Liberté surveillée

Et si, plutôt que courir vers et recourir à des résumés toujours davantage réduits à leur plus simple expression et à des tableaux et schémas dont on peine parfois à saisir les articulations logiques, on se tournait, pour réviser, vers les grands auteurs eux mêmes ? Après tout, au moins, avec un « auteur », la question de l' »autorité » de la pensée ne se pose plus, et on fait d’une pierre deux coups, travaillant aussi bien sur les concepts que sur la connaissance de l’histoire de la philosophie.Certes, la lecture sera peut être un peu plus ardue au premier abord, mais on aura eu l’occasion, au fil de l’année, de s’apercevoir que si les textes de philosophie ne se lisent pas 64fe745273c9883b768ebc2f16c4d937,2,0facilement au premier coup d’oeil, c’est qu’ils s’accordent moins à leur lecteur supposé qu’à l’objet dont ils traitent. Et on aura aussi pu remarquer qu’étant tous construits selon les principes de la raison, ils s’éclaircissent peu à peu en les observant de plus en plus rationnellement, découvrant ainsi peu à peu comment ils sont bâtis, et comment eux mêmes cherchent à structurer la pensée.

Par exemple, si dans son programme de révision, on se lançait dans cette notion cruciale qu’est la Liberté, on conseillerait volontiers de se plonger quelques heures dans cet extrait des Nouveaux essais sur l’entendement humain, de Leibniz. Tant en ce qui concerne l’étude de la notion elle même, dont on admirera la façon dont l’auteur distingue peu à peu les différents aspects, séparant consécutivement les différentes strates, et constituant le tableau des éléments qui la composent, qu’en ce qui concerne la leçon d’analyse qu’il donne à l’apprenti philosophe, ce texte peut faire figure de modèle. Si les élèves (et les professeurs aussi parfois) ont quelques difficultés dans la phase initiale de la réflexion qu’est l’analyse des notions, cet extrait montre on ne peut plus clairement comment cela fonctionne : il s’agit de distinguer les différents niveaux, les déclinaisons repérables à l’intérieur d’une même notion, parce que c’est cela qui va permettre de repérerer, pour un sujet donné, le problème (qui est toujours lié au fait que la notion peut être envisagée selon des angles multiples), et de constituer le plan qui sera une stratégie ordonnée selon laquelle on va étudier progressivement ce problème dans ses différentes dimensions.

Un détail : pourquoi cet ouvrage s’intitule t-il les « Nouveaux«  essais sur l’entendement humain ? Tout simplement parce qu’il répond à un autre ouvrage, d’un autre auteur, Locke, dont le titre est, on le devine, L’Essai sur l’entendement humain. L’oeuvre de Leibniz est singulière car elle se présente comme un dialogue entre deux personnages, Théophile et Philalèthe, (étymologiquement, celui qui aime Dieu, et celui qui aime la réalité (aletheia, en grec, peut être traduit par « vérité », mais il faut essayer de le comprendre comme la fusion de la vérité et de la réalité, ou comme le fait d’avoir retrouvé une réalité oubliée (« léthé » signifie « oubli »)). Le second représente Locke, qui développe une thèse empiriste qui fut une influence majeure au début du dix-huitième siècle, le premier représente Leibniz, qui par son ouvrage, veut donner une réponse rationaliste à la thèse empiriste, reprenant, paragraphe par paragraphe, l’ouvrage de Locke pour constituer le sien.

La restitution qui suit ne reprend pas les éléments du dialogue constitué par Leibniz, afin d’en faciliter la lecture. Je joins cependant, à la suite, le texte dans sa construction originale. Notons enfin que Leibniz, bien qu’allemand, rédigea cet ouvrage en français.

« Le terme de liberté est fort ambigu. Il y a liberté de droit et de fait. Suivant celle de droit, un esclave n’est point libre, un sujet n’est pas entièrement libre, mais un pauvre est aussi libre qu’un riche.

La liberté de fait consiste ou dans la puissance de faire ce que l’on veut ou dans la puissance de vouloir comme il faut. […] La liberté de faire […] a ses degrés et variétés. Généralement, celui qui a plus de moyens est plus libre de faire ce qu’il veut. Mais on entend la liberté particulièrement de l’usage des choses qui ont coutume d’être en notre pouvoir, et surtout de l’usage libre de notre corps. Ainsi la prison et les maladies qui nous empêchent de donner à notre corps et à nos membres le mouvement que nous voulons, et que nous pouvons leur donner ordinairement dérogent à notre liberté : c’est ainsi qu’un prisonnier n’est point libre, et qu’un paralytique n’a point l’usage libre de ses membres.

La liberté de vouloir est encore prise en deux sens différents. L’un est quand on l’oppose à l’imperfection ou à l’esclavage d’esprit, qui est une coaction ou contrainte, mais interne, comme celle qui vient des passions. L’autre sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité. Dans le premier sens, les stoïciens disaient que le sage seul est libre ; et, en effet, on n’a point l’esprit libre quand il est occupé d’une grande passion, car on ne peut point vouloir comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise. C’est ainsi que Dieu seul est parfaitement libre, et que les esprits créés ne le sont qu’à mesure qu’il sont au-dessus des passions. Et cette liberté regarde proprement notre entendement.

Mais la liberté de l’esprit opposée à la nécessité regarde la volonté nue et en tant qu’elle est distinguée de l’entendement. C’est ce qu’on appelle le franc-arbitre et consiste en ce que l’on veut que les plus fortes raisons ou impressions que l’entendement présente à la volonté n’empêchent point l’acte de la volonté d’être contingent et ne lui donnent point une nécessité absolue et pour ainsi dire métaphysique. Et c’est dans ce sens que j’ai coutume de dire que l’entendement peut déterminer la volonté suivant la prévalence des perceptions et raisons d’une manière qui, lors même qu’elle est certaine et infaillible, incline sans nécessiter ».

Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, 1703, Livre II, chap. XXI, Garnier Flammarion, p. 137.

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Proposons enfin ce raccourci, pour ceux qui n’auraient pas le temps de mener par eux-mêmes l’analyse et la schématisation de cet extrait. L’adresse suivant en propose une toute faite. Mais ce qui importe, ensuite, c’est de lire le texte en ayant intériorisé cette structure, afin de s’y déplacer avec aisance :

http://philia.online.fr/img/orga/txt/leib_003.png

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