Pouvons-nous vivre dans l’ignorance ?

Un mot avant de passer au corrigé lui même : en dehors de la référence à Bourdieu, je n’ai utilisé ici que des arguments que j’ai trouvés, plus ou moins clairement exposés, dans des dissertations d’élèves. Ainsi, l’ensemble forme ce qu’un élève de terminale, en début d’année, peut effectuer, sans références très compliquées ni argumentation extrêmement complexe. Sur le blog miroir, je proposerai prochainement une version plus développée, utilisant d’autres types de références.

Pouvons nous vivre dans l’ignorance ?

Introduction

Memento - de Christopher Nolan 2000L’être humain se caractérise par ses connaissances. Pour autant, ces connaissances ne sont pas innées, et il passe de longues années à les acquérir, avec difficulté, souvent contre son gré. Le milieu scolaire est un bel exemple de l’ambivalence du rapport de l’homme à la connaissance : d’un côté il est évident que l’ensemble de l’activité humaine nécessite des connaissances, puisque l’homme naît vierge de tout savoir, mais de l’autre, apprendre, connaître réclame un effort dont les élèves se passeraient volontiers. On valorise spontanément la connaissance, mais on n’aime pas apprendre. Plus généralement, nombreuses sont les situations dans lesquelles on préfère ne pas savoir, parce que connaître ne nous rassure pas forcément, parce qu’on préfère avoir la conscience tranquille et qu’on la trouve plus tranquille quand on ferme sur elle les volets de l’ignorance. Ainsi désire t-on vivre dans l’ignorance, parce qu’elle signifie pour nous l’insouciance. Reste à savoir si c’est possible : le monde technique est un monde qui se fonde sur la connaissance, on peut donc imaginer quelles conséquences aurait l’abandon de celle-ci, mais on peut aussi penser qu’après tout, la valorisation de la connaissance pour elle-même est peut être un leurre, parfois un snobisme qu’il va falloir remettre en question.

1 – La disqualification de l’ignorance.

L’élément premier, spontané dont nous devons tenir compte, c’est que la connaissance, qu’elle relève d’une activité pénible ou non, est absolument intrinsèque au genre humain. L’homme ne bénéficie pas comme les animaux d’un instinct suffisamment développé pour pouvoir se repérer spontanément dans la nature et éviter les dangers qui s’y trouvent. Quand l’animal sent naturellement ce qui peut sans problème lui servir de nourriture, l’homme, lui, doit tester, vérifier, mais surtout, se souvenir. Individuellement nous fonctionnons par séries d’erreurs enregistrées que nous ne rééditons pas, collectivement il en va de même : l’humanité est obligée d’enregistrer ses connaissances, car il est impossible que chaque génération doive prendre en charge la découverte des connaissances acquises par l’humanité avant elle. C’est tellement vrai que nos sociétés actuelles se soucient énormément des supports sur lesquels inscrire l’état actuel de nos connaissances, car on sait (d’expérience) qu’aussi étrange que cela puisse paraître, ces connaissances sont très fragiles, et que quelques années de rupture dans leur transmission (le temps d’une guerre de forte ampleur par exemple) les ferait disparaître et condamnerait les hommes à les redécouvrir entièrement.
La connaissance n’est elle valable que quand elle est utile ? On pourrait le penser tant la valorisation pragmatique de la connaissance est spontanée. Pourtant, les techniciens ne sont pas les seuls à combattre l’ignorance : les philosophes eux-mêmes en ont fait une ennemie, et ce depuis l’antiquité. Quand Platon, dans le livre 7 de la République décrit la caverne qui lui sert d’allégorie du principe de la connaissance, il place les ignorants en situation de prisonniers, attachés au fond de la caverne, condamnés à ne voir que l’ombre de la réalité, sans même savoir qu’il ne s’agit pas de la réalité elle-même. Ils sont dans l’ignorance, et ils sont prisonniers des illusions qu’ils ne peuvent dépasser, justement à cause de cette ignorance. Et on le constate bien : ne pas savoir, que ce soit ne pas être au courant, ou ne pas connaître le monde, ou les idées, c’est être enfermé dans sa propre conception, sans doute fausse, du monde. C’est la raison pour laquelle le philosophe, contre l’ignorance va se mettre en quête de connaissance : pour lui c’est un processus de libération qui permet à l’homme de prendre la pleine mesure de son existence, et de la maîtriser, là où l’ignorant est obligé de faire confiance à son expérience immédiate, et se laisse mener par les évènements.
D’ailleurs, c’est bien cette acquisition des connaissances qui est la marque de l’homme et le témoignage d’une aptitude qui lui est absolument propre : la mémoire. Certes les animaux aussi ont une mémoire, mais elle est de toute évidence très limitée en regard de ce qu’elle est chez l’homme et surtout, elle ne porte justement que sur des informations utiles. Par contre, la mémoire de l’homme enregistre tout, conserve les données et les transforme en connaissances. Bergson montrera que c’est là une caractéristique essentielle du genre humain : quand l’homme perçoit le monde, il ne s’agit jamais d’une perception neutre, pour la simple raison que tout ce que nous percevons est mis en relation avec ce que nous avons déjà en mémoire. Autrement dit, si nous n’avions pas de mémoire, si nous étions ignorants, nous ne pourrions à aucun moment percevoir correctement le monde et faire en sorte qu’il ait du sens. Dans le film de Christopher Nolan « Memento » on peut faire une double expérience de cela : d’une part le film met en scène un amnésique qui n’a plus qu’une capacité de mémoire du passé immédiat de quelques minutes. Ainsi, quand il se réveille, il n’a pas la mémoire du lieu dans lequel il s’est endormi et il utilisé toutes sortes de palliatifs à son amnésie : bloc notes, polaroids et même, pour les informations très importantes, tatouages. Mais là où le film est intéressant, c’est qu’il plonge le spectateur lui-même dans l’ignorance puisque le montage est effectué à l’envers. Autrement dit, la première scène montrée par le film est en fait la dernière, chronologiquement, la seconde est l’avant dernière etc. L’effet produit, c’est que le spectateur n’en sait jamais plus que le personnage principal, et que pendant tout le film, il partage son ignorance avec le héros. Et cela ne peut que le perdre : tout ce qu’il ne sait pas lui fait défaut et le monde particulier qu’est le film est pour le spectateur une zone qui n’a pas de sens, car il ne dispose pas des connaissances préalables qui font qu’une scène n’a de sens que par rapport au passé qui lui a précédé. Un homme qui serait ignorant serait porteur du même handicap : ne rien connaître empêche toute compréhension et il est absolument nécessaire d’avoir recours au savoir, donc de l’avoir au préalable acquis.

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Si on s’en tient là, il est évident que nous ne pouvons pas vivre dans l’ ignorance : celle-ci constitue un handicap tel que, si l’humanité toute entière en était frappée, cela remettrait en question la survie même de l’homme. Cependant, se contenter de la condamnation de l’ignorance est une simplification qui pose problème, dans la mesure où, en fait, on peut se demander si cet état de méconnaissance n’est pas, aussi, constitutif de la condition humaine. Or s’il s’avérait qu’on puisse affirmer que l’homme est, par définition, ignorant, il faudra bien qu’on parvienne à montrer qu’il est possible de vivre dans l’ignorance, puisque, de fait, l’homme vit.

2 – Le soupçon porté sur la connaissance considérée comme seule source de valeur

La première raison permettant d’affirmer que l’homme, quel qu’il soit, est ignorant, c’est qu’il faut considérer l’ignorance comme un concept relatif, et non absolu. Il n’existe pas d’humain absolument ignorant : tout homme est partiellement porteur de connaissances, même si c’est de manière minime. Ainsi, l’apparence d’omniscience dont certains aiment bien faire l’illusion n’est bel et bien qu’un leurre. Si un individu au dix-septième siècle pouvait, comme le fait Descartes à la fin de ses études, se dire qu’il avait passé en revue l’ensemble des connaissances disponibles, nous savons, quelques siècles plus tard que cette quasi omniscience était en fait bien relative car entre temps la connaissance a augmenté de telle sorte qu’un homme, s’il veut l’explorer, doit se spécialiser et abandonner dès le départ l’espoir d’omniscience. Descartes, tout universellement instruit qu’il ait été, plongé au vingt et unième siècle, serait incapable de passer le baccalauréat sans entreprendre un gros travail d’acquisition des connaissances. Les professeurs eux-mêmes, parce qu’ils se sont spécialisés dans une discipline, ne peuvent pas prétendre réussir un examen généraliste comme le baccalauréat sans sacrifier les matières dans lesquelles ils sont moins à l’aise.
L’ignorance est donc une condition nécessaire pour l’homme, qui, parce qu’il vit à un moment donné, ne peut acquérir que les connaissances disponibles à son époque, et ignore donc de fait tout ce qui ne sera découvert qu’après son passage sur Terre. Cela l’empêche t-il de vivre ? Répondre affirmativement à cette question serait nier l’évidence : l’homme a toujours vécu dans l’ignorance. Si on considère cette ignorance comme absolue, on est dans le non sens : l’ignorance n’est que relative. La condamnation de l’ignorance s’appuie donc en fait sur une conception fausse de celle-ci, et bien sûr une conception elle-même fausse de la connaissance et de ce que, plus largement, on appelle « culture ».
Cette erreur n’est d’ailleurs pas tout à fait involontaire. Dans Les Héritiers, Pierre Bourdieu, sociologue français du vingtième siècle, montrait que la culture est un des leviers du pouvoir que la classe sociale dominante utilise pour exercer, mais surtout conserver sa domination. En étudiant le système éducatif, Bourdieu va en effet montrer que celui-ci se comporte comme une machine à répliquer des schémas préexistants, et qu’il va faire en sorte de les maintenir tels quels. Ainsi est ce la classe dominante qui va déterminer ce qu’il est bon ou pas de savoir et ainsi définir une culture officielle, délimitant aussi du même geste ce qu’on appellera la culture populaire, qui n’existe que pour être dépréciée par rapport à ce qui devient dès lors LA culture. Et ce processus est tellement efficace que ceux qui sont porteurs de la culture populaire vont souvent déprécier eux même celle-ci parce qu’ils sont conscients d’être en décalage par rapport à la culture censée être véritable. C’est ainsi que l’on arrive à cette situation paradoxale, conduisant ceux qui sont conscients de ne pas être possesseurs de la « bonne » culture à penser qu’ils s’intéressent à des choses qui, en fait, ne sont pas intéressantes. Mais on voit bien à quel point il s’agit d’un mensonge. Ce discours n’est qu’un dispositif de préservation du pouvoir par le mépris. Philosophiquement, il ne permet absolument pas de valider le fait qu’en soi, l’ignorance soit un obstacle à la vie puisque, finalement, même celui qui est dépositaire de ce qui est censé être LA Culture, n’est savant que par illusion d’optique, et parce qu’il se fait passer pour tel. De plus, la division sociale du travail lui permet de mépriser la culture populaire (et souvent technique) mais sans lui permettre de s’en passer tout à fait, puisqu’il bénéficie des produits que le « peuple » ouvrier fabrique.

Transition

Dès lors, on le voit bien, l’idéologie du mépris de l’ignorance est porteuse de motivations qui en font un discours philosophiquement insatisfaisant. Si l’ignorance n’est jamais totale, et si le savoir n’est jamais universel, alors on peut affirmer que la vie dans l’ignorance est non seulement possible mais même absolument nécessaire, puisqu’il n’y a pas de vie humaine qui ne soit porteuse d’une part importante d’ignorance. Reste à savoir si ce constat doit nous pousser au désespoir, ou si on peut imaginer qu’il soit finalement un signe positif pour l’existence humaine.

3 – La revalorisation de l’ignorance à travers la prise en compte de ses apports.

Si on se fie à la manière dont on a défini l’ignorance en début de réflexion, il n’y a rien de bon dans le fait d’être ignorant. Pourtant, ici aussi, on peut se demander si cette affirmation radicale ne provient pas d’une fausse conception de l’ignorance. En effet, nous en avons parlé jusqu’ici comme d’une simple absence de connaissance. Or l’ignorance est plus complexe qu’on ne l’avait supposé jusque là, et ne se réduit pas à une simple absence de connaissance. Sinon, on ne comprendrait pas pourquoi Platon dévaloriserait l’ignorance d’un coté dans l’allégorie de la caverne, mais de l’autre la valoriserait en en faisant le leitmotiv de son maître Socrate à travers la fameuse maxime : « Je sais que je ne sais pas ». Ce que Socrate indique ici, c’est une caractéristique essentielle de l’ignorance humaine : si elle se limitait à ne pas savoir certaines choses, alors elle serait identique à celle des animaux, et elle serait tout à fait aussi stérile que la leur. Mais la différence entre l’homme et l’animal, c’est que l’animal peut se permettre d’être ignorant puisqu’il dispose de tous les instincts nécessaires à son orientation dans le monde. L’homme, lui a besoin de dépasser cette simple absence de savoir.
Or quand il ignore, l’homme a un gros avantage sur l’animal : il peut parvenir à la conscience de cette ignorance. Donc, non seulement il lui manque des connaissances, mais de plus il sait que ces connaissances lui manquent. Dès lors qu’il atteint cette conscience, on voit bien que le manque se transforme en soif et que l’absence se transforme en quête. On voit bien quelle sont les conséquences de cela : mieux vaut savoir qu’on ignore certaines choses plutôt qu’être persuadé tout savoir. Parce que dans le second cas, on stagne, et on piétine dans d’éventuelles erreurs, alors que celui qui sait qu’il ne sait pas, lui, va se mettre en quête de la connaissance manquante. C’est ce qui caractérise le scientifique. Celui-ci est fréquemment appelé « savant », mais on commence à le voir, cette appellation est usurpée et factice : en fait, un scientifique est beaucoup moins marqué par sa connaissance que par l’ignorance dont il est conscient, et qu’il cherche à combler. Si le scientifique n’ignorait rien, il ne serait plus chercheur, il se contenterait de transmettre ses connaissances. Si le philosophe savait tout, il ne chercherait plus rien et deviendrait gourou, directeur de conscience, meneur politique. Donc, si Socrate définit le philosophe comme celui qui ne sait rien, si la Grèce antique le définit comme un homme en quête, c’est bien qu’il est ignorant, et c’est bien que cette ignorance joue un rôle moteur dans l’existence humaine. On aurait donc là un indice que l’ignorance, loin d’empêcher la vie humaine, en serait en fait un des principaux ingrédients.
Mais plus profondément encore, on peut constater que l’homme est par nature un être ignorant, et que c’est cette ignorance qui motive son existence. On multiplie les distinctions entre l’homme et l’anima, mais s’il fallait en conserver une seule, ce devrait être ce qu’on appelle l’inquiétude. En effet, la où l’animal est insouciant, l’homme, lui, est fondamentalement inquiet. Et s’il l’est, c’est bel et bien à cause de la part d’ignorance qui règne en lui à propos de questions pourtant essentielles. La principale de ces questions sans réponse, c’est sans doute celle de la mort, qui tout en étant irrésolue, envahit l’existence toute entière et, en quelque sorte, la motive. On voit bien là à quel point ce que fait l’homme de sa vie, il le fait parce qu’il n’a pas de réponse au mystère de sa propre mort, qu’il est dans l’ignorance totale sur ce point et qu’il tente néanmoins de s’orienter dans son existence, en jouant avec cet horizon mobile, ce point de fuite non repérable qu’est sa propre mort. Mais on cerne bien aussi comment l’ignorance est plus qu’une contrainte pour l’homme : c’est aussi la soif qui le rend avide de connaissances, et c’est enfin le voile qu’il peut volontairement jeter sur des connaissances qu’il ne veut pas avoir dans l’immédiat, ou qui demandent un peu de temps pour être intégrées.

Conclusion :

Ainsi doit ont remettre fortement en cause les affirmations que l’on tenait en début de réflexion : notre réaction spontanée, soutenue par une tendance idéologique favorisant la Culture, consistait à attaquer de front l’ignorance en survalorisant la valeur de la connaissance. Or on a vu qu’une telle valorisation ne peut se faire qu’en considérant l’ignorance comme une telle tare qu’il faudrait s’en débarrasser, oubliant du même coup que l’ignorance fait nécessairement partie de la vie humaine, qu’on le déplore ou non. Mais le plus important, c’est que l’ignorance, loin d’être un gouffre dans lequel l’homme sombrerait, constitue plutôt l’espace que l’humanité doit explorer, et si cet espace n’existait pas, l’humanité ne progresserait pas. Ainsi doit on conclure que pour ne pas tomber dans l’ignorance telle que la vivent les animaux, qui définirait une vie comme inhumaine, il est non seulement possible, mais même nécessaire de vivre dans une ignorance dont on a conscience, et qui caractérise l’existence telle que la mènent les hommes.

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