Peut-on à la fois obéir et être libre ?

Une petite dissertation construite, une fois n’est pas coutume, en deux parties. Ce n’est pas vraiment une solution de facilité, car le risque dès lors, c’est de se contredire frontalement, et de n’aboutir qu’à une opposition stérile, ou de proposer une hypothèse qu’on soutiendrait artificiellement, et dont tout montrerait qu’elle est en réalité insoutenable. Il s’agit donc de prendre la première partie au sérieux, tout en sachant qu’elle sera nettement dépassée par la seconde. Ca donne le texte qui suit.

Introduction

Parce que nous avons été collectivement contraints à respecter des règles sanitaires précises pendant plus d’une année, certains ont considéré que nos libertés étaient bafouées, allant même jusqu’à affirmer que nous étions désormais soumis à une dictature. Derrière cette accusation, il y a un a priori : nous ne pourrions pas obéir et être libre à la fois : l’obéissance consisterait à agir selon une règle qui contrarierait notre volonté, et détruirait du même coup la liberté, puisque celle-ci serait précisément la condition de la mise en œuvre de notre volonté. Pourtant, on peut voir les choses sous un autre angle : chacun veut demeurer en bonne santé, et personne n’est mené par la volonté de contaminer les autres. Or, si on veut être libre de rester en bonne santé, il y a bien des règles à suivre, qui vont dans le sens de cette liberté, et qu’on ne veut pourtant pas suivre. On voit bien qu’ici, si notre position est ambiguë, c’est parce qu’il y a une imprécision sur ce que nous appelons « volonté ». S’agit-il de ce que nous identifions comme devant être fait ? Ou de notre caprice du moment ? De même, il faudrait s’entendre sur ce qu’on entend par « obéir », car l’obéissance n’a pas la même valeur selon qu’on est contraint par la force à faire ce qu’on s’interdit, ou qu’on se force soi-même à suivre des préceptes et des principes qui peuvent avoir été librement choisis, et qui ne sont pas pour autant agréables à respecter. On peut donc se demander si, en effet, la liberté exige une absence totale d’obéissance, laissant chacun agir comme ça lui chante. Cependant, cette position pouvant sembler extrême et irréaliste, on pourra nuancer notre réflexion en se posant une question précise : à qui peut-on obéir sans remettre en question sa liberté ?

1 – L’obéissance est une abolition de la liberté

            A – L’obéissance est toujours acceptation d’une contrainte.

Obéir est le verbe qu’on utilise pour désigner les actions qu’on effectue sous la contrainte. Quand on dit de quelqu’un qu’il est obéissant, on désigne cette personne comme apte à agir selon des instructions qui ne viennent pas d’elle-même. Ainsi, sont obéissants les enfants vis-à-vis de leurs parents, les soldats vis-à-vis de leurs supérieurs, les patients vis-à-vis de leur médecin, tous ceux en somme qui laissent les contraintes peser sur leurs choix et leurs actions. Car l’obéissance ne concerne jamais des actions plaisantes, c’est ce qui distingue l’obéissance et la réponse à une invitation. Si quelqu’un me propose une activité agréable et que je participe à cette activité, on ne parle pas d’obéissance. On en parle exclusivement quand l’action effectuée relève d’un effort qu’on n’aurait pas produit sans l’injonction d’un ordre qui s’impose à celui qui agit.

            B – Or la liberté est absence de contrainte

On parle de liberté quand celui qui agit est l’unique source de l’action qu’il met en œuvre. Dès qu’il y a un déterminisme à l’œuvre, dès que l’action se fait malgré soi, forcée par les circonstances, la liberté est réduite. Ainsi, l’élève qui doit choisir par défaut sur Parcoursup une formation qui ne le satisfait pas, parce que les autres formations lui ferment la porte, ne choisit pas librement ses études futures, il accepte ce que le déterminisme produit par les algorithmes, qui sont eux-mêmes l’expression de l’ordre social, lui dictent. Chacun comprend aisément cela : agir sous la contrainte, ce n’est pas agir librement. Or, si le déterminisme physique du monde qui nous entoure relève de la nécessité (on ne peut pas traverser les murs, ni allumer sa cigarette en soufflant dessus), quand un ordre venu de l’extérieur contraint mon action, cet ordre, lui, n’est pas nécessaire, il est contingent puisqu’il est émis par un être humain qui, lui, est libre de me donner telle ou telle instruction. Il y a donc quelque chose d’arbitraire dans l’ordre qui est donné, qui fait de celui-ci un déterminisme contingent, une contrainte qui pourrait ne pas en être une. Dès lors, tout ordre se présente comme devant nécessairement être suivi et respecté, alors que le principe d’un ordre, c’est qu’il n’est pas nécessaire. La nature ne nous donne pas l’ordre de tomber quand on saute du balcon du 10e étage. Elle n’en a pas besoin car les lois de la physique font que, de toute façon, et donc nécessairement, on tombe. En revanche, quand un officier donne à un soldat l’ordre de se ruer dans un champ de mines, l’action du soldat n’est pas nécessaire, d’une part car l’ordre est libre (l’officier pourrait ne pas le donner), d’autre part parce que l’obéissance n’est pas mécanique (le soldat pourrait désobéir). L’obéissance n’est donc que le résultat d’une pression exercée sur celui qui doit obtempérer et se soumettre : il doit être persuadé que les conséquences de sa désobéissance seraient pires que celles de son obéissance. En ce sens, obéir, c’est une soumission qui semble ne pouvoir s’appuyer que sur la menace d’une violence.

            C – La liberté est un absolu

On pourrait se dire qu’après tout, pour que la société fonctionne, il faut bien que chacun fasse des concessions, et que ça implique d’accepter de ne pas agir uniquement selon sa volonté propre, et d’admettre que, parfois, il faille obéir à la volonté de quelqu’un d’autre, ou à la volonté collective. Mais on oublie peut-être de préciser qu’alors, on renonce à la liberté dans son ensemble. Il n’est pas étonnant que ce soit chez un théoricien de l’anarchie qu’on trouve les outils conceptuels les plus efficaces pour justifier le refus de toute forme d’obéissance : Bakounine en effet remet en question le fait qu’on puisse accepter de négocier la liberté en échange d’autre chose. Ainsi, on entend souvent dire que la sécurité de chacun impose d’accepter de perdre un certain nombre de libertés. Bakounine refuse un tel échange parce qu’il est nécessairement disproportionné : la liberté est un absolu, alors que la sécurité est toujours relative. Ainsi, échanger quelque chose dont la valeur est absolue, contre quelque chose dont la valeur est relative, c’est être perdant dans l’échange. On dit souvent qu’il faut accepter de perdre telle ou telle liberté, comme si la liberté pouvait se tronçonner en sous-parties, qu’on pouvait en céder une partie pour en conserver d’autres, comme si la liberté pouvait se négocier. Or Bakounine refuse de parler deS libertéS. Pour lui, la liberté est toute, absolue, ou elle n’est pas du tout. Dès lors, céder sur une liberté, c’est abolir la liberté dans sa totalité. Or obéir, c’est accepter de mettre au moins un instant sa liberté entre parenthèse. En réalité, sans s’en rendre forcément compte puisqu’on nous présente toujours la liberté comme une matière dont on pourrait retrancher une partie sans abandonner le reste, c’est bel et bien la liberté dans sa totalité qu’on abandonne dès qu’on obéit.

Transition

Faudrait-il, alors, refuser toute forme d’obéissance, être rétif à toute forme d’autorité et n’accepter aucun ordre en faisant preuve, systématiquement, d’une totale insoumission ? On voit bien qu’une telle affirmation se heurterait rapidement à l’impossibilité de vivre avec les autres, la volonté des uns se heurtant instantanément à celle des autres. Faut-il, alors, renoncer à la liberté pour préserver la possibilité de vivre en société ? Ou bien peut-on concevoir la liberté d’une façon qui la rende conforme à une certaine forme d’obéissance ?

2 – Obéir librement

            A – Y a-t-il de bonnes raisons d’obéir ?

Mettons tout de suite un cas particulier, qui concerne l’obéissance des enfants. A part une poignée de parents qui n’ont pas l’intention de s’occuper de leurs enfants, et les laissent donc tout faire, au prix de leur mise en danger, tout le monde est d’accord sur un point : les enfants doivent obéir aux adultes. Mais cette question devient intéressante si on se demande pourquoi ils doivent le faire : s’agit-il seulement pour les parents d’être rassurés sur leur autorité ? Ou bien l’obéissance vise-t-elle avant tout la sécurité et le bien-être de l’enfant ? On le comprend aisément, seule la seconde démarche est légitime : l’enfant doit être le bénéficiaire des instructions qu’on lui donne. Et s’il obéit, c’est pour lui qu’il doit le faire, et pas pour faire plaisir ou rassurer ses parents. On a là une règle générale qu’on va pouvoir élargir à tous les cas de figure : il est légitime d’obéir quand l’instruction qui nous est donnée va dans le sens de notre propre intérêt. C’est ce qui distingue l’obéissance d’un esclave envers son maître, qui ne vise que l’intérêt de celui-ci, et l’obéissance à un instituteur, qui vise la progression de l’enfant lui-même.

            B – La nécessité de l’accord des volontés

Plus largement, donc, on peut admettre qu’on obéit librement quand on est capable de reconnaître que les instructions qu’on nous donne vont dans le sens de notre propre intérêt, ce qui implique qu’on soit capable de reconnaître celui-ci. Ainsi, l’obéissance demandée à un enfant envers les adultes qui sont responsables de lui n’est pas réellement une obéissance à une volonté extérieure à lui-même, car la volonté des parents est précisément celle qui serait la sienne, si il était capable d’être aussi raisonnable que le sont ses parents. Pour le dire autrement : quand un enfant fait ses devoirs parce que ses parents l’y contraignent, il a l’impression de ne pas faire ce qu’il veut. Mais en réalité, sa volonté profonde n’est pas de ne toujours pas savoir accorder les participes passés à 18 ans. L’enfant, au moment où il se sent contraint à agir contre sa volonté, confond en réalité son plaisir immédiat et sa véritable volonté. Or agir volontairement (et donc librement), ce n’est pas uniquement se faire plaisir, c’est suivre un but qu’on considère comme bon pour soi. Personne ne considère qu’il soit bon pour soi de ne pas maîtriser les rudiments de l’expression écrite. Donc, une personne libre doit apprendre à écrire correctement. Et même si ça peut sembler paradoxal, l’enfant qui ne ferait jamais l’effort d’apprendre ce qu’il doit apprendre agirait contre son propre intérêt, et il ne serait donc pas libre : la part de lui-même qui ne veut pas faire d’efforts prend le dessus sur lui, et il n’a pas conscience qu’il lui obéit, contre son propre intérêt. Or, si on définit le despotisme comme une autorité qui s’applique sans viser l’intérêt de ceux à qui elle s’applique, alors la recherche du plaisir peut être considérée comme despotique. La volonté, elle, ne peut pas vouloir n’importe quoi.

            C – On obéit librement quand on agit conformément à sa volonté

Ce que nous venons de mettre au point permet de mieux comprendre pourquoi on n’abdique pas sa liberté quand on obéit à la loi. La loi en effet est l’expression commune de ce qu’on peut raisonnablement vouloir. Pourquoi la Raison est-elle ainsi liée à la liberté ? Parce que c’est une faculté qui nous est commune, et dont les critères sont reconnus par tous. Ainsi, tout le monde comprend et reconnaît qu’il est nécessaire de faire un effort quand on conduit pour que la circulation ne soit pas dangereuse pour tous. Et même celui qui aime rouler très vite ne reconnaît aucun droit aux autres à écraser ses propres enfants dans la rue pour le simple plaisir de la vitesse. Ceux qui n’acceptent pas d’obéir aux lois communes refusent généralement que les autres désobéissent aussi. Ainsi, en voulant protéger leur liberté, ils abolissent celle des autres. On peut, ici, faire un usage élargi de la proposition de Bakounine : si la liberté est un absolu, alors elle ne peut pas être réservée à quelques-uns : elle doit être universelle. Et la loi, dès lors, ne doit pas sauver les libertés individuelles, mais la liberté commune. Ainsi, en obéissant à une loi contraignante pour soi, il est tout à fait possible d’agir conformément à l’exigence de liberté commune. C’est en ce sens que Rousseau écrit que « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». D’une part, parce qu’obéir à soi-même est un principe plus proche de la liberté que ne l’est le simple laisser aller, parce qu’une personne qui suit ses principes est plus libre que celle qui fait n’importe quoi. D’autre part parce que la loi, quand elle est républicaine, est précisément l’expression de la volonté commune, c’est-à-dire de ce que chacun peut reconnaître comme étant l’expression de sa volonté, quand il est volontaire.

Conclusion

L’erreur logique souvent entendue ces derniers mois consistait à affirmer que dès lors que le port du masque était contraignant, il remettait en question notre liberté. Or la liberté ne consiste pas à ne faire que ce qui n’est pas contraignant, mais à discerner par soi-même ce à quoi on doit se contraindre pour parvenir à ce qui semble être souhaitable. Il n’y a donc pas de liberté sans obéissance, puisqu’être libre ne consiste pas à se laisser aller, mais au contraire à être exigeant envers soi-même. La loi, si elle est bien écrite, et donc si elle vise l’intérêt commun, est donc bien contraignante, mais c’est pour le bien de tous qu’elle l’est. Lui désobéir pour la seule raison qu’elle existe, ce serait confondre de nouveau le plaisir personnel (qui est despotique) et la volonté commune. Il faut donc désobéir aux ordres despotiques, y compris quand ils viennent de soi-même, et obéir à la volonté partagée, y compris quand elle vient des autres. La loi est l’expression de ma volonté, y compris les jours où je manque de volonté.


Illustrations tirées des films suivants, dans l’ordre :

  • 1917, Sam Mendes, 2019
  • Apocalypse now, Francis Ford Coppola, 1979
  • Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan), Steven Spielberg, 1998
  • Dunkerque (Dunkirk), Christopher Nolan, 2017
  • Jarhead, la Fin de l’innocence (Jarhead), Sam Mendes, 2005

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