Grâce au chômage, ce n’est pas le travail qui manque

Parce que le travail ne se réduit pas à l’emploi, parce que l’emploi n’est même pas une sous-catégorie du travail, il n’est pas nécessairement contradictoire de considérer qu’une forte hausse de l’emploi puisse être non seulement le corollaire mais même la condition de l’apparition d’un bernard-stiegler_4038849-1travail plus essentiel, puisque non contraint. Car, justement, la confusion entre travail et emploi est idéologique, elle a pour objectif de faire croire que le travail est par essence une contrainte, ce qu’il n’est pourtant pas essentiellement; elle a aussi pour but de maintenir en place l’idée que si un travail n’entre pas dans le cercle de la vente et de l’achat, ce n’est pas un véritable travail. Pourtant, parmi ceux qui pensent sérieusement cette question, de plus en plus nombreux sont ceux qui opposent carrément travail et emploi, et voient finalement d’un bon oeil le fait que l’emploi se raréfie : c’est autant de temps et d’énergie qui peuvent être consacrés à un véritable travail, c’est à dire à une activité qui témoigne d’un véritable savoir-faire, et qui constitue un véritable objet, car on a beau dire, on ne travaille pas pour « faire de l’argent ».

Parmi ces penseurs, l’un des plus importants est Bernard Stiegler, que nous avons déjà évoqué dans un article récent. Le revoici aujourd’hui, invité de l’émission Datagueule, que certains ont peut-être croisée ces derniers temps sur la nouvelle chaine tv « France-Info ». A l’origine, c’est une web-série qui s’appuie presque exclusivement sur des visualisations de données quantifiées. Mais la visualisation, justement, est déjà une interprétation et l’émission ne se contente donc pas de balancer des chiffres : elle fait en sorte qu’ils soient parlants. Ici, l’intervention de Bernard Stiegler permet de creuser ce sillon qui est le nôtre depuis quelques jours : il y a dans la disparition de l’emploi une chance de voir émerger de nouveau un travail qui soit débarrassé de tout ce qui en fait aujourd’hui une activité aliénée et aliénante (pour réutiliser, encore, ces mêmes concepts). Il ne s’agit pas de faire, comme Luc Ferry ces derniers temps, l’éloge du chauffeur Uber, car précisément, ce type de « job » est en réalité le dernier avatar de l’emploi, relooké à la sauce très très libérale (c’est à dire dénué de toute forme de protection, et absolument pas rémunéré à la hauteur de l’effort consenti). Et puis, rapidement, Uber se passera de chauffeur, puisque les voitures commencent, particulièrement en milieu urbain, à se conduire toutes seules. Non, ce dont parle Bernard Stiegler, c’est de la possibilité, pour chacun, de disposer d’un temps conséquent pour oeuvrer véritablement, c’est à dire pour créer, pour être l’auteur de son propre travail. Evidemment, un tel basculement réclame qu’on crée de nouveaux types de revenus, parce qu’il faudra bien, toujours, pratiquer des échanges, parce que les machines, à leur tour, vont générer des profits dont il va bien falloir se demander ce qu’on en fait : les propriétaires des machines ont une petite idée de ce qu’on peut faire de ces profits. Mais la question est de savoir comment on fait vivre tous les autres, qui n’auront plus de revenu de l’emploi (puisqu’il n’y en aura plus beaucoup), et qui n’auront pas non plus de revenu du capital (puisqu’ils n’en posséderont aucun). Il y a là un défi éminemment politique, un défi qui est, d’ailleurs, déjà, en soi, un travail de longue haleine, qui ne consiste pas à gérer simplement un budget d’Etat comme on l’a toujours fait, mais à créer de nouveaux flux, de nouvelles logiques selon lesquelles on va penser ce que sera le revenu, et sans doute de toutes nouvelles façons de consommer. Et sans doute, ceux qui participeront à l’émergence d’un tel nouveau contrat jetteront-ils les bases de quelque chose qui sera repris à travers le monde. On peut en être d’autant plus certain qu’à vrai dire, il n’y a pas vraiment le choix de le faire, ou de ne pas le faire. On peut juste en repousser provisoirement l’échéance et faire comme si de rien n’était.

Voici donc cet épisode de Datagueule, avec de vrais morceaux de Bernard Stiegler dedans :

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