esthétique, Kant aurait établi l&#8217;autonomie de l&#8217;esthétique et même de l&#8217;art. Or, l&#8217;art moderne et l&#8217;art <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/9782873171902.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1100" title="9782873171902" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/03/9782873171902-213x300.jpg" alt="" width="213" height="300" /></a>contemporain se caractériseraient par  l&#8217;autonomisation de l&#8217;esthétique, au détriment de l&#8217;intérêt pour la représentation du monde et de la dépendance à l&#8217;égard de contenus religieux ou historiques. Toute considération extrinsèque à  l&#8217;oeuvre, qu&#8217;elle soit théorique ou pratique, serait petit à petit éliminée. L&#8217;art moderne et l&#8217;art contemporain représenteraient peu ou prou la poursuite de cette intuition kantienne de l&#8217;autonomie de l&#8217;esthétique &#8211; ce qui permettrait même d&#8217;expliquer l&#8217;institution du musée et son importance dans l&#8217;art d&#8217;aujourd&#8217;hui. Au jugement de goût pur correspondrait un art pur, concerné seulement par ses propres possibilités formelles.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Quoi qu&#8217;il en soit de la pertinence de cette thèse, voire de ce dogme d&#8217;une partie de l&#8217;esthétique française d&#8217;aujourd&#8217;hui, il me semble que ce que dit Kant s&#8217;appliquerait au moins aussi bien, mieux peut être, à l&#8217;art de masse qu&#8217;à l&#8217;art moderne ou à l&#8217;art classique. L&#8217;art de masse ne demande pas de pré-requis. Il s&#8217;adresse à un individu culturellement vierge ; il lui fournit, de façon interne, tous les éléments de sa satisfaction esthétique. Nul doute aussi qu&#8217;il ne réalise à sa façon une communication intersubjective autour d&#8217;oeuvres qui plaisent universellement.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">On pourra répliquer derechef que ce n&#8217;est pas du tout ce que Kant voulait dire ! Pour lui, le jugement de goût pur est sans concept parce que réfléchissant et non déterminant ; la communicabilité universelle dont il parle est celle d&#8217;un sentiment commun à tous, par analogie avec l&#8217;universalité de la loi morale. Il ne s&#8217;agit pas de soutenir que Kant aurait plus sûrement anticipé Michaël Jackson que Jackson Pollock. Il n&#8217;a anticipé ni l&#8217;un ni l&#8217;autre. Pourtant, &laquo;&nbsp;Ce qui plaît universellement et sans concept&nbsp;&raquo; est une bonne formule pour caractériser l&#8217;art de masse. C&#8217;est dans l&#8217;art de masse que les normes du jugement esthétique selon Kant sont le plus aisément satisfaites. Une universalité réelle et non simplement abstraite, une absence de concept, au sens de pré-requis &#8211; et voila que Kant sert à penser l&#8217;art de masse ! Si le lecteur est choqué d&#8217;une telle suggestion, et c&#8217;est peut être à juste titre, qu&#8217;il veuille bien l&#8217;omettre et n&#8217;en conserver que l&#8217;idée d&#8217;un art qui plaît universellement (mondialisé) et sans concept (sans culture). Le fait d&#8217;enrôler le Maître de Königsberg au service de l&#8217;art moderne ou de l&#8217;art contemporain n&#8217;est pas moins contestable, même si c&#8217;est beaucoup plus courant. &laquo;&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">Roger Pouivet; <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;oeuvre d&#8217;art à l&#8217;âge de sa mondialisation &#8211; un essai d&#8217;ontologie de l&#8217;art de masse</span></em></strong> (2003), P. 50 sq</p>
<p style="text-align: justify;">Faut il se méfier de cette thèse ? Comme de toute thèse serait on tenté d&#8217;affirmer, c&#8217;est à dire ni plus, ni moins que celles qu&#8217;on est davantage enclin à accepter, pour la seule raison qu&#8217;elles sont plus répandues, et qu&#8217;elles ont l&#8217;air plus conforme au kantisme officiel. Mais si une pensée gagne ses galons à son pouvoir de dépassement du contexte historique dans lequel elle est apparue et par son aptitude à s&#8217;appliquer à des objets qu&#8217;elle ne connaissait pas lorsqu&#8217;elle s&#8217;est construite, alors l&#8217;exercice effectué par Pouivet montre à quel point la pensée de Kant sur l&#8217;art, bien loin d&#8217;être ce moment d&#8217;égarement que certains évoquent, est au contraire un schéma qui permet de penser la manière dont, de façon parfois moins superficielle qu&#8217;il n&#8217;y paraît, des oeuvres d&#8217;art qui n&#8217;étaient pas conçues pour cela ont pu faire résonner l&#8217;humanité dans sa quasi totalité, pour peu qu&#8217;elle ait fait de l&#8217;accord esthétique des êtres humains une hypothèse qui puisse être, même imparfaitement, actualisée.</p>
<p style="text-align: justify;">On dépassera néanmoins cette interprétation de la thèse kantienne en regardant, dès demain si je suis assez matinal pour l&#8217;évoquer, celle que Jean-François Lyotard en propose de son côté.</p>
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		<title>Reprise du travail</title>
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		<pubDate>Sat, 27 Feb 2010 10:54:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>stan</dc:creator>
				<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Conseils de lecture]]></category>
		<category><![CDATA[Le travail]]></category>
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		<description><![CDATA[
Harry avait donné, déjà, sa propre liste de références sur le travail, principalement construite autour d&#8217;ouvrages de témoignage ou d&#8217;analyses, et de films (pour mémoire, c&#8217;était ici : http://www.harrystaut.fr/2009/12/cest-pas-du-travail/). Reprise du boulot par Stan, cette fois, qui livre ici sur le même sujet, une bibliographie qui puise davantage ses racines dans les sciences sociales. Etudes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Harry avait donné, déjà, sa propre liste de références sur le travail, principalement construite autour d&#8217;ouvrages de témoignage ou d&#8217;analyses, et de films (pour mémoire, c&#8217;était ici : <a href="http://www.harrystaut.fr/2009/12/cest-pas-du-travail/" target="_blank">http://www.harrystaut.fr/2009/12/cest-pas-du-travail/</a>). Reprise du boulot par Stan, cette fois, qui livre ici sur le même sujet, une bibliographie qui puise davantage ses racines dans les sciences sociales. Etudes générales et analyses plus ciblées, l&#8217;élève curieux de savoir ce que l&#8217;avenir lui réserve, et le lecteur avide de prendre du recul par rapport à ce qui constitue un monde en soi trouvera, peut être, dans ce qui suit, un accompagnement précieux :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Worker_Bee_by_wesleykhall.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1085" title="Worker_Bee_by_wesleykhall" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Worker_Bee_by_wesleykhall.jpg" alt="" width="323" height="407" /></a>– Coster (de) M., Pichault F., (Ed.), Traité de sociologie du travail, Paris, De Boeck, 1998.<br />
– Friedmann G, Naville P., (s d.), Traité de sociologie du travail, Paris, A Colin, 1961/1962.<br />
– Kergoat J., Boutet J., Jacot H., Linhart D., Le monde du travail, Paris, La découverte, 1998.<br />
– Lallement M., Le travail en sociologie contemporaine, Paris, Gallimard, 2007.<br />
– Martin D., MetzgerJ L., Pierre Ph., Les métamorphoses du monde, Paris, Seuil, 2003<br />
– Pillon T., Vatin F., Traité de sociologie du travail, Toulouse, Octares, 2003.<br />
– Aubert N., Gaulejac (de) V., Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 1991.<br />
– Beaud S., Pialoux M., Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 2000.<br />
– Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.<br />
– Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification, Paris, Gallimard.<br />
– Broussard V., Sociologie de la gestion, Paris, Belin, 2008<br />
– Castells M., La société en réseaux, Paris, Fayard, 1996.<br />
– Clot Y., Le travail sans l’homme, Paris, La découverte, 1995.<br />
– Coriat B., L’atelier et le robot, Paris, Christian Bourgeois, 1990.<br />
– Dejours C., Souffrance en France, Paris, Seuil, 1998<br />
– Dodier N., Les hommes et les machines, Paris, Métailié, 1995<br />
– Dubois V.,, La vie au guichet, Paris, Economica, 1999.<br />
– Dugè E., « La gestion des compétences : les savoirs dévalués, le pouvoir occulté », Sociologie du travail, n°3, 1994, pp. 273-292.<br />
– Durand J P., La chaine invisible, Paris, Seuil, 2004.<br />
– Ehrenberg A., La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998.<br />
– Ehrenberg A., Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991,<br />
– Gaulejac (de) V., La société malade de sa gestion, Paris, Seuil, 2005<br />
– Gorz A., Misère du présent. Richesse du possible, Paris, Galilée, 1997.<br />
– Hanique F., Le sens du travail, Ramonville Saint-Agne, Eres, 2004<br />
– Laville J-L., « Participation des salariés et travail productif », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 27-47.<br />
– Linhart D., « A propos du post taylorisme », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 63-74.<br />
– Oiry E., Iribarne (d’) A., « La notion de compétence : continuités et changement parrapport à la notion de qualification », Sociologie du travail, n°43, 2001, pp. 49-66.<br />
– Pages M., Gaulejac (de) V., L’emprise de l’organisation, Paris, Desclée de Brouwer,1979<br />
– Paradeise C., Lichtenberger Y., « Compétence, compétences », Sociologie du travail,n°43, 2001, pp. 33-48<br />
– Perilleux T., Les tensions de la flexibilité, Paris, Desclée de Brouwer, 2001<br />
– Reynaud J D., « Le management par les compétences : un essai d’analyse »,Sociologie du travail, n°43, 2001, pp. 7-31.<br />
– Segrestin D., « A propos du nouveau modèle productif : question d’efficience,question de légitimité », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 49-61.<br />
– Sennett R., Le travail sans qualité, Paris, Albin Michel, 2000<br />
– Terssac (de) G., 1992, L’Autonomie dans le travail, Paris, PUF.<br />
– Vatin F., Le travail et ses valeurs, Paris, Albin Michel, 2008<br />
– Veltz P., et Zarifian Ph., « Vers de nouveaux modèles de l’organisation ? », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 3-25.<br />
– Veltz P., Le nouveau monde industriel, Paris, Gallimard, 2000.</p>
<p style="text-align: justify;">Et pour ceux qui veulent débarquer, liste au poing, dans la première librairie ou bibliothèque venue pour y faire leurs emplettes, voici la version .pdf de cette bibliographie :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/bibliotravail.pdf"><img class="size-thumbnail wp-image-1084 alignnone" title="logopdf" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/logopdf1-150x150.png" alt="" width="90" height="90" /></a></p>
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		<title>Money money money, always sunny, in the rich man&#8217;s world</title>
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		<pubDate>Sat, 27 Feb 2010 10:16:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>stan</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les échanges]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[ 
A lire les manuels de philosophie de terminale, et à lire les sujets aussi, on pourrait croire que toute la réflexion sur les échanges s&#8217;articule autour des seules questions de la nature du don, et de l&#8217;échange spécifique que constitue le langage. De l&#8217;argent, il n&#8217;est que très rarement question, et c&#8217;est souvent pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"> </p>
<p style="text-align: justify;">A lire les manuels de philosophie de terminale, et à lire les sujets aussi, on pourrait croire que toute la réflexion sur les échanges s&#8217;articule autour des seules questions de la nature du don, et de l&#8217;échange spécifique que constitue le langage. De l&#8217;argent, il n&#8217;est que très rarement question, et c&#8217;est souvent pour voir en ce <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Money_Money_Money_by_jfphotography.jpg"></a><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Money_Money_Money_by_jfphotography.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-1078" title="Money_Money_Money_by_jfphotography" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Money_Money_Money_by_jfphotography.jpg" alt="" width="426" height="277" /></a>concept un objet subalterne, un simple intermédiaire qui ne vaut pas qu&#8217;on se penche davantage sur son cas. Sur la toile, même silence radio : peu de réflexion sur l&#8217;essence même de l&#8217;argent.<br />
L&#8217;élève aura donc compris qu&#8217;on ne parle pas de l&#8217;argent, puisque celui ci, bien que valeur des valeurs, n&#8217;en a intellectuellement aucune.<br />
Ainsi, peu de textes sur l&#8217;argent sont proposés à celui qui voudrait porter sa réflexion sur cet objet pourtant singulier.<br />
Profitant du fait que l&#8217;argent soit, cette année, la question mise au programme des prépas scientifiques, on trouve sur le net quelques contributions aptes à éclairer ceux qui voudraient se lancer dans une telle réflexion. Un site, en particulier propose des éléments de cours, mais aussi un choix d&#8217;extraits, de provenances très diverses (on rencontre aussi bien Marx que La Fontaine) qui permettent de saisir en quoi l&#8217;argent pose problème, et ne se situe dès lors pas uniquement sur le terrain des plus puissantes des solutions.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici la référence de ce site : <a href="http://www.site-magister.com/prepas/" target="_blank">http://www.site-magister.com/prepas/</a></p>
<p style="text-align: justify;">Mais voici aussi, compilées sous forme de fichier .Pdf, les textes qu&#8217;il propose. Il faut là un point de départ, permettant de redécouvrir l&#8217;acidité de tel écrivain, la pertinence de tel autre, ou les aptitudes quasi médiumniques d&#8217;un autre encore. On sera surpris de constater à quel point des auteurs divers se sont penchés sur le précieux tabou, et à quel point on aborde pourtant peu la question, craignant d&#8217;être indécents.</p>
<p style="text-align: justify;">Cliquez sur le logo ci-dessous pour accéder au fichier.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Textes-sur-largent.pdf"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-1077" title="logopdf" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/logopdf-150x150.png" alt="" width="90" height="90" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Illustration extraite de la galerie d&#8217;un talentueux jeune photographe allemand, qu&#8217;on peut retrouver ici : <a href="http://jfphotography.deviantart.com/" target="_blank">http://jfphotography.deviantart.com/</a></p>
<p><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/Textes-sur-largent.pdf"></a></p>
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		<title>Amplificateur de puissance</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/02/amplificateur-de-puissance/</link>
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		<pubDate>Sat, 27 Feb 2010 09:14:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[
Socrate disait avoir son démon intérieur, qui lui soufflait des réponses aux questions auxquelles il n&#8217;aurait su, par lui-même répondre. Cependant, ses pérégrinations dans les rues d&#8217;Athènes, et sa manière d&#8217;interroger autour de lui amis et passants pour les soumettre à un interrogatoire sérré montre que ce daimon ne suffisait pas, et qu&#8217;il lui était [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Socrate disait avoir son démon intérieur, qui lui soufflait des réponses aux questions auxquelles il n&#8217;aurait su, par lui-même répondre. Cependant, ses pérégrinations dans les rues d&#8217;Athènes, et sa manière d&#8217;interroger autour de lui amis et passants pour les soumettre à un interrogatoire sérré montre que ce <em>daimon</em> ne suffisait pas, et qu&#8217;il lui était nécessaire de faire parler les esprits tapis dans le corps de ses contemporains. Sinon, pourquoi cette vocation d&#8217;accoucheur d&#8217;âmes ? La maïeutique n&#8217;a pas d&#8217;autre projet que celui-ci : connecter son propre démon à ses semblables, comme le gardien de phare tente de pousser ses photons le plus loin possible, espérant être capté par quelque regard, et scanne aux jumelles l&#8217;horizon, à la recherche d&#8217;un signal semblable.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, nous nous tenons dans ce monde, en vigies, envoyant les signaux idoines, espérant capter à notre tour un message venant d&#8217;une voix amie.</p>
<p style="text-align: justify;">Les blogs, pour peu qu&#8217;ils n&#8217;aient pas pour objet de décrire par le menu sa vie privée (quoique, peut être, même ceux là, maladroitement), font partie de ces phares. L&#8217;enseignement aussi. Chaque année, l&#8217;enseignant envoie des signaux à presque 150 êtres humains; rares sont les personnes qui peuvent s&#8217;adresser à une telle <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/gavrt-sunrise-browse.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1066" title="gavrt-sunrise-browse" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/gavrt-sunrise-browse-300x178.jpg" alt="" width="300" height="178" /></a>audience, plusieurs heures par semaine. Et de temps en temps, ça répond. On peut passer des années sans qu&#8217;aucun signal clair ne revienne. Peu importe, il n&#8217;est pas nécessaire que les réponses soient nombreuses. Il faut se résoudre à émettre vers une certaine proportion de poste récepteurs, qui auront du mal à émettre en retour. Il faut aussi savoir s&#8217;avouer que parfois, on émet si fort qu&#8217;on en devient inapte à capter les émissions des autres. Et parfois, aussi, les réponses ne nous seront pas destinées.</p>
<p style="text-align: justify;">Le blog répond à une logique semblable, avec d&#8217;autres moyens. Et si un jour on doit faire l&#8217;objet de ce qui, désormais, pend au nez de tout fonctionnaire, c&#8217;est à dire l&#8217;extinction de sa voix par suppression de son poste, demeureront au moins ces antennes ci. Ca continuera à émettre.</p>
<p style="text-align: justify;">De temps en temps, dans le bruit de fond de l&#8217;univers, au beau milieu du bourdonnement humain, une onde porteuse se distingue et semble émettre un signal porteur de sens, un au-delà de la simple information. Alors, on sait de part et d&#8217;autre qu&#8217;une connexion s&#8217;est faite, et qu&#8217;on va pouvoir parler ensemble. Arrive le jour où, ensemble, on parle. Et nous y sommes.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, une nouvelle signature apparaît dans cette colonne.</p>
<p style="text-align: justify;">A côté de la rencontre, il y a aussi une idée derrière la tête (les démons, toujours&#8230;). La philosophie, dans les objets qu&#8217;elle traite, ratisse large. Il n&#8217;y a pas d&#8217;objet dont on puisse dire qu&#8217;elle est incapable de s&#8217;en emparer pour y appliquer ses méthodes d&#8217;analyse, son regard distancié, sa manière particulière de poser des problèmes. Et à ce titre, elle constitue sans doute une discipline précieuse pour un être humain qui doit bien constater, un jour ou l&#8217;autre, qu&#8217;il est posé dans cet univers, et qu&#8217;il va bien falloir y prendre position, y adopter une attitude. Mais pour cet être humain qui souhaiterait comprendre la situation avant d&#8217;y prendre part, manque aujourd&#8217;hui, souvent, une connaissance plus technique, peut être, mais tout aussi précieuse : la mécanique des relations humaines. Qu&#8217;on lui donne le <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/10pxca1.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1063" title="10pxca1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/10pxca1-300x298.jpg" alt="" width="300" height="298" /></a>nom d&#8217;économie (et, vraiment, nous vivons dans la méconnaissance de cet enseignement, avec à peu près autant de maîtrise de notre monde qu&#8217;un internaute qui surferait sur le net sans jamais avoir ouvert une unité centrale), de sociologie, ou de toute autre partie des sciences humaines, il y a là un ensemble de cartes du monde, de schémas techniques qui nous échappent, que d&#8217;autres maîtrisent, et qui sont autant d&#8217;outils que nous n&#8217;avons pas en mains dans notre confrontation à ce monde, qui est un monde humain, qu&#8217;il s&#8217;agit de connaître tout autant que nous connaissons la matière. Rappelons le : l&#8217;ambition est existentielle, certes, mais elle est aussi politique, nécessairement.</p>
<p style="text-align: justify;">S&#8217;adjoindre les compétences d&#8217;un économiste, c&#8217;était possible, encore fallait il qu&#8217;une connexion suffisamment forte existe pour que ça puisse émettre ensemble. On dispose ici d&#8217;une antenne qui touche ses 300 personnes par jour en moyenne. Il va s&#8217;agir de proposer du contenu qui diffuse des pistes de compréhension à ceux qui les cherchent. Il semble avec le recul que ce fut l&#8217;idée de ce blog depuis le début, ça le demeure, avec une conscience un peu plus aigüe de la nécessité de répandre des cartes de notre territoire, ou de les constituer.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors, c&#8217;est le moment des présentations.</p>
<p style="text-align: justify;">A Harry Staut s&#8217;adjoint donc un nouvel auteur, co-voiturier dans ce bas monde. Tels les Daft Punks, nous abuserons du principe du pseudonyme, l&#8217;identité sociale important peu ici. Stan Tistic va donc intervenir dans ces colonnes, afin de compléter ce que l&#8217;inspecteur Harry cerne de manière trop imprécise, ou trop mal, ou de manière trop orientée.</p>
<p style="text-align: justify;"> Habituez vous donc à surveiller les signatures des articles, puisque le blog devient choral (pour peu qu&#8217;un choeur puisse être composé de deux voix).</p>
<p style="text-align: justify;">Et puisque nous avions commencé avec Socrate, finissons en compagnie du moment où il établit la connexion avec celle qui, pour ainsi dire, le branchera. Diotime, dont il se fait l&#8217;onde porteuse dans le <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Banquet</span></em></strong>, établit en quelques mots les fondements même de la pensée, en des termes qui laissent penser qu&#8217;il existe une tension entre les pôles que nous sommes :</p>
<p></span></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 30px;">« Tout ce qui est démonique est intermédiaire entre ce qui est mortel et ce qui est immortel.<br />
- Avec quelle fonction ? demandai-je.<br />
- Avec celle de faire connaître et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes, et aux hommes ce qui vient des Dieux : les prières et les sacrifices des premiers, les injonctions des seconds et leurs faveurs, en échange des sacrifices; et, d&#8217;un autre côté étant intermédiaire entre les uns et les autres, ce qui est démonique en est complémentaire, de façon à mettre le Tout en liaison avec lui-même. C&#8217;est grâce à cette sorte d&#8217;être qu&#8217;ont pu venir au jour la Divination dans son ensemble, la science des prêtres touchant les choses qui ont rapport aux sacrifices, aux initiations, aux incantations, à la prédiction en général et à la magie. Le Dieu, quant à lui, ne se mêle pas à l&#8217;homme; mais toutefois, grâce à cette nature moyenne, c&#8217;est d&#8217;une façon complète que se réalise pour les Dieux la possibilité d&#8217;entrer en relation avec les hommes et de converser avec eux, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil. »</p>
<p style="text-align: justify;">
]]></content:encoded>
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		<title>Les films libèrent la tête – 2</title>
		<link>http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/</link>
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		<pubDate>Fri, 26 Feb 2010 22:03:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[
J&#8217;ai évoqué le recueil de Fassbinder, Les films libèrent la tête, afin d&#8217;offrir un autre angle d&#8217;attaque à Tous les autres s&#8217;appellent Ali, ce film projeté dans le cadre du dispositif Lycéens et apprentis au cinéma.
Mais, en fait, on peut évoquer une seconde fois ce même ouvrage. En effet, nous bouclerons le programme de Lycéens [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;ai évoqué le recueil de Fassbinder, <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Les films libèrent la tête</span></em></strong>, afin d&#8217;offrir un autre angle d&#8217;attaque à <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Tous les autres s&#8217;appellent Ali</span></em></strong>, ce film projeté dans le cadre du dispositif <em>Lycéens et apprentis au cinéma</em>.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/CLAUDE-CHABROL.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1057" title="CLAUDE CHABROL" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/CLAUDE-CHABROL-227x300.jpg" alt="" width="227" height="300" /></a>Mais, en fait, on peut évoquer une seconde fois ce même ouvrage. En effet, nous bouclerons le programme de <em>Lycéens au cinéma</em> avec <strong><em><span style="text-decoration: underline;">La Cérémonie</span></em></strong>, de Claude Chabrol. Or, Fassbinder s&#8217;est intéressé à Chabrol dans ce même livre, dans un article intitulé  <strong><em><span style="text-decoration: underline;">&#8230; Des Ombres sans doute et pas de pitié&#8230;</span></em></strong> Quelques réflexions dans le désordre à propos des films de Claude Chabrol. Il y construit une critique acide de la filmographie chabrolienne, dans laquelle il mesure la distance séparant ce que pourraient être ces films, et ce qu&#8217;ils sont. Deux lignes de force vont servir de guide à Fassbinder : l&#8217;une est la question du fascisme, et l&#8217;autre, celle de l&#8217;amour que le réalisateur porte sur ses personnages, question primordiale chez Fassbinder, dont on sait qu&#8217;il n&#8217;épargne rien à ses propres personnages, sans pour autant cesser de porter sur eux un regard amoureux. A ses yeux, le cinéma de Chabrol est simultanément plus édulcoré, et moins aimant.</p>
<p style="text-align: justify;">Sans doute est-ce là une voie d&#8217;accès à la filmographie de Fassbinder. Sans doute est ce aussi une manière d&#8217;évaluer celle de Chabrol.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc ces quelques pages :</p>

<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/claude-chabrol/' title='CLAUDE CHABROL'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/CLAUDE-CHABROL-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="CLAUDE CHABROL" title="CLAUDE CHABROL" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/ffolder/' title='Ffolder'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/Ffolder-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="Ffolder" title="Ffolder" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/fchabrol1/' title='FChabrol1'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/FChabrol1-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="FChabrol1" title="FChabrol1" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/fchabrol2/' title='FChabrol2'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/FChabrol2-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="FChabrol2" title="FChabrol2" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/fchabrol3/' title='Fchabrol3'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/Fchabrol3-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="Fchabrol3" title="Fchabrol3" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/fchabrol4/' title='FChabrol4'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/FChabrol4-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="FChabrol4" title="FChabrol4" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-2/fchabrol5/' title='FChabrol5'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/FChabrol5-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="FChabrol5" title="FChabrol5" /></a>

<p></span></p>
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		<title>Les films libèrent la tête – 1</title>
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		<pubDate>Thu, 25 Feb 2010 20:15:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[24 fois la vérité par seconde]]></category>
		<category><![CDATA[Bonus]]></category>
		<category><![CDATA[Douglas Sirk]]></category>
		<category><![CDATA[Non classé]]></category>
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Mes élèves ont eu la chance d&#8217;être conviés à une projection qu&#8217;ils ont ressentie comme éprouvante de Tous les autres s&#8217;appellent Ali, à l&#8217;issue de laquelle  j&#8217;espère qu&#8217;ils ont compris, maintenant, que l&#8217;agitation de la salle n&#8217;enlevait rien au film mais qu&#8217;au contraire, elle en mettait en évidence le caractère toujours actif, comme on [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Mes élèves ont eu la chance d&#8217;être conviés à une projection qu&#8217;ils ont ressentie comme éprouvante de <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Tous les autres s&#8217;appellent Ali</span></em></strong>, à l&#8217;issue de laquelle  j&#8217;espère qu&#8217;ils ont compris, maintenant, que l&#8217;agitation de la salle n&#8217;enlevait rien au film mais qu&#8217;au contraire, elle en mettait en évidence le caractère toujours actif, comme on pourrait dire d&#8217;une matière qu&#8217;elle est toujours radioactive, qu&#8217;elle produit toujours des effets secondaires sur les sujets qui y sont exposés. Ils auront pu <a href="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/filmsliberent.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-1038" title="filmsliberent" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/filmsliberent-188x300.jpg" alt="filmsliberent" width="188" height="300" /></a>ainsi constater à quel point il y a parfois un écho étonnant entre une salle et un écran, sans qu&#8217;il y ait un seul instant du film dont on puisse dire qu&#8217;il constitue une représentation documentaire, ou &laquo;&nbsp;réaliste&nbsp;&raquo; de la vie (et c&#8217;est bien là que le film présente une puissance spécifique, et produit ses effets les plus grinçants, on en aura été témoins). </p>
<p style="text-align: justify;">A l&#8217;issue de la présentation de ce film, j&#8217;avais promis à ces élèves un complément, sur lequel j&#8217;ai eu un peu de mal à remettre la main.</p>
<p style="text-align: justify;">On le sait, le film de Fassbinder est en fait tissé sur la trame d&#8217;un film de Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet, dont il pourrait constituer une sorte de reprise décalée selon le style, les méthodes et les propos spécifiques à Fassbinder. Et même si l&#8217;apparence du film semble très éloignée des pastels sirkiens, il y a chez le réalisateur allemand un hommage véritable rendu à son prédécesseur américain, hommage que Fassbinder lui rendit non seulement sur pellicule, mais aussi par écrit, et dont on a la retranscription dans un volume aujourd&#8217;hui épuisé, intitulé <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Les films libèrent la tête</span></em></strong>, recueillant une partie fort intéressante des textes de Fassbinder sur son propre art.</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier chapitre de ce recueil est précisément consacré à Douglas Sirk, et constitue non seulement l&#8217;expression de son héritage, mais aussi un commentaire des films du maître américain. Pour éveiller notre curiosité, Fassbinder a la bonne idée de commencer son parcours cinématographique par Tout ce que le ciel permet, et de film en film, c&#8217;est comme si on enlevait la pellicule de convenances qui habille tous les films de Sirk, et qu&#8217;on en mettait à nu le squelette de cruauté qui les soutient. On cerne alors beaucoup mieux ce qui, au delà des apparences, lie ces deux cinéastes et ces deux oeuvres, puisqu&#8217;après tout, c&#8217;est bien des rapports entre des êtres et leur milieu, entre des hommes et le monde, qu&#8217;il s&#8217;agit.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me suis permis, étant donné le caractère très rare de cet ouvrage, d&#8217;en reproduire ici les pages qui nous concernent. Que cela incite chacun à fouiller les bouquinistes ou les boutiques en ligne pour s&#8217;en dégoter un exemplaire. Le mieux étant évidemment, à l&#8217;image de celui que j&#8217;ai en mains, emprunté à la bibliothèque Valeyre (Paris 9ème), d&#8217;en trouver un qui soit un peu abîmé, avec des annotations dans les marges, qui soit passé de mains en mains pour faire de nous, en atterrissant dans entre nos mains, les héritiers d&#8217;une transmission; la basse définition de la photo illustrant la couverture s&#8217;accommode tout à fait idéalement des outrages du temps. Un détails : la bibliothèque Valeyre présente un classement un peu anarchique de ses ouvrages de cinéma. Pour des raisons mystérieuses, l&#8217;ouvrage de Fassbinder devrait se trouver avec les autres ouvrages cotés 791.431 FAS, mais en fait, il y a un petit lot de livres qui se situent plus à gauche, tout en bas, parmi lesquels j&#8217;ai trouvé l&#8217;exemplaire qu&#8217;il me fallait. On ne sait pas où il se trouvera quand je l&#8217;aurai rendu (sinon, la réserve centrale en possède, elle aussi, un exemplaire).</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc, scannées, les pages de ce chapitre :</p>

<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/filmsliberent/' title='filmsliberent'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/filmsliberent-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="filmsliberent" title="filmsliberent" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk1/' title='fsirk1'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk1-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk1" title="fsirk1" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk2/' title='fsirk2'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk2-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk2" title="fsirk2" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk3/' title='fsirk3'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk3-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk3" title="fsirk3" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk4/' title='fsirk4'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk4-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk4" title="fsirk4" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk5/' title='fsirk5'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk5-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk5" title="fsirk5" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk6/' title='fsirk6'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk6-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk6" title="fsirk6" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk7/' title='fsirk7'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk7-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk7" title="fsirk7" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk8/' title='fsirk8'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk8-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk8" title="fsirk8" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk9/' title='fsirk9'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk9-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk9" title="fsirk9" /></a>
<a href='http://www.harrystaut.fr/2010/02/les-films-liberent-la-tete-1/fsirk91/' title='fsirk91'><img width="150" height="150" src="http://www.harrystaut.fr/files/2010/02/fsirk91-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail" alt="fsirk91" title="fsirk91" /></a>

<p></span></p>
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		<title>Sujet re-traité : La vérité est elle soumise au temps ?</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Feb 2010 10:35:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
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		<description><![CDATA[

Complément à l&#8217;article précédent, un traitement plus poussé, parce que plus précis dans ses distinctions conceptuelles, qui pourrait tout à fait servir d&#8217;atelier pour traiter sous un angle un brin différent le sujet auquel on s&#8217;était attaqué : La vérité est elle soumise au temps ? François Vert y part d&#8217;une conception large de la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">
Complément à l&#8217;article précédent, un traitement plus poussé, parce que plus précis dans ses distinctions conceptuelles, qui pourrait tout à fait servir d&#8217;atelier pour traiter sous un angle un brin différent le sujet auquel on s&#8217;était attaqué : La vérité est elle soumise au temps ? François Vert y part d&#8217;une conception large de la vérité, la plus large possible, même, puisque ses énoncés vont de &laquo;&nbsp;<em>Il fait soleil aujourd&#8217;hui</em>&nbsp;&raquo; à &laquo;&nbsp;<em>U = RI, soit encore : la valeur de la tension U aux bornes d&#8217;un circuit électrique est égale au produit de la valeur de la résistance par la valeur de l&#8217;intensité</em>&nbsp;&raquo; (pour ceux qui auraient choisi une autre voie que la filière scientifique, il s&#8217;agit de ce qu&#8217;on appelle la loi d&#8217;Ohm). Se confrontant à ses propres pratiques et habitudes, qui semblent le perdre en début de réflexion au beau milieu de ce qu&#8217;il appelle la &laquo;&nbsp;vérité <img class="alignright size-full wp-image-984" title="la-ver1" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/02/la-ver1.jpg" alt="la-ver1" width="256" height="350" />foisonnante&nbsp;&raquo;, c&#8217;est à dire la propension de notre esprit à générer des vérités en permanence (là, maintenant, par exemple, s&#8217;en accumulent de nouvelles :&nbsp;&raquo;les caractères de cet article sont blancs sur fond noir&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;cet article porte sur un autre article&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;les informations que j&#8217;accumule en ce moment entrent dans la catégorie &laquo;&nbsp;vérité foisonnante&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;l&#8217;auteur multiplie encore une fois les exemples&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;les ordinateurs du lycée sont vraiment trop lents&nbsp;&raquo;, etc.), il tente de discerner ce qui pourrait être considéré comme &laquo;&nbsp;savoir&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">Or, c&#8217;est sur cette tentative de distinction que l&#8217;article apporte une eau puissante à notre moulin : si on tente de repérer ce qui, parmi l&#8217;ensemble des énoncés &laquo;&nbsp;vrais&nbsp;&raquo; qu&#8217;on émet en permanence, constitue un savoir, alors on va retirer, dans notre tamis, tout ce que François Vert répertorie comme simple &laquo;&nbsp;information&nbsp;&raquo;. Et on a alors une clé assez puissante pour traiter notre sujet : il y a des énoncés vrais qui ne constituent que des informations, et qui sont par essence périssables. Il y a à l&#8217;opposé des énoncés vrais qui ont une date de péremption plus éloignée, ou même des énoncés qu&#8217;on peut consommer sans modération éternellement; ceux ci constituent un savoir. Dès lors, au sein du foisonnement des vérités s&#8217;accumulant, il y aurait des zones de stabilité, des énoncés qui demeureraient identiques à eux mêmes à travers le temps, aussi bien en moi qu&#8217;à travers les générations.</p>
<p style="text-align: justify;">Et là où l&#8217;article se révèle particulièrement utile, c&#8217;est qu&#8217;il redonne une légitimité à l&#8217;induction, ce principe amplement méprisé par la tradition épistémologique. Si on la caricature, on peut dire que la déduction consiste à tirer des énoncés généraux à partir d&#8217;observations particulières. Un exemple simple se trouve dans les prévisions météorologiques à long terme, qui ne s&#8217;appuient que sur des calculs statistiques effectués sur la météo de la même date des années précédentes (sur <a href="http://fr.weather.com/" target="_blank">http://fr.weather.com/</a>, par exemple, les prévisions à plus de 10 jours ne sont rien de plus qu&#8217;une moyenne des observations météorologiques des années précédentes à la même date)). Classiquement, on considère souvent à la suite d&#8217;Aristote, affirmant qu&#8217;&nbsp;&raquo;<em>il n&#8217;y a de science que du général</em>&nbsp;&raquo; (<em><strong><span style="text-decoration: underline;">Secondes Analytiques</span></strong></em> , I, 31, 87 b) que ne mérite le nom de &laquo;&nbsp;savoir&nbsp;&raquo; que ce qui vaut universellement, c&#8217;est à dire un énoncé qui constitue une loi invariable, dans l&#8217;espace comme dans le temps, un jugement qui serait partageable avec des extraterrestres (intelligents, tout de même) s&#8217;il y avait de tels être avec lesquels le partager. Une telle définition du savoir laisse de côté les acquis de l&#8217;induction, puisque excessivement fondés sur l&#8217;observation, ils constituent la part roturière de la grande famille du savoir. François Vert, dans ce texte court, donne le programme de lecture de ceux qui ont un doute, tout comme lui, sur la pertinence d&#8217;un tel critère de sélection.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour ceux qui ont donc le courage de dépasser un tout petit peu la réflexion de l&#8217;article précédent, qui est bâtie avec les &laquo;&nbsp;moyens du bord&nbsp;&raquo;, comme on dit, cet article, ainsi que ceux qui sont conseillés en guise de complément, constitueront une ouverture fort appréciable !</p>
<p style="text-align: justify;">On trouvera cet article ici même : <a href="http://www.sceren.fr/magphilo/philo07/science.htm" target="_blank">http://www.sceren.fr/magphilo/philo07/science.htm</a></p>
<p style="text-align: justify;">Et si on est un peu curieux, on naviguera avec plaisir dans l&#8217;ensemble du site.</p>
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		<title>Sujet traité : La vérité est elle soumise au temps ?</title>
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		<pubDate>Sun, 31 Jan 2010 19:01:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Harry</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Sujets traités]]></category>
		<category><![CDATA[Vérité]]></category>

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Mise en garde lancée aux petits malins qui cherchent sur le net le traitement intégral de sujets qui leurs sont donnés par leur professeurs, croyant ainsi berner le correcteur qui sommeille en celui-ci (et y parvenant d&#8217;ailleurs parfois) : ce que je mets en ligne ici n&#8217;est que le résultat d&#8217;un travail effectué en classe, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><font size="2"></p>
<p style="text-align: justify;">Mise en garde lancée aux petits malins qui cherchent sur le net le traitement intégral de sujets qui leurs sont donnés par leur professeurs, croyant ainsi berner le correcteur qui sommeille en celui-ci (et y parvenant d&#8217;ailleurs parfois) : ce que je mets en ligne ici n&#8217;est que le résultat d&#8217;un travail effectué en classe, de mise en ordre des idées à partir d&#8217;une réflexion menée sur l&#8217;idée de vérité. Que les filous s&#8217;inspirent donc plus de la méthode que du propos lui-même : beaucoup de sujets peuvent être traités en s&#8217;appuyant sur un travail effectué au brouillon, qui consiste à discerner deux ou trois grandes manières de définir le concept principal mis en jeu par la question posée. Ainsi, on va le voir, le mot &laquo;&nbsp;vérité&nbsp;&raquo; va avoir dans la réflexion qui suit trois sens différents. Bien entendu, il faut aller du moins précis, du plus vague, au plus approfondi. Voila ce que ça donne une fois rédigé :</p>
<p style="text-align: justify;">Introduction :</p>
<p style="text-align: justify;">Si on a pris la mauvais habitude de qualifier de &laquo;&nbsp;vrai&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;faux&nbsp;&raquo; tout et n&#8217;importe quoi (on achète une fausse montre Cartier, avec de la fausse monnaie, on est convaincu de voir au Louvre un vrai Léonard de Vinci), et en particulier des objets, l&#8217;usage voudrait qu&#8217;on évite de recourir à cette idée lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;objets, et qu&#8217;on le réserve aux jugements : les objets seront alors dits &laquo;&nbsp;réels&nbsp;&raquo;, ou pas, alors que tel discours, tel propos, telle connaissance seront dits &laquo;&nbsp;vrais&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;faux&nbsp;&raquo;. Si cela permet d&#8217;ordonner un peu nos propos, néanmoins ce n&#8217;est pas suffisant. En effet, la vérité est définie selon deux critères qui ne sont pas toujours simultanément respectés : tout d&#8217;abord, est vrai un discours qui est conforme à ce dont il parle. Ensuite, ce qui est vrai ne peut pas être faux. En effet, la vérité est conçue comme étant éternelle : ceux dont les propos se contredisent tout le temps montrent par là que, soit ils ne possèdent pas la vérité, soit ils mentent. Ainsi, dans l&#8217;idéal, la vérité serait un discours semblable à la réalité, valable éternellement. Le problème, c&#8217;est que la manière dont nous pensons et disons la vérité n&#8217;est pas conforme à la définition qu&#8217;on en donne, à tel point qu&#8217;on peut être amené à remettre en question l&#8217;éternité et le caractère absolu de la vérité, pour la considérer finalement comme soumise au temps. Tout d&#8217;abord, on va <img class="alignright size-full wp-image-980" title="time_by_natdatnl" src="http://www.harrystaut.fr/wp-content/uploads/2010/01/time_by_natdatnl.jpg" alt="time_by_natdatnl" width="300" height="417" />le voir, si la vérité change, c&#8217;est bien parce que la réalité elle même dont elle parle change aussi, et que nos discours doivent bien suivre ce mouvement. On verra que c&#8217;est ce qui caractérise ce premier degré de vérité qu&#8217;est l&#8217;opinion. Mais si la vérité change, aussi, c&#8217;est parce que nous mêmes évoluons dans nos connaissances, et que celles ci interagissent de telle manière que certaines sont parfois remises en question. C&#8217;est là le travail essentiel de la science. Enfin, nous pourrons confronter ces manières dont nous sommes concrètement en quête de vérité à l&#8217;idéal de vérité, qui demeure l&#8217;éternité.</p>
<p style="text-align: justify;">1 &#8211; L&#8217;opinion, accord permanent à ce qu&#8217;on croit être le réel.</p>
<p style="text-align: justify;">A &#8211; L&#8217;opinion est ce qui nous semble vrai</p>
<p style="text-align: justify;">A moins d&#8217;être de mauvaise foi (mais on n&#8217;est pas de mauvaise foi sans le savoir soi-même), quand nous exprimons nos opinions, c&#8217;est que nous les considérons comme l&#8217;expression de la vérité. Ainsi, même si la tradition philosophique a fait de l&#8217;opinion un niveau de discours qui manque de fiabilité et de valeur, au quotidien, à chaque instant, c&#8217;est bien à l&#8217;opinion que nous confions le soin de constituer et exprimer ce que nous considérons comme relevant de la vérité. Ainsi, l&#8217;opinion est en quelque sorte pour nous la manière dont nous reconnaissons parmi l&#8217;univers des discours tenables, celui que nous tiendrons. Elle constitue par la même occasion notre connaissance et notre pensée, puisque l&#8217;une comme l&#8217;autre ne sont rien d&#8217;autre qu&#8217;un discours qu&#8217;on se tient à soi-même. C&#8217;est ainsi que nous mettons en accord le monde et notre pensée, et nous ne pouvons qu&#8217;accorder à ces propos la valeur de &laquo;&nbsp;vérité&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">B &#8211; L&#8217;opinion est l&#8217;expression de l&#8217;instant présent</p>
<p style="text-align: justify;">Si l&#8217;opinion vraie décrit la réalité telle qu&#8217;elle est, alors on s&#8217;accordera à dire qu&#8217;à partir du moment où la réalité change, l&#8217;opinion doit la suivre dans ce mouvement. Ainsi, non seulement ne peut on pas reprocher à l&#8217;opinion d&#8217;être changeante, mais encore faudrait il voir dans une opinion immuable un signe d&#8217;erreur : le monde change, ce qu&#8217;on en dit maintenant ne sera plus vrai demain, il est donc nécessaire de réviser en permanence l&#8217;opinion afin de coller à la réalité. Et si l&#8217;opinion est un discours vrai, alors on est obligé d&#8217;admettre que la vérité change avec le temps. Ainsi, régulièrement, les manuels de géographie sont ils obligés de corriger l&#8217;altitude de tel ou tel sommet (y compris du plus élevé d&#8217;entre eux) afin de suivre les mouvements d&#8217;érosion ou de surrection qui modifient en permanence cette donnée.</p>
<p style="text-align: justify;">C &#8211; L&#8217;opinion est la forme de vérité qui se caractérise par le relativisme et l&#8217;éphémère.</p>
<p style="text-align: justify;">Dès lors, on peut admettre que la vérité, pour obéir à la nécessité de correspondance avec le réel, change au fil du temps. On peut même considérer que suivant le cadre dans lequel on se trouve, la réalité soit radicalement différente, et que la vérité s&#8217;exprimes alors en des termes, et selon des discours tout autant différents : constater, entre êtres humains, qu&nbsp;&raquo;on n&#8217;est pas du même monde&nbsp;&raquo;, c&#8217;est deviner à l&#8217;avance qu&#8217;on sera en désaccord sur la plupart des terrains de discussion, y compris parmi les plus généraux et les plus essentiels, parce que les hommes ne vivent finalement pas dans LE monde, mais dans LEUR monde, et que dès lors chacun construit sur ce qui lui apparait comme &laquo;&nbsp;la réalité&nbsp;&raquo; un discours qui lui paraît vrai, bien qu&#8217;il soit relatif, particulier, et sans doute éphémère. Mais dans ce cadre là, on peut considérer que la vérité est bel et bien soumise au temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant, la pensée ne se réduit pas aux seules opinions. Sinon, aucun accord entre les esprits ne serait possible, et la discussion elle même serait sans doute rendue presque impossible, chacun demeurant dans un monologue auto-convaincu. De plus, nous avons jusque là évoqué la vérité comme une juste description du monde tel qu&#8217;il est. Or nous allons maintenant voir qu&#8217;on ne peut pas réduire la connaissance à ce simple rôle de &laquo;&nbsp;description&nbsp;&raquo; : loin de se limiter aux seuls cas particuliers (tel objet a telle caractéristiques ici et maintenant, tel autre objet a telle autre caractéristique ici  et maintenant), la connaissance s&#8217;intéresse en fait aux généralités, et c&#8217;est sur ce terrain que travaille un degré de connaissance plus élevé que la simple opinion : la science.</p>
<p style="text-align: justify;">2 &#8211; Le jugement prudent</p>
<p style="text-align: justify;">A &#8211; La science tente d&#8217;aller au delà des apparences sensibles, là où l&#8217;opinion s&#8217;y fie.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme l&#8217;opinion, la science peut être considérée comme une description du monde, qui se donne pour objectif d&#8217;être aussi fidèle que possible à la réalité. Mais à la différence de celui qui se fie à ses impressions, le scientifique sait que l&#8217;observation est ce qui nous fait prendre des illusions pour la réalité : celle ci se trouve au delà de ce qui est observable, et nos sens ne nous donnent sur le monde qu&#8217;un point de vue particulier, limité, subjectif là où la vérité scientifique tente d&#8217;être générale, universelle et objective. Ainsi, par exemple, croyons nous voir des couleurs qui ne sont en fait que l&#8217;interprétation que notre cerveau effectue des longueurs d&#8217;ondes de la lumière quand celle ci frappe notre rétine : ainsi, la réalité ne comporte t elle pas de couleurs en dehors de la vision qu&#8217;en a l&#8217;homme. Cela ne signifie pas qu&#8217;il n&#8217;existe aucun phénomène physique derrière la perception des couleurs, simplement, ce phénomène ne se réduit pas à ce qu&#8217;on en voit, et la juste expression scientifique des couleurs se trouvera dans le résultat de la mesure de la fréquence de la lumière, grâce à un spectrographe, autrement dit, grâce à un dispositif qui va transformer l&#8217;impression subjective en donnée objective que même les daltoniens devront reconnaître (on constatera alors qu&#8217;une même mesure objective peut donner lieu à plusieurs impressions subjectives). Alors, on pourra dépasser l&#8217;opinion, puisque celle ci apparaitra comme l&#8217;expression de ceux qui se laissent guider par leurs premières impressions.</p>
<p style="text-align: justify;">B &#8211; Mais la science dépend néanmoins des moyens d&#8217;observation et d&#8217;étude dont elle dispose.</p>
<p style="text-align: justify;">Dès lors, la science semblerait bien être en possession de vérités qu&#8217;on pourrait considérer comme éternelles. Pourtant, ce n&#8217;est pas si simple : la science demeure tributaire des moyens qu&#8217;elle met en oeuvre pour observer et décrire le monde. Ainsi, quand un nouvel appareil d&#8217;observation apparait, c&#8217;est comme si la réalité elle même changeait, puisque c&#8217;est un tout nouveau monde qui apparait aux yeux du scientifique. Le microscope, la lunette astronomique vont être le point de départ d&#8217;autant de découvertes qui vont bouleverser la vision que l&#8217;homme a de l&#8217;univers tout entier (on pense, par exemple, à la découverte des satellites de Jupiter par Galilée). Ainsi, avant que la lunette astronomique ne soit inventée, l&#8217;univers est certes tel qu&#8217;il est encore aujourd&#8217;hui, mais les hommes n&#8217;ont sur lui qu&#8217;un regard limité par un horizon technique restreint, qui les pousse à penser que la Terre est une planète spécifique, puisqu&#8217;elle dispose d&#8217;un satellite, la Lune. Tous les grands scientifiques sont ceux qui ne se contentent pas de dire quelque chose de nouveau sur une réalité qui serait déjà observée par d&#8217;autres, mais qui bouleversent totalement ce qu&#8217;on entend derrière le mot &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;. Qu&#8217;on pense en particulier à la manière dont, depuis l&#8217;antiquité, on sait que la Terre est ronde, et dont néanmoins, on va continuer à faire comme si elle était plate pendant encore des siècles : c&#8217;est que, tout simplement, il n&#8217;y a au quotidien aucun témoignage de la rotondité de la Terre qui puisse permettre de voir dans cette forme quoi que ce soit qui corresponde à la &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;. Il faudra attendre de disposer de moyens de déplacements susceptibles de mettre en évidence cette description pour que ce discours devienne &laquo;&nbsp;vrai&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">C &#8211; Cette dépendance aux moyens d&#8217;étude est commune à toute entreprise de connaissance.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, même si la science poursuit bel et bien une vérité qui soit universelle, et évite le plus possible les simples déclarations d&#8217;opinions, elle doit constater qu&#8217;il y a entre son idéal et ce à quoi elle parvient une distance considérable, qui est due au fait que les moyens mis en oeuvre par l&#8217;homme pour connaître la réalité modifient peu à peu la définition même de ce qu&#8217;on appelle communément la réalité, à tel point que si on demandait à deux hommes, dont un seul serait scientifique, en ce début de XXIè siècle, de definir ce qu&#8217;il nomme &laquo;&nbsp;réalité&nbsp;&raquo;, on constater à quel point leur définition différerait, puisque nous appelons communément &laquo;&nbsp;réel&nbsp;&raquo; ce qui peut être constaté par l&#8217;expérience, alors que la science actuelle s&#8217;occupe d&#8217;objets qui, pour la plupart, échappent à toute observation possible. Ainsi, contrairement à ce qu&#8217;on pouvait penser, la science n&#8217;étudie pas un monde qui serait posé, indépendant, immuable, et auquel nos discours devraient s&#8217;accorder. Au contraire, c&#8217;est la connaissance qui, en progressant, constitue le monde qu&#8217;elle cherche à connaître, de telle sorte que, bien que la proposition soit étonnante, on puisse affirmer que l&#8217;homme du XXIè siècle ne vit pas du tout dans le même monde que ses ancêtres qui habitèrent la Terre dans l&#8217;Antiquité. Les sciences humaines sont un terrain sur lequel ces phénomènes sont particulièrement sensibles, dans la mesure où les objets qu&#8217;on y observe (les échanges, les classes sociales, les déplacements de population, les orientations sexuelles, la banlieue, les pratiques culturelles, etc.) n&#8217;apparaissent comme objets que lorsque la science s&#8217;y intéresse. Ainsi, dans la science, même si c&#8217;est pour des raisons tout à fait différentes, la vérité semble bel et bien soumise au temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Transition.</p>
<p style="text-align: justify;">Si la vérité est à ce point malléable et changeante, devons-nous alors considérer la connaissance comme étant fondamentalement relative, chacun pensant le monde tel qu&#8217;il l&#8217;entend, au moment où il le fait et selon les modalités que sa culture lui permet ? Ne faut il pas, alors, abandonner toute référence à l&#8217;idée même de vérité, pour privilégier l&#8217;idée d&#8217;un discours diversifié dans lequel tout le monde aurait, à sa façon, et pour son propre compte, raison ? Nous allons voir qu&#8217;on peut éviter un tel écueil à partir du moment où on repère de manière plus précise ce dont il s&#8217;agit quand on parle de &laquo;&nbsp;vérité&nbsp;&raquo;.</p>
<p style="text-align: justify;">3 -</p>
<p style="text-align: justify;">A &#8211; Les mathématiques, modèle de toute connaissance indépendante du temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème auquel nous nous confrontons n&#8217;est en fait pas nouveau : dans l&#8217;Antiquité déjà, alors que les physiciens tentent tous de trouver dans la matière la quintessence de celle ci, c&#8217;est à dire le principe qui l&#8217;unifie et qui permettrait de dire quelque chose d&#8217;absolument certain sur le monde, en ramenant tout à ce principe unique, Socrate va réaliser que ce principe ne peut pas être cherché dans le monde matériel, précisément parce que celui ci est en perpétuel mouvement, et que nous mêmes ne parvenons pas à trouver de juste point de vue pour l&#8217;observer. Il proposera alors de considérer que la vérité n&#8217;est pas de &laquo;&nbsp;ce monde&nbsp;&raquo; matériel auquel notre corps appartient, mais qu&#8217;il s&#8217;agit de la chercher dans ce qui, en nous est immuable : les idées. En effet, si la matière n&#8217;est pas du tout le même objet pour un physicien de l&#8217;antiquité et pour un scientifique actuel, il n&#8217;en demeure pas moins que l&#8217;idée de &laquo;&nbsp;matière&nbsp;&raquo; sur laquelle ils travaillent demeurent la même. Evidemment, la science qui révèle le mieux le caractère universel et éternel de la vérité, c&#8217;est celle qui est totalement indépendante de toute forme d&#8217;observation de la matière : les mathématiques. En effet, définir aujourd&#8217;hui une droite, c&#8217;est dire exactement la même chose que les géomètres antiques, et participer à une vérité qui traverse les siècles, intouchable, à tel point qu&#8217;on est certain que dans les millénaires qui viennent, s&#8217;il y a encore des humains pour partager des connaissances avec leurs descendants, ils leur enseigneront des mathématiques conformes à celles que nous pratiquons aujourd&#8217;hui. Pour les autres disciplines, on ne peut pas avoir les mêmes certitudes, (et ce d&#8217;autant moins que depuis des décennies, nous transmettons la physique newtonienne alors même que le relativisme et la physique quantique l&#8217;ont invalidée). Ainsi, il y aurait dans l
