Autant prévenir, l’année va être musicale. En effet, le programme des BTS en culture générale et expression nous invite à explorer ce thème, posé sous la forme d’une interrogation : De la musique avant toute chose ?

Poser cette question, c’est émettre l’éventualité que, parfois, la musique puisse être mise au service d’autre chose qu’elle-même. Et dans cette perspective, on peut penser par exemple à l’usage qui en est fait en politique, ou aux effets politiques que peut avoir la musique, en tant que telle, ou quand elle participe à des événements qui mettent en jeu des mouvements collectifs qui, en tant que tels, sont déjà d’ordre politique. Et pourtant, on peut être tenté de faire la promotion d’une musique qui existerait pour elle-même, et par elle-même, hors de tout contexte et de toute intention qui ne serait pas, strictement, musicale.

Parce qu’on oscille sans cesse entre la musique pure, et la musique mise au service d’autre chose qu’elle-même, je m’étais dit que je commencerais l’année, avec mes étudiants en BTS, sur un moment qui, en 1969, constitua en même temps un fait musical politiquement majeur, et une expérience de pure musique. Quelque chose qui marqua une rupture musicale, renvoyant les innombrables interprétations des mêmes notes dans le grenier poussiéreux où on range les choses quand elles sont révolues, et constitua mieux qu’une prise de conscience, disons plutôt une expérience physique, une imprégnation cellulaire passant des amplis dans les membranes des enceintes sur scène, pour aller frapper, tordre, vriller les tympans des quelques milliers de spectateurs encore là, ce lundi matin, pour écouter Jimi Hendrix lever les couleurs réelles de l’Amérique, et révéler en eux tout le paradoxe qu’il y avait, ce jour là, à être simultanément, citoyens des Etats-Unis d’Amérique, et opposé à la guerre au Vietnam. Parce que ce jour là, les USA et la guerre furent indissociablement mêlés, et qu’il était impossible d’être « américain » et pacifiste sans s’amputer d’une part essentielle de soi-même.

Tout ceux qui ont parlé du Star Spangled Banner joué ce jour là par Hendrix utilisent le même bon mot : il exécute l’hymne américain, le hisse aussi que possible pour le pendre en place publique, drapeau simultanément brandi et mis en berne. Ce que fait le guitariste gaucher au symbole national, c’est ce que Kubrick lui fera aussi dans Shining en réinjectant les motifs symboliques des peuples amérindiens dans le paysage quotidien de la famille américaine. Ce qu’Hendrix fait ici à la musique, c’est ce que Picasso fit, plus tôt, à la peinture.

Et c’est ainsi qu’on s’est passé, dès la première séance, ces quelques minutes d’explosions au ralenti, de terreur froide, de brasier livide.

Une fois cette première pierre posée, restait à proposer aux étudiants de continuer l’édifice. Le Star Spangled Banner sera donc le début d’une playlist mêlant musique et politique. La demande était la suivante : trouver d’autres événements musicaux ayant eu une puissance comparable. Et si on met de côté quelques propositions un peu trop éloignées du sujet pour être conservées dans la liste, la variété des propositions est telle qu’on se dit que le mécanisme a bien fonctionné. Cette variété, c’est celle des styles musicaux, évidemment, car tout le monde a dans ce domaine ses propres références, et ses propres goûts. Mais c’est aussi la variété des façons d’aborder la politique.

Il y a l’angle des luttes politiques telles qu’on les reconnaît quand elles ont lieu dans la rue, dans la confrontation avec l’ordre établi, sous forme de révolte. Et curieusement, ce n’est pas l’angle choisi par les étudiants, qui ont plutôt investi les hymnes de la révolte pacifique (Peter Seeger ou Bob Marley par exemple), ou les expériences musicales mettant en mots, en airs et en rythmes ce qui fait le quotidien de ceux qui vivent les injustices liées à la politique ou à l’absence de celle-ci (et ici, c’est très souvent le rap qui est convoqué, car il n’a pas son pareil pour chroniquer le réel). Le plus souvent, ce sont les inégalités raciales qui sont évoquées, de façon incantatoire et naïve chez Michael Jackson, de façon plus lucide, mais encore contée par IAM, directe, brutale et imprévisible chez Childish Gambino, et carrément glaçante au détour d’un clip de XXXTentacion. Mais d’autres angles sont proposés, qui étaient moins évidents, comme l’initiative populaire des Enfoirés, qui lient musique et action sociale, vendant des disques pour financer des repas, comme les fêtes techno qui s’organisent sans demander l’autorisation, et encore moins quant il s’agit de célébrer la mort d’un fêtard tué par les forces de l’ordre lors de ce qui était censé être une fête de la musique. L’angle peut s’élargir aussi, et devenir cosmopolite, quand la musique devient unitaire, affirmant « we are the world », et se fait l’écho de détresses vécues à l’autre bout du monde, par les plus fragiles des êtres humains. Enfin, histoire d’achever cette boucle, on peut se souvenir que la musique peut, aussi, être l’hymne non pas d’un peuple, mais de plusieurs, et que l’hymne européen est celui qui rassemble les hymnes nationaux de membres de l’Europe, tentant d’unifier ce qui peut l’être, et de donner le ton au concert des nations.

On reviendra sur la plupart de ces propositions, en partageant les arguments des étudiants qui en ont eu l’idée, et en y apportant quelques compléments, qui permettront des les approfondir.

Pour le moment, de Hendrix à Beethoven, voici cette playlist, qui est appelée à évoluer. Si certains lecteurs veulent participer, les commentaires, tout en bas de la page, leurs sont ouverts.

Star Spangled Banner, live à Woodstock, 1969, Jimi Hendrix
présenté par le prof’

Nés sous la même étoile, de IAM
présenté par Yasmine

Collateral Damage, de Burna Boy
présenté par Selma

Africain, Sexion d »Assaut
présenté par Hylann

Get up, Stand up, Bob Marley
présenté par Ayoub

This is America, de Childish Gambino
présenté par Angela et Diamant

The Message, Grandmaster Flash & the Furious Five
présenté par Alexis

Lettre à la République, Kerry James
présenté par Kaoutar et Ahlem

Black or white, Michael Jackson
présenté par Imane

Fuck da police, N.W.A.
présenté par Levi

American Idiot, Greenday
présenté par Mohamed

We are the world, USA for Africa
présenté par Paul-Armand

Theme from Schindler’s List, composée par John Williams
au violon, Itzhak Perlman.
présenté par Amine

Tek’stev’all, free-party organisée en hommage à Steve Maia Caniço, décédé dans la nuit du 21 au 22 juin 2019, à Nantes, lors de la Fête de la musique.
présenté par Clément

We shall overcome, Pete Seeger
présenté par Bilal

Chanson des Restos, Les Enfoirés
présenté par Thermitus

La Vie qu’on mène, Ninho
présenté par Noella

Look at me, WWWTentacion
présenté par Dalil

Quatrième mouvement de la Neuvième Symphonie, et son final, l’Ode à la joie, composé par Ludwig van Beethoven, dirigé ici par Herbert Von Karajan, qui en a signé les arrangements pour en faire l’Hymne européen.
présenté par Nadia

Et pour ceux qui utilisent ce service, la même playlist, sur spotify :

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