Nouveaux occupants au n°100 – Episode 5

snc01158Dernière salve, dernière pile de livres à présenter.

Ensuite, il faudra patienter jusqu’à la libération des prochains crédits, ou bien organiser un braquage de l’intendance du lycée pour tout dépenser dans les rayons des meilleures librairies des environs. Mais j’y reviendrai.

Un peu par hasard, on le verra, cette dernière pile ressemble en partie à de l’école buissonnière. Cela confirme un soupçon sur la géographie de tout lycée : le CDI y constitue ce qu’Hakim Bey appellerait une TAZ (acronyme qui devient ZAT en français, puisqu’il signifie Zone d’Autonomie Temporaire, et c’est le titre de son ouvrage passionnant, que nous n’avons pas commandé, parce qu’il a la bonne idée d’en autoriser le photocopiage, ce qui à la réflexion peut tout aussi bien sembler constituer une raison suffisante de l’acheter !). Si chaque livre est une perspective nouvelle, alors le CDI constitue une belle galerie des glaces. Autant aller s’y perdre entre deux cours.

Voila, mon texte d’introduction est assez long pour encadrer par la gauche la photo qui se trouve à sa droite, sur laquelle vous pouvez toujours cliquer pour assister à son soudain agrandissement, de telle sorte que les titres puissent en être lus sur la tranche des livres. Je vais pouvoir passer à l’essentiel : les livres eux-mêmes.

cat61fqecax5aw26ca8w5m4tcard0rptcabygi0ocabfp7tjcaszdod6caibuv0mcajuwqs4cak5t79qcaoob4szca13jogkcau2v3o7caoraevicay5i978caoeelqicao67ma0ca1064k9cavoavu0Le système totalitaire, Hannah Arendt (1972). Troisième tome de son triptyque intitulé Les origines du totalitarisme. Hannah Arendt, après avoir successivement abordé, dans les volumes précédents, l’antisémitisme et l’impérialisme, s’attaque au totalitarisme en pointant, pour commencer, le fait qu’on ne puisse réduire ce phénomène à un simple régime politique. On s’intéresse ici au totalitarisme dans ce qui fait son essence davantage que dans les formes nécessairement limitées par lesquelles il a historiquement pris forme. En quelque sorte, le caractère géographiquement limité des totalitarismes fait passer à côté de leur véritable projet. Les frontières étatiques font qu’on peut se sentir extérieur à ces régimes alors qu’essentiellement, tout le monde est concerné, y compris ceux qui juridiquement n’en dépendent pas, car le projet totalitaire est de s’appliquer à tout, de ne rien laisser qui soit autre que lui même, de mettre fin aux alternatives en constituant le seul horizon des citoyens, qui perdront d’ailleurs là leur conscience d’appartenir à une Cité, puisque celle ci est définie par ses limites, au sein desquelles on trouve son espace privilégié quand le totalitarisme tente de s’assimiler au monde lui même tout entier, à l’ordre naturel. Il constitue dès lors une dynamique de destruction de tout ce qui le précède, et de tout ce qui l’entoure. Soit par la guerre, soit par le verrouillage des frontières, isolant ses sujets de la vue, les cachant tout autant qu’il cache les paysages environnants, les autres propositions politiques. La visée du totalitarisme est donc mondiale, et on le reconnaît au fait que lui même ne reconnaît aucune autre pensée que celle qui constitue son idéologie motrice, aucune autre parole que la sienne, aucun territoire qui puisse échapper à son emprise. Contrôle total, main mise sur l’Etre. On peut lire Arendt, et ensuite observer les principes mondialisateurs à l’oeuvre. C’est édifiant.

ca8tsi93cauc5hwjcabq0gj9ca2vl9vnca6s37kncaueodj3carvzr8zcarzfx9gcal25nnuca2wj3tmca66479ocae6hfvucaftrtekcau8j7q6cats4djjcamsrxxjcartal7acabruh53casjj7meL’éblouissement des bords de route, Bruce Bégout (2004). On peut prendre les paris. Dans quelques années, on peut même patienter quelques décennies, Bruce Bégout aura pris dans le paysage intellectuel français la place qui lui revient. Si tout va bien. Parce que, sans recourir à une quelconque démagogie, sans participer au marché des livres, aux foires où on vend de la page au poids, sans organiser des croisières philosophiques, sans squatter les plateaux télé (on le croise parfois chez Taddéi, c’est à dire qu’il est juste là où médiatiquement il faut on peut être), il forme peu à peu une pensée qui se tient à l’exacte croisée de ce que la philosophie contemporaine fait de plus pointu (l’héritage phénoménologique, les écrits techniques sur Husserl que je feuillète un peu comme un physicien généraliste regarde, un peu songeur, les équations terribles de la physique des cordes), et les ouvrages accessibles, à la frontière de la littérature contemplative, du road book (au sens où on parle de road book), avec cependant, entre ces deux trajectoires, une cohérence qui fait que chacune semble alimenter l’autre. Or, c’est peut être cette aptitude à remplir ainsi l’espace de la pensée, et à tendre les bras d’un lectorat à l’autre sans jamais céder à la tentation de faire cesser la philosophie au dix-huitième siècle, parce qu’ensuite, les théories deviennent clivantes, sans jamais flirter avec les questions à la mode, qui constitue le portrait robot des quelques auteurs qui peuvent compter à l’avenir et dont des élèves, dans quarante ans, regardant notre bibliothèque nous diront « Oh ! L’édition originale de La Découverte du quotidien !! Je peux vous l’emprunter ? » Comme il faut raison garder, nous n’avons pas investi dans les travaux de Bégout sur Husserl. En revanche, nous vous proposons ses errances américaines, à la recherche de ce qui constitue l’un des axes de sa pensée : la recherche du banal, du commun, de ce qui fait le tissu partagé des coexistences humaines. Ce faisant, mine de rien, Bégout déborde le projet habituel de la philosophie et parcourt des espaces qui sont tout autant géographiques que littéraires. Et c’est bien sur ces plaques tectoniques de l’écriture qu’on aime dériver, ne sachant plus sur quel continent on se trouve : documentaire, fragment de roman, nouvelles, essai ?

cay2pwbncaghlrh3cawqeympca72af67ca2mv123ca8g46j4capp6xxccaxsnp3ucaxrmnnrcaiczo77cazf9qc0cay0drk3cah62ryjcagwem0ecaodqfrncacfff07capw27rwcaa1vd0scafdkwi0Lieu commun, Bruce Bégout (2003). On prend un des polaroids du livre précédent, et on le développe. Il y a des titres qui en disent plus long sur les capacités d’analyse de leur auteur que des pages et des pages de développements laborieux : « Lieu commun », cela désigne le motel américain.
Méditez trente secondes,
Allez-y, faites le.
Voila, vous venez d’être soudainement illuminé. C’est par son aptitude à ce genre de raccourcis que Perec était un géni de la conception de mots croisés. Mais au delà de la recherche de la formule exacte, ce livre est une expérience de cruising, avec focalisations ponctuelles sur les étapes photocopiées que sont ces lieux apparemment sans âme, sans volonté architecturales, purement fonctionnelles, anonymes et neutres que sont les sleep’ins des bas côtés des highways américaines. Lieux partagés, à mi chemin entre le refuge et le coupe gorge. Hauts lieux de la solitude, ce sont pourtant des préfabriqués où on n’est jamais chez soi, voici le premier guide du routard de ceux qui ont compris que le pittoresque est une mise en scène, et que c’est vers le commun qu’il faut aller.

Intermède : je réalise qu’il va falloir procurer à ce CDI cet autre ouvrage de Bégout, de la Décence ordinaire, parce que c’est le moment où son goût pour les pérégrinations se transforme en recherche morale. C’est aussi le moment où il s’appuie sur Orwell. Or, d’Orwell il sera question dans quelques lignes, justement.

Avertissement : toute personne soucieuse de maintenir un minimum d’équilibre dans son budget devrait se tenir soigneusement éloignée de cette collection de petits ouvrages des éditions Allia. On vous aura prévenus. Méfiez vous. Ils sont addictifs.

cawum27rca2n311kca7d0y6ucaca3zcgcar7t4uncanrl1p4cafv3bpaca58lfdlcamp3rhacag0iop3cadw5ezeca9v6aotca13s22zcap0ksc8ca3vn28wca3vkou0caormzoacao0f27fcam99hb1Le Manuel, Epictète (ouvrage compilé par Arrien (95-175), Epictète lui était contemporain, bien que peu plus âgé). Les enfants des générations précédentes avaient leur Manuel des Castors Juniors dans le sac à dos, au cas où. L’homme moderne, inspiré par sa lecture assidue de Stuff a son Iphone en poche pour le guider. L’homme inquiet du dix-septième siècle ne se déplaçait jamais sans avoir rempli de lourdes malles d’épais volumes de traités de casuistique (un des professeurs auxquels je dois le plus, Pierre Cariou (et que je salue bien bas au passage) en sortait parfois du coffre de sa voiture et semblait se déplacer accompagné de ce précieux mais encombrant guide dans les méandres des cas de conscience. On ne sait jamais (c’est d’ailleurs là le problème dans le domaine moral : on ne sait jamais). L’apprenti stoïcien, lui aussi, pouvait avoir en poche un ouvrage de taille modeste, transportable, qui lui donnerait les indications nécessaires pour mener une vie heureuse. Tel est le programme de ce livre écrit en des temps où déterminer comment bien vivre constituait encore un projet de recherche qu’on n’aurait pas accusé d’être naïf. Les premières lignes de cet ouvrage sont célèbres, et constituent le motif à partir duquel tout ce qui suit va se développer : il faut distinguer ce qui dépend de nous, et ce qui n’en dépend pas. Précieux conseils qu’Epictète décline ensuite, et conseille de mettre en pratique. L’exercice est décapant, car on constatera vite que nous avons une tendance forcenée à placer le bonheur précisément dans ce qui ne peut en aucune manière dépendre de nous. En quelques pages, on tâche donc de remettre le monde à l’endroit.

cagv1bpvcahr6s25catpjwo3caob9n0tcah2hf5ecagbjjbhcamhmaxsca3lakibca9d1uedcaul77s9cahnp1cica0r2x2kcavb6g7pcarbndm5cavdk14icaj3benpcabqbgbhcagx83mvcarza15u1984, George Orwell (1949). Tout le monde connait, a t on envie de d’écrire. Du moins, tout le monde connait certains aspects de cet ouvrage majeur, devenu au fil du temps la référence en matière de politique fiction et de réflexion sur le totalitarisme. L’expression « Big Brother » est successivement devenue celle qui désigne tous les regards politiques un peu trop curieux de la vie privée des administrés, puis le nom d’un jeu télévisé qui, cyniquement, reprenait la structure panoptique du monde décrit par Orwell pour en faire un univers ludique dans lequel, pourtant, il s’agissait bien de réaliser l’image peinte par le tortionnaire du héros, l’image du futur : un visage écrasé par une botte. 1984, c’est en même temps un roman de fiction politique dans lequel Orwell pousse un peu plus loin dans leurs développement les principes qu’il a déjà vus appliqués par les totalitarismes qu’il a observés à l’oeuvre. Il en comprend simplement mieux que la plupart le caractère hermétique : il s’agit de couler les individus dans une chape de plomb, de saturer leurs oreilles, leurs yeux, leur bouche de propagande de manière à ce qu’ils en deviennent les caisses de résonnance assourdies, répétant en boucle les dogmes du Parti, jusqu’à plus soif. C’est aussi un roman d’amour, qui oppose deux amours, celui de Winston et Julia, et celui que Winston doit à Big Brother, père jaloux qui parviendra à faire revenir à lui ces brebis égarées. C’est aussi, dans sa partie finale, une réflexion prémonitoire sur l’usage politique du langage, et sur la fragilité du sens. On serait tenté de dire, de nouveau, que c’est là une lecture indispensable. Ca s’accompagnerait bien de quelques ouvrages supplémentaires, souvent davantage journalistiques, du même auteur. Et dans le même esprit, mais plus accessible (sans être moins sombre) on lira, toujours sous la plume d’Orwell, La Ferme des animaux, fable dont l’adaptation en dessin animé vaut le détour, elle aussi.

casb320wcahim7p5caduvin0caczhtl8cann38okca963rk8caq08x8wcap5owz6cat263lacamuvhzbcaatud93capk6v58caq0rt41caoydsx8caa9znn3calsunozcattr9t0ca59gv0rca4e0bdsRéflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre (1946). S’attaquer à l’antisémitisme, à ses mécanismes, à ses ressorts, voila le projet de Sartre dans cet ouvrage. Mais il le fait sans complaisance, sans céder à la condamnation facile. Et si ce livre présente un intérêt, c’est précisément parce qu’il appuie ses propos sur les principes plus vastes de la pensée de Sartre telle qu’il l’a déjà développée auparavant. Commençant par une remise en cause de la conception de l’antisémitisme comme opinion (il le définit davantage comme passion), Sartre saisit son objet sous un angle inhabituel, ce qui permet de l’envisager de manière nouvelle. Mais il n’évacue pas non plus la question de la responsabilité des victimes elles mêmes, et c’est toute la pensée existentialiste qui se trouve alors mobilisée sur ce terrain qu’on penser miné, et impropre à la réflexion. On trouve là des analyses qui feront date dans les théories des sciences sociales, et dans les réflexions sur l’émancipation. L’histoire des noirs aux Etats-Unis pourra s’inspirer des réflexions de Sartre, celle des minorités en quête de reconnaissance aussi. Didier Eribon se fera d’ailleurs héritier du titre quand, en 1999, il publiera Réflexions sur la question gay, qui laissera une place considérable aux auteurs attendus sur une telle question (Foucault en particulier, évidemment), mais placera en quelque sorte Sartre comme une source à laquelle ce courant des pensées de l’émancipation vient s’abreuver.

images8La nuit sexuelle, Pascal Quignard (2007). On est bien peu de choses. J’avais bien tenté de glisser discrètement l’édition originale de cet ouvrage dans le bon de commande. Peine perdue, le coût de l’objet (plus de 80€) le rendait assez peu discret, au milieu des livres de poches. Nous nous rabattons donc sur cette édition de poche, bien moins onéreuse, mais un peu moins satisfaisante. Parce que Pascal Quignard essaie de proposer des livres qui soient, pleinement, des livres, et pas seulement des bouquins. Associant iconographie et texte, leur mise en page est soignée, la reproduction des oeuvres est picturalement extrêmement scrupuleuse, le papier ne jaunit pas avec le temps (les pages sont, de toutes façons, noires), tout cela fait qu’on a en main une expérience littéraire qui s’incarne, bien sûr dans un texte exceptionnel, mais aussi dans une réalisation impeccable. De ceci, en édition de poche, il reste évidemment peu de choses. Demeure tout de même le texte. De quoi s’agit il ? De notre source inaccessible : pour nous, notre conception constitue une nuit que nulle lanterne ne viendra éclairer. Dès lors, comme on craint un peu le noir, on a tendance à s’inventer des histoires. Venus de la nuit, nous nous dirigeons vers l’obscurités. Quignard médite, ouvre ses greniers, ses caves, ses archives, et il partage. Et ça ressemble à ces discussions moitié éclairantes, moitié flippantes, qu’on avait enfant avec les copains, le soir autour d’un feu ou dans le noir, sur les questions graves, et qui nous laissaient, fascinés, conscients d’avoir un instant mis entre parenthèses le superflu, et d’avoir effleuré les questions essentielles, n’ayant pas très envie d’aller se coucher tout de suite. En édition de poche, un livre à lire sous les couvertures, à la lampe torche !

images7Cosmopolis, Don Delillo (2003, trad. française : 2003), Un titre qui ne rejoindra pas le rayon 100, car il s’agit d’un roman. Mais pour tout élève qui souhaite penser la question de l’argent, du rapport politique mais aussi métaphysique avec l’argent, voila une lecture saisissante. Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est la littérature américaine qui nous y convie : elle semble être souvent connectée aux grands mécanismes de ce monde, et semble capable de nous y relier, et de nous en faire toucher la puissance. L’action de ce livre se concentre sur une vingtaine d’heures et respectera une certaine unité de lieu. Eric Packer n’a pas trente ans, mais il est milliardaire. En translation dans sa limousine dans les rues bondées de New-York, menant de front ses placements, ses conseillers, ses maîtresses, son épouse qui vont se relayer sur la banquette arrière de ce lieu unitaire en communication constante, par réseaux interposés, avec l’univers. Ce qui est saisissant, c’est qu’autour de ce concentré technologique qu’est la limousine bardée de systèmes de communication, plane le sentiment qu’on est au bord de la fin, que le cosmos économique des flux financiers pourrait soudainement se gripper, et s’arrêter net, plaquant là le consommateur délaissé, les prévisionnistes tout à coup privés de leur dieu, livrant l’homme à lui-même, jeté. Au fur et à mesure que Packer avance vers son enfance, reflue vers ses origines, New-York porte le deuil, se dévoile et accompagne le golden boy vers la clôture des comptes.

images6Effondrement, Jared Diamond (2006). Le sous titre donne le ton : « comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ». A partir de cas particuliers extraits de toutes les latitudes et toutes les époques, observant comment des sociétés entières ont pu sombrer et disparaître, parfois de manière étonnamment rapide (l’île de Pacques demeurant sur ce point un cas d’école), Jared Diamond étudie la manière dont les décisions des hommes condamnent leur culture à la disparition ou bien parfois (parce que cela arrive aussi), la sauvent. Nulle fatalité donc, derrière l’effondrement, mais un déterminisme dont on peut comprendre les mécanismes. Bien entendu, la dernière partie du livre consiste à appliquer les éléments mis à jour précédemment à la mondialisation contemporaine. Diamond parvient à établir une liste de conditions à réunir pour permettre une survie collective dont il apparaît clairement, à sa seule lecture, qu’elle n’est que difficilement envisageable, pour la simple raison que nous sommes tout simplement incapables de faire les concessions qui s’imposent. Au moins sommes nous affranchis.

caricgnqca8g3g3jca9v4g8hca699n00ca0iz34vca2c8imqcahqx37kcais8w17caynkycjca9wag3jcaj0p3axcawnewuucanc5rryca8vo4thca6ev9yvca94qrbycam8mbn2cavu1lizca9d2wtpUn curieux à l’opéra, Vincent Borel (2006). Pas facile d’illustrer une dissertation sur l’art en ne recourant qu’à Kenza Farah. On le répète : s’il est bien entendu possible de méditer à partir de ce qu’on écoute quotidiennement, il est risqué de ne puiser que dans cette culture populaire pour alimenter une dissertation, particulièrement en situation d’examen. Surtout, l’étude de l’art a tout de même pour intérêt de permettre de découvrir de nouveaux univers plutôt que de se complaire dans les plaisirs habituels. Le problème, c’est qu’explorer un nouvel univers peut intimider si on n’a pas un guide pour nous y accompagner. C’est là le projet de ce livre qui s’adresse à ceux que ce territoire attire sans les écraser d’une culture à laquelle ils demeureraient étrangers. Surtout, Borel a l’idée simple mais lumineuse que l’opéra, c’est avant tout un lieu, bien avant des partitions et des livrets. Et ce lieu a ses codes, commande des comportements, transmet des valeurs. C’est au lieu que le livre est consacré, plaçant en un second plans les œuvres qui y sont jouées. Pourquoi les applaudissements sont ils apparus ? Pourquoi y a-t-il des places pour les pauvres ? Pourquoi y a-t-il des places depuis lesquelles on ne peut tout simplement rien voir ? Que se passe t il dans les loges ? Et dans les balcons ? Où est finalement le spectacle, et n’y prend on pas, dans une certaine mesure, part ? Autant d’éléments qui permettent d’aborder aventureusement, et avec la curiosité de celui qui ouvre des portes réputées closes, l’univers lyrique.

images5Les Essais, en français moderne, Montaigne (rédigés de 1571 à sa mort (1592),réécriture par André Lanly : 2009) A t-on le droit de réécrire une oeuvre philosophique aussi importante ? Si on y met les précautions d’usage, si on sait ce qu’on lit, non seulement l’expérience est intéressante, mais elle est même d’un certain point de vue salutaire pour l’oeuvre elle même. Cette traduction (c’est ainsi que Lanly la conçoit et la présente, alors que les versions modernisées des Essais publiées chez Arléa et Folio relèveraient davantage de l’adaptation technique au lecteur contemporain) permet de s’y retrouver dans un texte qui, écrit dans un français du seizième siècle très différent, tant dans son lexique que sa syntaxe de celui du vingt-et-unième, pourrait semble inaccessible au lecteur contemporain, particulièrement aux lycéens. Or, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce serait une perte, car voici bien un de ces livres qui se présente comme un compagnon, toujours fidèle, un de ces partenaires de vie qu’on aime avoir toujours à portée de main parce que l’ouvrir, et y plonger, c’est comme avoir rendez vous avec quelqu’un de confiance avec qui on sait qu’on va bien manger, bien boire, et entretenir une conversation riche, puissante, profonde sans être lourde, dont on ressortira les neurones aérés, ayant créé des milliards de connexions les uns avec les autres. A la différence d’un Kant qu’on va lire quand on en a techniquement besoin, mais qui invite finalement assez peu à la lecture gratuite, Montaigne, lui, sait recevoir, et on peut en quelque sorte dans son écriture « faire comme chez soi ». Le risque, avec les réécritures, c’est qu’on fasse tellement comme chez soi qu’on ne soit finalement plus chez lui. Alors, une solution existe : lire en parallèle les deux versions. Contemporaine pour avoir un plan des lieux, des repères, et originale ensuite, pour recevoir le ton de conversation qui anime ces écrits, ces confidences entre amis. On précisera que Guy de Pernon, un peu déçu par les réadaptation éditées successivement (Lanly n’est pas le seul à s’être lancé dans cette aventure), a publié, gratuitement, sur le net, sa propre traduction, plus profondément remaniée encore. On peut la trouver ici : http://homepage.mac.com/guyjacqu/montaigne/livre1/pagesWeb.html

images4Madman Bovary, Christophe Claro (2008). Peut-on être amateur de livres en ce début de vingt-et-unième siècle et ne pas avoir, dans sa bibliothèque, un livre de Christophe Claro ? Cela parait peu envisageable, non pas parce qu’il y aurait une obligation d’acheter ses livres, mais plutôt parce qu’on le lit parfois sans le savoir : Claro est sans doute le plus important des traducteurs d’oeuvres anglo-saxonnes en exercice. Prolifique, il s’attaque à tout ce que la littérature américaine produit de plus intéressant, et parfois de plus délicat à traduire. Danielewski, Pynchon, Vollmann, Rushdie, Baker, autant d’écriture qu’il a côtoyées, et nécessairement habitée à son tour au moment de les transmettre. On se doute qu’il y a un seuil au delà duquel le traducteur a l’écriture qui le démange, alors il écrit un petit peu. Et ce Madman Bovary a ceci de fascinant qu’il met en avant l’objet véritable de l’écriture : non pas un sujet, un objet ou un thème dont il s’agirait de fournir une description ou un récit, mais l’écriture elle-même. Du point de vue du récit, Madman Bovary se résume à une déception amoureuse qui va se noyer dans la relecture de Flaubert. Mais Madame Bovary, en tant qu’oeuvre, va venir tordre l’écriture de Claro, la féconder, l’ensorceler en quelque sorte pour qu’une fois domptée, il en émerge autre chose, une nouvelle écriture. Le processus se passe naturellement, sans explication de texte, sans exercice d’érudition pénible. On voit simplement un hybride émerger. Les gènes de Madame Bovary sont bel et bien là, mais ce n’est pourtant déjà plus elle, c’est autre chose. Et on passe cette petite centaine de pages à se dire qu’on rencontre un écrivain français, enfin. Dernière précision, mais attention, elle est particulièrement chronophage (à ce propos, savez vous qu’on peut se contenter de trois ou quatre heures de sommeil par nuit ?) : Christophe Claro tient un blog où, vraiment, chaque article donne envie de lire un livre nouveau. C’est un peu dangereux pour tous ceux qui doivent vivre en respectant un emploi du temps, et qui ont des devoirs à faire. Mais pour des littéraires, c’est un peu comme la place centrale du village, c’est là qu’on rencontre ses voisins et qu’on se tient au courant de « ce qui se passe ». Son blog se trouve ici : http://towardgrace.blogspot.com/

Laisser un commentaire:

Votre adresse mail ne sera pas publiée.

Site Footer