Outre-ronde

« A blonde belief beyond, beyond, beyond, 
No return, no return »
David Bowie, I’m deranged

« Look up here, I’m in heaven »
David Bowie, Lazarus

« L’art est un anti-destin »
André Malraux

En 2006, alors que Johnny Cash sortait Hurt, reprise crépusculaire, selon son propre style,  d’une chanson carrément nocturne 20160107-102304-gde Nine Inch Nails, on avait publié un texte qu’on va reprendre ici, un peu modifié aujourd’hui, pour accompagner la façon dont David Bowie a, à son tour, envoyé au monde l’écho anticipé de sa propre sortie. 

Si Trent Reznor, leadeur du groupe Nine inch Nails (NIN pour les fervents admirateurs, ainsi que pour ceux qui trouvent le nom fastidieux à taper plusieurs fois dans un même article) a créé cette chanson, intitulée Hurt, c’est avec Johnny Cash qu’elle acquiert sa pleine dimension. NIN en offrait une interprétation claustrophobe sur un arrière plan sonore hachuré de sons parasites, impossibilité du silence dans une ambiance finalement confinée, comme si ce constat sombre sur l’existence et cette description d’une apocalypse personnelle se faisait depuis l’autarcie d’une vie solipsiste, dans un vase clos d’où aucun son ne sortirait, et dans lequel seul un écho sourd du monde ambiant pourrait s’insinuer. On expérimente ici un monde autiste, comme Trent Reznor sait les construire.

Avec Johnny Cash, la chanson devient beaucoup plus profondément inquiétante pas seulement à cause de son interprétation plus folk, mais aussi parce que la chanson, depuis son espace fictif, croise une réalité à laquelle son auteur ne saurait échapper tout à fait ; quand il la reprend en effet, Cash est au bout du rouleau, en fin de vie, et il le sait. Sa reprise est country, comme à son habitude. Guitare, piano, voix. Une partie de campagne lente et lourde; pesante, marquant des arrêts, avançant pas. après pas. Il se contente du minimum, et là où les structures sonores complexes de NIN plongeaient l’auditeur en eaux troubles, le plus profondément possible, cherchant à l’étouffer et à l’asphyxier dans une autodestruction dont on peut soupçonner qu’elle soit vaguement complaisante, l’interprétation de Johnny Cash laisse l’air entrer dans un paysage dévasté qui n’est rien de moins que sa propre vie, qu’on sait tumultueuse, sombre et désabusée. L’ensemble laisse le calme s’installer, comme pour laisser place à l’espoir de quelque chose de meilleur, mais c’est bien parce qu’il y a ce socle de détresse, ce constat amer sur l’existence et sur son caractère limité qu’il y a nécessité d’espérer. Avant de rendre le dernier souffle, prendre le temps de le reprendre.

Le clip tourné autour de cette reprise parvient à pousser plus loin encore l’esthétique de fin d’un monde dans lequel baigne l’arrangement de la chanson. Il met en scène Johnny Cash dans son propre musée, au milieu des vestiges de sa propre vie. Tout semble plus ou moins dévasté, usé, à bout de force, décadent, corrompu, comme aurait dit Aristote. L’homme en noir, lui-même est à l’agonie. Mais c’est une agonie si consciente que le clip devient une commémoration de la vie du chanteur de son propre vivant. Si Montaigne et Cicéron avaient raison quand ils affirmaient que philosopher, c’est apprendre à mourir, alors Johnny Cash est un maître philosophe tant il semble mettre un point d’honneur à se confronter à cette limite essentielle de l’existence humaine, à se tenir à l’extrême bordure de la vie, depuis laquelle on peut surplomber la matière d’une vie bien remplie, et le vide qui s(étend au-delà de ce point culminant. De même, si Héraclite, à qui on attribue cette sentence « Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face » ne se trompait pas, alors Cash a du mourir les yeux cramés par la chaleur de ce qu’il prend soin de regarder en face pendant les quelques minutes que durent le clip. C’est d’ailleurs là que se fait toute la distance avec Trent Reznor : pour le country singer en fin de parcours, la chanson comme le clip sont un tête à tête avec ce que fût son existence révolue. Nulle complaisance, puisqu’il ne s’agit plus de plaisir mais bien du courage de se mettre en face de soi comme déjà virtuellement mort. C’est d’ailleurs ce que Mark Romanek, réalisateur du clip, parvient à mettre en scène, en insérant un très grand nombre d’images d’archives de la vie de Johnny Cash au sein même du repas funèbre. Le moment essentiel est ainsi cet insert au cours duquel on voit Cash, jeune, s’avancer dans le jardin d’une maison, s’approcher de la fenêtre et regarder à l’intérieur. Confrontée au plan suivant (Johnny Cash au milieu de son banquet mortuaire), cette séquence nous montre ce que seuls le cinéma et la vidéo peuvent montrer simplement et évidemment : Cash jeune regardant Cash vieux et mourant dans son propre musée, entre ses propres vestiges, dans une double confrontation qui ne peut, justement, être que celle d’une mort qui, par la grâce du cinéma, n’en est pas tout à fait une.

Pour peu qu’on ait un peu lu Pascal, on peut penser à ces écrits sur le nécessaire désarroi de l’homme face à sa propre finitude. Désarroi auquel on tente d’échapper en s’occupant, en fugitif, en passager clandestin, porteur d’une identité fictive pour donner le change (Pascal est convaincu que ce qu’on appelle le « moi » est une fiction, permettant de se bercer d’illusion quant à l’importance de notre présence sur Terre). Importance de nos actes, futilité de nos occupations. Grandeur de l’homme qui se sait mortel, petitesse de l’homme tentant de l’oublier. La philosophie ne consiste évidemment pas à organiser des banquets à la veille de sa propre mort pour arroser de vin les victuailles en regardant les vestiges de son existence sombrer dans la corruption, mais on pourrait presque dire qu’un philosophe devrait être capable de le faire, non pas pour le spectacle, car à ce stade de la vie, il ne s’agit plus de cela, mais simplement parce que c’est là le temps du retour à l’essentiel, et qu’il vaut mieux, alors, tenir dans un sain mépris ce dont on sait, depuis le départ, qu’on est sur le point d’en être arraché.

C’est là ce que propose ce clip. C’est pour cette raison qu’il constitue une expérience singulière et prenante. C’est aussi une expérience dérangeante, car la vieillesse et l’approche de la mort de Johnny Cash mises en scène de cette manière nous ramènent à notre propre angoisse de la mort, à notre propre regard sur notre propre courte expérience. Sans doute doit-on d’ailleurs se reconnaître non pas dans Johnny Cash lui-même, seul devant l’échéance ultime, mais dans celui de June Carter, sa femme, qui est présente dans la vidéo, et regarde son mari célébrer sa propre fin. On pourrait croire qu’elle le regarde s’éloigner doucement vers un au-delà qu’il tutoie déjà. On se tromperait si on le pensait car l’absurdité existentielle fera qu’elle disparaîtra quelques mois plus tard, avant Johnny lui-même. C’est pour cette raison même, par cette illusion d’optique qui fait poser le regard là où ça nous rassure le plus, que ce video-clip nous détourne exactement de la manière opposée à celle du divertissement dont parle Pascal. En définitive, c’est peut être là une porte d’entrée dans ce qu’on appelle la philosophie : est philosophique la démarche qui tente de contrer le mouvement naturel du divertissement. En ce sens, « Hurt », repris par Johnny Cash, est déjà une manière d’entrer en philosophie. « Ni le soleil, ni la mort ne se peuvent regarder en face » disions nous. Cash restera un de ceux qui nous auront proposé de servir de filtre pour qu’on puisse y plonger le regard autrement que de manière détournée.

Il y a dans la country l’expression simultanée de la tragédie et de la nécessaire indifférence qu’il faut entretenir vis à vis d’elle. Il faut prendre la vie de haut, et faire preuve de dédain pour ce qu’elle offre, puisqu’elle ne fait que prêter.

David Bowie est dans une démarche un peu différente, parce qu’en réalité, c’est toute son oeuvre, depuis Space Oddity, qui est une fuite hors du monde tel qu’il est. Ce n’est pas vraiment une échappée dans un outre-monde. C’est plutôt comme si un autre monde entrait en collision avec celui auquel nous sommes habitués, comme si l’au-delà était déjà là, et que dès lors ce que nous appelons communément « réalité », ou « être » n’était qu’un « en-deçà » de ce qui peut être. Quand toute l’oeuvre consiste à être déjà passé de l’autre côté, y mettre un point final consiste finalement à la poursuivre, et à la mettre définitivement en orbite. On pourra certainement écrire, un jour, à propos de ces deux astres que sont Blackstar et Lazarus. Mais pour le moment, nous n’en revenons pas.

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