Sens uniques


Comme promis il y a quelques jours, je mets ici en tension le court métrage de Philippe André, intitulé « The Rope » et un extrait de « l’Etre et le Néant« , de Sartre. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de repérer toute l’ambiguïté de la démarche amoureuse, qui doit être une marche sans être une intention personnelle. On se trouve là sur ce territoire où les catégories de liberté, d’intention se trouvent comme « court-circuitées ». On peut voir là une instabilité de sa propre personne qui la met en danger car elle dérégule tout ce qui, d’habitude, permet de se diriger dans la vie. On peut aussi y voir une puissance de projection de soi qui est probablement sans équivalent. Pour les amateurs, la dernière phrase de cet extrait pourra être mise en relation avec ce qu’Emmanuel Levinas dit du « respect », qui est aussi conçu comme une relation asymétrique, dont on ne peut qu’espérer qu’elle soit réciproque, sans qu’on puisse le vouloir, et à plus forte raison, l’exiger. « The Rope » parvient, curieusement, à mettre en scène cette intensité, cette distance qui met en mouvement l’un vers l’autre sans jamais cesser d’être, pour autant, une distance.

« En soi Autrui-Objet n’a jamais assez de force pour occasionner l’amour. Si l’amour a pour idéal l’appropriation d’autrui en tant qu’autrui, c’est-à-dire en tant que subjectivité regardante, cet idéal ne peut être projeté qu’à partir de ma rencontre avec autrui-sujet, non avec autrui-objet. La séduction ne peut parer autrui-objet qui tente de me séduire que du caractère d’objet précieux « à posséder »; elle me déterminera peut-être à risquer gros pour le conquérir; mais ce désir d’appropriation d’un objet au milieu du monde ne saurait être confondu avec l’amour. L’amour ne saurait donc naître chez l’aimé que de l’épreuve qu’il fait de son aliénation et de sa fuite vers l’autre. Mais, de nouveau, l’aimé, s’il en est ainsi, ne se transformera en amant que s’il projette d’être aimé, c’est-à-dire si ce qu’il veut conquérir n’est point un corps mais la subjectivité de l’autre en tant que telle. Le seul moyen, en effet, qu’il puisse concevoir pour réaliser cette appropriation, c’est de se faire aimer. Ainsi nous apparaît-il qu’aimer est, dans son essence, le projet de se faire aimer. D’où cette nouvelle contradiction et ce nouveau conflit: chacun des amants est entièrement captif de l’autre en tant qu’il veut se faire aimer par lui à l’exclusion de tout autre ; mais en même temps, chacun exige de l’autre un amour qui ne se réduit nullement au « projet d’être-aimé ». Ce qu’il exige, en effet, c’est que l’autre, sans chercher originellement à se faire aimer, ait une intuition à la fois contemplative et affective de son aimé comme la limite objective de sa liberté, comme le fondement inéluctable et choisi de sa transcendance, comme la totalité d’être et la valeur suprême. L’amour ainsi exigé de l’autre ne saurait rien demander : il est pur engagement sans réciprocité. »
Sartre – L’Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 424.

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