Sur le tas

Jusqu’au 12 septembre se tient, dans la galerie se trouvant au sous-sol du Centre Georges Pompidou de Paris, une exposition retraçant les grandes lignes du travail photographique de Louis Stettner (https://www.centrepompidou.fr). Il n’est peut-être pas le photographe le plus connu, et pourtant ceux qui s’adonnent aujourd’hui à la photographie auraient tout intérêt à rencontrer son oeuvre, tout particulièrement ceux qui se spécialisent dans le portrait, et plus encore ceux qui pratiquent la « street-photography » (qu’on pourra se permettre d’appeler « photographie de rue »), dont il est un des initiateurs.

Louis Stettner n’a pas son pareil pour saisir au vol ce qui, de l’être humain, ne parviendrait pas à se montrer dans la pause. D’où cette pratique 20160907_180657-01discutable au regard du droit, mais tellement évidente et nécessaire artistiquement, consistant à faire ses clichés sans demander l’autorisation de ses modèles, sans même leur dire qu’il les prend en photo. Ca donne, tout particulièrement, cette impressionnante série de portraits réalisés en 1958, à New-York, à Penn Station (http://www.loustettner.com). Passagers emportés par le mouvement, formes humaines ayant trouvé leur place dans le transport, devenues pures formes visuelles sans être pour autant dépouillées de leur humanité, ici et ailleurs tout à la fois dans une photographie pourtant a priori dénuée d’aptitude au mouvement.

Mais s’il y a un milieu dans lequel les figures humaines peuvent être saisies pour ce qu’elles sont, c’est bien celui dans lequel s’exerce le travail. Aussi Louis Stettner va t-il, dans les années 70, photographier sur leur lieu de travail des ouvrier, aux USA, en URSS, mais aussi en France. La série de portraits qu’il tire de cette expérience sera publiée en 1979 sous le titre Sur le tas – Portraits d’hommes et de femmes au travail; et l’ouvrage sera préfacé par Cavanna.

C’est cette préface que nous allons partager maintenant, parce qu’elle constitue, au-delà de son caractère nécessairement un peu daté, un point de départ à partir duquel on peut commencer à faire quelques distinctions utiles, quand il s’agit de mener sur la notion de « travail » une réflexion approfondie. On retrouve en effet dans ce texte l’opposition classique entre la pénibilité d’un travail qui se présente comme une contrainte (on travaille « parce qu’il faut bien vivre ») et la puissance humanisante du travail, c’est à dire l’aptitude qu’a cette activité à faire de l’homme un homme. On pourrait d’ailleurs s’appuyer sur le propos de Cavanna pour comprendre ce que Marx entend par un travail qui permet à l’homme de se produire lui-même comme un « être générique’, formule pour le moment énigmatique, sur laquelle on reviendra parce qu’elle est importante.

Pour le moment, observons ceci, afin de mettre des mots dessus prochainement : On peut déceler dans ces portraits d’hommes et de femmes au travail des ambiguïtés. La première consiste en ce contraste entre un milieu des actions subies, et brutales, hostiles au corps des travailleurs, et la maîtrise qu’on devine dans les regards et les gestes : on peut prendre en main un environnement qui semble à première vue conçu pour avaler ceux qui y évoluent. La seconde est plus trouble : chacun de ces portraits n’est qu’un élément dans  une série qui dessine la figure générale du travailleur. A strictement parler, sur la chaine de montage, les ouvriers sont indistincts. Et pourtant, chaque portrait est, aussi, l’inscription sur la pellicule, sur le papier et dans nos regards de telle personne qui est ce qu’elle est précisément parce qu’elle est absorbée par ce qu’elle fait, au point d’oublier qu’elle est aussi, le temps d’un déclenchement, l’objet de notre regard.

Reste, après avoir lu le texte de Cavanna, écrit dans les années 70, une inquiétante question : pourrait-on encore, aujourd’hui, effectuer de tels portraits de travailleurs ? Les nouveaux milieux professionnels que sont « l’open space », la plateforme de télé-marketing, la salle de video-conférence, permettent-ils de faire émerger la figure d’un travailleur véritablement pénétré de l’action qu’il a sur la matière ? C’est quelque chose qu’il faudrait creuser, car il y a fort à craindre qu’il s’agisse là de lieux, mais aussi de méthode de management qui ont pour conséquence la disparition, en tant qu’homme générique mais aussi de personne, de ceux qui se livrent à ces tâches qui n’ont plus grand chose avec le véritable travail, tant elles ne sont, en réalité, qu’un simple emploi.

Voici donc la préface à l’ouvrage Sur le tas, écrite par Cavanna pour introduire les photographies de Louis Stettner :

« L’homme ne travaille que parce qu’il ne peut pas faire autrement.

S’il pouvait faire autrement, il n’irait pas se barbouiller de cambouis à manipuler toute la journée des choses très lourdes, très inamicales au toucher et très dangereuses, jusqu’à ce qu’il titube de fatigue et ait juste assez de forces de reste pour se traîner à l’arrêt de l’autobus.

S’il avait le choix, l’homme, il choisirait de se reposer. Tout le temps, parfaitement. Ou peut-être de travailler, quand l’envie le prendrait, à des choses aimables ou culturelles, pour mieux goûter encore le repos, après. Ou peut-être de se vouer corps et âme à un travail passionné, à quelque tâche énorme et démente qui dévorerait sa vie dans une flambée de joie parce qu’il l’aurait CHOISIE…

Enfin, bon, l’homme travaille, c’est à dire consacre la plus grande et la plus belle part de ses heures, de ses forces et de son appétit de vivre à des tâches pas spécialement exaltantes et qu’il a rarement choisies.

Ceci posé, l’homme n’est jamais aussi beau qu’au travail.

Je me contente de noter le paradoxe sans prétendre en tirer aucune morale.

Attention. Ceci peut, à première vue, passer pour une appréciation d’esthète, d’amateur de pittoresque misérabiliste contemplant les choses de l’extérieur, bien installé dans son confort, comme le touriste qui s’écrie, devant de petits Arabes en haillons : « Qu’ils sont adorables ! » et qui, vite vite, les aspire dans son kodak. Ce n’est pas cette « beauté »-là que je veux dire.

L’homme au travail est beau parce qu’il oublie de se surveiller. Tendu, absorbé par sa tâche, il est, pleinement, innocemment, lui-même. Les copains de boulot sont les seuls à connaître le vrai visage d’un homme ou d’une femme. Son conjoint aussi, peut-être, mais c’est moins sûr, et en tout cas plus fugitif.

La concentration sur une tâche entraîne à la fois une tension de toutes les facultés vers le geste essentiel et un relâchement de tout ce qui n’y contribue pas. D’où cette intensité du regard, cette acuité des traits, cet abandon du corps.

Le gars pris par son boulot n’existe plus en fonction des autres, de l’image de lui qu’il veut, consciemment ou non, offrir aux autres. Il cesse d’être cet acteur que l’on est toujours dans la vie « sociale ».

Dès qu’on n’est plus en vêtement de travail, on devient raide, officiel, digne. Différent. On se « tient bien ». Voyez un travailleur dans le métro. Encore mal réveillé ou bien recru de fatigue, il n’a cependant pas le même abandon, le même naturel, qu’à son travail. Il se contrôle. Il se voit par les yeux des autres. Il est en représentation. Il joue un rôle : le rôle de Monsieur Tout-le-Monde. Correct, anonyme.

Louis Stettner me racontait qu’ayant demandé à un mineur magnifiquement sculpté en plein charbon la permission de le photographier et ayant convenu d’un rendez-vous, il le vit arriver costumé « en dimanche », cravaté, briqué et sentant bon l’after-shave. Le mineur marqua quelque surprise devant l’insistance du photographe à le saisir au vol dans l’accomplissement de ses gestes professionnels.

L’usine, c’est le bagne. Qui s’y rendrait de bon coeur ? Et c’est pourtant le lieu où disparaissent momentanément tous les problèmes autres que celui de la tâche assignée. C’est aussi le lieu où le travailleur est quelqu’un. Il connait son boulot. Il est chez lui. Et cela se sent.

Il se sait important. Il se sait nécessaire. Techniquement. Donc socialement. Il est parmi les copains. Au chaud. Il en bave, ils en bavent aussi. Egalité. Connivence. On se comprend d’un clin d’oeil. La solidarité, ça doit naître là ou nulle part.

Chantier, usine, mine, labour… Lieux où les choses, elles aussi, ne sont que ce qu’elles sont, mais sont ce qu’elles sont, pleinement et simplement. Ces fers noirs, ces chaînes, ces madriers… La matière est là sans fards, sans habits « du dimanche ». Simplicité géniale de l’outil, complexité strictement fonctionnelle de la machine. L’homme et la ferraille se mêlent sans façon, appuyés l’un à l’autre comme des chevaux de labour. Tout à l’heure, le travailleur quittera ses loques noircies de charbon, figées de graisse ou encroûtées de ciment, ses loques qui lui vont si bien au corps, comme une autre peau, et il réendossera le complet-veston ou le blouson de l’homme des villes. Il quittera en même temps le domaine des objets brutaux pour  celui des choses civilisées. Si humble soit-il, un briquet prétend à la recherche décorative. Un marteau, jamais.

Ces portraits sont si évidemment, si naturellement beaux, que nous acceptons leur beauté sans étonnement. De plain-pied. Quand la réussite est parfaite, on oublie la technique. Notre oeil découvre ces expressions cueillies en leur fugitif instant d’intensité maximale avec un ravissement tel qu’il veut ignorer qu’un autre oeil a su les voir avant lui, et les reconnaître pour admirables, et les saisir juste au vrai bon moment !

De quelle sensibilité ne faut-il pas être doté pour sentir à ce point ce qu’il y a à sentir dans un visage ? Ne faut-il pas le ressentir, un bref instant soi-même ? Etre, pour un bref instant, l’autre ?

Ces photos ont été prises aux Etats-Unis, en U.R.S.S., en France. Je vous défie bien d’être capable de dire, comme ça, sans regarder la légende, laquelle vient d’ici, laquelle de là-bas. Tirez-en donc vous-même la conclusion qui s’impose. »

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