Harry avait donné, déjà, sa propre liste de références sur le travail, principalement construite autour d’ouvrages de témoignage ou d’analyses, et de films (pour mémoire, c’était ici : http://www.harrystaut.fr/2009/12/cest-pas-du-travail/). Reprise du boulot par Stan, cette fois, qui livre ici sur le même sujet, une bibliographie qui puise davantage ses racines dans les sciences sociales. Etudes générales et analyses plus ciblées, l’élève curieux de savoir ce que l’avenir lui réserve, et le lecteur avide de prendre du recul par rapport à ce qui constitue un monde en soi trouvera, peut être, dans ce qui suit, un accompagnement précieux :

– Coster (de) M., Pichault F., (Ed.), Traité de sociologie du travail, Paris, De Boeck, 1998.
– Friedmann G, Naville P., (s d.), Traité de sociologie du travail, Paris, A Colin, 1961/1962.
– Kergoat J., Boutet J., Jacot H., Linhart D., Le monde du travail, Paris, La découverte, 1998.
– Lallement M., Le travail en sociologie contemporaine, Paris, Gallimard, 2007.
– Martin D., MetzgerJ L., Pierre Ph., Les métamorphoses du monde, Paris, Seuil, 2003
– Pillon T., Vatin F., Traité de sociologie du travail, Toulouse, Octares, 2003.
– Aubert N., Gaulejac (de) V., Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 1991.
– Beaud S., Pialoux M., Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 2000.
– Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
– Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification, Paris, Gallimard.
– Broussard V., Sociologie de la gestion, Paris, Belin, 2008
– Castells M., La société en réseaux, Paris, Fayard, 1996.
– Clot Y., Le travail sans l’homme, Paris, La découverte, 1995.
– Coriat B., L’atelier et le robot, Paris, Christian Bourgeois, 1990.
– Dejours C., Souffrance en France, Paris, Seuil, 1998
– Dodier N., Les hommes et les machines, Paris, Métailié, 1995
– Dubois V.,, La vie au guichet, Paris, Economica, 1999.
– Dugè E., « La gestion des compétences : les savoirs dévalués, le pouvoir occulté », Sociologie du travail, n°3, 1994, pp. 273-292.
– Durand J P., La chaine invisible, Paris, Seuil, 2004.
– Ehrenberg A., La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998.
– Ehrenberg A., Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991,
– Gaulejac (de) V., La société malade de sa gestion, Paris, Seuil, 2005
– Gorz A., Misère du présent. Richesse du possible, Paris, Galilée, 1997.
– Hanique F., Le sens du travail, Ramonville Saint-Agne, Eres, 2004
– Laville J-L., « Participation des salariés et travail productif », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 27-47.
– Linhart D., « A propos du post taylorisme », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 63-74.
– Oiry E., Iribarne (d’) A., « La notion de compétence : continuités et changement parrapport à la notion de qualification », Sociologie du travail, n°43, 2001, pp. 49-66.
– Pages M., Gaulejac (de) V., L’emprise de l’organisation, Paris, Desclée de Brouwer,1979
– Paradeise C., Lichtenberger Y., « Compétence, compétences », Sociologie du travail,n°43, 2001, pp. 33-48
– Perilleux T., Les tensions de la flexibilité, Paris, Desclée de Brouwer, 2001
– Reynaud J D., « Le management par les compétences : un essai d’analyse »,Sociologie du travail, n°43, 2001, pp. 7-31.
– Segrestin D., « A propos du nouveau modèle productif : question d’efficience,question de légitimité », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 49-61.
– Sennett R., Le travail sans qualité, Paris, Albin Michel, 2000
– Terssac (de) G., 1992, L’Autonomie dans le travail, Paris, PUF.
– Vatin F., Le travail et ses valeurs, Paris, Albin Michel, 2008
– Veltz P., et Zarifian Ph., « Vers de nouveaux modèles de l’organisation ? », Sociologie du travail, n°1, 1993, pp. 3-25.
– Veltz P., Le nouveau monde industriel, Paris, Gallimard, 2000.

Et pour ceux qui veulent débarquer, liste au poing, dans la première librairie ou bibliothèque venue pour y faire leurs emplettes, voici la version .pdf de cette bibliographie :



 

A lire les manuels de philosophie de terminale, et à lire les sujets aussi, on pourrait croire que toute la réflexion sur les échanges s’articule autour des seules questions de la nature du don, et de l’échange spécifique que constitue le langage. De l’argent, il n’est que très rarement question, et c’est souvent pour voir en ce concept un objet subalterne, un simple intermédiaire qui ne vaut pas qu’on se penche davantage sur son cas. Sur la toile, même silence radio : peu de réflexion sur l’essence même de l’argent.
L’élève aura donc compris qu’on ne parle pas de l’argent, puisque celui ci, bien que valeur des valeurs, n’en a intellectuellement aucune.
Ainsi, peu de textes sur l’argent sont proposés à celui qui voudrait porter sa réflexion sur cet objet pourtant singulier.
Profitant du fait que l’argent soit, cette année, la question mise au programme des prépas scientifiques, on trouve sur le net quelques contributions aptes à éclairer ceux qui voudraient se lancer dans une telle réflexion. Un site, en particulier propose des éléments de cours, mais aussi un choix d’extraits, de provenances très diverses (on rencontre aussi bien Marx que La Fontaine) qui permettent de saisir en quoi l’argent pose problème, et ne se situe dès lors pas uniquement sur le terrain des plus puissantes des solutions.

Voici la référence de ce site : http://www.site-magister.com/prepas/

Mais voici aussi, compilées sous forme de fichier .Pdf, les textes qu’il propose. Il faut là un point de départ, permettant de redécouvrir l’acidité de tel écrivain, la pertinence de tel autre, ou les aptitudes quasi médiumniques d’un autre encore. On sera surpris de constater à quel point des auteurs divers se sont penchés sur le précieux tabou, et à quel point on aborde pourtant peu la question, craignant d’être indécents.

Cliquez sur le logo ci-dessous pour accéder au fichier.

Illustration extraite de la galerie d’un talentueux jeune photographe allemand, qu’on peut retrouver ici : http://jfphotography.deviantart.com/



Socrate disait avoir son démon intérieur, qui lui soufflait des réponses aux questions auxquelles il n’aurait su, par lui-même répondre. Cependant, ses pérégrinations dans les rues d’Athènes, et sa manière d’interroger autour de lui amis et passants pour les soumettre à un interrogatoire sérré montre que ce daimon ne suffisait pas, et qu’il lui était nécessaire de faire parler les esprits tapis dans le corps de ses contemporains. Sinon, pourquoi cette vocation d’accoucheur d’âmes ? La maïeutique n’a pas d’autre projet que celui-ci : connecter son propre démon à ses semblables, comme le gardien de phare tente de pousser ses photons le plus loin possible, espérant être capté par quelque regard, et scanne aux jumelles l’horizon, à la recherche d’un signal semblable.

Bref, nous nous tenons dans ce monde, en vigies, envoyant les signaux idoines, espérant capter à notre tour un message venant d’une voix amie.

 

Les blogs, pour peu qu’ils n’aient pas pour objet de décrire par le menu sa vie privée (quoique, peut être, même ceux là, maladroitement), font partie de ces phares. L’enseignement aussi. Chaque année, l’enseignant envoie des signaux à presque 150 êtres humains; rares sont les personnes qui peuvent s’adresser à une telle audience, plusieurs heures par semaine. Et de temps en temps, ça répond. On peut passer des années sans qu’aucun signal clair ne revienne. Peu importe, il n’est pas nécessaire que les réponses soient nombreuses. Il faut se résoudre à émettre vers une certaine proportion de poste récepteurs, qui auront du mal à émettre en retour. Il faut aussi savoir s’avouer que parfois, on émet si fort qu’on en devient inapte à capter les émissions des autres. Et parfois, aussi, les réponses ne nous seront pas destinées.

Le blog répond à une logique semblable, avec d’autres moyens. Et si un jour on doit faire l’objet de ce qui, désormais, pend au nez de tout fonctionnaire, c’est à dire l’extinction de sa voix par suppression de son poste, demeureront au moins ces antennes ci. Ca continuera à émettre.

De temps en temps, dans le bruit de fond de l’univers, au beau milieu du bourdonnement humain, une onde porteuse se distingue et semble émettre un signal porteur de sens, un au-delà de la simple information. Alors, on sait de part et d’autre qu’une connexion s’est faite, et qu’on va pouvoir parler ensemble. Arrive le jour où, ensemble, on parle. Et nous y sommes.

Ainsi, une nouvelle signature apparaît dans cette colonne.

A côté de la rencontre, il y a aussi une idée derrière la tête (les démons, toujours…). La philosophie, dans les objets qu’elle traite, ratisse large. Il n’y a pas d’objet dont on puisse dire qu’elle est incapable de s’en emparer pour y appliquer ses méthodes d’analyse, son regard distancié, sa manière particulière de poser des problèmes. Et à ce titre, elle constitue sans doute une discipline précieuse pour un être humain qui doit bien constater, un jour ou l’autre, qu’il est posé dans cet univers, et qu’il va bien falloir y prendre position, y adopter une attitude. Mais pour cet être humain qui souhaiterait comprendre la situation avant d’y prendre part, manque aujourd’hui, souvent, une connaissance plus technique, peut être, mais tout aussi précieuse : la mécanique des relations humaines. Qu’on lui donne le nom d’économie (et, vraiment, nous vivons dans la méconnaissance de cet enseignement, avec à peu près autant de maîtrise de notre monde qu’un internaute qui surferait sur le net sans jamais avoir ouvert une unité centrale), de sociologie, ou de toute autre partie des sciences humaines, il y a là un ensemble de cartes du monde, de schémas techniques qui nous échappent, que d’autres maîtrisent, et qui sont autant d’outils que nous n’avons pas en mains dans notre confrontation à ce monde, qui est un monde humain, qu’il s’agit de connaître tout autant que nous connaissons la matière. Rappelons le : l’ambition est existentielle, certes, mais elle est aussi politique, nécessairement.

S’adjoindre les compétences d’un économiste, c’était possible, encore fallait il qu’une connexion suffisamment forte existe pour que ça puisse émettre ensemble. On dispose ici d’une antenne qui touche ses 300 personnes par jour en moyenne. Il va s’agir de proposer du contenu qui diffuse des pistes de compréhension à ceux qui les cherchent. Il semble avec le recul que ce fut l’idée de ce blog depuis le début, ça le demeure, avec une conscience un peu plus aigüe de la nécessité de répandre des cartes de notre territoire, ou de les constituer.

Alors, c’est le moment des présentations.

A Harry Staut s’adjoint donc un nouvel auteur, co-voiturier dans ce bas monde. Tels les Daft Punks, nous abuserons du principe du pseudonyme, l’identité sociale important peu ici. Stan Tistic va donc intervenir dans ces colonnes, afin de compléter ce que l’inspecteur Harry cerne de manière trop imprécise, ou trop mal, ou de manière trop orientée.

 Habituez vous donc à surveiller les signatures des articles, puisque le blog devient choral (pour peu qu’un choeur puisse être composé de deux voix).

Et puisque nous avions commencé avec Socrate, finissons en compagnie du moment où il établit la connexion avec celle qui, pour ainsi dire, le branchera. Diotime, dont il se fait l’onde porteuse dans le Banquet, établit en quelques mots les fondements même de la pensée, en des termes qui laissent penser qu’il existe une tension entre les pôles que nous sommes :

« Tout ce qui est démonique est intermédiaire entre ce qui est mortel et ce qui est immortel.
- Avec quelle fonction ? demandai-je.
- Avec celle de faire connaître et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes, et aux hommes ce qui vient des Dieux : les prières et les sacrifices des premiers, les injonctions des seconds et leurs faveurs, en échange des sacrifices; et, d’un autre côté étant intermédiaire entre les uns et les autres, ce qui est démonique en est complémentaire, de façon à mettre le Tout en liaison avec lui-même. C’est grâce à cette sorte d’être qu’ont pu venir au jour la Divination dans son ensemble, la science des prêtres touchant les choses qui ont rapport aux sacrifices, aux initiations, aux incantations, à la prédiction en général et à la magie. Le Dieu, quant à lui, ne se mêle pas à l’homme; mais toutefois, grâce à cette nature moyenne, c’est d’une façon complète que se réalise pour les Dieux la possibilité d’entrer en relation avec les hommes et de converser avec eux, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil. »

 



J’ai évoqué le recueil de Fassbinder, Les films libèrent la tête, afin d’offrir un autre angle d’attaque à Tous les autres s’appellent Ali, ce film projeté dans le cadre du dispositif Lycéens et apprentis au cinéma.

Mais, en fait, on peut évoquer une seconde fois ce même ouvrage. En effet, nous bouclerons le programme de Lycéens au cinéma avec La Cérémonie, de Claude Chabrol. Or, Fassbinder s’est intéressé à Chabrol dans ce même livre, dans un article intitulé  … Des Ombres sans doute et pas de pitié… Quelques réflexions dans le désordre à propos des films de Claude Chabrol. Il y construit une critique acide de la filmographie chabrolienne, dans laquelle il mesure la distance séparant ce que pourraient être ces films, et ce qu’ils sont. Deux lignes de force vont servir de guide à Fassbinder : l’une est la question du fascisme, et l’autre, celle de l’amour que le réalisateur porte sur ses personnages, question primordiale chez Fassbinder, dont on sait qu’il n’épargne rien à ses propres personnages, sans pour autant cesser de porter sur eux un regard amoureux. A ses yeux, le cinéma de Chabrol est simultanément plus édulcoré, et moins aimant.

Sans doute est-ce là une voie d’accès à la filmographie de Fassbinder. Sans doute est ce aussi une manière d’évaluer celle de Chabrol.

Voici donc ces quelques pages :



Ceux qui ont lu, dans l’article précédent, les quelques pages que Fassbinder consacre à Douglas Sirk ont pu noter, au tout début du passage cité, l’évocation de Godard, à travers un article que Fassbinder intitule de manière un peu erronée, Le Temps d’aimer et le temps de mourir. En fait, le véritable titre de cet article est Des larmes et de la vitesse. Il porte bien, en revanche, sur le film de Douglas Sirk, Le Temps d’aimer et le temps de mourir, adaptation du roman de Erich Maria Remarque, intitulé, lui, Le Temps de vivre et le temps de mourir (Godard s’arrête d’ailleurs sur cette modification du titre).

Cette méditation de Godard sur Sirk fut publiée dans les Cahiers du cinéma d’Avril 1959, n° 94. On y remarquera à quel point la critique cinématographique consistait alors en une analyse approfondie des rapports complexes et uniques qu’entretiennent des images sur une toile (cf., d’ailleurs, la manière dont Godard parle de ces images, dont il lui semble qu’elles durent, chez Sirk, plus longtemps que chez les autres cinéastes) avec celui qui, amateur de cinéma, les reçoit. Nul autre que le Godard spectateur ne pourrait écrire de telles lignes, et elles sont pourtant une invitation à un cheminement esthétique que chacun peut faire sien. On travaillera bientôt sur les propositions de Kant en matière de définition du Beau. On verra que la visée de ses conceptions est universaliste, bien que s’appuyant sur la subjectivité. De tels textes, bien qu’éminemment subjectif (il s’agit du regard que Godard porte sur un film, selon sa propre culture, au sens large) sont sans doute une piste de compréhension de Kant, montrant que l’universalité n’est peut être pas à rechercher dans l’expérience concrète des oeuvres, mais dans le dialogue qui s’installe ensuite, entre les hommes, à leur sujet. Et on prendra à témoin, sur ce point, les dernières lignes de l’article, qui ont ce talent de susciter, définitivement, un autre regard du lecteur sur le moindre des travellings de Sirk. C’est ainsi que la sensibilité se cultive.

Voici cet article, tel qu’il était publié dans les Cahiers du Cinéma :



Mes élèves ont eu la chance d’être conviés à une projection qu’ils ont ressentie comme éprouvante de Tous les autres s’appellent Ali, à l’issue de laquelle  j’espère qu’ils ont compris, maintenant, que l’agitation de la salle n’enlevait rien au film mais qu’au contraire, elle en mettait en évidence le caractère toujours actif, comme on pourrait dire d’une matière qu’elle est toujours radioactive, qu’elle produit toujours des effets secondaires sur les sujets qui y sont exposés. Ils auront pu filmsliberentainsi constater à quel point il y a parfois un écho étonnant entre une salle et un écran, sans qu’il y ait un seul instant du film dont on puisse dire qu’il constitue une représentation documentaire, ou « réaliste » de la vie (et c’est bien là que le film présente une puissance spécifique, et produit ses effets les plus grinçants, on en aura été témoins). 

A l’issue de la présentation de ce film, j’avais promis à ces élèves un complément, sur lequel j’ai eu un peu de mal à remettre la main.

On le sait, le film de Fassbinder est en fait tissé sur la trame d’un film de Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet, dont il pourrait constituer une sorte de reprise décalée selon le style, les méthodes et les propos spécifiques à Fassbinder. Et même si l’apparence du film semble très éloignée des pastels sirkiens, il y a chez le réalisateur allemand un hommage véritable rendu à son prédécesseur américain, hommage que Fassbinder lui rendit non seulement sur pellicule, mais aussi par écrit, et dont on a la retranscription dans un volume aujourd’hui épuisé, intitulé Les films libèrent la tête, recueillant une partie fort intéressante des textes de Fassbinder sur son propre art.

Le premier chapitre de ce recueil est précisément consacré à Douglas Sirk, et constitue non seulement l’expression de son héritage, mais aussi un commentaire des films du maître américain. Pour éveiller notre curiosité, Fassbinder a la bonne idée de commencer son parcours cinématographique par Tout ce que le ciel permet, et de film en film, c’est comme si on enlevait la pellicule de convenances qui habille tous les films de Sirk, et qu’on en mettait à nu le squelette de cruauté qui les soutient. On cerne alors beaucoup mieux ce qui, au delà des apparences, lie ces deux cinéastes et ces deux oeuvres, puisqu’après tout, c’est bien des rapports entre des êtres et leur milieu, entre des hommes et le monde, qu’il s’agit.

Je me suis permis, étant donné le caractère très rare de cet ouvrage, d’en reproduire ici les pages qui nous concernent. Que cela incite chacun à fouiller les bouquinistes ou les boutiques en ligne pour s’en dégoter un exemplaire. Le mieux étant évidemment, à l’image de celui que j’ai en mains, emprunté à la bibliothèque Valeyre (Paris 9ème), d’en trouver un qui soit un peu abîmé, avec des annotations dans les marges, qui soit passé de mains en mains pour faire de nous, en atterrissant dans entre nos mains, les héritiers d’une transmission; la basse définition de la photo illustrant la couverture s’accommode tout à fait idéalement des outrages du temps. Un détails : la bibliothèque Valeyre présente un classement un peu anarchique de ses ouvrages de cinéma. Pour des raisons mystérieuses, l’ouvrage de Fassbinder devrait se trouver avec les autres ouvrages cotés 791.431 FAS, mais en fait, il y a un petit lot de livres qui se situent plus à gauche, tout en bas, parmi lesquels j’ai trouvé l’exemplaire qu’il me fallait. On ne sait pas où il se trouvera quand je l’aurai rendu (sinon, la réserve centrale en possède, elle aussi, un exemplaire).

Voici donc, scannées, les pages de ce chapitre :



Comme promis à mes élèves (mais ça peut intéresser des visiteurs de passage), je mets ici quelques éléments qui serviront de préparation à la diffusion du film Tous les autres s’appellent Ali, de R.W. Fassbinder (1974).

Ceux qui s’intéressent à l’oeuvre de Fassbinder savent que la découverte de la filmographie de Douglas Sirk sera pour lui une révélation telle qu’elle va bouleverser son propre cinéma, et qu’il va orienter celui ci dans une relecture des codes du mélodrame sirkiens. Dans Tous les autres s’appellent Ali, cette référence est d’autant plus lisible que la trame du film de Fassbinder épouse celle d’un chef d’oeuvre de Sirk, intitulé Tout ce que le ciel permet. Du point de vue du récit, le parallèle est évident, puisque dans chacun de ces deux films, il s’agit pour une femme de tomber amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle (Fassbinder ajoute le motif des distinctions ethniques, mais chez Sirk se trouve déjà celui de la barrière sociale), et de devoir assumer aux yeux de l’entourage familial et social cet amour hors snc009001normes. Mais la référence est aussi repérable dans le style, bien que la facture des deux films soit radicalement différente. En effet, au-delà d’une apparence diamétralement opposée, quand Sirk a recours à des éléments de style typiques de ce qu’on appelle l’abstraction lyrique (c’est à dire, par exemple, le découpage du plan selon des formes géométriques (les fenêtres lui en donnent souvent l’occasion), l’usage parfois abstraits des motifs tels que la théière brisée dont les reflets (particulièrement bien rendus par le technicolor alors tout juste inventé, et permettant des effets tout à fait nouveaux au cinéma) sur le mur vont confronter les deux couleurs majeures du film : le bleu de l’homme campagnard, dont l’hérôïne est amoureuse, et l’ocre de la passion qu’elle même ressent, ces deux couleurs séparées de noir. Tableau abstrait d’une situation que rien ne peut dire, précisément parce qu’elle constitue un tabou. On retrouve ce travail dans le film de Fassbinder, à travers les surcadrages (les portes, les fenêtres, les rampes d’escalier sont autant de moyens d’enfermer les personnages dans l’espace de la mise en scène, comme ils le sont dans l’espace social), et le jeu permanent entre les vêtements et le décor, à tel point que tout semble concourir à noyer peu à peu Emmi et Ali dans le décor : les robes d’Emmi en particulier semblent en permanence dialoguer avec les murs et l’environnement, comme si elle ne pouvait jamais devenir autre chose que ce que le monde fait d’elle, malgré l’audace de son mariage avec Ali : elle n’est que ce qu’elle est, et le monde la dévore tout comme le décor absorbe ses robes à motifs (un exemple particulièrement frappant se trouve dans la similitude visuelle entre le tissu imprimé d’une de ses robes et la vitrine dans lesquelles se trouvent les médailles militaires de son mari décédé, alors même qu’elle présente son nouveau mari à ses enfants : ce qui est censé être une scène d’émancipation, au cours de laquelle elle fait en quelque sorte son coming out auprès de ses propres enfants devient cinématographiquement l’expression de son enracinement à ce qu’elle est, et de son incapacité à s’en échapper.

La référence est donc tout à fait explicite. Ainsi semble t il souhaitable de voir Tout ce que le ciel permet (qui est disponible auprès de toutes les bonnes médiathèques d’Ile de France. Cela permettra de constater à quel point les cinéastes dialoguent entre eux et comment leur art est moins influencé par le monde tel qu’il va que par les autres oeuvres auxquelles lui même se confronte.

On trouvera, aussi, dans le DVD du film de Sirk, Tout ce que le ciel permet, un court métrage réalisé par François Ozon, lui aussi grand amateur de Sirk, ainsi que de Fassbinder (la biche dans la neige, au début de 8 femmes est un appel du pied évident vers Sirk, et Gouttes d’eau sur pierres brûlantes est tout simplement la mise en scène cinématographique, par Ozon, d’une pièce de théâtre de Fassbinder). Ce court métrage est en fait un montage de Tout ce que le ciel permet et de Tous les autres s’appellent Ali, mettant en écho l’un et l’autre pour créer de véritables résonnances cinématographiques. Le même DVD comporte d’autres suppléments passionnants, dont un texte de Fassbinder, à propos de Sirk, mis en image, et une interview de Todd Haynes, autre grand amateur de Sirk (qui lui rend très clairement hommage dans un film d’un tout autre genre, intitulé Loin du paradis)

Avant tout, voici le lien vers la fiche sur le film, destinée aux élèves : Tous les autres s’appellent Ali

Mais comme ces outils sont très bien faits, et que le format pdf permet de les partager, voici le dossier destiné aux enseignants, qui est plus complet : tous les autres s’appellent Ali 

En complément, on pourra lire les textes de Fassbinder lui même :

Les films libèrent la tête (1989), recueil de textes dont est extrait celui qui est lu dans le supplément DVD à Tout ce que le ciel permet. Plusieurs hommages à Sirk se trouvent dans ce recueil.

L’anarchie de l’imagination (1986), recueil d’entretiens et interviews, dont l’un est consacré à Tous les autres s’appellent Ali. On y trouve aussi un entretien entre Sirk et Fassbinder, ce qui ne peut que provoquer une envie irrépressible d’avoir immédiatement cet ouvrage entre les mains.

Et pour ceux qui aimeraient aller plus loin dans l’univers de Fassbinder, on conseillera, outre ses films :

R.W. Fassbinder, un cinéaste d’Allemagne, de Thomas Elsaesser (1996). Volume imposant, abordant l’oeuvre de Fassbinder sous des angles divers, proposant des réflexions très intéressantes et se confrontant aux zones d’ombres de ce cinéaste.

Ingrid Caven, de Jean-Jacques Schuhl (2000). Ingrid Caven fut deux années durant l’épouse de Fassbinder. Elle fut aussi l’interprète de certains de ses films. Actrice et chanteuse, sa trajectoire fait l’objet d’un roman que des élèves amateurs de littérature seront capables d’apprécier. D’une écriture pour le moins singulière, Jean-Jacques Schuhl traverse dans ce livre la seconde moitié du vingtième siècle, en compagnie de celle qui deviendra sa compagne, et on y croise, évidemment, au long cours, Fassbinder, qui constitue un des moteurs littéraires de l’auteur. Et chez l’auteur comme chez le cinéaste, tout est finalement dans la mise en scène, et dans la distance. C’est là un de ces livres qui permettent d’entrer en contact avec ce qu’est la littérature.

Illustration : Fassbinder et El Hedi Ben Salem sur le tournage de Tous les autres s’appellent Ali.



Complément à l’article précédent, un traitement plus poussé, parce que plus précis dans ses distinctions conceptuelles, qui pourrait tout à fait servir d’atelier pour traiter sous un angle un brin différent le sujet auquel on s’était attaqué : La vérité est elle soumise au temps ? François Vert y part d’une conception large de la vérité, la plus large possible, même, puisque ses énoncés vont de « Il fait soleil aujourd’hui » à « U = RI, soit encore : la valeur de la tension U aux bornes d’un circuit électrique est égale au produit de la valeur de la résistance par la valeur de l’intensité » (pour ceux qui auraient choisi une autre voie que la filière scientifique, il s’agit de ce qu’on appelle la loi d’Ohm). Se confrontant à ses propres pratiques et habitudes, qui semblent le perdre en début de réflexion au beau milieu de ce qu’il appelle la « vérité la-ver1foisonnante », c’est à dire la propension de notre esprit à générer des vérités en permanence (là, maintenant, par exemple, s’en accumulent de nouvelles : »les caractères de cet article sont blancs sur fond noir », « cet article porte sur un autre article », « les informations que j’accumule en ce moment entrent dans la catégorie « vérité foisonnante », « l’auteur multiplie encore une fois les exemples », « les ordinateurs du lycée sont vraiment trop lents », etc.), il tente de discerner ce qui pourrait être considéré comme « savoir ».

Or, c’est sur cette tentative de distinction que l’article apporte une eau puissante à notre moulin : si on tente de repérer ce qui, parmi l’ensemble des énoncés « vrais » qu’on émet en permanence, constitue un savoir, alors on va retirer, dans notre tamis, tout ce que François Vert répertorie comme simple « information ». Et on a alors une clé assez puissante pour traiter notre sujet : il y a des énoncés vrais qui ne constituent que des informations, et qui sont par essence périssables. Il y a à l’opposé des énoncés vrais qui ont une date de péremption plus éloignée, ou même des énoncés qu’on peut consommer sans modération éternellement; ceux ci constituent un savoir. Dès lors, au sein du foisonnement des vérités s’accumulant, il y aurait des zones de stabilité, des énoncés qui demeureraient identiques à eux mêmes à travers le temps, aussi bien en moi qu’à travers les générations.

Et là où l’article se révèle particulièrement utile, c’est qu’il redonne une légitimité à l’induction, ce principe amplement méprisé par la tradition épistémologique. Si on la caricature, on peut dire que la déduction consiste à tirer des énoncés généraux à partir d’observations particulières. Un exemple simple se trouve dans les prévisions météorologiques à long terme, qui ne s’appuient que sur des calculs statistiques effectués sur la météo de la même date des années précédentes (sur http://fr.weather.com/, par exemple, les prévisions à plus de 10 jours ne sont rien de plus qu’une moyenne des observations météorologiques des années précédentes à la même date)). Classiquement, on considère souvent à la suite d’Aristote, affirmant qu’ »il n’y a de science que du général » (Secondes Analytiques , I, 31, 87 b) que ne mérite le nom de « savoir » que ce qui vaut universellement, c’est à dire un énoncé qui constitue une loi invariable, dans l’espace comme dans le temps, un jugement qui serait partageable avec des extraterrestres (intelligents, tout de même) s’il y avait de tels être avec lesquels le partager. Une telle définition du savoir laisse de côté les acquis de l’induction, puisque excessivement fondés sur l’observation, ils constituent la part roturière de la grande famille du savoir. François Vert, dans ce texte court, donne le programme de lecture de ceux qui ont un doute, tout comme lui, sur la pertinence d’un tel critère de sélection.

Pour ceux qui ont donc le courage de dépasser un tout petit peu la réflexion de l’article précédent, qui est bâtie avec les « moyens du bord », comme on dit, cet article, ainsi que ceux qui sont conseillés en guise de complément, constitueront une ouverture fort appréciable !

On trouvera cet article ici même : http://www.sceren.fr/magphilo/philo07/science.htm

Et si on est un peu curieux, on naviguera avec plaisir dans l’ensemble du site.



Mise en garde lancée aux petits malins qui cherchent sur le net le traitement intégral de sujets qui leurs sont donnés par leur professeurs, croyant ainsi berner le correcteur qui sommeille en celui-ci (et y parvenant d’ailleurs parfois) : ce que je mets en ligne ici n’est que le résultat d’un travail effectué en classe, de mise en ordre des idées à partir d’une réflexion menée sur l’idée de vérité. Que les filous s’inspirent donc plus de la méthode que du propos lui-même : beaucoup de sujets peuvent être traités en s’appuyant sur un travail effectué au brouillon, qui consiste à discerner deux ou trois grandes manières de définir le concept principal mis en jeu par la question posée. Ainsi, on va le voir, le mot « vérité » va avoir dans la réflexion qui suit trois sens différents. Bien entendu, il faut aller du moins précis, du plus vague, au plus approfondi. Voila ce que ça donne une fois rédigé :

Introduction :

Si on a pris la mauvais habitude de qualifier de « vrai » ou « faux » tout et n’importe quoi (on achète une fausse montre Cartier, avec de la fausse monnaie, on est convaincu de voir au Louvre un vrai Léonard de Vinci), et en particulier des objets, l’usage voudrait qu’on évite de recourir à cette idée lorsqu’il s’agit d’objets, et qu’on le réserve aux jugements : les objets seront alors dits « réels », ou pas, alors que tel discours, tel propos, telle connaissance seront dits « vrais » ou « faux ». Si cela permet d’ordonner un peu nos propos, néanmoins ce n’est pas suffisant. En effet, la vérité est définie selon deux critères qui ne sont pas toujours simultanément respectés : tout d’abord, est vrai un discours qui est conforme à ce dont il parle. Ensuite, ce qui est vrai ne peut pas être faux. En effet, la vérité est conçue comme étant éternelle : ceux dont les propos se contredisent tout le temps montrent par là que, soit ils ne possèdent pas la vérité, soit ils mentent. Ainsi, dans l’idéal, la vérité serait un discours semblable à la réalité, valable éternellement. Le problème, c’est que la manière dont nous pensons et disons la vérité n’est pas conforme à la définition qu’on en donne, à tel point qu’on peut être amené à remettre en question l’éternité et le caractère absolu de la vérité, pour la considérer finalement comme soumise au temps. Tout d’abord, on va time_by_natdatnlle voir, si la vérité change, c’est bien parce que la réalité elle même dont elle parle change aussi, et que nos discours doivent bien suivre ce mouvement. On verra que c’est ce qui caractérise ce premier degré de vérité qu’est l’opinion. Mais si la vérité change, aussi, c’est parce que nous mêmes évoluons dans nos connaissances, et que celles ci interagissent de telle manière que certaines sont parfois remises en question. C’est là le travail essentiel de la science. Enfin, nous pourrons confronter ces manières dont nous sommes concrètement en quête de vérité à l’idéal de vérité, qui demeure l’éternité.

1 – L’opinion, accord permanent à ce qu’on croit être le réel.

A – L’opinion est ce qui nous semble vrai

A moins d’être de mauvaise foi (mais on n’est pas de mauvaise foi sans le savoir soi-même), quand nous exprimons nos opinions, c’est que nous les considérons comme l’expression de la vérité. Ainsi, même si la tradition philosophique a fait de l’opinion un niveau de discours qui manque de fiabilité et de valeur, au quotidien, à chaque instant, c’est bien à l’opinion que nous confions le soin de constituer et exprimer ce que nous considérons comme relevant de la vérité. Ainsi, l’opinion est en quelque sorte pour nous la manière dont nous reconnaissons parmi l’univers des discours tenables, celui que nous tiendrons. Elle constitue par la même occasion notre connaissance et notre pensée, puisque l’une comme l’autre ne sont rien d’autre qu’un discours qu’on se tient à soi-même. C’est ainsi que nous mettons en accord le monde et notre pensée, et nous ne pouvons qu’accorder à ces propos la valeur de « vérité ».

B – L’opinion est l’expression de l’instant présent

Si l’opinion vraie décrit la réalité telle qu’elle est, alors on s’accordera à dire qu’à partir du moment où la réalité change, l’opinion doit la suivre dans ce mouvement. Ainsi, non seulement ne peut on pas reprocher à l’opinion d’être changeante, mais encore faudrait il voir dans une opinion immuable un signe d’erreur : le monde change, ce qu’on en dit maintenant ne sera plus vrai demain, il est donc nécessaire de réviser en permanence l’opinion afin de coller à la réalité. Et si l’opinion est un discours vrai, alors on est obligé d’admettre que la vérité change avec le temps. Ainsi, régulièrement, les manuels de géographie sont ils obligés de corriger l’altitude de tel ou tel sommet (y compris du plus élevé d’entre eux) afin de suivre les mouvements d’érosion ou de surrection qui modifient en permanence cette donnée.

C – L’opinion est la forme de vérité qui se caractérise par le relativisme et l’éphémère.

Dès lors, on peut admettre que la vérité, pour obéir à la nécessité de correspondance avec le réel, change au fil du temps. On peut même considérer que suivant le cadre dans lequel on se trouve, la réalité soit radicalement différente, et que la vérité s’exprimes alors en des termes, et selon des discours tout autant différents : constater, entre êtres humains, qu »on n’est pas du même monde », c’est deviner à l’avance qu’on sera en désaccord sur la plupart des terrains de discussion, y compris parmi les plus généraux et les plus essentiels, parce que les hommes ne vivent finalement pas dans LE monde, mais dans LEUR monde, et que dès lors chacun construit sur ce qui lui apparait comme « la réalité » un discours qui lui paraît vrai, bien qu’il soit relatif, particulier, et sans doute éphémère. Mais dans ce cadre là, on peut considérer que la vérité est bel et bien soumise au temps.

Transition.

Cependant, la pensée ne se réduit pas aux seules opinions. Sinon, aucun accord entre les esprits ne serait possible, et la discussion elle même serait sans doute rendue presque impossible, chacun demeurant dans un monologue auto-convaincu. De plus, nous avons jusque là évoqué la vérité comme une juste description du monde tel qu’il est. Or nous allons maintenant voir qu’on ne peut pas réduire la connaissance à ce simple rôle de « description » : loin de se limiter aux seuls cas particuliers (tel objet a telle caractéristiques ici et maintenant, tel autre objet a telle autre caractéristique ici  et maintenant), la connaissance s’intéresse en fait aux généralités, et c’est sur ce terrain que travaille un degré de connaissance plus élevé que la simple opinion : la science.

2 – Le jugement prudent

A – La science tente d’aller au delà des apparences sensibles, là où l’opinion s’y fie.

Comme l’opinion, la science peut être considérée comme une description du monde, qui se donne pour objectif d’être aussi fidèle que possible à la réalité. Mais à la différence de celui qui se fie à ses impressions, le scientifique sait que l’observation est ce qui nous fait prendre des illusions pour la réalité : celle ci se trouve au delà de ce qui est observable, et nos sens ne nous donnent sur le monde qu’un point de vue particulier, limité, subjectif là où la vérité scientifique tente d’être générale, universelle et objective. Ainsi, par exemple, croyons nous voir des couleurs qui ne sont en fait que l’interprétation que notre cerveau effectue des longueurs d’ondes de la lumière quand celle ci frappe notre rétine : ainsi, la réalité ne comporte t elle pas de couleurs en dehors de la vision qu’en a l’homme. Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun phénomène physique derrière la perception des couleurs, simplement, ce phénomène ne se réduit pas à ce qu’on en voit, et la juste expression scientifique des couleurs se trouvera dans le résultat de la mesure de la fréquence de la lumière, grâce à un spectrographe, autrement dit, grâce à un dispositif qui va transformer l’impression subjective en donnée objective que même les daltoniens devront reconnaître (on constatera alors qu’une même mesure objective peut donner lieu à plusieurs impressions subjectives). Alors, on pourra dépasser l’opinion, puisque celle ci apparaitra comme l’expression de ceux qui se laissent guider par leurs premières impressions.

B – Mais la science dépend néanmoins des moyens d’observation et d’étude dont elle dispose.

Dès lors, la science semblerait bien être en possession de vérités qu’on pourrait considérer comme éternelles. Pourtant, ce n’est pas si simple : la science demeure tributaire des moyens qu’elle met en oeuvre pour observer et décrire le monde. Ainsi, quand un nouvel appareil d’observation apparait, c’est comme si la réalité elle même changeait, puisque c’est un tout nouveau monde qui apparait aux yeux du scientifique. Le microscope, la lunette astronomique vont être le point de départ d’autant de découvertes qui vont bouleverser la vision que l’homme a de l’univers tout entier (on pense, par exemple, à la découverte des satellites de Jupiter par Galilée). Ainsi, avant que la lunette astronomique ne soit inventée, l’univers est certes tel qu’il est encore aujourd’hui, mais les hommes n’ont sur lui qu’un regard limité par un horizon technique restreint, qui les pousse à penser que la Terre est une planète spécifique, puisqu’elle dispose d’un satellite, la Lune. Tous les grands scientifiques sont ceux qui ne se contentent pas de dire quelque chose de nouveau sur une réalité qui serait déjà observée par d’autres, mais qui bouleversent totalement ce qu’on entend derrière le mot « réalité ». Qu’on pense en particulier à la manière dont, depuis l’antiquité, on sait que la Terre est ronde, et dont néanmoins, on va continuer à faire comme si elle était plate pendant encore des siècles : c’est que, tout simplement, il n’y a au quotidien aucun témoignage de la rotondité de la Terre qui puisse permettre de voir dans cette forme quoi que ce soit qui corresponde à la « réalité ». Il faudra attendre de disposer de moyens de déplacements susceptibles de mettre en évidence cette description pour que ce discours devienne « vrai ».

C – Cette dépendance aux moyens d’étude est commune à toute entreprise de connaissance.

Ainsi, même si la science poursuit bel et bien une vérité qui soit universelle, et évite le plus possible les simples déclarations d’opinions, elle doit constater qu’il y a entre son idéal et ce à quoi elle parvient une distance considérable, qui est due au fait que les moyens mis en oeuvre par l’homme pour connaître la réalité modifient peu à peu la définition même de ce qu’on appelle communément la réalité, à tel point que si on demandait à deux hommes, dont un seul serait scientifique, en ce début de XXIè siècle, de definir ce qu’il nomme « réalité », on constater à quel point leur définition différerait, puisque nous appelons communément « réel » ce qui peut être constaté par l’expérience, alors que la science actuelle s’occupe d’objets qui, pour la plupart, échappent à toute observation possible. Ainsi, contrairement à ce qu’on pouvait penser, la science n’étudie pas un monde qui serait posé, indépendant, immuable, et auquel nos discours devraient s’accorder. Au contraire, c’est la connaissance qui, en progressant, constitue le monde qu’elle cherche à connaître, de telle sorte que, bien que la proposition soit étonnante, on puisse affirmer que l’homme du XXIè siècle ne vit pas du tout dans le même monde que ses ancêtres qui habitèrent la Terre dans l’Antiquité. Les sciences humaines sont un terrain sur lequel ces phénomènes sont particulièrement sensibles, dans la mesure où les objets qu’on y observe (les échanges, les classes sociales, les déplacements de population, les orientations sexuelles, la banlieue, les pratiques culturelles, etc.) n’apparaissent comme objets que lorsque la science s’y intéresse. Ainsi, dans la science, même si c’est pour des raisons tout à fait différentes, la vérité semble bel et bien soumise au temps.

Transition.

Si la vérité est à ce point malléable et changeante, devons-nous alors considérer la connaissance comme étant fondamentalement relative, chacun pensant le monde tel qu’il l’entend, au moment où il le fait et selon les modalités que sa culture lui permet ? Ne faut il pas, alors, abandonner toute référence à l’idée même de vérité, pour privilégier l’idée d’un discours diversifié dans lequel tout le monde aurait, à sa façon, et pour son propre compte, raison ? Nous allons voir qu’on peut éviter un tel écueil à partir du moment où on repère de manière plus précise ce dont il s’agit quand on parle de « vérité ».

3 -

A – Les mathématiques, modèle de toute connaissance indépendante du temps.

Le problème auquel nous nous confrontons n’est en fait pas nouveau : dans l’Antiquité déjà, alors que les physiciens tentent tous de trouver dans la matière la quintessence de celle ci, c’est à dire le principe qui l’unifie et qui permettrait de dire quelque chose d’absolument certain sur le monde, en ramenant tout à ce principe unique, Socrate va réaliser que ce principe ne peut pas être cherché dans le monde matériel, précisément parce que celui ci est en perpétuel mouvement, et que nous mêmes ne parvenons pas à trouver de juste point de vue pour l’observer. Il proposera alors de considérer que la vérité n’est pas de « ce monde » matériel auquel notre corps appartient, mais qu’il s’agit de la chercher dans ce qui, en nous est immuable : les idées. En effet, si la matière n’est pas du tout le même objet pour un physicien de l’antiquité et pour un scientifique actuel, il n’en demeure pas moins que l’idée de « matière » sur laquelle ils travaillent demeurent la même. Evidemment, la science qui révèle le mieux le caractère universel et éternel de la vérité, c’est celle qui est totalement indépendante de toute forme d’observation de la matière : les mathématiques. En effet, définir aujourd’hui une droite, c’est dire exactement la même chose que les géomètres antiques, et participer à une vérité qui traverse les siècles, intouchable, à tel point qu’on est certain que dans les millénaires qui viennent, s’il y a encore des humains pour partager des connaissances avec leurs descendants, ils leur enseigneront des mathématiques conformes à celles que nous pratiquons aujourd’hui. Pour les autres disciplines, on ne peut pas avoir les mêmes certitudes, (et ce d’autant moins que depuis des décennies, nous transmettons la physique newtonienne alors même que le relativisme et la physique quantique l’ont invalidée). Ainsi, il y aurait dans les mathématiques le coeur de la connaissance, c’est à dire cette vérité qui se présente, au dessus des opinions et des hypothèses changeantes, comme éternelle, absolue, universelle.

B – Ce modèle peut-il être appliqué dans d’autres domaines que les mathématiques ?

Doit on alors considérer que ce domaine des sciences hypothético-déductives est alors le terrain de la vérité éternelle là où les sciences expérimentales seraient vouées aux énoncés éphémères ? Par forcément, car bien que la connaissance progresse, et que certains discours soient reconnus comme faux après avoir été pourtant reconnus pendant des siècles comme vrais, tout discours ne peut pourtant pas être vrai, et le relativisme ne peut pas devenir universel. En effet, pour qu’une thèse soit scientifiquement reconnue, il faut qu’elle soit conforme à la logique, qui n’est rien moins que la structure même du raisonnement mathématique. Ainsi, il y a bien quelque chose de constant dans le discours scientifique, au delà de ses revirements apparents : la colonne vertébrale des théories est la raison elle même, dont les règles sont immuables. Et c’est bien le respect de ces règles, dont la première est le refus de la contradiction (un propos ne peut pas être simultanément vrai, et faux, on ne peut pas en même temps affirmer une chose et son contraire), qui légitime les changements de théories scientifiques. C’est la contradiction des faits qui va venir contraindre à passer d’un discours à un autre, sans changer pour autant le fondement de la connaissance, c’est à dire la raison. Et Socrate a simplement ce génie d’appliquer à l’ensemble des connaissances cette méthode : se demander ce qu’est le Beau, le Bien, la Justice, le Courage, c’est toujours mener une investigation éloignée des considérations matérielles trop relatives, pour essayer, grâce à la raison, d’aller vers des discours qui concernent ces Idées en elles mêmes, désincarnées, tout comme les propriétés géométriques de la droite valent pour toute droite possible, et non pour tel ou tel cas particulier.

C – Ainsi, l’homme peut il espérer, par delà les compromissions au temps, s’approcher de la vérité

On le voit, quand il semble tomber dans l’incohérence parce qu’il change d’avis et de discours, l’homme semble errer sans but et sans orientation. Ceux qui raillent l’usage de la raison, l’attitude scientifique et la quête de vérité, préférant pour les uns l’ignorance, et pour les autres la Révélation ont d’ailleurs souvent attaqué la science et la connaissance humaine précisément à partir de l’argument de la relativité des connaissances humaines, du manque d’universalité qui les caractérise. Certes, l’ignorance a ceci d’intéressant qu’en s’y prenant bien, elle peut demeurer égale à elle même. Mais on voit bien qu’il s’agit d’un abandon, et d’une facilité. Quant à ce qui se présente à certains comme La Révélation, toute observation extérieure ne peut qu’y voir Une révélation parmi d’autres, qui n’a de valeur universelle que pour ceux qui y adhèrent. Il n’y a là, pour ceux qui s’attachent à la lettre des messages transcendants hypothétiquement adressés aux hommes, qu’une promesse de vérité partagée en comité restreint (des millions de fidèles de forment jamais une humanité universellement convertie), et toujours limitée aux dates d’apparition historique du message, et de dilution de celui ci dans l’oubli. En revanche, dans la foi religieuse peut se lire la tension de l’homme entre un monde matériel reconnu comme ne suffisant pas, comme éphémère et incapable de proposer une connaissance échappant aux lois du temps. L’homme qui se tourne vers l’au delà adopte une position qui, s’il ne prend pas cet outre-monde pour une copie plus plaisante de ce monde ci, est proche de celle que Socrate pratique lui même. Le scientifique lui même, quand il est conscient qu’il n’observe qu’un monde que sa science elle même produit au fur et à mesure qu’elle apprend à le connaitre, sait bien qu’il n’y a pour l’homme, aucune autre réalité que ce que son esprit génère, au delà de la matière sensible.

Conclusion

Ainsi, on l’a vu, l’homme est porteur d’un double système de connaissance, capable de reconnaître deux niveaux de vérités. L’un consiste simplement en ce qu’il est nécessaire de savoir, au quotidien, pour parvenir à se comporter de manière cohérente par rapport au monde tel qu’on croit le connaître. C’est ce qui permet à nos ancêtres de vivre sur une Terre plate sans se prendre les pieds dans le tapis de leur propre territoire : aussi étrange que cela puisse nous sembler, leur terre est réellement plate, puisqu’il n’y a pour eux aucune autre réalité que celle dans laquelle ils vivent, du jour de leur naissance jusqu’à leur mort. L’autre consiste dans cette aptitude typiquement humaine, qui lui permet de savoir que ce qu’il sait peut être considéré comme vrai sans l’être absolument. L’homme est capable de se dire « pour le moment, contentons nous de ça », c’est à dire de reconnaître comme vrai ce dont il sait bien que ce n’est qu’une connaissance provisoire. Ainsi distinguons nous la vérité telle que nous l’exprimons, qui respecte des règles d’énonciation dictées par la logique, et La Vérité en tant qu’idéal, dont on est bien conscient de ne pas l’avoir atteinte, et qui justifie précisément qu’on révise en permanence nos connaissances trop provisoires. La Vérité n’est donc soumise au temps que lorsqu’elle est pratiquée et connue par les hommes. Au delà, il est possible de concevoir une vérité qui soit indépendante de toute autre forme qu’elle même, temps ou espace. Mais de fait, les hommes qui prétendent l’avoir atteinte, ou l’avoir reçue, et pensent pouvoir se contenter de la reproduire telle qu’elle, à la lettre, oublient précisément qu’ils ne sont qu’hommes, et qui ni eux ni leur connaissance ne peuvent échapper à la loi du temps, qui fait que tout passe en lui, et que ce qui demeure constitue pour l’homme, au sens strict, un « au-delà » dont il ne peut observer que des aperçus successifs.



Donner aux élèves, à commenter, un texte affirmant qu’il faut mettre les enfants au travail, voila qui pourrait passer pour une forme anticipée de harcèlement moral. Pourtant, il ne s’agit pas ici d’apprendre aux enfants et jeunes à se soumettre au travail, mais plutôt à ne pas se soumettre à cette tendance spontanée qui nous incite à ne rien faire, et à rester, bouche bée, ébahi devant le monde, sans rien y faire. On va le voir, on est attaché à l’image de l’enfant déchargé de tout travail. Le problème, c’est que le détacher de tout travail, c’est aussi l’enchainer à l’image qu’on se fait de lui, et aliéner le futur adulte qui couve en lui. Voila les enjeux d’un texte qui, bien que relativement facile d’accès, donne lieu chez les élèves à un certain nombre d’erreurs d’interprétation.

« L’homme est le seul animal qui doit travailler. Il lui faut d’abord beaucoup de préparation pour en venir à jouir de ce qui est supposé par sa conservation. La question de savoir si le Ciel n’aurait pas pris soin de nous avec plus de bienveillance, en nous offrant toutes les choses déjà préparées, de telle sorte que nous ne serions pas obligés de travailler, doit assurément recevoir une réponse négative : l’homme en effet a besoin d’occupations et même de celles qui impliquent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s’imaginer que si Adam et Ève étaient demeurés au paradis, ils n’auraient rien fait d’autre que d’être assis ensemble, chanter des chants pastoraux, et contempler la beauté de la nature. L’ennui les eût torturés tout aussi bien que d’autres hommes dans une situation semblable. L’homme doit être occupé de telle manière qu’il soit rempli par le but qu’il a devant les yeux, si bien qu’il ne se sente plus lui-même et que le meilleur repos soit pour lui celui qui suit le travail. »
Kant – Réflexions sur l’éducation

Introduction

L’enfance est censée être cet âge protégé qui n’est pas touché par les responsabilités pesant sur les adultes, et à ce titre, elle semble devoir échapper à ce qui pèse le plus sur les épaules des ainés : le travail. Sur une conception de l’enfant comme un être innocent, inconscient du monde qui l’entoure et de la place qu’il devra y prendre, on pourrait soutenir la thèse selon laquelle il doive être exclu du monde du travail, et être laissé aux joies du jeu, de la découverte gratuite et oisive du monde. Cependant, à ce projet pédagogique s’opposent ceux qui pensent que si le futur adulte doit être avant tout marqué par le travail, alors c’est dès l’enfance qu’il faut s’y préparer. Telle est, par exemple, la thèse que Kant soutient dans ses Réflexions sur l’éducation : parce que le travail est ce qui constitue la marque spécifique de l’homme, alors l’éducation se doit d’y former l’enfant en l’y habituant peu à peu. Une telle affirmation s’appuie chez lui sur deux éléments complémentaires : tout doisneaud’abord la conception du travail comme étant essentiel à l’homme, puis la remise en question de l’idée selon laquelle le labeur serait une punition divine à laquelle nous échapperions si nous étions, tels Adam et Eve, au paradis, ce qui permet à Kant d’établir en un troisième temps le travail comme le meilleur moyen d’échapper à l’ennui, ce qui paraît primordial si on voit en celui-ci l’occasion de se replier sur soi-même. Nous verrons qu’en s’attaquant au mythe génésique et à son pendant qu’est la conception de l’enfant « pur », Kant parviendra à remettre en question une conception classique du travail qui ne voit en lui qu’une peine qui ne serait jamais tout à fait purgée. A partir de l’étude ordonnée de son argumentation, nous tenterons de déterminer quelles en sont les apports, mais aussi les limites.

1 – Explication linéaire du texte

A – le travail considéré comme essentiellement humain.

L’argumentation kantienne s’ouvre sur une affirmation qui a valeur de programme : « Il est de la plus grande importance d’apprendre aux enfants à travailler ». Si on perçoit bien l’orientation pédagogique dans laquelle s’inscrit une telle thèse, si on cerne immédiatement l’opposition à tout laxisme et à toute tendance à laisser l’enfant « libre » de ses activités, on note toutefois qu’il ne s’agit pas de proposer qu’on fasse travailler les enfants, mais qu’on leur enseigne à le faire, afin qu’ils en soient capables. C’est que si le travail est la marque de l’homme, il ne constitue pas une caractéristique qui lui serait aussi innée que l’est l’instinct chez l’animal : l’homme est certes « voué » au travail, mais de même que le fruit du travail nécessite une préparation, la simple aptitude au travail est elle aussi le fruit d’une longue préparation, et on appelle ce processus « éducation ». C’est là un argument très classique, et suffisamment reconnu pour ne pas faire polémique : l’homme ne trouve pas dans la nature de quoi satisfaire ses multiples manquent (qu’ils relèvent du besoin nécessaire ou du désir en apparence superficiel) mais il dispose d’une prédisposition à transformer la nature afin d’en extraire ce qui peut combler ses manques. Mais une telle prédisposition, précisément parce qu’elle ne se réduit à aucun instinct et qu’elle réclame des savoir faire, implique un apprentissage précoce, et ce d’autant plus que le travail, au sens large, s’oppose au principe de plaisir qui nous anime : il n’est pas spontané et crée donc un fort désagrément auquel il peut est nécessaire de s’accoutumer. Car c’est bien d’une nécessité qu’il s’agit, puisqu’il en va de la conservation de l’homme, c’est-à-dire, tout simplement, de sa survie, dont on comprend ici qu’elle dépend de son activité de transformation du monde, elle-même conditionnée par une double transmission : celle des techniques acquises par l’humanité, et celle plus subtile de l’habitude du travail, qui est au départ contre-nature. L’éducation n’a pas dès lors pour but de préserver l’enfant dans la forme qu’il a dès la naissance, puisque celle-ci est impropre à garantir la perpétuation de l’espèce. Il faut au contraire faire perdre à l’enfant ce naturel inefficace pour lui faire intégrer une seconde nature, qui constitue le but de l’éducation qu’il reçoit. Alors, il pourra « jouir de ce qui est nécessaire ». Mais on le voit bien : le terme « jouir » est à entendre dans un sens particulier dès qu’il s’agit de l’homme, car il n’y a rien de moins immédiat pour l’homme que ce qu’il doit obtenir par le travail.

B – La punition d’Adam et Eve eut consisté à demeurer au paradis. La punition des enfants serait de les maintenir enfants.

La tradition a pris l’habitude d’opposer cette condition humaine liée au travail à une hypothétique condition originelle beaucoup plus avantageuse, figurée par le mythe d’Adam et Eve vivant insouciants et indolents au paradis. Kant sait bien que l’enfant est lui-même fréquemment associé à cette figure, parce qu’on le conçoit comme innocent, tel que pourraient l’être Adam et Eve avant de sombrer dans le péché originel. De même qu’on a appris à considérer le récit de la sortie hors du paradis originel comme un chute et une dégradation, on regarde l’enfant comme celui qui va être dégradé par son passage à la vie adulte, ce qui justifie qu’on le protège le plus longtemps possible de cette déchéance. En cela, néanmoins, on accrédite le fait qu’Adam et Eve sont les enfants de l’humanité. Or on sait à quel point les lumières, ce courant philosophique dont Kant est l’un des plus solides piliers, auront à cœur de faire passer l’homme à l’âge adulte, en le rendant maître de lui-même par le recours à la Raison. Dès lors, Kant ne peut voir en Adam et Eve l’humanité pleinement accomplie. Au contraire, s’ils en sont la source, ils en constituent l’embryon non encore développé. Ainsi, on comprend mieux qu’il prenne à rebours le mythe de la Genèse, en accordant une valeur négative à l’idée selon laquelle l’homme se porterait mieux si le « Ciel » l’avait exclu hors du travail, lui offrant « sur un plateau » de quoi satisfaire ses manques. Et si Adam et Eve ne sont pas l’idéal humain, si le Ciel n’eut pas été mieux inspiré de les convier à demeurer dans leur minorité originelle, nous allons voir que c’est précisément parce que c’est cette occupation spécifique qu’est le travail qui permet à l’homme d’atteindre la majorité.

C – L’homme, pour être homme, ne doit pas demeurer désoeuvré.

En effet, Kant prend soin de le répéter et de le développer : l’homme a besoin d’être occupé. Filant la référence à la Genèse, il émet l’hypothèse d’un couple originel demeurant contemplatif au sein de leur paradis. Décrit de manière volontairement mièvre, le duo semble confit dans un amusement aussi béat que vain. Simples horloge-doisneau_1236276730mécaniques orientées vers la jouissance, ces images sont d’après Kant des fictions: nul homme ne peut exister de la sorte, car la conscience produirait dans de telles conditions un inconfort qui deviendrait vite insupportable. C’est que la béatitude n’est supportable, on le sait, qu’aux deux extrêmes de la conscience humaine : elle est supportable aux simples d’esprit, c’est-à-dire ceux qui en sont peu pourvus et à ceux qui l’auraient à tel point accomplie qu’elle coïnciderait exactement avec le monde. Pour les autres, c’est-à-dire pour le commun des mortels, la conscience étant l’aptitude à mettre le monde à distance, à interposer entre soi et le monde une couche intermédiaire constituée par la pensée elle-même (nous ne percevons pas naïvement le monde, nous le mettons en forme par la pensée, en somme, nous le travaillons déjà, ne serait ce que pour le percevoir), la béatitude est impossible, à moins de l’entretenir par un abrutissement constant, ce qui constituerait en fait, déjà, un travail. Ainsi, l’activité est pour l’homme nécessaire. Mais un contresens doit être ici évité : on pourrait, si on ne s’y arrêtait pas, voir ici un discours un peu inspiré de la critique du divertissement pratiquée par Pascal. En effet, celui-ci montrait que l’homme était incapable de rester à rien faire dans sa chambre, parce qu’alors l’ennui le saisissait, et avec lui l’angoisse existentielle. Ainsi, chez Pascal, l’homme s’enivre t-il dans le travail, mais c’est pour échapper à ce travail essentiel qu’est la confrontation de la conscience avec l’abandon dont elle se sent victime. On a l’impression qu’il y a chez Kant une démarche identique, à ceci près il s’agirait de valoriser le processus de divertissement au lieu de le critiquer. En fait, il n’en est rien, car si, chez Kant, il faut travailler, ce n’est pas pour fuir ; au contraire : c’est dans le travail que va se constituer l’essence même de l’homme dans ce qu’elle a de plus complexe et problématique. En effet, ce n’est pas l’ennui qui est fui par Adam et Eve, mais l’oisiveté stérile, les eaux dormantes de la jouissance, les adhérences et l’encroutement provoqués par la passivité. Ce n’est pas parce que le travail occupe qu’il faut y mettre les enfants (sinon, autant les installer devant le premier dvd venu, cela les occupera tout autant), mais c’est parce qu’il provoque une mise à distance de soi même : « tout rempli du but qu’il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même ». C’est qu’en effet, le travail consiste à viser un état des choses qui n’est pas encore donné, mais qu’il s’agit d’obtenir en fournissant un effort : concevoir le monde tel qu’il n’est pas, c’est prendre de la hauteur par rapport aux choses telles qu’elles sont. C’est aussi prendre de la hauteur par rapport à soi, puisque on va soi même se former afin de mener à bien le projet. Ainsi, par le travail, on ne se sent pas soi même, on est déjà un autre. De plus, participant au travail commun de l’humanité, formant un chainon dans le processus de transmission de génération en génération de la culture qui permet de participer à son tour à la construction du monde, chacun prend conscience dans le travail du caractère insuffisant de sa personne, de la nécessité de la dépasser en la formant, et en faisant don aux héritiers de ce qu’on aura produit.

Transition

C’est en vertu de ce principe que Kant établit la nécessité de faire travailler les enfants : l’accoutumance à la contemplation naïve est suffisamment plaisante pour les enfants, et complaisante chez les adultes pour réclamer de la méfiance. Tout repos qui précèderait le mouvement serait un non sens et une perte, puisqu’humain, l’enfant ne l’est que potentiellement, et que ce potentiel ne se réalisera pas en laissant aller la spontanéité touchante des mineurs, mais en les contraignant à doubler cette « nature » par une nature spécifiquement humaine appelée « culture ». Et le vecteur de cette transformation, comme on l’a vu, c’est le travail. Reste néanmoins un problème que le texte, en l’état, ne résout pas : si le travail s’avère nécessaire à former un homme, il n’en demeure pas moins que tout travail n’est pas humanisant, et que c’est précisément la raison pour laquelle on cherche à en protéger l’enfant. C’est là un paradoxe qu’il nous faut encore élucider.

2 – Mise en perspective du texte

A – Le travail de l’enfant ne peut consister à produire que lui-même.

En effet, prise au pied de la lettre, l’argumentation de Kant pourrait donner l’impression qu’il s’agit de mettre adulte et enfant à égalité devant le travail, le mineur n’y échappant pas plus que le majeur ; et on voit bien ce que certains gagneraient à lire en ce texte un plaidoyer en faveur de l’utilisation d’enfants sur les chaines de production. Après tout, si c’est là l’aboutissement de leur trajectoire, autant les y habituer dès le plus jeune âge. On les habitue bien à consommer, pourquoi ne pas les entrainer à produire ? Ce serait pourtant un contresens, car ce n’est pas là le travail auquel Kant destine les enfants, pour la simple raison qu’à strictement parler, ce à quoi on peut utiliser les enfants dans les domaines de production ne relèvent pas pour eux d’un véritable travail, pas plus qu’il ne l’est pour des adultes. Car la vertu du travail, on l’a lu chez Kant, c’est précisément d’être à même de mener l’humain potentiel vers l’humanité. Le travail se doit donc d’être humanisant, et pour cela il doit permettre de développer les aptitudes qui sont spécifiques à l’homme. Marx constitue sur ce terrain un laboratoire d’analyse efficace quand il diagnostique le travail comme dégradé, dégradant et aliénant dès lors qu’il enferme celui qui le pratique dans les déterminismes naturels qui consistent à se limiter à la stricte survie : gagner de quoi vivre, et reconstituer sa force de travail afin d’avoir quelque chose à vendre le lendemain, et tant pis pour les épuisés. Mais le travail n’est pas essentiellement aliénant, y compris chez Marx, puisqu’il lui reconnait en lui ce qui caractérise en propre l’être humain par rapport aux animaux. Encore faut il que les conditions sociales dans lesquelles il est pratiqué ne le dénaturent pas. En d’autres termes, il est nécessaire que le travail permette à l’homme de se constituer en tant qu’être humain tout autant qu’il modifie le monde selon les formes qu’il a lui-même conçues, ce qui signifie qu’il faut, au moins, que le produit de son travail ne lui soit pas subtilisé.

B – L’enfant ne doit pas être protégé du travail, mais du travail aliéné et aliénant.

A cette condition, on peut concevoir le travail comme suffisamment humanisant pour qu’on le destine tout particulièrement aux enfants, qui vont par ce moyen, tout à la fois se confronter au monde, à ses résistances, à ses possibilités, et à eux-mêmes. Si on voulait tracer ici une parallèle avec la dialectique du maître et de l’esclave telle que Hegel la décrit dans sa Phénoménologie de l’Esprit, on pourrait dire que le travail de l’enfant est peut être précisément ce travail qui peut être reconnu par autrui sans que ce processus s’effectue dans des relations de domination, puisque l’objectif est bien l’émancipation du jeune travailleur : il ne travaille que pour lui, devant autrui. La reconnaissance est le seul salaire, et il en tire lui-même tout le bénéfice. A l’inverse, même si l’idée est tentante, un enfant laissé à lui-même, livré à ses propres pulsions, contemplant ébahi le monde comme il le ferait d’un tapis de découverte géant, ne ferait à aucun moment l’objet d’une quelconque reconnaissance ; il serait objet parmi les objets, élément du monde parmi d’autres, matière à modeler qui ne parviendrait jamais à se modeler elle-même. En cela, on croit distinguer dans le texte de Kant une thèse opposée à celle de Rousseau qui, dans l’Emile, peut laisser penser qu’il faut laisser l’enfant livré à lui-même. Mais de nouveau, ce n’est pas parce que l’enfant chez Rousseau n’est pas mis au travail au sens que ce terme a généralement dans le milieu scolaire que pour autant il ne travaille pas. Lorsqu’il lui fait trouver l’endroit où se trouve un cerf volant à partir de la position de son ombre, c’est bien à un travail qu’il convie l’enfant. Mais il ne s’agit pas de produire autre chose que l’autonomie de l’enfant, qui demeurera son bien propre.

C – Le travail éducatif est en définitive le seul qui soit inaliénable.

Dès lors, on comprend que même si une lecture superficielle peut en donner l’impression, Kant n’a pas ici pour objectif d’occuper simplement les enfants pour qu’ils échappent à l’ennui. Ce serait là tomber dans un activisme stérile. Au contraire, le travail des enfants est celui qui doit les recentrer sur eux-mêmes, non pas en tant qu’enfants éternels, mais en tant que futurs adultes. C’est le travail qui leur permet de faire l’expérience de l’altérité, puisqu’ils se confrontent à une matière qu’il faut modeler, et qu’ils se voient eux-mêmes modifiés par le travail engagé, sous le regard des adultes qui les accompagnent. Loin de constituer une version enfantine du divertissement pascalien, des jeux et amusements au cours desquels on aime à se perdre soi même, le travail devient au contraire ce processus par lequel l’enfant a doisneau2rendez vous avec l’adulte qu’il doit devenir. Quant à l’adulte, il est lui aussi dans des conditions privilégiées lorsqu’il est confronté à la responsabilité pédagogique puisqu’il a pour mission non pas de produire un objet, mais de produire un processus apte à se produire par soi même. L’éducation se trouve alors, de part et d’autres, être un travail idéal, puisqu’inaliénable : l’enfant travaillant ne produit que lui-même afin de s’appartenir pleinement quand il atteint la pleine autonomie, et l’adulte qui l’éduque en le mettant au travail voit le fruit de son travail s’appartenir pleinement, et échapper ainsi à toute appropriation. On ne le développera pas ici, parce que cela nous entrainerait trop loin, mais on mesure alors combien une éducation qui ne se donnerait comme objectif que l’employabilité du futur adulte serait un contresens puisqu’elle ne mettrait l’enfant au travail que dans la mesure où ce serait déjà là un investissement industriel misant non pas sur sa réalisation personnelle, mais sur l’emploi qu’on pourra faire de lui pour satisfaire des intérêts tiers. On le précise néanmoins pour éclairer de manière décisive la manière dont Kant prend bien soin de ne pas faire du travail de l’enfant un moyen de production parmi d’autres.

Conclusion

On pouvait craindre, en lisant à froid l’argumentation kantienne, qu’il s’agisse là d’un de ces textes qui ne reconnaissent à l’enfant aucune spécificité et attendent de lui qu’il se comporte comme l’adulte dès lors qu’il se tient sur ses pieds et peut se rendre par ses propres moyens au travail. Pourtant, en reconstituant ce qu’il appelle « travail » à travers la manière dont il affirme que c’est une activité à laquelle il faut habituer les enfants, on saisit qu’au contraire, c’est dans l’enfance qu’on peut espérer voir pratiquer un véritable travail, éloigné du simple maintien quotidien des conditions susceptibles de garantir la survie (ce sont précisément là les tâches que sont censés remplir les adultes afin que les enfants soient disponible pour le véritable travail). Parce que l’homme est un être qui se voit imposer par sa nature de se constituer par lui-même, et que cela constitue au sens propre un travail, on saisit bien le risque qu’il y aurait à se complaire, en tant que parents, dans une idéologie irresponsablement « cool », qui consisterait à laisser l’enfant vivre « sa propre vie », ne le soumettant jamais à aucune contrainte et l’exonérant de tout travail. Ce serait réduire l’enfant à un organisme de compagnie, plaisant dans sa spontanéité, figé dans la position soi-disant naïve d’un Adam dans lequel on aime voir notre origine, oubliant que l’homme est cet être pour lequel il s’agit moins d’inventer une provenance à contempler que de forger une orientation grâce à laquelle il pourra se réaliser.

Illustrations : le rédacteur est pris en flagrant délit de manque d’inspiration (et de temps, aussi). Résultat : association d’idées totalement superficielle. Enfant + travail = Doisneau. Toutes les photographies sont des oeuvres de Robert Doisneau, un des grands photographes d’enfants. Au delà de l’évidence (et dès lors, du caractère un peu convenu) de la référence, un intérêt tout de même : on sait que les clichés de Doisneau ont ceci de particulier qu’ils imitent à merveille le naturel tel qu’on se le figure tout en constituant en réalité de totales mises en scène. Le fameux baiser de l’hôtel de ville en est l’exemple le plus connu. Ainsi, ces élèves si naturellement pris en photo alors qu’ils sont plongés dans leurs devoirs, ou en train de regarder l’heure en douce,  ou bien encore de copier sur leur voisin prennent il en réalité la pose, il font semblant, de sorte qu’ici, l’humanité si saisissante des photos n’est rien d’autre que le produit d’un travail. On n’en sort décidément pas.