Planet of the apps’

1 – Il semblerait qu’existent encore des demi-dieux

L’épisode des hommages sans doute un peu excessifs et souvent mal cadrés rendus à Steve Jobs aura au moins eu l’intérêt de susciter, pour faire contrepoids et tenter de rétablir un certain équilibre, quelques publications qui tentent d’observer le phénomène avec un peu plus de recul, sans céder à la tentation de participer à la communion, dont on perçoit assez bien qu’elle cherche à prolonger l’expérience commerciale inaugurée avec l’achat des objets Apple, qui consiste moins à se doter d’équipements permettant d’augmenter la capacité d’action de ceux qui les possèdent qu’à intégrer sa personne à la classe enviée de ceux qui ne supporteraient pas d’avoir l’air d’appartenir à la catégorie de ceux qui n’ont pas suffisamment d’exigence personnelle, ou tout simplement n’ont pas les moyens (ce qui dans les esprits revient souvent au même) de s’offrir ce qu’il y a de « mieux ».

C’est qu’il n’est pas nécessaire de mener des analyses très approfondies pour cerner en quoi les objets conçus et commercialisés par la firme de Cupertino (le seul fait qu’on puisse désigner cette marque via sa localisation géographique en dit d’ailleurs long sur la manière dont on l’envisage quasiment comme une nation, un territoire avec des frontières, dont les marchandises seraient autant de passeports reconnaissant la nationalité de leur porteur : les possesseurs d’iquelquechose on une certaine tendance à se croire, et à se reconnaître mutuellement comme partageant une commune appartenance, et les applestores seraient autant d’ambassades auxquelles ils iraient rendre la visite d’usage lors de leurs déplacements (aux yeux d’un certain nombre de personnes, visiter New-York sans se rendre à l’applestore local est le signe d’une échelle des valeurs faussée, et on vit, le jour de la mort de Steve Jobs, des adorateurs (comment les nommer autrement ?) venir déposer des gerbes de fleurs au Carousel du Louvre, comme si les employés qui allaient faire l’ouverture étaient des membres de la famille , ce qui n’est en fait pas si inapproprié, puisqu’en effet, en discutant avec certains d’entre eux c’est l’impression qu’on a fugitivement, ce qu’on interprètera, selon son propre degré de compassion, soit comme une merveille des techniques contemporaines de management, soit en ressortant les écrits de Marx sur le travail aliéné, et aliénant)) inaugurent une classe nouvelle d’objets qui se définissent moins par ce qu’ils sont, ou même ce qu’ils permettent de faire que par ce dont sont privés ceux qui ne les portent pas.

2 – Au commencement, était le code

Dans deux revues disponibles en kiosque en ce mois de Novembre, on trouve des papiers s’intéressant aux échos de ce phénomène, susceptibles d’alimenter une réflexion à propos de la technique. Dans Technikart #157, on pourra lire une interview de Richard Stallman , qui porte nécessairement un regard profondément critique sur la planète Pomme, puisque qu’il est lui-même l’un des fondateurs d’un système d’exploitation alternatif, et libre, dénommé GNU (souvent associé à Unix alors que sont acronyme signifie précisément GNU’sNot Unix). L’objectif de Stallamn pourrait se résumer ainsi : tenter, en créant des outils adaptés, en ouvrant de nouvelles perspectives juridiques (le copyleft, par exemple), en militant à travers le monde, de sauver l’esprit des pionniers d’internet, visant à partager le plus librement possible l’information (ce qui, on le comprendra, constitue un projet politique avant d’être un choix technique ; ce qui, on le comprendra aussi, désigne les entreprises qui oeuvrent dans le sens inverse, telles qu’Apple en particulier, comme des acteurs politiques de premier plan, et non comme de simples entreprises « offrant » au monde les moyens de mieux maîtriser leur environnement et leur culture). L’entretien est édifiant de bout en bout, ne serait-ce que sur les aspects techniques : il est utile d’avoir en tête la manière dont les systèmes d’ exploitation libres sont simultanément l’ennemi juré des systèmes commerciaux ET le moteur essentiel de certains d’entre ces derniers (OSX, d’Apple, est un dérivé d’Unix, comme GNU), les entreprises agissant comme prédatrices de systèmes dont elles organisent la disparition, ce qui n’est finalement qu’une variante parmi les diverses techniques d’appropriation. L’article aborde aussi le problème plus général des droits d’auteur, qui constitue en fait le cadre global de la réflexion sur la possibilité de considérer l’information comme un bien commun ne pouvant pas faire l’objet d’une appropriation par quelque système marchand que ce soit, ce qui permet évidemment de conclure sur quelques considérations politiques, puisqu’on le devine, Stallman est un fervent ennemi des mesures telles que, en France, Hadopi (dont la troisième déclinaison est en préparation), ou aux USA, la loi SOPA ; cependant, précisons qu’ il ne s’agit pas pour lui de spolier des auteurs de toute forme de revenu, mais de permettre que quelques têtes d’affiches ne servent pas de prétexte bien rémunérés permettant aux entreprises d’édition de spolier elles mêmes l’écrasante majorité d’auteurs anonymes de tout espoir d’être un jour capables de vivre décemment de leur activité.

Mais c’est dans le Chronicart #74 qu’on trouve, dans un article rebondissant lui aussi sur les réactions parfois stupéfiantes de ceux qui portent encore le deuil de leur prophète technique, une analyse plus profonde du rapport qu’on est capable d’entretenir avec ces ichoses, qui sont un peu plus que de simples objets. Paul Lycurgue y dresse le portrait de quelques utilisateurs, dont une certaine « Céline, 25 ans », évoquée par Le Monde, le 8 Octobre 2011 qui la désigne telle qu’elle se présente elle-même : « une grosse fan ». Voici quelques lignes de son article, qui semblent toucher quelques uns des aspects paradoxaux, et problématique, de la technique telle qu’elle se développe désormais :

« Le drame des adorateurs d’Apple est qu’ils ne savent même plus ce que leur terminal mobile ne peut PAS faire ; bien vu, d’ailleurs, puisque l’iPhone n’est plus guère qu’un totem, un symbole esthétique et culturel conçu à dessein pour ne PAS être un ordinateur et pour ne surtout pas en avoir l’air. Les produits Apple sont à l’occidental contemporain ce que la corne de gnou est au guerrier Masaï : un talisman dont la principal raison d’être est de conférer une impression de puissance et une illusion de contrôle. (…) Alors forcément, la jeune Céline devient progressivement intelligible : elle a 25 ans et pour seul horizon de faire semblant de comprendre le monde en caressant sa petite boite, en attendant l’épuisement des ressources naturelles et l’effondrement de l’Etat-providence ; les chances qu’elle apprenne un langage structuré pour coder ses propres applications sont de 1017 contre 1. D’ailleurs même son français sent le faisan, puisqu’elle reste avant tout, de son propre aveu, « une grosse fan ». Quant à moi, je m’interroge : en regardant dans le métro un jeune branleur hagard utiliser les 620mhz de son processeur 0.13 micron pour jouer à Puzzle Bubble, je me demande inquiet, ce qu’en auraient pensée Leibnitz et Poincaré. Alors que je sais parfaitement, pour rester dans l’au-delà, ce qu’en dirait Steve Jobs… »

On retrouve, dans cet article, le sujet qui est finalement le plus préoccupant, au-delà des considérations intéressantes à propos du passage du manuel au digital, de la saisie au tapotement, c’est-à-dire le démenti cinglant des perspectives tracées par les informaticiens des années 70, selon lesquels, un jour, la culture informatique serait suffisamment maîtrisée pour que chacun puisse écrire ses propres lignes de programme et concevoir les applications lui permettant d’agir comme il l’entend sur le monde, et non comme des ingénieurs et des commerciaux auront décidé qu’il est « cool » de faire mine d’avoir du pouvoir sur les choses.

3 – « Si vous n’avez pas un iPhone… »

Pour s’en convaincre, on observera avec un peu d’attention la manière dont Apple communique désormais sur ses propres produits. Chacun aura déjà entendu les argumentaires récents, tous introduits par la formule « Si vous n’avez pas un Iphone », et conclus par la tautologie finale, qui tombe comme une malédiction : « Mais bon, si vous n’avez pas un Iphone, et bien… Vous n’avez pas un Iphone ». Les commerciaux de Cupertino et les actionnaires de l’entreprise sont évidemment conscients que ce qui d’un point de vue logique est absolument vrai ne peut néanmoins pas donner lieu à un impératif catégorique. C’est bien pour cela qu’il s’agit avant tout de politique, au sens le plus large qu’on puisse donner à ce terme (et le fait qu’il s’agisse de rendre les gouvernements humains inopérant n’y retire rien, bien au contraire)  puisque ces objets et la manière dont ils sont distribués (les deux aspects sont indissociables) définissent la manière contemporaine de concevoir l’honnête homme 2.0 en réactualisant le modèle du XVIIè siècle : il s’agit moins de faire quoi que ce soit de ce qu’on sait que, par l’accès à l’information selon un canal soi-disant prestigieux, être convaincu « qu’on en est », qu’on fait partie du cercle restreint des élus. Dans cette publicité, les applications, désignées comme des « dons » ou des super-pouvoirs (on est quelque part la Pentecôte entre les X-men) ne permettent qu’une chose : consommer et faire des économies (donc, consommer davantage encore). C’est tellement assumé, que ce n’est même plus masqué, la présence, dans un coin de l’écran des applications liées à des medias de toute façon eux aussi commerciaux (L’appli’ du journal Le Monde semble faire exception, mais c’est un journal financé par la publicité, un produit comme un autre qui, dans un kiosque, peut faire illusion, mais avoue sa véritable nature une fois que son icône est ainsi posée en bonne place sur le fond d’écran d’un smartphone) ne jouant plus qu’un très faible rôle de faire-valoir. Mais la possibilité de consommer est, dans le message, encadrée par la menace : « Si vous n’avez pas le passeport pour la consommation… ». Ainsi entendu, le message devient plus clair : alors que la menace réelle de ne plus pouvoir participer au barnum de la consommation plane sur les esprits (on ne parle, en gros, que de ça), une gamme d’objets promet d’être, pour ceux qui en sont porteurs, le signe social les désignant comme n’étant pas frappés par ce mal, qui sera bientôt l’équivalent contemporain de la peste, ou de la lèpre d’antan : alors que le lépreux se déplaçait au son de sa crécelle le désignant comme celui que le sort avait frappé, l’iPhone est la crécelle inversée de celui qui est porteur du signe de reconnaissance de ceux que le mal n’a pas encore frappé. On les devine, lançant leur appli’ Facebook, se pokant les uns les autres pour vérifier qu’ils ne sont pas encore touchés. Si Jean de la Fontaine avait pu inscrire ses animaux malades de la peste sur Facebook, ils se seraient mis d’accord pour disliker celui d’entre eux qui croit bon d’avouer que, oui, il n’a plus les moyens de participer à la belle société de ceux qui ont des moyens, et que parfois, même, il a faim; ce n’est que la manière contemporaine de « faire bien savoir » que seule la mort peut expier un crime aussi grave que le manque d’aura; que le manque d’aura est une mort.

http://www.youtube.com/watch?v=N6LcorH4n8U

En tant qu’objet que presque personne n’achète véritablement, puisqu’il est en réalité loué auprès des fournisseurs d’accès, l’iPhone est moins une marchandise que le pont d’embarquement pour le monde merveilleux de la marchandise. On se souvient des analyses que Marx faisait de l’argent dans ses Manuscrits de 1844, « divinité manifestée (…), puissance corruptrice de l’individu, des liens sociaux,etc., (…) l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines.» Au sommet de son développement monstrueux, l’argent devient chez Marx la marchandise des marchandises, celle qui sert d’intermédiaire à elle-même, celle pour l’accès de laquelle les marchandises réelles constituent désormais un moyen alors qu’elles en étaient jusque là l’objectif : on n’achète plus la matière, mais la valeur marchande de la matière ; en d’autres termes, on achète en réalité l’argent, bien que celui-ci ne soit pas, matériellement, « réel », et ce d’autant plus que la rupture définitive des accords de Breyton-Woods, en 1971, a mis fin à la convertibilité de la seule monnaie encore directement échangeable en or, le dollar, celle qui était depuis 1944 la monnaie des monnaie en vertu même de cette convertibilité. Pour tisser un peu plus loin les fils des produits Apple et de l’analyse marxienne de l’argent, on notera au passage, qu’on ne fait pas non plus l’acquisition d’un iQuelquechose pour sa seule valeur matérielle, ni même pour sa valeur d’usage, mais en vertu même du fait qu’il est cher. Dès lors, on fait moins l’acquisition de l’objet que de la valeur marchande de l’objet. Ce n’est pas la seule marchandise à présenter cette caractéristique, mais c’est en revanche sans doute la seule qui parvienne à ce point à brouiller les frontières entre les genres ; la seule aussi qui modifie à ce point, en profondeur, la manière d’être de ceux qui en sont porteurs. A tel point qu’en fait, on peut considérer qu’un iChose n’est pas tant un objet qu’un dispositif.

Ceux que la réflexion intéresse pourront se plonger dans la lecture d’un tout petit livre de Giorgio Agamben, précisément intitulé Qu’est ce qu’un dispositif ? Ils verront comme un hasard qui ne peut pas en être tout à fait un, puisqu’il est prévisible, que la couverture de l’édition française donne à voir un croquis de téléphone portable. L’objet fait lui-même son apparition page 44, au moment où Agamben montre que ce qui caractérise les dispositifs qui nous sont contemporains, c’est qu’ils ne fondent plus une nouvelle subjectivité chez les hommes qui les intègrent, mais ont au contraire comme principe de les désubjectiver :

« Qui se laisse prendre dans le dispositif du « téléphone portable », et quelle que soit l’intensité du désir qui l’y a poussé, n’acquiert pas une nouvelle subjectivité, mais seulement un numéro au moyen duquel il pourra, éventuellement, être contrôlé. (…)
Les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation auxquels ne répond plus aucune subjectivation réelle. De là, l’éclipse de la politique qui supposait des sujets et des identités réels (le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de l’économie, c’est-à-dire d’une pure activité de gouvernement qui ne poursuit rien d’autre que sa propre reproduction. Aussi la droite et la gauche qui se succèdent aujourd’hui pour gérer le pouvoir ont-elles bien peu de rapports avec le contexte politique d’où proviennent ces termes qui les désignent. Ils nomment simplement les deux pôles (un pôle qui vise sans le moindre scrupule la désubjectivation et un pôle qui voudrait la recouvrir du masque hypocrite de bon citoyen de la démocratie) de la même machine de gouvernement. »

On ne peut donner ici qu’un maigre aperçu de la réflexion proposée par Agamben, dont on a envie de dire, dès lors « lisez la suite », et d’insister, tant la manière dont il aborde les rapports entre politique et dispositifs, dont il montre comme les gouvernement en sont réduits à miser tout leur pouvoir subjectivant sur le seul rôle qu’ils reconnaissent encore au citoyen (électeur), ayant confié tout le reste à des dispositifs qui retirent patiemment toute subjectivité réelle des personnes qu’elles attirent, permet de comprendre des mouvements dont nous sommes les observateurs passifs. On comprendra aussi quelles inquiétudes on peut nourrir lorsqu’on constate que nous en sommes aujourd’hui au point où nous suivons la libération théorique de peuples sur les écrans de dispositifs d’information qui nous échappent totalement, et qui affirment eux-mêmes qu’ils sont à l’origine des révolutions qu’ils médiatisent, qu’ils en sont l’outil, alors qu’on peut précisément craindre que ce soit désormais l’inverse qui soit en jeu. Quand on appuie sur le bouton « like » de révolutions dans lesquelles des peuples sont censés se subjectiver, à travers des dispositifs qui oeuvrent pour une désubjectivation généralisée, quand on croit participer à ces mouvements parce qu’on suit le compte Twitter de tel dissident politique lui même connecté à ces dispositifs, on est peut être en droit de s’inquiéter. Le fait qu’Agamben appelle à une large entreprise de profanation des dispositifs, si on commence à cerner un peu de quoi il s’agit derrière le simple fait de ressentir un sentiment confus au moment de tapoter un message sur un écran tactile, devrait faire de cette lecture un impératif immédiat.

Pour revenir à l’ambiance « revue de presse » du début de l’article, on trouvera, dans le même numéro de Chronicart, quelques pistes de réflexion à propos de cet autre dispositif, parfois hybridé avec les iMachins, qu’est Facebook, dont il faudra bien étudier un jour les effets profonds qu’il a sur les subjectivités. Il y a là un territoire d’inquiétude nouveau à explorer. A mi chemin de la paranoïa et de l’adhésion enchantée, en pleine fascination donc, il importe sans doute de l’étudier comme l’homme l’a fait pour chaque nouvel univers qu’il a cherché à investir, car c’est sans doute le premier qui ait des intentions véritables à propos des humains qu’il convie moins à l’occuper et à l’habiter qu’il ne leur propose de les occuper et de les habiter eux-mêmes. D’une certaine manière, on n’aura peut être jamais été en aussi bonne position pour faire coïncider angoisse et divertissement.

Un dernier mot à propos du titre de cet article. Kant avait dit des vérités rationnelles qu’elles sont anonymes, puisque tout raisonnement correctement mené doit y mener. Ce qui est une bénédiction pour la vérité est une véritable plaie pour les titre d’articles : on en construit un, qu’on trouve particulièrement habile, on le tape sur Google pour vérifier qu’on est tellement génial qu’on est le seul sur terre à en avoir eu l’idée et, évidemment, on réalise brutalement un commun des mortels parmi plein d’autres, qui ont eu, déjà, la même idée. On construit alors une rapide idéologie prétendant que de toute façon, vouloir se distinguer comme plus génial que les autres est un narcissisme qu’il faut dépasser. « Planet of the apps » est donc un titre dont je dois reconnaître, après vérification, qu’il est déjà porté par une émission de CNBC, « Planet of the Apps, a handheld revolution« . On n’ose même pas supposer que les grands esprits se rencontrent…

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