Par les temps qui courent, il est difficile de ne pas cliquer sur un tel titre. Pourtant, il ne s’agit pas tout à fait de la maladie à laquelle on pense, ces jours ci, mais de quelque chose de plus profond, qui a peut-être quelque chose à voir avec ce que nous sommes en train de vivre, pas tant du côté de notre santé, que du côté de notre civilisation.

Puisque nous sommes plongés dans un processus un peu sauvage et improvisé de continuité pédagogique, et puisque nous voici labellisés Nation apprenante, on va essayer de proposer aux uns et aux autres, élèves ou pas, quelques contenus qui pourront être utilisés, si on veut, pour s’éclairer un peu, ou pour avoir quelqu’un avec qui partager, un moment, cette période de confinement.

Première main tendue, hier, celle d’Isabelle Stengers qui était reçue par Jade Lindgaard sur le plateau de l’Entretien, de Mediapart. L’occasion non pas de parler de ce que nous sommes en train de vivre, du moins pas directement, mais de placer cette expérience dans une sphère plus vaste, qui est notre rapport au monde, et surtout à la connaissance qu’on croit en avoir.

Je partage ça ici, et je copie-colle à la suite le petit document d’accompagnement que j’ai constitué ce matin en buvant mon café. On peut regarder ça très librement, et mine de rien, on se rendra compte qu’on est en train de travailler quelques notions du baccalauréat, telles que la vérité, la connaissance, la démonstration, la raison, la politique, l’Etat. Mais le mieux, c’est de goûter ce moment comme un véritable loisir.

Voici donc :

Et pour accompagner, quelques informations et commentaires, saisis et copiés/collés au fil de l’écoute :

Isabelle Stengers :

Isabelle Stengers, née en 1949 à Bruxelles, est une philosophe et scientifique belge, spécialiste de la philosophie des sciences et de la pensée du philosophe, logicien et mathématicien britannique Alfred North Whitehead. Inspirée par la pensée de Félix Guattari et de Donna Haraway, elle développe une conception constructiviste du savoir scientifique et une écologie des pratiques attentives aux phénomènes d’interdépendance dans le monde vivant. (source : Wikipedia)

Isabelle Stengers est née en Belgique et a étudié la chimie à l’université libre de Bruxelles où elle enseigne la philosophie. Elle a obtenu le grand prix de la philosophie de l’Académie française en 1993. Eminente philosophe des sciences en particulier, Stengers a publié de nombreuses études sur le processus scientifique moderne, en particulier sur l’usage social des sciences et leurs relations avec la puissance et l’autorité. Son œuvre inclut l’Invention des sciences modernes (1993), Sciences et pouvoirs : Faut-il en avoir peur ? (1997) et, en collaboration  avec le Nobel de chimie Illya Prigogine, la Nouvelle Allicance (1979) (source : Philosophes : les grandes idées tout simplement ; P.-O . Bonfillon)

Alfred North Whitehead

Mathématicien britanique, Alfred North Whitehead a eu une influence profonde sur la philosophie des sciences, l’éthique et la métaphysique. Avec son ancien élève Bertrand Russell, il publia Principes de mathématiques (1910-1913), une œuvre fondatrice en logique mathématique. En 1924, à 63 ans, il accepta une chaire de philosophie à Harvard (Etats-Unis). Il y développa le concept de processus, fondé sur la conviction que les catégories philosophiques traditionnelles sont inadéquates pour décrire les interactions entre matière, espace et temps, et que « l’organisme vivant, ou expérience, est le corps vivant dans son ensemble » et non pas seulement le cerveau.  (source : idem)

Phrase servant d’ouverture au dialogue :

« L’option d’apprendre à vivre dans les ruines est l’option d’apprendre à penser sans la sécurité de nos démonstrations et de consentir à un monde devenu intrinsèquement problématique ». Isabelle Stengers ; Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle

Ruines

Il s’agit ici des ruines physiques que constitue ce monde dans lequel nous vivons, mais aussi des ruines de la pensée, c’est-à-dire du fait que, comme le dit Isabelle Stengers, on ne peut plus avancer sans trébucher, sans être dans l’obligation de faire attention avant de faire un pas de plus.

Démonstration

Déduction qui prouve la vérité de sa conclusion en partant de prémisses déjà admises comme vraies. En  mathématiques, la démonstration procède essentiellement par substitution d’éléments équivalents.  (source : Dictionnaire de philosophie, Durozoi et Roussel)

Commentaire de ma part :

Ici, il est important de vous souvenir de ce qu’on a dit à propos des discours convaincants des sophistes, et parfois de Socrate lui-même : ils peuvent être trompeurs, et ils peuvent cacher des intentions de domination ou d’influence. C’est à cette aptitude de la démonstration à égarer ceux qu’elle convainc qu’Isabelle Stengers fait référence ici.

Félix Guattari

Félix Guattari est un psychanalyste et philosophe français. Il fut le partenaire de pensée d’un autre grand penseur du 20ème siècle : Gilles Deleuze.

Bon sens

Synonyme de raison chez Descartes, ou faculté de discerner le vrai du faux : « Le bon sens est la chose la mieux partagée « (Discours de la méthode I). Dans le langage courant le bon sens signifie la faculté de porter un jugement sain dans le domaine de la vie pratique. (source : Dictionnaire de philosophie, Durozoi et Roussel)

Commentaire :

Ce que déplore Isabelle Stengers ici, c’est qu’un certain discours « savant » (le discours de ceux qui sont censés « savoir ») ait tendance à humilier le sens commun, c’est-à-dire l’aptitude de chacun à réfléchir face au monde, et à repérer des incohérences dans le discours savant.

« Forger le sens commun et l’imagination »

Isabelle Stengers hérite de cette expression, forgée par Whitehead. Un des aspects intéressants de cet échange, c’est le fait qu’Isabelle Stengers remette le sens commun, c’est-à-dire l’aptitude de chacun à être curieux, à émettre des objections, à questionner et à répondre au discours des « savants », au cœur de la recherche de la vérité, c’est-à-dire au cœur de la science. Ce faisant, elle réinjecte aussi dans ce domaine l’imagination.

Problématique

L’adjectif qualifie en logique un énoncé qui peut être vrai, mais que l’on n’affirme pas explicitement comme tel. Le substantif désigne soit l’ensemble des problèmes qui spécifient le domaine d’une recherche scientifique ou d’un système philosophique, soit la façon dont on pose les problèmes que détermine une question philosophique (source : Dictionnaire de philosophie, Durozoi et Roussel)

Commentaire :

Ici, Isabelle Stengers met l’aptitude à discerner des problèmes au centre de la pratique du bon sens. On retrouve une attitude très classique, déjà croisée chez Aristote, consistant à commencer la pensée et le discours dans l’étonnement, dans l’acceptation du fait qu’on ne comprend pas quelque chose. Ca consiste aussi pour chacun à ne pas confier la complexité du monde à des « spécialistes », mais à les prendre en charge par soi-même, en les repérant, et en les pensant (de nouveau, on pense au conflit entre Socrate et les sophistes)

Doute

Le doute est un état d’incertitude qui, s’opposant à l’assentiment, se traduit par un refus d’affirmer ou de nier. Il s’explique, en principe, par l’absence de connaissances adéquates.
Le doute scientifique, inséparable de la recherche de la vérité, est l’attitude du savant qui met à l’épreuve ses hypothèses, en les soumettant au contrôle expérimental.
Le doute sceptique, attribué à certains philosophes grecs (Pyrrhon) se veut définitif et radical et conclut à l’impossibilité d’accéder à la moindre vérité.
S’inspirant d’une attitude qui remonte à Platon, Descartes instaure la réflexion philosophique en la fondant sur un doute primordial, le doute méthodique, procédé qui consiste à douter de tout ce qu’on a admis antérieurement afin d’établir la vérité sur des bases inébranlables grâce au critère de l’évidence. Ce doute métaphysique, radical, – bien que provisoire – est un doute hyperbolique qui, en vertu de son étymologie grecque, semble dépasser la mesure ; mais l’hygiène de la pensée exige que soit sciemment considéré comme faux ce qui n’est que douteux, et que soit rejeté comme toujours trompeur ce par quoi on a été parfois trompé. Le doute hyperbolique, appliqué aux divers domaines de la connaissance, atteint son plus haut degré avec la fiction cartésienne du Malin Génie. (source : Dictionnaire de philosophie, Durozoi et Roussel)

Quakers

La Société religieuse des Amis est un mouvement religieux fondé en Angleterre au XVIIe siècle par des dissidents de l’Église anglicane. Les membres de ce mouvement sont communément connus sous le nom de quakers mais ils se nomment entre eux « Amis » et « Amies ». Le mouvement est souvent nommé simplement Société des Amis et le surnom de « quaker » apparaît le plus souvent dans la dénomination officielle, sous la forme Société religieuse des Amis (quakers). Les historiens s’accordent à désigner George Fox comme le principal fondateur ou le plus important meneur des débuts du mouvement.

Étant originaire d’Angleterre, le mouvement s’est d’abord répandu dans les pays de colonisation anglaise. Puis au xxe siècle, des missionnaires quakers ont propagé leur religion en Amérique latine et en Afrique. Aujourd’hui, les quakers déclarent être environ 350 000 dans le monde.

La Société des Amis se différencie de la plupart des autres groupes issus du christianisme par l’absence de credo et de toute structure hiérarchique. Pour les quakers, la croyance religieuse appartient à la sphère personnelle et chacun est libre de ses convictions. Le concept de « lumière intérieure » (inner light) est cependant partagé par la plupart d’entre eux, quelle que soit la signification donnée à ces mots. De nombreux quakers reconnaissent le christianisme mais ne ressentent pas leur foi comme entrant dans les catégories chrétiennes traditionnelles.

On trouve aujourd’hui dans la Société des Amis des pratiques très diverses allant, à un extrême, d’un large courant évangélique et, à l’autre, à un courant non théiste. (source : Wikipedia)

Communs

Un commun est une ressource partagée, gérée, et maintenue collectivement par une communauté ; celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en fournissant la possibilité le droit de l’utiliser par tous. Ces ressources peuvent être naturelles : une forêt, une rivière ; matérielles : une machine-outil, une maison, une centrale électrique ; immatérielles : une connaissance, un logiciel.

Les communs impliquent que la propriété n’est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation mais comme un usage, ce qui rejoint la notion de possession de Proudhon dans Qu’est-ce que la propriété ?. Hors de la propriété publique et de la propriété privée, les communs forment une troisième voie. Elinor Ostrom a obtenu un « Prix Nobel d’économie » pour ses travaux sur les biens communs. Elle parle de faisceaux de droits pour caractériser la propriété commune.

Il ne faut pas confondre un « commun » avec un « bien commun ». Un bien commun est quelque chose qui appartient à tous mais qui n’est pas forcément géré comme un commun ; ainsi, « […] l’atmosphère appartient à tous. C’est un « bien commun », mais pour autant ce n’est pas (encore) un commun. Car, malgré les quelques réglementations mises en place, il n’y a pas de gouvernance permettant de gérer les effets de serre et les émissions de CO2 ».

Wikipédia est parfois cité comme un exemple de commun. (Source : Wikipedia)

Commentaire :

Tout ce passage de l’entretien, au cours duquel Isabelle Stengers évoque ce concept de « communs » en évoquant diverses luttes sociales et écologistes est vraiment intéressant, surtout quand elle évoque ce processus qu’on peut observer dans ces luttes :

«Ce à quoi nous avons affaire, ce sont des êtres qui ont été mutilés, nous sommes tous mutilés (…) Nous avons tous à nous réapproprier, au sens où se réapproprier, c’est redevenir propre à ce dont nous avons été séparés. Nous sommes tous malades, ce monde nous rend malades, et fonder des visions du monde et des visions d’impossibilité indépendamment de ces mouvements de réappropriation et de re-faire en commun, de refaire commun (…) c’est certainement partir d’un problème mal posé ».

Traduisons : retisser la communauté, c’est constater ensemble que le problème est mal posé, et que c’est pour cette raison qu’on y apporte les mauvaises réponses. Or la façon dont on vit appartient à ces réponses. Et il est possible que l’organisation même de nos vies soit précisément une mauvaise réponse à un problème mal posé. Dès lors, changer de réponse ne changerait rien, au fond. Il faut aller plus loin et changer, carrément, de problème.

« On voit un nouveau tissu de gens qui lient penser ce qu’ils font, faire des choses ensemble, et faire de la politique, c’est-à-dire retrouver la force de poser leurs propres problèmes »


Et si quelqu’un voulait le document en format .pdf, le voici :

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