Peut-on reprocher à la philosophie d’être inutile ?

Nouvelle version de cette dissertation, déjà traitée ici même il y a longtemps (http://www.harrystaut.fr/2012/10/peut-on-reprocher-a-la-philosophie-detre-inutile/). La réflexion, ici, est principalement issue des échanges avec la classe, et tente de réinvestir les éléments évoqués, afin de les mettre en ordre, et de les exploiter dans la perspective d’une conclusion décisive.



Si on devait classer les disciplines en se focalisant sur leur aptitude à répondre aux questions qu’elles posent, il est probable que la philosophie arriverait bonne dernière. Les questions spécifiques qu’elle posait dès ses origines se posent toujours, et si certains ont pensé les avoir résolues, leurs successeurs ont fait en sorte de calmer cet enthousiasme, en rappelant cette évidence : dans ce domaine, rien n’est définitivement acquis. Plus humiliant encore, d’autres disciplines ont parfois posé les mêmes questions que la philosophie et ont réussi, elles, à leur apporter une solution, la doublant sur son propre terrain. Si on désigne généralement comme inutile ce qui ne parvient pas à rendre de service, ce qui n’atteint pas ses objectifs, ce dont on ne sait quoi faire, alors il faut bien l’admettre : la philosophie est inutile et on voit mal comment ne pas le lui reprocher. Pourtant, si ce jugement était vrai, et si on posait philosophiquement la question de l’utilité de la philosophie, alors il faudrait admettre que cette question elle-même n’a pas de réponse, et qu’il n’est pas si certain qu’on puisse reprocher à la philosophie son inutilité. Et si on voulait alimenter ce doute, on pourrait s’appuyer sur deux éléments, qui sont les conditions de tout reproche : La première de ces conditions, c’est que le motif soit réel. Or il n’est pas absolument certain que la philosophie soit inutile ; en tout cas, ça demanderait à être démontré. La deuxième, c’est qu’il faut que le motif constitue un défaut. Or on pourrait émettre l’hypothèse que l’inutilité, pour la philosophie, soit une qualité. Ces deux étapes sont celles qui guideront notre réflexion : tout d’abord, établir si la philosophie est, ou n’est pas inutile. Et ensuite, si elle l’est, évaluer en quoi ce serait, pour elle, un défaut.

On définit habituellement la philosophie comme une recherche de la vérité. Et en tant que telle, on peut au moins admettre que cette discipline n’erre pas sans but dans ses propres argumentations : elle poursuit un objectif. C’est ce qui permet de dire qu’elle ne délire pas. Elle n’est pas absolument égarée puisqu’elle sait quel est le point cardinal auquel elle se réfère : la vérité est son guide, son pôle Nord, le critère qui lui permet de refuser les propositions quand elles sont manifestement fausses. Ce premier point n’est pas anodin, car comme on va le voir il permet à cette discipline de progresser, même si c’est de façon lente et relative.

Il y a, en effet, des progrès en philosophie. Des hypothèses et des concepts apparaissent historiquement, qui n’existaient pas auparavant. Ainsi, quand au 20e siècle Bergson aborde la question du temps en recourant au concept de durée, il pose un nom sur ce qui n’était jusque-là qu’une intuition, comme l’avait fait des siècles plus tôt Platon en décrivant dans sa République, la caverne métaphorique qui porte encore aujourd’hui son nom. Chaque philosophe aide à penser en désignant ce qu’il a pensé sous un nom qui, désormais, fera entrer l’objet de cette pensée dans la réalité partagée. Ainsi, le Contrat social de Rousseau, le rhizome de Gilles Deleuze, la Guerre de chacun contre chacun de Hobbes, la falsifiabilité des théories scientifiques de Karl Popper, autant de concepts qui sont autant de raccourcis conceptuels permettant de penser ce qu’avant eux on ne faisait, au mieux, que deviner. Si les philosophes restent dans l’histoire de la pensée, c’est précisément parce qu’ils y apportent une nouveauté radicale. Et si ces nouveautés ne sont pas des vérités éternelles, c’est parce que la philosophie est aussi capable de réfuter les propositions quand elles sont reconnues comme fausses. Ainsi, le progrès philosophique n’est pas nécessairement cumulatif. Si on n’apprend pas nécessairement de nouvelles vérités dans cette discipline, on peut y démontrer la fausseté de bon nombre d’affirmation. Et comme le montrait Socrate lors de son procès, avoir conscience de ne pas savoir, c’est un savoir plus précieux que l’illusion de posséder des connaissances qui, en réalité, sont douteuses.

Mais l’ambition de la philosophie n’est pas uniquement abstraite et conceptuelle : à l’origine, cette discipline prétend aider à vivre mieux. Ainsi la sagesse antique est un assemblage de connaissance théorique et de savoir-vivre pratique. Même chez Socrate et Platon, le mépris envers le monde matériel vise en réalité une proposition de vie meilleure, et donc plus heureuse. Se détacher du monde sensible, et aller vers le monde des idées, c’est échapper aux déceptions nécessairement produites par les opinions éphémères, et atteindre la sérénité que permettent les idées éternelles, qu’on peut savourer intellectuellement sans fin. La philosophie n’est pas une attitude contemplative, c’est une lutte personnelle pour se mettre en état d’être heureux. C’est là sa dimension morale, et pratique, qui plaide en faveur de son utilité. Et si Descartes, dans son Discours de la méthode, voit en l’homme celui qui peut devenir « comme maître et possesseur de la nature », ce n’est pas seulement pour écrire une belle formule, mais pour qu’il le devienne réellement. Même si le philosophe a la tête dans les nuages, son rêve le plus fou, c’est que ses concepts parviennent à modifier réellement, et profondément le monde, et donc la vie.

A ce titre, on ne peut pas reprocher à la philosophie d’être inutile, puisqu’elle n’est ni égarée, ni tout à fait inefficace. Reste cependant que le constat qu’on faisait en introduction demeure : aucune des réponses apportées par la philosophie n’est éternellement considérée comme le point final d’une quelconque réflexion. Le travail de remise en question est sans cesse relancé, qui interdit la possession de certitudes définitives. L’utilité de la philosophie serait donc très provisoire, et si cette discipline cherche des énoncés qui soient éternellement vrais, elle est nécessairement la première à être déçue par ses propres résultats. Il faut donc évaluer la philosophie selon les objectifs qu’elle se fixe, et faire ce constat simple : elle ne les atteint pas.

Le nom même de cette discipline est un aveu de faiblesse. Là où on pourrait parler de sophologie, on doit se contenter de philo-sophie, c’est-à-dire un simple amour. Traduisons ça de façon plus parlante : le philosophe est, étymologiquement, un amateur. Cette pratique ne parvient pas à mettre de l’ordre (en grec, logos) dans ses propres connaissances et énoncés. Certes, chaque philosophe, dans son coin, parvient à des jugements qui peuvent sembler véridiques. Mais d’autres philosophes parviendront eux aussi à d’autres jugements qui leur sembleront tout aussi conformes à la vérité. Si la philosophie n’atteint aucune connaissance rationnelle et ordonnée, c’est qu’elle est vouée à demeurer une simple quête, ce que dans l’antiquité on désignait comme une forme d’amour. A strictement parler, le philosophe aime la sagesse. Et comme aucun amour véritable ne peut être conçu comme une possession, le nom même de philosophie dit que la philosophie ne possède pas ce qu’elle cherche. Elle est une quête, sans fin.

Disons-le de façon aussi radicale : par rapport à ses propres objectifs, la philosophie est tout à fait inefficace. Comme un couteau qui ne coupe pas, une lampe qui n’éclaire pas, une vitre opaque, un marteau qui se brise dès qu’on frappe un clou. La philosophie viserait une cible sans jamais l’atteindre, se contentant de lancer des flèches, sans fin. On évalue l’utilité des choses en fonction de leur aptitude à atteindre les objectifs qui leur ont été fixés. A ce compte-là, la philosophie n’a aucune utilité. Et comme elle prétend servir au moins à cette quête, on peut voir dans son impuissance un motif de reproche : on attend d’elle ce que décidément elle ne peut pas offrir ; surévaluée, elle tromperait son monde en se présentant comme le pont conduisant à la vérité. En réalité, ne pouvant valider explicitement ses positions, elle est confrontée à son propre échec, qu’elle n’avoue pourtant pas. Vaine, elle poursuit pourtant son œuvre, prétendant même, encore, donner des leçons, comme si de rien n’était.

Cette faiblesse était déjà présente chez les tout premiers philosophes. Ainsi, quand Socrate affirme, pour s’opposer le plus frontalement possible aux sophistes, que lui ne sait qu’une seule chose, c’est qu’il ne sait rien, il admet l’échec de sa quête : l’objectif fixé n’est pas atteint. Et ce qu’il suppose dans le même temps, c’est que ses adversaires, soi-disant spécialistes de cette sagesse qui lui échappe, sont de simples usurpateurs. Dans Apologie de Socrate, sa plaidoirie consiste finalement à faire de l’échec de la réflexion un motif de satisfaction. Comme si dès le départ on avait eu la ferme intention de passer à côté de l’objectif sans jamais l’atteindre. Comme si un pilote d’avion de ligne se satisfaisait de rater tous ses atterrissages, faisant mine d’être éternellement en quête de la trajectoire parfaite et s’enorgueillissant de ne jamais l’atteindre, crash après crash.

A strictement parler dès lors, non seulement la philosophie serait inutile, mais elle serait même sacrément prétentieuse, donnant des leçons à tout le monde tout en n’étant bonne à rien. La valeur qu’on lui reconnaît, les honneurs qu’on lui rend consisteraient-ils une monumentale erreur ? La place qu’on lui consacre dans les études serait-elle une immense supercherie ? Pour éviter de nourrir un tel soupçon, il faudrait envisager le problème sous un autre angle, et supposer ceci : parfois, l’inutilité peut être une qualité. Si tel était le cas pour la philosophie, on pourrait dire de celle-ci que, oui, elle est bien inutile mais que, non, on ne peut pas le lui reprocher.

Emettons tout d’abord une hypothèse, afin d’en montrer l’absurdité : imaginons qu’on demande à la philosophie d’être efficace dans les réponses qu’elle donne aux questions qu’elle pose. Cela signifierait que, par avance, on saurait quoi faire de ces réponses, et qu’on attendrait donc, avec impatience, un certain type de réponse de la part de cette discipline. Disons-le autrement : on demanderait à la philosophie de se mettre au service d’autre chose qu’elle-même, et la réponse qu’elle apporterait aux questions serait elle-même soumise à des intérêts extérieurs à cette réponse. Ainsi, quand Descartes démontre l’existence de Dieu, en réalité sa démonstration n’est pas désintéressée car, si Dieu n’existait pas, seule l’affirmation « Je pense, donc je suis » pourrait être reçue comme indubitable, tout autre jugement devant être considéré comme douteux, ce qui chez Descartes revient à le rejeter comme s’il était faux. Dès lors, on peut s’interroger sur l’honnêteté intellectuelle de cette démonstration, qu’on peut imaginer être produite aux forceps. Dans la philosophie de Kant, l’existence ou l’inexistence de Dieu aurait peu d’impact puisque pour lui, rien de « vrai » ne peut être prononcé à propos de ce dont on ne peut pas faire l’expérience. Kant peut donc aborder la question de façon tout à fait désintéressée, et se permettre de n’aboutir à aucune réponse, précisément parce que pour lui, la réponse à cette question n’a aucun intérêt.

En d’autres termes, si la philosophie veut aller vers la vérité, elle ne doit rien en attendre, et surtout pas de satisfaction. Par conséquent, il est vain d’attendre quoi que ce soit de la philosophie elle-même. Elle n’a pas de mise en application, tout du moins pas volontairement. Elle a certes une influence sur les idées et les opinions, elle contribue à les faire évoluer tant individuellement que collectivement, mais c’est indirectement et involontairement qu’elle le fait puisque son propos n’est pas avant tout de donner des réponses, mais bel et bien de savoir poser correctement les problèmes. Pour cela, il faut qu’elle respecte une condition, impérative : le refus d’adhérer à une quelconque vérité définitivement acquise, à laquelle on s’attacherait au point de ne plus être capable de la remettre en question. Cette absence d’attachement, c’est ce qui garantit que la philosophie soit une discipline libre. Comme Aristote le montrait, un homme libre est un homme qui n’est pas réduit à n’être utile qu’à quelque chose d’autre que lui-même. Si la philosophie se mettait au service d’autre chose qu’elle-même, elle deviendrait servile et perdrait la liberté qui la caractérise. C’est ce qui justifie que la philosophie soit bel et bien un amour, et non une possession de la sagesse.

Reprenons la définition que nous avons utilisée précédemment : la philosophie est un amour de la sagesse. Et observons ceci : il n’y a aucune forme d’amour dont on puisse attendre qu’elle soit utile sans la dévaloriser absolument. Si on demandait à celles et ceux qui nous aiment pourquoi ils nous aiment, la seule bonne raison qu’ils puissent nous donner, c’est qu’ils n’en ont pas. Aimer sans raison est la seule garantie d’aimer inconditionnellement. Ce que ça signifie, c’est que l’amour est inutile, il ne poursuit aucun intérêt étranger à lui-même, il est gratuit, désintéressé. Ça ne signifie pas qu’il soit sans effet. Mais il ne peut être réduit à aucun des effets qu’il produit. On a l’habitude de dévaloriser ce qui est inutile. Pourtant, l’amour est ce à quoi on donne une valeur suprême, alors même que c’est une relation profondément inutile. C’est qu’en réalité, c’est son inutilité même qui donne à l’amour cette valeur à ce point supérieure qu’elle est en fait incommensurable. Ainsi, il est bel et bien possible de déconnecter l’utilité et la valeur, et ainsi, on peut considérer que l’inutilité n’est pas nécessairement un motif valable de reproche.

La philosophie étant un cas particulier dans l’ensemble qu’est l’amour, elle suit les mêmes principes que les autres éléments de cet ensemble. Désintéressée, elle ne fait pas en sorte de se rendre utile. Patiente, elle peut supporter de ne parvenir à aucune réponse définitivement convaincante. Ainsi, lui reprocher d’être inutile serait injuste, et illogique. Bien qu’elle soit effectivement inutile, on ne peut pas lui en faire le reproche car cette inaptitude à servir à quoi que ce soit est la garantie que, justement, elle ne serve aucun intérêt autre que sa propre pratique. On ne peut pas reprocher à quelque chose ce qui constitue, pour cette chose, une condition de son existence. Si la philosophie était utile, elle ne serait plus ce qu’elle doit être. La contrepartie de cette liberté, c’est que la philosophie ne peut pas être tout. Son inutilité rend toutes les autres disciplines absolument nécessaires car elle-même ne permet rien d’autre que sa propre pratique. Elle ne permet pas de vivre, elle ne permet pas d’être heureux, elle ne donne accès à rien d’autre qu’elle-même. Et pour autant, elle participe à cette évidence, sans doute importante : on peut être inutile, tout en étant fertile.

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