Tenir tête

Sur une année de terminale, et au-delà, avoir en tête la figure de Socrate au moment de penser aide à demeurer sur ses gardes, non pas vis à vis des correcteurs, mais vis à vis de soi-même. Parce qu’en philosophie, s’il s’agit de devenir son propre interlocuteur de pensée, il faut au préalable parvenir à être à la hauteur de ses propres jugements, et à avoir du répondant face à soi-même. A défaut, on risque fort d’être complaisant envers ses propres opinions, et d’oublier de penser, c’est à dire de commencer par ne pas savoir.

On en finit pas de parler de Socrate, et sans doute est-ce en partie dû au caractère énigmatique du personnage. Incroyablement « là » dans ses dialogues, et pourtant prématurément disparu. Parvenu jusqu’à nous dans les dialogues de Platon, et pourtant muet en tant qu’écrivain, puisque ayant décidé de ne pas écrire, conformément à ce que sa manière de penser exigeait. Intensément vivant, et pourtant passé à la postérité par sa condamnation à mort, le personnage est attachant et grave à la fois. Si la philosophie n’avait pas eu un tel père, nul doute qu’elle l’aurait inventé.

Alors, penser en terminale, ce pourrait être méditer sans fin autour de Socrate.

C’est ce que nous propose cette relativement courte, mais forte, entrevue avec Jeanne Hersch, mise en ligne il y a quelques jours sur un compte Youtube habituellement rempli de démonstrations mathématiques (http://www.youtube.com/user/kmgbr099?feature=watch). Je ne sais d’où sort cette vidéo, mais on ne saurait être trop reconnaissant envers celui qui l’a partagée.

C’est que Jeanne Hersch est, elle aussi, quelqu’un d’important pour les élèves de terminale, dans la mesure où elle est l’auteur d’un livre profond et accessible intitulé L’étonnement philosophique – Une histoire de la philosophie, proposant une visite guidée des grands penseurs de l’histoire selon un axe qui, peut être, est le seul qui permette de les aborder philosophiquement : la racine de leur pensée, c’est à dire ce qui, dans leur vie, a ëAion½  þBrSpaceedn¸ýBberémergé comme un problème rendant nécessaire d’entrer en philosophie. Parce que de la même manière qu’un développement ne vaut la peine d’être bâti que si un problème a été posé en introduction, on ne devrait pas philosopher sans avoir tout d’abord rencontré la nécessité de le faire. On ne pense vraiment que lorsque quelque chose de tellement étonnant empêche tout à fait de ne pas penser. Voila  donc un ouvrage qu’un élève peut placer à portée de main dans sa bibliothèque, et qui malgré son volume modeste, constituera un véritable manuel, c’est à dire quelque chose de bien plus puissant qu’un recueil de pensées déjà constituées qu’il ne s’agirait plus que de recopier à l’identique, mais une incitation à penser.

Certains trouveront que Jeanne Hersch ne paie pas de mine. Et c’est très bien ainsi. Il faut apprendre à se fier aux autres au-delà de leur mine. Et c’était aussi là une des leçons de Socrate. La pensée souffre tellement de devoir être incarnée par des auteurs ayant de l’allure. Un peu de modestie dans la présentation ne fait pas de mal, au moins cela permet-il de mettre la pensée en avant, ce n’est pas le moindre des signes de confiance qu’on puisse lui faire [Note de la rédaction : et le rédacteur sait à quel point il pourrait appliquer ce conseil à lui-même]

Jeanne Hersch évoque ici la mémoire de Socrate, puisque c’est tout ce dont on peut parler. Mais ce faisant, elle montre en quoi ce singulier personnage irrigue toute l’histoire de la philosophie, évoquant entre autres la figure de Hegel, autre penseur ayant voué sa vie à creuser l’ombre d’un doute sur la nature de cet univers (et tous ceux qui creusent les ombres savent à quel point c’est une tâche sans fin).

Il nous semble qu’au coeur de cet entretien, Jeanne Hersch met le doigt sur quelque chose d’essentiel, qui réclamerait à ce qu’on le médite (quelqu’un dont j’ai suivi les cours, et dont j’évoquerai régulièrement le nom pour qu’il demeure, M. Pierre Cariou, aurait dit « Rêvez à cela ») : il y a dans la philosophie une nécessité de « tenir position ». Et pourtant, c’est une pensée en mouvement. Le noeud de ce qui est exigé par cette discipline est quelque part dans le nuage de ce paradoxe. Mais un surfeur, un danseur ou un skateur ne verraient peut être pas là un paradoxe. Et si certains veulent accompagner cette vague, ils peuvent commencer à aller voir du côté de chez Deleuze (que les surfeurs semblaient comprendre, aussi improbable que cela puisse sembler).

Dans l’idéal, il faudrait voir cet extrait comme une matière à penser, mais à défaut, on pourra le considérer comme une façon maligne de réviser, en évitant de simplement répéter à l’identique des formulations déjà rabâchées. Ce qui importe, c’est que la re-lecture soit une lecture renouvelée et non répétée. Un penseur n’ayant rien écrit est sans doute le compagnon idéal de ce genre d’exercice :

http://www.youtube.com/watch?v=W7dZCT3cIj0

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