Rendre justice aux sophistes

Classiquement, parce qu’il faut bien au mois de Septembre, en terminale, positionner nettement Socrate par rapport aux penseurs de son temps, on l’oppose à tout ce que l’Athènes d’alors peut compter d’autorités culturelles : politiques désireux de sauver la démocratie de l’ironie socratique, religieux soucieux de voir la croyance devenue superstition servir encore quelques temps d’opium à un peuple de plus en plus sevré, et sophistes.
Sophistes surtout, en fait. Parce qu’il est commode d’opposer le désintéressement socratique, l’errance dans les rues à la recherche d’une discussion à la faveur de laquelle un notable du savoir du moment, un équivalent de nos Zemmour, de nos Julliard, va se trouver soudainement tout dégonflé, son vide révélé à des spectateurs souvent hilares, voyant dans cette mise à nu des « rois » de la sagesse un spectacle réjouissant, il est aisé, disais-je, d’opposer ce vagabondage de Socrate à l’allure des sophistes, ayant pignon sur rue, vendant leur savoir à qui voulait l’acheter, oeuvrant comme mercenaires de la rhétorique pour défendre les idées du plus offrant. Le peuple des rues contres les marchands du temple.
Pourtant, derrière les sophistes se posent des questions bien plus importantes que celle du commerce qu’ils osent faire de leur art (après tout, les professeurs de philosophie ne viennent pas tout à fait gratuitement faire cours, et si celui qui tient ce blog distribue à tout va ce contenu sur le net, c’est bien parce que son salaire de fonctionnaire lui offre le loisir de cette distribution, après tout, il faut bien vivre, comme on dit). Souvent réduits à être les dindons de la farce socratique, on ne peut pourtant que difficilement oublier que les méthodes de Socrate lui-même doivent énormément aux techniques de combat oratoire dans lesquelles les sophistes excellent, et qu’il peut être considéré comme un champion dans leur propre championnat. D’autre part, les sophistes sont au coeur d’un débat qui secoue le monde intellectuel de ce temps là, car ils affirment pouvoir apprendre, contre salaire, rien moins que d’être sage. Un tel projet scandalise beaucoup, et accompagne pourtant le mouvement démocratique : enseigner la sagesse, c’est affirmer que n’importe qui peut y accéder, qu’elle n’est plus réservée à une aristocratie qui la conserverait comme un bien précieux inaccessible aux classes inférieures. D’une certaine manière, on peut affirmer que la promesse sophiste d’apprendre à qui le veut la sagesse peut être considérée comme la condition nécessaire pour que la démocratie ne tourne pas à la tyrannie de ceux qui, justement, ne seraient pas sages. A strictement parler, cela aurait du rassurer Socrate quant à ses inquiétudes vis à vis de la démocratie.
Reste pourtant que pour enseigner la sagesse, encore faut il la posséder. Et c’est sur ce point que Socrate pourra le plus efficacement attaquer ses frères ennemis, qui feront l’objet de multiples attaques dans les dialogues platoniciens, censées démontrer le caractère mensonger de leur prétendue sagesse, ce qui participe à l’ironie de l’histoire, puisque c’est précisément un des chefs d’accusations lancés contre Socrate, que d’avoir remis en question l’autorité des sages et avoir prétendu l’être lui-même davantage.

Il est bon, pour que l’histoire soit juste, de redonner aux sophistes leur juste place dans une Athènes qui ne se reconnaît pas tant que ça dans la condamnation à mort de Socrate. C’est la mission que se donne Jacqueline de Romilly dans ce cours donné au Collège de France. Jacqueline de Romilly est ce qu’on pourrait appeler une Dame; cela peut parfois donner un style un peu désuet qui pourrait donner à sourire si on oubliait qu’elle fut l’une des premières femmes latinistes et helléniste en France. Elle passa sa vie à cotoyer les anciens à travers les textes et fragments qui nous sont parvenus. On sens d’ailleurs à travers son cours qu’elle partage littéralement sa vie avec ces penseurs dont elle parvient non seulement à transmettre mais aussi à rendre vivante la pensée. certains feront peut être la fine bouche, considérant que les recherches en histoire de la philosophie ont aujourd’hui poussé les investigations plus loin. Certes. Il n’en demeure pas moins que pour dresser un paysage culturel, et placer Socrate dans l’univers intellectuel qui fut le sien, ce cours demeure très indiqué. Ajoutons qu’il présente quelques récréations bienvenues, entre autres la lecture d’extraits tout à fait étonnants de la pièce d’Aristophane, Les Nuées, qui permet de saisir à quel point l’Athènes de ce temps était déjà chargée de polémiques, confrontations d’attitudes, de pensée.

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