Nouveaux occupants au n°100 – Episode 6

Tandis que Frederic Beigbeder voltige de plateau de télé en plateau télé pour faire la promotion de sa playlist personnelle de romans qu’il faut lire avant que le livre disparaisse, on essaie, nous aussi, à l’échelle du lycée, de poser sur les rayonnages du C.D.I. des ouvrages qui pourraient donner le sentiment à quelques élèves, sans doute minoritaires, de faire une expérience, de rencontrer quelqu’un; bref, de penser. Accessoirement, on tente d’éviter que la raison centrale mise en avant par Beigbeder, dans son plan com’, d’acheter son livre se vérifie un jour, en encourageant l’existence du livre.

Au moment où on s’apprête à aller dépenser un budget annuel qui pourrait sembler important s’il s’agissait d’un budget individuel, mais dont il ne faut pas oublier qu’il est censé satisfaire un bon millier de lecteurs potentiels, petit bilan sur les nouveaux arrivants de l’année passée, qu’on n’avait pas encore pris le temps de présenter. On y trouvera peu de classiques, parce qu’on prenait l’année pour faire le point sur les grands absents et les disparus illustres, leur consacrant une partie de la prochaine commande. La plupart des ouvrages sont donc « actuels », mais on les choisit en pariant qu’ils dépasseront le simple effet de mode, et en espérant qu’en 2040, au lycée Guy de Maupassant de Colombes, un élève puisse fouiller dans les allées du C.D.I. et sortir du rayon « 100 » un exemplaire poussiéreux et abimé d’un ouvrage paru au début du siècle, qui lui offrirait encore quelques pistes de réflexion à explorer.

Première pile de livres saisis juste au moment où on déballait les cartons comme les gosses ouvrent les paquets à Noel. Cliquez dessus pour agrandir la photo et rendre lisibles les titres sur les tranches des livres :

Petite philosophie à l’usage des non-philosophes, Albert Jacquard (1997)
Il y a des niveaux de réflexion pour lesquels, après tout, un non spécialiste peut être reconnu comme pertinent. Albert Jacquard est généticien, il est aussi un homme engagé dans les débats contemporains. Le voir aborder des questions qui correspondent, en gros, au programme de philosophie de terminale avec un regard d’amateur éclairé, c’est tout d’abord constater qu’on peut consacrer du temps à la philosophie sans pour autant en faire un métier, ou même sa spécialité. C’est aussi constater qu’il y a un degré de la philosophie qui ne consiste pas à produire des idées nouvelles, des concepts novateurs, mais à puiser dans l’histoire des idées pour en extraire des outils permettant de penser ces grandes questions, et d’apporter des réponses qui se tiennent droites, grâce à une argumentation rigoureuse et accessible à tous. Si on considère que ce qu’on demande en fin de terminale, c’est un texte écrit par un amateur éclairé, Jacquard peut constituer un guide efficace. On se souviendra simplement que philosopher, aujourd’hui, c’est aller un peu plus loin, aussi se méfiera t-on quand cet ouvrage donnera un peu trop l’impression de donner des leçons trop définitives.

Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Paul Veyne (1993)
Un ouvrage court, mais particulièrement dense, et un modèle de mise en place d’une problématique philosophique : on part d’une question que n’importe qui pourrait poser « Comment peut-on croire à moitié ou croire à des choses contradictoires ? » et à partir de ce qui pourrait n’être qu’une observation, on lance une vaste recherche sur l’essence même de la vérité, sa valeur et les voies d’accès y menant. Pour ceux qui voudraient aller au cœur du problème, on conseillera de lire les quelques pages du dernier chapitre, intitulé « Entre la culture et la croyance en une vérité, il faut choisir ».

Politique des zombies – L’Amérique selon Georges A. Romero, Jean-Baptiste Thoret (2007)
Cela fait maintenant un moment qu’on prend les « films de monstres » un peu au sérieux, devinant que l’effroi qu’ils produisent tient souvent moins à la distance qui nous sépare des monstres qu’à la proximité que nous entrevoyons dans les plis de leurs morphologies aberrantes. S’il est un monstre qui, depuis l’antiquité, intéresse la littérature et la philosophie, c’est bien le mort. Surtout lorsque celui-ci n’a pas de repos. Ulysse visitant les enfers, y rencontrant un Achille encore bien vif, pour un mort, c’est déjà une manière de mettre en scène l’homme lorsqu’il n’est plus tout à fait un homme. Au XXè siècle, lorsque le cinéma reprend le thème du mort qui n’est pas inerte, c’est souvent avec, en arrière pensée, l’idée de tracer, par ce biais, une perspective politique, et il faut reconnaître qu’à ce jeu, Roméro est sans doute le plus intéressant des réalisateurs amateurs de créatures d’outre tombe. Le livre de Thoret s’intéresse à la fameuse série des « morts vivants », passionnante à plus d’un titre, par sa longévité, lui permettant de traverser les styles et les techniques cinématographiques, par les lieux qu’elle investit (le supermarché, la « gated community », le film amateur tourné par des étudiants fauchés, à la manière de Cloverfield ou du Projet Blair Witch), et bien entendu par ses personnages (et il est intéressant qu’on ne puisse, ici, écrire « son bestiaire ») : les morts vivants sont choisis parmi les prolétaires américains. Ils sont marqués par leur métier, leur classe sociale, ils sont morts en tenue de travail et, à strictement parler, géographiquement, ils constituent une population parquée, déplacée, contenue, gérée. Des banlieusards en somme. Thoret creuse ces pistes dans un ouvrage qui, dès lors, est tout autant un livre de cinéphile qu’une introduction à la réflexion politique.

Le puzzle philosophique, Jiri Benovsky (2010)
Quand un ouvrage tisse des liens entre des problèmes logiques et métaphysiques manipulés depuis que l’homme repère des paradoxes et des théories très contemporaines, c’est toujours une joie que d’accompagner des penseurs depuis les racines de ces questionnements jusqu’aux pointes avancées de la recherche contemporaine. Ainsi, on pourra considérer que passer de l’énigme antique du Bateau de Thésée aux hypothèses actuelles du perdurantisme offre une largeur de vue déjà appréciable sur un des plus anciens problèmes logiques posés en occident. L’ouvrage a enfin ceci d’intéressant qu’il permet, sur la base de questions qui relèvent surtout de la sphère des énigmes logiques, de reconnecter la réflexion philosophiques avec ses racines les plus profondes : l’usage, en pensée, du logos.

L’usage du tamis en philosophie, Jean Tellez (2010)
Avoir donné comme sous titre à ce livre « Manuel de lecture des textes philosophiques » permet d’en clarifier le projet : au lieu de fournir des commentaires déjà constitués des grandes œuvres de la philosophie, ce que des milliers d’auteurs ont déjà fait, Jean Tellez propose une méthode grâce à laquelle le lecteur pourra, à son tour, dénicher dans les textes eux-mêmes, ce qu’il appelle des « pépites », c’est-à-dire des condensés de pensée qui ne réclament plus qu’à être exploités, comme on suivrait une veine dans un gisement de matériaux précieux. Ainsi, on évitera les lieux touristiques trop envahis pour considérer les œuvres philosophiques comme des étendues inexplorées. La métaphore minière est filée tout au long de l’ouvrage, Platon y étant présenté, par exemple, comme l’exploitant du gisement Socrate (un bon résumé, en effet si on considère que la filière comprend, aussi, raffineries et réseaux de distribution). En bon ouvrage de prospection, ce livre offre aussi une cartographie bien utile pour les aspirants orpailleurs.

S’armer de paroles – Jeux et enjeux rhétoriques, Florence Balique, (2010)
A en croire les titres d’un certain nombre d’ouvrages, (on pense, par exemple, au Petit cours d’autodéfense intellectuelle, de Normand Baillargeon), l’expression des idées et leur confrontation sous forme de dialogue peut constituer une activité dangereuse, s’apparentant à la lutte, au corps à corps, voire à la guerre. Il faut reconnaître que si on présente volontiers la pensée comme une pratique apaisée, dégagée des conflits habituels entre humains, l’inauguration officielle de l’ère philosophique, dans la lutte fratricide entre Socrate et les sophistes se solde par un mort. Mieux vaut être prudent.
Mais, surtout, celles qui ont tout à gagner à être défendues par des tireurs d’élite et des armes aiguisées, ce sont les idées elles mêmes. Leur art martial spécifique s’appelle « rhétorique » et leur « kata » réside entièrement dans l’usage correct de la parole. Le livre de Florence Balique permet de maîtriser les éléments de base de cette technique de combat. Enfin, à l’image des autres arts martiaux, on retiendra que la rhétorique n’est pas belliciste, et qu’elle relève plutôt d’un usage de la force mentale qui, s’il était universellement pratiqué, pourrait garantir la paix, ne serait-ce qu’avec soi même.

Dedans, dehors – La condition d’étranger, Guillaume le Blanc, (2010)
Si l’étranger est celui qu’on caractérise avant tout par sa provenance, paradoxalement, dès qu’il est observé sur un territoire national qui n’est pas conforme à cette « origine », tout se passe comme s’il n’était plus nulle part. En tant qu’étranger, il est donc repéré, mais il n’est, aussi, personne. Le livre de Guillaume le Blanc creuse ce paradoxe, tente d’en discerner les sources, et d’offrir des perspectives qui aillent au-delà de la simple observation du phénomène de l’exclusion. Or, la seule piste de sortie vers une pensée et une pratique plus cohérentes ne réside pas dans « l’autre », mais en soi, dès lors qu’on veut bien se considérer soi même comme un « autre ». C’est là la voie singulière que choisit ce livre, un retournement de perspective qui permet d’envisager le problème sous un jour nouveau, avec bien plus de profondeur.

Logicomix, Apóstolos K. Doxiàdis, Christos Papadimitriou, Alecos Papadatos et Annie Di Donna (2010)
Un projet de bande dessinée hors du commun, puisqu’on y croise, en personnage principal, un Bertrand Russel dressant le bilan de sa vie devant un parterre d’étudiants. Au fil du récit, on croise les grands théoriciens du XXè siècle, l’ouvrage dressant peu à peu une fresque ample, que le format ‘dessiné ‘ permet de considérer comme un panorama. L’ensemble fait un peu penser au roman « Trois explications du monde », dans lequel on croise aussi les grands esprits du siècle précédent. Enfin, même si on ne demande pas nécessairement à la bande dessinée de suivre systématique cette voie très « érudite », on peut considérer que cet art gagne, avec ce genre d’album, ses lettres de noblesse.

La Genèse, Crumb (2009)
Qui aurait pu croire que Crumb fut capable d’une saine naïveté ? Ceux qui savent à quel point le dessinateur Crumb put être violemment critiqué, depuis la fin des années 60 et ce jusqu’à nos jours, pour l’indécence, l’obscénité même que certains voyaient dans ses œuvres, pourraient s’inquiéter d’apprendre que son dernier ouvrage s’est donné comme projet d’illustrer le premier livre de la Bible, la Genèse. Déplacer ce récit mythique des origines telles que l’envisagent les religions judéo-chrétiennes sur le terrain des images n’est pas un projet nouveau en soi. C’est même assez conforme à l’idée qu’on s’en fait souvent, les propos tenus sur ce récit s’étant souvent réduits à quelques images (un peu d’argile, des statuettes, une côte, une pomme, un serpent…), au point qu’on est souvent frappé de constater que, curieusement, ceux qui prennent le plus radicalement ce récit au pied de la lettre sont précisément ceux qui ne l’ont pas lu. Mais justement, si la Genèse de Crumb parvient à mettre tout le monde d’accord, y compris ses pires détracteurs, c’est parce que son album EST une lecture. Nulle provocation dans sa restitution du mythe, au contraire, on note, partout, une attention permanente aux détails du récit (mention spéciale au reptile initiateur, ne devenant serpent qu’en perdant ses pattes, après la fermeture de la parenthèse enchantée qu’était le jardin d’Eden, par exemple), et un respect scrupuleux de celui-ci. Et pourtant, c’est bien son trait, très identifiable, qu’on retrouve tout au long de ce volume, ainsi que son regard sur l’homme, le monde, les liens déchirés entre l’homme et le monde. On ne s’en étonnera qu’à moitié : l’œuvre de Crumb a souvent trouvé dans la nostalgie les raisons profondes de sa colère et de ses accents provocateurs. L’obscénité flagrante était une manière de mettre en lumière l’indécence larvée du quotidien. Quand il revient ainsi à ses sources, il perd cette nécessité de heurter, et son travail devient apaisé, serein. Il faut au moins reconnaître ceci : le mythe du jardin d’Eden permet des rédemptions. Mais on ajoutera ceci : il aura à Crumb le travail d’une vie pour y parvenir.

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