Complément à l’article précédent, un traitement plus poussé, parce que plus précis dans ses distinctions conceptuelles, qui pourrait tout à fait servir d’atelier pour traiter sous un angle un brin différent le sujet auquel on s’était attaqué : La vérité est elle soumise au temps ? François Vert y part d’une conception large de la vérité, la plus large possible, même, puisque ses énoncés vont de “Il fait soleil aujourd’hui” à “U = RI, soit encore : la valeur de la tension U aux bornes d’un circuit électrique est égale au produit de la valeur de la résistance par la valeur de l’intensité” (pour ceux qui auraient choisi une autre voie que la filière scientifique, il s’agit de ce qu’on appelle la loi d’Ohm). Se confrontant à ses propres pratiques et habitudes, qui semblent le perdre en début de réflexion au beau milieu de ce qu’il appelle la “vérité la-ver1foisonnante”, c’est à dire la propension de notre esprit à générer des vérités en permanence (là, maintenant, par exemple, s’en accumulent de nouvelles :”les caractères de cet article sont blancs sur fond noir”, “cet article porte sur un autre article”, “les informations que j’accumule en ce moment entrent dans la catégorie “vérité foisonnante”, “l’auteur multiplie encore une fois les exemples”, “les ordinateurs du lycée sont vraiment trop lents”, etc.), il tente de discerner ce qui pourrait être considéré comme “savoir”.

Or, c’est sur cette tentative de distinction que l’article apporte une eau puissante à notre moulin : si on tente de repérer ce qui, parmi l’ensemble des énoncés “vrais” qu’on émet en permanence, constitue un savoir, alors on va retirer, dans notre tamis, tout ce que François Vert répertorie comme simple “information”. Et on a alors une clé assez puissante pour traiter notre sujet : il y a des énoncés vrais qui ne constituent que des informations, et qui sont par essence périssables. Il y a à l’opposé des énoncés vrais qui ont une date de péremption plus éloignée, ou même des énoncés qu’on peut consommer sans modération éternellement; ceux ci constituent un savoir. Dès lors, au sein du foisonnement des vérités s’accumulant, il y aurait des zones de stabilité, des énoncés qui demeureraient identiques à eux mêmes à travers le temps, aussi bien en moi qu’à travers les générations.

Et là où l’article se révèle particulièrement utile, c’est qu’il redonne une légitimité à l’induction, ce principe amplement méprisé par la tradition épistémologique. Si on la caricature, on peut dire que la déduction consiste à tirer des énoncés généraux à partir d’observations particulières. Un exemple simple se trouve dans les prévisions météorologiques à long terme, qui ne s’appuient que sur des calculs statistiques effectués sur la météo de la même date des années précédentes (sur http://fr.weather.com/, par exemple, les prévisions à plus de 10 jours ne sont rien de plus qu’une moyenne des observations météorologiques des années précédentes à la même date)). Classiquement, on considère souvent à la suite d’Aristote, affirmant qu’”il n’y a de science que du général” (Secondes Analytiques , I, 31, 87 b) que ne mérite le nom de “savoir” que ce qui vaut universellement, c’est à dire un énoncé qui constitue une loi invariable, dans l’espace comme dans le temps, un jugement qui serait partageable avec des extraterrestres (intelligents, tout de même) s’il y avait de tels être avec lesquels le partager. Une telle définition du savoir laisse de côté les acquis de l’induction, puisque excessivement fondés sur l’observation, ils constituent la part roturière de la grande famille du savoir. François Vert, dans ce texte court, donne le programme de lecture de ceux qui ont un doute, tout comme lui, sur la pertinence d’un tel critère de sélection.

Pour ceux qui ont donc le courage de dépasser un tout petit peu la réflexion de l’article précédent, qui est bâtie avec les “moyens du bord”, comme on dit, cet article, ainsi que ceux qui sont conseillés en guise de complément, constitueront une ouverture fort appréciable !

On trouvera cet article ici même : http://www.sceren.fr/magphilo/philo07/science.htm

Et si on est un peu curieux, on naviguera avec plaisir dans l’ensemble du site.



Mise en garde lancée aux petits malins qui cherchent sur le net le traitement intégral de sujets qui leurs sont donnés par leur professeurs, croyant ainsi berner le correcteur qui sommeille en celui-ci (et y parvenant d’ailleurs parfois) : ce que je mets en ligne ici n’est que le résultat d’un travail effectué en classe, de mise en ordre des idées à partir d’une réflexion menée sur l’idée de vérité. Que les filous s’inspirent donc plus de la méthode que du propos lui-même : beaucoup de sujets peuvent être traités en s’appuyant sur un travail effectué au brouillon, qui consiste à discerner deux ou trois grandes manières de définir le concept principal mis en jeu par la question posée. Ainsi, on va le voir, le mot “vérité” va avoir dans la réflexion qui suit trois sens différents. Bien entendu, il faut aller du moins précis, du plus vague, au plus approfondi. Voila ce que ça donne une fois rédigé :

Introduction :

Si on a pris la mauvais habitude de qualifier de “vrai” ou “faux” tout et n’importe quoi (on achète une fausse montre Cartier, avec de la fausse monnaie, on est convaincu de voir au Louvre un vrai Léonard de Vinci), et en particulier des objets, l’usage voudrait qu’on évite de recourir à cette idée lorsqu’il s’agit d’objets, et qu’on le réserve aux jugements : les objets seront alors dits “réels”, ou pas, alors que tel discours, tel propos, telle connaissance seront dits “vrais” ou “faux”. Si cela permet d’ordonner un peu nos propos, néanmoins ce n’est pas suffisant. En effet, la vérité est définie selon deux critères qui ne sont pas toujours simultanément respectés : tout d’abord, est vrai un discours qui est conforme à ce dont il parle. Ensuite, ce qui est vrai ne peut pas être faux. En effet, la vérité est conçue comme étant éternelle : ceux dont les propos se contredisent tout le temps montrent par là que, soit ils ne possèdent pas la vérité, soit ils mentent. Ainsi, dans l’idéal, la vérité serait un discours semblable à la réalité, valable éternellement. Le problème, c’est que la manière dont nous pensons et disons la vérité n’est pas conforme à la définition qu’on en donne, à tel point qu’on peut être amené à remettre en question l’éternité et le caractère absolu de la vérité, pour la considérer finalement comme soumise au temps. Tout d’abord, on va time_by_natdatnlle voir, si la vérité change, c’est bien parce que la réalité elle même dont elle parle change aussi, et que nos discours doivent bien suivre ce mouvement. On verra que c’est ce qui caractérise ce premier degré de vérité qu’est l’opinion. Mais si la vérité change, aussi, c’est parce que nous mêmes évoluons dans nos connaissances, et que celles ci interagissent de telle manière que certaines sont parfois remises en question. C’est là le travail essentiel de la science. Enfin, nous pourrons confronter ces manières dont nous sommes concrètement en quête de vérité à l’idéal de vérité, qui demeure l’éternité.

1 - L’opinion, accord permanent à ce qu’on croit être le réel.

A - L’opinion est ce qui nous semble vrai

A moins d’être de mauvaise foi (mais on n’est pas de mauvaise foi sans le savoir soi-même), quand nous exprimons nos opinions, c’est que nous les considérons comme l’expression de la vérité. Ainsi, même si la tradition philosophique a fait de l’opinion un niveau de discours qui manque de fiabilité et de valeur, au quotidien, à chaque instant, c’est bien à l’opinion que nous confions le soin de constituer et exprimer ce que nous considérons comme relevant de la vérité. Ainsi, l’opinion est en quelque sorte pour nous la manière dont nous reconnaissons parmi l’univers des discours tenables, celui que nous tiendrons. Elle constitue par la même occasion notre connaissance et notre pensée, puisque l’une comme l’autre ne sont rien d’autre qu’un discours qu’on se tient à soi-même. C’est ainsi que nous mettons en accord le monde et notre pensée, et nous ne pouvons qu’accorder à ces propos la valeur de “vérité”.

B - L’opinion est l’expression de l’instant présent

Si l’opinion vraie décrit la réalité telle qu’elle est, alors on s’accordera à dire qu’à partir du moment où la réalité change, l’opinion doit la suivre dans ce mouvement. Ainsi, non seulement ne peut on pas reprocher à l’opinion d’être changeante, mais encore faudrait il voir dans une opinion immuable un signe d’erreur : le monde change, ce qu’on en dit maintenant ne sera plus vrai demain, il est donc nécessaire de réviser en permanence l’opinion afin de coller à la réalité. Et si l’opinion est un discours vrai, alors on est obligé d’admettre que la vérité change avec le temps. Ainsi, régulièrement, les manuels de géographie sont ils obligés de corriger l’altitude de tel ou tel sommet (y compris du plus élevé d’entre eux) afin de suivre les mouvements d’érosion ou de surrection qui modifient en permanence cette donnée.

C - L’opinion est la forme de vérité qui se caractérise par le relativisme et l’éphémère.

Dès lors, on peut admettre que la vérité, pour obéir à la nécessité de correspondance avec le réel, change au fil du temps. On peut même considérer que suivant le cadre dans lequel on se trouve, la réalité soit radicalement différente, et que la vérité s’exprimes alors en des termes, et selon des discours tout autant différents : constater, entre êtres humains, qu”on n’est pas du même monde”, c’est deviner à l’avance qu’on sera en désaccord sur la plupart des terrains de discussion, y compris parmi les plus généraux et les plus essentiels, parce que les hommes ne vivent finalement pas dans LE monde, mais dans LEUR monde, et que dès lors chacun construit sur ce qui lui apparait comme “la réalité” un discours qui lui paraît vrai, bien qu’il soit relatif, particulier, et sans doute éphémère. Mais dans ce cadre là, on peut considérer que la vérité est bel et bien soumise au temps.

Transition.

Cependant, la pensée ne se réduit pas aux seules opinions. Sinon, aucun accord entre les esprits ne serait possible, et la discussion elle même serait sans doute rendue presque impossible, chacun demeurant dans un monologue auto-convaincu. De plus, nous avons jusque là évoqué la vérité comme une juste description du monde tel qu’il est. Or nous allons maintenant voir qu’on ne peut pas réduire la connaissance à ce simple rôle de “description” : loin de se limiter aux seuls cas particuliers (tel objet a telle caractéristiques ici et maintenant, tel autre objet a telle autre caractéristique ici  et maintenant), la connaissance s’intéresse en fait aux généralités, et c’est sur ce terrain que travaille un degré de connaissance plus élevé que la simple opinion : la science.

2 - Le jugement prudent

A - La science tente d’aller au delà des apparences sensibles, là où l’opinion s’y fie.

Comme l’opinion, la science peut être considérée comme une description du monde, qui se donne pour objectif d’être aussi fidèle que possible à la réalité. Mais à la différence de celui qui se fie à ses impressions, le scientifique sait que l’observation est ce qui nous fait prendre des illusions pour la réalité : celle ci se trouve au delà de ce qui est observable, et nos sens ne nous donnent sur le monde qu’un point de vue particulier, limité, subjectif là où la vérité scientifique tente d’être générale, universelle et objective. Ainsi, par exemple, croyons nous voir des couleurs qui ne sont en fait que l’interprétation que notre cerveau effectue des longueurs d’ondes de la lumière quand celle ci frappe notre rétine : ainsi, la réalité ne comporte t elle pas de couleurs en dehors de la vision qu’en a l’homme. Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun phénomène physique derrière la perception des couleurs, simplement, ce phénomène ne se réduit pas à ce qu’on en voit, et la juste expression scientifique des couleurs se trouvera dans le résultat de la mesure de la fréquence de la lumière, grâce à un spectrographe, autrement dit, grâce à un dispositif qui va transformer l’impression subjective en donnée objective que même les daltoniens devront reconnaître (on constatera alors qu’une même mesure objective peut donner lieu à plusieurs impressions subjectives). Alors, on pourra dépasser l’opinion, puisque celle ci apparaitra comme l’expression de ceux qui se laissent guider par leurs premières impressions.

B - Mais la science dépend néanmoins des moyens d’observation et d’étude dont elle dispose.

Dès lors, la science semblerait bien être en possession de vérités qu’on pourrait considérer comme éternelles. Pourtant, ce n’est pas si simple : la science demeure tributaire des moyens qu’elle met en oeuvre pour observer et décrire le monde. Ainsi, quand un nouvel appareil d’observation apparait, c’est comme si la réalité elle même changeait, puisque c’est un tout nouveau monde qui apparait aux yeux du scientifique. Le microscope, la lunette astronomique vont être le point de départ d’autant de découvertes qui vont bouleverser la vision que l’homme a de l’univers tout entier (on pense, par exemple, à la découverte des satellites de Jupiter par Galilée). Ainsi, avant que la lunette astronomique ne soit inventée, l’univers est certes tel qu’il est encore aujourd’hui, mais les hommes n’ont sur lui qu’un regard limité par un horizon technique restreint, qui les pousse à penser que la Terre est une planète spécifique, puisqu’elle dispose d’un satellite, la Lune. Tous les grands scientifiques sont ceux qui ne se contentent pas de dire quelque chose de nouveau sur une réalité qui serait déjà observée par d’autres, mais qui bouleversent totalement ce qu’on entend derrière le mot “réalité”. Qu’on pense en particulier à la manière dont, depuis l’antiquité, on sait que la Terre est ronde, et dont néanmoins, on va continuer à faire comme si elle était plate pendant encore des siècles : c’est que, tout simplement, il n’y a au quotidien aucun témoignage de la rotondité de la Terre qui puisse permettre de voir dans cette forme quoi que ce soit qui corresponde à la “réalité”. Il faudra attendre de disposer de moyens de déplacements susceptibles de mettre en évidence cette description pour que ce discours devienne “vrai”.

C - Cette dépendance aux moyens d’étude est commune à toute entreprise de connaissance.

Ainsi, même si la science poursuit bel et bien une vérité qui soit universelle, et évite le plus possible les simples déclarations d’opinions, elle doit constater qu’il y a entre son idéal et ce à quoi elle parvient une distance considérable, qui est due au fait que les moyens mis en oeuvre par l’homme pour connaître la réalité modifient peu à peu la définition même de ce qu’on appelle communément la réalité, à tel point que si on demandait à deux hommes, dont un seul serait scientifique, en ce début de XXIè siècle, de definir ce qu’il nomme “réalité”, on constater à quel point leur définition différerait, puisque nous appelons communément “réel” ce qui peut être constaté par l’expérience, alors que la science actuelle s’occupe d’objets qui, pour la plupart, échappent à toute observation possible. Ainsi, contrairement à ce qu’on pouvait penser, la science n’étudie pas un monde qui serait posé, indépendant, immuable, et auquel nos discours devraient s’accorder. Au contraire, c’est la connaissance qui, en progressant, constitue le monde qu’elle cherche à connaître, de telle sorte que, bien que la proposition soit étonnante, on puisse affirmer que l’homme du XXIè siècle ne vit pas du tout dans le même monde que ses ancêtres qui habitèrent la Terre dans l’Antiquité. Les sciences humaines sont un terrain sur lequel ces phénomènes sont particulièrement sensibles, dans la mesure où les objets qu’on y observe (les échanges, les classes sociales, les déplacements de population, les orientations sexuelles, la banlieue, les pratiques culturelles, etc.) n’apparaissent comme objets que lorsque la science s’y intéresse. Ainsi, dans la science, même si c’est pour des raisons tout à fait différentes, la vérité semble bel et bien soumise au temps.

Transition.

Si la vérité est à ce point malléable et changeante, devons-nous alors considérer la connaissance comme étant fondamentalement relative, chacun pensant le monde tel qu’il l’entend, au moment où il le fait et selon les modalités que sa culture lui permet ? Ne faut il pas, alors, abandonner toute référence à l’idée même de vérité, pour privilégier l’idée d’un discours diversifié dans lequel tout le monde aurait, à sa façon, et pour son propre compte, raison ? Nous allons voir qu’on peut éviter un tel écueil à partir du moment où on repère de manière plus précise ce dont il s’agit quand on parle de “vérité”.

3 -

A - Les mathématiques, modèle de toute connaissance indépendante du temps.

Le problème auquel nous nous confrontons n’est en fait pas nouveau : dans l’Antiquité déjà, alors que les physiciens tentent tous de trouver dans la matière la quintessence de celle ci, c’est à dire le principe qui l’unifie et qui permettrait de dire quelque chose d’absolument certain sur le monde, en ramenant tout à ce principe unique, Socrate va réaliser que ce principe ne peut pas être cherché dans le monde matériel, précisément parce que celui ci est en perpétuel mouvement, et que nous mêmes ne parvenons pas à trouver de juste point de vue pour l’observer. Il proposera alors de considérer que la vérité n’est pas de “ce monde” matériel auquel notre corps appartient, mais qu’il s’agit de la chercher dans ce qui, en nous est immuable : les idées. En effet, si la matière n’est pas du tout le même objet pour un physicien de l’antiquité et pour un scientifique actuel, il n’en demeure pas moins que l’idée de “matière” sur laquelle ils travaillent demeurent la même. Evidemment, la science qui révèle le mieux le caractère universel et éternel de la vérité, c’est celle qui est totalement indépendante de toute forme d’observation de la matière : les mathématiques. En effet, définir aujourd’hui une droite, c’est dire exactement la même chose que les géomètres antiques, et participer à une vérité qui traverse les siècles, intouchable, à tel point qu’on est certain que dans les millénaires qui viennent, s’il y a encore des humains pour partager des connaissances avec leurs descendants, ils leur enseigneront des mathématiques conformes à celles que nous pratiquons aujourd’hui. Pour les autres disciplines, on ne peut pas avoir les mêmes certitudes, (et ce d’autant moins que depuis des décennies, nous transmettons la physique newtonienne alors même que le relativisme et la physique quantique l’ont invalidée). Ainsi, il y aurait dans les mathématiques le coeur de la connaissance, c’est à dire cette vérité qui se présente, au dessus des opinions et des hypothèses changeantes, comme éternelle, absolue, universelle.

B - Ce modèle peut-il être appliqué dans d’autres domaines que les mathématiques ?

Doit on alors considérer que ce domaine des sciences hypothético-déductives est alors le terrain de la vérité éternelle là où les sciences expérimentales seraient vouées aux énoncés éphémères ? Par forcément, car bien que la connaissance progresse, et que certains discours soient reconnus comme faux après avoir été pourtant reconnus pendant des siècles comme vrais, tout discours ne peut pourtant pas être vrai, et le relativisme ne peut pas devenir universel. En effet, pour qu’une thèse soit scientifiquement reconnue, il faut qu’elle soit conforme à la logique, qui n’est rien moins que la structure même du raisonnement mathématique. Ainsi, il y a bien quelque chose de constant dans le discours scientifique, au delà de ses revirements apparents : la colonne vertébrale des théories est la raison elle même, dont les règles sont immuables. Et c’est bien le respect de ces règles, dont la première est le refus de la contradiction (un propos ne peut pas être simultanément vrai, et faux, on ne peut pas en même temps affirmer une chose et son contraire), qui légitime les changements de théories scientifiques. C’est la contradiction des faits qui va venir contraindre à passer d’un discours à un autre, sans changer pour autant le fondement de la connaissance, c’est à dire la raison. Et Socrate a simplement ce génie d’appliquer à l’ensemble des connaissances cette méthode : se demander ce qu’est le Beau, le Bien, la Justice, le Courage, c’est toujours mener une investigation éloignée des considérations matérielles trop relatives, pour essayer, grâce à la raison, d’aller vers des discours qui concernent ces Idées en elles mêmes, désincarnées, tout comme les propriétés géométriques de la droite valent pour toute droite possible, et non pour tel ou tel cas particulier.

C - Ainsi, l’homme peut il espérer, par delà les compromissions au temps, s’approcher de la vérité

On le voit, quand il semble tomber dans l’incohérence parce qu’il change d’avis et de discours, l’homme semble errer sans but et sans orientation. Ceux qui raillent l’usage de la raison, l’attitude scientifique et la quête de vérité, préférant pour les uns l’ignorance, et pour les autres la Révélation ont d’ailleurs souvent attaqué la science et la connaissance humaine précisément à partir de l’argument de la relativité des connaissances humaines, du manque d’universalité qui les caractérise. Certes, l’ignorance a ceci d’intéressant qu’en s’y prenant bien, elle peut demeurer égale à elle même. Mais on voit bien qu’il s’agit d’un abandon, et d’une facilité. Quant à ce qui se présente à certains comme La Révélation, toute observation extérieure ne peut qu’y voir Une révélation parmi d’autres, qui n’a de valeur universelle que pour ceux qui y adhèrent. Il n’y a là, pour ceux qui s’attachent à la lettre des messages transcendants hypothétiquement adressés aux hommes, qu’une promesse de vérité partagée en comité restreint (des millions de fidèles de forment jamais une humanité universellement convertie), et toujours limitée aux dates d’apparition historique du message, et de dilution de celui ci dans l’oubli. En revanche, dans la foi religieuse peut se lire la tension de l’homme entre un monde matériel reconnu comme ne suffisant pas, comme éphémère et incapable de proposer une connaissance échappant aux lois du temps. L’homme qui se tourne vers l’au delà adopte une position qui, s’il ne prend pas cet outre-monde pour une copie plus plaisante de ce monde ci, est proche de celle que Socrate pratique lui même. Le scientifique lui même, quand il est conscient qu’il n’observe qu’un monde que sa science elle même produit au fur et à mesure qu’elle apprend à le connaitre, sait bien qu’il n’y a pour l’homme, aucune autre réalité que ce que son esprit génère, au delà de la matière sensible.

Conclusion

Ainsi, on l’a vu, l’homme est porteur d’un double système de connaissance, capable de reconnaître deux niveaux de vérités. L’un consiste simplement en ce qu’il est nécessaire de savoir, au quotidien, pour parvenir à se comporter de manière cohérente par rapport au monde tel qu’on croit le connaître. C’est ce qui permet à nos ancêtres de vivre sur une Terre plate sans se prendre les pieds dans le tapis de leur propre territoire : aussi étrange que cela puisse nous sembler, leur terre est réellement plate, puisqu’il n’y a pour eux aucune autre réalité que celle dans laquelle ils vivent, du jour de leur naissance jusqu’à leur mort. L’autre consiste dans cette aptitude typiquement humaine, qui lui permet de savoir que ce qu’il sait peut être considéré comme vrai sans l’être absolument. L’homme est capable de se dire “pour le moment, contentons nous de ça”, c’est à dire de reconnaître comme vrai ce dont il sait bien que ce n’est qu’une connaissance provisoire. Ainsi distinguons nous la vérité telle que nous l’exprimons, qui respecte des règles d’énonciation dictées par la logique, et La Vérité en tant qu’idéal, dont on est bien conscient de ne pas l’avoir atteinte, et qui justifie précisément qu’on révise en permanence nos connaissances trop provisoires. La Vérité n’est donc soumise au temps que lorsqu’elle est pratiquée et connue par les hommes. Au delà, il est possible de concevoir une vérité qui soit indépendante de toute autre forme qu’elle même, temps ou espace. Mais de fait, les hommes qui prétendent l’avoir atteinte, ou l’avoir reçue, et pensent pouvoir se contenter de la reproduire telle qu’elle, à la lettre, oublient précisément qu’ils ne sont qu’hommes, et qui ni eux ni leur connaissance ne peuvent échapper à la loi du temps, qui fait que tout passe en lui, et que ce qui demeure constitue pour l’homme, au sens strict, un “au-delà” dont il ne peut observer que des aperçus successifs.



Donner aux élèves, à commenter, un texte affirmant qu’il faut mettre les enfants au travail, voila qui pourrait passer pour une forme anticipée de harcèlement moral. Pourtant, il ne s’agit pas ici d’apprendre aux enfants et jeunes à se soumettre au travail, mais plutôt à ne pas se soumettre à cette tendance spontanée qui nous incite à ne rien faire, et à rester, bouche bée, ébahi devant le monde, sans rien y faire. On va le voir, on est attaché à l’image de l’enfant déchargé de tout travail. Le problème, c’est que le détacher de tout travail, c’est aussi l’enchainer à l’image qu’on se fait de lui, et aliéner le futur adulte qui couve en lui. Voila les enjeux d’un texte qui, bien que relativement facile d’accès, donne lieu chez les élèves à un certain nombre d’erreurs d’interprétation.

« L’homme est le seul animal qui doit travailler. Il lui faut d’abord beaucoup de préparation pour en venir à jouir de ce qui est supposé par sa conservation. La question de savoir si le Ciel n’aurait pas pris soin de nous avec plus de bienveillance, en nous offrant toutes les choses déjà préparées, de telle sorte que nous ne serions pas obligés de travailler, doit assurément recevoir une réponse négative : l’homme en effet a besoin d’occupations et même de celles qui impliquent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s’imaginer que si Adam et Ève étaient demeurés au paradis, ils n’auraient rien fait d’autre que d’être assis ensemble, chanter des chants pastoraux, et contempler la beauté de la nature. L’ennui les eût torturés tout aussi bien que d’autres hommes dans une situation semblable. L’homme doit être occupé de telle manière qu’il soit rempli par le but qu’il a devant les yeux, si bien qu’il ne se sente plus lui-même et que le meilleur repos soit pour lui celui qui suit le travail. »
Kant – Réflexions sur l’éducation

Introduction

L’enfance est censée être cet âge protégé qui n’est pas touché par les responsabilités pesant sur les adultes, et à ce titre, elle semble devoir échapper à ce qui pèse le plus sur les épaules des ainés : le travail. Sur une conception de l’enfant comme un être innocent, inconscient du monde qui l’entoure et de la place qu’il devra y prendre, on pourrait soutenir la thèse selon laquelle il doive être exclu du monde du travail, et être laissé aux joies du jeu, de la découverte gratuite et oisive du monde. Cependant, à ce projet pédagogique s’opposent ceux qui pensent que si le futur adulte doit être avant tout marqué par le travail, alors c’est dès l’enfance qu’il faut s’y préparer. Telle est, par exemple, la thèse que Kant soutient dans ses Réflexions sur l’éducation : parce que le travail est ce qui constitue la marque spécifique de l’homme, alors l’éducation se doit d’y former l’enfant en l’y habituant peu à peu. Une telle affirmation s’appuie chez lui sur deux éléments complémentaires : tout doisneaud’abord la conception du travail comme étant essentiel à l’homme, puis la remise en question de l’idée selon laquelle le labeur serait une punition divine à laquelle nous échapperions si nous étions, tels Adam et Eve, au paradis, ce qui permet à Kant d’établir en un troisième temps le travail comme le meilleur moyen d’échapper à l’ennui, ce qui paraît primordial si on voit en celui-ci l’occasion de se replier sur soi-même. Nous verrons qu’en s’attaquant au mythe génésique et à son pendant qu’est la conception de l’enfant « pur », Kant parviendra à remettre en question une conception classique du travail qui ne voit en lui qu’une peine qui ne serait jamais tout à fait purgée. A partir de l’étude ordonnée de son argumentation, nous tenterons de déterminer quelles en sont les apports, mais aussi les limites.

1 – Explication linéaire du texte

A – le travail considéré comme essentiellement humain.

L’argumentation kantienne s’ouvre sur une affirmation qui a valeur de programme : « Il est de la plus grande importance d’apprendre aux enfants à travailler ». Si on perçoit bien l’orientation pédagogique dans laquelle s’inscrit une telle thèse, si on cerne immédiatement l’opposition à tout laxisme et à toute tendance à laisser l’enfant « libre » de ses activités, on note toutefois qu’il ne s’agit pas de proposer qu’on fasse travailler les enfants, mais qu’on leur enseigne à le faire, afin qu’ils en soient capables. C’est que si le travail est la marque de l’homme, il ne constitue pas une caractéristique qui lui serait aussi innée que l’est l’instinct chez l’animal : l’homme est certes « voué » au travail, mais de même que le fruit du travail nécessite une préparation, la simple aptitude au travail est elle aussi le fruit d’une longue préparation, et on appelle ce processus « éducation ». C’est là un argument très classique, et suffisamment reconnu pour ne pas faire polémique : l’homme ne trouve pas dans la nature de quoi satisfaire ses multiples manquent (qu’ils relèvent du besoin nécessaire ou du désir en apparence superficiel) mais il dispose d’une prédisposition à transformer la nature afin d’en extraire ce qui peut combler ses manques. Mais une telle prédisposition, précisément parce qu’elle ne se réduit à aucun instinct et qu’elle réclame des savoir faire, implique un apprentissage précoce, et ce d’autant plus que le travail, au sens large, s’oppose au principe de plaisir qui nous anime : il n’est pas spontané et crée donc un fort désagrément auquel il peut est nécessaire de s’accoutumer. Car c’est bien d’une nécessité qu’il s’agit, puisqu’il en va de la conservation de l’homme, c’est-à-dire, tout simplement, de sa survie, dont on comprend ici qu’elle dépend de son activité de transformation du monde, elle-même conditionnée par une double transmission : celle des techniques acquises par l’humanité, et celle plus subtile de l’habitude du travail, qui est au départ contre-nature. L’éducation n’a pas dès lors pour but de préserver l’enfant dans la forme qu’il a dès la naissance, puisque celle-ci est impropre à garantir la perpétuation de l’espèce. Il faut au contraire faire perdre à l’enfant ce naturel inefficace pour lui faire intégrer une seconde nature, qui constitue le but de l’éducation qu’il reçoit. Alors, il pourra « jouir de ce qui est nécessaire ». Mais on le voit bien : le terme « jouir » est à entendre dans un sens particulier dès qu’il s’agit de l’homme, car il n’y a rien de moins immédiat pour l’homme que ce qu’il doit obtenir par le travail.

B – La punition d’Adam et Eve eut consisté à demeurer au paradis. La punition des enfants serait de les maintenir enfants.

La tradition a pris l’habitude d’opposer cette condition humaine liée au travail à une hypothétique condition originelle beaucoup plus avantageuse, figurée par le mythe d’Adam et Eve vivant insouciants et indolents au paradis. Kant sait bien que l’enfant est lui-même fréquemment associé à cette figure, parce qu’on le conçoit comme innocent, tel que pourraient l’être Adam et Eve avant de sombrer dans le péché originel. De même qu’on a appris à considérer le récit de la sortie hors du paradis originel comme un chute et une dégradation, on regarde l’enfant comme celui qui va être dégradé par son passage à la vie adulte, ce qui justifie qu’on le protège le plus longtemps possible de cette déchéance. En cela, néanmoins, on accrédite le fait qu’Adam et Eve sont les enfants de l’humanité. Or on sait à quel point les lumières, ce courant philosophique dont Kant est l’un des plus solides piliers, auront à cœur de faire passer l’homme à l’âge adulte, en le rendant maître de lui-même par le recours à la Raison. Dès lors, Kant ne peut voir en Adam et Eve l’humanité pleinement accomplie. Au contraire, s’ils en sont la source, ils en constituent l’embryon non encore développé. Ainsi, on comprend mieux qu’il prenne à rebours le mythe de la Genèse, en accordant une valeur négative à l’idée selon laquelle l’homme se porterait mieux si le « Ciel » l’avait exclu hors du travail, lui offrant « sur un plateau » de quoi satisfaire ses manques. Et si Adam et Eve ne sont pas l’idéal humain, si le Ciel n’eut pas été mieux inspiré de les convier à demeurer dans leur minorité originelle, nous allons voir que c’est précisément parce que c’est cette occupation spécifique qu’est le travail qui permet à l’homme d’atteindre la majorité.

C – L’homme, pour être homme, ne doit pas demeurer désoeuvré.

En effet, Kant prend soin de le répéter et de le développer : l’homme a besoin d’être occupé. Filant la référence à la Genèse, il émet l’hypothèse d’un couple originel demeurant contemplatif au sein de leur paradis. Décrit de manière volontairement mièvre, le duo semble confit dans un amusement aussi béat que vain. Simples horloge-doisneau_1236276730mécaniques orientées vers la jouissance, ces images sont d’après Kant des fictions: nul homme ne peut exister de la sorte, car la conscience produirait dans de telles conditions un inconfort qui deviendrait vite insupportable. C’est que la béatitude n’est supportable, on le sait, qu’aux deux extrêmes de la conscience humaine : elle est supportable aux simples d’esprit, c’est-à-dire ceux qui en sont peu pourvus et à ceux qui l’auraient à tel point accomplie qu’elle coïnciderait exactement avec le monde. Pour les autres, c’est-à-dire pour le commun des mortels, la conscience étant l’aptitude à mettre le monde à distance, à interposer entre soi et le monde une couche intermédiaire constituée par la pensée elle-même (nous ne percevons pas naïvement le monde, nous le mettons en forme par la pensée, en somme, nous le travaillons déjà, ne serait ce que pour le percevoir), la béatitude est impossible, à moins de l’entretenir par un abrutissement constant, ce qui constituerait en fait, déjà, un travail. Ainsi, l’activité est pour l’homme nécessaire. Mais un contresens doit être ici évité : on pourrait, si on ne s’y arrêtait pas, voir ici un discours un peu inspiré de la critique du divertissement pratiquée par Pascal. En effet, celui-ci montrait que l’homme était incapable de rester à rien faire dans sa chambre, parce qu’alors l’ennui le saisissait, et avec lui l’angoisse existentielle. Ainsi, chez Pascal, l’homme s’enivre t-il dans le travail, mais c’est pour échapper à ce travail essentiel qu’est la confrontation de la conscience avec l’abandon dont elle se sent victime. On a l’impression qu’il y a chez Kant une démarche identique, à ceci près il s’agirait de valoriser le processus de divertissement au lieu de le critiquer. En fait, il n’en est rien, car si, chez Kant, il faut travailler, ce n’est pas pour fuir ; au contraire : c’est dans le travail que va se constituer l’essence même de l’homme dans ce qu’elle a de plus complexe et problématique. En effet, ce n’est pas l’ennui qui est fui par Adam et Eve, mais l’oisiveté stérile, les eaux dormantes de la jouissance, les adhérences et l’encroutement provoqués par la passivité. Ce n’est pas parce que le travail occupe qu’il faut y mettre les enfants (sinon, autant les installer devant le premier dvd venu, cela les occupera tout autant), mais c’est parce qu’il provoque une mise à distance de soi même : « tout rempli du but qu’il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même ». C’est qu’en effet, le travail consiste à viser un état des choses qui n’est pas encore donné, mais qu’il s’agit d’obtenir en fournissant un effort : concevoir le monde tel qu’il n’est pas, c’est prendre de la hauteur par rapport aux choses telles qu’elles sont. C’est aussi prendre de la hauteur par rapport à soi, puisque on va soi même se former afin de mener à bien le projet. Ainsi, par le travail, on ne se sent pas soi même, on est déjà un autre. De plus, participant au travail commun de l’humanité, formant un chainon dans le processus de transmission de génération en génération de la culture qui permet de participer à son tour à la construction du monde, chacun prend conscience dans le travail du caractère insuffisant de sa personne, de la nécessité de la dépasser en la formant, et en faisant don aux héritiers de ce qu’on aura produit.

Transition

C’est en vertu de ce principe que Kant établit la nécessité de faire travailler les enfants : l’accoutumance à la contemplation naïve est suffisamment plaisante pour les enfants, et complaisante chez les adultes pour réclamer de la méfiance. Tout repos qui précèderait le mouvement serait un non sens et une perte, puisqu’humain, l’enfant ne l’est que potentiellement, et que ce potentiel ne se réalisera pas en laissant aller la spontanéité touchante des mineurs, mais en les contraignant à doubler cette « nature » par une nature spécifiquement humaine appelée « culture ». Et le vecteur de cette transformation, comme on l’a vu, c’est le travail. Reste néanmoins un problème que le texte, en l’état, ne résout pas : si le travail s’avère nécessaire à former un homme, il n’en demeure pas moins que tout travail n’est pas humanisant, et que c’est précisément la raison pour laquelle on cherche à en protéger l’enfant. C’est là un paradoxe qu’il nous faut encore élucider.

2 – Mise en perspective du texte

A - Le travail de l’enfant ne peut consister à produire que lui-même.

En effet, prise au pied de la lettre, l’argumentation de Kant pourrait donner l’impression qu’il s’agit de mettre adulte et enfant à égalité devant le travail, le mineur n’y échappant pas plus que le majeur ; et on voit bien ce que certains gagneraient à lire en ce texte un plaidoyer en faveur de l’utilisation d’enfants sur les chaines de production. Après tout, si c’est là l’aboutissement de leur trajectoire, autant les y habituer dès le plus jeune âge. On les habitue bien à consommer, pourquoi ne pas les entrainer à produire ? Ce serait pourtant un contresens, car ce n’est pas là le travail auquel Kant destine les enfants, pour la simple raison qu’à strictement parler, ce à quoi on peut utiliser les enfants dans les domaines de production ne relèvent pas pour eux d’un véritable travail, pas plus qu’il ne l’est pour des adultes. Car la vertu du travail, on l’a lu chez Kant, c’est précisément d’être à même de mener l’humain potentiel vers l’humanité. Le travail se doit donc d’être humanisant, et pour cela il doit permettre de développer les aptitudes qui sont spécifiques à l’homme. Marx constitue sur ce terrain un laboratoire d’analyse efficace quand il diagnostique le travail comme dégradé, dégradant et aliénant dès lors qu’il enferme celui qui le pratique dans les déterminismes naturels qui consistent à se limiter à la stricte survie : gagner de quoi vivre, et reconstituer sa force de travail afin d’avoir quelque chose à vendre le lendemain, et tant pis pour les épuisés. Mais le travail n’est pas essentiellement aliénant, y compris chez Marx, puisqu’il lui reconnait en lui ce qui caractérise en propre l’être humain par rapport aux animaux. Encore faut il que les conditions sociales dans lesquelles il est pratiqué ne le dénaturent pas. En d’autres termes, il est nécessaire que le travail permette à l’homme de se constituer en tant qu’être humain tout autant qu’il modifie le monde selon les formes qu’il a lui-même conçues, ce qui signifie qu’il faut, au moins, que le produit de son travail ne lui soit pas subtilisé.

B – L’enfant ne doit pas être protégé du travail, mais du travail aliéné et aliénant.

A cette condition, on peut concevoir le travail comme suffisamment humanisant pour qu’on le destine tout particulièrement aux enfants, qui vont par ce moyen, tout à la fois se confronter au monde, à ses résistances, à ses possibilités, et à eux-mêmes. Si on voulait tracer ici une parallèle avec la dialectique du maître et de l’esclave telle que Hegel la décrit dans sa Phénoménologie de l’Esprit, on pourrait dire que le travail de l’enfant est peut être précisément ce travail qui peut être reconnu par autrui sans que ce processus s’effectue dans des relations de domination, puisque l’objectif est bien l’émancipation du jeune travailleur : il ne travaille que pour lui, devant autrui. La reconnaissance est le seul salaire, et il en tire lui-même tout le bénéfice. A l’inverse, même si l’idée est tentante, un enfant laissé à lui-même, livré à ses propres pulsions, contemplant ébahi le monde comme il le ferait d’un tapis de découverte géant, ne ferait à aucun moment l’objet d’une quelconque reconnaissance ; il serait objet parmi les objets, élément du monde parmi d’autres, matière à modeler qui ne parviendrait jamais à se modeler elle-même. En cela, on croit distinguer dans le texte de Kant une thèse opposée à celle de Rousseau qui, dans l’Emile, peut laisser penser qu’il faut laisser l’enfant livré à lui-même. Mais de nouveau, ce n’est pas parce que l’enfant chez Rousseau n’est pas mis au travail au sens que ce terme a généralement dans le milieu scolaire que pour autant il ne travaille pas. Lorsqu’il lui fait trouver l’endroit où se trouve un cerf volant à partir de la position de son ombre, c’est bien à un travail qu’il convie l’enfant. Mais il ne s’agit pas de produire autre chose que l’autonomie de l’enfant, qui demeurera son bien propre.

C – Le travail éducatif est en définitive le seul qui soit inaliénable.

Dès lors, on comprend que même si une lecture superficielle peut en donner l’impression, Kant n’a pas ici pour objectif d’occuper simplement les enfants pour qu’ils échappent à l’ennui. Ce serait là tomber dans un activisme stérile. Au contraire, le travail des enfants est celui qui doit les recentrer sur eux-mêmes, non pas en tant qu’enfants éternels, mais en tant que futurs adultes. C’est le travail qui leur permet de faire l’expérience de l’altérité, puisqu’ils se confrontent à une matière qu’il faut modeler, et qu’ils se voient eux-mêmes modifiés par le travail engagé, sous le regard des adultes qui les accompagnent. Loin de constituer une version enfantine du divertissement pascalien, des jeux et amusements au cours desquels on aime à se perdre soi même, le travail devient au contraire ce processus par lequel l’enfant a doisneau2rendez vous avec l’adulte qu’il doit devenir. Quant à l’adulte, il est lui aussi dans des conditions privilégiées lorsqu’il est confronté à la responsabilité pédagogique puisqu’il a pour mission non pas de produire un objet, mais de produire un processus apte à se produire par soi même. L’éducation se trouve alors, de part et d’autres, être un travail idéal, puisqu’inaliénable : l’enfant travaillant ne produit que lui-même afin de s’appartenir pleinement quand il atteint la pleine autonomie, et l’adulte qui l’éduque en le mettant au travail voit le fruit de son travail s’appartenir pleinement, et échapper ainsi à toute appropriation. On ne le développera pas ici, parce que cela nous entrainerait trop loin, mais on mesure alors combien une éducation qui ne se donnerait comme objectif que l’employabilité du futur adulte serait un contresens puisqu’elle ne mettrait l’enfant au travail que dans la mesure où ce serait déjà là un investissement industriel misant non pas sur sa réalisation personnelle, mais sur l’emploi qu’on pourra faire de lui pour satisfaire des intérêts tiers. On le précise néanmoins pour éclairer de manière décisive la manière dont Kant prend bien soin de ne pas faire du travail de l’enfant un moyen de production parmi d’autres.

Conclusion

On pouvait craindre, en lisant à froid l’argumentation kantienne, qu’il s’agisse là d’un de ces textes qui ne reconnaissent à l’enfant aucune spécificité et attendent de lui qu’il se comporte comme l’adulte dès lors qu’il se tient sur ses pieds et peut se rendre par ses propres moyens au travail. Pourtant, en reconstituant ce qu’il appelle « travail » à travers la manière dont il affirme que c’est une activité à laquelle il faut habituer les enfants, on saisit qu’au contraire, c’est dans l’enfance qu’on peut espérer voir pratiquer un véritable travail, éloigné du simple maintien quotidien des conditions susceptibles de garantir la survie (ce sont précisément là les tâches que sont censés remplir les adultes afin que les enfants soient disponible pour le véritable travail). Parce que l’homme est un être qui se voit imposer par sa nature de se constituer par lui-même, et que cela constitue au sens propre un travail, on saisit bien le risque qu’il y aurait à se complaire, en tant que parents, dans une idéologie irresponsablement « cool », qui consisterait à laisser l’enfant vivre « sa propre vie », ne le soumettant jamais à aucune contrainte et l’exonérant de tout travail. Ce serait réduire l’enfant à un organisme de compagnie, plaisant dans sa spontanéité, figé dans la position soi-disant naïve d’un Adam dans lequel on aime voir notre origine, oubliant que l’homme est cet être pour lequel il s’agit moins d’inventer une provenance à contempler que de forger une orientation grâce à laquelle il pourra se réaliser.

Illustrations : le rédacteur est pris en flagrant délit de manque d’inspiration (et de temps, aussi). Résultat : association d’idées totalement superficielle. Enfant + travail = Doisneau. Toutes les photographies sont des oeuvres de Robert Doisneau, un des grands photographes d’enfants. Au delà de l’évidence (et dès lors, du caractère un peu convenu) de la référence, un intérêt tout de même : on sait que les clichés de Doisneau ont ceci de particulier qu’ils imitent à merveille le naturel tel qu’on se le figure tout en constituant en réalité de totales mises en scène. Le fameux baiser de l’hôtel de ville en est l’exemple le plus connu. Ainsi, ces élèves si naturellement pris en photo alors qu’ils sont plongés dans leurs devoirs, ou en train de regarder l’heure en douce,  ou bien encore de copier sur leur voisin prennent il en réalité la pose, il font semblant, de sorte qu’ici, l’humanité si saisissante des photos n’est rien d’autre que le produit d’un travail. On n’en sort décidément pas.



En Juin dernier, France Culture prenait l’initiative de proposer aux élèves de terminale, rendus un peu anxieux par l’approche désormais imminente de l’examen du baccalauréat (et on sait ce qu’il en est de la volonté : on a pu se lever chaque matin que fait l’année scolaire en se disant “Allez, aujourd’hui, je m’y mets”, et se rendre compte chaque soir, au moment de pratiquer son examen de conscience, que décidément, pour des raisons qui nous échappent, on ne l’a toujours pas fait), cinq émission de préparation spécifique à cet exercice un peu particulier et artificiel qu’est la dissertation de philosophie en situation d’examen. On ne se répandra pas trop en jérémiades sur le thème ” S’agit il vraiment de philosophie au sens le plus pur qu’on puisse donner à ce mot ?”. C’est un exercice de style, et on peut simplement espérer que des contraintes de cet exercice puissent émerger des ébauches de pensée autonome.

Comme j’ai abordé avec mes élèves la question de la liberté sous un angle un peu particulier, je leur mets en ligne ce sujet, traité par un professeur de terminale, Carole Diamant, qui a le courage de se confronter ici à l’épreuve en un temps limité. Cela fera office de complément au cours, mais aussi de méthode, car un certain nombre de conseils sont prodigués au long de l’exercice, sur l’art et la manière d’aborder les sujets.

On précisera qu’ici, la problématique semble apparaître dès la lecture du sujet. Tous les sujets ne font pas ainsi affleurer leur problématique à la surface de leur formulation. Néanmoins, à observer l’évolution des sujets de dissertation au fil des années, il semble qu’on aille de plus en plus vers des problématiques explicites. Néanmoins, cela ne doit pas constituer une incitation à ne pas analyse r le sujet. Cette étape demeure nécessaire.

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Pour enregistrer l’émission et l’écouter, en mp3, où et quand on le veut : http://mediasblog.webhop.net/trousse-liberte.mp3 (clique droit, et “enregistrer sous”)

Les ressources liées à cette émission se trouvent à cette adresse : http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/chemins/fiche.php?diffusion_id=63591

J’en reproduis ici la bibliographie :

 - ROUSSEAU : Du Contrat Social, Livre I, chap. VIII
- SARTRE : L’existentialisme est un humanisme (dans son ensemble)
- SPINOZA : Traité Théologico-politique chap. XVI
- HEGEL : La dialectique du maître et de l’esclave dans Phénoménologie de l’esprit
- DESCARTES : Méditations métaphysiques : méditation quatrième.

 



Introduction

Il paraitrait qu’il faille travailler pour être humain. Traduite en d’autres termes, la consigne pourrait être entendue de la manière suivante : il y aurait une nécessité humaine à travailler. De tous les concepts liés à ce qu’on pourrait appeler la condition humaine, le travail est sans doute l’un des plus ambigus, tant il apparaît que nous sommes tout autant orientés vers lui que tentés d’y échapper, à tel point que nous ebbets_12sommes capables d’être d’accord avec Marx lorsqu’il écrit que tant que nous n’y sommes pas contraints, nous le fuyons comme la peste, tout en acquiesçant aux analyses de Hegel le présentant comme le moyen par lequel l’homme se réalise aux yeux des autres. En fait, critiques et laudateurs du travail s’accordent sur un point, il est nécessaire que du travail soit effectué. Mais selon comment on définit cette nécessité, on peut en tirer diverses conclusions sur la valeur qu’a le travail pour l’homme et sur la manière dont il doit être organisé et réparti au sein de l’humanité. A examiner la manière dont s’effectue le travail, on peut y repérer deux ordres de nécessité : biologique d’une part, et sociale d’autre part puisque ce sont là les deux mécanismes dans lesquels l’homme s’inscrit, qui le contraignent à travailler. Nous verrons que pourtant, limiter la nécessité du travail à ces deux domaines constitue une dévalorisation du travail, qui le rend incompatible avec le développement de ce qui fait la spécificité de l’être humain. Comme on le verra, cette analyse permettra de démêler les raisons pour lesquelles on pousse l’homme à travailler, et de discerner parmi celles-ci lesquelles sont légitimes.

1 – La nécessité biologique du travail

A - L’homme, créature inachevée.

L’origine la plus simple de la nécessité pour l’homme de travailler, c’est son corps, tel qu’on peut l’observer, et indépendamment de l’origine de celui-ci (on y reviendra). En effet, biologiquement, ce corps apparaît comme incomplet et impropre à assurer à la créature que nous sommes la survie. A la différence des animaux, dont le métabolisme est exactement adapté aux conditions de vie, de sorte que leur corps et leur instinct garantit leur survie, l’homme ne présente aucune adaptation efficace à son environnement, qui ne lui convient d’ailleurs jamais, quand il s’agit de la nature. Tout l’agresse et il ne connaît dans le monde que des dangers, et bien peu de bienfaits. L’homme est alors dans l’obligation de transformer le monde afin d’en extraire artificiellement ce dont il a besoin. Cela suppose des efforts, et d’équiper son propre corps pour le ebbets_14rendre apte à réaliser les actes nécessaires à sa survie et à sa perpétuation : l’agriculture, la cueillette et le stockage, les soins, l’éducation, la chasse, l’abri, le rapport de l’homme au monde demande systématiquement un intermédiaire (l’outil), un intermède (l’attente). Il doit affronter le monde, et les autres, couvert.

B – La médiation, condition humaine.

Ainsi, l’homme n’est il jamais dans un rapport immédiat avec le monde qu’il habite. Le simple fait qu’il l’habite montre d’ailleurs à quel point sa manière d’être au monde est spécifique : là où l’animal se contente d’être là où il est, élément du monde parmi les autres, l’homme, lui, doit non seulement trouver sa place, mais aussi la former, l’aménager de telle manière qu’elle lui offre la protection et le confort nécessaires, sans qu’il puisse trouver dans son instinct les plans d’un terrier, d’un nid, sans qu’il trouve dans son corps les aptitudes à mettre en œuvre une telle construction. L’homme est donc cette espèce pour laquelle tout est à faire. Là où le reste de la nature forme une unité qui permet l’immédiateté des rapports, l’homme, lui, ne connait aucune immédiateté, ni dans ses actions, ni dans sa perception du monde, ni même on le verra dans le rapport avec soi-même. La nécessité du travail aurait donc pour racine l’inachèvement de l’homme, son inadaptation à un monde qui semble ne lui offrir aucun asile, à sa nature de passager clandestin obligé de subvenir lui-même à ses besoins.

C - S’agit-il d’une nécessité spécifique à l’être humain ?

Cependant, si en apparence, l’homme adapte le monde dans lequel il vit d’une manière différente de celle des autres êtres, sur le fond, le principe est le même, et de la même façon que tout être dans le monde se comporte d’une manière qui est dictée par sa nature, l’homme se comporte lorsqu’il travaille d’une manière dont les origines sont à chercher dans sa nature incomplète. Mais, incomplète ou pas, c’est bien une nécessité naturelle, et en ce sens là, l’homme ne diffère pas du reste de la nature. Rappelons-le, depuis Aristote, relayé par Spinoza, on sait qu’un être est ce qu’il est quand il accomplit ce que sa nature définit comme son action propre. Dans le cas de l’être humain, Aristote le montre déjà, sa biologie détermine son aptitude à travailler, tant par ses manques (des besoins complexes que les produits de la nature ne peuvent satisfaire qu’au prix d’une profonde transformation) que par ses qualités (les mains, véritables prises sur lesquelles on peut brancher tout ce qui va compléter l’homme en lui donnant de nouvelles capacités). Mais rien de ceci ne permet de faire de la nécessité de travailler autre chose qu’une forme plus complexe du comportement animal, lui-même entièrement nécessaire (puisque dicté par sa nature).

Transition :

Ainsi, s’il y a bien une nécessité biologique et matérielle à travailler, elle n’est finalement pas spécifiquement humaine, dans la mesure où elle se réduit à la nécessité générale qu’ont les être humains de déployer leurs possibilités naturelles afin de perdurer dans leur être. Dès lors, on peut affirmer que ce n’est pas sur la base de cet argument qu’on pourra affirmer qu’obéir à la nécessité du travail permet de devenir spécifiquement humain. Au contraire, on le voit, une telle nécessité enracine l’homme dans la matière, ne lui permettant à aucun moment de s’en extraire, malgré les apparences. On sait dès lors que s’il y a une nécessité spécifique à l’homme dans le travail, c’est au-delà de la survie qu’il faut la chercher.

2 - La nécessité sociale du travail

A – La répartition sociale du travail

La complexité des besoins humains fait qu’il est impossible pour un être humain seul de les satisfaire tous en situation d’autarcie. Le temps qu’ils requièrent dépasse celui que l’homme peut, et souhaite y consacrer, et leur technicité fait que chacun ne peut se contenter d’être simplement généraliste : l’organisation du travail est nécessairement collective, et chacun se voit obligé d’être spécialiste. Il ne faut pas croire que le processus soit récent. Si l’antiquité a recours aux esclaves, c’est bien parce que déjà se pose la question de la répartition sociale du travail, et on voit que ces temps là ont trouvé une réponse efficace au problème, qui prend déjà en charles-c-ebbets-tee-time-5139compte le fait que le mieux, pour que le travail nécessaire soit effectué, c’est qu’on contraigne ceux qu’on désigne comme devant l’effectuer. On trouve chez Platon, par exemple, l’expression de cette nécessité dans le livre 2 de la République : « Mais voyons, comment une cité suffira-t-elle à fournir tant de choses ? Ne faudra-t-il pas que l’un soit agriculteur, l’autre maçon, l’autre tisserand ? ». Or, même si on considère qu’une autorité répartit le travail à certains tout en permettant à d’autres de s’en exonérer (et chaque époque présente ce type de répartition plus ou moins arrangeante), un tel système de co-production implique que pour au moins tous ceux qui sont requis au travail, il y a une nécessité à s’y rendre. Evidemment, si ce n’est envisagé que sous l’angle d’une domination des uns sur les autres, l’argument n’est pas intéressant, mais si on dépasse cette opposition, il n’en demeure pas moins qu’il est bien nécessaire qu’un travail doit être fourni, et qu’il doit être effectué par des individus qui se spécialisent dans un domaine particulier. Il y aurait donc une nécessité sociale à travailler. Mais, de nouveau, ce n’est pas parce qu’elle est collective qu’elle est spécifiquement humaine. Les animaux aussi vivent socialement, et développent souvent des stratégies instinctives de répartition des tâches. C’est donc de nouveau au dela de la simple réponse aux besoins qu’il va falloir discerner la nécessité sociale du travail.

B – Le travail, médiation de la reconnaissance par autrui.

En fait, si on veut saisir la spécificité du travail socialisé, c’est au cœur des relations entre les êtres humains qu’il faut plonger. Or, dans ces relations, il existe autre chose qu’un échange de services et de produits. C’est ce qui fait que l’esclave, s’il n’est qu’esclave, au sens antique du terme, est réduit aux échanges, à ce que Rome appelle le « négoce », et que l’homme libre, lui, a la possibilité de se livrer à ce dont le [negotium] est le négatif : l’[otium], c’est-à-dire l’oisiveté, la libre relation des hommes entre eux. En effet, au-delà du marchandage, il peut arriver que les êtres humains se rencontrent. Or une telle rencontre ne se fait pas sans passer par des intermédiaires dont le travail fait partie. C’est qu’en réalité, il ne suffit pas de mettre l’un en face de l’autre deux corps humains pour qu’ait lieu entre eux une connexion qui permette leur reconnaissance mutuelle. Au premier abord, nous sommes les uns pour les autres de la matière en mouvement, un équivalent du reste du monde matériel. Autrui ne devient mon alter ego (un autre « moi-même », c’est-à-dire un autre qui peut dire, comme moi, « je ») que si sa conscience se manifeste. Or, elle le peut par la lutte, mais elle le peut aussi par le travail. En effet, travailler, ce n’est pas seulement produire, c’est concevoir ce qu’on fait. Ce qui a pour conséquence que lorsqu’autrui est confronté au fruit de mon travail, il voit les effets de ma conscience sur le monde. A partir du moment où on voit mes œuvres, je suis reconnu comme étant un sujet du monde, apte à le mettre en forme selon mes propres conceptions ; et c’est précisément ce que les animaux ne font pas. On s’appuiera ici sur la distinction qu’opère Marx entre travail humain et tâches animales dans Le Capital : l’homme doit produire sa maison dans sa tête avant de la construire, puisqu’elle ne se trouve nulle part inscrite en lui, alors que l’araignée a le plan de sa toile inscrit en elle-même, et n’a plus qu’à s’exécuter. Ainsi, pour que la nécessité du travail soit pleinement cernée, il faut que celle-ci dépasse la simple logique de satisfaction des besoins, qui ne détermine en fait que l’action, qui le plus souvent se réduit à un simple accomplissement de tâches. Alors, on entre effectivement dans ce que le travail a d’humainement nécessaire.

C – La reconnaissance par les signes du travail

A tel point que c’est moins par la production elle-même que la reconnaissance se fait que par les signes attachés à la participation au monde du travail et à la confrontation consciente à la matière, et à son dépassement. Ainsi, chez Hegel, on le sait, on trouve une analyse très approfondie de la manière dont la conscience apparaît à la faveur du regard qu’autrui porte sur le travail que j’ai effectué, de telle sorte que dans un retournement illustre, l’esclave finit par être reconnu comme pleinement humain (c’est-à-dire, non réduit au seul cycle de la production/consommation), précisément parce qu’il manifeste son humanité par la manière dont il s’investit dans son travail sans en consommer le produit, puisque celui-ci est accaparé par le maître, qui le consomme sans le produire, certes, mais aussi sans le concevoir. Comme un animal, en somme. Mais socialement, on trouve un écho de la dialectique du maitre et de l’esclave : la reconnaissance sociale se fait bel et bien selon le témoignage qu’on va pouvoir produire à propos de notre travail. Et on le sait, il s’agit moins ici d’emploi que plus largement, de « faire quelque chose ». Ainsi, les vêtements qui ont pour objectif de produire une reconnaissance sont ils généralement associés au monde du travail : jambe de pantalon relevée comme le font les coursiers new-yorkais (et il ne s’agit pas de n’importe quel emploi ; le coursier, sur son VTT, brave la mort en effectuant ses livraisons, et c’est de ce défi permanent qu’il tire sa reconnaissance : on préfèrera reprendre son code vestimentaire plutôt que celui de ses clients, pourtant mieux payés. Le même principe s’applique à tous les signes extérieurs de travail. Peu importe d’ailleurs que ce déguisement implique, ou pas, un véritable travail ; ce qui compte ici, c’est qu’on pense que la reconnaissance passe par les signes du travail entendu au sens large, à tel point qu’on peut y intégrer aussi le processus par lequel les prisonniers obtiennent une reconnaissance du simple fait qu’on sait bien que si ils sont en prison, c’est qu’ils ont « fait quelque chose », et que leur activité, bien qu’illégale (là n’est pas le problème) témoigne d’une confrontation humaine au réel, qui ne se réduit pas à un déterminisme strictement matériel. On comprendra mieux, d’ailleurs, à quel point l’incarcération peut devenir, pour certains, un modèle de construction de soi quand sociologiquement on voit là une reconnaissance possible quand les autres modes d’action semblent, eux, réservés à d’autres. Il ne s’agit pas d’une promotion de la paresse, mais d’une action dont on peut se dire qu’au moins, elle n’est pas une réponse aussi automatique que l’emploi aux mécanismes sociaux, et elle résulte d’une initiative qui, pour malhonnête qu’elle soit, n’en demeure pas moins humanisante.

Transition :

Ainsi, s’il y a bien une nécessité sociale du travail, ce n’est pas simplement parce que l’humanité est dans l’obligation matérielle de répartir entre les individus la charge d’efforts à produire. Cette nécessité là n’est finalement pas spécifiquement humaine. En revanche, on découvre un champ d’activité essentiellement humain dans la manière dont les hommes travaillent les uns devant les autres. Chez Platon, qui dans le livre 2 de la République propose en fait une répartition des métiers, une telle reconnaissance de l’œuvre d’autrui est possible. Dans la production à la chaine contemporaine, il est évident que bien que réparti socialement, le travail ne constitue qu’une nécessité sociale non spécifiquement humaine. A-t-on pour autant saisi le fond de ce qu’est le travail pour l’homme ? Pas tout à fait, car au-delà de l’action effectuée sur le monde, c’est aussi sur l’homme que le travail, travaille.

3 – La nécessité métaphysique du travail.

A – Par le travail, l’homme se travaille lui-même

Nous faisions référence à Marx quand nous établissions la spécificité du travail humain par rapport aux tâches exécutées par les animaux. Rappelons le premier point ebbets_11de cette spécificité : l’homme, quand il construit sa maison, la construit avant tout « dans sa tête », pour ensuite la bâtir dans la matière. En d’autres termes, il la conçoit, puis il la fait. Mais si on détaille le processus, cette nécessaire conception préalable a des conséquences plus profondes qu’il n’y paraît. Marx le précise lui-même, et c’est sur ce point qu’il insiste le plus, puisqu’il encadre l’illustration qu’on retient comme centrale par les araignées et les abeilles (la référence est centrale au sens où elle est au milieu de l’extrait souvent cité, mais elle n’en constitue pas l’essentiel) : « En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. » C’est ainsi qu’on peut affirmer que par le travail, l’homme se fait lui-même puisque d’une part il matérialise ce qui n’est en lui que virtuel, et d’autre part il devient pleinement lui-même puisqu’il a réalisé son potentiel. On dépasse ici d’un cran quelque chose que les lumières avaient déjà supposé : l’homme est une créature qui poursuit son propre idéal, une architecture en cours de réalisation, un idéal qu’il faut produire ; et même si Marx se distingue de cette tradition par son matérialisme, le processus qu’il décrit est en fait comparable. On le voit, la nécessité de travailler prend alors un autre sens, puisqu’il s’agit alors d’affirmer que si ce type de processus très particulier qu’est le travail n’a pas lieu, alors il n’y a tout simplement plus d’homme.

B – La nature de l’homme, c’est de travailler sa propre nature

Mais alors, aussi étonnante que semble l’hypothèse, on peut affirmer que l’homme est cet être qui ne se rencontre pas : on ne peut croiser que des hommes en devenir, des étapes sur le chemin d’une réalisation qui sera toujours ultérieure. A la manière d’un horizon qui peut se poursuivre sans être jamais atteint, l’homme serait celui qui n’est pas, qui se tient toujours au-delà de lui-même. Or, c’est là exactement la thèse existentialiste : L’homme est un projet inachevé qui doit simultanément se produire matériellement et qui produit par la même occasion sa propre définition. En d’autres termes : l’homme n’a tout simplement aucune définition préalable à sa propre réalisation. Il fait l’homme au fur et à mesure de sa propre action. C’est le sens le plus profond qu’on puisse donner à cette affirmation qu’on a effectuée plus tôt : en faisant, l’homme se fait. Dans l’existentialisme en général, et chez Sartre en particulier, ça se dit en ces termes : pour l’homme, « l’existence précède l’essence », c’est-à-dire que d’abord l’homme existe, c’est-à-dire agit, et ensuite seulement , on peut en donner une définition, et celle-ci sera l’exact décalque de ce qu’il a fait, puisque l’homme ne peut être rien d’autre.

C – Interprétation de la Genèse

Evidemment, cela pourrait se heurter à une conception religieuse de l’homme, qui présenterait, elle, une nécessaire définition de l’homme, puisqu’un créateur l’aurait conçu (c’est-à-dire défini) afin de le matérialiser. Or on sait à point le travail est central dans ce texte fondateur qu’est la Genèse, premier livre de l’Ancien testament. Pour mémoire, on y présente Adam et Eve, dans le jardin d’Eden, caractérisés par une condition de jouissance totale. Précisons : cette jouissance consiste en la satisfaction immédiate de tout manque, à tel point qu’à strictement parler, le manque n’a jamais le temps de se manifester en Eden. Du point de vue de l’action, on peut considérer Adam et Eve comme formellement figés par leur situation de créatures. Statufiés dans leur essence, ils vivent dans un éternel présent, inconscient de la possibilité d’être autres que ce qu’ils sont. En somme, en termes existentialistes, inexistants. La seule option pour devenir autres, c’est de goûter le fruit défendu, celui de la connaissance. Remarquons que c’est le seul objet qui dans ce jardin, réclame une médiation et échappe à la logique de la jouissance. Remarquons aussi que le médiateur en sera un serpent, c’est-à-dire ce qui se présente sous la forme de circonvolutions, comme le cerveau, et comme la pensée. Le fruit défendu relève donc, pour la forme, d’un travail. Le texte mériterait ici quantité d’attentions mais allons au plus direct : par la consommation de ce fruit obtenu, Adam et Eve deviennent ce qu’ils n’étaient pas. Et on ne peut s’empêcher de voir là un passage à la vie adulte. On présente la mort comme une punition, alors qu’elle n’est qu’une conséquence : on nous le dit, il s’agit de l’arbre de la connaissance, aussi est il normal qu’après l’avoir consommé, ils sachent ce qu’auparavant ils ne savaient pas. On nous présente la pudeur comme une chute. Pourtant, ce qu’ils découvrent chez l’autre, c’est une image à laquelle ils ne sont plus indifférents. En somme, ils ont gagné un regard, et ils existent l’un pour l’autre. Finalement, ils doivent tous deux travailler, puisqu’ils sont expulsés du jardin d’Eden. Mais comment ne pas voir dans cet exil un voyage qui inaugure leur mise en mouvement, puisque c’est alors qu’Eve gagne son nom, et le texte prend la peine de préciser : Eve, c’est-à-dire la vivante. L’affaire est alors entendue : en devenant mortels, Adam et Eve ont gagné la vie, ce qui signifie qu’auparavant, ils n’étaient que des conceptions inconscientes d’elles mêmes. En désobéissant, ils se sont faits eux-mêmes et ont entamé leur existence. Mais on le comprend alors, le récit de la genèse n’est une chute que pour ceux qui voient en l’existence une déchéance, et préfère la pureté de la conception aux méandres de l’exercice qui consiste à se faire soi même. Néanmoins, on le voit aussi, s’il y a une nécessité métaphysique à travailler, c’est au sens où l’être humain ne travaillant pas est aussi un être humain inexistant. L’homme apparaît décidément comme cet être qui se fait en faisant. Et s’il faut valider religieusement le fait que l’homme soit essentiellement libre, c’est bien dans ces textes censés raconter la chute de l’homme qu’on trouve en réalité le récit de cette élévation : parce que le travail est ce processus par lequel on devient ce qu’on n’était pas et qu’on n’avait pas à être puisque par lui on se conçoit, pour cette raison et pour nulle autre on peut affirmer qu’il rend libre.

Conclusion

On l’a vu, les raisons premièrement les plus évidentes pour lesquelles on discerne dans le travail une nécessité humaine ne sont pas les bonnes. Il n’y a pas d’humanité dans la stricte survie, il n’y a qu’une fonction biologique qui est partagée par tous les organismes, et peu importe à la limite la complexité des processus par lesquels ils ebbets_08réalisent cette fonction, celle-ci les définit comme enfermés dans leur essence de corps animés de mécanismes visant à les maintenir tels qu’ils sont : des rouages dans un mécanisme global de conservation et perpétuation de la vie. Ainsi, la logique selon laquelle le « gagne-pain » quotidien est humanisant est un mensonge : on ne s’humanise pas quand on ne tire du travail que la survie, puisque la survie est le principe de toute vie, humaine ou non. On l’a vu aussi, la nécessité de participer à l’effort de l’humanité dans la production des biens et services qui permettent à tous de satisfaire ses besoins n’est pas plus spécifiquement humaine : le règne animal connait lui aussi ce genre de collectivisation de l’effort, et ce n’est pas le strict partage de l’effort qui caractérise l’humain, car si l’espèce trouve un sens à ce mécanisme global, l’individu s’y perd puisqu’il y est pleinement remplaçable, tout comme il l’est dans la chaine de la transmission de la vie (c’est même son seul sens, que d’y être remplacé). C’est donc sur un autre terrain que le travail constitue pour l’homme et pour lui spécifiquement une nécessité, la possibilité pour lui de se faire en faisant, c’est-à-dire de créer l’homme par son travail. Rendu possible par la transformation que le travail opère sur lui tout en modifiant le monde, ce processus trouve aussi sa possibilité dans le fait que l’homme demeure cet être qui, jusque là unique au monde, ne possède pas de définition propre et est appelé à devenir ce qu’il se fait. Ainsi, il n’y a de nécessité pleinement humaine à travailler que pour celui qui par le travail se réalise pleinement, c’est-à-dire s’extrait de sa présente condition pour en viser une autre. Tout travail qui consisterait au contraire à enclaver le travailleur dans un rôle, un statut social fermé, une définition close et une place constitue une obligation qui n’est pas liée à son humanité et empêche la nécessité humaine de se mettre en œuvre.

Toutes illustrations extraites de l’oeuvre du photographe américain Charles C. Ebbetts, à qui on doit ces photographies célèbres d’ouvriers à l’heure de la pause au sommet des gratte ciels. Il semble que la nature particulière de leur travail ainsi que les conditions dans lesquelles ils l’exécutent permettrait de faire de ces ouvriers une illustration du parcours proposé ci dessus : s’ils travaillent sans doute pour gagner un salaire, leur simple présence sur ces photographies témoigne du fait qu’il y a en eux une autre nécessité à se rendre, même quotidiennement, au travail.



snc01158Dernière salve, dernière pile de livres à présenter.

Ensuite, il faudra patienter jusqu’à la libération des prochains crédits, ou bien organiser un braquage de l’intendance du lycée pour tout dépenser dans les rayons des meilleures librairies des environs. Mais j’y reviendrai.

Un peu par hasard, on le verra, cette dernière pile ressemble en partie à de l’école buissonnière. Cela confirme un soupçon sur la géographie de tout lycée : le CDI y constitue ce qu’Hakim Bey appellerait une TAZ (acronyme qui devient ZAT en français, puisqu’il signifie Zone d’Autonomie Temporaire, et c’est le titre de son ouvrage passionnant, que nous n’avons pas commandé, parce qu’il a la bonne idée d’en autoriser le photocopiage, ce qui à la réflexion peut tout aussi bien sembler constituer une raison suffisante de l’acheter !). Si chaque livre est une perspective nouvelle, alors le CDI constitue une belle galerie des glaces. Autant aller s’y perdre entre deux cours.

Voila, mon texte d’introduction est assez long pour encadrer par la gauche la photo qui se trouve à sa droite, sur laquelle vous pouvez toujours cliquer pour assister à son soudain agrandissement, de telle sorte que les titres puissent en être lus sur la tranche des livres. Je vais pouvoir passer à l’essentiel : les livres eux-mêmes.

cat61fqecax5aw26ca8w5m4tcard0rptcabygi0ocabfp7tjcaszdod6caibuv0mcajuwqs4cak5t79qcaoob4szca13jogkcau2v3o7caoraevicay5i978caoeelqicao67ma0ca1064k9cavoavu0Le système totalitaire, Hannah Arendt (1972). Troisième tome de son triptyque intitulé Les origines du totalitarisme. Hannah Arendt, après avoir successivement abordé, dans les volumes précédents, l’antisémitisme et l’impérialisme, s’attaque au totalitarisme en pointant, pour commencer, le fait qu’on ne puisse réduire ce phénomène à un simple régime politique. On s’intéresse ici au totalitarisme dans ce qui fait son essence davantage que dans les formes nécessairement limitées par lesquelles il a historiquement pris forme. En quelque sorte, le caractère géographiquement limité des totalitarismes fait passer à côté de leur véritable projet. Les frontières étatiques font qu’on peut se sentir extérieur à ces régimes alors qu’essentiellement, tout le monde est concerné, y compris ceux qui juridiquement n’en dépendent pas, car le projet totalitaire est de s’appliquer à tout, de ne rien laisser qui soit autre que lui même, de mettre fin aux alternatives en constituant le seul horizon des citoyens, qui perdront d’ailleurs là leur conscience d’appartenir à une Cité, puisque celle ci est définie par ses limites, au sein desquelles on trouve son espace privilégié quand le totalitarisme tente de s’assimiler au monde lui même tout entier, à l’ordre naturel. Il constitue dès lors une dynamique de destruction de tout ce qui le précède, et de tout ce qui l’entoure. Soit par la guerre, soit par le verrouillage des frontières, isolant ses sujets de la vue, les cachant tout autant qu’il cache les paysages environnants, les autres propositions politiques. La visée du totalitarisme est donc mondiale, et on le reconnaît au fait que lui même ne reconnaît aucune autre pensée que celle qui constitue son idéologie motrice, aucune autre parole que la sienne, aucun territoire qui puisse échapper à son emprise. Contrôle total, main mise sur l’Etre. On peut lire Arendt, et ensuite observer les principes mondialisateurs à l’oeuvre. C’est édifiant.

ca8tsi93cauc5hwjcabq0gj9ca2vl9vnca6s37kncaueodj3carvzr8zcarzfx9gcal25nnuca2wj3tmca66479ocae6hfvucaftrtekcau8j7q6cats4djjcamsrxxjcartal7acabruh53casjj7meL’éblouissement des bords de route, Bruce Bégout (2004). On peut prendre les paris. Dans quelques années, on peut même patienter quelques décennies, Bruce Bégout aura pris dans le paysage intellectuel français la place qui lui revient. Si tout va bien. Parce que, sans recourir à une quelconque démagogie, sans participer au marché des livres, aux foires où on vend de la page au poids, sans organiser des croisières philosophiques, sans squatter les plateaux télé (on le croise parfois chez Taddéi, c’est à dire qu’il est juste là où médiatiquement il faut on peut être), il forme peu à peu une pensée qui se tient à l’exacte croisée de ce que la philosophie contemporaine fait de plus pointu (l’héritage phénoménologique, les écrits techniques sur Husserl que je feuillète un peu comme un physicien généraliste regarde, un peu songeur, les équations terribles de la physique des cordes), et les ouvrages accessibles, à la frontière de la littérature contemplative, du road book (au sens où on parle de road book), avec cependant, entre ces deux trajectoires, une cohérence qui fait que chacune semble alimenter l’autre. Or, c’est peut être cette aptitude à remplir ainsi l’espace de la pensée, et à tendre les bras d’un lectorat à l’autre sans jamais céder à la tentation de faire cesser la philosophie au dix-huitième siècle, parce qu’ensuite, les théories deviennent clivantes, sans jamais flirter avec les questions à la mode, qui constitue le portrait robot des quelques auteurs qui peuvent compter à l’avenir et dont des élèves, dans quarante ans, regardant notre bibliothèque nous diront “Oh ! L’édition originale de La Découverte du quotidien !! Je peux vous l’emprunter ?” Comme il faut raison garder, nous n’avons pas investi dans les travaux de Bégout sur Husserl. En revanche, nous vous proposons ses errances américaines, à la recherche de ce qui constitue l’un des axes de sa pensée : la recherche du banal, du commun, de ce qui fait le tissu partagé des coexistences humaines. Ce faisant, mine de rien, Bégout déborde le projet habituel de la philosophie et parcourt des espaces qui sont tout autant géographiques que littéraires. Et c’est bien sur ces plaques tectoniques de l’écriture qu’on aime dériver, ne sachant plus sur quel continent on se trouve : documentaire, fragment de roman, nouvelles, essai ?

cay2pwbncaghlrh3cawqeympca72af67ca2mv123ca8g46j4capp6xxccaxsnp3ucaxrmnnrcaiczo77cazf9qc0cay0drk3cah62ryjcagwem0ecaodqfrncacfff07capw27rwcaa1vd0scafdkwi0Lieu commun, Bruce Bégout (2003). On prend un des polaroids du livre précédent, et on le développe. Il y a des titres qui en disent plus long sur les capacités d’analyse de leur auteur que des pages et des pages de développements laborieux : “Lieu commun”, cela désigne le motel américain.
Méditez trente secondes,
Allez-y, faites le.
Voila, vous venez d’être soudainement illuminé. C’est par son aptitude à ce genre de raccourcis que Perec était un géni de la conception de mots croisés. Mais au delà de la recherche de la formule exacte, ce livre est une expérience de cruising, avec focalisations ponctuelles sur les étapes photocopiées que sont ces lieux apparemment sans âme, sans volonté architecturales, purement fonctionnelles, anonymes et neutres que sont les sleep’ins des bas côtés des highways américaines. Lieux partagés, à mi chemin entre le refuge et le coupe gorge. Hauts lieux de la solitude, ce sont pourtant des préfabriqués où on n’est jamais chez soi, voici le premier guide du routard de ceux qui ont compris que le pittoresque est une mise en scène, et que c’est vers le commun qu’il faut aller.

Intermède : je réalise qu’il va falloir procurer à ce CDI cet autre ouvrage de Bégout, de la Décence ordinaire, parce que c’est le moment où son goût pour les pérégrinations se transforme en recherche morale. C’est aussi le moment où il s’appuie sur Orwell. Or, d’Orwell il sera question dans quelques lignes, justement.

Avertissement : toute personne soucieuse de maintenir un minimum d’équilibre dans son budget devrait se tenir soigneusement éloignée de cette collection de petits ouvrages des éditions Allia. On vous aura prévenus. Méfiez vous. Ils sont addictifs.

cawum27rca2n311kca7d0y6ucaca3zcgcar7t4uncanrl1p4cafv3bpaca58lfdlcamp3rhacag0iop3cadw5ezeca9v6aotca13s22zcap0ksc8ca3vn28wca3vkou0caormzoacao0f27fcam99hb1Le Manuel, Epictète (ouvrage compilé par Arrien (95-175), Epictète lui était contemporain, bien que peu plus âgé). Les enfants des générations précédentes avaient leur Manuel des Castors Juniors dans le sac à dos, au cas où. L’homme moderne, inspiré par sa lecture assidue de Stuff a son Iphone en poche pour le guider. L’homme inquiet du dix-septième siècle ne se déplaçait jamais sans avoir rempli de lourdes malles d’épais volumes de traités de casuistique (un des professeurs auxquels je dois le plus, Pierre Cariou (et que je salue bien bas au passage) en sortait parfois du coffre de sa voiture et semblait se déplacer accompagné de ce précieux mais encombrant guide dans les méandres des cas de conscience. On ne sait jamais (c’est d’ailleurs là le problème dans le domaine moral : on ne sait jamais). L’apprenti stoïcien, lui aussi, pouvait avoir en poche un ouvrage de taille modeste, transportable, qui lui donnerait les indications nécessaires pour mener une vie heureuse. Tel est le programme de ce livre écrit en des temps où déterminer comment bien vivre constituait encore un projet de recherche qu’on n’aurait pas accusé d’être naïf. Les premières lignes de cet ouvrage sont célèbres, et constituent le motif à partir duquel tout ce qui suit va se développer : il faut distinguer ce qui dépend de nous, et ce qui n’en dépend pas. Précieux conseils qu’Epictète décline ensuite, et conseille de mettre en pratique. L’exercice est décapant, car on constatera vite que nous avons une tendance forcenée à placer le bonheur précisément dans ce qui ne peut en aucune manière dépendre de nous. En quelques pages, on tâche donc de remettre le monde à l’endroit.

cagv1bpvcahr6s25catpjwo3caob9n0tcah2hf5ecagbjjbhcamhmaxsca3lakibca9d1uedcaul77s9cahnp1cica0r2x2kcavb6g7pcarbndm5cavdk14icaj3benpcabqbgbhcagx83mvcarza15u1984, George Orwell (1949). Tout le monde connait, a t on envie de d’écrire. Du moins, tout le monde connait certains aspects de cet ouvrage majeur, devenu au fil du temps la référence en matière de politique fiction et de réflexion sur le totalitarisme. L’expression “Big Brother” est successivement devenue celle qui désigne tous les regards politiques un peu trop curieux de la vie privée des administrés, puis le nom d’un jeu télévisé qui, cyniquement, reprenait la structure panoptique du monde décrit par Orwell pour en faire un univers ludique dans lequel, pourtant, il s’agissait bien de réaliser l’image peinte par le tortionnaire du héros, l’image du futur : un visage écrasé par une botte. 1984, c’est en même temps un roman de fiction politique dans lequel Orwell pousse un peu plus loin dans leurs développement les principes qu’il a déjà vus appliqués par les totalitarismes qu’il a observés à l’oeuvre. Il en comprend simplement mieux que la plupart le caractère hermétique : il s’agit de couler les individus dans une chape de plomb, de saturer leurs oreilles, leurs yeux, leur bouche de propagande de manière à ce qu’ils en deviennent les caisses de résonnance assourdies, répétant en boucle les dogmes du Parti, jusqu’à plus soif. C’est aussi un roman d’amour, qui oppose deux amours, celui de Winston et Julia, et celui que Winston doit à Big Brother, père jaloux qui parviendra à faire revenir à lui ces brebis égarées. C’est aussi, dans sa partie finale, une réflexion prémonitoire sur l’usage politique du langage, et sur la fragilité du sens. On serait tenté de dire, de nouveau, que c’est là une lecture indispensable. Ca s’accompagnerait bien de quelques ouvrages supplémentaires, souvent davantage journalistiques, du même auteur. Et dans le même esprit, mais plus accessible (sans être moins sombre) on lira, toujours sous la plume d’Orwell, La Ferme des animaux, fable dont l’adaptation en dessin animé vaut le détour, elle aussi.

casb320wcahim7p5caduvin0caczhtl8cann38okca963rk8caq08x8wcap5owz6cat263lacamuvhzbcaatud93capk6v58caq0rt41caoydsx8caa9znn3calsunozcattr9t0ca59gv0rca4e0bdsRéflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre (1946). S’attaquer à l’antisémitisme, à ses mécanismes, à ses ressorts, voila le projet de Sartre dans cet ouvrage. Mais il le fait sans complaisance, sans céder à la condamnation facile. Et si ce livre présente un intérêt, c’est précisément parce qu’il appuie ses propos sur les principes plus vastes de la pensée de Sartre telle qu’il l’a déjà développée auparavant. Commençant par une remise en cause de la conception de l’antisémitisme comme opinion (il le définit davantage comme passion), Sartre saisit son objet sous un angle inhabituel, ce qui permet de l’envisager de manière nouvelle. Mais il n’évacue pas non plus la question de la responsabilité des victimes elles mêmes, et c’est toute la pensée existentialiste qui se trouve alors mobilisée sur ce terrain qu’on penser miné, et impropre à la réflexion. On trouve là des analyses qui feront date dans les théories des sciences sociales, et dans les réflexions sur l’émancipation. L’histoire des noirs aux Etats-Unis pourra s’inspirer des réflexions de Sartre, celle des minorités en quête de reconnaissance aussi. Didier Eribon se fera d’ailleurs héritier du titre quand, en 1999, il publiera Réflexions sur la question gay, qui laissera une place considérable aux auteurs attendus sur une telle question (Foucault en particulier, évidemment), mais placera en quelque sorte Sartre comme une source à laquelle ce courant des pensées de l’émancipation vient s’abreuver.

images8La nuit sexuelle, Pascal Quignard (2007). On est bien peu de choses. J’avais bien tenté de glisser discrètement l’édition originale de cet ouvrage dans le bon de commande. Peine perdue, le coût de l’objet (plus de 80€) le rendait assez peu discret, au milieu des livres de poches. Nous nous rabattons donc sur cette édition de poche, bien moins onéreuse, mais un peu moins satisfaisante. Parce que Pascal Quignard essaie de proposer des livres qui soient, pleinement, des livres, et pas seulement des bouquins. Associant iconographie et texte, leur mise en page est soignée, la reproduction des oeuvres est picturalement extrêmement scrupuleuse, le papier ne jaunit pas avec le temps (les pages sont, de toutes façons, noires), tout cela fait qu’on a en main une expérience littéraire qui s’incarne, bien sûr dans un texte exceptionnel, mais aussi dans une réalisation impeccable. De ceci, en édition de poche, il reste évidemment peu de choses. Demeure tout de même le texte. De quoi s’agit il ? De notre source inaccessible : pour nous, notre conception constitue une nuit que nulle lanterne ne viendra éclairer. Dès lors, comme on craint un peu le noir, on a tendance à s’inventer des histoires. Venus de la nuit, nous nous dirigeons vers l’obscurités. Quignard médite, ouvre ses greniers, ses caves, ses archives, et il partage. Et ça ressemble à ces discussions moitié éclairantes, moitié flippantes, qu’on avait enfant avec les copains, le soir autour d’un feu ou dans le noir, sur les questions graves, et qui nous laissaient, fascinés, conscients d’avoir un instant mis entre parenthèses le superflu, et d’avoir effleuré les questions essentielles, n’ayant pas très envie d’aller se coucher tout de suite. En édition de poche, un livre à lire sous les couvertures, à la lampe torche !

images7Cosmopolis, Don Delillo (2003, trad. française : 2003), Un titre qui ne rejoindra pas le rayon 100, car il s’agit d’un roman. Mais pour tout élève qui souhaite penser la question de l’argent, du rapport politique mais aussi métaphysique avec l’argent, voila une lecture saisissante. Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est la littérature américaine qui nous y convie : elle semble être souvent connectée aux grands mécanismes de ce monde, et semble capable de nous y relier, et de nous en faire toucher la puissance. L’action de ce livre se concentre sur une vingtaine d’heures et respectera une certaine unité de lieu. Eric Packer n’a pas trente ans, mais il est milliardaire. En translation dans sa limousine dans les rues bondées de New-York, menant de front ses placements, ses conseillers, ses maîtresses, son épouse qui vont se relayer sur la banquette arrière de ce lieu unitaire en communication constante, par réseaux interposés, avec l’univers. Ce qui est saisissant, c’est qu’autour de ce concentré technologique qu’est la limousine bardée de systèmes de communication, plane le sentiment qu’on est au bord de la fin, que le cosmos économique des flux financiers pourrait soudainement se gripper, et s’arrêter net, plaquant là le consommateur délaissé, les prévisionnistes tout à coup privés de leur dieu, livrant l’homme à lui-même, jeté. Au fur et à mesure que Packer avance vers son enfance, reflue vers ses origines, New-York porte le deuil, se dévoile et accompagne le golden boy vers la clôture des comptes.

images6Effondrement, Jared Diamond (2006). Le sous titre donne le ton : « comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ». A partir de cas particuliers extraits de toutes les latitudes et toutes les époques, observant comment des sociétés entières ont pu sombrer et disparaître, parfois de manière étonnamment rapide (l’île de Pacques demeurant sur ce point un cas d’école), Jared Diamond étudie la manière dont les décisions des hommes condamnent leur culture à la disparition ou bien parfois (parce que cela arrive aussi), la sauvent. Nulle fatalité donc, derrière l’effondrement, mais un déterminisme dont on peut comprendre les mécanismes. Bien entendu, la dernière partie du livre consiste à appliquer les éléments mis à jour précédemment à la mondialisation contemporaine. Diamond parvient à établir une liste de conditions à réunir pour permettre une survie collective dont il apparaît clairement, à sa seule lecture, qu’elle n’est que difficilement envisageable, pour la simple raison que nous sommes tout simplement incapables de faire les concessions qui s’imposent. Au moins sommes nous affranchis.

caricgnqca8g3g3jca9v4g8hca699n00ca0iz34vca2c8imqcahqx37kcais8w17caynkycjca9wag3jcaj0p3axcawnewuucanc5rryca8vo4thca6ev9yvca94qrbycam8mbn2cavu1lizca9d2wtpUn curieux à l’opéra, Vincent Borel (2006). Pas facile d’illustrer une dissertation sur l’art en ne recourant qu’à Kenza Farah. On le répète : s’il est bien entendu possible de méditer à partir de ce qu’on écoute quotidiennement, il est risqué de ne puiser que dans cette culture populaire pour alimenter une dissertation, particulièrement en situation d’examen. Surtout, l’étude de l’art a tout de même pour intérêt de permettre de découvrir de nouveaux univers plutôt que de se complaire dans les plaisirs habituels. Le problème, c’est qu’explorer un nouvel univers peut intimider si on n’a pas un guide pour nous y accompagner. C’est là le projet de ce livre qui s’adresse à ceux que ce territoire attire sans les écraser d’une culture à laquelle ils demeureraient étrangers. Surtout, Borel a l’idée simple mais lumineuse que l’opéra, c’est avant tout un lieu, bien avant des partitions et des livrets. Et ce lieu a ses codes, commande des comportements, transmet des valeurs. C’est au lieu que le livre est consacré, plaçant en un second plans les œuvres qui y sont jouées. Pourquoi les applaudissements sont ils apparus ? Pourquoi y a-t-il des places pour les pauvres ? Pourquoi y a-t-il des places depuis lesquelles on ne peut tout simplement rien voir ? Que se passe t il dans les loges ? Et dans les balcons ? Où est finalement le spectacle, et n’y prend on pas, dans une certaine mesure, part ? Autant d’éléments qui permettent d’aborder aventureusement, et avec la curiosité de celui qui ouvre des portes réputées closes, l’univers lyrique.

images5Les Essais, en français moderne, Montaigne (rédigés de 1571 à sa mort (1592),réécriture par André Lanly : 2009) A t-on le droit de réécrire une oeuvre philosophique aussi importante ? Si on y met les précautions d’usage, si on sait ce qu’on lit, non seulement l’expérience est intéressante, mais elle est même d’un certain point de vue salutaire pour l’oeuvre elle même. Cette traduction (c’est ainsi que Lanly la conçoit et la présente, alors que les versions modernisées des Essais publiées chez Arléa  et Folio relèveraient davantage de l’adaptation technique au lecteur contemporain) permet de s’y retrouver dans un texte qui, écrit dans un français du seizième siècle très différent, tant dans son lexique que sa syntaxe de celui du vingt-et-unième, pourrait semble inaccessible au lecteur contemporain, particulièrement aux lycéens. Or, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce serait une perte, car voici bien un de ces livres qui se présente comme un compagnon, toujours fidèle, un de ces partenaires de vie qu’on aime avoir toujours à portée de main parce que l’ouvrir, et y plonger, c’est comme avoir rendez vous avec quelqu’un de confiance avec qui on sait qu’on va bien manger, bien boire, et entretenir une conversation riche, puissante, profonde sans être lourde, dont on ressortira les neurones aérés, ayant créé des milliards de connexions les uns avec les autres. A la différence d’un Kant qu’on va lire quand on en a techniquement besoin, mais qui invite finalement assez peu à la lecture gratuite, Montaigne, lui, sait recevoir, et on peut en quelque sorte dans son écriture “faire comme chez soi”. Le risque, avec les réécritures, c’est qu’on fasse tellement comme chez soi qu’on ne soit finalement plus chez lui. Alors, une solution existe : lire en parallèle les deux versions. Contemporaine pour avoir un plan des lieux, des repères, et originale ensuite, pour recevoir le ton de conversation qui anime ces écrits, ces confidences entre amis. On précisera que Guy de Pernon, un peu déçu par les réadaptation éditées successivement (Lanly n’est pas le seul à s’être lancé dans cette aventure), a publié, gratuitement, sur le net, sa propre traduction, plus profondément remaniée encore. On peut la trouver ici : http://homepage.mac.com/guyjacqu/montaigne/livre1/pagesWeb.html

images4Madman Bovary, Christophe Claro (2008). Peut-on être amateur de livres en ce début de vingt-et-unième siècle et ne pas avoir, dans sa bibliothèque, un livre de Christophe Claro ? Cela parait peu envisageable, non pas parce qu’il y aurait une obligation d’acheter ses livres, mais plutôt parce qu’on le lit parfois sans le savoir : Claro est sans doute le plus important des traducteurs d’oeuvres anglo-saxonnes en exercice. Prolifique, il s’attaque à tout ce que la littérature américaine produit de plus intéressant, et parfois de plus délicat à traduire. Danielewski, Pynchon, Vollmann, Rushdie, Baker, autant d’écriture qu’il a côtoyées, et nécessairement habitée à son tour au moment de les transmettre. On se doute qu’il y a un seuil au delà duquel le traducteur a l’écriture qui le démange, alors il écrit un petit peu. Et ce Madman Bovary a ceci de fascinant qu’il met en avant l’objet véritable de l’écriture : non pas un sujet, un objet ou un thème dont il s’agirait de fournir une description ou un récit, mais l’écriture elle-même. Du point de vue du récit, Madman Bovary se résume à une déception amoureuse qui va se noyer dans la relecture de Flaubert. Mais Madame Bovary, en tant qu’oeuvre, va venir tordre l’écriture de Claro, la féconder, l’ensorceler en quelque sorte pour qu’une fois domptée, il en émerge autre chose, une nouvelle écriture. Le processus se passe naturellement, sans explication de texte, sans exercice d’érudition pénible. On voit simplement un hybride émerger. Les gènes de Madame Bovary sont bel et bien là, mais ce n’est pourtant déjà plus elle, c’est autre chose. Et on passe cette petite centaine de pages à se dire qu’on rencontre un écrivain français, enfin. Dernière précision, mais attention, elle est particulièrement chronophage (à ce propos, savez vous qu’on peut se contenter de trois ou quatre heures de sommeil par nuit ?) : Christophe Claro tient un blog où, vraiment, chaque article donne envie de lire un livre nouveau. C’est un peu dangereux pour tous ceux qui doivent vivre en respectant un emploi du temps, et qui ont des devoirs à faire. Mais pour des littéraires, c’est un peu comme la place centrale du village, c’est là qu’on rencontre ses voisins et qu’on se tient au courant de “ce qui se passe”. Son blog se trouve ici : http://towardgrace.blogspot.com/



snc01156On poursuit l’exploration des cartons reçus au CDI.

Evidemment, ces quelques articles, qui vont avoir pour effet, une fois cumulés, de remplir la page d’accueil du blog de simples fiches expéditives de livres (voila des articles un peu longs à écrire, mais peu couteux en terme de réflexion !). Cela semble peu concerner les visiteurs de ce blog qui ne font pas partie de mes élèves (et comme on tourne autour des 500 visites par jour (enfin, avec des variations qui en disent long sur la manière dont les élèves de terminale travaillent, mais je vous montrerai un jour les graphiques, c’est assez édifiant !), je crains que mes élèves constituent en fait une très faible proportion de l’ensemble des visiteurs). Néanmoins, mine de rien, en accumulant les titres acquis pour le CDI de notre lycée, il me semble que se constitue une bibliothèque qui pourrait fort bien convenir à quelques rayonnages des étagères d’un honnête homme. Et pour ceux qui se disent que, tout de même, ça finit par faire un budget, on répondra que… oui, ça fait un budget, mais que quelques titres peuvent être trouvés de ci de là en fichier .doc, ou .pdf, et que les bibliothèques prêtent la plupart de ces titres.

Encore une fois, cliquez sur la photo de la pile de livres pour la voir apparaître de manière plus lisible.

Bref, je reprends la descente de ma pile de livres, en les présentant toujours aussi succinctement.

imagescaqgxaewMétaphysique de l’amour, métaphysique de la mort, Arthur Schopenhauer (1818). Il s’agit en fait de deux chapitres extrait de l’oeuvre maîtresse de Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation. Le coeur de la pensée de Schopenhauer, c’est la volonté, qui est libre, mais aussi toute puissante. Cherchant à se connaître, elle passe à l’action, ce qui constitue le monde. Monde et action sont alors le reflet de la volonté. Une précision s’impose néanmoins quant on tient ces propos au sein de la pensée de Schopenhauer : il ne s’agit pas ici de la volonté individuelle, mais de la volonté comprise comme l’essence du monde. Or celle ci ne vise rien, en dehors de sa propre perpétuation, jamais pleinement atteinte, puisque toujours remise en question. L’individu, au sein de cette dynamique n’a pas d’importance, ni de valeur en lui même. Il n’est que l’actuation d’un mouvement qui le dépasse, le traverse, l’écrase. Dès lors, toute notion d’épanouissement personnel dans ce monde et dans cette vie relève de l’illusion dont il faudra un jour ou l’autre sortir. La mort elle même n’est pas une solution, car elle ne serait que MA mort, et non la disparition de la volonté à l’oeuvre. C’est au sein de ce principe général du vouloir vivre s’accomplissant aveuglément que Schopenhauer pose la question de l’amour, et de la mort. Autant dire que ces concepts, à la mesure de la pensée globale de l’auteur, sortent quelque peu décoiffés du traitement qui leur est appliqué.

imagesca9tj3o3Lettres à Lucilius, Sénèque (63-64). S’il faut mesurer la valeur d’une pensée aux échos qu’elle produit dans la pensée des autres, alors il faut lire Sénèque. Dès la réception de ses écrits, ceux ci vont marquer leur lectorat de telle sorte que ceux qui prirent à leur tour plume, stylet, crayons puis claviers de machines à écrire et d’ordinateurs n’ont pu faire autrement que citer ce curieux personnage qui, à cheval entres les ères que connut l’humanité avant, et après JC, fut écrivain, chef d’entreprise, investisseur, l’une des plus grosses fortunes de son temps, conseiller politique de Néron, autant de rôles simultanés qui auraient mis mal à l’aise les plus aguerris, mais qui n’empêchèrent pas Sénèque de compter parmi les plus fins limiers lorsqu’il s’agit de se mettre en quête du bonheur. C’est qu’il a derrière lui une solide tradition : trois siècles de stoïcisme le précèdent, et c’est sur ces fondations qu’il bâtit sa propre pensée, en se confrontant à des problèmes qui sont tout autant ceux de son temps que ceux auxquels nous mêmes pourrions être confrontés, si on prenait le temps de s’y arrêter. Lire Sénèque, c’est entendre une lointaine voix, humaine, nous parler de notre condition face au temps qui passe, à la mort, aux honneurs et aux disgrâces, à l’exil aussi. C’est voir dressés des portraits au vitriol de ses contemporains, affairés, agités notoires, dispersés et malheureux, dont on sera surpris de découvrir qu’ils ne dépareraient pas dans nos environnements sociaux contemporains. Les lettres à Lucilius, par la variété des questions qu’elles abordent, rendue possible par leur nombre, constituent un journal philosophique écrit à la fin de la vie de Sénèque, lorsque les péripéties vécues (et elles sont nombreuses !) doivent trouver, en quelque sorte, un ordre qui permette de les penser sans rompre avec l’harmonie nécessaire au bonheur. Aujourd’hui, alors que les philosophes eux mêmes considèrent assez volontiers que toute quête de sagesse relèverait d’une sorte de touchante naïveté, c’est une lecture qui peut permettre de redonner à la pratique philosophique des racines avec lesquelles elle a rompu.

imagescaeil42pLa Naissance de la tragédie, Nietzsche (1872). C’est aussi la naissance de la pensée nietzschéenne. Un projet simple, au départ : examiner comment dans la tragédie grecque, considérée comme la racine de l’art tel qu’on le conçoit encore, deux principes sont à l’oeuvre, dont l’un a été peu à peu délaissé : Apollon qui figure la beauté établie, celle qui correspond aux normes, à l’ordre des canons, celui que la Raison va reconnaître, et avec elle la tradition philosophique tout entière qui sur les pas de Socrate préfèrera la Raison à toute autre valeur. Oublié, l’autre principe est incarné par Dionysos. L’excès, l’ivresse dionysiaques sont d’après Nietzsche des éléments venant d’Asie, mais qui sont eux aussi fondateur de la tragédie grecque, dont le moteur est précisément cette tension entres ces deux pôles que sont l’ordre rationnel et l’ivresse des instincts. Si on voulait tracer cette opposition à grands traits, on pourrait dire qu’il y a d’un côté la danse classique, incarnant la maîtrise, la rigueur, l’absence totale de laisser-aller, et de l’autre le krump, qui est un déferlement instinctif dans lequel s’écoule avec violence et allégresse ce que le corps contient dans la frustration de la vie sociale quotidienne. De toute évidence, l’histoire de l’occident à donné sa préférence à Apollon. C’est là un symptôme d’un mal plus grand qui touche l’ensemble de la pensée, et ce depuis Socrate. La lecture de Nietzsche est toujours déstabilisante pour celui qui découvre la philosophie, car elle remet immédiatement celui qui est présenté comme le père de la philosophie, qu’on a forcément tendance à aduler. Nietzsche ne lui fait pourtant aucun cadeau, et le lire, c’est pour tout apprenti philosophe, en quelque sorte, tuer le père et entrer dans la vie adulte. Pour autant, on n’abandonnera pas déjà Socrate et sa descendance philosophique. Pour autant, on saura désormais que dans le domaine de la pensée, si on veut prendre les choses au sérieux, il faudra un jour choisir son camp.

imagescamb3x2wLa Secte des égoïstes, Eric Emmanuel Schmitt (1994). Schmitt s’est fait le spécialiste du divertissement littéraire lettré. En somme, il dispose d’une solide culture classique qu’il met à profit pour bâtir des intrigues susceptibles de toucher le grand public, tout en présentant un certain intérêt pédagogique. C’est ainsi qu’au théâtre il organise dans sa pièce de théâtre, la rencontre et le dialogue entre Freud et Dieu. On cerne assez bien ce à quoi cela peut mener. L’exercice est un peu prévisible, mais il est parfois intéressant. C’est le cas de cette Secte des égoïstes qui met en scène une option philosophique dérangeante, parce que simultanément absolument absurde, et pourtant tout à fait tenable. Il s’agit de ce courant de pensée qu’on nomme le solipsisme, qui consiste tout simplement en l’affirmation de l’existence de ma seule conscience, à l’exclusion de toutes les autres, qui ne sont en fait que des apparences de conscience, incarnées par des corps ayant la couleur de la conscience, le goût de la conscience, mais qui n’en sont rien de plus que l’imitation creuse. Du vent dans des poupées gigotantes, et bavardes. Evidemment, l’hypothèse, si elle était validée, serait lourde de conséquences : pourquoi écrire cet article, par exemple, si je suis seul au monde ? Pourquoi ne pas plutôt prendre le volant et aller m’écraser quelques piétons, puisque ceux ci ne sont que des éléments du décor ? Telle est justement la manière dont le héros du livre de Schmitt regarde le monde qui l’entoure. Parce qu’il est soucieux des convenances, et qu’il n’est pas Breat Easton Ellis (patrick est solipsiste sans le savoir, et sans que l’auteur d’American Psycho utilise son intrigue comme vitrine de sa culture), son personnage aura une manière assez raffinée, toujours contenue, de vivre cette solitude, même quand il s’agira de faire souffrir les autres. Mais ce livre parvient à dresser ce qu’on pourrait appeler une intrigue philosophique, ce qui permet de mettre sur une théorie une dynamique, et de la penser par soi-même enfin.

imagescay5jp0oLe Gang des philosophes, Tibor Fischer (1994, trad. française : 1996) Un chouette clin d’oeil. Il y a des polars “lettrés”, dont les héros sont parfois férus de philosophie. On trouve aussi chez Jean-Bernard Pouy des titres qui font appel à la culture philosophique sans pouvoir être intégrés dans les rayons d’un CDI. Ici, il s’agit d’un gang dont la tête pensante est  un professeur de philosophie un peu chancelant, pas très soigné, franchement négligé, même, qui va trouver un complice de choix chez un jeune homme bien plus mal en point que lui encore, qu’il croise en plein braquage désastreux. A eux deux, ils vont former un rocambolesque “gang des philosophes”, qui se donnera pour mission de réaliser des braquages néoplatoniciens. Rien de très sérieux ici, mais néanmoins, on côtoie les plus grands (Montaigne, Socrate, Nietzsche), on disserte en faisant mine de n’y toucher qu’à moitié, et l’aventure est savoureuse. Dans la commande, c’est une sorte de passager clandestin qu’on n’oserait pas passer par dessus bord, puisqu’il met de l’animation.

imagescasumu4cDans le château de Barbe bleue, Georges Steiner (1986, sous ce titre, mais 1971 sous le titre “La culture contre l’homme”). Que devient la culture lorsque ceux même qui se sont autorisés à la définir, qui se sont sentis légitime à l’incarner sont aussi les auteurs et les participants du génocide nazi ? La proximité géographique de Weimar, haut lieu du raffinement culturel du début du vingtième siècle et de Buchenwald, où cette même culture sombre est le point de départ d’une réflexion nécessaire sur le devenir de la culture, une fois qu’on ne peut plus avoir confiance dans son aptitude à tracer d’elle même la ligne du progrès pour l’humanité. George Steiner s’attaque là à ce qui constitue sans doute la question la plus grave à laquelle un penseur puisse se confronter, et il a l’intelligence de le faire dans une grande accessibilité. Lui, si instruit et si érudit prend soin, tout au long de l’ouvrage, de mettre cette culture au service du problème traité là où tant d’autres auraient utilisé la gravité du propos pour faire gonfler artificiellement le plumage de leur érudition, qui paraitrait alors toute ébouriffée, permanentée. C’est la nécessité de redéfinir la culture qui constitue la perspective tracée par Steiner, et le projet ne peut qu’être pris au sérieux lorsqu’il est proposé par quelqu’un qui a été à ce point là nourri par cette culture. C’est aussi à ces écrits là qu’on mesure le sérieux d’un esprit.

imagesca88obua1Dissertation de 1770, Kant (1770) Normalement, pour un élève de terminale, l’opposition entre monde sensible et monde intelligible fait partie, l’étude de Platon aidant, de ce qui commence à être un peu maîtrisé. Il est alors de voir Kant, dans cette dissertation écrite afin d’obtenir le titre de professeur ordinaire dans l’université de Königsberg, se confronter à son tour à cette opposition, avec des armes intellectuelles qu’il commence tout juste à forger. Ainsi, ce texte qui précède les grandes Critiques pour lesquelles Kant est connu dresse t il les questions qu’il abordera ensuite, et il est toujours intéressant d’observer un philosophe qui défriche le terrain avant de se lancer dans les grandes manoeuvres de la pensée. En particulier, dans ce texte, on s’intéressera au rôle joué par le temps, qui est le propre de la connaissance sensible, dont la connaissance de l’intelligible doit donc s’affranchir, alors même que la pensée elle même est conditionnée par le temps. Ce texte est au coeur des tensions qui animent ces deux grands courants, frères ennemis, que sont l’empirisme et l’idéalisme. Kant doit sans doute déjà avoir quelqu’intuitions de sa pensée future; et il dresse ici les données du problème, auquel il s’agira dans la suite de son oeuvre de proposer une relecture et une solution.

imagescaq9dzgl1L’Utopie, Thomas More (1516). Evidemment, avoir vécu la Renaissance doit avoir permis d’ouvrir des perspectives de pensée qu’on ne s’était pas autorisé à explorer depuis cette antiquité qu’on ressuscitait dans ce qu’elle avait de plus ambitieux. Ainsi, More, scandalisé par la politique de son propre pays, qui privatise alors la production lainière contre les intérêts de ses propres éleveurs, va dresser face à l’Angleterre une île idéale, dont l’Utopie sera le Manifeste politique. Commerce, survie, liberté, justice, égalité, tous les éléments constitutifs de la cité vont être décrits dans leur fonctionnement, et ce bien que More ait tout à fait conscience du caractère imaginaire et idéal d’une telle organisation, à tel point qu’il l’appelle “utopie”, c’est à dire, en français, un non-lieu  : ce qui peut se concevoir mais demeure géographiquement aux abonnés absents, ce qui peut se penser mais ne peut se faire. A la question de savoir si More était dupe de la possibilité de réaliser une telle oeuvre politique, la fin de l’ouvrage fournira une réponse : c’est un appel à agir, mais dans la parfaite conscience de la nécessaire distance séparant le modèle pensé et la réalisation elle même.

imagescap2t1cbLes Confessions, Saint-Augustin (394). Itinéraire d’un enfant gâté, rappelé brusquement à l’essentiel par la lecture d’un verset de Saint-Paul : “Qu’as tu que tu n’aies reçu ?”. Au sens propre, c’est bel et bien une confession que cet ouvrage propose, puisqu’il s’agit du regard rétrospectif d’un évêque sur son passé, dont peu d’éléments pouvaient laisser penser qu’il mènerait à la religion et à la philosophie. Ce regard jeté sur sa propre genèse conduit Augustin à reconnaître le mal quand il le commet, mais aussi à poser la question de sa source. Ainsi peu à peu apparaissent aussi les voies de sa possible rédemption. C’est donc bien plus qu’une autobiographie qui est proposée ici : c’est une expérience de pensée incarnée, la lente construction presque malgré elle, d’une pensée qui va s’attaquer à tout ce que la philosophie compte d’objets problématiques, sans en faire une intention intellectuelle, mais en quelque sorte parce que cette réflexion s’impose. C’est là, finalement, un modèle de pureté philosophique. Et si certains ont du mal avec cette traduction, promis, dans le prochain bon de commande, on glissera la toute fraiche traduction de Frédéric Boyer, plus littéraire, on serait tenté de dire plus “actuelle” alors qu’elle semble en fait moins datée, donc moins temporelle et périssable (mais seul le temps en jugera, précisément…) dont le titre lui-même devient Les Aveux. Patience…

imagescaetg7a0Au Carrefour de l’exploitation, Grégoire Philonenko - Véronique Guienne (1997). Un récit sur le front du travail, effectué à la première personne. Un sociologue revient sur son expérience de chef de rayon au sein d’une enseigne de grande distribution dont on aura deviné le nom. Parmi les nombreux livres proposant un regard sur la condition du travailleur, nous nous étions habitués à ce que ces témoignages proviennent des années 60, et du monde ouvrier tel qu’on le pliait dans les usines, sur les chaines de montage. Or, la chaine de montage, pour tout un chacun, cela relève de l’exotisme, de ce que nous ne connaissons pas, d’un monde autre où on n’est pas plus surpris que ça d’apprendre que les règles n’y sont pas les mêmes que dans les autres secteurs d’activités. Et puis, l’usine, le nom, le type de bâtiment que cela désigne est marqué par la souffrance. On sent bien qu’on ne peut y vivre paisiblement et que le temps qu’on y passe doit être placé sous le signe du sacrifice. En revanche, le supermarché, on connait bien, et il ne peut pas être identifié à la souffrance car il est hors de question qu’on réalise outre mesure que la consommation qu’on y pratique est tout aussi nécessaire que les heures ouvrières vendues sur les chaines de montage. Dès lors, il n’est pas inutile d’ajouter cette étude au rayon des ouvrages réfléchissant aux conditions dans lesquelles s’exerce le travail. Par la bande, cela permettra aussi de réévaluer le monde de la distribution des marchandises, que nous abordons avec toute la naïveté qui semble colorer ces lieux apparemment indolores. Nous y croiseront alors, au détour de nos courses hebdomadaires, des employés dont les sourires forcés ressemblent fort à des masques.

images1Nietzsche l’éveillé, Yannis Constantinides, Damien macDonald (2009). De Nietzsche, on connait généralement avant même d’en avoir lu une page toutes les raisons de s’en méfier. La moustache un poil excessive (mais ça se faisait), l’air un peu taciturne, voire patibulaire; ça, c’est pour ceux qui ont vu des photographies du personnage, l’un de ceux qu’on n’oublie pas une fois qu’on a découvert leur visage et qui inciterait à changer de trottoir si jamais on les croisait, un soir, dans la banlieue de Sils-Maria, alors qu’ils écoutent les rochers parler à voix basse de l’éternel retour (oui, il y a tout ça dans le folklore nietzschéen). Mais il y a les autres raisons, plus sombres encore, car liées à sa pensée, ou à ce qu’on en a fait : la destruction au marteau de toute la tradition philosophique occidentale, les insultes qui pleuvent sur Socrate, sur Jésus, sur les chrétiens, les juifs. Ce ton qui permettra, en tordant les textes, en les tronquant, de faire passer Nietzsche pour un inspirateur du nazisme. Tout se passe un peu comme si Nietzsche était un auteur qui, la nuit tombée, toutes lumières éteintes, luisait dans le noir, à la manière des minerais hautement radioactifs. Brillant, mais nocif. Et le portrait est tellement bien tracé qu’il est difficile d’aborder le moindre livre sans avoir, planant au dessus des pages, l’image du penseur qu’il faut manier avec précaution. C’est rendre les autres bien inoffensifs que charger celui-ci de tous les dangers de la pensée; c’est aussi les rendre bien inutiles. Dans Nietzsche l’éveillé, Constantinides propose une autre approche en pointant les similitudes qu’on peut distinguer entre la pensée de Nietzsche et celle du bouddhisme zen. En particulier, le refus du dualisme entre le corps et l’esprit sera un axe permettant de lier l’auteur allemand à Maître Dogen, moine et penseur japonais du treizième siècle. Apparaît alors un penseur qu’on a débarrassé de son marteau et de sa propension à détruire pour en faire un éclaireur ayant simplement retiré les voiles qui encombrent la vision et la pensée, réconcilié avec le monde tel qu’on le découvre lorsqu’il n’est plus pris en charge par la raison froide. Ce sont alors les intensités qui sont libérées. On dirait alors que la voie est prête pour laisser venir Deleuze. Mais c’est une autre histoire. On précisera que l’ouvrage est illustré par Damien MacDonald. C’est une tendance qui semble assez intéressante, dans la mesure où dans ce cas comme dans le cas du livre consacré à Foucault par Didier Ottaviani (L’humanisme de Michel Foucault), l’illustration semble prolonger la pensée. Et on a, aussi, droit à de beaux livres. On y reviendra.

imagescap3rrd1Le Serpent cosmique, Jeremy Narby (1997). Voici un livre étonnant, qu’il ne faut pas forcément lire pour son propos patent, mais assurément pour sa méthode, car elle permet de saisir ce qui constitue le coeur de la démarche scientifique. En effet, le propos de Narby, anthropologue parti en Amazonie étudier la connaissance médicale efficace des chamans. Or, il se trouve que depuis longtemps déjà, les anthropologues et médecins se heurtent, face à ces médecins locaux, à une fin de non recevoir. Systématiquement, ces chamans répondent que ces connaissances ne sont pas issues d’une analyse, d’une recherche scientifique, mais que ce sont les plantes elles-mêmes qui leur indiquent comment elles doivent être utilisées. Or, Narby est le premier à creuser une piste que tout le monde avait jusque là considéré comme trop atypique pour être prise au sérieux. On pourrait résumer sa thèse ainsi : la représentation que ces indiens se font du principe essentiel de la vie prend la forme d’un double serpent enlacé sur lui même, appelé “serpent cosmique”. Or Narby se dit, spontanément, que cette image correspond à la double hélice d’ADN, telle que la médecine contemporaine l’a découverte. A partir de cette intuition, il émet l’hypothèse que ces chamans perçoivent, grâce aux drogues qu’ils utilisent, le code que constitue la chaine d’ADN. C’est à partir de ce moment que le livre prend un véritable intérêt épistémologique, car Narby est bien conscient du caractère impossible de sa propre hypothèse, et il n’aura de cesse d’essayer de la détruire, en rencontrant des généticiens, des scientifiques, afin qu’ils détruisent son intuition dans l’oeuf. Malheureusement, parce qu’il sait bien que d’une certaine manière, plus il insiste, et moins il sera crédible aux yeux de ses pairs, chaque mise à l’épreuve va renforcer son hypothèse, à tel point qu’elle va peu à peu se constituer en véritable théorie. Le mouvement général de l’ouvrage est passionnant, le regard que porte l’auteur sur l’hypothèse qu’il construit quasiment contre son gré, est un modèle de recul et de méthode. Bien que n’étant pas un livre théorique d’épistémologie, il constitue une illustration efficace des principes qui peuvent diriger la recherche scientifique, qui se tient à mi chemin entre audace et prudence. En second lieu, il offre une perspective étonnante sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. On retrouvera le même Jeremy Narby dans le documentaire réalisé par Jan Kounen (Dobermann, Blueberry), D’autres mondes. Il y est interviewé au sein de ce film qui s’intéresse de près à ces médecins alternatifs qui développent un savoir dont l’origine demeure, à ce jour, inconnue.

 



snc01155Nouvelle pile de livres nouvellement arrivés, la hotte du père Noël semble n’avoir pas de fond, il s’y trouve encore de nouveaux territoires de pensée à explorer. Je poursuis selon le même principe : je présente, vraiment rapidement (parce que, sinon, les piles de copies qui se trouvent juste à côté de mon clavier, et qui me lancent des regards lourds de reproches, vont demeurer encore trop longtemps vierges de toute encre rouge (quoique, en réalité, je ne corrige que rarement en rouge)), chacun des ouvrages qui vont rejoindre, dans les jours qui viennent, dès que nos collègues documentalistes les auront équipés, le rayon 100 du CDI, et les rayons alentours. Cliquez sur la photo de la pile de livres pour la voir dans une taille un peu plus lisible.

caeg8zp5caf4o47xcafkrc7ccaeo529hcaqbodwtca93can8ca4eex6wcavfhva9ca0h9rgicaqrljqxcay1xt4scaaedattcan5vel0cay1texecav5558mcaecjvmncaeacsiecabl057pcaosfnejL’homme sans qualités, Robert Musil (1930). Musil est un homme aux multiples talents : ingénieur, essayiste, écrivain, cet autrichien a réussi à produire, par la synthèse de ses formations, une littérature novatrice, car s’appuyant sur une observation quasi scientifique du monde, à la recherche de ce qu’il nomme “la structure essentielle des choses”. Voila un projet exactement philosophique. Au delà du roman qui le fit connaître (les désarrois de l’élève Torless), son chef d’oeuvre demeure L”homme sans qualités, deux épais tomes constituant pourtant un projet inachevé, mais qui présente néanmoins les qualités des grandes oeuvres littéraires fondatrices du vingtième siècle, à égalité avec la Recherche du temps perdu, de Proust, ou Ulysse de Joyce. Construit comme un portrait de la société viennoise quelques mois avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, l’ouvrage peut être, certes, classé au rayon “romans”, mais transcende le genre, le dépasse en devenant un portrait,  dessinant peu à peu à travers la multitude de personnages suivis, le portrait de l’homme lui-même, à la veille de son dévoilement historique.

caf1aznucaxhq8racawpjudmcaek80lyca81vgh5caydvhfmcaj9nk35ca64yz45cadftrtzcab0elwycavhq3baca7v1518ca7tt0sjcavh83skcabsmyiocakesk8qca8q2m9hcabutw3vca6v71epThéorie pratique. Sur un prétendu droit de mentir par humanité, Kant (1797). Aborder en classe la question du mensonge constitue toujours ce qu’on peut appeler un “grand moment”. On se perd généralement dans une multitude de cas particuliers qui tentent, tous, de fonder une évidence que leur multiplicité vient consciencieusement détruire. C’est que le mensonge concentre en lui les contradictions de l’action morale, dès lors qu’il s’agit de mise en pratique et non de simple conception intellectuelle de la morale. On sait bien qu’il n’y a pas de morale sans principes guidant l’action, et néanmoins, sur le terrain du mensonge, en particulier, on sent bien qu’on a tendance à penser que ces principes doivent se plier aux circonstances, ce qu’on peut considérer, si on est un tant soit peu rigoriste, comme une ruine de toute forme de morale. Autant dire que dans ce court texte, qui est en fait la partition kantienne d’un dialogue entretenu avec Condorcet, Kant s’attaque à une question épineuse, dans laquelle on a envie de répondre à chaque argument mettant en avant l’interdiction formelle du mensonge par un “oui, mais” s’appuyant sur les circonstances légitimant le recours quasi permanent au travestissement de la vérité. Ce texte est sans doute une des portes d’entrée les plus aisées pour aborder le concept d’impératif catégorique, central dans la morale kantienne. C’est aussi ce rigorisme qui fera dire à Charles Peguy que Kant a certes les mains propres, mais que le problème tient au fait qu’il n’a pas de mains. Mais c’est là l’un des centres du problème philosophique : s’agit il de décrire les phénomènes tels qu’ils ont lieu, ou de leur donner une perspective au delà d’eux mêmes ? Ce texte de Kant fournit un élément de réponse.

cawjo7vacahzquptcatwam2nca8ptrasca950cjqca83laqhcaas1672canrtzfjcaco7ezhca65009lcaaluqezcakc07bbcaw4ue5qcask0619cab8vea9caaabsufca0sv42kcacl8xv4cak06itgProlégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, Kant (1783). La Critique de la raison pure, qui constitue la pierre angulaire de la pensée de Kant, peut être considérée comme un ouvrage d’accès un peu délicat pour un néophyte (même si on peut tout de même en lire les préfaces, en s’accrochant un peu). Ce plus petit ouvrage constitue pour Kant une tentative d’exposition plus accessible de sa pensée. Or, le coeur du projet de cette première critique, c’est la question fondatrice de toute démarche philosophique : “Que puis je savoir ?” Posée autrement, cette question donne “Qu’est ce qui peut constituer un savoir ?” Il faut dire que, réveillé de son sommeil dogmatique par l’empirisme de Hume, Kant attaque de front une discipline qui peut difficilement s’appuyer sur l’expérience pour fonder ses jugements : la métaphysique. Quelle est la légitimité du discours sur Dieu ? Est on fondé à se prononcer sur l’au-delà, sur la vie éternelle, sur le monde dans sa totalité, sur l’âme ? Les différentes sciences seront abordées pour examiner s’il est envisageable de produire des jugements détachés de tout fondement expérimental (ce que chez Kant on va appeler des “jugements synthétiques a priori”).

caoliiegca1t8r2ica4xahgfca6x8da2caohf7j7cac5n6rqcamueom9ca4j0n8jcasayzc3catfuo2ncan3v9yycae46sgqca06lc2jcam5xxhxcaojbud0caz0jrg4cattx12ccao40xa0cajzljcqLe Mythe de Sisyphe, Albert Camus (1942). Sans doute saisit on mieux l’objet de ce petit livre à la lecture de son sous titre : Essai sur l’absurde. Au-delà de la figure de Sisyphe, l’éternel tracteur du non sens de l’existence humaine, celui qui s’est fait rouler par les dieux et se voit condamné à user sans fin ses forces dans une tâche qui ne connaitra jamais d’accomplissement, c’est à une confrontation à ce qui saute aux yeux de quiconque veut bien jeter un coup d’oeil désillusionné sur sa condition : jetés dans un monde où nous ne trouvons pas de réponse à la question pourtant essentielle (”Pourquoi ?”), nous menons nos activités avec la concentration de ceux qui savent que mieux vaut ne pas trop se poser de questions, étant donnée la quantité de souffrance que vivre exige. Et nous nous hâtons, sitôt le travail répétitif du quotidien, qu’il faut bien assurer, de nous diluer dans le divertissement, afin de nous confronter le moins possible à l’absence de points de fuite aux horizons de notre existence. Parce que, comme l’écrit Camus en ouverture, la seule question philosophique qui vaille, c’est celle du suicide, qui constitue l’acte sans retour qui tente de tracer par soi même les lettres du mot “fin” d’un récit dont on sent trop bien qu’il ne connaîtra jamais aucun achèvement. Est il possible, quand on est réduit à “faire quelque chose dans la vie”, puisque manifestement, de cette vie, on ne fait rien, de viser néanmoins le bonheur ? La question vaut d’être posée, et ce, littérairement parlant, d’autant plus si on a auparavant parcouru les paysages écrasés de soleil de La Peste, ou de l’Etranger. La dernière phrase du Mythe de Sisyphe, célèbre, permet d’espérer en une perspective qui ne soit pas désespérante. Cette lecture n’est donc peut être pas vaine.

caao0cxvca9jmgpqcaadcry8cads724lca8ltosocajjh54ncax2osgyca24fqjucashmhe8cag9qhs9caj6btgpca5yc3lrcair4dhdca4ebjatcaxli3ksca0r1efwca1beve4caijcx4icab1e2xfLa chute, Albert Camus (1956). C’est d’un roman à la première personne qu’il s’agit ici. Uniquement focalisé sur le monologue de Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat déchu, dont la vie a basculé au moment où il a laissé, sur un pont, une femme se jette à l’eau sans lui porter secours. De nouveau, la seule question qui vaille d’être posée, celle du suicide, est au coeur de l’existence et de la pensée humaines. C’est cette expérience limite qui barre le paysage et qui vient parasiter le cheminement jusque là bien ordonné de cet avocat en pleine réussite. Dès lors, il devient prêcheur et tente, par la parole, de convertir à sa noirceur ceux qui lui prêtent oreille, non pas qu’il leur propose un quelconque nouveau rite, mais simplement afin de désillusionner, et faire en sorte que les consciences parviennent à revenir à l’essentiel : la conscience de l’absurdité de l’humaine condition. A la frontière de l’essai et du roman, le monologue permet de mettre en forme les idées d’une manière plus radicale que ce qu’autoriserait l’essai philosophique, on a là une porte d’entrée plus radicale dans la pensée de Camus.

ca526x7ucamaghboca0o8edhca2mdjbicadjmgb7cai7yxgicaj62fivcakx0hd1cadjgho2caz8xyx0caoltcl9can2fp6qcaks2hp2cays6jcbca6w50iyca2ispeycahnxmpocawjompacaay306tLes Ecoles présocratiques, édition coordonnée par Jean-Paul Dumont, 1991. Le problème, avec les présocratiques, c’est qu’étant donné qu’ils gravitent nécessairement autour de la balise temporelle qu’est Socrate (c’est là leur définition), ils semblent ne pas avoir d’existence propre. Ajoutons à cela la fréquente perte des textes dont ils furent les auteurs, l’exotisme de leur nom, quand ce n’est pas de leur pensée, leur relégation en seconde ligue des philosophes par l’histoire, cela fait un nombre déjà suffisant de raisons de ne pas les lire. Pourtant, même incomplets, même amputés de parties entières, même réduits à l’état de fragments, des textes nous sont parvenus, et pour lacunaires qu’ils soient, ils demeurent bel et bien des messages adressés à qui voudrait bien leur prêter attention. Une attention qui n’animait pas Socrate lui-même, pourtant “marque repère dans les rayonnages philosophiques”. Au delà de l’abondante littérature à propos des présocratiques, au delà du commentaire ou de la présentation de leur pensée, qui permet finalement de les connaître “par procuration”, cet ouvrage propose, tout simplement, de les lire. Classés selon leur époque et leur situation géographique (car il y a en ces temps là un véritable régionalisme de la pensée, on se spécialise localement dans telle trajectoire intellectuelle, telle doctrine ou tel objet d’étude), ces textes sont livrés tels qu’ils nous sont parvenus. Ce sont souvent des bribes, qui donnent envie d’en lire plus. Seule la compagnie de ces textes permet en quelque sorte d’en saisir le mouvement, et libre à soi d’entrer dans ce déplacement de la pensée, de le faire sien pour reconstituer ces messages dans leur totalité.

caq3sljjca11imghcakfc1ymcaecwt3scam3kstkcadbhd9vca5us0lqcaw2b4ubcake7db4ca408124cajs01btca83hw22cajhmqroca8ox7wqcaswc76bcabe8u58ca0by7ozcakhvg4mcaul5hbrLa Structure des révolutions scientifiques, Thomas Kuhn (1962, trad. française : 1983) Les élèves savent la distance qui règne entre le caractère “solide” des connaissances scientifiques qu’ils reçoivent à l’école et la fragilité des théories scientifiques elles-mêmes. A vrai dire, cette conscience, ils ne l’acquièrent que lorsqu’en terminale, alors qu’on aborde l’épistémologie, on évoque le nom de Karl Popper, qui est celui dont les analyses vont le mieux mettre en évidence le caractère provisoire des théories, et leur nécessaire falsifiabilité. Ce qui manque le plus souvent aux élèves, ce sont des connaissances en histoire des sciences. C’est une lacune que ce livre peut combler. Abordant les tournants décisifs que constituent Copernic, Newton, Einstein, Kuhn pose la question de la signification des “tournants” dans une histoire de la connaissance censée être cumulative. Montrant que le savoir humain s’agglomère sous forme de paradigmes, et que les changements de paradigmes obéissent à des lois qui permettent de comprendre leur succession, mais aussi le décalage qui se dessine entre science et technique, et entre chercheurs et simples amateurs. Crises et résistances, tel est le programme de ce parcours.

camvx47dcariw0ywcat54cd7cabujk4ycavz7lhscao3gev0cav7ybracas04tm9callc94lca6lq0t4car36cj6caytgokncat14jzvca0v5a6zcaw0f00tcay6iriucaisutqxcaxw10uocax4tmsvNous, fils d’Eichmann, Gunther Anders (1988, trad. française : 1999) Ce livre est constitué de deux lettres ouvertes au fils d’Adolf Eichmann, principal concepteur de ce qu’on appellera “solution finale”, lui demandant de prendre position alors que son père comparaissait devant le tribunal international pour les crimes qu’il avait commis, personnellement, au nom du nazisme. Ces deux textes resteront lettre morte, au sens où le fils d’Eichmann n’y répondit pas. Peu importe, en fait, puisque Gunther Anders ne compte pas faire de ce fils une victime de plus de son père. Au contraire, le titre l’indique clairement, c’est une responsabilité collective qui pèse sur les épaules des hommes pour lesquels il faut bien trouver des modalités de vie, et de souvenir, après le drame insensé vécu par l’Europe en particulier, et le monde en général, lors de la première moitié du vingtième siècle. Au-delà du rappel à la mémoire, ce que pratique Anders, ici, c’est une analyse des tensions les plus profondes qui permirent à la solution finale de s’organiser et de fonctionner. Or, ce qu’il identifie ne rassure pas, parce que ces mêmes principes lui semblent persister, non plus sous l’appellation nazie, mais sous la forme apparemment neutre de la production industrielle, particulièrement lorsque celle ci fait un large usage des machines. Si la puissance de l’homme augmente au fur et à mesure que ses techniques se font plus efficaces, la représentation des effets des processus qu’il met en oeuvre lui échappe totalement. Ainsi, l’homme n’a t-il plus idée de ce qu’il fait, ce qui semble ne pas devoir l’arrêter dans son action, bien au contraire : son inconscience est devenue un élément nécessaire de l’efficacité industrielle globale. C’est donc sur de multiples terrains (technique, morale, politique, métaphysique), que ce livre accessible, concentré, tente de tisser une pensée que Gunther Anders considéra comme urgente.

caimlao0cazsjapxca990yyscak59nz1caalutkfcarrvlvccakng3w0ca0mcrzbcappfyedcatd3qmkcalfwckycaiofpbgcamy1ep3cazavajicavf9mn7ca55z14icahvkibdca153s0lca6usd4oLa Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt (1958, trad. française : 1961). Voici Hannah Arendt de nouveau aux côté de Gunther Anders, dont elle partagea un temps la vie. Le premier chapitre de ce livre faisait déjà partie de la précédente commande. C’est ici l’ouvrage dans sa totalité, mais moins commenté, qui intègre les rayons du CDI. Pour le reste, je reproduis la notice précédente : De l’antiquité à l’époque contemporaine, c’est un renversement qui s’opère dans le domaine de l’activité humaine : nous valorisons aujourd’hui la vie active à laquelle l’antiquité préférait la vie contemplative. Mais plus précisément, dans la vie active, ce qui nous intéresse, c’est la production de biens marchands, là où nos prédécesseurs considéraient, eux, la production comme la plus basse des activités, inférieure à l’art et à l’action politique. Renversement parallèle, nous passons de la politique à l’économie, de la poursuite de la vie heureuse à la recherche de la rentabilité. En terme de civilisation, c’est comme si soudainement l’Europe reniait ses propres fondations. Voila le processus qu’analyse Hannah Arendt dans ce livre désormais classique, idéal compagnon de celui qui veut méditer le sort qui est maintenant le nôtre : avoir comme but “dans la vie”, de travailler. Une lecture d’autant plus conseillée quand nombreux sont ceux qui se voient fermer cette perspective.

cajl93htcakz9hrjca54iuhscago23p4cad00shccai6xo46caqjzwubcanacy12cay55k7ccajz80g9caov3k4tca0ezjhmca577t89cahpocjaca989qsbcaognhs5caca8rj0ca1jdh7jca7fg3noLettre à d’Alembert, Rousseau (1758). On a sans doute du mal à imaginer aujourd’hui que la construction d’un théâtre à Genève puisse faire l’objet d’une polémique majeure en Europe. Pourtant, à la suite de la publication, dans l’Encyclopédie (le Wikipedia du dix-huitième siècle) dans l’article “Genève”, d’une plaidoirie de d’Alembert visant à légitimer la construction d’un tel lieu, qui permettrait d’installer, au coeur de l’Europe, la possibilité d’un théâtre qui ne soit pas une insulte à la morale, Rousseau réagit vivement, dans une lettre dont l’intitulé exact est : “Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à M. d’Alembert, sur les spectacles“. Le ton est polémique, mais l’intérêt de cette lettre est ailleurs : elle est un de ces rares textes qui, s’agissant d’esthétique, plaident contre l’artificialité de l’art, en faveur d’un retour à une relation de plaisir simple entre des citoyens simplement satisfaits par le partage d’un spectacle sans objet et sans spectateurs. Si on pousse la logique de ce qui est développé dans ce texte, c’est à un refus pur et simple de la représentation que nous mène Rousseau, discours étonnant de modernité quand il est tenu au dix huitième siècle. Curieusement, d’Alembert fait assez fortement penser à la formule du situationniste Ivan Chtcheglov qui inscrivait mystérieusement dans son Formulaire du nouvel urbanisme la formule “The hacienda must be built”, reprise ensuite par Bob Gretton, manager de New Order et Tony Wilson, patron de l’illustre maison de disque Factory records, quand ils entreprirent d’ouvrir ce club mancunien mythique qu’est l’Hacienda. Si la volonté d’avoir un lieu correspond à la déclaration d’intention de d’Alembert, il faut reconnaître que le lieu correspond à ce que Rousseau décrit dans cette lettre.

images3Le paradoxe sur le comédien, Diderot (rédigé entre 1773 et 1777, publié à titre posthume en 1830) Il serait dommage de présenter la lettre à d’Alembert de Rousseau sans la confronter à l’autre versant de la pensée esthétique de ce temps là, cet ouvrage que Diderot rédigea alors que l’amitié entre lui et Rousseau a pris brutalement fin (les deux hommes de communiqueront plus que par livres interposés, exprimant le désarroi d’avoir laissé perdre une telle amitié). Rousseau compte alors Diderot parmi ses ennemis. Intellectuellement, il y a effectivement dans ce livre une offensive contre la manière dont Rousseau conçoit l’art. Or, dans la mesure où on adhère un peu facilement, et peut être un peu gentiment, à la thèse rousseauiste, il est intéressant de la mettre à l’épreuve des objections. Des objections, il en pleut sous la plume de Diderot, qui va s’ingénier à soutenir un art dont l’essence même est l’artificialité, multipliant les exemples dans cette pratique singulière qu’est le travail du comédien : fait il semblant, ou bien vit il ce que son personnage vit ? S’agit il d’un artifice ? Ou d’une nature ? Est il schizophrène ou transformiste ? La question se pose encore aujourd’hui lorsqu’on oppose un réalisme parfois documentaire à l’artificialité technique. Et même si le problème plonge ses racine jusque chez Platon, chez qui le principe de représentation fait déjà l’objet d’une critique en règle, il y a entre le paradoxe sur le comédien et la lettre à d’Alembert une tension qui permet à ceux qui auront pris la peine de lire l’un et l’autre, de poser de manière nette l’un des problèmes les plus essentiels en matière d’esthétique. On précisera que le comédien Fabrice Luchini donna à Avignon, lors du festival, donna une lecture du texte de Diderot, qui a le malin talent de mettre en oeuvre l’artificialité invisible, mais présente, dont le texte fait l’apologie. En énième cadeau de Noël, en voici l’enregistrement audio :

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snc011541C’est Noël.

Profitant des reliquats du budget 2009, c’est une sérieuse commande de livres que nous avons pu passer fin Octobre, et les cartons viennent de rejoindre le CDI, où nos documentalistes sont en train d’équiper ces nouveaux ouvrages.

J’ai tout de même eu le temps de prendre en photo ces arrivages, afin d’en dresser ici la liste, et indiquer ainsi aux élèves quels territoires de la pensée ils peuvent explorer depuis cette base de lancement qu’est le lycée.

Comme d’habitude, je me contente de prendre les livres dans l’ordre de la pile et d’en donner une rapide présentation. Il en va des livres comme des hommes : mieux vaut les rencontrer sans intermédiaires.

Cliquez sur la photo de la pile de livres pour voir les tranches en taille lisible.

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cari7vujcac5byzhca3ek1hhcaxuib3wcad4f0vscaq7tcqrca261vs8cah3umhicas2wagucaznhaekca4yph5eca74flydca97ttzzcacu8jf7cactsvd6ca3ky3jbcaeq0909can02nmqca2amnuiL’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Oliver Sacks (1985). Oliver Sacks est neurologue, et auteur de livres qui s’appuient sur ses observations cliniques. C’est alors à une exploration aussi étonnante que parfois inquiétante que ces livres nous convient, puisque les points de départ en sont le plus souvent les déficiences comportementales dues à des incidents neurologiques. Premier intérêt, au delà de la curiosité qu’une telle littérature peut susciter : dresser un tableau du comportement pathologique qui ne trouve pas son interprétation dans la psychanalyse, puisqu’il ne s’agit pas ici de névroses, ni de psychoses. Second intérêt : au fil des pathologies, Sacks en vient à poser la question de la santé, de sa définition, de ses limites et de ce qui permet de passer de l’observation des symptômes au diagnostic de la maladie et à son traitement. Enfin, c’est aussi une lecture qui permet de discerner la complexité des processus par lesquels nous produisons une représentation du monde, la fragilité de ces dispositifs, mais aussi leur plasticité. Dès lors, on saisit aussi mieux combien ils sont éloignés d’une relation immédiate aux choses.

images2La plus belle histoire du bonheur, André Comte-Sponville (2004). Notion au programme, objectif soi-disant visé par tous, concept central de l’histoire de la philosophie, le bonheur fait partie de ces noms dont on voit bien ce qu’ils désignent sans qu’on puisse pour autant en donner une définition claire. Ce qu’on peut craindre, évidemment, c’est que cette inaptitude à définir le bonheur empêche de se diriger de manière efficace vers lui. Ainsi, le bonheur nécessite t-il une méditation à son sujet, qui permette de le circonscrire mais aussi de le reconnaître dans les pensées qui, depuis l’antiquité, ont tenté de lui donner un visage. C’est ce projet que vise ce livre qui, tel une leçon, envisage le bonheur tel qu’il a été conçu à travers les siècles, et constate finalement à quel point notre propre temps est paradoxalement celui qui a le plus tenté de définir matériellement les conditions du bonheur, et celui au cours duquel les hommes s’en sentent les plus éloignés.

imagesUne semaine de philosophie, Charles Pépin (2006). Et si on pouvait introduire aux grandes questions philosophiques en autant de leçons qu’il y a de jours dans la semaine ? On aurait tendance à dire que mieux vaut se méfier des projets d’exploration de la philosophie qui se donnent un ultimatum temporel pour s’accomplir. Ils sont souvent articulés sur une espèce de rentabilité qui s’accommode mal de l’exigence de détachement vis à vis du temps que réclame la philosophie. Cependant, Charles Pépin propose ici une retraite philosophique dont on imagine assez bien qu’elle puisse accompagner une semaine de vacances, au cours de laquelle on consacrerait ce temps à autre chose qu’à simplement reconstituer sa force de travail. Si le loisir est un temps qu’on peut consacrer à son propre épanouissement, alors ce livre est tout indiqué pour les périodes, nécessairement limitées, au cours desquelles nous bénéficions de ce rare loisir. Accessoirement, pour ceux qui ont un examen à passer, il est aussi, comme tous les livres qui condensent en peu de pages des problématiques essentielles, un élément de révision qui n’est pas dénué d’efficacité. A la différence des ouvrages qui veulent donner à leur lecteur une “teinture” de surface qui le rende séduisant aux yeux d’un correcteur, Une semaine de philosophie suscite une véritable réflexion, qui ouvre à une poursuite au delà de sa dernière page. On n’en demande pas plus à un livre d’initiation, et on en est trop souvent privé.

cagy99jaca5kgxrecazowju7carcd6alcaekalhgcahjgme5ca0pqmjlca6ahzlgcaua437wcaq2zslhcaizrupncaoggcnjcasyab3ucadw4jnkcae2g8twca5ncnbkca730b2gcabkuqoycau9tyibLa montée de l’insignifiance, Cornelius Castoriadis (1994). “Ce qui caractérise le monde contemporain, c’est bien sûr les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, etc… mais ce qui me frappe surtout, c’est l’insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Actuellement elle a perdu son sens. Non pas parce qu’il n’y a pas de quoi nourrir une querelle politique et même une très grande querelle politique, mais parce que les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les socialistes ont fait une politique, puis Balladur est venu, il a fait la même politique, puis les socialistes sont revenus, ils ont fait avec Bérégovoy la même politique, Balladur est revenu, il a fait la même politique, Chirac a gagné les élections en disant : “Je vais faire autre chose” et il fait la même politique.” (extrait de l’interview que Castoriadis accorda à Daniel Mermet, pour l’émission Là-bas si j’y suis, sur France inter. L’insignifiance, c’est la perte du sens. Or, politiquement, la perte du sens apparaît comme doublement préjudiciable : d’abord c’est la perte de  sens du discours lui même, qui n’est plus écouté, ni cru, ni même évalué. Dès lors, l’usage de la parole politique devient vain, puisqu’il n’est plus ce qui va permettre de faire émerger ce en quoi on pourrait se reconnaître. Ensuite, c’est la perte de l’orientation : si tous les discours se valent dans leur universelle et feinte polémique, c’est que la politique ne vise plus aucun horizon. Elus au petit bonheur la chance, les politiques ne sont que l’expression de l’errance idéologique des citoyens. Ils naviguent à vue, consultent les sondages comme on questionnait les oracles, afin de plier leur action aux caprices du moment, quand l’action politique est en fait censée, y compris en démocratie, faire l’inverse. Castoriadis offre ici l’un des plus accessibles de ses livres et les entretiens avec Daniel Mermet sont relativement faciles à trouver.

ca4fmjoucak0py6pcaqr74wyca4o85erca7ucf1acaq808jmca2rz7tkcabnq2kvcadmwuexcau7w51bcaid3952cayubs8lcasqxwpbcat4p0vecammcwmdcau4v6rocagblrf6ca1nuam0cauh8rzwLes bonheurs de Sophie, Dominique Janicaud (2002). Ecrit pour sa fille, qui allait entrer en Terminale, afin qu’elle s’initiât à cette discipline à laquelle tout est censé préparer, sans qu’on s’y sente jamais tout à fait prêt (même quand on la pratique, d’ailleurs), ce livre sera aussi le testament de Dominique Janicaud, frappé par la mort quelques jours après la fin de la rédaction de cette initiation. Trente leçons qui sont autant d’ouvertures à la réflexion. Ici encore, on échappe à la nécessaire efficacité de celui qui veut passer le moins de temps possible sur les questions qui peuvent “tomber” à l’examen; on privilégie au contraire l’investissement au long terme, car ce que mettent en place ces trente petits chapitres, ce n’est que l’ensemencement d’un jardin qu’il s’agira ensuite de cultiver.

cafoxth4cawqiaf9ca4zqgpxcau0melfcalrj43bca6elnwccacgvw4ecag6dezvcaqe40jbcadtocmrcay35fkqcau54g9fcaowm8g8cau6j2vhcaoym5x2cawjjwpmca23v3d3ca28cd1xcarzfit9Marx, (mode d’emploi), Daniel Bensaid, illustré par Charb (2009). Au moment où, la crise financière aidant, nombreux sont ceux qui soudainement se déclarent marxistes (Alain Minc, par exemple), il est peut être judicieux de mieux connaître cet auteur dont curieusement les analyses semblent très largement partagées sans que le soient, à la même hauteur, ses préconisations politiques. La période de disgrâce dont cet auteur a fait l’objet a au moins ceci de bon : on peut l’aborder désormais sans crainte d’être idéologiquement manipulé. Notre esprit critique est aiguisé, on sait assez bien à quoi on se confronte. C’est maintenant à un autre défi qu’on peut se confronter : rendre justice aux analyses de Marx. Or pour cela, encore faut il le connaître. Ce livre, très accessible et néanmoins évitant l’écueil d’une présentation simplificatrice, propose de découvrir Marx à travers des chapitres dont les titres semblent très “pratiques”, très “concrets”, mais qui permettent cependant de plonger assez profondément dans la pensée marxiste. Ajoutons que les illustrations de Charb sont simplement exactement telle qu’on peut les rêver dans un tel ouvrage. Seuls ceux qui n’ont jamais goûté à l’humour parfois féroce de Marx lui-même (on pense au traitement qu’il réserve à ceux avec qui il polémique dans la Sainte Famille, par exemple) trouveront ces illustrations déplacées.

ca7lom1xca6nbw21ca0ez0p2cami79x2ca9t2eyicamwoujscaqg0d90cah6n7omcasrl78zca09a4t8camofu0ucaaovahfca2noh28caljo7n0cat0qlx6caww48rrcarqqce3ca0kwgfucarqes07La philosophie sur grand écran, Olivier Deckens (2007). Quoi de mieux, pour éclairer une caverne, qu’une lanterne magique ? On l’a compris, le cinéma est une source de projections inépuisable pour les concepts philosophiques. Mais le risque, c’est de sombrer dans une illustration pédagogique qui ferait sans doute une bonne initiation, mais produirait tout aussi indubitablement de mauvais films. Sans doute le cinéma devient il pleinement intéressant lorsqu’il prend conscience que la cavener elle même est cette lanterne magique qui produit les images tout en proposant de les dépasser. Cet ouvrage reprend les concepts qui sont au programme de terminale, pour leur consacrer, chacun un court chapitre qui est systématiquement constitué d’une présentation générale, d’un texte tiré de la tradition philosophique, et d’une séquence de film qui est ensuite brièvement commentée. On aimerait, parfois, un développement accru, en particulier sur le terrain des commentaires, tant des textes que des séquences. Cependant, pour le lecteur attentif, le livre agit comme un véritable programme de méditation, dont on sait que les premiers éléments, ceux qui vont provoquer le processus de pensée, sont ces textes, et ces séquences de films, dont la simple liste suffit à générer l’envie de s’y confronter sans plus attendre, pour voir ce qui en émergera. Ajoutons que le choix de films ainsi que, dans une certaine mesure, celui des textes, sort des sentiers battus.

cao259pbcah03r3mcaqbqz0tcatkxsmzcajfx4ggcag6qpc4ca927sgwcabz78xtcazlmapkcatoguuicavma02xcasg5gj3cavhf621cazmp0zrcaacdbbucaa41a0hcaz14uipca0mpf0vcabiacmmPhilosophie en séries; Thibaut de Saint Maurice (2009). Sur le même modèle que le précédent. Et chez le même éditeur. Ce sont les séries qui sont cette fois ci mises à contribution. Il se trouve que la série est un genre qui connait depuis quelques années un renouveau qui s’apparente quasiment à une renaissance du genre. L’ouvrage présenté ici en tire un parti philosophique d’autant plus aisément que les séries elles mêmes revendiquent cette influence. Les confrontations entre concepts et illustrations sont intéressantes. On regrettera simplement que les ancêtres des séries actuelles soient un peu délaissées, comme le sont les séries à petite audience. En somme, on sent le parti éditorial qu’il y a à tirer de la référence à Docteur House. Mais philosophiquement parlant, des séries à faible audience, comme La Petite mosquée dans la prairie, Hung ou Breaking Bad seraient tout autant pertinentes, sans oublier les titres plus anciens, tels que Clair de Lune, Mariés deux enfants ou Chapeau melon et bottes de cuir, pour n’en citer que quelques uns. Là où cet ouvrage pêche un peu, c’est qu’il donne finalement assez peu envie de découvrir de nouveaux univers, en dehors de ceux que le public, et donc le lecteur plébiscite d’ores et déjà. Mais s’il s’agit d’appuyer des processus de réflexion sur des éléments de culture déjà implantés dans la culture des élèves, et d’en saisir la profondeur, alors l’ouvrage est une réussite.

ca8aw478canf1vc0cahzfkkgcagtuymica9pb07bca5i5lozcaib1l6sca9r1w6fcacs3itmcaki2h8ncanvksyoca1t3qr7cai5bc6jcabk68t3cawyf2ckcalko2dycazohi28ca61ykhhcavk21byLe Maître ignorant, Jacques Rancière (1987). Peut-on apprendre sans donner de leçon ? Mieux : peut-on apprendre ce que soi même on ne connait pas ? Et, troisième question, déduite des précédentes : peut-on plaider pour une véritable égalité de l’intelligence, y compris entre enseignants et élèves ? Au dix-neuvième siècle, Joseph Jacotot, professeur de lettres exilé, parce que révolutionnaire, jeta les bases de ce qui fait aujourd’hui encore débat. Mais au delà d’une réflexion pédagogique, c’est à une méditation politique que convie Jacques Rancière dans ce livre passionnant : le pouvoir, l’autorité peuvent ils s’appuyer sur une inégalité de connaissance ? Et si non, que devient l’ordre public ? Le sous titre du livre (5 leçons sur l’émancipation intellectuelle) donne le ton sur son projet général.

ca5bymaqcamfubelcadqduiqcaug33pjcaisr34fcarvi0x7cawbzdqqca7e4xomcay3ruq0cagoj7rjcaoai00wcaelt7i7ca02tot6caqaq1wzca4g5wz0ca2dlo1fcaix3w2oca3048btcau96z14La haine de la démocratie, Jacques Rancière (2005). Si la démocratie a longtemps constitué un idéal politique sacré que nul n’aurait osé attaquer intellectuellement (les seuls ennemis de ce régime étant alors des illuminés totalitaires, imposant leurs visions par la barbarie), l’état de grâce démocratique semble avoir pris fin, pour laisser la place à une attaque en règle dont les intellectuels sont les lames les plus effilées. Jacques Rancière s’attaque à son tour aux arguments de ceux qui ont pris la démocratie en haine, et tente de déceler quelles sont les véritables racines de leur critique. Ainsi, par contraste, ce sont les éléments essentiels de la démocratie qui apparaissent, loin des simplifications auxquelles nous ont malheureusement habitués ceux qui ont fait de la défense de ce régime une évidence qui ne réclamerait ni justification, ni analyse préalable. Ce travail de légitimation, Rancière l’effectue en éclaireur, dans ce court livre qui est particulièrement bienvenu dans les débats qui nous animent.

cavztz0kca5xy3kzcaqwh7rrca3h1ap2caxl4c7hcaub0u0ecaidwyfxcae4ph0yca07uu35ca119rxscacxj68mcahy6hvqca41shsvcadantekcag446tacabkxczicabx4c00ca4tznvtcaa8u5ozLa Raison dans l’histoire, Hegel (introduction à des leçons données de 1822 à 1831). Cet ouvrage est en fait l’introduction d’un ensemble plus vaste, intitulé les Leçons sur la philosophie de l’histoire. Etonnamment, lorsqu’on le parcourt, on se rend compte qu’il s’agit d’une oeuvre qui, bien que Hegel en soit l’auteur, demeure lisible. C’est qu’en fait, l’écriture en est partiellement due au maître de l’idéalisme historique : le texte qu’on a entre les mains est une publication qui fut constituée à partir des manuscrits dont Hegel se servait pour mener ses leçons, et des prises de notes de ses étudiants. L’avantage de la leçon orale, c’est qu’elle est nécessairement plus soucieuse de pédagogie qu’un texte conçu pour être lu. Ainsi, La Raison dans l’histoire abonde en illustrations historiques, en reprises, en mises en perspectives, afin de ne pas perdre son auditoire. De quoi s’agit il en fait ? De mettre en évidence, tant logiquement qu’en s’appuyant sur une analyse des grands moments de l’Histoire de l’humanité, que celle-ci est un ensemble cohérent qui part d’un point A pour mener à un achèvement. Certes, ce mouvement n’est pas rectiligne, dialectique oblige, néanmoins, il constitue bel et bien un progrès, y compris lorsque celui ci n’est reconnu comme tel. Au lieu de concevoir comme on le fait souvent l’aventure humaine comme un prélude à un achèvement ultime dans l’au-delà, Hegel fait de l’Histoire la mise en place de ce qu’on appelle trop communément l’au-delà : celui-ci se constitue au fur et à mesure des progrès de l’Esprit, qui parvient à s’incarner de manière de plus en plus nette dans le devenir de l’Homme.

ca8j7lcgcaiht4mgcayysum6ca9y7sc8caljcex1cavfsu08caeqx3fgcau2z816catigdibcaqzpk9bcajq77ssca2yoq27cas6m7x3cawp1ln2caurrwn1caay099ica2wnczbcaioa4jccay1hxccOpuscules sur l’histoire, Kant. Il s’agit ici de plusieurs textes courts à propos de l’histoire, envisagée comme un processus orienté vers une fin. Le coeur de ce recueil, c’est le plus célèbre de ces opuscules : l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Il n’est pas exclu qu’au moment où les logiques politiques semblent se resserrer autour de la nation, horizon apparemment indépassable des visées humaines. Pourtant, dans ce texte écrit en 1784, dès l’introduction, on pose une question qui semble dépasser les seules logiques locales : L’histoire peut elle être envisagée, en ce qui concerne l’espèce humaine, selon un plan déterminé de la nature ? Voila qui hisse le débat un peu plus haut. On verra dans notre propre épisode historique un effet de notre insociable sociabilité, un mouvement de balancier qu’on supposera provisoire, si les visées que propose Kant dans cet ouvrage sont bel et bien pertinentes. On ne peut en tous cas pas dire que ce petit livre soit d’actualité, puisque l’actualité semble ne pas l’avoir encore rejoint.

ca7j98zeca9m1at9caifg4y1ca1p6j9jcad6gu5scarpju7wca65uk32cak9h4mscakahujucak67ipkca2bnz51caesp2m1caxlauxkcao2kfdqcal5ievkcas08kpyca25j2micab4qkqocaxfx1o0Le Livre des violences, Willima T. Vollmann (2009 pour la traduction française). Nous serions américains, nous serions sans doute la proie du mépris intellectuel des européens en général, et des français en particulier. Réputés ignares, bouffeurs de malbouffe, nous croupirions dans de réputés trop mous canapés  devant des télévisions dont les programmes feraient notoirement la part belle aux inepties entrelardées de publicité. Curieusement, cette caricature semble ne pas resister aux réalités éditoriales : Outre-Atlantique, cette oeuvre au long cours de cet écrivain majeur des Etats Unis contemporains (et donc, partant, du monde) est éditée dans son intégralité, soit sept épais volumes, fruits d’une vingtaine d’années de recherche et développements sur l’histoire humaine envisagée du point de vue de la violence. L’ouvrage, comme souvent chez Vollmann, va donner une migraine à nos documentalistes au moment de le classer, puisqu’il s’agit tout autant de philosophie, de sociologie, d’anthropologie que de littérature (et voila bien quelque chose que les écrivains français ne semblent absolument pas soupçonner, que cela puisse relever, aussi, de la littérature). En France, il faudra se contenter d’une synthèse de l’oeuvre en un seul volume, les éditeurs ayant saisi, au moment de lancer un traducteur sur ce monstre éditorial, qu’aucun public n’existait sur le vieux continent, celui où tout le monde est instruit et avide de lecture, pour cette somme sur la violence. le sous titre, “Quelques pensées sur la violence, la liberté et l’urgence des moyens” est, ni plus ni moins, qu’une problématique. Quant au plan de l’ouvrage, la première moitié de ses 944 pages constitue une analyse générale et théorique du recours à la violence, quand sa seconde moitié est constituée de cas particuliers et illustrations historiques. On évite d’écrire que quelque lecture que ce soit doive être considérée comme nécessaire. Ca nous brûle pourtant les doigts.

cav3z0iicadxerv0ca1h8pj5ca4pho2gcawrthtqcag6589ocan3106xcat31wcecaxnw64zcagt2mw4cavifr7rcadclb8fca8hhg3jcabvo8n4calnpodmcacvbsf6canmmvbgca29vy41caiv1thrPourquoi êtes vous pauvres ? William T. Vollmann (2008 pour la traduction française). Vollmann aurait lancé son projet sur l’étude de la violence sans s’attacher tout particulièrement à sa forme insidieuse contemporaine, l’inégalité économique, on aurait été déçu, et on aurait pu lui en vouloir. Soyons rassurés, pendant plusieurs années, il a parcouru le monde, s’installant successivement dans tout ce que le monde fait de plus pauvre en matière de quartiers, de villes, de régions, de pays, de continents quasi entiers parfois. Ce ne sont pas les candidats qui manquent à la question qu’il pose à ses voisins d’infortune : Pourquoi êtes vous pauvres ?  Ramener la situation économique des indigents non pas à une condition, mais à un effet de causes qui pourraient, si on s’y penchait un peu, être identifiées, voila le projet de nouveau à la fois littéraire, sociologique, philosophique que se fixe Vollmann dans cet ouvrage. Au delà des portraits, des dialogues, c’est aussi à une analyse introspective qu’il se livre, et sans doutes les pages les plus saisissantes sont elles celles où il se confronte à la peur que lui même éprouve face aux pauvres. Le chapitre intitulé “Je sais que je suis riche”, qui s’ouvre sur la définition suivante de la richesse “ma peur envers les gens que définis comme pauvres me définit en partie comme riche” donne le là de cette écriture en permanence consciente du rapport qu’elle entretient avec son objet. Peu de pages aussi aigues semblent avoir été écrite sur ce qui demeure une lutte de classes.

Joli programme de lecture, n’est ce pas ? Ce n’est qu’un début, j’ai encore deux autres piles d’ouvrages à chroniquer.

 

 

 

 



 

Il y a de cela bientôt trois ans, j’avais publié ici même (http://www.harrystaut.fr/?p=10)  un commentaire d’un texte de Nietzsche qui, pour plein de raisons, semble me suivre, ou plutôt, m’accompagner. Son caractère énigmatique lui permet d’avoir une bonne tenue dans le temps, sans pour autant que ses effets s’épuisent, ou qu’un vide apparaisse en son coeur; au contraire, plus on le médite, plus on le laisse prendre les commandes de la pensée, et plus il prend d’épaisseur. Ce qui n’a pas nécessairement pour conséquence qu’on se sente plus apte à l’expliquer. Au contraire. Ainsi, si j’ai toujours envie de le faire intervenir, parfois, dans mes cours, je me rends compte que j’ai de plus en plus de mal à en fournir, en classe, un commentaire qui soit à la hauteur de ce que ce texte provoque.

Mais comme je l’ai évoqué dernièrement avec mes élèves, comme une passerelle entre une réflexion sur le travail et une prochaine méditation collective sur l’art, certains élèves se demandaient si le sport pouvait être considéré comme une illustration possible de ce que Nietzsche entend comme “jeu”, ou même comme “planer”. Moi-même, j’avais illustré dans le commentaire publié ces notions par l’évocation du sport, à tel point qu’un Zidane en suspension concluait visuellement l’article. Cependant, excessivement pris par la volonté de trouver une référence commune avec d’hypothétiques élèves, j’avais privilégié le sport spectacle, celui qui soulève foules et fonds, ce qui ne me satisfaisait à vrai dire qu’à moitié : tout Zidane qu’il soit, ce footballeur là demeurait un employé, publicitaire, apte à quelques actes glorieux sur le terrain, mais dont les motivations restaient troubles, parce qu’achetées, ou vendues, selon le point de vue depuis lequel on regarde le phénomène.

Entre temps, Sylvain, un collègue de passage (de passage car, comme les comètes, il a ce statut particulier au sein de l’éducation nationale qui le fait apparaître à intervalles plus ou moins réguliers dans les établissements, et le nôtre a eu l’honneur de le recevoir une année entière, et ce fut un peu la fête, comme quand on reçoit du monde à la maison, et que rien n’est exactement comme d’habitude, mais que tout demeure pour autant familier) me laissait, à propos de ce texte de Nietzsche, un commentaire auquel je ne répondis pas, ne sachant plus trop quoi répondre, ou plutôt ne sachant pas comment exprimer exactement ma réponse. Les questions posées étaient précises, et peut être que le texte explose dans le vague de telle manière qu’il ne puisse servir à répondre de manière aussi tranchée, comme si plus on s’élevait, et moins on pouvait pratiquer l’analyse chirurgicale. Le texte fonctionne d’ailleurs un peu selon cette dynamique d’estompage : plus on avance, et plus les distinctions se font nuancées, sans pour autant produire de confusion.

Depuis que j’ai repris le texte en classe (et mes élèves vont comprendre qu’on peut sembler, en classe maîtriser le texte, alors qu’en réalité on continue à être travaillé par lui, et c’est peut être ce travail là qu’il faudrait laisser paraître, pour être véritablement professeur de philosophie), je me dis que seule l’image pourrait répondre aux questions que suscite ce texte, sans qu’aucune parmi celles qui illustraient mon article ne convienne tout à fait. La danse, peut être. Mais même Nuryev, en plein vol, semblait décalé par rapport au propos, comme un peu trop offert aux regards, trop en représentation pour être pertinent. Mais comme la comète Sylvain, se trouvant en pleine skhole, c’est à dire en pleine disposition de son temps, s’adonnait avec une joie manifeste à la pratique de la photographie, je me suis replongé dans cet art que j’avais depuis quelques temps délaissé. Et rebondissant de livre en livre, de référence en référence, j’ai fini par croiser la trajectoire du véhicule que je cherchais.

Tomasz Gudzowaty est un photographe polonais, né au début des années 70. Depuis ses débuts, il suit ce courant qu’on appelle la photographie humaniste, ce qui l’a conduit à passer peu à peu des paysages qui l’ont tout d’abord fait reconnaître au portrait social qui constitue aujourd’hui le coeur de son travail. Pour autant, il s’agit bien avant tout de photographie, et l’oeuvre de Gudzowaty est éminemment plasticienne, bien que figurative, de telle sorte que jamais ses photographies ne soient réductibles à un simple document. Chaque prise de vue est au contraire un dépassement de son objet, ne serait ce que parce que, comme tous les grands photographes, il joue de l’instant, c’est à dire de ce rapport spécifique au temps qu’est la photographie, pour faire de son arrêt dans l’image figée quelque chose qui s’approche peut être de la plus parfaite expression de l’éternel retour (Nietzsche, nous abordons tes côtes, dirait-on). Cela fait maintenant plusieurs années que Tomasz Gudzowaty s’intéresse plus particulièrement au domaine du sport, à tel point que des journaux tels que l’Equipe, Time, the Guardian ou Max publient régulièrement ses clichés. Mais c’est au sport non médiatisé qu’il se consacre. Sports méconnus, parce que trop locaux, trop atypique, trop exigeants et intérieurs. Le kalaripayattu, forme ancestrale de lutte qui est avant tout un exercice d’ascèse personnelle, encore pratiqué dans le sud de l’Inde;  l’école du cirque de Wuqiao, dans laquelle des enfants apprennent, dès leur plus jeune âge, à maîtriser la pesanteur, et les diverses manières pour le corps de lui échapper, sous le contrôle de l’esprit; le kung-fu, aussi, encore enseigné aujourd’hui dans le temple de Shaolin, en Chine de nouveau où Gudzowaty s’installa, le temps de saisir au vol pour ainsi dire l’entrainement des moines, alors même qu’eux aussi apprennent à s’alléger de ce qui les retient au sol, et à briser les lois censées être incontournables, qui nous lient à la matière. De cette série est extraite la photographie suivante, qui accompagnera idéalement le texte de Nietzsche, qu’on va reproduire maintenant, sans proposer davantage de commentaire.

shao_12“ Le besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin: le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l’ennui vient nous surprendre. Qu’est-ce à dire ? C’est l’habitude du travail en général qui se fait à présent sentir comme un besoin nouveau, adventice; il sera d’autant plus fort que l’on est plus fort habitué à travailler, peut-être même que l’on a souffert plus fort des besoins. Pour échapper à l’ennui, l’homme travaille au-delà de la mesure de ses autres besoins ou il invente le jeu, c’est-à-dire le travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général. Celui qui est saoul du jeu et qui n’a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d’un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, d’un mouvement bienheureux et paisible: c’est la vision de bonheur des artistes et des philosophes. ”

NIETZSCHE, Humain, trop humain , I §611

Pour ceux qui voudraient découvrir le travail de Tomasz Gudzowaky de manière plus approfondie, on pourra se référer à son site (http://www.gudzowaty.com), qui ne présente que peu de ses travaux, mais constitue une présentation générale de son oeuvre. En revanche, la galerie polonaise qui suit ce photographe présente davantage de photographie, et constitue l’intermédiaire permettant de se procurer des tirages. La partie du site consacrée à Gudzowaky se trouve à cette adresse : http://www.yoursgallery.pl/artist.php?action=details&artist_id=5. On y trouvera plusieurs de ses séries. Le site permet aussi de suivre les expositions, puisque pour le moment, aucune publication sous forme de livre n’a été proposée de son oeuvre.

 




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    Ce blog a pour but premier de servir de complément à mes élèves. Bienvenue néanmoins à tous ceux qui y échoueront, par hasard ou par erreur. Vous y trouverez des compléments du cours fait en classe, des corrigés de dissertations effectuées pendant l'année, et des documents divers, selon l'humeur du rédacteur et ses projets en cours. Un mot pour ceux qui tomberaient sur ce blog en ayant tapé dans google le titre de leur sujet. Les corrigés que je propose n'ont pas grand chose à voir avec ce qu'un élève peut écrire en terminale. Je ne me mets pas artificiellement dans la tête d'un élève hypothétique pour écrire ce que lui aurait pu écrire. Il parait donc difficile d'exploiter ces documents pour les reproduire intégralement et vous faire passer pour leur auteur. D'autre part, je souhaite rappeler aux élèves de Terminale qu'ils ont défilé en 2005 pour que le bac demeure un examen, refusant ainsi le contrôle continu. Il faut en tirer toutes les conséquences : l'épreuve de philosophie se fera donc en temps limité et dans une salle sans communication. Dès lors il est nécessaire de se préparer à cette épreuve et donc, de fournir des travaux qui soient personnels. Votre professeur, pour bien vous orienter, a besoin de savoir ce que vaut votre travail quand vous le faites par vous mêmes, et n'a que faire de savoir que vous savez bien recopier des sites trouvés sur le net. Sur ce, bonne lecture !
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