L’année dernière, les étudiants en BTS travaillaient le thème du repas pour préparer leur épreuve de culture générale. Et comme on aime bien envisager la culture sous un angle large, on avait analysé une série de spots publicitaires réalisés par Katia Lewkowicz pour la marque Intermarché. Le format inhabituellement long de ces films promotionnels, leur liberté de ton dans un univers dont l’expression est extrêmement contrainte, leur façon de mettre la marque au second plan pour laisser l’équipe de réalisation construire des petits portraits sensibles, plongeant leurs personnages dans des situations rarissimes dans le monde du marketing, ces qualités qu’on trouve rarement dans l’univers publicitaire nous avaient incités à examiner de plus près comment tout ça fonctionne, comment ça parvient à nous toucher sans qu’on soit dupe pour autant : on sait qu’il s’agit de marketing et que rien de tout ça n’est gratuit. Pourtant, quand on a, à ce point, l’impression d’une forme de désintéressement, on se surprend à espérer qu’il y ait, tout de même, un peu de sincérité dans le projet.
On ne le savait pas encore, au moment où on décortiquait ces spots réservés à un public très hexagonal, mais quelques mois plus tard un nouveau film Intermarché allait, lui, toucher une audience bien plus large, émouvant ses spectateurs à une échelle désormais internationale. En ce décembre 2025, une bonne partie de la planète découvre en effet qu’un dessin animé « fait main », mettant en scène un loup en quête d’amour à la façon dont les contes pour enfants mettaient en scène, jadis, des animaux humanisés, peut provoquer un tsunami d’émotion, surfant sur une vaste vague d’empathie envers les « mal-aimés » et un déferlement de soulagement devant ce qu’il peut rester d’humanité dans un univers massivement envahi de productions artificiellement intelligentes. Le Mal aimé, puisque c’est le titre de ce très court métrage, est vraiment le film sorti en décembre 2025 dont tout le monde parle, et comme c’est un conte, tout le monde aime y aller de son interprétation. Certains y voient un plaidoyer pro-végétarisme, d’autres y discernent une idéologie validant le principe d’exclusion, puisqu’on demande au loup de ne plus être un loup afin d’être mieux intégré à son biotope. Certains aussi souhaitent plutôt se laisser porter par le charme d’un micro-film en apparence innocent et bienveillant, mettant en sourdine l’esprit critique pour mieux profiter, tout simplement, de ce moment de bonheur partagé, à la façon dont on peut le faire devant les traditionnels « films de Noël ».
L’occasion était trop belle de revenir, avec les étudiants, sur ce spot que la plupart d’entre eux connaissaient déjà, afin de le saisir en dehors de toute interprétation toute faite, et de comprendre comment il est fait.
Récit, métarécit et métamétarécit
Il en va d’un spot publicitaire comme de toute autre œuvre : il faut tout d’abord le regarder, puis le regarder de nouveau, et ce suffisamment pour y discerner ce qui ne se voit pas au premier regard : des lignes structurelles, des échos internes, des résonnances culturelles. C’est à partir de cette analyse et de ce sens des détails qu’on va pouvoir commencer à comprendre ce qui se passe dans cette mécanique narrative. Or, si on regarde Le Mal aimé, on constate que le film se déploie au-delà de ce qu’on en dit : en effet, si tout le monde s’attache à le présenter comme un film d’animation, on oublie de préciser que la partie « dessin animé » est en réalité un insert entre deux tranches de film plus classique, réalisées dans un style qui rappelle beaucoup la mise en scène de Katia Lewkowicz et l’univers familial qu’elle a installé pour les précédentes publicité Intermarché. Tout commence en effet lors d’un réveillon de Noël, durant lequel un enfant s’ennuie. Histoire de lui faire passer le temps plus vite, on a l’idée de lui proposer d’ouvrir l’un de ses cadeaux. Apparaît alors un loup en peluche dont on comprend tout de suite qu’il relève de l’erreur de casting : l’enfant a très peur des loups ! Ajoutons que, pour les besoins du scénario, il ne fait pas la différence entre un véritable loup et sa reproduction sous forme de peluche. L’arc narratif principal est ainsi fait : l’enfant a peur, il faut le rassurer. Qu’à cela ne tienne, l’adulte qui a eu l’idée d’ouvrir ce cadeau se transforme en conteur, créant un récit qui tranquillisera l’enfant et lui permettra d’apprivoiser peu à peu la bête. Et c’est pour cette raison qu’on passe, en un travelling, du film classique au film d’animation.
L’analyse la plus générale permet donc de faire cette observation : il y a deux niveaux de récit dans ce film. Le premier, c’est la situation « réelle » de cet enfant à qui on offre ce dont il a le plus peur. Le deuxième, c’est le conte qui est censé lui permettre de s’accorder avec cet animal, et d’un être perçu comme menaçant, en faire son ami. Ce faisant, à l’intérieur du spot publicitaire, le dessin animé dont le loup est le héros est « ce qui fait parler », comme s’il trouvait à l’intérieur du récit une première chambre d’écho, un « méta-film » qui fait de l’histoire du loup l’objet d’un nouveau discours. Si c’est bien là l’objectif de toute publicité, « devenir ce dont on parle », ce spot initie le mouvement en interne, il montre dans sa conclusion sa propre efficacité (l’enfant, rassuré, s’est endormi avec le loup dans ses bras), invitant dès lors le spectateur à relayer le discours, à initier le bouche à oreille, le partage sur les réseaux, le relai auprès de l’ensemble de ses contacts : elle est terrible cette pub’ ! Et à vrai dire, ce qui la rend d’autant plus terrible, c’est précisément qu’on la désigne comme telle. C’est bien là le but de l’opération : générer un méta-métarécit, qui propulse le film au-delà de lui-même et fait prononcer le nom de la marque bien plus souvent que la publicité ne l’énonce elle-même, puisqu’elle reste très discrète sur la chaine de supermarchés dont elle fait la promotion. A chaque clic, à chaque partage, c’est comme si les dents et les griffes de la campagne publicitaire grandissaient encore, sans même qu’on se rende compte que le véritable loup de ce film, celui qui se fait passer pour une peluche afin qu’on ne s’en méfie pas, c’est la publicité elle-même, qui fait du magasin Intermarché ce fameux lit de Mère-Grand, dans lequel on va se glisser avec d’autant plus de confiance qu’on nous dit qu’on a tous une bonne raison d’y manger mieux.
Ainsi, même si les créateurs font mine d’être étonnés par le succès de leur propre création, celle-ci est manifestement calibrée pour atteindre la cible en plein cœur. Qu’un très, très grand nombre de spectateurs soient touchés par le film, ça n’a rien d’étonnant : il coche toutes les cases dans une population stressée par les mauvaises nouvelles, éprouvée par un monde devenu cyniquement technique, motivé par un appât du gain généralisé qui n’est que la version globale de l’intéressement particulier, il met le doigt là où ça démange suffisamment pour qu’on se tende un peu vers la griffe qui s’approche pour nous gratouiller. Evidemment, quand on voit des influenceuses et « créateurs de contenus » verser leur petite larme devant ce loup en manque d’amitié, on a envie de leur prescrire une cure de repos loin de tout smartphone ; bien sûr, quand on voit l’émoi provoqué par ce conte de Noël dans ce que le storytelling désigne comme « la planète tout entière », on flaire une petite exagération, une campagne de promotion du film publicitaire un peu trop gigantesque pour être tout à fait honnête. A moins que l’humanité soit désormais à ce point mûre pour la dépression mondiale que le moindre récit mettant en scène un être luttant contre sa propre exclusion sociale puisse provoquer une épidémie de crises de nerfs. Sans nier qu’on en soit presque là, il est probable que certaines réactions devant l’histoire de ce loup soient un tout petit peu surjouées.

Enfant mal aimant
Tout le monde considère ce récit sous l’angle du loup, au point qu’on ne pense plus à l’enfant lui-même, qui ouvre et conclut le film. Certes, Claude François braque ses projecteurs sur celui que sa chanson désigne comme le loup « Mal aimé ». Mais ce faisant on oublie un peu que le héros humain de ce spot est, lui, un enfant « mal aimant ». Pour mieux comprendre en quoi c’est là le véritable point de départ de ce récit, il faut avoir en tête le slogan qui lui sert de morale finale : « On a tous une bonne raison de commencer à mieux manger ». On comprend bien que le slogan s’applique au loup lui-même, qui va devoir apprendre à ne pas se gueuletonner ceux dont il voudrait faire ses amis mais, si on veut bien regarder le film dans sa totalité, c’est aussi l’enfant qui va devoir l’appliquer. Car, de la même façon que le loup n’aime pas les légumes, l’enfant n’aime pas le loup.
Evidemment, on peut faire cette objection : il ne s’agit pas pour l’enfant de manger le loup. Certes. Mais puisqu’il s’agit de publicité, l’ambition du message, c’est bien de pousser à la consommation. Il est donc logique qu’à la fin du récit on assiste à une prise de possession de la part de l’enfant sur un loup qui se retrouve enfermé dans ses bras, comme un objet auquel il s’est finalement attaché. D’ailleurs, ce loup qu’il apprend à adopter n’est pas un loup : c’est un jouet, une peluche à laquelle, à la fin du récit, il a pris goût. Et on ne peut pas totalement évacuer de notre lecture le fait qu’Intermarché a bien prévu, l’année prochaine, de produire et vendre la peluche que nous voyons à l’écran : dans le monde magique de la réclame, rien ne se perd, tout se transforme en opportunité. Si on résume le fond de l’intrigue de ce film, ça donne ce synopsis : comment un enfant en vient à consommer ce que, jusque-là, il n’aimait pas. Résumons plus lapidairement encore : comment on fait, d’un enfant, un consommateur.

La recette du potage social
Mais si l’enfant évolue, c’est parce que le loup lui-même subit une transformation. Plus précisément, puisque la conclusion du film nous dit que, dans tout cela, il ne s’agit que de mieux manger, on pourrait dire les choses ainsi : c’est bien le loup qui est cuisiné, puisqu’entre le début et la fin de la partie animée de ce film, il va changer au point de devenir – c’est là tout le fin mot de l’histoire – aimable.
A l’origine, ce loup est comme tous les loups : il constitue un ingrédient incompatible avec les autres éléments de la soupe sociale. Il suffit qu’il mette les pieds dans le plat pour que la fête ne soit plus folle du tout. Comme l’eau ne se mélange pas à l’huile, quand il approche du banquet organisé par les membres de son biotope, tous les autres habitants fuient, pris de panique. C’est qu’entre lui et cette communauté, il semble y avoir un lourd passif. Lui ne les trouve pas très sympa, et eux lui reprochent une certaine tendance à confondre les commensaux et les plats du menu. C’est pour cette raisons qu’est énoncée, rapidement, une règle de vie assez élémentaire, lancée par un hérisson : « En même temps, si tu mangeais pas tout le monde… » Pas con le hérisson ! En effet, une fois qu’on a boulotté ses amis, on n’a plus d’amis. Venant d’un animal dont le corps hérissé de piquants l’empêche d’entretenir des rapports rapprochés avec son entourage, le conseil paraît s’appuyer sur une longue expérience de la vie. Schopenhauer, dans le Tome 2 de ses Parerga et Paralipomena, raconte ce qu’on appelle depuis la fable, ou la parabole, des porcs-épics1 : ceux-ci, en plein hiver, souffrent du froid. Alors, pour se réchauffer mutuellement, ils se rapprochent les uns des autres. Mais dès lors, ils se blessent mutuellement avec leurs piquants, ce qui les contraint à reprendre leurs distances. Mais alors, ils ont de nouveau froid. Comme toujours dans les contes, les animaux sont humains, trop humains : mis en scène par nous-mêmes pour mieux nous tendre le miroir dans lequel on n’ose presque pas se refléter, ils nous révèlent ce que nous sommes : sociaux par obligation, asociaux par tendance spontanée. Mal programmés en somme. C’est trop bête : nous sommes physiquement calibrés pour la promiscuité, mais ça nous insupporte. Nous devons vivre en présence des autres, mais cette présence nous pèse. C’est à nous, c’est-à-dire à chacun, de cultiver une juste distance. Confier cette sagesse au hérisson, c’est donner la parole à un être qui sait de quoi il parle quand il évoque la juste distance sociale or, manger les gens, c’est précisément être à la fois beaucoup trop proche, et excessivement éloigné d’eux.

No Pain no gain
En l’occurrence, c’est un double effort que doit faire le loup, le même que doit consentir tout être humain s’il veut vivre comme un être humain. D’abord, il faut arrêter de consommer les autres, y compris quand ça devient trop tentant. Et si nous nous reconnaissons d’emblée en ce loup, c’est parce que nous retrouvons bien en lui cette duplicité qui nous habite : de façon un peu kantienne2, nous savons qu’autrui ne peut pas être considéré comme un simple moyen mis à la disposition de notre seule satisfaction ; les autres sont pour eux-mêmes des fins en soi, et ils doivent donc l’être à nos yeux aussi. Ensuite, il faut accepter d’être soi-même consommé. L’histoire de ce loup, c’est celle d’une absorption par le corps social. Certes, celle-ci réclame qu’il change de comportement, mais c’est là sa volonté : il pourrait tout à fait rester cet ogre que tout le monde fuit comme la peste, mais cette situation lui pèse trop. Il a donc tout à gagner dans ce troc : ce qu’il perd, c’est un régime alimentaire réel qui fait des dégâts chez ceux-là même dont il voudrait se faire des amis. Ce qu’il gagne, c’est une absorption symbolique de son être dans le groupe dont il veut devenir un membre reconnu. On pense un peu à Rousseau en regardant ce spot publicitaire : ce que contracte le loup avec ses voisins, c’est un Contrat social3. Ce faisant, il devient « un homme pour l’homme »4, en effectuant exactement le chemin inverse de ces êtres humains qu’on punissait autrefois en les bannissant de la Cité, condamnés à errer hors de toute reconnaissance humaine, hors de toute protection aussi puisque chacun pouvait dès-lors les chasser et les mettre à mort. C’est la communauté humaine qui décidait de ne plus les reconnaître comme pleinement humains, faisant d’eux des monstres qui ont alimenté la légende des loups-garous.
Le loup, comme tout animal de conte, n’est plus un animal tel que la nature en fait, c’est une créature humanisée, et ici elle l’est deux fois. Une première fois dans son aspiration à faire communauté avec des êtres qui ne sont pas ses semblables, mais auprès desquels il vit, puisqu’ils constituent son voisinage ; et une deuxième fois dans sa façon de se transformer pour être accepté par les autres, et donc d’accepter de devenir, pour lui-même, un autre. Or c’est à ceci qu’on reconnaît l’humanité : à l’aptitude des humains à développer en eux une seconde nature. C’est d’ailleurs pour cette raison que bon nombre de commentaires de ce film se trompent un peu quand ils reprochent au scénario de dénaturer le loup pour le faire accepter par le groupe. En fait, on ne peut pas lire un conte ou regarder ce récit comme si le loup était un simple loup, car précisément, c’est un loup dans lequel on injecte cette façon typiquement humaine de cultiver en lui une seconde nature, ce à quoi l’animal n’aspire jamais car il n’est que ce qu’il est.

Ce qu’on est, ce qu’on fait, et ce qu’on se retient de faire
D’ailleurs, les commentaires se perdent un peu sur ce que devient ce loup. Son entourage le condamne-t-il à devenir végétarien ? A strictement parler, non : certes, il cesse de manger ses voisins, renonçant même à grignoter un écureuil pourtant bien alléchant. Mais, justement, le simple fait qu’il doive se forcer à ne pas le dévorer alors qu’il bave d’envie de l’ingurgiter montre que, sur le fond, il n’a pas changé. Sa nature n’a pas changé. C’est simplement que désormais, il décide de ne pas agir uniquement selon cette première nature. Inversement, la raison pour laquelle les autres le fuient ne tient pas à ce qu’il est. C’est uniquement lié à ce qu’il fait. En changeant de comportement, sa nature de loup ne leur importe plus. Après le temps de méfiance légitime, ils lui font une place à table et peuvent le considérer comme l’un des leurs.
Mais il ne fait cet effort qu’auprès de ceux avec qui il peut former une communauté de vie. Ainsi, les poissons font toujours partie de son régime alimentaire. Et même si certains considèrent qu’ils sont pesco-végétariens, parce qu’ils ne mangent que des poissons, mais aucune viande, à strictement parler cette position et cette appellation ne sont pas intellectuellement tenables. Le loup manifeste cette incohérence idéologique, qui est en fait un arrangement social : il ne vit pas dans le même espace vital que les poissons, donc, il n’ambitionne pas de s’en faire des amis. Pour lui, ce sont de pures proies, qui n’ont rien de commun avec lui. Le loup est donc, comme les êtres humains, spéciste : il établit une hiérarchie entre les espèces animales qui méritent de vivre, et celles qu’on peut dévorer. Ici aussi, le loup est à l’image des êtres humains. Même les plus fervents défenseurs de la cause animale ont tendance à accepter les campagnes d’éradication des poux, et à ne pas lutter pour qu’on reconnaisse la chevelure des enfants comme l’espace vital de développement de cette espèce qui, pourtant, trouve là les conditions idéales de son développement. Nous protégeons, avant tout, les animaux avec lesquels nous pensons pourvoir constituer une forme de communauté, et dès lors nous privilégions ceux qui nous ressemblent le plus. Mais dès lors, comme ces espèces dépendent de notre bonne volonté, que ce soit le règne des hommes, ou celui des loups, on en reste à la bonne vieille loi du plus fort. Le chemin que parcourt le loup, ici, c’est celui qui va du droit naturel à ce qu’on pourrait appeler l’état de droit.
A strictement parler, donc, le récit ne parle pas de la conversion d’un loup au végétarisme. Il évoque plutôt le renoncement à manger ceux qu’il souhaite considérer comme ses semblables. Métaphoriquement, c’est donc plutôt un plaidoyer contre le cannibalisme. Et si on voulait vraiment pousser jusqu’à son terme la logique selon laquelle une société inclusive doit accepter chacun tel qu’il est, dans la mesure où, ici, le loup est une image de l’être humain lui-même, il faudrait se poser cette question : si la fête des voisins invite cordialement Jeffrey Dahmer à partager un repas, le fera-t-elle en lui demandant de ne pas manger les autres invités ? Ou bien sera-t-elle inclusive au point d’accepter de perdre quelques voisins durant cette nuit un peu plus folle que prévu ?

Arrières pensées
Evidemment, ceux qui ont pointé l’intérêt que peut avoir la chaine de magasins Intermarché à faire la promotion du poisson, plutôt que la viande, voient juste : le fait qu’Intermarché soit propriétaire de la plus grosse flotte de pêche française n’y est sans doute pas pour rien. Mais d’une part, il s’agit d’un conte, et la morale des contes est toujours un peu trouble, surtout quand ils mettent en scène des loups. D’autre part, il s’agit d’une publicité, et il est évidemment illusoire de regarder un tel récit en attendant de sa part un discours profondément éthique ! Comme on le mentionnait tout d’abord, l’objectif est de pousser à la consommation de biens marchands, et ce faisant, à la consommation de soi : il faut s’offrir au supermarché et à sa loi (la marchandise coûte plus que ce qu’elle vaut) pour pouvoir manger à son tour ce qu’il contient ; pour le dire autrement, tout client d’un supermarché est davantage consommé qu’il ne consomme lui-même. Les belles histoires, c’est juste ce qui permet de faire avaler la pilule et d’entrer dans le magasin en feignant de croire, dans un demi-sommeil, que le client est vraiment roi. Et ici, il s’agit à travers le conte de faire passer le loup pour ce qu’il n’est pas tout à fait.
Cette publicité est donc, pour résumer, l’histoire d’un loup mal aimé par un enfant mal aimant, qui va apprendre à faire un effort pour que l’enfant apprenne à son tour à devenir plus inclusif. Tous les récits Intermarché relèvent d’un processus du même genre : le passage de l’enfance à la maturité, à tous les âges. Dans le monde particulier de la publicité, être adulte, c’est consommer. Dans le monde encore plus particulier de la publicité Intermarché, être adulte, c’est consommer mieux. Mais consommer mieux, c’est encore consommer dans un magasin dont les rayons sont perpétuellement remplis, comme si l’abondance était une évidence dans un monde aux ressources intarissables. Mais c’est, comme on l’a dit, un conte, et quand on insère un conte dans une publicité, on obtient un millefeuille dont chaque couche narrative est un arrangement avec le réel.

Edulcorant
Le conte, lui-même, est expurgé de son contenu potentiellement sombre. Les soupçons de drame, ou même d’horreur, ne sont que des fausses pistes immédiatement révélées par un changement de perspective : le loup, la gueule ensanglantée, n’a en fait égorgé personne. Et quand sa silhouette semble bastonner une victime à coups de batte de baseball, il ne fait en réalité que concasser des noisettes pour suivre, à la lettre, la recette respectueuse des voisins qu’il tente de préparer. Le spot fonctionne comme l’antithèse du générique de Dexter : quand celui-ci fait en sorte de pervertir chaque étape de la morning-routine de ce tueur en série auquel on donnerait le bon Dieu sans confession, la publicité Intermarché désamorce toutes les fausses pistes criminelles qu’elle sème dans son scénario. La figure du loup elle-même est totalement édulcorée par le marketing : nulle référence ici au sous-texte sexuel vers lequel le Petit Chaperon rouge gambade aussi gaiement qu’innocemment. Le loup ne se glisse dans aucun lit, personne ne le rejoint sous la couverture pour en détailler le corps. Ici, tout s’achève une première fois autour d’une tablée longue comme une dernière Cène au centre de laquelle se trouve, en guest-star, le loup, entouré de ses nouveaux compagnons ; et une deuxième fois dans les bras de Morphée, sur un dernier plan montrant l’enfant endormi, les bras enserrant le loup définitivement adopté, pris au piège de son désir d’être accueilli par les autres.
L’insistance sur la réalisation artisanale, à l’ancienne, accompagne un discours qui préfère le « naturel » au « synthétique ». Ainsi, dans une certaine confusion conceptuelle, on précise que, contrairement aux dernières publicités Coca-Cola, ce film publicitaire est réalisé « sans IA », et qu’il est le fruit d’un travail humain. Mais l’accusation qui vise la marque américaine est un peu floue : elle ne précise pas du tout en quoi sa publicité serait « réalisée par une IA ». A la rigueur, on peut soupçonner que pour économiser du temps et de l’argent, des prompts aient été injectés dans un logiciel générateur d’images en mouvement, ce qui donne ce rendu très lisse, artificiel et aseptisé. Mais les instructions viennent bien d’être humains et le véritable reproche qu’on peut leur faire, ce n’est pas d’avoir eu recours à une Intelligence Artificielle, mais de n’avoir fait appel à aucune intelligence, quelle qu’elle soit. De fait, le film Intermarché est le fruit d’une intelligence bien plus évidente, et profonde. Pour autant, derrière le récit, manifestement malin, il y a aussi des algorithmes, c’est à dire des règles, qui sont suivies avec précision. C’est l’art et la manière de camoufler derrière un conte de Noël ce qui n’est en fait qu’une chaine de distribution. Or la Grande distribution est certes intelligente, mais elle n’a rien de très particulièrement humain. Comme toute industrie, elle relève de la mécanique, elle obéit à une forme de nécessité vorace qui ressemble fort à la façon dont le loup se comporte quand il laisse libre cours à ses pulsions élémentaires. Intermarché veut, comme toute marque, dévorer ses semblables et les faire disparaître pour mieux faire venir dans ses magasins une clientèle charmée, certes, mais devenue captive, aussi, et rentable, évidemment. Et si le film publicitaire aime faire preuve d’humanité en mettant en scène un être mal-aimé qui fait des efforts pour cultiver en lui une seconde nature lui permettant de vivre amicalement avec ses voisins de biotope, elle ne va jamais jusqu’à mettre le doigt sur l’appétit qu’elle nourrit en nous, et qui fait de nous des loups pour le règne du vivant dans sa totalité. C’est la limite des contes : ils participent d’une culture qu’ils établissent sans la remettre en question, et quand on les met au service du marketing, ils servent de façade enchantée à un processus qui, lui, ne cesse de désenchanter le monde.
Finalement, les histoires de loup s’appuient toujours sur un malentendu, un faux-semblant : on déguise en loup un être qu’on n’ose pas présenter comme humain, probablement parce qu’il y a en nous quelque chose dont on ne peut que difficilement être fier. S’il fallait mettre en scène l’humanité dans son rapport aux autres êtres vivants, tout scénario consistant à attendre d’elle lui un changement de comportement manquerait cruellement de réalisme : on n’y croirait pas. Les hominidés que nous sommes refusent de cultiver en eux une nature supérieure, convaincus que leur forme actuelle n’est pas négociable, qu’une autre humanité n’est pas possible, enracinant ce qu’ils font dans ce qu’ils sont censés être, niant dès lors cette singularité qui fait de l’humanité ce qu’elle est : n’avoir d’autre nature que celle qui a été patiemment cultivée, et qu’il s’agit de cultiver encore. En renonçant à cette forme particulière de vie consistant à remettre en question l’identité actuelle pour viser cet autre être qu’on peut devenir, l’être humain tombe plus bas qu’une bête. Dire de lui qu’il est un loup est une insulte pour les loups. Un enfant peut finir par adopter, comme un ami, un loup en peluche. Le risque que court l’humanité, c’est d’être et de demeurer cet être qui, dans la nature, ne peut être aimé d’aucun autre, ni de lui-même ; ni bien, ni mal.
Et aucun supermarché n’est une solution à ce mal-être.

Voici les sources philosophique évoquées discrètement dans cet article :
- » Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance: Keep your distance ! – Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants. – Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n’éprouver ni ne causer de peine. »
Schopenhauer. Parerga und Paralipomena, t. II, chap. 31, §400. Cité en note au bas de la page 105 des Aphorismes sur la sagesse de la vie, par Cantacuzène. PUF, 1998.
↩︎ - On pense ici à Kant pour sa Morale, mais aussi pour la façon dont il a décrit la double tendance de l’homme qu’il désigne comme une « insociable sociabilité » :
» Le moyen dont se sert la nature pour mener à bien le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme dans la société, pour autant que celui-ci se révèle être cependant, en fin de compte, la cause d’un ordre légal de cette société.
J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, penchant lié toutefois à une répulsion générale à le faire, qui menace constamment de dissoudre cette société. Une telle disposition est très manifeste dans la nature humaine. L’homme possède une inclination à s’associer parce que, dans un tel état, il se sent davantage homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (s’isoler) : en effet il trouve en même temps en lui ce caractère insociable qui le pousse à vouloir tout régler à sa guise ; par suite il s’attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu’il se sait lui-même enclin de son côté à résister aux autres.
Or, c’est cette résistance qui éveille toutes les forces de l’homme, le porte à vaincre son penchant à la paresse et, sous l’impulsion de l’ambition, de la soif de dominer ou de la cupidité à se frayer une place parmi ses compagnons qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Or c’est là que s’effectuent les premiers pas qui conduisent de la rudesse à la culture laquelle réside à proprement parler dans la valeur sociale de l’homme. C’est alors que se développent peu à peu tous les talents, que se forme le goût et que, par le progrès continu des Lumières, commence à s’établir un mode de pensée qui peut, avec le temps, transformer la grossière disposition au discernement moral en principe pratique déterminé et, finalement, convertir l’accord pathologiquement extorqué pour l’établissement d’une société en un tout moral (…) »
Quatrième Proposition. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.1784.
↩︎ - « Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, & donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique & le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque là n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, & de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent & se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent, son âme tout entière s’élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, & qui, d’un animal stupide & borné, fit un être intelligent & un homme.
Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle & un droit illimité à tout ce qui le tente & qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile & la propriété de tout ce qu’il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, & la possession qui n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.
On pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule rend l’homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, & l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. Mais je n’en ai déjà que trop dit sur cet article, & le sens philosophique du mot liberté n’est pas ici de mon sujet. »
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Paris : F. Alcan, 1896, p. 39-40.
↩︎ - « Et certainement il est également vrai et qu’un homme est un dieu à un autre homme et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. L’un dans la comparaison des citoyens les uns avec les autres ; et l’autre dans la considération des Républiques ; là par le moyen de la justice et de la charité qui sont les vertus de la paix, on s’approche de la ressemblance de Dieu ; et ici, les désordres des méchants contraignent ceux-mêmes qui sont les meilleurs de recourir par le droit d’une légitime défense à la force, à la tromperie qui sont les vertus de la guerre, c’est-à-dire à la rapacité des bêtes farouches. »
Hobbes. Du citoyen. Epître dédicatoire. ↩︎
Le Mal aimé est à la grande distribution ce que le téléfilm de Noël est à l’amour: on sait bien que ça ne se passe pas comme ça dans la « vraie vie », mais on aime bien faire semblant d’y croire… (pour oublier que la dure réalité est dans votre paragraphe de conclusion…) Mais bonne année quand même !