Contre-plongées

Paradoxe de la peinture, qui est peut être à la source du malentendu qui conduit à en divorcer peu à peu : ce qu’elle livre aux yeux n’est pas vraiment ce qu’elle donne à voir. En des temps où les yeux n’étaient pas rivés sur des écrans, il n’était sans doute pas nécessaire d’apprendre à regarder. Les tableaux initiaient par eux mêmes ceux qui les contemplaient; patiemment, à force d’y promener le regard, on finissait par y voir quelque chose qui ne s’y trouvait pourtant pas représenté, comme quand on observe suffisamment longtemps un objet et que subitement ses proportions, sa forme véritable semble nous sauter aux yeux, à ceci près qu’en ce qui concerne la peinture, cette forme peut tout à fait se trouver au-delà de la construction plastique : par-delà le cadre, devant, ou derrière la surface. Certains tableaux semblent générer leur propre espace, qui se réduit pas à la surface de la toile. Les contempler consiste alors à accepter d’avoir la tête ailleurs.

On aurait pu tenter de mettre cela en évidence avec un peintre tel que Rothko, tant il suffit de simplement passer devant certaines de ses oeuvres pour être atteint par l’irradiation qui semble en émaner, tant elles semblent constituer l’équivalent d’un accord musical plaqué, parfois subtil, parfois imposant, qui se suffirait à lui même. Ses toiles pourraient alors être considérées comme la membrane d’une enceinte, d’où émanerait cette onde qui inonde les lieux dans lesquels elle est exposée (bien qu’avec Rothko, il faille plutôt considérer que c’est celui qui s’approche qui est exposé à l’oeuvre).

Mais cette peinture ne passe pas par les écrans. Autant espérer être irradié par l’image d’une barre d’uranium diffusée sur tumblr.

C’est pourquoi nous allons nous tourner plutôt vers un art plus figuratif, en essayant de ne pas se laisser capturer par la chose représentée, en essayant tout simplement de ne pas oublier qu’il s’agit, avant toute autre chose, de peinture, c’est à dire de couleurs agencées sur une surface. De points, de lignes, de plans, comme disait Kandinsky. Et pour un tel exercice, rien ne vaut la visite rendue, pour une nouvelle fois, aux grands classiques, parce que l’oeil a déjà rencontré l’objet de la représentation, et qu’on peut désormais passer à autre chose. Or, justement, c’est le propre des chefs d’oeuvres que d’avoir autre chose à proposer, au delà de la surface, une « beauté intérieure’, pourrait-on dire si l’expression n’avait pas été détournée pour exprimer poliment qu’il n’y a pas parfois pas de beauté extérieure, et si il s’agissait d’aller chercher au creux des oeuvres, en s’approchant davantage, ce qui ne se voit pas tout de suite, alors qu’on va le voir, la surface invite moins à s’en approcher qu’à en décoller, ou à y plonger, certainement pas à y demeurer.

Daniel Arasse avait ce don de s’en tenir à ce qui se voit, sans pour autant réduire l’oeuvre à la surface texturée qu’elle donne à voir. Sans forcer l’oeil de celui qui l’écoute, il invite à regarder mieux, à faire circuler le regard, à prendre ses repères pour mieux habiter l’oeuvre, et ainsi lui donner l’occasion de déployer son univers. C’est que nous sommes face aux tableaux un peu comme un néophyte devant un jeu vidéo, qui n’aurait pas compris qu’il faut jouer pour que cet univers virtuel se déploie. La peinture présente un même potentiel, qui ne s’accomplit pas au premier coup d’oeil.

Je partage ici trois extraits des Histoire(s) de peinture, que Daniel Arasse avait enregistrées pour France Culture. Diffusées pendant l’été 2003, rediffusées en 2012, ce sont vingt-cinq promenades dans les bois de la peinture, sur des chemins dont la destination est inconnue, mais qui semblent avoir été ouverts pour qu’on s’y engage. Tout est alors une question de confiance envers l’oeuvre.

Trois oeuvres, donc, parmi les plus classiques, celles dont on pourrait penser qu’à force, on devrai en avoir fait le tour :

 La Joconde, tableau peint par Léonard de Vinci entre 1503 et 1505, visible au Musée du Louvre, à Paris, dans des conditions que le tourisme rend parfois un peu difficiles.

Les Ménines, peint par Velázquez en 1656, visible au musée du Prado, à Madrid

Le Verrou, peint par Fragonard entre 1774 et 1778, visible au Musée du Louvre, à Paris

Pour chacune d’entre elles, on conseillerait volontiers de ne pas aller directement au commentaire qu’en fait Daniel Arasse, mais d’accorder tout d’abord à l’oeuvre elle même le temps qu’elle réclame pour ouvrir cet espace dont elle est l’origine. Ensuite, le commentaire permettra d’installer pour de bon cet univers en guidant le regard. Faire le trajet jusqu’à Madrid est peut être logistiquement compliqué pour rencontrer les Ménines, même s’il peut sembler important de le faire un jour. En revanche, La Joconde et Le Verrou sont accessibles à tous ceux qui vivent en région parisienne. Rien ne remplace la rencontre des oeuvres, elles sont l’épicentre de cette vibration qui en émane, et il faut toujours remonter à la source des bonnes choses.

La Joconde

Mona_Lisa,_by_Leonardo_da_Vinci,_from_C2RMF_retouched

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Les Ménines

Las_Meninas,_by_Diego_Velázquez,_from_Prado_in_Google_Earth

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NB : le commentaire de Daniel Arasse évoque celui dont Michel Foucault est l’auteur, en ouverture de son ouvrage Les Mots et les choses. On mettra en ligne celui ci pour ceux qui voudraient le lire. C’est donc à un double commentaire qu’Arasse se livre ici, montrant que plusieurs types de discours peuvent être portés sur les oeuvres, qui ne s’appuient pas sur les mêmes méthodes, ni sur les mêmes outils. Ce qui est très intéressant ici, c’est de constater qu’après avoir émis des réserves sur le jugement de Foucault, Arasse va finalement le légitimer, et ce à travers une réflexion sur ce qu’est, dans le fond, une oeuvre d’art. Si on se concentre sur cet aspect de son propos, on cerne là quelque chose d’important en matière de jugement esthétique. Pour le reste, on retrouve ici la plongée vers le miroir qui est en réalité un mouvement en arrière vers l’en-deçà du tableau. On dirait que, des siècles avant Hitchcock, Velázquez invente le travelling compensé (visible pour la première fois, il me semble, dans Sueurs froides (Vertigo; 1958), mais mes élèves connaissent désormais celui de Raging Bull (1980), quand Scorcese donne à voir non plus le Sugar Ray Robinson qui prend le dessus sur Jake LaMotta, mais ce Sugar Ray Robinson que LaMotta voit, de l’intérieur, si loin et si proche, le dépasser et l’engloutir en même temps, comme s’il atteignait enfin l’horizon).

Le Verrou

612px-Jean-Honoré_Fragonard_009

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En ce qui concerne la promenade dans cette chambre, on constatera que Fragonard nous y accueille alors même que nous serions censés demeurer de l’autre côté de la porte. Mais on y demeure en effet, dans la mesure où, ici, le temps lui même joue le rôle de frontière : nous sommes trop tôt (les préliminaires) ou trop tard (les draps froissés), en somme, l’objet du désir demeure insaisissable. Mais c’est là le propre de cette oeuvre, que de peindre le désir lui même et non son objet, tout en le suggérant cependant. Ce tableau pourrait être, tout entier, un cours sur le désir dont on retiendrait l’essentiel, c’est à dire la révélation de cette chute dans le néant que constitue tout désir accepté.

Ces trois promenades dans le bois de la peinture effectuées, on sera doté d’un sens de l’orientation tout neuf, dont il faudra pourtant se méfier, car les oeuvres ne sont pas des territoires conçus pour correspondre aux boussoles qui leur préexistent. Pour qu’elles puissent réorienter celui qui les rencontre, il faut bien que celui-ci accepte un instant d’être désorienté. On se méfiera donc de toute attitude qui consisterait à aborder les oeuvres en terrain conquis. Mais à l’écoute de Daniel Arasse, il semble que justement, ce qu’on apprend de plus précieux, c’est à ne pas y voir immédiatement grand chose, à accepter cette absence de visibilité, et à accueillir en soi des images et un espace qui ne se donnent pas exactement à voir.

Pour ceux qui voudraient emporter avec eux ces commentaires de Daniel Arasse, pour les écouter au moment où ils rencontrent les oeuvres, voici les liens pour les télécharger et les baladodiffuser (‘clic droit, enregistrer sous’ pour ceux qui surfent sur une planche windows. Les autres, vous êtes malins, vous savez faire) :

http://medias.harrystaut.fr/lajoconde.mp3

http://medias.harrystaut.fr/elogeparadoxal.mp3

http://medias.harrystaut.fr/lerienestlobjetdudesir.mp3

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