Nabillée pour l’hiver

Ce qui suit est le résultat d’une petite expérience qui a pour origine l’évocation du personnage de Nabilla en cours, au moment où on démontait consciencieusement un sujet de dissertation classique, mais un peu complexe : Suis-je ce que j’ai conscience d’être. Comme je l’évoquais à l’oral, on me demanda s’il était possible, dans une dissertation d’examen, d’évoquer cette personne et de l’utiliser pour illustrer l’introduction et mettre en évidence le problème.

La réponse est ambiguë : a priori, mieux vaut avoir recours à une culture plus classique, parce qu’au moins, on est certain de convenir à tout le monde. Et cette culture classique est aussi celle que nous sommes un peu censés partager à  la fin d’un cycle secondaire. Mais d’un autre côté, si on veut viser au-delà de l’exercice particulier du baccalauréat, écrire en prenant appui sur des références « pop' » partagées par tous permet d’introduire la philosophie là où on ne la reconnait pas d’habitude, et de faire émerger des problèmes à partir d’expériences communes, révélant que non seulement ces expériences sont partagées, mais que les questionnements le sont aussi. Simplement, il faut mettre des mots dessus pour pouvoir tenter d’y répondre.

En fait, sur le fond, on aimerait répondre simplement qu’en fait, tout est autorisé à partir du moment où on trouve dans l’argumentation la légitimité de ce à quoi on a recours. En somme, si on comprend pourquoi Nabilla intervient dans la réflexion, si on fait quelque chose de compréhensible et intelligent de cette référence, si elle ne sort pas de nulle part pour ne mener à rien, alors il n’y a pas de raison valable de s’en priver. Le seul véritable argument pouvant encore nous retenir, c’est que dès lors, notre introduction sera assez rapidement périmée, dans la mesure où le prénom Nabilla risque fort de ne plus dire grand chose à grand monde d’ici peu. Certes, on n’est pas absolument obligé d’écrire pour la postérité, mais philosopher, c’est tout de même tendre vers une certaine forme d’intemporalité du propos.

En somme, la règle demeure toujours la même : c’est la « copie », le texte dont on est l’auteur, qui est à lui-même la justification des moyens qu’il met en oeuvre pour traiter le sujet.

Voici donc une introduction qui attrape conceptuellement Nabille par le shampoing et les cheveux qui vont avec, pour montrer quelles sont les différentes dimensions de la question :

Suis-je ce que j’ai conscience d’être ?

« C’est quoi Nabilla ? »
J-M. Morandini

« Moi mon nom c’est Kenza, appelez-moi Kenza
Grâce à vous j’suis Kenza, rappelle toi de Kenza »
Kenza Farah

« Moi je m’appelle Lolita »
Alizée

« Le téléphone pleure »
Claude François

 Les femmes que l’industrie du luxe considère comme dignes de ce nom se doivent de posséder le it bag du moment, ce sac à main absolument essentiel à toute véritable féminité, que les services marketing et les designers renouvèlent cependant régulièrement, préférant corrompre le concept (il ne devrait y avoir qu’un seul it bag), pour ne pas voir le marché disparaître. Mais alors, que peut bien être ce qu’on appelle une it girl ? Beaucoup ont découvert  ce concept à propos de Nabilla, personnage récurent dans un certain nombre d’émissions de téléréalité. La plupart ignorent qu’il trouve ses racines en 1927, dans un film américain intitulé It réalisé par Clarence G. Badger et Josef von Sternberg, dont le personnage principal, incarné par la star du film muet de l’époque, Clara Blow, est une Clara-Bow-It-1927-silent-movies-24998242-500-250de ces femmes qui possèdent ce quelque chose d’indéfinissable, qui fait qu’elles obtiennent tout ce qu’elles veulent. Si le concept It a, en ce temps là, encore quelque chose de mystérieux (de kantien, même, si on veut croiser ce mystère avec les réflexions de Kant sur le beau), il revêt aujourd’hui quelque chose de bien plus matériel et concret : la it girl est la femme avec laquelle il faut être associé pour être un homme digne de ce nom. Et pour ceux qui ne parviennent pas à l’approcher, elle est la référence, le nom dont il faut parler pour être à la page. Dès lors, aujourd’hui, déclarer qu’on veut être une it girl, ce serait affirmer qu’on choisit volontairement de devenir cet objet qu’on n’est pas encore.

Si le sens commun est gêné par ces soi-disant ambitions, c’est qu’on peut craindre qu’une telle réduction de soi-même à un simple objet aisément saisissable par les autres nie cet autre versant de soi, bien plus essentiel mais plus difficile à appréhender, qu’on désigne comme « sujet ». On est en effet assez facilement persuadé que derrière ce qu’on donne à voir aux autres, il y a quelque chose de plus profond, de plus essentiel, qu’on pourrait appeler « moi », que la conscience nous permettrait de saisir. On en tire la conclusion que ce qu’on est vraiment n’est pas défini par les autres, ou par un contexte, mais doit être découvert au sein de sa propre intimité, en recourant à une introspection approfondie. Dès lors, se connaître soi-même, ce serait être le sujet d’une connaissance dont on serait, aussi, l’objet. On mesure là le caractère acrobatique d’une telle manœuvre, puisqu’il s’agirait de se surplomber de l’intérieur, un peu comme le fait John Malkovich, jouant son propre rôle dans le film de Spike Jonze, Dans la peau de John Malkovich (1999), au cours d’une expérience consistant à plonger littéralement dans lui-même afin de voir ce que ça fait, et de mieux se connaître. On comprend alors qu’au premier abord, on déplore que Nabilla se contente d’un regard tellement extérieur à elle-même qu’on puisse se demander s’il s’agit bien du sien.

Pourtant, cette critique n’est peut être pas fondée, et il y a là une somme de présupposés qui réclameraient à être remis en question : tout d’abord, y a-t-il un quelconque objet dont on puisse dire qu’on soit ce quelque chose ? En d’autres termes, si on veut saisir le moi, est-ce sous la forme d’un objet connaissable qu’il faut le concevoir ? La question est importante, car elle conditionne la valeur qu’on peut accorder à ces discours selon lesquels il serait préférable, ou même plus moral de demeurer fidèle à soi-même. D’autre part, est-on vraiment le mieux placé pour s’appréhender soi-même ? On comprend bien qu’en essayant d’échapper au regard d’autrui, on tente de s’arracher aussi à la superficialité de ce qu’on lui donne à voir. Mais ce faisant, on suppose un peu facilement que la conscience peut exister par elle-même, et ne doit rien à la conscience d’autrui, ce qui en réalité est très loin d’être certain. Enfin, on peut se demander si la plus grande méprise ne consiste pas à affirmer qu’on soit, ou qu’on soit censé être quelque chose. Or on peut supposer que c’est cette première confusion qui conduit à la seconde, qui consiste à prendre la conscience pour une connaissance.

A l’écran, Nabilla nait lors d’une scène au cours de laquelle, dans une conversation téléphonique imaginaire, elle parle de ce qu’est censé être la femme. Or, si on l’observe bien, on retrouve dans cette scène les questions qu’on vient de poser. Tout d’abord (première dimension du problème) c’est le moment où l’objet Nabilla prend corps, et c’est donc le moment où simultanément, on la repère comme un personnage spécifique et on tremble de deviner à l’avance que, pour toujours, elle ne sera guère que cela : une femme qui se parle à elle-même par l’intermédiaire d’un téléphone imaginaire. Et bien entendu, même si chacun (y compris elle-même, du moins on le lui souhaite) est conscient que cette femme ne peut pas être réduite à cela, pour chacun aussi, ce qui fait que Nabilla est repérable en tant que telle, c’est ce schéma, ce raccourci, ce mot : allo. Or (deuxième dimension du problème) ce mot ne désigne rien d’autre que la recherche d’un interlocuteur, d’une autre conscience qui puisse répondre de la présence de cette femme en ce monde. Il n’est pas du tout innocent qu’au moment exact où cette femme devient ce qu’elle a l’ambition d’être, le mot par lequel elle atteint son but exprime aussi la nécessité d’être perçue par autrui pour que sa propre conscience puisse acquérir la certitude d’être bien cet objet qu’elle devait être. Mais on n’irait pas au bout de l’analyse de cette séquence médiatique si on ne notait pas que cet épisode est en réalité entièrement construit sur le présupposé qu’être soi-même, c’est se construire selon un modèle ou une définition qui se trouve hors de soi (troisième dimension du problème). C’est la raison pour laquelle cette conversation téléphonique a lieu entre elle et un double hypothétique censé confirmer ce qu’elle affirme : il s’agit d’établir une définition de la femme qui puisse confirmer que Nabilla correspond bien à ce qu’elle est censée être. Et ça ne peut pas être une simple affirmation subjective d’un soi autonome. Il faut que ce modèle atteigne une véritable objectivité. Ce faisant, Nabilla croit pouvoir établir, en prenant les autres pour témoins, qu’elle est bien conforme à l’essence de la féminité (avoir du shampoing, parce qu’on a des cheveux, bref, prendre soin de son corps). Mais par la même occasion, elle semble confirmer que si exister consistait à n’être que ce qu’on est censé être, la conscience serait superflue, précisément parce qu’elle ne se réduit pas à une simple connaissance objective, mais constitue plutôt une forme de tension à l’intérieur de soi.

Ces paradoxes successifs rencontrés lors de la naissance médiatique de Nabilla sont le programme de l’étude qu’il faudrait mener pour déterminer s’il est effectivement possible que le je soit ce qu’il a conscience d’être. Comme on l’aura constaté, la réponse n’a absolument rien de l’évidence qu’on aurait pu, tout d’abord supposer. Cependant, l’une des vertus de cette réflexion se trouvera peut être dans le fait de redonner au it ce quelque chose d’indéfinissable qu’il a perdu à mesure qu’on l’a objectivé, ce qui fait qu’entre une femme et un sac à main, il y a cette distance qui nécessite, précisément, une conscience.

 

Illustration : Clara Blow, la toute première it girl de l’histoire

 

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