Ce qui suit poursuit deux objectifs, dont l’un est l’outil de l’autre. Premier objectif, proposer des contenus qui permettent d’avancer dans le « programme », même si à l’heure où j’écris ce document, la notion de programme est considérablement relativisée par les circonstances (rappel des épisodes précédents pour ceux qui lisent ce blog au 22ème siècle : un virus sévit sur une bonne partie de la planète, la moitié, paraît-il, des humains est confinée chez elle, les épreuves du baccalauréat sont annulées à l’exception des oraux de français et de rattrapage, et le troisième trimestre est pour ainsi dire figé, pour ne prendre en considération que les conséquences scolaires de cet épisode; donc, autant dire que finir ou pas le programme n’est plus du tout un enjeu vis à vis de l’examen; mais voila, il y a bien une vie après l’examen), et second objectif, proposer des contenus qui soient un peu intéressants pour penser ce à quoi nous sommes confrontés maintenant.

On l’aura un peu deviné dans l’article précédent, les hésitations portant sur la connaissance de ce virus sont intéressantes à observer, car on peut y discerner le fonctionnement réel de la science. Mais il y a un autre phénomène qui est intéressant, c’est l’adhésion assez spontanée dont nous sommes capables de faire preuve, dès lors qu’un discours nous semble validé scientifiquement. D’une part parce qu’une telle attitude est dangereuse (il peut arriver qu’un discours prétende être scientifique, alors qu’il ne l’est pas), d’autre part parce qu’il s’agit là d’une erreur de conception de ce qu’est l’esprit scientifique lui-même.

Il se trouve qu’on peut trouver, dans un passage du paragraphe 635 de Humain trop humain de Nietzsche l’expression d’un tel étonnement devant ce rapport faussé à la science, et il m’a semblé qu’en l’étudiant un peu, il serait possible de disposer de quelques outils nouveaux, permettant de penser ce qui nous arrive.

Voici donc cet extrait, suivi d’une explication qui suit, méthodologiquement, ce qu’on aurait pu attendre de vous lors de l’examen. Et pour les élèves des filières techniques, ça fait un texte de plus que vous pourriez présenter à l’oral, si jamais vous deviez le passer :

« Les gens brillants peuvent apprendre autant qu’ils veulent les résultats de la science : dans leur conversation et particulièrement dans les hypothèses qu’elle contient, on remarquera que toujours l’esprit scientifique leur fait défaut; ils n’ont pas cette défiance instinctive vis-à-vis des dérapages de pensée qui, à la suite d’un long exercice, a planté ses racines en l’âme de tout scientifique. Il leur suffit, à propos d’une chose en général, de trouver une hypothèse quelconque, après quoi ils sont tout feu tout flamme pour elle et ils croient qu’ainsi tout est fait. Avoir une opinion signifie déjà pour eux la défendre de façon fanatique et à l’avenir la ranger dans son cœur à titre de conviction. Devant une chose non expliquée, ils s’échauffent pour la première idée qui leur passe par la tête et qui a l’air d’une explication: ce dont résultent continuellement, en particulier dans le domaine de la politique, les pires effets ».

Nietzsche, Humain trop humain § 635.

Introduction

Toutes les disciplines qui ont pour mission la recherche de vérités souffrent du même préjugé : on pense trop facilement que leur véritable objet, ce sont les connaissances acquises au cours de leur histoire. De ce premier malentendu découle un second, qui veut que pour être « spécialiste » d’une de ces disciplines, il suffise d’en apprendre le contenu. Ainsi, on serait mathématicien si on connaissait sur le bout des doigts les théorèmes accumulés au cours de l’histoire des mathématiques, et physicien si on était capable de réciter par cœur les thèses des plus grands physiciens que l’histoire ait connue. La philosophie n’échapperait pas à cette règle : être philosophe, ce serait être connaisseur en théories philosophiques, et être capable d’en fournir un exposé conforme à l’original. Pourtant, si on pense que la science, ce soit cette récitation, on passerait à côté du véritable esprit scientifique. C’est là la thèse centrale de Nietzsche dans ce paragraphe 635 de Humain trop humain : il ne faut pas confondre l’esprit qui veut briller, qui se contente d’accumuler des connaissances, des réponses, en somme des opinions, et le véritable esprit scientifique qui est fait d’interrogation, de quête et de méfiance envers tout dogmatisme. Ce court extrait, si on veut y distinguer des parties, se déroule en deux temps. Tout d’abord, Nietzsche y distingue « les gens brillants » et « l’esprit scientifique », selon le critère de l’adhésion facile ou de la défiance envers les réponses toutes faites, puis en décrivant l’attitude intellectuelle de ceux qui sont pleins de « convictions », il trace en creux le portrait du véritable scientifique, qui s’intéresse moins aux réponses aux problèmes, qu’aux problèmes eux-mêmes.

1 – Distinction entre l’érudition et la science

A – Le but n’est pas une raison suffisante

On va le comprendre, l’expression « les gens brillants » est en réalité, quand elle est écrite par Nietzsche, péjorative. D’emblée il se heurte donc à un préjugé puissant, selon lequel il est bon d’apprendre des connaissances. Le problème ici, c’est la nature de ces connaissances : ce sont « les résultats de la science ». Nietzsche établit ici une distinction cruciale pour la suite : les résultats de la  science, et la science, car celle-ci ne se réduit pas à ses propres résultats. Ces connaissances auxquelles la science parvient ne sont pas la part essentielle de la science, en tant que discipline. C’est pour cette raison que ceux qui s’en contentent sont, en fait, dépourvus d’esprit scientifique. En fait, la même remarque pourrait être faite à propos d’un grand nombre d’activités : parfois, l’objectif poursuivi n’est pas ce qui définit le mieux une pratique. Pour ne prendre que cet exemple, la pratique sportive ne se réduit pas à la victoire, sinon tous les moyens devraient être mis en œuvre pour gagner, y compris la tricherie. Or  celle-ci dévoie le sport et celui qui cède à cette tentation n’est, justement, plus « sportif ». C’est donc que l’essence du sport se trouve plutôt dans ce qui précède la victoire. Et il est possible, parfois, qu’il soit plus sportif de perdre, que de gagner. De la même façon ici, le véritable esprit scientifique ne se trouve pas, pour Nietzsche, dans les connaissances acquises par la science, mais dans le processus qui permet de cheminer vers ces connaissances, y compris peut-être, si ce processus n’aboutit pas.

B – Fais un somme, sans méfiance ; je suis là, aie confiance

A quoi Nietzsche reconnaît-il ce manque d’esprit scientifique chez ceux qu’on peut appeler les érudits ? A l’absence d’une qualité pour lui cruciale : ils ne font pas preuve de défiance. Ils ne se méfient pas. Ils intègrent la connaissance toute crue, ils y adhèrent en raison même du fait qu’elle ait le statut de « connaissance scientifique », et quand on échange avec eux on s’aperçoit qu’ils ressortent cette connaissance toute faite telle qu’ils l’ont assimilée. Ils ont la « solution », et ils ne s’expriment que sous la forme d’hypothèses, c’est-à-dire de réponses déjà constituées. C’est une figure très répandue qu’évoque ici Nietzsche, y compris à la fin du 19ème siècle : on y croise déjà les même experts ou polémistes que nous connaissons aujourd’hui, et comme aujourd’hui ils ont un « avis » sur chaque sujet, et cet avis s’insère dans une « pensée » globale toute faite, qui donne réponse à tout. Cette réponse est pour eux le début, et la fin, de toute activité de réflexion. Or, la réflexion a pour objectif de faire progresser la pensée, d’amener le penseur là où, intellectuellement, il n’était pas encore. Donc, celui qui fait du sur-place quand il réfléchit, en fait, ne réfléchit pas. On va le voir plus loin, cette confusion entre le début et la fin est due à une mauvaise conception de ce qu’est, vraiment, une hypothèse.

C – Faire autorité face aux autorités

Le véritable esprit scientifique est beaucoup plus méfiant, parce qu’il sait que la pensée peut déraper, qu’elle peut parfaitement échafauder des connaissances qui ont l’apparence de la vérité, mais qui sont pourtant parfaitement fausses. La meilleure façon d’être trompé, c’est d’accorder d’emblée sa confiance à une connaissance sous prétexte qu’elle semble être scientifique. Le statut de la science apporte de l’autorité aux affirmations, et peut inciter à se contenter de recevoir les connaissances des savants et à s’en tenir à cet état de la connaissance. Avant Nietzsche, d’autres philosophes ont fait preuve de méfiance envers la simple érudition, quand bien même celle-ci serait « approuvée par la science ». Descartes en particulier, à la sortie de ses études, avait constaté que bien qu’ayant suivi les cours des plus grands professeurs, certaines des connaissances qu’il avait apprises ne formaient pas un ensemble cohérent avec les autres. Or, il refusait de recevoir passivement des connaissances sans les soumettre par lui-même au raisonnement. Et la règle fondamentale du raisonnement, c’est la cohérence : s’il y a de la contradiction entre deux jugements, c’est que l’un des deux, au moins, est faux. Il en déduit donc que si les enseignements qu’il a reçus ne sont pas tous cohérents les uns avec les autres, c’est que certains au moins sont faux.  Mais pour avoir un tel recul, il faut faire preuve de méfiance envers les enseignements reçus, et ne pas les recevoir comme des révélations indiscutables. C’est cette défiance qui constitue pour Nietzsche comme une seconde nature chez ceux qui font véritablement preuve d’un esprit scientifique. L’ensemble des expressions qu’il utilise le montre très nettement : pour lui, le scientifique est avant tout caractérisé par cette capacité à garder la main sur les connaissances acquises, et à ne les accepter qu’après les avoir vérifiées. Cette aptitude que Nietzsche désigne sans la nommer, c’est l’autorité de la pensée, qu’il n’envisage pas de déléguer à quelqu’un d’autre. Apprendre « les résultats des sciences », c’est aliéner sa propre autorité et s’en remettre à celle d’autres que soi, qui « font autorité ». C’est là que réside ce qu’on appelle l’argument d’autorité, qui veut qu’un jugement soit vrai parce que c’est quelqu’un qui est reconnu comme une autorité intellectuelle qui le dit. Se comporter ainsi, c’est abdiquer sa propre autorité, et à moins de demeurer éternellement un enfant, un tel abandon n’a en fait aucune justification.

Transition

Cette distinction étant établie, entre ceux qui conservent leur autorité et ceux qui l’abdiquent pour se soumettre à celle des autres, Nietzsche peut préciser un peu le portrait  de celui qui aime briller en étalant sa science, comme on dit. Et on va constater que le problème est plus profond, car il réside en fait dans la volonté d’obtenir des réponses.

2 – Le problème, c’est la solution

A – Prendre le début pour la fin

Ces « gens brillants », s’attachent donc  à des réponses toutes faites, que Nietzsche désigne tout d’abord comme des « hypothèses ». Le mot appartient au registre de la science, puisqu’une hypothèse est une proposition qui a pour objectif de servir de base à des déductions ultérieures, sans qu’on se demande et sans qu’on sache tout d’abord si elle est vraie ou fausse. L’hypothèse peut s’introduire ainsi : « supposons que… » ou bien « et si… ? ». C’est le début d’une tentative de raisonnement. Le problème, c’est que certains prennent l’hypothèse pour un aboutissement, la fin du processus de réflexion, alors qu’elle n’en est que le début. L’exemple le plus récent de ce genre de processus, c’est la façon dont une part de l’opinion publique s’est soudain sentie douée d’une expertise en virologie parce qu’un médecin, le Professeur Raoult, affirmait avoir trouvé un traitement simple au coronavirus. D’un seul coup, chacun était persuadé d’avoir la solution. En réalité, chacun se contentait de prendre un mot, « chloroquine », et de l’utiliser comme réponse à une question qu’on ne prenait même plus le temps de poser : « comment soigner efficacement cette maladie ? ». Toute recherche à ce sujet devenait inutile, puisqu’on avait le remède ! La proposition selon laquelle ce médicament soigne bien cette maladie n’a pas du tout le même statut pour Didier Raoult et pour les twittos qui publiaient des statuts exprimant haut et fort leur volonté de voir tout le monde soigné par la chloroquine. Pour le médecin, ce fut tout d’abord une hypothèse qu’il avait étayée par ses connaissances antérieures (le médicament est en fait déjà bien connu) et par une expérimentation effectuée, certes, dans l’urgence, mais dont il est capable de rendre compte. En revanche, pour tous ceux qui prenaient parti, c’était purement une position tenue, publiquement, qui ne tenait qu’à la conviction qu’ils avaient d’avoir raison contre les autres.

B – #tmtc

A partir du moment où cette adhésion est obtenue, il ne s’agit plus d’une hypothèse, mais d’un dogme, c’est-à-dire d’un jugement déjà abouti, qu’on n’envisage absolument pas de remettre en question ; et on voit les gens entrer dans un camp tout en affirmant ceci plutôt que cela. Les camps se constituent et s’affrontent sur le terrain des convictions, faisant de la vérité, censée être commune, une affaire personnelle. Si on observe la façon dont cet épisode polémique s’est constitué, on est frappé de voir à quel point il correspond à la description faite par Nietzsche de cette attitude : « tout feu tout flamme », le partisan du Professeur Raoult pense que la messe est dite : on « sait ». On est tellement absolument convaincu que ce qu’on énonce est la vérité définitive qu’on lui ajoute des hashtags tels que #tmtc[1]  ou des formules persuasives, comme le fameux « seuls les vrais savent » pour lui donner un caractère carrément prophétique : ce n’est plus la connaissance qui est « vraie », mais ceux qui la connaissent. C’est d’ailleurs au fait de partager une connaissance commune qu’ils se reconnaissent eux-mêmes comme « vrais », ceux qui soutiennent une autre thèse étant de fait considérés comme « faux ». Autant dire que ceux qui partagent ce dogme se considèrent comme les heureux élus autorisés à partager une vérité qui ne se révèle qu’à eux. Nietzsche dégrise tout ce petit monde d’un seul mot : opinion. L’opinion, c’est un jugement auquel on adhère, sans qu’il soit soutenu par un raisonnement qui permette de le partager universellement (c’est pourquoi, par exemple, il n’y a pas d’opinion en mathématiques). Les causes de cette adhésion peuvent être parfaitement fantaisistes, ou inconscientes chez ceux-là mêmes qui l’éprouvent. Depuis Platon on considère que l’opinion est le plus bas degré de la connaissance. S’y attacher, c’est renoncer à chercher la vérité. Finalement, les partisans de Didier Raoult adhèrent à l’autorité de celui-ci, mais ils sont incapables d’expliquer pourquoi ce médecin devait être davantage cru qu’un autre. En réalité, les raisons de cette adhésion n’avaient rien de scientifique puisqu’elle s’appuyait sur le soulagement éprouvé en entendant qu’un remède existe pour une maladie qui effraie, sur la satisfaction qu’on peut éprouver, quand on n’y connait rien, à pouvoir répondre frontalement à un spécialiste, et sur l’absence d’effort intellectuel autorisé par une solution qui est, finalement, la plus simple de toutes celles qu’on aurait pu envisager. Aucune de ces raisons n’est d’ordre scientifique. D’ailleurs, il ne s’agit pas à strictement parler de « raisons », mais de motivations, et ça n’a rien à voir.

C – Les maîtres-nageurs et la peur de ne pas avoir pied

C’est ce qui explique le fanatisme de ceux qui adhèrent à ce genre de thèse pour ce genre de raison : on la soutient avec d’autant plus de ferveur qu’en réalité, on est incapable d’en fournir une démonstration. L’attachement qu’on peut ressentir envers ces opinions est d’autant plus viscéral qu’il n’est en réalité pas pensé par soi-même. C’est un attachement «  de cœur ». Et c’est pour cette raison qu’on n’en démordra pas, puisque finalement remettre en question une telle position, ce serait se trahir soi-même. On oublie simplement que si on s’identifie à ce point à une affirmation dont on n’est pas l’auteur, on a laissé quelqu’un d’autre prendre la main sur ce qu’on est, et qu’on n’a donc pas été très regardant sur ce que désormais on prétend protéger corps et âme. La cause de cet immense égarement, Nietzsche l’identifie dans l’incapacité à se trouver devant quoi que ce soit qui n’ait pas d’explication : comme l’enfant lancé dans la piscine attrape instinctivement la première perche qu’on lui tend, sans se demander par exemple si celui qui la tient n’est pas aussi celui qui l’a lancé dans l’eau, celui qui ne sait pas se confronter à l’inconnu attrape au vol la première explication qu’on lui tend, sans davantage se demander ce qu’elle vaut : sa seule valeur, à strictement parler, c’est qu’elle le rassure. Autant dire que, lorsqu’on est à ce point angoissé, on est la proie du premier « sauveteur » venu, qui pourra nous tendre cette perche qui évitera qu’on ait à nager par soi-même. C’est là que les théories du complot trouvent l’énergie de leur propre déploiement : elles sont une solution de facilité considérable pour ceux qui veulent disposer de réponses rapides sans effort de pensée. Elles sont à la pensée ce que le McDrive est à la cuisine : on les commande, on passe les prendre pour les aussitôt, puis on répand les fruits de leur digestion diarrhéique sur le monde, qui croit voir en cette matière un engrais. En réalité, il n’y a dans ce genre de thèse aucune véritable explication. D’abord parce qu’une hypothèse n’est que la « première idée qui passe par la tête », et que la valeur de ce qui n’est tout d’abord qu’une intuition n’émergera qu’à la suite d’un lent travail d’approfondissement, de validation tout d’abord rationnelle (cette explication est-elle logique ?), puis expérimentale (la cause identifiée comme explication reproduit-elle à l’identique le phénomène qu’elle est censée expliquer ? Le fait-elle toujours si je fais varier les conditions dans lesquelles elle agit ?), ce qui doit permettre d’affiner le propos, de le nuancer ou, peut-être, de l’abandonner tout à fait quand on se sera rendu compte qu’il s’agissait d’une fausse piste. Parce qu’il est chercheur, on peut supposer que le Pr Raoult mène ce travail d’approfondissement sur l’efficacité supposée de la chloroquine dans le traitement du coronavirus. En revanche, quand un homme politique affirme publiquement que, parce qu’il est guéri, et parce qu’il a pris de la chloroquine, c’est ce médicament qui l’a guéri, quand il décrète que dès lors il faut en distribuer à tout le monde, qu’en sait-il ? S’agit-il d’un lien de causalité (la chloroquine produit la guérison), ou d’un lien de corrélation (il se trouve qu’il a pris de la chloroquine, il se trouve qu’il a guéri, mais en réalité, les deux phénomènes sont indépendants) ? Après tout, cet homme a sans doute consommé de l’eau du robinet, mâché un chewing-gum, mangé une tranche de pain durant sa convalescence. Pourquoi n’attribue-t-il pas à ces substances les mêmes vertus ? Parce qu’il n’a pas pensé ce qu’il dit. Il a récupéré une pensée toute faite, il a choisi cette pensée plutôt qu’une autre, soit par faiblesse, soit parce qu’elle sert ses intérêts politiques et lui permet de tendre une perche dont il sait que nombreux sont ceux qui, dans la panique, seront pressés de la saisir, comme lui-même l’a fait auparavant.

Conclusion

Le pire effet d’une telle attitude, quand elle devient un outil politique, ce n’est pas forcément qu’on empoisonne la population avec un médicament, même si, de fait, on court ce risque, ne serait-ce que pour les quelques patients qui n’en supporteraient pas les effets secondaires. Le mal que diagnostique Nietzsche est plus profond : peu à peu, on s’habitue à déléguer la pensée à ceux qui en distribuent, soi-disant gratuitement, les fruits. Peu à peu, on s’habitue donc à ne pas penser. Plus grave encore sans doute, on creuse aussi cette erreur fondamentale, consistant à penser que les réponses valent mieux que les questions, que les solutions sont plus importantes que les problèmes. On est très amateur des formules affirmant que « il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions », ou que « si vous ne trouvez pas de solution, c’est que c’est vous le problème ». On incite à la haine des problèmes, faisant comme si il y avait une réponse à chaque question,  encourageant dès lors à prendre tous les raccourcis pour arriver plus vite, et même immédiatement, à la conclusion d’un itinéraire qu’on n’aura même pas suivi. Ce qu’on a vu se développer face à la connaissance médicale, parce qu’on a peur d’être sans réponse face à une maladie effrayant, on le verra aussi à l’œuvre plus tard, quand il faudra se confronter à l’énorme problème économique qui suivra, et pour lequel on est encore moins bein armé. Ici encore, le rapport que nous entretiendront aux discours des experts sera motivé par la crédulité, qui est le contraire de l’esprit scientifique. Mais plus fondamentalement, ce que découvre Nietzsche dans le rapport qu’on entretient avec ce qu’on appelle « science », on peut l’étendre au rapport que beaucoup entretiennent avec ce qu’ils appellent « religion », croyant trouver en celle-ci des réponses, que seuls les « vrais » savent, alors que l’essence même de la religion, comme de la science, est d’inviter à une expérience fondamentale, en ouvrant l’insondable et infini domaine du mystère.  


Les illustrations ne montrent pas notre Président en compagnie du Pr Raoult, pour la simple raison qu’on a pris un grand soin à faire en sorte que peu de photographies soient prises lors de cette rencontre. En revanche, on dispose de nombreuses photographies du Président américain, Donald Trump, en compagnie de son conseiller scientifique, le Pr Anthony Fauci. Les photographes se délectent du jeu de plans superposés montrant comment l’un réagit lorsque l’autre est au pupitre et s’adresse au public. Tous deux savent qu’ils jouent l’un de l’autre, parce que Donald Trump sait qu’il a besoin de donner à son discours une caution scientifique, alors même que son conseiller scientifique désapprouve une bonne partie de ses choix et de ses propos. Et Fauci sait aussi que la science n’a pas d’autre accès au public que le discours politique. S’il est évident qu’en France nous gagnerions, chacun, à nous demander de quelle prudence nous faisons preuve face à ce qui se présente à nous comme un discours d’expert, les USA sont un autre territoire sur lequel la même question vaut, au moins autant, la peine d’être posée.

Si vous voulez en savoir plus sur cette dialectique entre Donald Trump et Anthony Fauci, tapez le nom de celui-ci, accompagné de le mot facepalm, et vous verrez comment un simple geste, pratiqué par un scientifique, peut réduire à néant le discours politique. Mais inversement, vous pourrez méditer sur l’effet d’appui que l’absence de ce geste aurait pu, aussi, constituer.


[1] Abréviation dysorthographique de « toi-même tu sais »

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