Vaut-il mieux changer nos désirs que l’ordre du monde ?

Le monde est un fait accompli devant lequel nous somme placés. Nous sommes bien obligés de l’accepter tel qu’il est, puisque c’est à ce monde ci que nous sommes confrontés, et pas à un autre. Pour autant, l’homme est le seul être connu, parmi ceux qui peuplent ce monde, à concevoir l’idée du monde tel qu’il n’est pas, et tel qu’il serait s’il comblait l’ensemble de ses manques, qu’ils soient nécessaires comme le sont les besoins, ou apparemment dispensables tels que semblent l’être les désirs. On sait que, peu à peu, l’homme est parvenu à transformer des parcelles du monde pour qu’elles satisfassent ses besoins les plus essentiels. Mais, dans la foulée de ces premières transformations, il en est venu à exiger du monde une satisfaction plus globale, qui le ferait passer de la satisfaction des besoins strictement nécessaires à la création permanente de nouveaux manques jusque là jamais ressentis ni même imaginés auxquels on donnera immédiatement réponse. Parfois, c’est chez un même auteur qu’on trouve de tels paradoxes, y compris chez les plus rigoureux d’entre eux. Ainsi, chez Descartes, entre la troisième et la sixième partie, le discours semble avoir changé du tout au tout : si dans la troisième partie, Descartes recommande de changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, dans la sixième, il annonce au contraire que l’homme doit devenir « comme maître et possesseur de la nature ». Ce n’est là que la matérialisation à l’intérieur d’une seule et même pensée du paradoxe qu’on évoquait auparavant : d’un côté, l’homme semble être en mesure de changer l’ordre du monde pour le plier à la loi de son désir, mais d’un autre côté, on sent bien qu’il y a dans cette ambition quelque chose d’inquiétant et de peut être illégitime. Ainsi, pris entre deux feux dont on verra qu’il ne maîtrise ni l’un, ni l’autre, l’homme doit il choisir à quelle loi il est censé se soumettre : la loi du désir ? Ou la loi du monde ? Puisque nous avons repéré au sein même de la pensée de Descartes cette double possibilité, c’est sur son argumentation qu’on va articuler notre réflexion, en tentant, au-delà des deux options mentionnées, de trouver une forme d’unité et de cohérence.

1 Les raisons pour lesquelles ce sont les désirs qui doivent s’adapter au monde.

A – Le désir anime l’homme d’une manière particulière. A la différence du besoin qui doit être satisfait, le désir semble être tout à fait superflu, dispensable. Ainsi, si on doit privilégier l’un des deux types de manques, c’est bien évidemment le besoin qu’il faut favoriser, puisqu’en quelque sorte, le choix ne se pose même pas : il faut parer au nécessaire. Le problème que pose le désir, c’est qu’il mobilise une grande énergie pour chercher sa satisfaction, sans jamais la trouver. Il peut donc être considéré comme une perte d’énergie et comme une source de déception : consacrer son temps au désir, c’est alimenter un puits sans fond, investir à fonds perdus et se préparer la déception : on le verra, le désir n’a pas d’objet, et la première conséquence qu’on peut en tirer, c’est qu’il ne faut pas lui accorder de valeur. S’il faut choisir, dès lors, entre l’ordre d’un monde qui, de toute façon, s’impose et la fluctuation d’un désir instable, il semble bien que la raison réclame qu’on change nos désirs, en les réduisant tout simplement.
B – C’est la raison pour laquelle une part importante du discours sur le désir consiste à le désenchanter. En effet, si le désir a un indéniable pouvoir de « charme », c’est parce que le plus souvent, il n’est simplement pas pensé. Même s’il se manifeste a priori comme un manque, c’est un manque enthousiasmant puisqu’il promet ou il fait espérer en un gain par rapport à la stricte nécessité un peu austère du besoin. Ainsi, le désir est une promesse de lendemains qui chantent, suffisamment enthousiasmante pour qu’on le perçoive comme positif. Ce sera une des grandes originalités du stoïcisme (dont Descartes s’inspire dans la troisième partie du Discours de la méthode) que d’affirmer que le désir dépend de l’homme à partir du moment où celui-ci a compris que l’objet du désir, lui, lui échappe. La clé d’une liberté véritable, c’est justement d’établir correctement la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et ne s’attacher qu’à ce qui est en notre pouvoir. Or, dans la confrontation entre l’homme et le monde, le stoïcisme s’en remet à l’évidence : l’ordre du monde ne peut pas être changé. C’est même là l’un des fondements les plus solides de cette philosophie : il existe un ordre de la nature qui produit dans le monde ce qu’on peut appeler une nécessité : les phénomènes n’ont pas lieu par hasard, ni de manière arbitraire, ils sont provoqués par des causes qui agissent selon des lois qui constituent, précisément, l’ordre du monde. Toute action humaine doit s’inscrire dans cet ordre là, pour la simple raison qu’il n’est pas négociable et que la seule liberté qui nous est accordée, c’est de l’accepter, puisque le refuser est vain. Ainsi, désirer autre chose que le monde tel qu’il est, c’est se condamner soi même au malheur, puisque le monde est nécessairement tel qu’il est. On comprend dès lors la maxime qu’Epictète place au centre de son Manuel : « N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites. Décide de vouloir ce qui arrive… et tu seras heureux ». Il s’agit donc bel et bien d’agir sur nos désirs pour qu’à force de les plier à la raison, ils soient conformes au monde tel qu’il est.
C – Enfin, s’il s’agit de se référer à un ordre du monde qui nous préexiste, et conditionne dès lors notre vie, il faut aussi se conformer aux lois telles que la société qui nous a vus naître les a édictées. Ici aussi, c’est Descartes qui nous en donne les raisons. Dans cette troisième partie du Discours de la méthode, il installe une sorte d’abri de fortune de la pensée, qu’il nomme « morale provisoire ». La troisième règle de cette morale consiste, on l’a vu, à changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde et il s’agit bien là de trouver une juste place au milieu d’un monde qui possède des lois sur lesquelles on ne peut pas agir. Mais la première maxime de cette morale provisoire s’intéresse, elle, à l’ordre social, moral et politique dans lequel chacun d’entre nous vit nécessairement. Il s’agit, certes, d’un ordre plus relatif, puisqu’il n’est pas le même selon la juridiction sous laquelle nous sommes placés, par contre, tous les hommes, sans exception sont confrontés à un tel ordre. La position de Descartes peut surprendre, ou décevoir par son manque d’audace politique, mais elle consiste à affirmer qu’il faut tout simplement se conformer aux lois du pays dans lequel on vit, et les respecter. Si c’est un manque d’audace politique, c’est en revanche une certaine audace philosophique, car il va là contre ce qu’on attend a priori de lui, en plaidant tout simplement pour la prudence : « La première était d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes à l’examen, j’étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu’il y en ait peut-être d’aussi bien sensés, parmi les Perses ou les Chinois, que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j’aurais à vivre ». Ici encore, il est possible que mon désir me porte spontanément à vouloir vivre ce que la loi interdit. Mais la loi représente ici l’ordre prudent, un ensemble de règles qui ont leurs raisons d’existence, alors que le désir surgit arbitrairement de nulle part, sans justification. Il serait donc déraisonnable de se laisser gouverner par lui alors même que les lois, elles, nous proposent un cadre dans lequel inscrire raisonnablement notre action.

On le voit, tout semble indiquer qu’il faille plier le désir à l’ordre du monde, quelle que soit l’échelle à laquelle on considère cet ordre. Pour autant, quelque chose demeure insatisfaisant dans cette logique, au-delà du fait qu’on sait que Descartes la remettra lui-même en question quelques chapitres plus loin dans son Discours. A vouloir ainsi faire entre le désir « dans le rang », et à essayer de faire taire en nous cette énergie qui nous porte, on peut craindre qu’on tue en l’homme ce qui fait de lui un être humain, au-delà de la raison elle-même.

2 La réévaluation du désir, considéré cette fois comme ce à quoi l’ordre du monde lui-même doit se plier.

A – Tout d’abord, une question pratique se pose : peut-on, vraiment, espérer faire taire ainsi le désir, ou le détourner de ses buts premiers pour l’orienter vers des objectifs plus raisonnables ? S’il ne s’agissait que de caprices, sans doute une telle rigueur serait elle possible et souhaitable. C’est ce qui se passe dès l’instant où on s’aperçoit que ce que l’on voulait relevait simplement de l’envie passagère : même si c’est désagréable, on va assez facilement accepter d’y renoncer. Mais le désir se présente comme une exigence beaucoup plus profonde dans nos vies, et y renoncer reviendrait en fait à renoncer à la vie elle-même, sans qu’on puisse affirmer de manière péremptoire qu’il s’agisse de quelque chose de futile ou inessentiel. Sans doute la logique que nous avons développée en première partie réduit elle excessivement le désir à ce qu’on aurait du appeler « envie ». Or, si on prend un exemple devenu classique et archétypique, le désir que connaissent Roméo et Juliette l’un pour l’autre ne relève pas de la simple envie, sinon, face à la mort de leurs proches, face au rejet de leur famille respective, face à leur propre mort, ils y renonceraient. Toutes les grandes histoires d’amour relèvent de cette même logique : face à un ordre du monde qui interdit le désir, celui-ci s’affirme néanmoins, dans la transgression de règles qui apparaissent dès lors comme subalternes à ce qu’on peut appeler la « loi du désir ». Demander à Roméo à Juliette de renoncer à leur amour, c’est finalement leur imposer de se soumettre à un ordre du monde qui serait subalterne à l’Ordre que leur amour instaure. Eux, comme le spectateur de la pièce de Shakespeare (ou, à la rigueur, du film de Baz Luhrmann), savent que cet amour instaure un ordre nouveau, auquel il est impératif d’obéir sous peine de ne pas vivre, tout simplement. Plus précisément, on peut dire qu’en renonçant à leur amour, ils vivraient, au sens où vivent les animaux et les plantes. C’est d’ailleurs ce qu’ils font quand Roméo s’exile de Vérone pour s’éloigner de cet amour trop dangereux. Mais ce n’est plus alors qu’une survie, une simple fonction biologique qui s’accomplit sans raison et sans perspective. Ce n’est pas une existence. Or, on le verra, le désir est cette puissance qui nous entraine or de nous-mêmes et nous fait ex-ister, nous pousse à sortir de nos gonds pour devenir ce que nous ne sommes pas. Il est bel et bien un principe de désordre, mais on peut dire ici que c’est un désordre qui fait loi.
B – D’autre part, conseiller comme le fait Descartes de se soumettre aux lois telles qu’elles existent là où on vit constitue un danger politique non négligeable. On le sait, la loi telle que les pouvoirs politiques la constitue peut, historiquement, subir des variations qui ne sont pas toutes dictées par la raison. C’est ainsi que la loi, peut, parfois, être tout simplement déraisonnable, et dès lors ne plus être conforme à l’idéal de justice. Si on suit la première maxime de la morale provisoire de Descartes, il s’agirait pourtant d’obéir à cette loi, simplement parce que c’est la loi. On sait que c’est derrière cette excuse que se cacheront tous ceux qui, sous des gouvernements totalitaires, participeront activement à la mise en place d’un programme politique injuste, voire franchement barbare, en affirmant par la suite qu’ils ne faisaient qu’obéir civiquement aux lois de leur pays. Quand ce sont de hauts dirigeants nazis qui plaident non coupables avec ce genre d’arguments, on peut soupçonner qu’il ne s’agisse, en fait, aucunement d’un argument recevable : aucune loi ne déresponsabilise celui qui y obéit, car ce qui doit régler la loi, c’est la raison. Aussi est il nécessaire d’évaluer la loi selon le critère de la raison pour, le cas échéant, y désobéir si l’on constate que la loi n’obéit pas, elle-même, à cette exigence. Mais pour cela, on pourrait dire qu’il faut que l’homme soit animé par quelque chose de plus puissant que la raison elle-même, qu’on pourrait désigner comme le désir de raison : ce qui fait qu’on ne prend pas la loi pour argent comptant, mais qu’on a sur elle un regard critique, ce qui fait qu’on sait ce qu’elle vaut, et qu’on lui obéit parce qu’on est au clair sur ce point, c’est que, justement, on a soif de justice, et qu’on ne satisfait pas de simplement « être en règle ». On le sait, ceux qui se contentent de ça sont ceux qui obéiront à la lettre de la loi, jouant avec cette lettre le cas échéant pour en extraire ce qui les arrange. Ceux qui, en revanche, sont dans le désir de justice vont voir au-delà de la lettre, l’esprit de la loi, qui se trouve toujours au-delà des lois déjà édictées, et c’est bien cela, qu’on ne possède pas encore, et qui constitue donc un manque qui est de l’ordre du désir, qu’il s’agit de poursuivre.
C – Cependant, on l’a vu, quand Descartes aborde les promesses inscrites dans sa méthode, et ce qu’on peut espérer de son application, il semble se débarrasser de cette prudence qui le caractérise au moment de la définition de cette morale provisoire : « au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Pourquoi un tel retournement ? Parce qu’entre temps, le doute s’est heurté à une connaissance indubitable (le cogito), et que Descartes a pu, sur cette pierre angulaire, reconstruire la connaissance. Or, cette connaissance est suffisamment assurée pour permettre d’appuyer, sur elle, l’action de l’homme. Concrètement, cela signifie qu’on va pouvoir connaître les lois qui sont à l’œuvre dans la nature, et les utiliser pour en obtenir satisfaction. On le voit, c’est dans ces mots que nait l’être humain technicien que nous sommes aujourd’hui : connaître le monde, contrairement à ce qu’affirmaient les stoïciens, ce n’est pas reconnaître humblement que nous ne sommes que des éléments d’un grand ensemble qui nous domine et nous conditionne. Au contraire, connaître les rouages de cet ensemble, c’est se donner la possibilité d’en jouer, et de les détourner pour en obtenir ce qu’on veut. Ainsi, l’homme n’est pas soumis à l’ordre du monde, c’est à lui d’étudier le monde pour le mettre en ordre, ce qui implique qu’on ne respecte pas religieusement le monde comme un ordre déjà installé qu’il faudrait conserver parce qu’il serait sacré. Au contraire : le monde n’est qu’une quantité de matière, qui est à notre disposition, et c’est à nous de la mettre en forme. Et c’est ce que l’humanité, pour sa part occidentale tout d’abord, va faire à partir de Descartes. La suite de l’histoire de l’humanité, jusqu’à nos jours, peut être considérée comme l’application consciencieuse de ce programme, au-delà même de ce que Descartes pouvait en imaginer. Désormais, l’ordre du monde se plierait à nos désirs, et on réalise alors combien les soi-disant sagesses antiques paraissent alors être des positions permettant de se contenter de ne pas être heureux, alors que le monde technique que Descartes inaugure sera la promesse sans cesse réitérée de satisfaire le moindre de nos désirs, et d’accéder par conséquent au bonheur.

Ainsi, il semblerait qu’on puisse conclure maintenant à la victoire de la loi du désir : porté par une soif sans cesse renouvelée de progrès, l’être humain du vingt et unième siècle semble bel et bien être la preuve vivante qu’il n’y avait pas de bonne raison de se plier à l’ordre du monde, puisque plus on connait celui-ci, et plus on s’aperçoit qu’il est bien plus malléable qu’on ne le pensait avant d’oser l’étudier. L’homme est devenu peu à peu un plasticien du monde, qui extrait de la matière tout ce qui est susceptible de lui procurer un plaisir qui est assez volontiers identifié au bonheur. Pourtant, quelque chose dysfonctionne dans ce beau tableau : d’une part, manifestement, la soif demeure aussi intense que lors des temps passés. On peut même considérer que, peu à peu, la sphère de nos manques s’est étendue au point que nous sommes de perpétuels insatisfaits. D’autre part, il est possible que peu à peu, le sens profond du désir ait été perdu, pour être confondu avec des concepts voisins qui ont imposé leurs propres lois. Il nous faut donc creuser plus loin le sens du désir, en se demandant si c’est forcément en l’opposant à l’ordre du monde qu’il se révèle le mieux. Ce fut le postulat permanent de notre réflexion, il est temps de le remettre en question.

3 – Quel est, finalement, cet ordre que le désir remet en question ?

A – Pour commencer, un retour sur Roméo et Juliette s’impose. A force de les voir combattre ensemble contre l’ordre social qui leur interdit de s’aimer, on en vient à oublier qu’avant de mener ce combat, il leur a fallu en mener un autre, bien plus profond. C’est le problème des archétypes : ils deviennent des modèles qui font oublier qu’ils sont, au départ, le fruit d’une création qui n’a en fait, rien d’évident. Mettons nous à leur place, pour de bon, et dépassons l’apparence confortable et plaisante dans laquelle on aime les placer. L’apparence, c’est qu’il s’agit de deux êtres qui sont menés par une énergie qui est plus forte que ce que le monde peut leur opposer. Mais en fait, leur aventure commune est nécessairement plus compliquée que cela : comme chacun, ils sont les produits de leur temps. Ils sont intégrés à leur famille, et ils ne sont pas a priori en conflit avec leurs pairs. Ainsi, ils ont bien intégré la logique de guerre qui anime Vérone et ils y participent sans la remettre en question, jusqu’au jour où ils se rencontrent. Cela signifie que leur désir amoureux va les confronter à eux même avant de les confronter au monde. Pour dire les choses autrement, et de manière plus précise : c’est en eux que la confrontation entre ces deux ordres va s’effectuer, et en l’occurrence, changer l’ordre du monde, puisqu’ils l’ont tout à fait intériorisé, cela signifie d’abord changer leur propre ordre. Ainsi, dans le désir, s’il ya combat, c’est un combat intérieur. Le désir constitue donc bien un désordre, mais c’est un désordre intérieur qui oppose ce que nous sommes confortablement devenus et ce que cette énergie nouvelle tente d’installer, en rupture avec l’ordre ancien qui nous constituait. Si tel n’était pas le cas, Roméo et Juliette ne vivraient rien de spécifique et leur histoire ne vaudrait pas la peine d’être racontée ainsi sous de multiples formes (West Side Story, Titanic, Le secret de Brokeback Mountain, pour ne prendre que quelques exemples qui sont tous autant de déclinaisons du mythe premier que sont Roméo et Juliette) comme archétype du désir et idéal amoureux : avant d’imposer au monde la loi de leur désir, il a fallu que cette loi s’impose en eux, contre tout l’ordre que leur éducation avait instauré. Ainsi, le désir, s’il est un dérangement, l’est avant tout pour soi même. Il s’agit donc moins d’arbitrer entre moi et le monde pour savoir si je dois me fier davantage à mon désir ou me plier à l’ordre du monde, parce que je suis nécessairement le premier dérangé par mon désir, et finalement, le monde peut facilement devenir un refuge qui va me protéger contre moi-même, et me fournir toutes les bonnes raisons de demeurer frileux face à cette énergie qui, en moi, veut s’accomplir.
B – Ainsi, le désir ne cherche pas de manière simpliste la satisfaction, ni le plaisir, puisque pour être opérant, il doit franchir cet obstacle majeur qui consiste pour nous, à demeurer sans cesse dans la sphère des petits plaisirs déjà répertoriés. On aurait donc tort d’opposer d’un côté le caractère raisonnable de ceux qui se plient à l’ordre du monde, et de l’autre ceux qui s’adonneraient aux plaisirs désordonnés. En fait, celui qui désire s’oppose aux uns, comme aux autres. Face au désir, ces deux catégories n’en forment d’ailleurs qu’une seule, particulièrement dans le monde tel que nous l’avons constitué depuis que Descartes nous en a rendus maîtres et possesseurs : désormais, jouir des possibilités offertes par la technique est devenu normal, conventionnel. Il n’y a pas d’être humain dont le programme personnel ne consiste à consommer le plus possible ce monde grâce à l’intermédiaire efficace qu’est la production technique. C’est désormais dans l’ordre des choses que de profiter ainsi du monde. Pourtant, si c’est si facile et conventionnel, on peut alors dire que çà ne peut pas relever de l’ordre du désir. En quelque sorte, ça nous ferait trop plaisir. Le désir doit relever d’un dérangement semblable à celui qu’éprouvent Roméo et Juliette quand ils se rendent compte que, pour eux, il ne s’agira pas de dérouler paisiblement le même programme amoureux que celui qui anime leurs amis ou leurs familles. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est en fait tout à fait logique : si le désir constitue notre puissance d’exister, alors il ne peut pas nous maintenir dans l’ordre où nous nous trouvons maintenant, il est cette puissance de reconfiguration qui impose d’écraser ce qui était déjà installé, un peu comme on écrase sur son disque dur Windows, pour mettre à sa place cet ordre plus ouvert qu’est Linux, avec toute l’inquiétude que ce geste implique, comme à chaque fois qu’on sait ce qu’on perd, mais qu’on n’a qu’une idée floue de ce qu’on pourrait gagner.
C – C’est pour cela que le désir fait toujours référence à ce qui n’existe pas, autrement dit, à un ordre qui relève de l’ordre d’un autre monde que celui dans lequel nous nous trouvons. On en trouve une des plus belles images chez Platon, dans ce dialogue central qu’est le Banquet : quand Aristophane prend la parole pour faire, à son tour, l’éloge de l’amour, il place les racines de celui-ci dans un monde qui se trouve au-delà de la barrière du temps : l’amour serait donc selon lui utopique, et uchronique. En situant les origines de l’amour sur le terrain mythique, il donne raison au fait que le désir dépasse l’ordre fondamental de ce monde, jusqu’à ses conditions essentielles : l’espace, et le temps. On comprend mieux pourquoi, dès lors, l’amour semble défier toutes les lois, se déclarer comme inconditionnel, au-delà de toute logique géographique, au-delà de toute contrainte temporelle. C’est ainsi que Jaufré Rudel, poète du douzième siècle, écrivit sur « l’amour lointain » qu’il éprouvait pour une princesse qui vivait à Tripoli, dont il avait seulement entendu parler sans jamais la rencontrer (l’histoire veut qu’il soit mort dans ses bras, au moment où ils se rencontrèrent enfin). C’est ainsi, aussi, qu’au cimetière du père Lachaise, on trouve un monument funéraire dans lequel sont abrités les corps d’Héloïse et Abélard. La proximité post mortem de leurs corps est un défi à la distance qui leur sera imposée leur vie durant : vivant un amour interdit pour de multiples raisons (religieuses en particulier), ils paieront cet amour dans la souffrance de la séparation, mais aussi dans la mutilation : Abélard subira ainsi, par vengeance, une émasculation ordonnée par l’oncle d’Héloïse, opposé à leur relation. Ce n’est qu’à la mort d’Héloïse que leurs corps se rejoindront, pour ne plus se quitter malgré les péripéties que connaîtrons, au cours des siècles, leurs ossements. Mais si leurs successeurs ont ainsi voulu les réunir au-delà de leur mort, c’est bien qu’il y a une reconnaissance dans les actes du fait que le désir qui les animait, qui ne pouvait être réduit ni à une simple pulsion, ni à une envie, était si impérieux qu’il constituait pour eux une loi suprême, à laquelle le monde finirait bien par se plier, même si c’est au-delà de leur propre mort. Mais si finalement, le monde plie, ce n’est pas dans une opposition, mais bien dans ce geste qui consiste à reconnaître que cet ordre du désir constitue l’ordre caché du monde, tel qu’on ne le saisit pas encore.

Conclusion :
Ainsi, ce serait une erreur que de croire que le désir s’oppose à l’ordre du monde, et ce serait une erreur identique que de croire qu’il faille choisir entre l’un et l’autre. On l’a vu, quand un tel choix s’impose, c’est que l’on prend pour « ordre du monde » ce qui n’est en fait qu’une certaine installation que l’homme a mise en place, et qu’il prend un peu présomptueusement pour un ordre absolu contre lequel on ne pourrait rien. On l’a vu, aucun ordre ne résiste à l’histoire Mais c’est en fait au cœur même de l’individu que cet ordre est le plus solidement implanté, et c’est là qu’il résiste le mieux aux appels du pied du désir, qui cherche à propulser l’homme sur des territoires suffisamment nouveaux, des horizons suffisamment vastes pour qu’il se sente perdu et inquiet à la simple idée de se laisser aller à se diriger vers ce que son désir lui désigne, qui le surprend toujours. C’est contre cet ordre intérieur que la lutte proposée par le désir a lieu, et il serait simplificateur de voir dans ceux qui désirent des hommes un peu naïvement opposés au monde qui est le leur. Ce n’est finalement pas tant face au monde que le désir nous place, que face à nous-mêmes ; et c’est la raison pour laquelle le désir semble bien être, à l’issue de la réflexion que nous avons menée, le meilleur révélateur de notre aptitude à oser être libres, ce qui suppose toujours davantage d’audace que de satisfaction.

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