La liberté – 1ère partie : Tentatives de liberté dans un monde de contraintes.

On l’a vu, un acte libre se définirait par le fait qu’il se réalise en l’absence de toute contrainte. On l’a vu aussi, cette hypothèse semble tout d’abord peu crédible dans la mesure où le fait même d’agir implique l’existence de contraintes. Mais ce qu’on pourrait imaginer c’est que l’acte libre se caractérise par une absence de cause, c’est à dire qu’il s’agisse d’un type d’acte qui ne soit déterminé par rien en dehors de nous. Ce qui est en question ici, c’est l’existence, en l’homme d’une faculté que la tradition philosophique appellera le « libre arbitre », c’est-à-dire la capacité de choisir sans raison, d’être l’unique source indéterminée de ses propres actes.

On peut faire la différence entre des actes que l’on effectue sous une influence quelconque (acheter tel vêtement sous l’influence de la publicité ou de la mode, aller boire un verre d’eau parce qu’on a soif etc.) et qui ne sont par conséquent pas libres et des actes que l’on effectuerait sans qu’ils soient déterminés. Cela caractériserait l’homme comme une créature à part, dont les actes ne dépendraient pas forcément de chaînes de causes et d’effets, mais qui serait au contraire capable de produire des actes indépendants, autonomes, et donc libres dans la mesure où ils ne viendraient que de lui même.

Par exemple, Kant, quand il réfléchit à ce qu’est un acte moral pour l’homme, constate que c’est un acte qui est nécessairement libre. Cela peut paraître étrange au premier abord, mais en fait, si on y réfléchit, on n’a pas intérêt â être moral, c’est à dire à faire le bien pour lui-même (on va considérer que par exemple, ne pas voler une liasse de billets qui dépasse d’une poche sous prétexte qu’il y a du monde dans la rue et qu’on risque de se faire prendre ne constitue pas un acte véritablement libre puisqu’on le fait par intérêt personnel : le véritable acte moral consiste â faire le bien alors même que l’on pourrait sans problème faire le mal en en tirant davantage de profit). Kant constate simplement que quand on agit véritablement moralement on le fait sans aucun intérêt personnel et alors même qu’on aurait pu agir immoralement. Donc, si on agit moralement c’est parce qu’on choisit de le faire.

« Devoir! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d’agréable, rien qui implique insinuation, mais qui réclames la soumission, qui cependant ne menaces de rien de ce qui éveille dans l’âme une aversion naturelle et épouvante, pour mettre en mouvement la volonté, mais poses simplement une loi qui trouve d’elle-même accès dans l’âme et qui cependant gagne elle-même malgré nous, la vénération (sinon toujours l’obéissance), devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu’ils agissent contre elle en secret; quelle origine est digne de toi, et où trouve-t-on la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute parenté avec les penchants, racine dont il faut faire dériver, comme de son origine, la condition indispensable de la seule valeur que les hommes peuvent se donner à eux-mêmes ? (…)

Ce n’est pas autre chose que la personnalité, c’est-à-dire la liberté et l’indépendance à l’égard du mécanisme de la nature entière, considérée cependant en même temps comme un pouvoir d’un être qui est soumis à des lois spéciales, c’est-à-dire aux lois pures pratiques données par sa propre raison, de sorte que la personne, comme appartenant au monde sensible, est soumise à sa propre personnalité, en tant qu’elle appartient en même temps au monde intelligible. »

Kant, Critique de la raison pratique (1788), P.U.F., p. 91

Récapitulons: d’un côté on a un acte qui serait intéressé, mais qui du coup ne peut pas être défini comme libre (puisque c’est l’appât du profit qui nous pousse â l’effectuer). D’un autre, un acte moral qui est effectué en dehors de tout intérêt, donc de toute influence, et qui est donc libre. On peut se dire qu’on tient là la preuve que l’acte libre existe bel et bien, puisque par définition on ne peut pas soupçonner un acte moral d’être intéressé, donc d’être causé par autre chose que notre propre volonté. Ce serait pourtant aller un peu vite en besogne, car cet acte moral reste pour Kant un pur idéal, c’est à dire un voeu non réalisé. Autrement dit, Kant considère en fait que jamais un seul acte moral n’a été et ne sera commis car dans le fond on a toujours un intérêt à être moral (ne serait ce que pour contenter notre « bonne conscience »). On retombe donc dans notre problème de départ, à savoir que la liberté devient un idéal hors d’atteinte, ce que Charles Péguy synthétisait dans cette phrase célèbre : « les Kantiens ont les mains propres parce qu’ils n’ont pas de mains », ou autrement dit, la morale de Kant est idéale, mais elle l’est tellement qu’elle en devient impraticable, utopique au sens strict.

Dès lors, la seule solution pour qu’un acte libre soit possible, c’est d’imaginer qu’on fasse quelque chose sans même que notre volonté (dont on voit qu’elle est intéressée) provoque cette action. A priori cela semble impossible, pourtant on peut tout à fait concevoir un type d’actes qui serait tellement spontané qu’il ne ferait même pas intervenir la volonté. Un acte effectué sans intérêt, un acte qui serait le fruit d’un choix absolument pur. André Gide, dans son roman « Les caves du Vatican » décrit un acte de ce genre. Lafcadio, le héros, voyage en train dans un compartiment. Un homme entre dans son compartiment et s’y installe, et soudain une idée passe dans la tête de Lafcadio : il pourrait très bien, s’il le voulait, tuer cet homme en le faisant tomber du train. Mais il ne veut pas le faire. Et c’est justement là qu’il réalise que si il le faisait ce serait un pur acte de liberté, justement parce que en fait il ne veut pas le faire. Pour être totalement sûr que son acte ne dépende de quoique ce soit et n’ait véritablement aucune cause, il décide de regarder par la fenêtre du train. Il fait nuit, la campagne est dans le noir complet. II se dit qu’il va compter jusqu’à douze. Si une lumière apparaît dans la nuit avant qu’il arrive à douze. il poussera l’homme par la porte du train. Il commence à compter; à dix, une lumière apparaît, il se lève,ouvre la porte et pousse l’homme hors du train. En refermant la porte, il sait qu’il vient d’effectuer un acte de pure liberté, ce que Gide va appeler un acte gratuit, car il l’a effectué en dehors de toute raison de le faire.

« Tout à coup, au plafond voûté du wagon, l’électricité jaillit dans le lustre ; éclairage trop brutal, auprès de ce crépuscule attendri ; (…) A-t-il bientôt fini de jouer avec la lumière ? pensait Lafcadio impatienté. Que fait-il à présent ? (Non ! je ne lèverai pas les paupières.) Il est debout… (…) Il n’a pas l’air heureux, reprenait à part soi Lafcadio. Il doit souffrir d’une fistule, ou de quelque affection cachée. Lafcadio redonna de la lumière. Le train longeait alors un talus, qu’on voyait à travers la vitre, éclairé par cette lumière de chaque compartiment projetée ; cela formait une suite de carrés clairs qui dansaient le long de la voie et se déformaient tour à tour selon chaque accident du terrain. On apercevait au milieu de l’un d’eux, danser l’ombre falote de Fleurissoire ; les autres carrés étaient vides. Qui le verrait ? pensait Lafcadio. Là, tout près de ma main, sous ma main, cette double fermeture, que je peux faire jouer aisément ; cette porte qui, cédant tout à coup, le laisserait crouler en avant ; une petite poussée suffirait ; il tomberait dans la nuit comme une masse ; même on n’entendrait pas un cri… Et demain, en route pour les îles !… Qui le saurait ? (…) Un crime immotivé, continuait Lafcadio : quel embarras pour la police ! Au demeurant, sur ce sacré talus, n’importe qui peut, d’un compartiment voisin, remarquer qu’une portière s’ouvre, et voir l’ombre du Chinois cabrioler. Du moins les rideaux du couloir sont tirés… Ce n’est pas tant des événements que j’ai curiosité, que de moi-même. Tel se croit capable de tout, qui, devant que d’agir, recule… Qu’il y a loin entre l’imagination et le fait !… Et pas plus le droit de reprendre son coup qu’aux échecs. Bah ! Qui prévoirait tous les risques, le jeu perdrait tout intérêt !… Entre l’imagination d’un fait et… Tiens ! Le talus cesse. Nous sommes sur un pont, je crois, une rivière… Sur le fond de la vitre, à présent noire, les reflets apparaissaient plus clairement, Fleurissoire se pencha pour rectifier la position de sa cravate. – Là, sous ma main, cette double fermeture tandis qu’il est distrait et regarde au loin devant lui joue, ma foi ! plus aisément encore qu’on eût cru. Si je puis compter jusqu’à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une ; deux ; trois ; quatre ; (lentement ! lentement !) cinq ; six ; sept ; huit ; neuf… Dix, un feu… »

André Gide, Les caves du Vatican

L’acte gratuit serait donc l’acte que l’on cherchait, pur acte de liberté. Mais se posent ici deux problèmes. Le premier est que si c’est là la véritable liberté alors elle semble peu intéressante car elle consiste finalement à faire n’importe quoi, à agir sans raison et sans conscience, de la manière la plus imprévisible possible. En ce sens, les particules telles que les décrit la théorie quantique seraient libres puisqu’elles sont décrites comme indéterminée. Or c’est justement là la définition de l’acte gratuit : un acte que rien de détermine. Le second problème est que dans le fond, il ne s’agit pas d’un véritable acte gratuit. Lafcadio veut en fait produire un acte gratuit. Donc son acte gratuit n’en est pas vraiment un, ce qui ruine nos efforts.

Il semblerait donc qu’on doive en conclure que la liberté au sens où nous l’avons entendue jusque là n’existe pas. Cela signifie t-il qu’elle n’existe pas du tout? Ce que nous avons remis en question ici, c’est ce fameux « libre arbitre » que nous avons remis en question, cette soit disant faculté qui d’après Buridan, philosophe du XIVème siècle, différencie l’homme de l’animal (on attribue à Buridan l’argument dit de l’âne de Buridan , faisant ressortir l’arbitraire du libre choix: un âne, ayant également faim et soif, peut-il choisir entre l’eau et l’avoine placées à égale distance?) II semble en tous cas que ce ne soit pas dans l’absence de conscience qu’il faille chercher la liberté. Mais comment concilier la liberté avec le fait d’être conscient de ce que l’on fait dans la mesure où comme on l’a vu, la conscience nous apporte en même temps des raisons de faire les choses mais aussi un jugement d’ordre moral sur ce que l’on fait?

3 commentaires On La liberté – 1ère partie : Tentatives de liberté dans un monde de contraintes.

  • si Lafcadio agit de manière complètement gratuite, il ne devrait pas se soucier de qui pourrait le voir ou de l’endroit ou atterira sa victime, éléments qui après tout restent des contraintes non ? Contraintes qui annuleraient la gratuité de son acte si j’ai bien compris …

  • En fait, ce qui définit le geste comme gratuit, ce sont les motivations qui le provoquent, ou plutôt l’éventualité d’une totale absence de motivation, ce qui dégagerait la volonté de toute influence qui lui soit extérieure. C’est cela que recherche Lafcadio.
    Dès lors, la prudence dont il fait preuve n’entame pas la gratuité de son geste. Au contraire, en garantissant le fait que son geste n’ait pas de conséquence pour lui, Lafcadio peut prétendre se détacher de son propre geste, s’en désinvestir en quelque sorte.
    Là n’est donc pas la limite de son geste. Par contre, le simple fait qu’il ait pour projet d’effectuer un geste gratuit donne un intérêt au geste, qui perd sans doute là sa gratuité.
    En somme, soit un geste est gratuit, mais alors il devient un acte non significatif, insignifiant et dès lors sans doute non volontaire, ou bien il est volontaire, même s’il paraît absurde, mais il n’est pas gratuit.

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