Mix 1 – Akira Vs Bergson

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Si la philosophie travaille les concepts par l’usage maîtrisé du langage, l’art, lui, manipule et provoque des affects par le jeu avec la perception (pour ceux que ces distinctions intéressent, on ne peut que conseiller de plonger dans « Qu’est ce que la philosophie ? » de G. Deleuze). On sait à quel point il peut être difficile d’entrer dans le jeu des concepts, tel que la philosophie le pratique, et on pourrait vite penser qu’il s’agit là d’un monde hermétique, clos, réservé à quelques initiés et fermé au plus grand nombre. Dans les faits, c’est souvent ainsi que la philosophie est vécue.

Pourtant, les sphères au sein desquelles le monde se donne à nous ne sont pas hermétiques les unes aux autres, et agir sur l’une des dimensions de notre rapport au monde permet de faire bouger les autres dimensions. Aussi, une expérience affective vécue peut permettre de saisir des concepts qui, sinon, seraient demeurés étrangers, ou artificiellement pensés. Aussi, l’expérience esthétique, dans la mesure où elle s’adresse à nos sens (et puisque nos sens, à la différence de ceux des animaux, ne sont jamais de pures réceptions de stimuli), est un biais permettant d’accéder à la saisie des concepts (et là, on renverra vers Platon, particulièrement dans le Banquet, quand il montre quel élan permet l’expérience esthétique, dès l’instant où on lui permet de se poursuivre dans une élévation vers les idées).

On l’aura peut être remarqué, j’utilise assez volontiers la référence au cinéma pour tenter de faire partager des concepts, des schémas de réflexion, des représentations. Cet art est de manière évidente celui qui structure notre manière d’être dans le monde, nous en montrant les recoins, le faisant être aussi (on reviendra un jour sur la manière dont les déplacements accompagnés de la diffusion permanente de musique via les lecteurs mp3, transforment le monde en travellings, plans, panoramas) dans des formes qu’il n’avait pas encore adoptées. En attendant que le jeu vidéo prenne sa place, le cinéma est donc ce grand pourvoyeur d’affects qui introduit en nous autant de formes nouvelles, qui ne peuvent, si elles sont fertilisées, que former des pensées. Cela se fait parfois de manière très frontale (les spectateurs sortant de Matrix I et dissertant sur le trottoir de la réalité de ce qui est vécu), cela peut parfois être plus trouble (Almodovar subvertissant les codes habituels du genre) ou abstraite (Kubrick introduisant le spectateur, par le rythme particulier de ses films, dans une autre temporalité, lui proposant d’assister au monde presque sous une autre dimension). Mais quand le cinéma fait son travail sur les formes, celles ci sont tellement liées aux formes fondamentale que revêt le monde pour nous (espace / temps = mouvement) qu’il est naturel que cette expérience crée chez le spectateur des expériences de pensée. En ce sens, le cinéma est une porte ouverte sur le concept. Ce qui ne veut pas dire qu’on adhère ici forcément à un idéalisme de type platonicien. Le cinéma est mouvement, dans ses oeuvres et dans son histoire. Il ouvre donc sur des concepts eux mêmes plastiques et mobiles.

Ceci étant exposé, on peut saisir pourquoi depuis un moment déjà, me tente l’idée de croiser des textes de philosophie (ou autres, d’ailleurs), avec des séquences cinématographiques. L’affect, mêlé au concept, me semble apte à permettre la mémorisation des textes (dans une visée strictement scolaire), mais aussi leur saisir, au sens le plus strict : la compréhension doit, à un moment donné, être un mouvement du corps, et ne pas demeurer une simple démarche de l’intellect. C’est à ce moment qu’on peut entrer pleinement dans une pensée, quitte à en éprouver momentanément un peu de vertige. Les possibilités d’interactions sont multiples, en écho ou en opposition, en harmonie ou en dissonance. Mais en travaillant un peu le principe, on peut imaginer obtenir une certaine efficacité esthétique, et parvenir à provoquer des trajectoires perceptives, affectives et conceptuelles.

 

Première tentative, première expérience avec un croisement qui peut venir assez aisément à tout lecteur plongé dans « Les deux sources de la morale et de la religion » de Bergson. Dans cet ultime ouvrage, le philosophe de la vie créatrice aborde les questions éthiques et religieuses selon un angle propre, ne se réduisant pas à une stricte analyse sociologique. Aussi curieux que cela puisse paraître pour qui n’a pas lu les thèses de Bergson sur le concept d’homo-faber, cet ouvrage qui aborde successivement les questions de l’obligation morale, de la religion (considérée tout d’abord comme statique quand elle n’est qu’une réaction, puis comme dynamique quand elle est au contraire une ouverture de l’être au mouvement de l’élan vital) et du mysticisme, se clôt sur un dernier chapitre intitulé « Remarques finales. Mécanique et mystique« . On peut trouver incongrue la présence, en fin de parcours de la technique comme terreau de la mystique. Cependant, dans l’ambition de Bergson est de synthétiser les divers vecteurs de l’élan vital dans une seule et même trajectoire. Ainsi, l’incroyable pouvoir que la technique donne à l’homme va le contraindre à s’élever moralement, parce que sa puissance va requérir une nouvelle maîtrise, morale cette fois-ci. C’est ainsi que Bergson considère, dans la droite lignée de ce qu’Aristote avait pu indiquer (on a déjà abordé cette question) l’homme comme nécessairement accompagné de ses outils, devenus organes artificiels, les dispositifs techniques qui le secondent étant considérés comme une simple extension du corps de l’humanité, exactement comme le téléphone portable est l’extension du bras, de l’oreille, de la bouche (et même, maintenant, de l’oeil) de son utilisateur (on parlera un de ces jours de Marshall McLuhan qui, dans une autre expérience esthétique, développa lui aussi ce genre de propos).

Le propos de Bergson a le gros avantage de ne pas se contenter d’une technophilie béate, ni d’une technophobie paniquée. Le constat du décalage entre la puissance humaine et sa maîtrise est clairement effectué. La souffrance de l’humanité qui gémit sous le poids de ses propres inventions est décrite, mais ne constitue pas l’horizon d’une apocalypse inéluctable : une perspective existe chez Bergson, qui permet de redonner un sens à la technique, et de ne pas voir en elle un simple arrêt de mort par overdose.

Parallèlement, le film de Katsuhiro Otomo, synthétisant la bande dessinée qui l’a précédé, dresse le tableau d’une humanité qui, depuis longtemps déjà, ploie sous le poids de sa propre technologie. Le film prend place dans Néo-Tokyo, ville bâtie sur les ruines de Tokyo, déjà plusieurs fois détruite par des attaques nucléaires. Entre temps sont apparus ce qu’on pourrait appeler des mutants, des êtres dotés de pouvoirs psychiques suffisamment dangereux pour devoir être contrôlés, entre autres par l’armée. Ainsi, Akira, qui donne son nom à l’oeuvre, est-il avant tout le nom d’un enfant qui, doté de pouvoirs immenses, a déjà par le passé, détruit Tokyo. Son corps, ainsi que son pouvoir sont depuis conservés, congelé, dans un dispositif militaire. Tetsuo, adolescent délinquant et faiblard, est lui le protagoniste principal du film. Arrêté par accident par l’armée, il va faire l’objet d’expérimentations qui vont développer en lui un pouvoir à la mesure de celui d’Akira, qu’il sera d’ailleurs amené à délivrer de son sarcophage d’acier, dispersant de nouveau ce pouvoir sans limites.

Enfants vieux, Akira lui même, amis de Tetsuo essayant alternativement de le secourir et de le détruire (ce qui revient peu à peu au même), autour de Tetsuo, on constate, impuissants, le désastre à l’oeuvre et l’apocalypse à venir de nouveau. Tetsuo lui-même regarde son organisme prendre une dimension qu’il ne lui connaissait pas, des extensions de son corps se greffant sur lui, de manière totalement anarchique, sans qu’il parvienne à contrôler cette expansion, et sans qu’il puisse arrêter le processus de destruction dont il est lui-même l’agent. La nécessité de parvenir à un pouvoir moral égal à la puissance matérielle apparaît tout au long du film comme la condition d’anéantissement du danger qu’un tel pouvoir constitue. La scène de l’expansion physique de Tetsuo, au cours de laquelle il s’effondre sous son propre poids, absorbant tout ce qui se trouve dans son environnement, tel un soleil dont la masse s’effondrerait sur elle même, pompant toutes formes d’énergies autour de lui, fait volontiers penser à ce texte de Bergson sur l’expansion physique de l’homme à travers ses dispositifs technologiques. De la même manière, Tetsuo est connecté à l’organisme artificiel qu’il constitue, mélange d’organes hypertrophiés et d’éléments mécaniques (son bras en particulier) lui offrant une extension toujours augmentée, mais aussi un corps qu’il est tout à fait incapable de maîtriser. La situation même de Tetsuo est un joli parallèle de la position humaine : il développe ces pouvoirs avant tout par rancoeur, parce qu’il ne peut pas, sans eux, prendre le dessus sur son clan. Mais très vite, au delà de la pulsion destructrice que ce pouvoir permet d’assouvir, pointe l’inquiétude de voir ce pouvoir échapper à toute forme de contrôle.

Au corps démesurément grossi de Tetsuo dans Akira, provoquant autour de lui désastres et morts, répond l’organisme gonflé de dispositifs techniques évoqué par Bergson, et qui a encore la possibilité de se reprendre. Pour peu qu’on voit dans Tetsuo une image fiable de l’humanité (et visuellement, l’assimilation est tout à fait possible), on saisit alors le caractère non étranger de la technique pour l’homme : celle ci lui est évidemment consubstantielle. Néanmoins, on perçoit bien cette intimité comme étant potentiellement apocalyptique (ce qu’on a déjà évoqué avec Gunther Anders). Il faut juste imaginer que, comme un enfant vieux (bien qu’on puisse voir dans le Bergson tardif plutôt un vieux enfantin (avec tout ce que ceci a d’élogieux), Bergson soit ce spectateur lucide d’un désastre à venir, dont il fait le pronostic à l’avance, pour que l’humanité s’y prépare.

Même si on sait quel sort nous réservons à ce type de prophétie. Mais disons le une dernière fois : Bergson n’est pas le penseur de l’apocalypse. Si la technique nous a emporté dans sa propre force cinétique, cela génère certes un danger, mais c’est ce danger qui ouvre cette chance, qui perce cette perspective imprévue grâce à laquelle l’humanité est appelée à franchir un nouveau cap de son existence, et à explorer une dimension d’elle même qu’elle ne soupçonne même pas.

 

Sources :

Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion – 1932
Katsuhiro Otomo : Akira – 1988

Texte extrait de l’oeuvre de Bergson, et plaqué sur celle d’Ottomo :

« L’homme ne se soulèvera au-dessus de la terre que si un outillage puissant lui fournit le point d’appui. Il devra peser sur la matière s’il veut se détacher d’elle. En d’autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l’a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d’aiguillage, a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu’il devait être, dans ce qui en fait l’essence.

Allons plus loin. Si nos organes sont des instrument naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L’outil de l’ouvrier continue son bras ; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant dune intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la « houille blanche », et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d’années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début : l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux.

Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel« .

Les deux sources de la morale et de la religion in Oeuvres, PUF, pp. 1238-1239.

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7 Comments

  1. Je n’arriverai pas à dire à quel point cet extrait des deux sources de la morale et de la religion me paraît fabuleux, et actuel…

  2. M’est avis que l’on aurait pu apposer, aussi, le long de ces images, une citation de G. Anders, ou encore de Hans Jonas, et voire peut être de J.P. Dupuy… et peut être un tas d’autres !

    J’ai l’impression que c’est un thème récurrent chez les philosophes 🙂

    (Sloterdijk aussi, non ? dans la mesure où pour lui « l’être humain » n’existe pas, mais a à se déterminer sans cesse, avec un champ des possibles d’autant plus large que la technologie est avancée)

  3. Bonjour,

    j’ai un probleme pour le texte de henri bergson extrait de “Les 2 sources de la morale et de la religion” (le texte est à cette adresse: http://img89.imageshack.us/img89/6186/philoeq9.png ) !
    En effet, je suis en Terminale S et je dois faire seulement une introduction! j’ai trouvé les mots clés (instinct et intelligence) et j’ai commencer par les définir au début ! Mais le reste je n’arrive pas à le faire (problèmatique, questions, paradoxe, axes, etc…..) car je ne comprends pas le texte ! Pourriez-vous m’aider (une ébauche si possible) ?

    Merci et bonne journée …

  4. Si je peux t’aider, voici ce qu’il m’a semblé en comprendre:

    Faire société, pour des créatures dotées d’intelligence, réclame d’elles qu’elles se tournent vers leur instinct. Seulement, si l’intelligence amène les hommes à prendre conscience d’eux-mêmes et de leur existence, le but qu’ils poursuivront alors sera de rendre pour eux-mêmes cette existence la plus agréable que possible (« individualisme »), et se détourneront du corps social qui, pour être maintenu, doit sans cesse être réaffirmé, répété, reproduit, reconduit, par des rituels invariables.
    Ne faire qu’un avec les autres et ne vivre que pour les autres, exige que l’on se fie à son instinct, que l’on dissolve toute conscience pour n’en que mieux participer du tout social, dès lors qu’on devient intelligent, un moi distinct, une « ipséité », émerge, on pense par soi-même et donc, dit Bergson, dans un premier temps (mais qui peut durer tout le temps, c’est selon les cas), pour soi-même.
    Ce qui menace la cohésion sociale. Aussi toute forme de réinstauration du social, de réinstauration de l’instinct (religion), est-elle une défense que la nature oppose à sa propre désagrégation.
    Maintenant, il est possible d’être à la fois intelligent et préoccupé du bonheur collectif, mais cela suppose d’avoir compris (et en quelque sorte d’avoir redoublé d’intelligence) que l’on ne peut pas être heureux les uns sans les autres.

    Il faut que tu comprennes par toi-même le texte, interprète le, imagine ses différents sens, et reconnecte le avec tes connaissances. Ton professeur sera heureux de voir cet effort, son boulot c’est d’ailleurs de le susciter, donc, puisqu’il te connait un peu, s’il a l’impression en lisant ton introduction que ce n’est pas tout à fait toi qui l’a faite, non seulement tu vas le blaser ou le décevoir, mais en plus t’auras pas une super note…

  5. 1 – JP Dupuy, je ne connais pas du tout ! Anders, oui, tout à fait, davantage que Bergson, d’ailleurs, parce que chez ce dernier il y a un espoir qu’on ne trouve pas du tout dans Akira. Quant à Sloterdijk, son intérêt, c’est qu’il connecte cette question avec celle de l’humanisme, en cherchant, il me semble, à pousser le « logiciel » humaniste jusqu’au bout, et à mettre les techniques contemporaines à son service, puisque celles ci permettent de produire pour de bon l’être humain tel qu’on l’a conçu idéalement. En quelque sorte, cela permet de faire l’humanisme un programme politique qui peut être mis en place, dès lors la question se pose : le fait on, finalement, oui, ou non ?

    2 – Cher Lule, il va être temps de passer les concours de l’éducation nationale, je crois ! 🙂

    3 – A la réflexion, il y a un film qui me semble mettre ces problèmes en scènes, je ne sais qui l’a réalisé, mais on y trouve Nicole Kidman et Daniel Craig aux prises avec une invasion de body snatchers. Le film s’appelle « Invasion » et réussit à déborder son sujet en proposant une alternative finalement humaniste à l’humanité telle qu’elle est : rationnelle, contrôlée, policée, incroyablement civilisée, tout à fait affranchie de tout individualisme. Le film ne creuse pas cela suffisamment à mon gout, mais a au moins le merite de mettre en scene cette possibilité. Il y a quelque chose de cet ordre là dans « le jour où la terre s’arreta », pas le tout dernier avatar, mais celui dont il s’inspire, produit juste au début de la guerre froide. Bref, la question semble toujours posée.

  6. Sincèrement, et malheureusement, je ne crois pas que l’on se serve encore de la technique pour « redresser l’humanité », et l’aider « à regarder le ciel »… je dirai même que plus elle est courbée vers la terre, plus elle sert les intérêts de quelques uns…

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