L’ombre pour la proie – Ré-entrée en philosophie


Je ne sais trop combien de temps je vais tenir ce blog. Tout étant, sur le net plus encore qu’ailleurs, périssable, le format “site” est obsolète, le format “blog” est comme en suspension, dépassé par les réseaux soi-disant sociaux et le microblogging qui les accompagne. Problème : plus on avance, et moins les formats sont compatibles avec le développement de la pensée tel que le réclame la philosophie (on peut tenter de faire de la philosophie sur Twitter, mais il va falloir être un as de l’aphorisme). Cependant, tant que je persisterai, il faudra, chaque année, que je trouve une nouvelle manière d’inaugurer la séquence scolaire qui s’ouvre devant nous. Il est probable que, de plus en plus, je laisse la parole à d’autres, et il est prévisible que les auteurs, variés, exécuteront à merveille cette mission d’introduction.

J’en ai deux en poche cette année, pour commencer.

j’ai été mis sur la piste du premier par un élève devenu maître. S’il n’a pas pour objectif avoué de définir ce qu’est la philosophie, il présente cependant ce qu’on pourrait appeler un “mouvement” philosophique, dans la mesure où il confronte le regard habituellement posé sur ce qu’on considère comme les “choses”, et un angle de conception différent, moins évident a priori, et pourtant musilcollage-kl1plus cohérent. L’extrait est tiré d’une oeuvre assez étonnante, de Robert Musil, intitulée L’Homme sans qualités.Cette oeuvre littéraire a ceci de particulier que, s’il s’agit bien d’un roman, son personnage principal, Ulrich, n’est presque pas un personnage, dans la mesure où, dénué de “qualités”, c’est à dire de caractéristiques qui lui soient propres, qui fassent de lui tel personnage précis, qui est censé faire tel genre de chose, prendre telle attitude, avoir telle opinion sur tel sujet, ce qui lui permet, en contrepartie, de s’ouvrir sur ce qu’on pourrait appeler le “possible”. La mort de Musil laissera le roman inachevé, mais la lecture et l’étude de L’Homme sans qualités laisse deviner que, par essence même, il devait, de toutes façon, rester ouvert sur d’autres achèvements possible, et donc ne pas parvenir à sa propre fin. En cela, le “héros” de Musil est très pascalien : il réalise que ce qu’on appelle “moi” est une fiction, une construction illusoire, et que l’on n’est finalement rien d’autre que l’élan du possible, même si on essaie de combler ce vide, d’empêcher l’appel d’air par de vaines connaissances, par des attitudes étudiées pour jouer le jeu de la réalité, alors que celle-ci, comme tout le reste lui apparaît, de plus en plus, comme fictive. Ainsi, le roman tout entier est il un travail long, lent, minutieux, de déconstruction du rapport habituel (parce qu’entretenu) que nous avons avec les choses. Et on voit mal comment on pourrait désigner ce mouvement, si ce n’est que comme “philosophie”‘ :

“Avec un art divers et considérable, nous fabriquons un aveuglement qui nous permet de vivre à côté des choses les plus monstrueuses sans en être ébranlés, parce que nous reconnaissons dans ces grimaces pétrifiées de l’univers ici une chaise, là une table, ici un cri ou un bras tendu, là une vitesse ou un poulet rôti. Entre l’abîme du ciel au-dessus de nos têtes et un autre abîme céleste, facile à camoufler, sous nos pieds, nous parvenons à nous sentir aussi tranquilles sur terre que dans une chambre fermée. Nous savons que la vie va se perdre aussi bien dans les étendues inhumaines de l’espace que dans les inhumaines petitesses de l’atome, mais entre deux, nous ne craignons pas d’appeler “objets” une simple couche d’illusions, alors qu’il ne s’agit en fait que d’une préférence accordée aux impressions qui nous viennent d’une certaine distance moyenne.”

Robert Musil, L’Homme sans qualités, Tome 1 (éditions du Seuil), pp. 663-664.

Si, au premier abord, on peut croire qu’il s’agit délaisser de “faux objets” pour en désigner et privilégier d’autres, il n’en est, en fait, rien : ce serait aller d’un point à autre, pour prendre de nouveau racine, comme le vacancier se donne l’impression d’être nomade en faisant ses valises, alors même que le vrai voyage consiste non pas à aller d’un point à un autre, pour revenir ensuite, mais à partir, sans retour, et sans destination. Musil, parce qu’il met en place un personnage en nomadisme intérieur, ne peut pas privilégiés des “objets vrais” contre des “objets illusoires”. Ainsi, s’il s’agit de prendre acte de l’aveuglement dans lequel nous nous trouvons, c’est paradoxalement pour montrer que si nous sommes ainsi atteints d’incapacité à “voir”, c’est parce que, à force de trop voir, nous en sommes devenus indifférents. Parce qu’à strictement parler, qu’y a t-il vraiment ? Qu’appelle t-on “univers” ? Rien d’autre qu’un ensemble de plis dans lesquels nous avons appris, par habitude, à reconnaître telles ou telles choses. La variété des exemples choisis par Musil est d’ailleursédifiante : c’est comme si les marins avaient cartographié les océans en donnant des noms aux plis que constituent les vagues à sa surface (mais, en véritables nomades, en bons surfers, en bons deleuziens, les peuples marins savent qu’une telle tentative serait puérile, puisqu’elle arrêterait ce qui n’est que mouvement, déploiement de possible, réécriture permanente) : ainsi, on regarde le monde, et on y voit un meuble, un son particulier, une posture, un déplacement effectué avec telle rapidité, un plat, etc. Chaque titre (”chaise”, “table”, etc., c’est comme un arrêt sur image dans un monde qui n’est, lui, que mouvement. Pour prendre une image cinématographique, nous nous comportons vis à vis du monde comme un spectateur de cinéma qui penserait que voir un film consiste à regarder, l’une après l’autre, en consacrant à chacune d’entre elles un long temps d’observation, chaque image, passant à côté, dès lors du mouvement qui leur donne vie.

C’est le vertige qui fait s’accrocher ainsi aux repères ponctuels, en équilibre instable que nous sommes entre ces deux infinis que sont les cieux au dessus de nos têtes et les profondeurs intérieures. Exploration et introspection : autant de raisons d’être pris de vertige et de chercher des points d’appui, oubliant de nos nouveau notre nécessaire nomadisme, notre délaissement, notre absence totale de port d’attache, notre chute libre vers l’anéantissement. Si encore on venait de quelque part, si nous avions de véritables racines, si nous ne naissions pas du néant, il s’agirait alors d’une perdition, et nous serions fondés à nous plaindre d’avoir perdu pied. Mais nous ne pouvons même pas nous permettre cet apitoiement : nous allons de néant à néant. Nous sommes pur mouvement.

On dit qu’Einstein eut, enfant, la première intuition de sa théorie de la relativité en lisant un texte sur la vitesse de déplacement de la lumière. Comment, s’était il demandé, percevrais je l’univers si je le percevais comme un photon en déplacement à vitesse luminique dans l’univers ? Le relativisme poussé dans ses derniers retranchements pronostiquerait la disparition pure et simple des objets, au même titre que les vagues dans l’océan n’y apparaissent, singulièrement quelconques, que pour s’y dissoudre aussitôt. Les objets n’apparaissent que lorsqu’on s’y arrête. Mais l’arrêt est, pour ainsi dire, contre nature : contre la nature, qui n’est que mouvement (et encore, la théorie des cordes préciserait qu’elle n’est que vibrations), mais aussi contre notre propre nature, qui ne connait le repos que dans la mort (mais ici aussi, la mort n’est un repos qu’à nos yeux, qui veulent fixer ce néant dans une forme définitive, illusoire en somme). Nous préférons donc les illusions pour échapper aux infinis entre lesquels nous sommes tiraillés.

En somme, à l’inverse du mouvement de lâcher prise que constitue la philosophie, qui s’inspire du mouvement même de la vie, nous préférons lâcher l’ombre pour la proie.

2 commentaires On L’ombre pour la proie – Ré-entrée en philosophie

  • Bonjour,
    Je me rends compte que cela fait un moment que je lis votre blog, et que je n’ai toujours pas laissé de commentaires pour vous remercier de votre travail.
    Je suis également professeur de philosophie, et j’ai souvent trouvé sur ce site de très bonnes idées.
    Merci encore !
    Cordialement,
    CE

  • merci bien !

    Mais, du coup, j’ai été jeter un coup d’oeil dans vos propres publications, et j’y ai aussi découvert pas mal de pistes que je vais m’empresser d’explorer !

    Au plaisir de vous lire davantage, donc !

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