Le numéro 2 de la revue Légende, immense au moins par sa taille, et pas tout à fait dénuée d’ambition visuelle, est consacré à Angela Davis. Ca ne pouvait pas mieux tomber, puisque dans le cadre de l’enseignement de culture générale, on travaillait, mes étudiants en BTS et moi, sur un de ses articles qui évoquait l’importance de l’émergence du blues pour sortir les femmes de la communauté africaine-américaine du double ascendant qu’exerçaient sur elles la domination des blancs, et les hommes de leur propre communauté. Mais la vie d’Angela Davis a ceci de particulier qu’elle est suffisamment chargée d’engagements et de péripéties pour mériter, elle aussi, des hommages musicaux. Dans la revue Légende, c’est Bertrand Dicale qui propose une playlist Davisienne qui privilégie, comme à son habitude, les chansons. C’était intéressant, mais il me semblait qu’il manquait quelques invités et que, peut-être, on n’était pas, dans cette liste, dans la compagnie musicale qu’on aurait pu espérer. Alors, pendant que mes étudiants planchent de leur côté sur le principe même de l’hommage musical, je me suis mis en tête de compléter cette playlist, et d’en faire quelque chose d’un peu plus varié, fourni, et musicalement enthousiasmant. Jusqu’à Pierre Perret, c’est donc Bertrand Dicale le DJ invité, et à partir de Sun Ra, je reprends les platines.

The Rolling Stones – Sweet Black Angel, 1972

Entre 1970 et 1972, Angela Davis est tout d’abord recherchée par le FBI pour prise d’otage et meurtre, et pendant deux mois, elle échappe à cette traque tandis que la population noire prend fait et cause pour elle, de nombreuses maisons affichant « Sister : You are welcome in this house ». Elle est ensuite arrêtée, jugée, et condamnée à mort. Mais en 1972, sous la pression internationale, son procès est révisé et elle est acquittée de ces accusations, après la mise en évidence d’une machination bâtie par le FBI pour l’éliminer. Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’un certain nombre d’hommages apparaissent, pour la soutenir pendant ces deux années d’incarcération, en 1972.

Ici, le plus classiques et l’un des plus beaux de ces hommages, le Sweet Black Angel des Stones. Si les chansons du groupe sont rarement frontalement politiques, Mick Jagger et sa bande ne sont pas, pour autant, déconnectés de la vie politique. Leur concert donné à La Havane alors que Cuba renouait avec le monde des relations rompues des décennies plus tôt en 2016 en était un exemple. En 1972, dans l’album Sticky Fingers, c’est donc une chanson de soutien à Angela Davis que proposent les Stones, sous une forme avant tout musicale. Plutôt qu’un portrait qui aurait pu apparaître comme une forme d’appropriation de la culture et des combats de la communauté noire par un groupe de jeunes blancs, la chanson demeure avant tout une expérience musicale, qui renvoie le groupe à la musique qui l’a fondé, celle qu’il reprenait à ses débuts, et qu’il n’aura de cesse, toute sa carrière, de nourrir et faire vivre : le blues.
Ce titre, on l’avait déjà évoqué, ici : http://www.ubris.fr/2010/07/sweet-black-angel/

Daniel Balavoine – Petite Angèle, 1985

On n’a pas forcément envie d’être trop ironique envers Daniel Balavoine, parce qu’il est un musicien intéressant dans la période qui fut la sienne, et parce que tout semble indiquer que ses engagements furent sincères, dans le cadre un peu particulier que furent ces années là, et la forme discutable que prirent alors les élans de solidarité envers le continent africain. Petite Angèle n’est pas, à strictement parler, un hommage à Angela Davis. Ce serait plutôt une tentative de déplacement du motif qu’est devenue la femme politique américaine dans une sorte d’adolescence révoltée intemporelle. Ca vaut ce que ça vaut, et si la forme est vraiment naïve, ici aussi, on ne peut pas soupçonner Daniel Balavoine de mimer un esprit de révolte qui n’aurait pas été sincère : on se souvient que, sur le plateau d’un journal télévisé, face au candidat à la présidence François Mitterrand, ce jeune chanteur avait tenu tête à l’homme politique, et avait su exprimer, avec une certaine force, les inquiétudes et la colère sourde d’une partie de la jeunesse de ce temps là. C’est un peu un écho de cet épisode médiatique qu’on entend dans cette chanson, et on y devine qu’Angela Davis fut, pour Balavoine, une source d’inspiration, une figure qu’il avait en tête quand il réfléchissait aux désordres de son propre temps. Le fait que cette chanson figure, aux côtés du single plus connu, L’Aziza, dans le dernier album du chanteur, Sauver l’amour, indique assez qu’Angela Davis est, dans la tête d’un musicien qui, dans les années 80, observe son pays, la France, développer un racisme frontal, un repère, un modèle de pensée et d’action.

Yannick Noah – Angela, 2010

En 2009, les USA et le monde saluent l’élection de Barack Obama aux responsabilités suprêmes. Il est naturel, dès lors, que la musique rende hommage à ce moment important dans la vie politique américaine, qui fut en réalité une bouffée d’oxygène qui dépassa, et de très loin, les frontières des Etats-Unis. Ainsi, en France, dans l’album Frontières, Yannick Noah rend-il hommage à ce moment où les USA se choisissent un nouveau visage. Et assez naturellement, il le fait en confrontant l’Amérique des années 2010 à celle des années 60, afin de marquer la distance franchie. Mais il pousse le principe un peu plus loin, tout d’abord en s’inscrivant lui-même dans cette histoire, mais en y invitant aussi Angela Davis, comme si l’élection d’Obama avait été l’accomplissement de son propre combat politique, ce qui est faux : à plusieurs reprises, Angela Davis a affirmé qu’elle ne soutenait pas Obama, tout simplement parce qu’avant d’être un candidat noir, pour la femme politique, Obama est un candidat capitaliste. Or, on l’oublie un peu trop vite parce qu’on voit spontanément Angela Davis comme une femme noire, elle est avant tout une militante communiste, et à ce titre, elle ne peut pas soutenir les orientations politiques du parti démocrate américain. Assez curieusement, dès lors, l’hommage de Yannick Noah trahit doublement celle à laquelle il pense dans cette chanson : d’une part en ne respectant pas son combat politique, d’autre part en relayant étrangement une vision racisée de cette femme, qu’il voit avant tout comme une femme noire qui, parce qu’elle serait avant tout cela, devrait se réjouir qu’un homme noir soit élu à la Présidence des USA. A strictement parler, et aussi étrange que ça puisse paraître, cette chanson, et plus encore ce clip pourraient être considérés comme des exemples d’appropriation culturelle.
On avait déjà évoqué cette question, à l’époque, ici : http://www.ubris.fr/2010/07/commodification/

Francesca Solleville – Complainte pour Angela Davis, 1972

En 2019, Télérama titrait : Francesca Solleville, la dernière chanteuse communiste ? Au moins, cette chanteuse engagée aura toujours annoncé sa couleur. Evidemment, dès lors, c’est dans un style très « rive gauche » qu’on chante ici la gloire d’Angela Davis. Et après tout, il y a une forme de logique à ce que le communisme français salue du poing levé son cousin américain, quand bien même, il faut le rappeler, être communiste, par chez nous, peut relever d’une forme de convenance, alors qu’aux USA, cela suppose d’accepter une forme de bannissement, ce qui faisait des noirs communistes américains des êtres doublement bannis de leur propre société. Les paroles sont signées par Eugène Guillevic, poète breton qui, d’habitude, fait mieux que ça. L’arrangement musical transforme le tout en un ensemble dont on pourrait se demander si ce n’est pas le générique d’une série pour adolescents dans les années 70. On pense à Zora la Rousse, en moins réussi. Bref. Le problème des hommages, c’est qu’ils pensent parfois a priori que la complicité suffira. Et si notre thème d’année est « De la musique avant tout », on sera bien obligé de reconnaître qu’ici, elle passe au second plan.

John Lennon & Yoko Ono – Angela, 1972

Le duo new-yorkais en mode « minimum syndical » sur ce titre extrait d’un album se voulant politique, intitulé Some Time in New York City. Du titre aux paroles, en passant par l’écriture musicale elle-même, tout semble poussif, comme si la composition se faisait sous la contrainte. Il faut dire que le couple avait décidé de mettre sa célébrité au service de causes politiques. En fait avec Lennon, on est au début d’une interrogation inverse : ne serait-ce pas plutôt les causes politiques qui, parfois, sont mises au service des artistes ? Cet hommage un peu forcé, qui n’a jamais donné lieu à un engagement plus profond ni même à une rencontre, n’est pas vraiment resté dans les annales de la chanson engagée.
On avait dit encore plus de mal de cette chanson ici :
http://www.ubris.fr/2010/08/lennon-ono-davis-un-couple-a-trois-en-forme-de-mariage-blanc/

Pierre Perret – Lily, 1977

Comme toujours avec Pierre Perret, on échappe à toute forme de prétention, et finalement, même si Angela Davis n’est pas ici le personnage principal de cette chanson, elle intervient comme la grande sœur de l’héroïne, qui va enfin lui ouvrir les portes d’une famille de lutte. Il n’y a plus de naïveté quand cette forme d’écriture est pleinement consciente et assumée, et il faut un grand talent pour écrire des chansons sérieuses qui peuvent, aussi, être apprise à l’école.

Sun Ra – Music for Angela Davis, 1971

Sun Ra est un être à part. Très, très à part. Et si la question des origines est, pour la plupart des artistes africains-américains, cruciale, dans son cas particulier, la question est plutôt celle de sa destination. La musique de Sun Ra est une invitation à partir coloniser un autre espace, puisque sur Terre, aucun espace ne semble permettre une installation paisible. Né Herman Poole Blount, Sun Ra a trouvé dans la mythologie égyptienne un espace utopique où s’échapper, et espérer construire autre chose, ailleurs; au point d’être convaincu avoir été envoyé sur Terre pour être à son propre peuple celui que fut Moïse aux peuple Hébreux. La parole qu’il diffuse est faite de musique, et elle est conçue, dans sa composition mais aussi dans son exécution sur scène, comme une puissance mystique, ses concertes prenant la forme de gigantesques célébrations qui, à bien des égards, pourraient sembler religieuses.

Ce titre long de treize minutes, intitulé Music for Angela, enregistré en 1970, peut donc être considéré comme une prière. Plus tard, Sun Ra, lors d’une interview, affirmera que c’est grâce à l’intervention divine qu’Angela Davis fut libérée en 1972, alors que l’intégralité du jury était blanc.

Ci-dessous, ce titre, qui réclame un peu d’accoutumance, tant la musique de Sun Ra est inhabituelle, son exotisme devant autant à ses racines qu’aux espaces stellaires qu’elle vise. Au moins, cet hommage ci est-il avant tout musical. Mais on partage aussi une extrait du film Space is the place, réalisé en 1974 par John Coney, qui met en scène ce qu’on peut considérer comme la spiritualité de Sun Ra, l’Afrofuturisme. Dans cet extrait, Sun Ra, en grande tenue de prophète intergalactique, rencontre des jeunes d’un foyer socio-culturel sur les murs duquel figure, en bonne place, les héros de la lutte des africains-américains des années 60-70, et donc en particulier Angela Davis. Evidemment, les jeunes de ce centre sont un peu étonnés par la tenue de Sun Ra, et lui demandent s’il est réel. Et sa réponse est intéressante : non, évidemment, il n’est pas « réel », mais il poursuit, en affirmant que les autres noirs ne sont pas réels non plus : s’ils l’étaient, ils n’auraient pas besoin de se battre pour leurs droits et la reconnaissance de leur égalité. Dès lors, on peut considérer que la musique de Sun Ra est une tentative pour faire exister ce peuple qui, pour l’heure demeure à ses yeux un mythe.

Herbie Handcock – Ostinato (Suite for Angela), 1971

13 minutes de nouveau, pour cet autre monument de jazz, lui aussi enregistré en 1971. Rythmique très sophistiquées, faite de phase de perdition à l’issue desquelles s’opèrent pourtant, toujours, des retrouvailles. L’œuvre relève plus de la dédicace que de l’hommage, et on pourrait se perdre dans de nombreuses hypothèses si on tentait de discerner pourquoi la forme musicale choisie par Herbie Hancock est liée à l’être humain particulier qu’est Angela Davis. Ce qu’on peut en dire, c’est que cette rythmique est incroyablement libre, et qu’elle ne doit pourtant rien au laisser-aller. Etonnante, elle demande en même temps qu’on s’y fasse, sans pouvoir la maîtriser soi-même; forme émergente, on peut simplement l’accueillir, et la laisser produire son effet. Dans le refuse des USA des années 60 de recevoir la population noire comme égale, il y a aussi un refus de voir la forme sociale changer, avant tout sans doute parce que la précédente était somme toute bien confortable. Il est toujours plaisant d’être servi. Pour basculer vers une société égalitaire, il faudrait accepter de renoncer aux plaisirs anciens, sans savoir s’il y en aura de nouveaux. L’expérience musicale, quand elle est novatrice, relève des mêmes principes : il faut se perdre musicalement pour entrer dans ces 13 minutes. Sinon, on ne s’y retrouvera plus.

Parfois, Herbie Hancock va au-delà de la simple dédicace, et rend des hommages plus appuyés. C’était le cas en 1969, dans I have a dream. Je le glisse ici, en second extrait.

Sons of Kemet – My Queen is Angela Davis, 2018

Sons of Kemet est un groupe de jazz anglais qui, en 2018, a enregistré un album intégralement consacré aux femmes noires qui ont eu, à un titre ou à un autre, une importance dans l’histoire. L’album s’intitule Your Queen is a Reptile. Et en son centre, on trouve ce titre, consacré à Angela Davis.

T-Razor – Angela Davis, 2012

Peu d’informations sur ce titre tiré d’un album intitulé Bobby Kennedy. Son auteur semble, ensuite, n’avoir rien proposé d’autre. On se contentera donc de dire que ça se laisse écouter.

Larry Saunders – Free Angela, 1971

Larry Saunders était présenté par sa maison de disques comme le prophète de la Soul. Rien que ça. De fait, il sait faire monter les notes vers le ciel. Du coup, on ne sait plus, de sa prières et de celle de Sun Ra, laquelle a été écoutée. Les deux, peut-être.

Black Panther Kids – Power to the people / Free our people

S’il y a bien un art dans lequel les USA excellent, c’est celui des chorales populaires de gamins. Tout le monde connaît le fameux Stand on the World, enregistré par le choeur de l’église baptiste de Crown Heights à New-York, remixé en 1985 par Larry Levan. Ici, c’est une autre chorale de jeunes voix qui tient des propos plus politiques. En devine que nous sommes dans les années 70, et la justesse approximative (qui fait pleinement partie de ce genre musicale, ce qui le distingue nettement des chorales d’enfants « à la française ») s’incline devant la ferveur et l’enthousiasme.

Ce titre apparaît sur une compilation d’extraits de discours destinés à tous ceux qui ont besoin de samples pour produire de nouveaux morceaux engagés :

Mark Knoop, Angela Davis, composition de Peter Ablinger, 1998

Attention, ce qui suit est « un peu » théorique. Peter Ablinger est un compositeur contemporain, et depuis 1998, il a travaillé sur un projet au long cours, consistant à accompagner au piano des voix célèbres prononçant des discours. Son oeuvre, ici, s’intéresse à l’écoute, et à la musicalité, tonale et rythmique de la voix, le piano venant révéler cette musique qui se tient sous notre parole, à laquelle le sens nous rend inattentifs.
Le projet, en évolution constante, peut être suivi à cette adresse : https://ablinger.mur.at/voices_and_piano.html
Une cinquantaine de voix ont ainsi été accompagnées. Voici donc celle d’Angela Davis, accompagnée au piano par Mark Knoop :

Nina Simone – To be Young, Gifted and Black, 1969 – I wish I knew (how it would feel to be free), 1976 – Four women, 1965, Strange fruit, 1965, Why the king of love is dead, 1965

A de nombreuses reprises, Angela Davis a écrit à propos de l’importance de la musique dans la lutte des africains-américains pour leurs droits. Elle a aussi plusieurs fois précisé quelle importance avait eu, pour elle, la musique de Nina Simone. Dans un essai rédigé en 2016 à l’occasion de la sortie d’un album de reprises de Nina Simone, elle a pu préciser quel lien elle a tissé avec cette œuvre, et en quoi celle-ci est cruciale pour le mouvement d’égalité des droits.

Elle raconte qu’alors qu’elle était en prison, Nina Simone fit en sorte de lui rendre visite :

« En 1971, j’ai été très émue d’apprendre que Nina Simone voulait me rendre visite en prison. Alors, quant elle n’est pas venue à l’heure dite, j’ai été très déçue, en me disant que la visite avait été annulée. Mais en fait, c’était l’autorité pénitentiaire qui avaient refusé qu’elle apporte dans la zone de sécurité le cadeau qu’elle voulait me remettre.
Quand elle est finalement entrée, elle tenait un beau ballon rouge, gonflé à l’hélium. J’ai appris ensuite qu’elle s’était livrée à une longue bataille verbale avec les gardes, dont le sens des responsabilités n’était pas du tout en phase avec la ténacité de Nina Simone. Ensuite, à mesure qu’il perdait de l’altitude, ce ballon est resté, comme un des rares éléments permanents dans l’installation de ma cellule. Et même quand il fut complètement dégonflé, je l’ai conservé comme un souvenir artificiel de ce temps passé avec l’incroyable Nina Simone. « 

Ce Ballon, c’est celui qu’on peut deviner sur la pochette de cet album, le titre, « Nina revisited » prenant un sens nouveau après avoir pris connaissance de l’importance qu’a eu cette première visite de Nina Simone pour Angela Davis.

Les titres qui suivent ne sont donc pas des hommages à Angela Davis, mais quelques uns des titres qui ont accompagné son combat :

Winston McAnuff & The Bazbaz orchestra – Angela Davis, 2011

Il est naturel que les autres traditions musicales qui sont le développement des musiques de la dispersion du peuple africain dans le monde rendent, à leur tour, hommage à Angela Davis. Le reggae ne saurait échapper à cette règle et c’est ici Winston McAnuff qui s’y plie, et rend à son tour hommage à la femme politique, et à l’icône de la lutte des noirs pour leurs droit à l’égalité.

Silvio Rodriguez – Cancion para Angela Davis, 1975

Chanteur cubain, Silvio Rodriguez a accompagné, sa vie durant, ce que le continent américain connut de luttes sociales et politiques. C’est en 1978 qu’il se rend pour la première fois aux USA, il y rencontre en particulier Pete Seegers, dont le We shall overcome est devenu l’hymne de la lutte pacifiste de la communauté noire pour l’égalité.

Lee Morgan – Angela, 1971

La période d’emprisonnement d’Angela Davis vaut-elle la déferlante de morceaux qui lui auront été dédiés pendant ces deux années ? Ces œuvres auraient-elles vu le jour si elle n’avait pas été victime d’une telle machination ? Ce qui est intéressant dans ces titres de jazz, c’est qu’ils n’illustrent pas cette période, pas plus qu’ils ne cherchent à la représenter. En revanche, il y a dans cet art de la fusion musicale, dans cette façon de déconstruire la musique pour en faire autre une transposition sonore de quelque chose qui est dans l’air en ce temps là, qui vient se solidifier dans les notes, les timbres, le rythme. En 6 minutes, des possibilités s’ouvrent devant nous, tandis qu’Angela Davis croupit dans sa prison. Sans le dire, cette musique clame ce slogan : Free Angela !

Aaron Abernathy – Children of the city, 2017

Entre 2016 et 2017, coup sur coup, Aaron Abernathy sort deux albums complémentaires. Monologue tout d’abord, puis Dialogue, en réponse au premier. Tous deux sont des expérimentations en solo mais le second se place dans la continuité d’une histoire déjà ancienne de lutte pour la reconnaissance, histoire à laquelle la famille d’Aaron Abernathy a, bien avant lui, déjà amplement participé. Ici, le dialogue est celui qu’entretient ce chanteur avec ceux qui l’ont précédé, et dans plusieurs titres, ce sont les voix des ces lutteurs historiques qu’on peut entendre. Ainsi, au cours de cet album, on peut entendre des samples de James Baldwin, Nina Simone ou, dans ce titre précis, Angela Davis :

IAM – Monnaie de singe, 2017

Attention, citation fugitive, mais présente : les premiers mots en anglais, plaidant en faveur de la possibilité, pour chacun, de construire sa vie de façon libre et autonome, c’est la voix d’Angela Davis. De toute évidence, cette époque de la vie américaine est une des sources de la musique de ce groupe qui, tout en demeurant indéfectiblement marseillais, ne cesse de regarder, depuis les hauteurs, ce qui se passe outre-atlantique, afin de peupler les instrumentaux de séquences, samples rythmiques qui sont autant d’ambiances qui servent de paysage à leurs mots. Il semblait inévitable qu’un jour ou l’autre, IAM croise Angela Davis.

John Coltrane – Alabama, 1963

Le 15 septembre 1963 à Birmingham, Alabama, une bombe explose dans une église baptiste fréquentée par la communauté noire protestante de la ville. Quatre jeunes filles décèdent. une vingtaine d’autres fidèles sont blessés. La bombe, constituée de 19 bâtons de dynamite, a été posée par quatre membres du Ku Klux Klan local. Il faudra attendre 1977 pour que le premier des quatre terroristes soit traduit devant la justice. Les autres procès n’eurent lieu qu’au début du 21è siècle. Deux mois plus tard, lors de l’émission de télévision Jazz Casual, John Coltrane joue pour la première fois cette pièce musicale, conçue comme un hommage aux victimes de cet attentat. Un requiem en somme, tel que le jazz peut en créer. A vrai dire, il n’est pas nécessaire de connaître le contexte de la création de cette œuvre : aux premiers accords, aux premières notes du saxophone, la désolation s’installe.
Angela Davis, au-delà du fait qu’en tant qu’historienne est femme politique engagée, elle a évidemment longuement analysé cet épisode tragique, et elle l’a aussi souvent évoqué, était aussi indirectement concernée par cet attentat : sa propre mère, ce dimanche là, conduisait en voiture Mme Robertson vers cette église. Elles savaient que l’église avait été plastiquée. Ce que ne savait pas encore Mme Robertson, c’est que sa fille, Carole, était l’une des quatre victimes.

Gil Scot-Heron – The Revolution will not be televised, 1971

Pendant qu’Angela Davis est emprisonnée, un poète émerge, et sort un titre devenu emblématique des luttes à venir pour la population africaine-américaine. Gil Scott-Heron, dans The Revolution will not be televised, développe un phrasé qui est considéré comme l’une des formes les plus proches de ce que sera, ultérieurement, le rap. Du point de vue de la multiplication des références, aussi bien vers la culture populaire (techniques, dessins animés, pop musique) que vers la politique, ce chant est un précurseur de ce qu’a proposé Childish Gambino dans la forme globale que constituent, ensemble, le morceau et le clip de This is America. Ce à quoi on est confronté, c’est une très haute dose de conscience de ce que sont, à la fin des années 60, les Etats-Unis d’Amérique. Mais ce qui saute aux oreilles aussi, c’est que ce qu’on entend relève, au plus haut point, de l’art de la poésie.
Ajoutons cette précision, qui justifiera pleinement la présence de ce titre dans cette playlist : la première version de The Revolution will not be televised, enregistrée un an plus tôt dans une version nettement plus épurée, eut pour producteur Bob Thiele, qui travaillait pour le label Flying Dutchman. Bob Thiele était le producteur de John Coltrane, mais aussi un collecteur de sons, et c’est à lui qu’on doit de disposer, aujourd’hui encore, d’un grand nombre d’enregistrement des discours d’Angela Davis.
Ce monde n’est pas si grand qu’on croit, et ses acteurs s’y croisaient donc davantage qu’on ne le suppose.
Ci-dessous, une utilisation de l’oeuvre de Gil Scott-Heron dans un contexte plus contemporain, signe qu’elle n’a rien perdu de sa puissance initiale, et en second extrait, la version originelle de ce titre, tel qu’on pouvait l’entendre en 1970, précédé de son introduction, sur l’album Small Talk at 125th and Lenox :

Gertrude ‘Ma’ Rainey – Runaway Blues, 1930

On sait combien Angela Davis a écrit à propose la musique qui, dans les années 30, a accompagné les temps les plus durs qu’a pu connaître la communauté africaine-américaine, alors que celle-ci se voyait déniés tous les droits qui étaient reconnus aux « autres », les blancs. Rappelons que si l’esclavage est aboli depuis 1865, la population noire vit une situation de ségrégation absolue, qui perdurera jusque dans les années 60, chaque avancée étant systématiquement freinée par ceux qui avaient intérêt à ce que cette inégalité perdure.

Ce que montre Angela Davis, c’est qu’il n’est pas anodin que ce soit les femmes qui aient pris sur elles de développer cette musique qu’on considérait alors comme diabolique. Le blues fut en effet pour elles une façon d’échapper à une double domination : celle des blancs, mais aussi celle des hommes, car le blues exprimait leurs désirs, leur soif d’amour, de sexualité aussi parfois, autant de domaines qu’une femme soi-disant « respectable » ne pouvait pas aborder. On a étudié ensemble un article d’Angela Davis qui relate cette histoire. Elle y évoque Gertrude ‘Ma’ Rainey. La voici, enregistrée en 1930, chantant Runaway blues. Comme on peut le voir, la musique est ici une évasion :

Kassa Overall – Show me a prison, 2020

Ici, on ne sait trop, de Kassa Overall et Angela Davis, lequel rend hommage à l’autre. En 2020, le jazzman, batteur et rappeur sort un album intitulé I think I’m good, qui est en quelque sorte le fruit de la profonde dépression que l’artiste a traversée, jusqu’à le conduire en hôpital psychiatrique. Cette expérience nourrit son oeuvre qui est aussi traversée d’interrogations sur le système carcéral américain, réflexion qui alimente ce titre : Show me a prison. Quel rapport avec Angela Davis ? Un double rapport à vrai dire. Tout d’abord, la question de la prison aux USA est une part majeure des combats qu’elle a menés sa vie entière. Mais ici, l’influence va plus loin, puisqu’après presque quatre minutes de voyage musical, Kassa Overall choisit de clore ce titre sur la voix d’Angela Davis, enregistrée sur son propre répondeur, qui l’assure de tout son soutien. Et quelque chose nous dit qu’un tel message doit valoir pas mal d’anti-dépresseurs :

Sarah Webster Fabio, After Birmingham, 1972

La poésie de Sarah Webster Fabio a ceci de particulier qu’elle l’a elle-même enregistrée en tant qu’œuvre musicale. Ainsi, en 1972 sort un disque intitulé Boss Soul, comme son recueil de poésie, et on peut l’entendre dire ses propres mots, simplement et sobrement accompagnée de motifs rythmiques. Et déjà, c’est de la musique. Ou plutôt, comme l’indique la pochette, il s’agit de 12 poems by Sarah Webster Fabio, set to drum talk, rythms & images. Parmi ces douze poèmes, celui-ci, qui évoque le tragique attentat de Birmingham, déjà évoqué dans cette playlist. Plus précisément, ce sur quoi les mots de la poétesse se posent, c’est le temps qui suit l’attentat, le moment où une marche est organisée, pour rendre hommage à ceux qui, en 1963, furent les victimes de ce crime raciste.
La pochette, contenant les crédits, mais aussi les textes de cet album, peut être téléchargée ci-desous :


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