Go west

« Je cherche
Dieu sait qui
Dieu sait quoi »

Etienne Daho, Sortir ce soir

 

Plusieurs fois, ces jours ci, nous avons été amenés à évoquer en cours les road-movies des années 70, et parmi eux les plus archétypiques d’entre eux; le plus célèbre, Easy Rider (Dennis Hopper, 1969), qui est une sorte d’Odyssée de l’asphalte, et le trop peu connu Vanishing Point (Richard C. Sarafian, 1971). Deux longs métrages errant dans des paysages taillés, à l’horizontale, pour le cinémascope, l’un à moto (bien que la Harley Davidson soit une moto tellement spécifique qu’on puisse se EasyRider2demander si elle appartient bien au même ensemble que les autres deux-roues), l’autre au volant d’une Dodger Challenger blanche, que Tarantino ressortira du garage dans Death Proof (2007). Deux virées loin de la vie rangée de ceux qui ont cessé de concevoir l’Amérique comme ce qui se situe toujours au-delà du point sur lequel on s’est, par erreur, installé.

On y roule pour rouler, on y poursuit le soleil couchant comme si on était convaincu que se laisser attraper par la nuit obligerait à poser armes et bagages et à se sédentariser, rompant avec la nature nomade de ceux qui ont depuis longtemps laissé tomber les cartes routières, parce qu’ils ont compris qu’ici bas, il n’y a aucun signe qui indique où aller, aucune direction qui vaille mieux qu’une autre, aucun point de destination qui mérite plus qu’un coup d’oeil en passant. On peut faire étape pour la nuit, mais on se tromperait si on s’y croyait parvenu.

Les road-movies sont des films qui semblent avoir tiré toutes les conclusions de la lecture de Pascal : on y circule sous le ciel étoilé (de jour comme de nuit, puisque l’un des deux motards d’Easy Rider porte un casque qui arbore la bannière étoilée américaine, comme pour rappeler que c’est cela, la véritable amérique, et non les notables ou les agriculteurs sédentaires : un peuple qui a choisi le ciel étoilé comme étendard), sans objectif précis, trompant l’inquiétude produite par le silence éternel des espaces infinis dans le déluge sonore des grosses cylindrées. Ce sont des films qui n’ont pas plus de scénario que leurs personnages n’y ont de GPS, parce que peu importe la destination, c’est la route qui importe, y compris quand le mouvement conduit au hors piste.

D’une certaine façon, les road-movies ont anticipé une certaine esthétique du clip, en transitant sans doute dans les plages de pur errance automobile qu’on trouvait dans bon nombre d’épisodes de Miami Vice, série produite en 1984 par Michael Mann, tournant volontiers la clé de contact pour faire défiler les kilomètres sans autre but que la production d’un travelling sans fin qui ne serait rien d’autre que la projection sur le paysage du déroulement de la vie elle-même.

On s’étonnera peu, dès lors, de voir les clips jeter fréquemment un regard dans le rétroviseur de leurs propres racines cinématographiques, rendant hommage à cet art donc  le tournage de chaque scène commence par un « Moteur ! ».

Easy Rider, tout d’abord, auquel Action Bronson rend un hommage très personnel, en lui empruntant son goût pour les balades sauvages, les paysages arides comme une traversée du désert, et ses mauvaises manières aussi (mais c’est du rap, pas un  salon de thé). Beau titre aussi, qui sample un groupe de pop turc qu’il téléporte dans les grands espaces de l’ouest américain, y plaquant tous les codes du rock, et les us et et coutumes du rap. On croirait presque entendre une transposition musicale du Divan occidental-oriental de Goethe, toutes proportions gardées (mais à cheval entre deux infinis, on n’est pas très à l’aise pour garder le sens des proportions). Et le signe qui ne trompe pas, c’est le foulard, qui remplace ici le casque étoilé du film : plaquant le buvard de LSD sur le front, il fait de l’Amérique quelque chose qui se situe toujours quelque part entre l’illusion et le voyage spirituel, qui est autant une fuite en avant qu’un respect des origines (y compris celles que les USA auront détruites pour se construire).

Vanishing Point ensuite, auquel le groupe Audioslave rend hommage, samplant les images du film dans lesquelles le réalisateur incruste des plans filmés très habilement, laissant croire que le groupe se trouve réellement dans le film. La chanson s’intitule Show me how to live, ce qui ne fait qu’ajouter à la profondeur de l’expérience, puisque de Pascal à Dennis Hopper, on s’observe, embarqués dans un monde sans raison ni fins, égarés au point qu’on en a abandonné les routes, de plus en plus conscients que, de leçons de vie, il n’y en aura pas d’autres que celles qu’on écrira soi-même, qui ne vaudront que pour ceux qui ont besoin, pour vivre, d’un mode d’emploi. Les autres, eux, font du off-road.

http://vimeo.com/41445163

Laisser un commentaire:

Votre adresse mail ne sera pas publiée.

Site Footer