Penser le monde après la fin du monde

Il est temps de renouveler un peu les références que nous utilisons. Ce blog, laissé en jachère par les expériences d’écritures pour la revue L’Eléphant ou pour d’autres blogs focalisés sur d’autres objets (les bagnoles par exemple) a maintenant besoin de sang frais afin d’acheminer les éléments nécessaires à la pensée. Et ces éléments, c’est toujours dans la pensée des autres qu’on les a trouvés. 

Dans ce qui suit, on trouve le début d’un travail passionnant mené par Timothy Morton, un penseur anglais qui s’intéresse, de très près, à la question écologique. Mais sa façon de s’y intéresser de très près consiste justement à l’envisager de très loin, à prendre énormément de recul temporel et spatial, afin de considérer les objets selon des échelles de plus en plus grandes, au point que ce qu’il étudie, ce ne sont plus des objets, mais des hyperobjets, c’est à dire des êtres qui se situent à des échelles spatiales et temporelles tellement vastes qu’on peut se demander si, à la façon dont Lévinas disait que lorsque la pensée vise Dieu, elle pense plus que ce qu’elle pense (Dieu déborde, ou dépasse l’entendement), nous sommes à la bonne échelle pour les appréhender. Et justement, l’effort de pensée de Timothy Morton, c’est de tenter de se mettre à la bonne hauteur pour les penser. Le réchauffement climatique est un de ces hyperobjets. Le monde en est un, aussi. Et si, dès le début de son livre, on se dit qu’il y a là quelque chose de commun avec ce qu’on pouvait lire, aussi, chez Gabriel Markus, quand celui-ci affirmait que « Le monde n’existe pas », car, à la façon kantienne, il démontrait que le monde étant l’ensemble des objets, nous ne pouvions pas en faire l’expérience (nous pouvons faire l’expérience de chaque objet du monde, mais pas de l’ensemble de tous les objets), cette impossibilité débouchant sur cette autre impossibilité : celle d’affirmer son existence. Mais Timothy Morton développe cette idée de façon plus précise, et le concept d’hyperobjet lui sert à cela. Le polystyrène est un exemple d’hyperobjet : disséminé sous la forme de minuscules billes sur la planète, il n’est plus localisable, ni dans l’espace, ni dans le temps. A la façon dont un seul sous-marin furtif, une fois plongé dans l’océan, produit à lui seul cet autre hyperobjet qu’est la dissuasion nucléaire, le polystyrène a dépassé l’ici et le maintenant en se diluant, partout, dans le monde. Le plastique est dès lors, aussi, un hyperobjet. Là se trouve l’intérêt de la recherche de Morton. 

Le texte qui suit a de multiples intérêts. Si on voulait le réduire à son usage dans la perspective de l’épreuve de philosophie au baccalauréat, on pourrait dire qu’il s’intéresse, évidemment à la question des rapports qu’entretiennent la technique et la nature. Mais dans la mesure où il essaie de tracer des perspectives temporelles, de discerner un mouvement à travers le passage des siècles, c’est aussi un texte qui s’intéresse à la question de l’histoire.  Au-delà, pour ceux qui se contrefichent du baccalauréat, c’est aussi une façon d’aborder ce courant de pensée contemporain, profondément philosophique parce qu’il tente de penser la pensée, de prendre nos représentations à bras le corps pour les fonder de nouveau, qu’est le « nouveau réalisme », qu’on appelle aussi le « réalisme spéculatif », ou encore « pensée orientée objet ». Ces formulations sont énigmatiques, et c’est bien qu’elles le soient, car elles invitent à méditer, à les retourner mentalement sans cesse, pour les manipuler comme un enfant manipules les formes qu’il découvre, et les découvre en les manipulant. Derrière cet regain d’intérêt pour le réel, se trouve la question de la délimitation de celui-ci. Et on sait que depuis que Socrate, sous la plume de Platon, a placé des prisonniers devant un mur sur lequel apparaissent des phénomènes, la question du réel est la question philosophique par excellence. 

Dans ce qui suit, au-delà de la question écologique, se trouve la question de la réalité d’hyperobjets tels que la Terre, ou le monde. Et on comprend déjà qu’affirmer que la fin du monde a déjà eu lieu, est en fait une façon de dire que la réalité qu’on appelle « monde » a déjà rencontre le phénomène qui la mènera à sa perte. Mais dans cette pensée, la bonne nouvelle, c’est qu’il y a une différence entre « le monde » et « ce que nous appelons le monde ». Dès lors, un autre monde est possible. Mais pour qu’il soit possible, il faut le penser. C’est ce à quoi s’emploie la philosophie, de façon générale. 

« La fin du monde a déjà eu lieu. Nous pouvons indiquer avec une précision invraisemblable la date à laquelle le monde a pris fin. Ce confort n’est pas  de ceux qu’on associe spontanément à l’historiographie, et encore moins au temps géologique. Mais en l’occurrence, c’est d’une clarté étonnante. C’est arrivé en avril 1784, lorsque James Watt fit breveter la machine à vapeur, acte qui inaugura le dépôt de carbone dans la croûte terrestre : c’est là que l’humanité est devenue une force géophysique à l’échelle planétaire. Et comme, pour qu’une chose arrive, il faut souvent qu’elle se répète, le monde a également pris fin en 1945, à Trinity, au Nouveau-Mexique, où le projet Manhattan testa le Gadget, la première des bombes atomiques, et quand, plus tard dans l’année, deux bombes nucléaires furent lâchées sur Hiroshima et Nagasaki. Ces événements marquent l’accroissement logarithmique dans les actes des humains en tant que force géophysique. Ils ont une importance « historique mondiale » pour les humains – comme pour toute forme de vie à portée des retombées nucléaires – et ils marquent le début d’une période géologique, la plus grande des ères terrestres. Je mets « historique mondiale » entre guillemets parce que c’est précisément le sort du concept de monde qui est en jeu. Ce que les humains commencent à voir à ce moment, c’est précisément la fin du monde, entraînée par l’invasion des hyperobjets, dont l’un est assurément la Terre elle-même, et ses cycles géologiques exigent une géophilosophie qui ne pense pas simplement en termes d’événements humains et d’importance humaine. 

Timothy Morton
Hyperobjets, philosophie et écologie après la fin du monde
ed. Cité du design, 2018

Et si on voulait ajouter une expérience sensorielle à ce texte, on pourrait proposer ce titre, de Björk, intitulé Hyperballad. Il se trouve que Björk et Timothy Morton dialoguent, à la façon dont au 18ème siècle les intellectuels entretenaient une correspondance. Ce titre a quelque chose à voir, donc, avec la pensée de Morton. Et parfois, les percepts sont des moyens efficaces de parvenir aux concepts. 

Et évidemment, il ne faut surtout pas prendre Morton pour un gourou ou un maître à penser. Ces spéculations doivent demeurer des invitations à réfléchir. Ici, bien sûr, on peut se demander si « hyperobjet » n’est pas un autre nom pour « concept », ou pour « phénomène ». Mais justement, si de telles correspondances sont possibles, avec toutes les contradictions que ça peut supposer, c’est qu’il y a là matière à penser, et nécessité de le faire. 


Illustration en tête d’article : 

Le test de Trinity à 0.016 secondes, le 16 juillet 1945. Pendant des années, cette image fut interdite, car elle était considérée comme bien plus provocatrice que l’habituel champignon atomique. Les minuscules formes à l’horizon sont des arbres. 
Crédit photographique : Los Alamos National Laboratory

Image et texte tirés de l’ouvrage de Timothy Morton, Hyperobjets

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