Bruce tout puissant

On sent bien que peu à peu émergent de nouveaux collègues, et de nouvelles façons d’enseigner. Ainsi, Bruce Benamran propose depuis longtemps sur sa chaîne Youtube e-penser des séries de vidéos cours sur l’histoire des sciences qui ont le don de transmettre une connaissance qui, si elle
était plus partagée, permettrait de mieux se comprendre, d »éviter de dire n’importe quoi, mais surtout, de dire des choses nouvelles, car on le comprend aisément en le suivant, la science n’est pas un discours clos et définitif, c’est au contraire un champs dans lequel on est invité à produire de nouveaux énoncés. 

Oui, mais pas n’importe lesquels. A la différence de la cafét’ ou de cette zone qui, dans la salle des profs, s’étend autour de la machine à café, scientifiquement, on est censé ne proposer que des énoncés dont on puisse dire qu’ils sont « vrais ». Mais comme le concept de « vrai » peut, au premier abord, prêter à confusion, on va dire que, de façon générale, un énoncé scientifique est censé se présenter sous la forme d’un raisonnement. Mais alors, qu’est-ce qu’un raisonnement ? A quoi le reconnaît-on ? Et pourquoi affirme t-on volontiers que si on construit correctement son raisonnement, alors celui-ci sera l’expression de la vérité ? Ce sont certaines des questions que Bruce Benamran pose dans cet épisode consacré au raisonnement, premier d’une série consacrée uniquement à ce domaine (ou plutôt de deux séries, puisque dès le second épisode, deux branches se séparent, l’une consacrée au raisonnement, l’autre à l’informatique, qui est une sorte d »écriture du raisonnement (et je crois bien que je dois autant, en philosophie, à ma professeur de mathématiques qui m’a appris à programmer en basic sur un Amstrad 6128 qu’à mon professeur de philosophie en terminale (à qui je dois pourtant beaucoup, aussi))).

Il se trouve que cette vidéo arrive à point nommé pour ceux qui suivent, même si c’est de façon un peu épisodique ces temps ci (à cause de ce qui se passe en Zep depuis la rentrée) la réflexion que nous essayons de mener, très épisodiquement, sur la connaissance. Nous nous posons la question suivante : peut-on douter de tout ? Et nous sommes au beau milieu d’un passage de Descartes au cours duquel il invalide consécutivement les connaissances issues de l’expérience (je peux rêver que j’ai un corps, d’ailleurs j’en rêve parfois, donc si j’en rêve parfois, comment puis-je être certain que je n’en rêve pas tout le temps ?) puis les connaissances issues de la raison. Mais là, on se demande sur le moment comment valider cette affirmation. Que l’expérience puisse être trompeuse, soit. Mais que la raison puisse l’être aussi, ça semble plus étrange. D’autant qu’à ce moment du Discours de la méthode, Descartes a déjà donné les règles de cette méthode, selon lesquelles, si on les suit, on doit pouvoir éviter les divergences de jugement qu’il diagnostique dans la première partie. 

Le propos de cet épisode d’e-penser permet d’y voir plus clair, et de constater qu’effectivement, il y a un souci avec le raisonnement : puisque ses règles sont formelles, c’est à dire qu’il y a des formes du raisonnement, dont la plus connue et la plus répandue est le syllogisme, on peut se laisser aller à croire que, si la forme est correcte, alors le propos atteint ce qu’on appelle la vérité. Or, précisément, ce n’est pas toujours le cas. Et c’est ce qu’étudie ici, de façon visuellement vraiment bien faite, Bruce Benamran. Qui plus est, il le fait en évoquant les multiples perspectives qu’ouvrent ces questions, en particulier en terme de validation ultime des raisonnements : sur quoi s’appuient-ils ? Ont-ils un fondement premier dont on ne puisse absolument pas douter ? Y a t-il de l’indubitable ou tout n’est-il que convention ? En évoquant, en particulier, Wittgenstein, il jette déjà un coup d’oeil chez un auteur que nous croiserons nous-mêmes bientôt. 

Soyez bien attentifs, aussi, à tout ce qui se passe autour de la Maserati à 20€. On distingue à ce moment le caractère formel de l’énoncé (le syllogisme est, formellement, parfait) et le contenu des propositions (concrètement, ou dans ce qu’on a l’habitude d’appeler « réalité », cela existe-t-il, une Maserati qui serait à vendre au prix de 20€ ? Ne sommes-nous pas en train de réfléchir autour d’une impossibilité ?). Ce point est important, parce qu’il sera au coeur d’un débat que nous travaillerons bientôt. En effet, la quatrième partie du Discours de la méthode se donne pour mission de valider l’existence de l’âme (ce qui est assez vite fait, et peut semble assez convaincant, à tel point que le fameux « Je pense, donc je suis » puisse se permettre de sortir des catégories habituelles du raisonnement : il n’est pas nécessaire de démontrer que l’âme existe (que « je pense », en somme), parce que c’est d’ores et déjà évident, ça va « de soi »), mais aussi de Dieu (ce qui donne un peu plus de fil à retordre). Or, la façon dont Descartes démontrer que Dieu existe en s’appuyant sur la caractéristique essentielle de celui-ci (sa perfection) pour établir l’existence comme une qualité participant à cette perfection, si elle est formellement logique, laisse à désirer en terme de « contenu ». Or, cette articulation entre les formes logiques et le « réel », c’est Kant qui s’y attaquera, démontant ainsi la démonstration de Descartes (et on tient là une des raisons essentielles pour lesquelles on n’enseigne pas l’existence de Dieu à l’école, quand bien même Descartes a démontré cette existence : celle-ci ne relève pas de la connaissance, bien qu’il puisse sembler rationnel de l’affirmer, et mine de rien, ça a pas mal de conséquences, entre autres en terme de laïcité, nous y reviendrons). 

Bref, regardez ce qui suit, et on ne saurait trop vous conseiller de vous abonner à cette chaîne, quand bien même elle pourrait remplir votre temps libre (et en même temps, si vous avez compris le cours sur le travail, vous avez compris qu’il n’a de sens que pour cela, votre temps libre : être ouvert à ce genre de choses) : 

Et pour ceux qui, vraiment, ne suivent pas du tout le cours, ou ceux qui sont lecteurs de ce billet, mais n’apparaissent pas sur mes listes d’appel, voici le fameux passage de Descartes sur lequel nous sommes penchés depuis quelques séances : 

Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde: et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès long-temps remarqué que pour les moeurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus: mais pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer; et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

Descartes, Discours de la méthode, quatrième partie

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