Lignes directrices pour une lecture de l’Existentialisme est un humanisme », de Jean-Paul Sartre.

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Quand, en 1945, Jean Paul Sartre prononce sa conférence au Club Maintenant, c’est qu’il doit répondre à des attaques diverses, venant de camps opposés entre eux. Cette conférence deviendra un an plus tard un petit livre, « l’Existentialisme est un humanisme« , qui est depuis le texte le plus lu de Sartre.

Le fait qu’il soit originellement une conférence explique le fait que sa lecture semble aisée, et qu’il ne présente pas les mêmes difficultés syntaxiques que « L’Etre et le Néant« . Pour autant, en répondant à ses détracteurs, Sartre se voit obligé d’aborder les éléments essentiels de sa pensée, et d’exposer les principes fondamentaux de cette philosophie qui est nouvelle tout en s’inscrivant, en fait, dans une tradition ancienne.

L’attaque est principalement double, et il est bon de la connaître pour lire ce texte, car cela permet tout d’abord de savoir à qui répond Sartre, mais aussi de disposer soi même d’angles de mise en perspective du texte, ce qui aide à construire un regard critique.

La première attaque est une attaque marxiste, qui accuse Sartre de reconduire dans sa philosophie une pensée bourgeoise.

L’autre attaque, qui est finalement plus profondément intéressante pour notre lecture, est la critique effectuée par le catholicisme qui ne peut rester sans réaction devant une philosophie qui évacue de cette manière les valeurs universelles et éternelles, ainsi que, bien sûr, Dieu.

La tâche de Sartre sera non pas de revenir sur ses positions, mais d’en montrer la cohérence et de tracer les perspectives philosophiques que sa pensée permet. C’est donc simultanément un livre de circonstances puisque c’est une attaque idéologique qui en provoque l’écriture, mais c’est aussi, au delà de son ancrage historique, un texte qui aborde des questions qu’on peut dire éternelles, liées à la place que peut se reconnaître l’homme dans le monde.

Plutôt que de déterminer le plan d’un texte qui présente de nombreux retours en arrière et de fréquentes illustrations par l’exemple, on va distinguer trois orientations de la pensée, qui sont autant de problèmes traités par Sartre, et qui s’emboitent pour former un embryon de système.

Le point de départ : L’existence précède l’essence.

Affirmation centrale de l’ouvrage, formule devenue célèbre sans qu’on la comprenne nécessairement, cette phrase « l’existence précède l’essence » n’a en fait de sens que si on la replace dans son contexte et son projet. Une fois comprise, elle permet d’éclairer la majeure partie de l’ouvrage lui même.

Au départ de la réflexion de Sartre, il y a une affirmation simple : celle de l’inexistence de Dieu. Celle ci n’a pas besoin d’être démontrée (après tout, ce sont plutôt les tenants de son existence qui devraient être mis en mesure de fournir des preuves), d’autant plus que, dans une attitude qui ressemblerait à la position de Blaise Pascal, Sartre montre clairement que, quand bien même Dieu existerait, cela ne changerait rien : l’homme est seul et il n’a nulle part un point fixe et sûr à fixer pour se diriger dans son existence. La question de l’existence de Dieu ne se pose dès lors même pas, puisque de toutes façons, l’homme est livré à lui même, y compris quand il croit reconnaître Dieu dans certains phénomènes, dans certains textes ou dans certains appels : l’homme décide par lui même d’attribuer à ces phénomènes un auteur qu’il appelle Dieu. Et il le décide seul. Il pourrait très bien décider d’autres interprétations, et il ne s’en prive d’ailleurs pas.

sartre2-in-1945.jpgMais là où les prédécesseurs de Sartre (la veine athéiste n’apparaît pas avec lui) ont pu se réjouir de l’inexistence de Dieu, y voir une libération, lui veut en tirer toutes les conséquences, y compris les plus graves. Or l’Etre divin avait cet intérêt qu’il fournissait une sorte de mode d’emploi de l’existence, ou du moins des règles et des objectifs définitivement fixés, auxquels l’homme devait se conformer. On peut y voir une obligation aliénante, mais la réalité est plus douce : ces règles sont aussi une forme de confort, puisqu’elles permettent de ne pas se poser la question de la direction à donner à son existence. En disparaissant, Dieu fait aussi disparaître ces lignes directrices qui bordaient l’existence humaine, et l’homme se retrouve nu devant sa propre vie, qu’il va pourtant bien falloir continuer à vivre, en se déterminant soi-même, comme un grand.

L’absence de Dieu, c’est donc avant tout la pleine responsabilité de l’homme devant ses propres choix. Désormais, il n’y a plus de possibilité d’attribuer ses actes à un metteur en scène ou un auteur suprême. Sartre prend sur ce point l’exemple le plus radical qui soit : Abraham, auquel Dieu demande de sacrifier son fils unique. Qu’il le fasse ou pas, peu importe : il est en fait pleinement responsable de son acte car c’est lui qui, de bout en bout, construit ce projet, l’attribue à Dieu, et décide d’y obéir. Tout humain qui entend une voix lui commander un meurtre ne l’attribue pas nécessairement à Dieu, et tout humain qui reçoit un ordre n’y obéit pas nécessairement, cet ordre fut-il divin. Dès lors, Abraham est bel et bien responsable de son acte, il est seul, et l’existence de Dieu n’a finalement rien à voir avec le problème.

Cette responsabilité est aussi une liberté, qui n’est plus du tout conçue comme une situation enthousiasmante dans laquelle on pourrait se laisser aller, une sorte de fête permanente de l’existence. Au contraire, Sartre revient abondamment à travers répétitions et exemples sur le fait que cette liberté constitue pour nous une condamnation à laquelle nous ne saurions échapper, ce qui provoque sur nous angoisse et désespoir.

Nous sommes donc seuls, dans un univers qui n’a pas de sens particulier, dans lequel personne ne nous a voulus. Ce dernier point est en même temps attristant et fondamental : personne ne nous a voulus, personne ne nous attendait, le monde n’a pas besoin de nous, nous aurions tout aussi bien pu ne pas exister. D’ailleurs, nous pourrions disparaître d’un instant à l’autre. Cela a une conséquence : non voulus, nous n’avons pas, non plus, été conçus. Dès lors, puisque nous ne sommes censés rien être de particulier, nous pouvons tout être, rien ne nous contraint. Cela ne signifie pas qu’aucune contrainte ne pèse sur nous : nous vivons bien sûr dans un certain cadre, politique, temporel, géographique, familial, économique, sexuel, mais aucune de ces déterminations ne doit être considérée comme définitivement déterminante. Ce sont des influences, des situations dont on doit faire quelque chose, et par lesquelles on ne doit pas se laisser faire.

C’est là le coeur de l’existentialisme, qu’on retrouvera souvent chez Sartre (quand il écrit, par exemple, dans « Saint Genet, comédien et martyr » que « ce qui importe, ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous ») ou chez d’autres auteurs du courant existentialiste, Simone de Beauvoir par exemple, quand elle écrit qu' »on ne nait pas femme, on le devient ».

Cette dernière formule montre d’ailleurs à quel point l’homme a du mal à accepter ce qui constitue sa condition de condamné à la liberté : cette charge d’être le plein auteur de sa propre vie, y compris dans les épisodes de renonciations, est trop pesante pour un homme qui cherche souvent à s’en débarrasser. Ainsi, il est tentant pour une femme de trouver dans l’image archétypique de la féminité de son époque un guide pour se construire elle même en conformité avec cette image, comme si on avait besoin d’un modèle dont on se contenterait ensuite d’être le simple décalque, ce qui permettrait d’attribuer la cause de nos échecs non pas à nous même, mais à ces modèles. Lire l’histoire de la condition féminine sur ce principe est assez éclairant, et permet alors de montrer que les victimes sont aussi responsables de leur propre souffrance (ce qui ne veut pas dire qu’elles en soient coupables, cette nuance est importante pour la suite), car c’est à elles de faire quelque chose de la situation dans laquelle elles se trouvent.

Ainsi, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait, sans recette préalable permettant de le concocter de manière conforme, précisément parce qu’il n’y a pas de conformité pré-établie à son existence. Toute attitude de recherche d’un modèle ou de règles à respecter relève d’ailleurs de ce que Sartre appellera la « mauvaise foi », dans la mesure où cela consiste à nier la liberté, sans d’ailleurs y parvenir, parce que cette négation est elle même un acte que l’on pose de manière contingente (c’est à dire, non nécessaire : tout acte pourrait ne pas être effectué).

Dès lors, on peut comprendre cette formule : « l’existence précède l’essence ». La première chose à y ajouter pour la comprendre, c’est qu’elle concerne exclusivement l’homme : un objet, quand il est fabriqué, doit être conçu avant d’être réalisé, son essence (son concept, en somme) doit lui pré-exister pour qu’on puisse le confectionner (la définition et la recette du soufflé au fromage existent avant que le soufflé au fromage gonfle dans le four). Pour l’homme, tout est inversé : il existe, c’est un fait, et ensuite, on peut en donner la définition. En somme, on ne peut définir un homme qu’à sa mort. Si un homme se laisse définir avant d’en avoir fini, tout se passe comme s’il était déjà mort, inexistant, achevé. On peut donc en tirer la conséquence suivante : l’homme n’est rien d’autre que la somme de ses actes. Ce qu’il ne fait pas, il ne l’est pas. On n’est pas chanteur dans sa tête : on est chanteur si on chante.

On saisit alors en quoi cette philosophie peut heurter le catholicisme d’un côté, mais aussi tout ce courant philosophique qu’on appelle volontiers « humanisme », qui s’est construit dans une séparation revendiquée avec le théisme, mais en a en fait reproduit le schéma de pensée : c’est sur la définition humaniste de l’homme qu’on a construit (et qu’on construit encore !) la politique de formation des hommes actuels, que ce soit en termes d’éducation ou de politique; c’est en partie au nom de valeurs humanistes que se fit la colonisation, c’est sur des fondements humanistes que furent rédigés les droits de l’homme, c’est sur ces fondements qu’on intervient encore aujourd’hui en terre étrangère pour humaniser des humains qui ne le sont pas encore suffisamment. L’humanisme des lumières a donc commis la même erreur que le catholicisme : affirmer l’existence d’un modèle unique de développement humain, et se croire autorisé à contraindre l’humanité à y correspondre.

Et c’est en cela que Sartre s’autorise à se penser plus humaniste que les humanistes autoproclamés : car il dissout le modèle pour rendre l’homme à sa liberté, qu’il n’avait en fait jamais quittée, pour la simple raison qu’un tel divorce n’est pas possible, même s’il est souvent désiré.

 

Une philosophie de l’engagement.

Puisque rien n’est nécessaire dans l’existence humaine, chacun est alors en situation de décider absolument tout ce qu’il fait. Cela signifie qu’aucun déterminisme ne nous contraint, mais aussi qu’aucune valeur morale ne nous oblige. Les valeurs morales ne sont rien d’autre que la résultante de nos actes. Pour prendre un contexte dont la France sort à peine quand cette conférence est prononcée, on peut dire la chose suivante, aussi choquante puisse t-elle paraître : sous l’occupation, il n’y avait pas de loi universelle qui commandait aux hommes de résister. Dès lors, chacun était face à son propre choix, absolument responsable de ce qu’il faisait. Il était possible de résister, il était aussi tout à fait possible de collaborer. Aucun de ces choix n’était moralement défini a priori. Pour celui qui a collaboré, ce choix a déterminé la collaboration comme étant « bonne », pour celui qui a résisté, ce sera l’inverse. Il n’y a donc pas de morale a priori, pas de message dans « le ciel numineux des valeurs » pour nous indiquer la voie à suivre.

Chacun choisir le bien en s’engageant dans l’acte effectué. On comprend dès lors mieux la solitude de l’étudiant qui demande à Sartre s’il doit rester en France pour protéger sa mère ou s’il doit partir en Angleterre pour participer aux réseaux de résistance. On a compris l’existentialisme quand on a saisi que ces questions n’ont pas de réponse a priori : c’est une illusion héritée de la religion, de l’idéalisme et de l’humanisme classique, que de croire qu’il existe des réponses à ces questions, ces trois courants s’y entendant pour donner des leçons de morale. Pour l’existentialisme, il n’y a pas d’autre réponse que l’acte qu’on effectuera.

Mais pour autant, il ne s’agit pas d’un individualisme, ni d’un relativisme : en choisissant, je choisis en mon nom, mais pour tous. En d’autres termes, celui qui résiste engage toute l’humanité dans la résistance, celui qui collabore aussi. Chacun agit dans un mouvement individuel, seul, mais fonde en agissant des valeurs qui ont une valeur universelle. En choisissant pour moi, je choisis pour tous.

Sens profond de l’existentialisme

C’est pour cela que l’existentialisme n’est pas un simple individualisme, et que Sartre voudra ici le constituer comme un véritable humanisme : si l’homme est seul quand il agit, la somme des actes humains forme bel et bien une humanité, même si celle ci ne permet jamais de justifier par avance les actes que l’on va effectuer. En d’autres termes, vivre dans une humanité fasciste ne justifie jamais par avance le fait que j’adhère moi même à cette idéologie. Par contre, si j’agis moi même de manière conforme au fascisme, alors je fais l’humanité fasciste, parce que l’humanité n’est elle même rien d’autre que ce qu’elle se fait, raison pour laquelle l’Histoire n’a pas de sens pré-déterminé. Elle n’est rien d’autre que ce que les hommes en font. Il n’y avait pas de providence qui voulait que le nazisme soit défait en Europe, l’histoire n’a pas Bien fini, parce qu’il n’y avait pas de Bien a priori auquel l’Histoire devait correspondre. Le nazisme aurait dès lors pu devenir la politique standardisée du monde pour longtemps (lisez le roman « le complot contre l’Amérique » de Philippe Roth si vous voulez observer cette branche fictive, mais possible, de l’Histoire du monde).

sartresoapbox.jpgL’humanité peut donc aller vers le pire, l’abjection, mais ce n’est qu’au regard de l’humanité actuelle qu’on peut porter ce jugement, en fonction de ce qu’est l’humanité ici et maintenant. Et pourtant, l’existentialisme est un véritable humanisme, au sens où l’humanité est considérée comme libre. Libre car a priori indéfinie, en construction, pleinement ex-istante, en projet pour elle même. Sartre donne lui même les raisons pour lesquelles on peut, contre toute attente, parler d’humanisme à propos de sa pensée :

« Parce que nous rappelons à l’homme qu’il n’y a pas d’autre législateur que lui-même et que c’est dans le délaissement qu’il décidera de lui même ; et parce que nous montrons que ça n’est pas en se retournant vers lui, mais toujours en cherchant hors de lui un but qui est telle libération, telle réalisation particulière, que l’homme se réalisera pleinement comme humain ».

L’homme est une forme incréée, livrée a elle même, et qui a à se sculpter elle même, et c’est chaque homme qui est porteur de cette responsabilité. On le voit, loin de prendre la disparition de Dieu à la légère, loin d’en tirer joyeusement la conclusion que « tout est permis », Sartre, à la suite de ses prédécesseurs, existentialistes eux aussi, mais de manière différente (Pascal, Heidegger, Kierkegaard….) tire toutes les conséquences de cette situation nouvelle pour l’homme, et souhaite dépasser les incohérence des humanistes éclairés par les lumières de la raison. Pour autant, le livre de Sartre ne ferme aucune perspective, demeure cette angoissante possibilité que tout puisse arriver, que rien ne soit écrit par avance, et pèse définitivement, dès lors, sur les épaules de chacun, la responsabilité pour tous.

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