L’Humanité en tout genre, contre un universalisme partiel et partial

In Liberté, Raison, Wollstonecraft Mary
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L’extrait qui suit, s’il est souvent cité dans les recueils de textes féministes, ne manque pas d’éléments qui peuvent paraître, aujourd’hui, un peu paradoxaux. Car tout en soutenant l’idée qu’il faut enseigner aux femmes les mêmes méthodes de raisonnements qu’on apprend aux hommes, Mary Wollstonecraft semble penser que s’il faut éduquer les femmes à la maîtrise de la Raison, c’est pour leur permettre d’accepter la place que leur donnent la Grande-Bretagne et l’Europe du 18e siècle. Or nous allons voir que cette place, y compris quand on l’observe décrite chez Emmanuel Kant, qu’on considère comme l’un des tout plus grands esprits de ce temps, n’a rien d’égale avec celle de l’homme. Au premier abord, la pensée de Mary Wollstonecraft serait donc émancipatrice d’une façon très particulière : Les femmes seraient simplement dotées de la capacité de comprendre pourquoi elles ne sont pas les égales des hommes, et pourquoi elles doivent respecter cette différence. On devine que ce 18e siècle n’invite pas vraiment les femmes à manifester l’audace qu’appelle Emmanuel Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ?. Et Mary Wollstonecraft semble admettre que s’il faut enseigner le raisonnement aux femmes, c’est pour qu’elles puissent mieux comprendre pourquoi elles ne doivent pas être audacieuses.

Mais quand on poursuit la lecture de cet extrait, on se rend compte que cette première partie constitue ce sur quoi hommes et femmes pourraient se mettre d’accord sans difficulté, et c’est en prenant appui sur ce premier accord que l’autrice va rendre nécessaire la suite de son propos, en impliquant une égalité plus profonde. Car, si on reconnaît aux femmes l’aptitude à raisonner, il n’y a plus aucune raison de ne pas les inviter à faire un usage plein de cette faculté. Or, à la façon dont Kant fait le lien entre la Raison et l’autonomie de la pensée dans son opuscule Qu’est-ce que les Lumières ?, Mary Wollstonecraft établit sur l’aptitude des femmes au raisonnement la nécessité de leur reconnaître une pleine et entière liberté de pensée, à l’égal des hommes. L’autrice anglaise ne connaît pas l’invitation à oser penser tel que Kant le développera, mais il n’y aurait en fait aucune raison de refuser aux femmes une telle audace.

Pourtant, au 18e siècle, une telle affirmation est loin d’être évidente. Quand on parle des Lumières, on pense volontiers que c’est un mouvement émancipateur pour tous, c’est à dire pour tout être humain. Et nous postulons que les femmes font évidemment partie du genre humain. Mais quand on lit Kant – pour prendre la figure principale de cette période – et qu’on plonge dans le détail de ses écrits, on découvre qu’il ne reconnaît pas aux femmes et aux hommes une pleine égalité d’accès aux mêmes aptitudes intellectuelles. Un extrait de la troisième section de ses Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime permet de cerner cette distinction :

« Le beau sexe a autant d’esprit que le sexe masculin, mais c’est du bel esprit, tandis que le nôtre est un esprit profond, expression identique à celle de sublime. » Et il continue : « C’est le propre des actions belles d’annoncer une grande facilité et de paraître avoir été accomplies sans aucune peine ; au contraire, de grands efforts, des difficultés surmontées excitent l’admiration et appartiennent au sublime. » Et il continue de longues lignes sur l’évidence facile de la beauté féminine, qualité qu’une femme perdrait en s’adonnant au travail pénible des réflexions profondes. Et si on veut se faire une idée plus précise du fond de sa pensée, on le voit lui-même se livrer à une certaine facilité rhétorique, en s’attaquant nommément aux femmes intellectuelles de son époque : « Une femme qui a la tête pleine de grec, comme madame Dacier, ou qui entreprend de savantes dissertations sur la mécanique, comme la marquise du Châtelet, ferait très bien de porter une barbe, car cela exprimerait peut-être encore mieux le profond savoir qu’elle ambitionne. (…) Leur philosophie n’est pas de raisonner, mais de sentir. Il ne faut pas perdre de vue cette vérité, si on veut leur donner l’occasion de montrer leur belle nature. (…) Jamais pour les femmes d’instruction froide et spéculative ; toujours des sentiments, j’entends de ceux qui conviennent le plus possible à la condition de leur sexe. »

On est assez loin de l’universalisme auquel on associe volontiers le nom de Kant. Quand on lit ce philosophe depuis le 21e siècle, on imagine et on espère que cette pensée embrasse le genre humain dans sa totalité, sans distinction de race ou de genre. Et si on s’en tient à la façon très abstraite dont Kant parle de l’humanité dans ses opuscules sur l’histoire (son Projet de Paix perpétuelle, son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique), on pourrait penser que vue depuis Königsberg, l’humanité soit conçu dans toute son amplitude. Mais c’est en réalité une perspective qui n’est pas tout à fait celle de Kant, comme peuvent en témoigner ses ouvrages comparant et hiérarchisant les races, et ces Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime, quand elles abordent la trop fameuse sensibilité féminine.

C’est à cette limite que se heurte, à la fin de ce même siècle, Mary Wollstonecraft, quand elle tente d’obtenir des autorités politiques de son temps une reconnaissance du rôle politique que peuvent jouer les femmes, en raison de leur égal usage de cette raison qui est censée leur faire accepter de ne pas prendre part aux questions politiques. A priori, Wollstonecraft n’a jamais lu Kant. Pourtant, après un paragraphe rédigé dans une sage modestie, ce à quoi elle appelle les hommes politiques de son temps, c’est l’audace : la coutume n’est pas un argument rationnel, elle n’est qu’un constat institué en norme. Et quand bien même les hommes voudraient le bien des femmes, le simple fait qu’ils soient, seuls, les législateurs d’un tel bien annihile celui-ci en l’imposant. Si l’autonomie du jugement est un bien acquis par l’éducation de la pensée, alors faire le bien des femmes à leur place consiste à leur retirer cette autorité qui est précisément cette qualité sans laquelle il n’y a pas d’accès véritable au bien : on ne fait le bien que si on est libre de ne pas le faire. On ne penser bien que si les conclusions de la pensées ne sont pas dictées par avance par les hommes.

Elle finit ainsi cet extrait, appelant les hommes de son temps à être logiques à leur tour : la seule raison valable d’empêcher les femmes d’accéder à l’autonomie de penser, c’est de ne pas leur reconnaître la faculté de raisonner. Malheureusement, c’est là le fond de la conception restreinte de l’humanité chez Kant, et c’est ici qu’il trouve sa propre cohérence.

Voici, donc, cet extrait, qu’il faut lire comme une invitation à découvrir davantage la pensée de Mary Wollstonecraft :

Dans ma lutte pour les droits des femmes, mon argument principal est fondé sur le principe simple que si la femme n’est pas préparée par l’éducation à devenir la compagne de l’homme, elle arrêtera le progrès du savoir et de la vertu ; car la vérité doit appartenir à tous, sinon elle n’aura aucune influence dans la vie courante. Comment peut-on attendre d’une femme qu’elle coopère si elle ne sait pas pourquoi elle doit être vertueuse, si la liberté ne vient pas fortifier sa raison jusqu’à ce qu’elle comprenne son devoir et voie en quoi il y va de son intérêt ? Si l’on veut inculquer à des enfants les vrais principes du patriotisme, il faut que leur mère éprouve ce sentiment ; l’amour de l’humanité, avec son cortège de vertus, ne peut naître que si l’on prend en considération l’intérêt moral et civil de l’humanité ; or l’éducation et la situation sociale de la femme aujourd’hui lui interdisent de telles spéculations.

Examinez sans passion, Monsieur, ces remarques, car il semble qu’une lueur de cette vérité vous soit apparue quand vous avez observé que « de voir une moitié de la race humaine exclue par l’autre de toute participation au gouvernement était un phénomène politique qu’on ne peut justifier par des principes abstraits ». S’il en est ainsi, sur quoi repose donc votre Constitution ? Si les droits théoriques de l’homme se prêtent à la discussion et à l’explication, ceux de la femme par analogie pourront être évalués suivant les mêmes critères ; mais il règne dans ce pays une opinion différente qui justifie l’oppression de la femme avec un des arguments que vous utilisez : la coutume.

Voyez — je m’adresse ici au législateur — si, à une époque où les hommes se battent pour obtenir la liberté et le droit de juger par eux-mêmes de ce qui concerne leur bonheur, il n’est pas illogique et injuste d’assujettir les femmes, même si vous avez la ferme conviction que vous agissez au mieux pour promouvoir leur bonheur ? Qui a décrété que l’homme est l’unique juge si la femme partage avec lui le don de la raison ?

C’est là le style d’argumentation des tyrans pusillanimes de toute espèce, qu’ils soient rois ou pères de famille ; ils s’acharnent tous à étouffer la raison, tout en affirmant toujours que c’est par dévouement qu’ils usurpent son trône. Est-ce que vous ne jouez pas le même rôle lorsque vous déniez aux femmes leurs droits civils et politiques, les obligeant ainsi à rester enfermées dans l’obscurité au sein de leur famille ? Car sûrement, Monsieur, vous n’affirmerez pas qu’un devoir qui n’est pas fondé sur la raison puisse être une obligation ? Si c’est là vraiment la destinée des femmes, la raison doit pouvoir en fournir la preuve : ainsi, il sera établi que plus les femmes acquerront d’intelligence, plus elles seront attachées à leur devoir parce qu’elles le comprendront ; car sinon, si leur sens moral ne s’appuie pas sur le même principe immuable que celui des hommes, aucune autorité ne peut les contraindre à accomplir ce devoir d’une manière vertueuse. Ce sont peut-être des esclaves dociles, mais l’esclavage a un effet infaillible : il dégrade tout à la fois le maître et son abject sujet.

Mais si les femmes doivent être exclues sans avoir voix au chapitre d’une participation aux droits naturels de l’humanité, prouvez d’abord, pour réfuter l’accusation d’injustice et d’illogisme, qu’elles sont dépourvues de raison, sinon, cette faille dans votre nouvelle constitution manifestera à tout jamais que l’homme se comporte inévitablement comme un tyran ; et la tyrannie […] sape toujours les fondements de la morale.

Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme (1792),
« Dédicace à M. de Talleyrand-Périgord » (député à la Constituante)


Pour la petite histoire – mais ce n’est jamais de la petite histoire quand il s’agit pour les femmes d’êtres reconnues elles aussi comme « gens de lettres » – Mary Wollstonecraft eut avec le philosophe William Godwin une fille, elle-même prénommée Mary, qui connut à son tour son heure de gloire au point que sa notoriété dépasse sans doute aujourd’hui celle de sa mère. Il s’agit en effet de Mary Shelley, qui est connue pour être l’auteure du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, œuvre encore récemment adaptée au cinéma par Guillermo del Toro. Il est intéressant de lire ce roman en ayant en tête ce que Mary Wollstonecraft avait en tête une génération plus tôt : Mary Shelley manifeste sa propre autonomie de pensée en faisant preuve d’un net scepticisme envers les espoirs que ses parents avaient placé dans les Lumières : la créature de Frankenstein lit la littérature de son temps (c’est à dire celle des parents de Mary Shelley), mais elle n’en tire aucune véritable Lumière. Et la quête de Frankenstein déguise en progrès collectif ce qui n’est, en fait, qu’une soif de reconnaissance et de puissance individuelle. Mary Shelley était plus traditionaliste que ses parents, mais c’est précisément le signe de sa liberté de pensée et de cette autonomie à laquelle chacun est appelé, et chacune, est invitée.

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