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1972 – Richard Pinhas, que les amateurs de musiques électroniques (plutôt sur leur versant expérimental) ont peut être croisé au détour d’une note de pochette de disque, suit des études de philosophie à la Sorbonne. Parallèlement, il fonde le groupe Schizo, avec lequel il dépense ses quelques économies pour autoproduire un single, intitulé « Le voyageur« . Sur un fond de blues, tel qu’un Brian Eno ou un Daniel Lanois seraient capables d’en produire, se pose, plutôt inattendue, la voix particulière de Gilles Deleuze, qui nous fait la grâce de nous lire le fragment 638 du livre I de Humain, trop humain, de Nietzsche, portant lui-même le titre « Le voyageur« . Trente ans avant Houellebecq, qui reprendra ce principe pour son album Présence humaine, un texte à vocation philosophique se déterritorialise pour accéder à une dimension supérieure, grâce à la musique, dont on ne saurait trop rappeler que Victor Hugo la définissait comme « du bruit qui pense ». C’est donc à une pensée au carré que ce morceau nous convie; sans doute a t-il encore bien d’autres dimensions, dans la mesure où, on commence à l’avoir compris, Nietzsche ne se laissait pas enfermer dans le carcan du discours philosophique classique, et prétendait donner à ses textes un ton suffisamment poétique pour qu’ils doivent faire l’objet d’une interprétation sans cesse renouvelée, et non d’un simple apprentissage dogmatique.

Pour ceux qui ne disposeraient pas d’un bon matériel de restitution sonore, et qui perdraient dans les processus d’encodage/décodage la faible voix de Gille Deleuze, voici l’extrait de Nietzsche qu’il lit ici :

 » Qui est parvenu ne serait ce que dans une certaine mesure à la liberté de la raison, ne peut rien se sentir d’autre sur terre que voyageur. Pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un but dernier car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde. Aussi ne devra-t-il pas attacher trop fortement son coeur à rien de particulier. Il faut qu’il y ait aussi en lui une part vagabonde dont le plaisir soit dans le changement et le passage.

Sans doute, cet homme connaîtra les nuits mauvaises où pris de lassitude, il trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir le repos. Peut être qu’en outre, comme en Orient, le désert s’étendra jusqu’à cette porte, que des bêtes de proie y feront entendre leur hurlement, tantôt lointain, tantôt rapproché, qu’un vent violent se lèvera, que des brigands lui déroberont ses bêtes de somme. Alors, sans doute, la nuit terrifiante sera pour lui un autre désert, tombant sur le désert, et il se sentira le coeur las de tous les voyages.

Dès que le soleil matinal se lève, ardent comme une divinité polaire, que la ville s’ouvre, il verra peut-être sur les visages de ses habitants plus de désert encore, plus de saleté et de fourberie et d’insécurité que devant les portes. Et le jour, à quelque chose près, sera pire que la nuit. Il se peut bien que tel soit à quelque moment le sort du Voyageur.

Mais pour le dédommager viennent ensuite les matins délicieux d’autres contrées, nés des mystères du premier matin. Il songe à ce qui peut donner au jour entre le 10ème et le 12ème coup de l’horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, de sereine clarté qui le transfigure.

Il cherche la philosophie d’avant midi. »

Et pour ceux qui veulent le fragment 368 dans son intégralité, dans une traduction à peine différente, le voici :

« Celui qui veut seulement, dans une certaine mesure, arriver à la liberté de la raison n’a pas le droit pendant longtemps de se sentir sur terre autrement qu’en voyageur; et non même pas pour un voyage vers un but dernier: car il n’y en a point. Mais il se proposera de bien observer et d’avoir les yeux ouverts à tout ce qui se passe réellement dans le monde; c’est pourquoi il ne peut attacher trop fortement son coeur à rien de particulier; il faut qu’il y ait toujours en lui quelque chose du voyageur, qui trouve son plaisir au changement et au passage. Sans doute un pareil homme aura des nuits mauvaises, où il sera las et trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir un repos; peut être qu’en outre, comme en Orient, le désert s’étendra jusqu’à cette porte, que les bêtes de proie hurleront tantôt loin, tantôt près, qu’un vent violent se lèvera, que des brigants lui raviront ses bêtes de somme. Alors peut être l’épouvantable nuit descendra pour lui comme un second désert sur le désert, et son coeur sera-t-il las de voyager. Qu’alors l’aube se lève pour lui, brûlante comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre, il y verra peut être sur les visages des habitants plus encore de désert, de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes; et le jour sera pire presque que la nuit. Ainsi peut-il en arriver parfois au voyageur; mais ensuite viennent, en compensation, les matins délicieux d’autres régions et d’autres journées, où dès le point du jour il voit dans le brouillard des monts les choeurs des Muses s’avancer en dansant à sa rencontre, où plus tard, lorsque paisible, dans l’équilibre de l’âme des matinées, il se promène sous des arbres, verra-t-il de leurs cimes et de leurs frondaisons tomber à ses pieds une foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt et la solitude, et qui, tout comme lui, à leur manière tantôt joyeuse et tantôt réfléchie, sont voyageurs et philosophes. Nés des mystères du matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de cloche, un visage si pur, si pénétré de lumière, si joyeux de clarté; ils cherchent la philosophie d’avant-midi. »

Précisons que pour ceux qui ne seraient pas tentés par l’écoute des oeuvres musicales intégrales de Richard Pinhas et de ses différents groupes (dont le tout de même renommé Heldon), que dans un album ultérieur (L’éthique, 1982), Gilles Deleuze prêtera de nouveau sa voix à plusieurs morceaux.

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