Sarah Connor ?

 

Quand le crime prend la forme de l’assassinat, il peut avoir, aussi curieux que ça puisse paraître, une apparence suffisamment fascinante pour qu’on puisse reconnaître en ceux qui en sont les auteurs une certaine forme de beauté, une force d’attraction. Après tout, ces hommes là osent, et si la seule raison que nous avions de les condamner était que nous n’oserions pas, nous mêmes, passer à de tels actes, alors notre condamnation, nous le savons, ne serait pas fondée. Mais pour ériger des monuments à leur gloire, il faudrait qu’ils aient été aptes à ne pas faire ce qu’ils auraient alors choisi de faire, sinon, ils seraient aussi héroïques que l’éclair qui foudroie, le rocher qui écrase, le Terminator qui élimine, le drone qui abat à distance. Que l’assassin veuille ce qu’il fait, voilà ce dont on peut douter, et ce qui permettrait de rompre son charme.

Quand on tire sur ceux qu’on croise, sans même le faire pour se défendre, mais dans le seul objectif de les nier, il est possible que les causes de l’acte se trouvent dans des pulsions moins bien canalisées que chez la plupart des autres êtres humains, dans un narcissisme tout compte fait plus jouissif que le petit plaisir solitaire du zigouillage pratiqué dans donc je suis'Grand Theft Auto : après tout, dans la « vraie vie », on nie les autres en les éliminant, mais on postule que ceux qui regardent, eux, existent bel et bien comme spectateurs, et on jouit du regard de ceux à qui on refuse, pourtant, de porter leur propre regard sur les choses. Bref, il y a sans doute un certain plaisir à monopoliser ainsi le regard. Mais il ne s’agit là, en fait, « que » d’un meurtre, un homicide perpétré sur un inconnu qui n’est envisagé que comme un corps en mouvement anonyme, sur lequel on tire parce qu’il se trouve là, dans le champ de vision.

Quand on en vient à éliminer les autres pour les faire taire, en revanche, c’est bien que, pour commencer, on les reconnait comme des sujets, et non des simples objets dont on se contenterait d’arrêter le mouvement. Il s’agit bien de faire taire ceux en qui on reconnait une voix alternative. Sinon,  ces types là tireraient sur les oiseaux dès lors qu’ils chantent, les portes dès lors qu’elles grincent. Ils ne sont donc pas solipsistes : ils savent que d’autres humains s’expriment, ils savent que d’autres humains les écoutent, ils veulent faire taire ceux auxquels ils reconnaissent la faculté de parler. L’assassinat, parce qu’il est prémédité, et parce qu’il vise telle personne plutôt que telle autre, implique la reconnaissance des spécificités de celui qu’on tue, l’affirmation de son existence en tant que personne. Quand celui-ci est écrivain, journaliste, penseur, homme politique, quand celui-ci a pour spécificité qu’il prend la parole et s’adresse aux autres, alors c’est du côté de la connaissance qu’on peut aller chercher les causes de tels actes, et de la confrontation entre les dogmes, et la pensée.

Pour être clair : si on est en possession de la vérité, si les dogmes qu’on prononce en sont l’expression exacte, alors la pensée n’est plus nécessaire. Un dictaphone fera très bien l’affaire. Ainsi, comme on l’a vu, certains ont les idées très arrêtées sur la question des images, lorsqu’il s’agit de les interdire. Et ils ne sont pas les premiers ; après tout, on trouve chez Platon une critique profonde, radicale, à bien des égards assez proche de celle dont on pourrait discuter avec un musulman un peu au fait de sa propre religion. Mais, parce que les êtres humains, autant qu’ils sont doués de parole, le sont aussi de pensée, si on en discute, on doit postuler de part et d’autre qu’on puisse tenir des propos différents de ceux qu’on tient, et que soi-même, on puisse entendre un propos qui ne confirme pas celui qu’on préfère soutenir. La pensée, comme on l’a dit, n’a plus de sens si les conclusions en sont déjà édictées, et s’il s’agit uniquement de les répéter à l’identique.

Ainsi, les problèmes ne commencent pas quand on se met à tuer les autres parce qu’ils disent quelque chose dont on ne veut pas que ce soit entendu, ou qu’ils écrivent ce dont on ne veut pas que ce soit vu. Ca, ce serait plutôt le début d’autres difficultés. Quand on commet cet acte, c’est qu’on a décidé que la vérité était connue, et qu’on ne pouvait pas laisser les autres tenir des propos qui ne lui soient pas conformes; c’est qu’on n’accepte plus de n’être qu’une parole parmi d’autres, et qu’on prétend être la parole, et qu’on le prétend au point qu’on l’impose, jusqu’à faire taire pour de bon certains, afin que les autres y réfléchissent à deux fois avant de parler. Mais si c’est la menace des autres qui est au centre de la pensée, alors il n’y a plus de pensée. Mais c’est bien à cela qu’ils veulent en venir. Qu’on n’ait qu’eux en tête.

Ainsi, ce qui importe, c’est que la pensée demeure ce doute sur la vérité qui justifie la pensée. Et d’une certaine manière, on pourrait prendre en exemple n’importe quel texte de philosophie pour le mettre en évidence, puisqu’on ne pratique la philosophie qu’à condition de ne pas avoir établi de dogme a priori. On n’y pense qu’à la condition de ne pas déjà savoir ce qu’on pense, si ce n’est qu’on pense.

On trouve chez Alain plusieurs textes qui, de façon nuancée et radicale, permettent de mettre ces tensions à nu pour en montrer les tenants et aboutissants. Un article sur le fanatisme, dans Vigiles de l’esprit, mais aussi un texte plus court, qu’il consacre dans ses Propos sur des philosophes, au chapitre XXXVI, au fameux mot de Socrate selon lequel « nul n’est méchant volontairement ». Il y developpe la thèse selon laquelle le mal n’est pas vraiment fait par celui qui en est l’agent. on devrait plutôt dire que celui-ci se laisse aller à le faire, par pur mécanisme, sans intervention de sa volonté.

Or, puisque le discours fanatique est précisément celui qui fonctionne de telle manière qu’il refuse la possibilité qu’un autre discours puisse exister, voulant produire une parole humaine univoque ; puisque, donc, le discours fanatique est absolument mécanique (il se déroule de la seule et unique manière dont il affirme pouvoir le faire), il est naturel qu’il soit suivi d’actes tout aussi mécaniques. Comme le sample dans un séquenceur, le propos fanatique tourne en boucle, mais il n’a pas pour essence de servir de fondement pour improviser des variations sur son leitmotiv, puisque celles ci seraient, justement, tout sauf mécaniques. Ce faisant, Alain remet à sa place la fascination qu’exerce le crime fanatique, l’audace dont son auteur fait preuve : pour qu’il y ait de l’audace, il faudrait pouvoir faire, ou ne pas faire ce qu’on fait. Le fanatique refusant que l’esprit puisse se trouver devant quelque alternative que ce soit, refuse alors, aussi, la possibilité du courage, de l’audace, et de l’héroïsme. Les héros sont alors, toujours, du côté de la liberté :

« On a vu des fanatiques en tous les temps, et sans doute honorables à leurs propres yeux. Ces crimes sont la suite d’une idée, religion, justice, liberté. Il y a un fond d’estime, et même quelquefois une secrète admiration, pour des hommes qui mettent au jeu leur propre vie, et sans espérer aucun avantage ; car nous ne sommes point fiers de faire si peu et de risquer si peu pour ce que nous croyons juste ou vrai. Certes je découvre ici des vertus rares, qui veulent respect, et une partie au moins de la volonté. Mais c’est à la pensée qu’il faut regarder. Cette pensée raidie, qui se limite, qui ne voit qu’un côté, qui ne comprend point la pensée des autres, ce n’est point la pensée ; c’est une sorte de lieu commun qui revient toujours le même ; lieu commun qui a du vrai, quelquefois même qui est vrai, mais qui n’est pas tout le vrai. Il y a quelque chose de mécanique dans une pensée fanatique, car elle revient tou¬jours par les mêmes chemins. Elle ne cherche plus, elle n’invente plus. Le dogmatisme est comme un délire récitant. Il y manque cette pointe de dia¬mant, le doute, qui creuse toujours. Ces pensées fanatiques gouvernent admi¬rablement les peurs et les désirs, mais elles ne se gouvernent pas elles-mêmes. Elles ne cherchent pas ces vues de plusieurs points, ces perspectives sur l’adversaire, enfin cette libre réflexion qui ouvre les chemins de persuader, et qui détourne en même temps de forcer. Bref il y a un emportement de pensée, et une passion de penser qui ressemble aux autres passions. Ces beaux crimes sont donc mécaniques encore et involontaires. Socrate a vu loin. »

Emile Chartier, dit Alain ; Propos sur des philosophes, XXXVI

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