Et si l’ignorance est première, que faut-il apprendre (question qui se pose, bien sûr, aussi bien au pied de l’estrade qu’à son sommet…) ?

187760931Dans le fil des articles qui précèdent, voici quelques lignes, extraites du passionnant livre de Jacques Rancière, intitulé « Le Maître ignorant« , qui pose lui aussi le problème du rapport entre ignorant et savant, et en tire de bien intéressantes conséquences politiques, et ce à partir du cas, assez particulier, méconnu, fascinant et, pour ces raisons, apte à éveiller une grande curiosité, de Joseph Jacotot, qui au dix-neuvième siècle, avait l’idée révolutionnaire d’enseigner le français sans donner une seule leçon de français, et par extension d’apprendre ce que lui même ne savait pas. Dans le dernier chapitre, Rancière tire les conclusions les plus profondément politiques des analyses qu’il a effectuées auparavant:

« (…) il n’y a rien d’autre à faire que de redire toujours à ces hommes supposés sincères (il s’agit de ceux qui pensent que l’égalité entre les hommes doit être obtenue artificiellement par l’éducation des inférieurs par les supérieurs) de faire plus attention : « Changez cette forme, brisez la longe, rompez, rompez tout pacte avec la Vieille. Songez qu’elle n’est pas plus bête que vous. Rêvez-y et vous direz ce que vous en pensez. » Mais comment pourraient-ils jamais entendre la suite ? Comment entendre que la mission des lumineux n’est pas d’éclairer les obscurants ? Quel homme de science et de dévouement acceptera ainsi de laisser sa lumière sous le boisseau et le sel de la terre sans saveur ? Et comment les jeunes plantes fragiles, les esprits enfantins du peuple, croîtront-ils sans la rosée bienfaisante des explications ? Qui pourrait comprendre que le moyen pour eux de s’élever dans l’ordre intellectuel n’est pas d’apprendre des savants ce qu’ils ignorent mais de l’enseigner à d’autres ignorants ? Ce discours, un homme peut avec beaucoup de difficulté le comprendre mais aucune capacité ne le comprendra jamais. Joseph Jacotot, lui-même, ne l’aurait jamais entendu sans le hasard qui l’avait fait maître ignorant. Seul le hasard est assez fort pour renverser la croyance instituée, incarnée, en l’inégalité.
Il suffirait d’un rien pourtant. Il suffirait que les amis du peuple, un court instant, arrêtent leur attention sur ce point de départ, sur ce premier principe qui se résume en un très simple et très vieil axiome métaphysique : la nature du tout ne peut être la même que celle des parties. Ce que l’on donne de rationalité à la société, on le prend aux individus qui la composent. Et ce qu’elle refuse aux individus, la société pourra bien le prendre pour elle, mais elle ne pourra jamais le leur rendre. Il en va de la raison comme de l’égalité qui lui est synonyme. Il faut choisir de l’attribuer aux individus réels ou à leur réunion fictive. il faut choisir de faire une société inégale avec des hommes égaux ou une société égale avec des hommes inégaux. Qui a quelque goût pour l’égalité ne devrait pas hésiter : les individus sont des êtres réels et la société une fiction. C’est pour des êtres réels que l’égalité a du prix, non pour une fiction.
18776087Il suffirait d’apprendre à être des hommes égaux dans une société inégale. C’est ce que veut dire s’émanciper. Mais cette chose si simple est la plus difficile à comprendre surtout depuis que la nouvelle explication, le progrès, a inextricablement mêlé l’une à l’autre l’égalité et son contraire. La tâche à laquelle les capacités et les coeurs républicains se vouent, c’est de faire une société égale avec des hommes inégaux, de réduire indéfiniment l’inégalité. Mais qui a pris ce parti n’a qu’un moyen de le mener à bout, c’est la pédagogisation intégrale de la société, c’est à dire l’infantilisation générale des individus qui la composent. Plus tard on appellera cela formation continue, c’est à dire co-extensivité de l’institution explicatrice et de la société. La société des inférieurs supérieurs sera égale, elle aura réduit ses inégalités quand elle se sera entièrement transformée en société des explicateurs expliqués.
La singularité, la folie de Joseph Jacotot, fut de sentir ceci : on était au moment où la jeune cause de l’émancipation, celle de l’égalité des hommes, était en train de se transformer en cause du progrès social. Et le progrès social, c’était d’abord le progrès dans la capacité de l’ordre social à être reconnu comme ordre rationnel. Cette croyance ne pouvait se développer qu’au détriment de l’effort émancipateur des individus raisonnables, au prix de l’étouffement des virtualités humaines que comportait l’idée de l’égalité. Une énorme machine se mettait en marche pour promouvoir l’égalité par l’instruction. C’était là l’égalité représentée, socialisée, inégalisée, bonne pour être perfectionnée, c’est à dire retardée de commission en commission, de rapport en rapport, de réforme en réforme, jusqu’à la commission des temps. Jacotot fut le seul à penser cet effacement de l’égalité sous le progrès, de l’émancipation sous l’instruction. Entendons-le bien. Des déclamateurs anti-progressistes, son siècle en connut à la pelle, et l’air du temps présent, celui du progrès fatigué, veut qu’on leur fasse hommage de leur lucidité. C’est peut être trop d’honneur : ceux-là simplement haïssaient l’égalité. Ils haïssaient le progrès parce que, comme les progressistes, ils confondaient avec l’égalité. Jacotot fut le seul égalitaire à percevoir la représentation et l’institutionnalisation du progrès comme le renoncement à l’aventure intellectuelle et morale de l’égalité, l’instruction publique comme le travail de deuil de l’émancipation. Un savoir de cette sorte fait une solitude effrayante. Jacotot assuma cette solitude. Il refusa toute traduction pédagogique et progressiste de l’égalité émancipatrice. Il en donna acte aux disciples qui cachaient son nom sous l’enseigne de la « méthode naturelle » : personne en Europe n’était assez fort pour porter ce nom-là, le nom du fou. Le nom de Jacotot, c’était le nom propre de ce savoir à la fois désespéré et railleur de l’égalité des êtres raisonnables ensevelie sous la fiction du progrès. »

On ne fait que deviner, si on lit intelligemment ces lignes, les enjeux qu’il y a derrière cette réflexion, et c’est bien ainsi, car il faut bien l’ensemble de l’ouvrage pour construire ce dispositif qui décape nos bonnes consciences enseignantes ainsi que le confort qu’il y a à se laisser remplir de connaissances, parfois même à exiger de 18776092l’être, tant le principe même de l’enseignement conçu comme une simple transmission de connaissances semble avoir désormais mis le grappin sur les consciences écolières elles-mêmes. Sans doute la philosophie constitue t-elle une de ces disciplines pour lesquelles le risque de tomber dans l’écueil de la simple transmission de données est le plus faible, tant elle a été tout de même fermement définie, par Kant en particulier, comme quelque chose qu’on apprend à faire, et non comme quelque contenu qu’il s’agirait de reproduire. Mais sans doute, aussi, paie t-elle cette spécificité par un écart de plus en plus grand avec les élèves qui, convaincus que leur salut passe par l’acquisition d’un savoir dont ils ne disposent pas et qu’il s’agirait de recueillir des savants, en viennent à exiger cette transmission mot à mot comme on graverait des données de disque dur à disque dur octet par octet, et à évaluer leurs enseignants en cochant ligne par ligne quelles parties du programme (conçu ici comme une simple banque de données) leur ont été transmises. Au delà du regard sceptique qu’on peut porter sur cette attitude typique du consommateur qu’on cherche (et qu’on réussit) à produire, dont les élèves ne sont en définitive pas les seuls responsables puisque c’est ainsi qu’on les fit, l’intérêt de la réflexion de Rancière tient à ce qu’elle s’attaque aux enjeux politiques dont ces attitudes ne sont que les symptômes. Et si comme on le suppose ici l’éducation consiste à fonder et faire se développer une communauté de chercheurs, c’est à dire d’être humains en quête, alors le livre de Rancière peut constituer une entrée stimulante dans cette communauté.

Les illustrations sont toutes des photogrammes extraits du film Half Nelson, réalisé par Ryan Fleck en 2006, mettant en scène un professeur travaillant dans un lycée de Brooklyn, dont on cerne vite que son travail ne consiste pas simplement à transmettre des données, et que sa présence n’a pas pour sens premier de bâtir un quelconque pouvoir sur ses élèves. Derrière le synopsis qui laisse craindre un de ces films travaillant en façade pour une sorte de tolérance humaniste, et drainant en douce les pires caricatures, Half Nelson est au contraire un des films les plus justes et délicats sur la relation éducative, qui ne se résume précisément pas à une simple instruction; respect des durées, séquences de vie de classe qui donnent envie de retourner à l’école, atmosphère quasi palpable, densité des rapports entre les personnages, absence de discours édifiant, le film reste ouvert et travaille en profondeur ce rapport étrange qu’une génération d’être humains, d’homme à homme, entretient avec celles qui la suivent.

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