Majordome

Majordome;
du latin major domus,
chef de la maison

Un article, juste pour expliquer le titre de l’article précédent. 

A plus d’un titre

On Her Majesty’s secret service est le titre du sixième film mettant en scène le personnage de James Bond, en 1969. Il fût réalisé par Peter Roger Hunt, et l’interprète de l’agent secret est le moins connu de tous, puisqu’il s’agit de George Lazenby, que tout le monde a oublié depuis. 

Au départ, je cherchais tout simplement un titre en rapport avec le concept de servitude, et j’aime bien aller piocher des références dans la culture pop » . Mais il s’avère qu’en fait, l’évocation de James Bond pourrait être davantage approfondie, et permettrait d’illustrer, ou de donner davantage forme à ce mouvement dialectique décrit par Hegel. Certes, si on cherche des repères dans la culture cinématographique, la référence au très beau The Servant de Joseph Losey est presque incontournable. Il suffit de regarder quelques photogrammes du film pour le comprendre : le jeu sur les profondeurs de champ, la saisie des personnages non pas directement mais par l’intermédiaire de miroirs dans lesquels ils se reflètent et se regardent les uns les autres, la relation de domination inversée entre celui qui sert et celui qui est servi, tout semble concourir à une sorte de mise en scène du schéma pensé et écrit par Hegel. Il en va de même pour Un Prophète de Jacques Audiard : le nettoyage initial du personnage principal de toute forme de caractéristique individuelle, sa confrontation à la menace de mort, l’acceptation de la contrepartie de sa survie, son entrée au service de ceux qui le menacent, et sa patiente construction à travers les travaux qu’on lui commande sont autant de formes qui semblent être des reflets du texte de Hegel.

Mais, après tout, ce dont il s’agit là, la forme générale du concept de servitude, et le jeu de construction de la conscience de soi à travers cette situation, c’est ce qui définit en propre le personnage de James Bond. Celui-ci, d’ailleurs, est plus qu’un personnage. Il entre plutôt dans la catégorie des principes. Le fait qu’il soit à ce point différent, à tout point de vue, d’une époque à une autre, montre qu’il ne s’agit pas tant de cerner les traits identitaires d’un être humain que de saisir les caractéristiques d’une forme générale. 

Services secrets

Ce qui caractérise avant tout James Bond, ce sont deux éléments : il est, comme le dit le titre de ce sixième épisode, mais comme on le répète en fait sans cesse « au service de Sa Majesté », celle-ci demeurant imaginaire, en surplomb du film, représentée par le patron de Bond, M, qui est lui aussi davantage un principe qu’un personnage, puisqu’il peut être représenté par des interprètes très différents les uns des autres, des hommes, mais aussi des femmes. Le service est donc son premier trait de « caractère », le second est le rapport à la mort. Son nom de code, 007, le dit expressément, il a le droit de tuer (premier 0), il l’a déjà fait (deuxième 0), et au sein du MI16, il est le septième à être dans ce cas. Si on se demande pourquoi le chiffre 7, plutôt qu’un autre, on se dit qu’en tant que forme créée, il est l’accomplissement de la création, telle qu’elle est au septième jour, celui du repos. Et de fait, James Bond est un mélange d’homme d’action et de personnage demeurant dans une sorte de perpétuel loisir. 

Tromper la mort

Qu’est ce que la dialectique du maître et du serviteur ? C’est tout d’abord une tension qui se joue autour même de ce précipice qu’est la mort. Quelque chose qui fait penser à la course folle entre les deux adolescents, dans La Fureur de vivre (Nicholas Ray, 1955), au volant de voitures volées, visant tous les deux une falaise, et se lançant comme défi d’être le dernier à sauter de leur bagnole, manifestant ainsi une forme de courage qui consisterait à se confronter, au plus près, à sa propre mort. La différence entre celui qui dominera et celui qui sera dominé, c’est le fait que l’un des deux renonce au combat pour sauver sa peau. A priori, on peut penser que, ce faisant, il manifeste une plus grande sérénité face à cette échéance, et que celui qui va le servir reconnaîtra en lui cette supériorité, ce plus grand détachement vis à vis de la simple survie biologique. Dans un second temps on peut aussi se dire qu’après tout, avoir mené aussi loin le combat peut aussi être le signe d’une simple inconscience, et que le serviteur a, aussi, fait preuve d’un véritable respect pour la vie, qu’il tente de protéger et de sauver autant que possible. James Bond, lui, constitue un peu une synthèse de ce rapport à la mort, qui n’est évidemment possible que parce qu’il est un personnage de fiction. Il donne la mort, certes, mais il prend aussi le risque de la perdre. Il le prend à un point tel qu’à strictement parler, il meurt pour de bon, et ce régulièrement. Ou du moins, il passe pour mort. Cette imprégnation de la mort, en lui, est exprimée à la lettre dans une des répliques de Skyfall (Sam Mendes, 2012), quand son ennemi, qui est un peu plus qu’un simple ennemi, le questionne sous la torture, lui demandant « Tout le monde a besoin d’un hobby, c’est quoi le tien ? » Bond répond, simplement « La résurrection ». 

Ressusciter n’est pas une activité si fréquente. Seuls ceux qui se considèrent eux-mêmes comme « born-again », ces personnes qui pensent être vraiment nées le jour où elles sont devenues ce qu’elles pensaient devoir être, peuvent revendiquer, métaphoriquement, un tel processus. Le seul être connu pour avoir ressuscité, c’est Jésus. Mais on sait qu’il ne s’agit pas d’un simple processus de réactivation d’un cadavre sortant de son tombeau. Quand Jésus se présente de nouveau à deux de ses disciples marchant vers Emmaüs, il est méconnaissable. Physiquement, ils ne le reconnaissent pas. C’est donc qu’il est incarné par un autre corps. On dit parfois de certains, qui échappent à la mort au cours d’une catastrophe, qu’ils sont passés « au travers ». C’est ce qu’on pourrait dire, aussi, de ceux qui ressuscitent, mais il faudrait préciser qu’en passant à travers la mort, ils sont aussi passés au travers d’eux-mêmes. Ils deviennent, dès lors, autres. 

Repense à toutes ces années de service

Et cette façon de dépasser la mort, de la déjouer tout en se transfigurant, c’est bien ce autour de quoi tourne la proposition de Hegel dans ce mouvement dialectique. Mais une autre force vient s’ajouter à ce processus de mise en oeuvre de soi, il s’agit de la servitude. Dans un premier temps, plutôt qu’une force, on pourrait voir dans la servitude une faiblesse, puisqu’elle est soumission. Mais dans le service, le serviteur fait. Il y a quelque chose dans le monde qui témoigne de son action. Le maître, lui, ne fait que consommer. Il anéantit le réel, sans rien en faire. Le serviteur, lui, vit dans un univers qui est le témoin de sa présence au monde. Le maître lui-même ne peut pas ne pas reconnaître l’action du serviteur sur ce monde. 

Dans le cas du genre de service que rend James Bond, on sait qu’il peut aller jusqu’à rompre avec ses propres exigences morales, avec sa propre vie. Mais le processus, en l’occurrence, va plus loin, parce qu’il déborde le récit mis en scène par le film. Avec le temps, James Bond, non pas en tant que personnage, mais en tant que concept, est devenu un principe de réalisation de soi pour ceux qui l’incarnent et le mettent en scène. Parce qu’après tout, pour exister à l’écran, cet homme de service a besoin que des acteurs lui prêtent vie, et corps. S’il en va de même pour tous les personnages de cinéma, on sait aussi que dans le cas de James Bond, ce rôle a fait exister des acteurs qui, depuis, sont connus comme faisant partie de ceux qui ont, successivement, incarné l’agent 007. En se mettant au service du maître Bond, en prononçant ces simples mots, qui sont comme une formule magique, un texte performatif « My name is Bond. James Bond », ces mots qui sont, pour Sean Connery, pour Roger Moore, Timothy Dalton ou Daniel Craig, comme un baptême, ces acteurs sont paradoxalement devenus les acteurs particuliers qu’ils sont. Et si le personnage n’avale pas ceux qui l’incarnent, c’est parce que chacun d’eux a eu la possibilité de le recréer, d’en faire un être nouveau, qui a quelque chose à voir avec ses versions antérieures, mais ose, aussi, entrer sur des territoires cinématographiques nouveaux. 

Bondage

Il y a donc, dans le fait même d’incarner James Bond quelque chose qui se joue qui est de l’ordre de ce que Hegel expose dans ce processus qu’on appelle « dialectique du maître et du serviteur ». Si James Bond est au service de Sa Majesté, il constitue lui-même une majesté au service de laquelle se mettent les acteurs qui l’incarnent, qui se plient à son personnage. Et, comme l’agent 007 met en oeuvre sa mission de façon volontiers irrévérencieuse, n’hésitant pas à remettre ses supérieurs hiérarchiques face aux exigences de leur fonction, mais aussi face à ses propres exigences, à son être, les acteurs qui l’incarnent le font en imposant, à leur tour, leur propre forme à ce maître, tout en le servant. 

Ce processus est devenu manifeste quand Daniel Craig a incarné, pour la première fois ce personnage. Une seule scène lui est nécessaire pour, simultanément, se mettre au service de l’agent secret, et néanmoins marquer pour de bon ce territoire, c’est la scène d’ouverture de Casino Royale (Martin Campbell, 2006) En un instant, on passe de la tradition (la tentative d’éliminer l’adversaire à l’aide d’une arme à feu), à un univers nouveau : les toilettes, qui vont être la scène d’une confrontation mémorable. En une scène, Daniel Craig salit tout, l’univers chic de Bond, et l’agent secret lui-même. Et il devient son nouveau visage, et sa nouvelle peau, souvent suintante sous le smocking. A la fin de cette scène, quand bien même le générique glam défilait sur l’écran, tout le monde comprenait que James Bond venait, de nouveau et pour de bon, de muter, et de muer. Et Daniel Craig apparaissait pour de bon dans ce monde.

Il ne s’agit pas de faire à tout prix référence à la pop-culture. Mais on peut commencer à dire qu’on a compris une théorie quand on la porte comme une forme qu’on peut reconnaître, ailleurs. Inversement, dès lors, avoir saisi une forme (et James Bond est, avant tout, une forme, et une forme intéressante en tant que telle) peut aider à entrer dans une théorie, y compris si celle-ci peut sembler, au premier abord, complexe. Ici, si le processus est possible, c’est sans doute parce que cette fameuse « dialectique » n’est pas, pour Hegel, une simple méthode de réflexion, une mise en scène de sa pensée. Elle constitue le mouvement même du réel, avec lequel la pensée elle-même peut entrer en phase en en adoptant, pour ainsi dire, le rythme. Qu’un tel accord soit possible entre la pensée et le réel peut constituer un signe de sa vérité. Historiquement, ce sera en tout cas la dernière fois qu’un système de pensée, qu’une construction intellectuelle s’approcheront à ce point de la conviction d’être entrés en phase avec le réel. Si on commence à se dire que finalement, entre le réel et la pensée, se joue quelque chose d’assez comparable à ce qui se passe entre le maître et celui qui le sert, c’est sans doute qu’on commence à discerner cette forme à des échelles plus grandes encore, et qu’on commence, pour de bon, à la comprendre. 

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