Un de ces jours, tu vas te sentir vraiment seul. Une promenade nauséeuse, en musique.

Les lecteurs de la Nausée, cette « fiction du non-fictif » comme l’écrivait le critique Jean Rousset, savent qu’un titre de jazz y joue un rôle prédominant, bien au-delà du simple design sonore auquel la littérature contemporaine aime avoir recours lorsqu’il faut compenser un manque d’habileté dans l’écriture pour générer des ambiances (lâcher des références musicales pointues comme d’autres font du name droping juste pour donner au texte une fausse crédibilité). Ce titre, qu’Antoine Roquentin, le double romanesque de Sartre, fait jouer au Rendez-vous des cheminots, le troquet dans lequel il a ses habitudes, est installé dans le roman comme un rendez-vous ponctuel moins sonore que littéraire, qui parvient à extraire le jeune héros de la torpeur dans laquelle le plonge l’expérience même du monde. Avant qu’une racine de marronnier ne révèle le fond de cette Nausée qui le prend, Roquentin entend une voix qui résonne comme une présence au-delà de la présence chantant ces quelques mots « Someday you’ll miss me ». Un jour je te manquerai. Retournons la prédiction, telle que l’anglais, grammaticalement, la formule : un jour, tu ressentiras le manque de moi. Un jour, je serai là sans être là, plus présente encore que je ne suis ici et maintenant avec toi. Le choix de la chanson ne peut pas être tout à fait innocent, même si Sartre ne s’attarde pas à ses paroles.

« Someday, you’ll miss me » joue dans la Nausée le rôle que Sartre attribue au cinéma dans les Mots : c’est un révélateur de contingence, en négatif : l’évidence de l’œuvre, qu’elle soit cinématographique ou musicale, tient à ce que tout y est nécessaire, tout y a une raison d’être, une place, alors que le monde, lui, n’est composé que d’éléments disparates qui sont là comme ils pourraient tout aussi bien ne pas y être, leur manière d’ « être-là » ne répondant à aucune nécessité.

Si la fameuse expérience de la racine de marronnier concentre en elle toute la contingence du monde, l’envoyant à la figure de Roquentin qui saisit alors ce qu’est la source de cette Nausée qui l’envahit et l’engourdit, ce jazz entendu à plusieurs reprises au bar du coin en est le contrepoint, épisode plusieurs fois répété d’une nécessité dans laquelle tout est à sa place.

« Ca semble inévitable, si forte est la nécessité de cette musique : rien ne peut l’interrompre, rien qui vienne de ce temps où le monde est affalé : elle cessera d’elle-même, par ordre. Si j’aime cette belle voix, c’est surtout pour ça : ce n’est ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, c’est qu’elle est l’événement que tant de notes ont préparé, de si loin, en mourant pour qu’il naisse. Et pourtant je suis inquiet : il faudrait si peu de chose pour que le disque s’arrête : qu’une ressort se brise, que le cousin Adolphe ait un caprice. Comme il est étrange, comme il est émouvant que cette dureté soit si fragile. Rien ne peut l’interrompre et tout peut la brise.
Le dernier accord s’est anéanti. Dans le bref silence qui suis, je sens fortement que ça y est, que quelque chose est arrivé.
Silence.

Some of these days
You’ll miss me honey !

Ce qui vient d’arriver, c’est que la Nausée a disparu. Quand la voix s’est élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée s’est évanouie. D’un coup : c’était presque pénible de devenir ainsi tout dur, tout rutilant. En même temps la durée de la musique se dilatait, s’enflait comme une trombe. Elle emplissait la salle de sa transparence métallique, en écrasant contre les murs notre temps misérable. Je suis dans la musique. Dans les glaces roulent des globes de feu ; des anneaux de fumée les encerclent et tournent, voilant et dévoilant le dur sourire de la lumière. Mon verre de bière s’est rapetissé, il se tasse sur la table : il a l’air dense, indispensable. Je veux le prendre et le soupeser, j’étends la main… Mon Dieu ! C’est ça surtout qui a changé, ce sont mes gestes. Ce mouvement de mon bras s’est développé comme un thème majestueux, il a glissé le long du chant de la Négresse ; il m’a semblé que je dansais. »(…)

[Note du moine copiste : non seulement, comme on vient de le lire, la musique constitue un espace marqué par la nécessité, dans lequel on peut être introduit, mais on va le voir maintenant, elle plaque sa propre nécessité sur la contingence du monde ]:

(…)« Je suis ému, je sens mon propre corps comme une machine de précision au repos. Moi, j’ai eu de vraies aventures. Je n’en retrouve aucun détail, mais j’aperçois l’enchainement rigoureux des circonstances [NdMC : on la perçoit suffisamment, la transfiguration de la contingence (les aventures) en nécessité (l’enchainement rigoureux, le mécanisme de précision) ?] J’ai traversé les mers, j’ai laissé des villes derrière moi et j’ai remonté des fleuves ou bien je me suis enfoncé dans des forêts, et j’allais toujours vers d’autres villes. J’ai eu des femmes, je me suis battu avec des types : et jamais je ne pourrai revenir en arrière, pas plus qu’un disque ne peut tourner à rebours. Et tout cela menait où ? A cette minute-ci, à cette banquette, dans cette bulle de clarté tout bourdonnante de musique.

And when you leave me.

Oui, moi qui aimais tant, à Rome, m’asseoir au bord du Tibre, à Barcelone, le soir, descendre et remonter cent fois les Ramblas, moi qui près d’Angkor, dans l’îlot du Baray de Prah-Kan, vis un banian nouer ses racines autour de la chapelle des Nagas, je suis ici, je vis dans la même seconde que ces joueurs de manille, j’écoute une Négresse qui chante tandis qu’au-dehors rôde la faible nuit.
Le disque s’est arrêté. » (La Nausée, folio poche, p. 41 sq)

Tout se passe comme si ce titre de jazz, chanté par cette femme, n’était là que pour donner sens à tout le reste qui n’en a pas. Comme si il avait pour fonction, ou pour effet de pouvoir se dire, enfin « Nous y voila ».

On sait, ou on ne dévoilera rien de grave en le disant, que le roman s’achève sur la décision de Roquentin de faire, en littérature, ce que cette chanteuse et ce compositeur font dans cette chanson. Or, bien entendu, le roman est lui-même le résultat de cette résolution prise à la fin de lui-même, et dans les moments où l’écriture de Sartre-Roquentin se fait la plus littéraire, échappant à la forme du journal égaré, c’est précisément cette nécessité qui est mise en scène. On pense en particulier à tout ce passage au cours duquel, dans un dimanche finissant, Roquentin déambule dans la ville, sentant confusément que quelque chose va se passer, il va de rue en rue, porté par cette certitude sans autre fondement que l’ardeur qu’il met à la réaliser. Il avance, résolument incertain :

« La place Ducoton est vide. Est-ce que je me suis trompé ? Il me semble que je ne le supporterais pas. Est-ce que vraiment il n’arrivera rien ? Je m’approche des lumières du café Mably. Je suis désorienté, je ne sais si je vais entrer : je jette un coup d’œil à travers les grandes vitres embuées.
La salle est bondée. L’air est bleu à cause de la fumée des cigarettes et de la vapeur que dégagent les vêtements humides. La caissière est à son comptoir. Je la connais bien : elle est rousse comme moi ; elle a une maladie dans le ventre. Elle pourrit doucement sous ses jupes avec un sourire mélancolique, semblable à l’odeur de violette que dégagent parfois les corps en décomposition. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds : c’est… c’est elle qui m’attendait. Elle était là, dressant son buste immobile au-dessus du comptoir, elle souriait. Du fond de ce café quelque chose revient en arrière sur les moments épars de ce dimanche et les soude les uns aux autres, leur donne un sens : j’ai traversé tout ce jour pour aboutir là, le front contre cette vitre, pour contempler ce fin visage qui s’épanouit sur un rideau grenat. Tout s’est arrêté ; ma vie s’est arrêtée : cette grande vitre, cet air lourd, bleu comme de l’eau, cette plante grasse et blanche au fond de l’eau, et moi-même, nous formons un tout immobile et plein : je suis heureux. » (Ibid. p.85 sq)

Lisez les pages qui suivent, et vous saurez comment Sartre analyse l’irruption soudaine de ces moments de lucidité où on l’on est moins attentif au contenu du temps qu’au temps lui-même, seule nécessité véritable au-delà du brouillon des événements. On peut chercher partout dans les rues traversées par Roquentin en ce dimanche finissant : rien ne le guide en dehors de lui même. On peut regarder la serveuse du bar, et autour d’elle, aucune enseigne lumineuse, aucun néon clignotant ne lui indique que c’est elle qui l’attend, pour la simple raison qu’elle ne l’attend pas. Elle n’est pas cette femme qui attend Roquentin derrière le comptoir de ce bar ailleurs que dans la pensée, dans l’imagination du jeune homme vagabondant dans les rues de la ville. Ce qu’il appelle dans les pages qui suivent « l’aventure », n’est plus du tout le parcours sinueux et accidentel d’un monde voué au hasard et à la contingence, mais la ligne qu’il trace lui même au

Dernier rendez vous avec cette voix et ce saxophone (qui n’en est d’ailleurs pas un, j’y reviendrai) dans les dernières pages du livre :

« Je ne me sens pas en très bonnes dispositions pour entendre un air de jazz. Tout de même je vais faire attention, parce que, comme dit Madeleine, j’entends ce disque pour la dernière fois : il est très vieux ; trop vieux, même pour la province ; en vain le chercherais-je à Paris. Madeleine va le déposer sur le plateau du phonographe, il va tourner ; dans les rainures l’aiguille d’acier va se mettre à sauter et à grincer et puis, quand l’auront guidée en spirale jusqu’au centre du disque, ce sera fini, la voix rauque qui chante « Some of these days » se taira pour toujours.
Ca commence.
Dire qu’il y a des imbéciles pour puiser des consolations dans les beaux-arts. Comme ma tante Bigeois : « Les Préludes de Chopin m’ont été d’un tel secours à la mort de ton pauvre oncle. » Et les salles de concert regorgent d’humiliés, d’offensés qui, les yeux clos, cherchent à transformer leurs pâles visages en antennes réceptrices. Ils se figurent que les sons captés coulent en eux, doux et nourrissants et que leurs souffrances deviennent musique, comme celle du jeune Werther ; ils croient que la beauté leur est compatissante. Les cons.
Je voudrais qu’ils me disent s’ils la trouvent compatissante, cette musique-ci. Tout à l’heure, j’étais certainement très loin de nager dans la béatitude. A la surface je faisais mes comptes, mécaniquement. Au-dessous stagnaient toutes ces pensées désagréables qui ont pris la forme d’interrogations informulées, d’étonnements muets et qui ne me quittent plus ni jour ni nuit. Des pensées sur Anny, sur ma vie gâchée. Et puis, encore au dessous, la Nausée, timide comme une aurore. Mais à ce moment-là, il n’y avait pas de musique, j’étais morose et tranquille. Tous les objets qui m’entouraient étaient faits de la même matière que moi, d’une espèce de souffrance moche. Le monde était si laid, hors de moi, si laids ces verres sales sur les tables, et les taches brunes sur la glace et le tablier de Madeleine et l’air aimable du gros amoureux de la patronne, si laide l’existence même du monde, que me sentais à l’aise, en famille.
A présent, il y a ce chant de saxophones. Et j’ai honte. Une glorieuse petite souffrance vient de naître, une souffrance-modèle. Quatre notes de saxophone. Elles vont et viennent, elles ont l’air de dire : « Il faut faire comme nous, souffrir en mesure. » Eh bien, oui ! Naturellement, je voudrais bien souffrir de cette façon là, en mesure, sans complaisance, sans pitié pour moi-même, avec une aride pureté. Mais est-ce que c’est ma faute si la bière est tiède au fond de mon verre, s’il y a des taches brunes sur la glace, si je suis de trop, si la plus sincère de mes souffrances, la plus sèches, se traine et s’appesantit, avec trop de chair et la peau trop large à la fois, comme l’éléphant de mer, avec de gros yeux humides et touchants mais si vilains ? Non, on ne peut certainement pas dire qu’elle soit compatissante, cette petite douleur de diamant, qui tourne en rond au-dessus du disque et m’éblouit. Même pas ironique : elle tourne allègrement, tout occupée d’elle-même ; elle a tranché comme une faux la fade intimité du monde et maintenant elle tourne et nous tous, Madeleine, le gros homme, la patronne, moi-même et les tables, les banquettes, la glace tachée, les verres, nous tous qui nous abandonnions à l’existence, parce que nous étions entre nous, rien qu’entre nous, elle nous a surpris dans le débraillé, dans le laisser-aller quotidien : j’ai honte pour moi-même et pour ce qui existe devant elle.
Elle n’existe pas. C’en est même agaçant ; si je me levais, si j’arrachais ce disque du plateau qui le supporte et si je le cassais en deux, je ne l’atteindrais pas, elle. Elle est au-delà –toujours au-delà de quelque chose, d’une voix, d’une note de violon ? A travers des épaisseurs et des épaisseurs d’existence, elle se dévoile, mince et ferme et, quand on veut la saisir, on ne rencontre que des existants, on bute sur des existants dépourvus de sens. Elle est derrière eux : je ne l’entends même pas, j’entends des sons, des vibrations de l’air qui la dévoilent. Elle n’existe pas, puisqu’elle n’a rien de trop : c’est tout le reste qui est de trop par rapport à elle. Elle est.
Et moi aussi j’ai voulu être. Je n’ai même voulu que cela ; voila le fin mot de l’histoire. Je vois clair dans l’apparent désordre de ma vie : au fond de toutes ces tentatives qui semblaient sans lien, je retrouve le même désir : chasser l’existence hors de moi, vider les instants de leur graisse, les tordre, les assécher, me purifier, me durcir, pour rendre enfin le son net et précis d’une note de saxophone. Ca pourrait même faire un apologue : il y avait un pauvre type qui s’était trompé de monde. Il existait comme les autres gens, dans le monde des jardins publics, des bistrots, des villes commerçantes et il voulait se persuader qu’il vivait ailleurs, derrière la toile des tableaux, avec les doges du Tintoret, avec les graves Florentins de Gozzoli, derrière les pages des livres, avec Fabrice del Dongo et Julien Sorel, derrière les disques de photo, avec les longues plaintes sèches des jazz. Et puis, après avoir bien fait l’imbécile, il a compris, il a ouvert les yeux, il a vu qu’il y avait maldonne : il était dans un bistrot, justement, devant un verre de bière tiède. Il est resté accablé sur la banquette ; il a pensé : je suis un imbécile. Et à ce moment précis, de l’autre côté de l’existence, dans cet autre monde qu’on peut voir de loin, mais sans jamais l’approcher, une petite mélodie s’est mise à danser, à chanter : « C’est comme moi qu’il faut être ; il faut souffrir en mesure. ».
La voix chante :

Some of these days
You’ll miss me honey”

Cette évidence esthétique qu’éprouve Roquentin, cette nécessité en oeuvre au beau milieu d’un monde à ce point contingent, c’est exactement l’expérience que le livre lui-même provoque sur le lecteur, qui a entre les mains un monde plein, dense, dans lequel tout a sa raison d’être quand bien même décrit-il l’océan de contingence au sein duquel il fait lui même son apparition. Précisons que les cinéphiles, eux, pourront aussi discerner des expériences cinématographiques dans la pensée de Sartreil :

« Je sais que l’idée de contingence est venue de la comparaison qui s’est établie spontanément chez moi entre le paysage dans un film et le paysage dans la réalité. Le paysage d’un film, le metteur en scène s’est arrangé pour qu’il ait une certaine unité et un rapport précis avec les sentiments des personnages. Tandis que le paysage de la réalité n’a pas d’unité. Il a une unité de hasard et ça m’avait beaucoup frappé. Et ce qui m’avait beaucoup frappé aussi, c’est que les objets dans un film avaient un rôle précis à tenir, un rôle lié au personnage, alors que dans la réalité les objets existent au hasard ». (Cité dans Jean-Paul Sartre, Œuvres romanesques, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1698.)

Mais au fait, qu’entend-on dans la Nausée ? qui est cette chanteuse dont le roman tait le nom ? Qui se cache derrière le masque de celle que Sartre désigne comme la « Négresse » ? Deux chercheurs, Jean Jamin et Yannick Séité, se sont penché sur la question et ont tiré de ces recherches un texte mis en ligne qui, de bout en bout, est absolument passionnant. Il a pour titre « Anthropologie d’un tube des années folles », et peut être lu ici : http://gradhiva.revues.org/566 Dans leur bibliographie, on croise un livre lui aussi fantastique : Blackface – aux confluents des voix mortes, de Nick Tosches (ed. Alia). On ne saurait trop conseiller la lecture de cet ouvrage qui part faire l’archéologie de ces orchestres de jazz composés de musiciens blancs qui se grimaient au bouchon brulé en noir lors de leurs concerts. On osera vous conseiller, si votre famille vous demande ce que vous voulez pour fêter dignement l’obtention du baccalauréat, de vous faire offrir la collection entière des ouvrages des éditions Alia consacrés à l’histoire des différents courant musicaux (du gospel aux musiques électroniques en passant par le rap, le jazz, le blues, la soul ou la disco), ça ressemble à quelque chose d’indispensable.

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