A day at the races

Cinquième siècle. Un temps très ancien pour nous, et pourtant des expériences que nous pouvons nous mêmes encore vivre de nos jours. Saint-Augustin nous raconte dans ses Confessions la manière dont son ami Alypius va subitement tomber sous les charmes des jeux du cirque, alors même qu’il se défendait auparavant de jamais pouvoir être attiré par ce genre de spectacle. On sera frappé du caractère quasi contemporain d’un tel texte. Alypius pourrait tout aussi bien être l’un d’entre nous, qui serait soudain séduit par l’expérience qui consiste à être dans les tribunes d’un stade lors d’un match de football. On a ici une description intéressante de la manière dont l’attachement pour certains types d’expériences peut apparaître, sans avoir pour cela besoin de notre consentement, à notre insu en quelque sorte.

« Nourri par ses parents dans l’enchantement des voies du siècle, loin de les délaisser, il m’avait précédé à Rome pour y apprendre le droit; et là, il fut pris d’une étrange passion pour les combats de gladiateurs, et de la façon la plus étrange. Il avait pour ces spectacles autant d’aversion que d’horreur, quand un jour, quelques condisciples de ses amis, au sortir de table, le rencontrent, et malgré l’obstination de ses refus et de sa résistance, l’entraînent à l’amphithéâtre avec une violence amicale, au moment de ces cruels et funestes jeux. En vain il s’écriait: « Vous pouvez entraîner mon corps et le placer près de vous, mais pourrez-vous ouvrir à ces spectacles mon âme et mes yeux? J’y serai absent, et je triompherai et d’eux et de vous.» Il eut beau dire, ils l’emmenèrent avec eux, curieux peut-être d’éprouver s’il pourrait tenir sa promesse.
Ils arrivent, prennent place où ils peuvent; tout respirait l’ardeur et la volupté du sang. Mais lui, fermant la porte de ses yeux, défend à son âme de descendre dans cette arène barbare; heureux s’il eût encore condamné ses oreilles! car, à un incident du combat, un grand cri s’étant élevé de toutes parts, il est violemment ému, cède à la curiosité, et se croyant peut-être assez en garde pour braver, et vaincre même après avoir vu, il ouvre les yeux. Alors son âme est plus grièvement blessée que le malheureux même qu’il a cherché d’un ardent regard, il tombe plus misérable que celui dont la chute a soulevé cette clameur: entré par son oreille, ce cri a ouvert ses yeux pour livrer passage au coup qui frappe et renverse un coeur plus téméraire que fort, d’autant plus faible qu’il plaçait sa confiance en lui-même au lieu de vous. A peine a-t-il vu ce sang, il y boit du regard la cruauté. Dès lors il ne détourne plus l’oeil; il l’arrête avec complaisance; il se désaltère à la coupe des furies, et sans le savoir, il fait ses délices de ces luttes féroces; il s’enivre des parfums du carnage. Ce n’était plus ce même homme qui venait d’arriver, c’était l’un des habitués de cette foule barbare; c’était le véritable compagnon de ses condisciples. Que dirai-je encore? il devint spectateur, applaudisseur, furieux enthousiaste, il remporta de ce lieu une effrayante impatience d’y revenir. Ardent, autant et plus. que ceux qui l’avaient entraîné, il entraînait les autres. » Les Confessions; 6-8

NB : « A day at the races » est simplement le premier et seul titre qui me soit venu à l’esprit. C’est juste le titre d’un album du groupe Queen, pendant d’un autre album avec lequel il forme un diptyque : « A night at the opera« . Le titre, évocateur des champs de courses, des stades, de ces lieux de réjouissance un peu primitive, le groupe qui est lui même l’incarnation de ce genre de plaisir auquel on ne s’identifie pas forcément, tout ceci me semblait former finalement un titre plutôt efficace pour cette petite expérience proposée par un des pères de l’Eglise, qui raconte là quelque chose qui est en même temps fort commun, y compris pour un lecteur du vingt et unième siècle, et néanmoins tout à fait singulier philosophiquement.

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