Les Maîtres du suspens – 1

Dès les premiers cours de philosophie, ce qui étonne le plus, c’est cette façon particulière qu’on y observe d’accorder au moins autant d’importance aux questions posées qu’aux réponses qu’on peut y apporter. C’est que, pour le moment, le plus important est d’initier une attitude de pensée nouvelle chez les élèves, habitués jusque là à ce qu’un cours soit constitué de réponses, plus que de questions.

Quand on est novice, il est tentant de jeter un coup d’oeil aux champions de la discipline qu’on découvre. Or de tous ceux qui ont pratiqué ce coup au moral qu’est le doute, les sceptiques sont de très loin ceux qui auront su le pousser le plus loin. Certes, Socrate avait ouvert la voix, affirmant publiquement, jusqu’à en faire un élément majeur de sa propre plaidoirie lors de son procès, qu’au moins lui savait qu’il ne savait rien, conscience dont ne semblaient pas frappés les prétendus sages de son temps, convaincus d’être pétris de connaissances. Mais avec Pyrrhon d’Elis, on voit apparaître un jusqu’au-boutiste du doute, un forcené de la suspension du jugement, un champion de la suspension du jugement. En fig_119_Brochard_Victor_25fait, on rencontre un philosophe pour lequel le doute a pris une telle place dans sa pensée que cela rejaillit sur une multitude d’aspects de sa vie quotidienne. C’est en tout cas ainsi que voulurent le présenter ses disciples, et les textes antiques qui évoquent Pyrrhon sont, pour la plupart de ceux qui nous ont atteints, autant d’occasions de montrer le sceptique en action, dans son quotidien, toujours en tension entre ce que sont censées être les choses (ce à quoi nous n’accédons pas) et la manière dont elles nous apparaissent.

L’extrait qui suit est tiré du chapitre que Victor Brochard consacre à Pyrrhon d’Elis dans sont ouvrage de référence : Les Sceptique grecs. Comme on pourra le constater, il s’agit d’un portrait d’homme, autant que de la présentation d’une philosophie. C’est qu’à ce moment là du développement du scepticisme, il s’agit avant tout d’une position intellectuelle qui exige de ses pratiquants qu’ils s’y engagent corps et âme, d’où la profusion d’anecdotes qui, toutes, sont destinées à mettre en évidence un idéal qu’en définitive, personne n’atteint vraiment. Les forcenés du vrai verraient là une source de fébrilité, et auraient l’impression de piétiner sur place. Pourtant, on verra que dans la perspective sceptique, la pratique du doute, bien que ne débouchant sur aucune vérité constituée, permet cependant, comme les mouvements entretenus par le naufragé dans l’eau, d’éviter de sombrer dans les eaux profondes de la simple vraisemblance.

Alors, on entreverra le fin mot de cette attitude qui sait elle-même faire preuve des paradoxes qu’elle dénonce : la douceur qu’évoquait aussi Anatole France dans un autre texte que nous partagerons ici prochainement.

On notera au passage que le point virgule est une ponctuation typiquement sceptique, laissant la phrase un instant en suspens, en attente d’une poursuite, évitant la parole achevée.

Et sur le fond, on a ici de quoi méditer un moment sur l’espoir, qui est d’autant plus pur qu’il ne s’appuie sur rien. De l’espoir à la foi il n’y a qu’un pas, et on comprend alors qu’il y a, à travers les siècles, un dialogue entre Blaise Pascal et les sceptiques, et ce n’est pas étonnant dès lors si Pascal a tant lu Montaigne, qui faisait lui même si souvent référence aux maîtres du suspens de l’antiquité. La foi peut être d’autant plus forte qu’elle ne repose sur rien de tangible. Sinon, elle serait d’une autre nature ; et ce qui importe justement, c’est de ne pas confondre les ordres de la pensée :

« Il poussait même si loin l’indifférence qu’un jour, son ami Anaxarque étant tombé dans un marais, il poursuivit son chemin sans lui venir en aide, et comme on lui en faisait un reproche, Anaxarque lui-même loua son impassibilité. On peut ne pas approuver l’idéal de perfection que les deux philosophes s’étaient mis en tête ; il faut convenir du moins que Pyrrhon prenait fort au sérieux ses préceptes de conduite. La légende qui court sur son compte n’est pas authentique et Diogène nous dit qu’elle avait provoqué les dénégations d’Aenesidème. Si elle l’était et si elle a un fond de vérité, il faudrait l’expliquer tout autrement qu’on ne fait d’ordinaire. Ce n’est pas par scepticisme, c’est par indifférence que Pyrrhon serait allé non pas sans doute donner contre les rochers et les murs [Note du moine copiste : « donner contre » = « foncer dans » ], mais commettre des imprudences qui inquiétaient ses amis. Il ne tenait pas à la vie. C’est de lui que Cicéron a dit qu’il ne faisait aucune différence entre la plus parfaite santé et la plus douloureuse maladie. C’est lui encore qui, au témoignage d’Epictète, disait qu’il n’y a point de différence entre vivre et mourir.

Sa philosophie, on le voit, est celle de la résignation, ou plutôt du renoncement absolu. C’est ainsi, nous dit-on encore, qu’il avait toujours à la bouche ces vers d’Homère : “les hommes sont semblable aux feuilles des arbres”, et ceux-ci : “Mais, toi, meurs à ton tour. Pourquoi gémir ainsi ? Patrocle est mort, et il valait bien mieux que toi” [NdMC : Ce sont les mots que prononce Achille à Lycaon (et non, comme on pourrait le penser a priori, à Hector, au moment où il brandit son épée pour le tuer].

(…)

Il nous est bien difficile, avec nos habitudes d’esprit modernes, de nous représenter ce personnage où tout semble contradictoire et incohérent. Il nous est donné comme sceptique, et il l’est en effet; pourtant ce sceptique est plus que stoïcien. Il ne se borne pas à dire : « Tout m’est égal », il met sa théorie en pratique. On a vu bien des hommes, dans l’histoire de la philosophie et des religions, pratiquer le détachement des biens du monde et le renoncement à l’absolu ; mais les uns étaient soutenus par l’espoir d’une récompense future  ; ils attendaient le prix de leur vertu, et les joies qu’ils entrevoyaient réconfortaient leur courage et les assuraient contre eux-mêmes. Les autres, à défaut d’une telle espérance, avaient au moins un dogme, un idéal, auquel ils faisaient le sacrifice de leurs désirs et de leur personne ; le sentiment de leur perfection était au moins une compensation à tant de sacrifices. Tous avaient pour point d’appui une foi solide. Seul, Pyrrhon n’attend rien, n’espère rien, ne croit à rien ; pourtant il vit comme ceux qui croient et espèrent. Il n’est soutenu par rien et il se tient debout. Il n’est ni découragé ni résigné, car non seulement il ne se plaint pas, mais croit n’avoir aucun sujet de plainte. Ce n’est ni un pessimiste ni un égoïste ; il s’estime heureux et veut partager avec autrui le secret du bonheur qu’il croit avoir trouvé. Il n’y a pas d’autre terme pour désigner cet état d’âme, unique peut-être dans l’histoire, que celui-là même dont il s’est servi : c’est un indifférent. Je ne veux certes pas dire qu’il ait raison ni qu’il soit un modèle à imiter ; comment contester au moins qu’il y ait là un étonnant exemple de ce que peut la volonté humaine ? Quelques réserves qu’on puisse faire, il y a peu d’hommes qui donnent une plus haute idée de l’humanité. En un sens, Pyrrhon dépasse Marc-Aurèle et Spinoza. Et il n’y avait plus qu’un pas à faire pour dire, comme quelques uns de ses disciples l’ont dit, que la douceur est le dernier mot du scepticisme.”

Victor Brochard – Les sceptiques grecs; Vrin. p. 70 sq

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