L’arc en ciel de la gravité

Depuis maintenant assez longtemps, faire de la musique ne consiste plus nécessairement à sortir un bel instrument de sa housse, à en humecter l’anche pour en extraire des notes conformes aux indications d’une partition, ou faire preuve d’une maîtrise totale et virtuose de ses cordes vocales. A vrai dire, la musique n’a jamais consisté essentiellement en cela, simplement, il y eut des époques où on ne le savait pas. Est musique tout son produit de manière volontaire, ou encadrée par l’homme, est aussi musique tout son que l’homme veut bien considérer comme tel, et cela fait longtemps que n’importe qui peut produire de la musique en agençant des sons déjà enregistrés, sous quelque forme que ce soit.

Ces derniers jour, l’ouverture d’un album de musique électronique (son auteur parlerait plutôt de sound design) en proposait l’illustration, à travers deux morceaux retravaillant des enregistrements datant des années 60. Un seul et même enregistrement, pour être précis, une chanson composée, écrite et interprétée par Soeur Sourire, une religieuse qui connut quelques mois durant, une célébrité aussi imprévue que déstabilisante pour cette âme jusque là simple, que la célébrité révéla un peu plus torturée que ses chansons le laissaient supposer. Si ces chansons eurent en leur temps un succès massif, elles sont aujourd’hui considérées avec le même sourire que celui qui s’affiche sur les visages quand, dans le film La vie est un long fleuve tranquille, le prêtre fait entonner à ses paroissiens « Jésus reviens ». Autant dire qu’on a du mal à croire qu’il puisse y avoir dans l’album de Soeur Sourire un matériel sonore qui puisse être aujourd’hui mis au service d’un projet qui soit autre chose qu’une parodie.

Pourtant, l’album de Deru (Benjamin Wynn dans la vraie vie), Say goodbye to useless (2010) s’ouvre sur deux manipulations successives de Comme le Vent, bucolique titre de Soeur Sourire, rendu méconnaissable par le traitement sonore qui lui est ici appliqué. Les enregistrements déjà un peu anciens ont ceci de particulier qu’ils portent dans leur texture sonore le poids des années, avec une densité suffisantes pour qu’on entende, au sens propre, des voix provenant de l’au-delà. Certaines oeuvres musicales ont déjà extrait certaines de ces voix de l’oubli des stocks de vieux disques pour leur permettre de se faire de nouveau entendre, avec le grain qui les caractérise, dans des compositions dont l’élément central est bien souvent la nostalgie. Pour les plus connus de ces petits dialogues avec les morts, on peut aller faire un tour dans de nombreux titres de l’album Play, de Moby (qui est aujourd’hui enfin audible, après que l’abus de la cession de droits à diverses publicité en ait momentanément étouffé l’impact; aujourd’hui, en particulier, les titres Why does my heart feel so bad ? ou Honey, ont retrouvé toute leur puissance d’évocation, on dirait une invitation à une séance de spiritisme dans laquelle, au lieu de faire parler les morts, on les ferait chanter), ou bien chez le Français Alex Gopher, dont le titre The Child, extrait de l’album You, my baby and I (1999), redonnait vie et voix à Billie Holiday, semblant sortir des zones poussiéreuses de mémoires rarement visitées. Sa voix, extraite de la chanson God bless the child, nous était tout d’abord offerte dans son grain naturel pour se transformer par la grâce des machines en un son qui n’était plus vraiment une voix sans pour autant n’être plus désincarné pour autant, une âme dans la synthèse, un fantôme dans le vocoder. Une présence.

Jouer ainsi sur l’absence, c’est un des classiques de l’art, une des prouesses dont est capable cette classe d’objets dont la présence témoigne d’un ailleurs, dont la matière semble percer comme des trous béant dans ce qu’on appelait, jusqu’à les rencontrer, « réalité ». C’est ce genre d’apparition qui a lieu chez Deru, quand le fantôme de Soeur Sourire émerge des craquements du vinyle samplé, à la manière dont, d’après certains, on peut voir parfois passer des visages furtifs dans les parasites des ondes hertziennes, sur les écrans cathodiques considérés comme marc de café ou entrailles de poulet contemporains. Mais si c’est une apparition, c’est un peu sur le modèle « chemin d’Emmaüs » : elle est méconnaissable, transfigurée. Au sens propre, Benjamin Wynn se sert ici de l’enregistrement originel pour injecter de l’âme dans ses machines et sa seule intervention, dans ce premier mouvement, consiste à jouer sur le temps : ralentir le défilement de la voix, lui donner de l’épaisseur, une texture plus dense, mais allonger la réverbération de telle sorte que le chant semble être un passage, comme une cathédrale paquebot animée de ce genre de mouvement profond, porté par une puissance toute intérieure, qui ne déplace que des montagnes, patiemment, force tranquille, exactement à l’opposé de la naïveté presque niaiseuse du chant originel qui voulait faire de « comme le vent » une brise inoffensive, qui n’atteindrait véritablement que ceux qui font toujours en sorte de n’être touché par rien de profond, qui vont vers les formes qui ne les déplacent pas, eux mêmes, d’un millimètre dans leurs existences figées. Les mêmes paroles, la même âme vient, par l’intermédiaire d’un Deru véritablement magicien, capter les âmes, comme on attrape des disciples en les fascinant, et embarque son monde pour un rapt mystérieusement consenti, comme si ce qu’on attendait le plus secrètement au monde prenait la forme de ce qu’on ne voudrait à aucun prix, de ce qui était là depuis toujours, et qu’on méprisait consciencieusement, certains de ne pas faire partie de ce monde là. Mais c’est bien le talent de la musique en particulier, et de l’art en général, que d’être capable, par l’intermédiaire de la matière déjà présente, de nous faire naître au monde, et de nous entrainer vers des formes qu’on définirait a priori comme étrangères.

Ce que je propose ici, c’est la première phase de cet album, qui est la plus méditative. Soeur Sourire y passe comme un tank vidé de ses munitions, inoffensif, mais menaçant, mû par une terrible inertie, encore fumant des combats passés, traverserait une salle de catéchisme, fascinant des enfants confrontés soudain à une toute autre dimension de la spiritualité, à une autre densité de l’existence. Le titre de cette courte introduction est I would like. Sachez juste qu’elle est suivie de I want, un développement peut être plus conventionnel dans ses rythmiques, modifiant à son tour le même Comme le vent, mais dans une démarche plus dynamique, plus légère aussi, davantage rythmée, qui vaut aussi le déplacement, dans la mesure où les deux titres forment évidemment un ensemble, une démarche, un mouvement entre la puissance et la volonté qui l’accompagne, comme un passage à l’acte. Et de la naïve et pathétique Soeur Sourire à ces deux morceaux enchainés, c’est précisément de passage à l’acte qu’il s’agit.

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Allez, je décode un tout petit peu le titre, pour ceux à qui il ne dit rien. L’ar en ciel de la gravité est un roman de Thomas Pynchon, auteur majeur dans la littérature actuelle. Pour ceux qui sont prêts à plonger en apnée dans 700 pages de littérature, c’est à dire de manipulation patiente, consciencieuse, du langage, pour ceux qui aiment qu’un livre les travaille, on ne saurait trop conseiller cette lecture. Quel rapport avec Deru et Soeur Sourire ? Parfois, pour les titres d’articles, il faut laisser faire les connexions automatiques. J’avais ce roman en tête en écoutant Say goodbye to useless. Déconstructions, apparitions non réclamées, chez Pynchon, il est question de missiles V2 dont on cherche à discerner, à l’avance, les points de chute, après une trajectoire parabolique dessinant des arcs dans le ciel, il est question donc de lire le ciel et d’y discerner des messages dont on ne sait jamais si on les y lit, ou si on les y écrit. I would like, c’est un peu ça : un projectile qui ressemblait à une balle perdue qu’on laissait perdre dans ce qu’on considérait une marge du champ de bataille s’avère finalement avoir atteint sa cible. Et les oeuvres d’art sont peut être, aussi un peu ça : des objets lancés, dont on ne saurait déterminer s’isl atteignent, ou pas, leur mystérieuse cible. Des paraboles plus graves qu’elles n’en ont l’air.

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