Pourquoi les hommes tiennent ils à leurs opinions ?

Un sujet traité de manière bien classique, avec opposition de thèses, dépassement, tout comme il faut. Ca devrait rassurer ceux que les dérapages, même contrôlés, de la pensée inquiètent un peu. Pour autant, un tel plan pourrait frustrer ceux dont la pensée échappe à ce genre de cadre. C’est que tous les élèves n’en sont pas au même point, et que certains ont besoin de béquilles dont d’autres se passent fort bien. N’oublions tout de même pas ceci : il n’y a pas pire situation que de se croire valide alors qu’on circule encore sur un squelette fragile. Bien sûr, tout ceci peut donner l’impression qu’il y a des pensées saines, et d’autres qui sont maladives. Disons plutôt que dans le cadre de l’épreuve du baccalauréat, il y a des méthodes qui sont jugées conformes à ce qui est attendu, et d’autres pas. Le critère essentiel demeure le fait que la stratégie de réflexion soit justifiée. Celle qui est proposée ici l’est de manière assez évidente, dans la mesure où elle reprend un motif réflexif assez éprouvé pour être considéré comme efficace. Cependant, on répètera que jamais une proposition de traitement ne doit être considérée comme définitive. D’ailleurs, dans ce sujet, on va voir qu’il s’agit précisément de cela…

Introduction :
Avoir les idées arrêtées, c’est savoir quoi penser d’une question, de manière suffisamment assurée pour pouvoir se permettre de ne plus se remettre en question. Or, le spectre de nos certitudes va de la connaissance démontrée et appuyée par l’expérimentation (qu’on pourrait appeler « scientifique ») à la simple opinion, qui ne s’appuie que sur la conviction non mise en question d’avoir raison. Que l’on tienne aux connaissances ayant fait l’objet d’une recherche méthodique et critique paraît justifié. En revanche, voir les hommes s’accrocher à leurs opinions semble plus étonnant, dans la mesure où la définition même de l’opinion semble bel et bien dissuader de s’en contenter, et appeler à s’en débarrasser pour atteindre des seuils plus élevés de connaissance. Cependant, si on voulait condamner pour de bon l’opinion et refuser à l’homme de s’y tenir, sans doute irait-on vers des dangers non négligeables : d’une part, qu’on le veuille ou non, c’est sur la base de l’opinion que l’homme se voit contraint d’agir, et on peut craindre que réclamer la certitude fondée en tout, ce soit empêcher toute forme de discours et d’action ; d’autre part, il n’est pas certain qu’on puisse tracer entre la connaissance objective et l’opinion une ligne de démarcation absolue. Or, s’il s’avérait que toute connaissance soit potentiellement assimilable à l’opinion, cela permettrait de comprendre qu’on puisse, au moins provisoirement, s’y attacher ; mais cela justifierait aussi qu’on ne puisse indéfiniment le faire.

1 – L’opinion, forme de pensée peut être insuffisante, mais néanmoins nécessaire.

A – L’opinion forme notre monde. L’étude des cultures humaines l’a peu à peu montré : l’homme vit dans un monde qui se construit subjectivement. Il est même surprenant de constater à quel point l’ensemble des rapports qu’il tisse avec le monde est construit, empêchant a priori de bâtir cette connaissance objective que semble viser la science. Même les sens, qui semblent pourtant être le lien le plus « pur » qui nous lie au monde, sont en fait éduqués, conditionnés, de telle sorte que nous percevons le monde de la manière dont, culturellement, on a formé notre sensibilité (cf la vision des couleurs dépendant de la culture à laquelle on appartient).

B – Or, si l’opinion présente le défaut d’une absence d’objectivité, on peut dès lors affirmer que c’est toute pensée qui est frappée par cette lacune, puisque toute pensée se fait dans un cadre culturel donné, qui ne peut prétendre à une quelconque universalité. Ainsi, chacun pense en ses propres termes, selon ses propres codes culturels, et tous voient leur pensée circonscrite à l’intérieur de ce cadre culturel, qu’on peut tout à fait concevoir comme une sorte d’opinion collective, certes, mais non universelle. Ainsi, on s’attacherait à nos opinions pour la simple raison que celles-ci constitueraient l’horizon indépassable de la pensée.

C – Ainsi, si on voulait abandonner nos opinions, on se retrouverait dans un monde vide de toute pensée, qui ne souffrirait sans doute pas d’une quelconque subjectivité, mais empêcherait simultanément toute connaissance, et toute vie. En effet, c’est sur la base de l’opinion que nous agissons le plus souvent, parce que nous ne pouvons pas nous permettre de vérifier l’ensemble des connaissances dont nous sommes porteurs. Ainsi, une attitude critique telle que celle que propose Descartes dans son Discours de la Méthode est peut être théoriquement valable, mais elle est concrètement impossible, dans la mesure où elle empêcherait, pendant toute la phase de doute hyperbolique, toute action : après tout, sur une question aussi cruciale que celle de la certitude de l’existence du monde, peut on vraiment attendre d’avoir acquis de manière indubitable la certitude de son existence pour commencer à s’y installer ? On pourrait craindre alors que cette certitude ne soit jamais atteinte, et que l’humanité s’éteigne à force d’avoir trop voulu faire de l’existence du monde un dogme alors qu’il ne s’agit peut être bien que d’une simple opinion, intellectuellement insuffisante, mais vitalement nécessaire.

Transition :
Ainsi, si on doit reconnaître à l’opinion une valeur, c’est tout simplement parce qu’elle est ce niveau de connaissance qui nous est accessible, et qui permet l’action. Cependant, il ne s’agit là que d’un argument pragmatique, qui fait de l’efficacité le seul critère pris en compte, ce qui ne peut suffire : c’est sur ce genre de principe que les erreurs s’établissent durablement, et une connaissance plus exigeante semble devoir s’imposer.

2 – L’opinion considérée comme faiblesse

A – Plutôt que considérer l’opinion comme une pensée « fondamentale » comme nous venons de le faire, on pourrait plutôt l’envisager comme primaire, c’est-à-dire comme le niveau le plus bas que l’homme puisse atteindre en matière de connaissance, d’autant plus bas qu’en deçà, il n’y aurait en fait aucune pensée (si ce n’est la simple aptitude à se repérer dans l’espace, telle que les animaux la manifestent). Ainsi, ce n’est pas parce que l’opinion est le premier niveau de connaissance que, pour autant, l’homme peut se croire autorisé à s’en contenter. Au contraire, une telle attitude constituerait de toute évidence, avant tout, une solution de facilité permettant de se satisfaire de la première pensée venue, c’est-à-dire celle qu’on reçoit d’une source dont la valeur relève elle-même de l’opinion (tous les enfants du monde sont persuadés de la rigueur des connaissances qu’on leur inculque, y compris ceux à qui on ment, y compris ceux dont les parents se trompent), c’est-à-dire aussi la première idée qui nous passe par l’esprit, sans aucun contrôle, sans aucune méthode, sans aucun esprit critique.

B – C’est là le sens de la critique que mena Platon à propos de l’opinion : dans l’allégorie de la Caverne, (qu’on retrouve dans le livre 7 de la République), il expose ainsi l’homme comme enchainé à ses propres opinions, incapable de s’en séparer, non pas qu’il ait consciemment décidé de demeurer à ce stade embryonnaire de la connaissance, mais tout simplement parce qu’il n’a même pas idée qu’une autre connaissance soit possible ; en somme c’est par habitude qu’il tient à ses opinions. De toute évidence, tout comme certains animaux considérerons pour toujours le premier être vivant qu’ils voient à la naissance comme leur « repère » dans le monde, l’être humain est capable de voir en la première idée venue la seule et unique idée qui soit, se sentant dès lors autorisé à ne plus en prendre d’autre en considération. Ainsi, chez Platon, on va considérer l’opinion comme un jugement porté sur un objet en l’absence de connaissance de cet objet. S’y attacher, c’est donc céder à une facilité qui est doublement trompeuse : d’une part, l’opinion ne s’attache qu’à l’apparence des choses, ne cherchant pas à se mettre en chemin vers la vérité, ce qui interdit de l’atteindre, d’autre part, elle est satisfaisante, puisqu’elle ne réclame aucun autre effort que celui qui consiste à faire preuve de la plus grande obstination et de la plus grande mauvaise foi pour faire combattre ses propres opinions contre celles des autres, au cours de débats dans lesquels chacun rivalisera de sophisme et de dogmatisme, et ce bien que les deux attitudes soient a priori contradictoires. En somme, s’attacher à l’opinion, c’est voir la vérité là où elle ne peut pas être.

C – C’est pour cela que s’installe, dans l’histoire de la pensée, une opposition durable entre l’opinion conçue comme une forme dégradée de connaissance, et le savoir qui, lui, s’appuie idéalement sur une démarche d’enquête qui, doit, méthodiquement, parvenir à des énoncés qui s’appuient sur autre chose que sur la seule subjectivité pour s’affirmer. Que ce soit chez Platon ou chez Descartes, on constate que le premier mouvement de la pensée consiste précisément à se séparer de ce qu’on pense spontanément, en pratiquant un doute qui a pour but de ne pas se laisser berner par l’évidence première, celle qui refuse toute remise en question pour mieux s’installer comme dogme. L’homme s’attacherait donc à ses opinions parce qu’il désirerait s’arrêter sur des idées qu’il puisse considérer comme justes, parce que personne n’aime s’apercevoir qu’il se trompe, que tout le monde aime avoir raison, et que la confiance affichée dans ses propres opinions est la manière la plus simple de parvenir à cette constance de la pensée. Pour autant, avoir les idées arrêtées de cette manière, c’est bâtir sa pensée dans un marécage, en faisant mine de le prendre pour une dalle en béton. Tôt ou tard, l’édifice s’affaissera et réclamera des montagnes de mauvaise foi pour tenir debout, l’évidence autoproclamée de l’opinion peinant de plus en plus à combattre l’évidence de l’ignorance qui n’ose pas avouer son nom. Malgré l’entêtement, devant l’assaut des critiques, l’opinion reine apparaitra nue.

Transition

Apparemment, la faillite de l’opinion est totale, face à une connaissance plus exigeante, qui ne peut qu’être préférée à une opinion qui ne peut séduire que les esprits faibles. Pour autant, une distinction aussi radicale semble difficilement soutenable : elle opposerait deux catégories d’hommes, dont les uns pourraient, en vertu de leur savoir, se considérer comme supérieurs aux autres, à cause de leur ignorance. Une telle opposition, au-delà des implications politiques qu’elle ne manquerait pas d’avoir, soulèverait un autre problème : après tout, celui qui affirme posséder la vérité, quelle que soit la méthode mise en œuvre pour l’atteindre, n’est il pas, de fait, dans l’opinion ?

3 – Vers un dépassement de l’opposition Opinion / Connaissance

A – Le dilemme demeure : l’opinion serait ce niveau de jugement auquel on ne pourrait pas échapper, et qu’il s’agirait néanmoins de fuir. Ainsi, même si on reconnaît les lacunes de l’opinion, il n’en demeure pas moins que concrètement, la quantité des jugements que nous effectuons ne permet pas une vérification méthodique de chacun d’entre eux. Ainsi, même en reconnaissant le caractère imparfait de l’opinion, il est vain de vouloir s’en séparer tout à fait, puisque cela signifierait tomber dans les écueils du scepticisme, qui mèneraient à ne plus pouvoir vivre, tout simplement. Nos engagements se font toujours sur une certaine frange d’incertitude, et ils relèvent autant de la volonté que du savoir. Or, comme le disait Descartes, notre volonté est infinie, tandis que notre aptitude à connaître véritablement, est limitée. C’est de cette disproportion que naît l’erreur, mais c’est de cette même démesure que naît aussi la possibilité de s’engager : si notre volonté ne pouvait pas dépasser les bornes de la connaissance, alors tout engagement serait tué par le premier argument sceptique venu, or on sait qu’un tel argument est toujours possible, quelle que soit le savoir auquel on s’attaque. C’est pour cette raison que Descartes distinguait l’ordre de la connaissance de celui de l’action : s’il s’agit de savoir, alors il ne faut pas laisser la volonté accorder la véracité à des jugements dont l’entendement n’a pas établi l’évidence. Mais s’il s’agit d’agir, alors il est nécessaire de se contenter du probable, qui est précisément le domaine de l’opinion.

B – Or, l’opinion n’est pas tout à fait sans fondement. Les prisonniers de la caverne ne sont pas tout à fait dans le faux, ils sont plutôt dans le semblant. Le dualisme construit autour de l’idéalisme platonicien est en fait excessif : monde sensible et monde intelligible ne s’opposent pas tout à fait, le premier participe en fait du second. Que voient les prisonniers, sur le mur du fond de la caverne ? Des ombres. Or les ombres ne sont pas sans rapport avec les objets dont ils demeurent l’apparence. Il s’agit donc moins d’un mensonge que d’un simulacre. Le mensonge consiste, lui, à présenter l’ombre comme étant l’objet lui-même. Une fois qu’on a accepté que ce ne soit pas le cas, il est tout à fait possible de s’accommoder de l’opinion, dans la mesure où on a une claire conscience du fait qu’il ne s’agit que d’opinion, et non d’un savoir absolu. Ainsi, ce n’est pas tant l’opinion qui est condamnable, que le fait de s’attacher à celle-ci comme s’il s’agissait d’un dogme indépassable.

C – D’ailleurs, selon le mouvement de pensée proposé par Platon, il ne s’agit pas d’abandonner a priori toute opinion. Au contraire, la montée dialectique vers la vérité va imposer de s’appuyer sur l’opinion, comme sur le premier barreau d’une échelle, pour s’élever progressivement de degré en degré vers la connaissance absolue. Mais deux remarques s’imposent à ce sujet : si c’est bien d’une ascension progressive qu’il s’agit, c’est bien que tout jugement, même s’il a dépassé une opinion préalable, constitue lui-même une opinion potentielle, dès l’instant où il est à son tour dépassé. D’autre part, on pourrait concevoir une frontière franche entre opinion et savoir si, et seulement si, le savoir absolu pouvait être atteint. Or, en dehors des systèmes dogmatiques de pensée, qui se caractérisent tous par le fait qu’ils s’opposent à d’autres systèmes de pensée, qui s’affirment comme tout aussi dogmatiques, la recherche de la vérité semble bel et bien asymptotique, dans la mesure où elle tend à l’infini vers la vérité, à la manière dont on peut aller vers l’horizon sans jamais l’atteindre, et sans que le mouvement soit, pour autant vain. Cette quête demeure bel et bien aporétique, au sens où la pensée, bien que dépassant sans cesse ses états précédents, est néanmoins perpétuellement confrontée à de nouvelles questions, qu’il s’agit de résoudre à leur tour.

Conclusion :

Ainsi, si l’homme tient à ses opinions, c’est avant tout parce que celles-ci le rassurent. Mais on l’a vu, cette apparente sécurité est en fait un leurre, dans la mesure où la pensée humaine, tout comme l’ensemble de son existence, est fondée sur un mouvement qui lui interdit de s’installer durablement, y compris dans la connaissance. Tout homme qui envisage sereinement et honnêtement ses opinions doit admettre qu’elles sont en fait non fondées, et qu’elles constituent au mieux une plateforme de lancement pour sa propre pensée. Mais pour qu’elles jouent ce rôle, il faut accepter de s’en détacher. Pour autant, on aura établi qu’une telle conception de l’opinion ne peut pas conduire à la condamnation de toute opinion, pour la simple raison que cette plateforme est nécessaire : toute pensée s’établit à partir d’une origine, et toute trajectoire possède un point de départ. Tout le talent de celui qui reconnaît à l’opinion sa juste valeur consiste à savoir où les racines de sa pensées sont plantées, à quel terreau elle s’alimente, mais à savoir simultanément que la connaissance véritable ne se trouve pas dans ce qui est déjà saisi, et qu’il demeure nécessaire de viser un état plus élevé de la connaissance, qui réclame, à terme, de faire preuve à l’égard de ses propres opinions, de détachement.

Les illustrations sont toutes des photogrammes extraits du film « Telepolis », réalisé en 2007 par Esteban Sapir. Le film, graphiquement étonnant (hommage aux origines du cinéma, et particulièrement au courant expressionniste), exploite un filon évident, l’influence de l’outil qu’est la télévision sur les pensées. Néanmoins, s’il peut sembler relever des lieux communs, ce filon demeure un sujet de préoccupation. Il ne faudrait pas traiter ce sujet en le réduisant à une réflexion simpliste sur la télévision. Cependant, on pourrait tout à fait entamer la réflexion à partir de cette simple expérience, pour ensuite s’élever vers une conception et une analyse plus générales des processus qui sont à l’origine de l’opinion.

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