On est habitué à voir la figure du travailleur peinte par le cinéma et la littérature. L’usine est un magnifique studio, sans doute parce que le cinéma working_class_hero_by_latinocheater-d47jrkzest lui-même une machine, et la mine, peut-être parce qu’on en extrait le graphite dont on fait les crayons, demeure un haut-lieu de l’imaginaire littéraire. Pourtant, un autre art s’est fait, plus encore peut-être, compagnon du travailleur : la chanson. Parce qu’elle est le porte-voix des luttes sociales, parce que la protest-song est un genre à part entière, parce qu’elle est aussi le véhicule de l’ironie d’une classe laborieuse qui ne se fait pas d’illusion sur la sauce à laquelle elle est mangée. Mais la chanson sait, aussi, tracer le portrait des héros discrets du labeur quotidien. Ouvriers, mécanos, marins, flics, prostituées, coiffeuses, patrons, métallos, mineurs, managers, hommes pressés, et même, patrons, ils sont tous là, outils en main, harassés pour certains, les autres le poing levés, solitaires ou solidaires pour chanter les louanges de l’homme à l’oeuvre.

Il y en a pour tous les goûts, il y a de l’anecdotique et du chef d’oeuvre. Nous reviendrons prochainement sur certains de ces titres, qui sont de tels classiques qu’ils font désormais partie de cette culture qui nous est d’autant plus commune que, jusque là, la majeure partie d’entre nous partage au moins cette condition laborieuse. Voici de quoi faire sa fête au travail :

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Parce que le travail ne se réduit pas à l’emploi, parce que l’emploi n’est même pas une sous-catégorie du travail, il n’est pas nécessairement contradictoire de considérer qu’une forte hausse de l’emploi puisse être non seulement le corollaire mais même la condition de l’apparition d’un bernard-stiegler_4038849-1travail plus essentiel, puisque non contraint. Car, justement, la confusion entre travail et emploi est idéologique, elle a pour objectif de faire croire que le travail est par essence une contrainte, ce qu’il n’est pourtant pas essentiellement; elle a aussi pour but de maintenir en place l’idée que si un travail n’entre pas dans le cercle de la vente et de l’achat, ce n’est pas un véritable travail. Pourtant, parmi ceux qui pensent sérieusement cette question, de plus en plus nombreux sont ceux qui opposent carrément travail et emploi, et voient finalement d’un bon oeil le fait que l’emploi se raréfie : c’est autant de temps et d’énergie qui peuvent être consacrés à un véritable travail, c’est à dire à une activité qui témoigne d’un véritable savoir-faire, et qui constitue un véritable objet, car on a beau dire, on ne travaille pas pour « faire de l’argent ».

Parmi ces penseurs, l’un des plus importants est Bernard Stiegler, que nous avons déjà évoqué dans un article récent. Le revoici aujourd’hui, invité de l’émission Datagueule, que certains ont peut-être croisée ces derniers temps sur la nouvelle chaine tv « France-Info ». A l’origine, c’est une web-série qui s’appuie presque exclusivement sur des visualisations de données quantifiées. Mais la visualisation, justement, est déjà une interprétation et l’émission ne se contente donc pas de balancer des chiffres : elle fait en sorte qu’ils soient parlants. Ici, l’intervention de Bernard Stiegler permet de creuser ce sillon qui est le nôtre depuis quelques jours : il y a dans la disparition de l’emploi une chance de voir émerger de nouveau un travail qui soit débarrassé de tout ce qui en fait aujourd’hui une activité aliénée et aliénante (pour réutiliser, encore, ces mêmes concepts). Il ne s’agit pas de faire, comme Luc Ferry ces derniers temps, l’éloge du chauffeur Uber, car précisément, ce type de « job » est en réalité le dernier avatar de l’emploi, relooké à la sauce très très libérale (c’est à dire dénué de toute forme de protection, et absolument pas rémunéré à la hauteur de l’effort consenti). Et puis, rapidement, Uber se passera de chauffeur, puisque les voitures commencent, particulièrement en milieu urbain, à se conduire toutes seules. Non, ce dont parle Bernard Stiegler, c’est de la possibilité, pour chacun, de disposer d’un temps conséquent pour oeuvrer véritablement, c’est à dire pour créer, pour être l’auteur de son propre travail. Evidemment, un tel basculement réclame qu’on crée de nouveaux types de revenus, parce qu’il faudra bien, toujours, pratiquer des échanges, parce que les machines, à leur tour, vont générer des profits dont il va bien falloir se demander ce qu’on en fait : les propriétaires des machines ont une petite idée de ce qu’on peut faire de ces profits. Mais la question est de savoir comment on fait vivre tous les autres, qui n’auront plus de revenu de l’emploi (puisqu’il n’y en aura plus beaucoup), et qui n’auront pas non plus de revenu du capital (puisqu’ils n’en posséderont aucun). Il y a là un défi éminemment politique, un défi qui est, d’ailleurs, déjà, en soi, un travail de longue haleine, qui ne consiste pas à gérer simplement un budget d’Etat comme on l’a toujours fait, mais à créer de nouveaux flux, de nouvelles logiques selon lesquelles on va penser ce que sera le revenu, et sans doute de toutes nouvelles façons de consommer. Et sans doute, ceux qui participeront à l’émergence d’un tel nouveau contrat jetteront-ils les bases de quelque chose qui sera repris à travers le monde. On peut en être d’autant plus certain qu’à vrai dire, il n’y a pas vraiment le choix de le faire, ou de ne pas le faire. On peut juste en repousser provisoirement l’échéance et faire comme si de rien n’était.

Voici donc cet épisode de Datagueule, avec de vrais morceaux de Bernard Stiegler dedans :

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Il faut toujours prendre les titres au sérieux. Quand une émission s’intitule Touche pas à mon poste, il faut le prendre comme un avertissement. De fait, si on s’aventure en classe à relativiser un tant soit peu l’importance que peut avoir cette émission pour la culture de l’humanité, on soulève chez bon nombre d’élèves (au hasard, ceux qui regardent) des vagues d’indignation. L’émission aurait des vertus secrètes qu’au-delà d’un certain âge on ne serait plus capable de discerner.

Alors, évidemment, faire des chroniqueurs de l’émission l’illustration de ce que Marx appelle « ouvriers », et mettre en évidence l’aliénation qu’ils tumblr_mjytlvykbr1rqa07ko1_500subissent en raison même de l’emploi qu’on leur fait occuper, c’est trop. Et on comprend bien que le propos puisse horrifier, dans la mesure où l’émission met en scène un rêve (être payé pour faire ça), et fait de la télé-réalité en faisant mine d’en critiquer le principe, instaurant la domination comme règle, dans la plus grande des rigolades.

Pourtant, on peut se livrer à un petit exercice salutaire. Regardons, ne serait-ce qu’une fois, l’émission, en ayant en tête ceci : Cyril Hanouna n’est pas un pote de ses chroniqueurs. C’est leur patron, leur employeur, puisqu’il est producteur (on notera au passage à quel point le mot est ambigu, quand il s’agit de production audiovisuelle) de sa propre émission. En termes marxistes, il obtient d’eux la production d’une richesse qui l’enrichit, lui, bien plus qu’elle ne les enrichit, eux. On ne va pas critiquer ici le principe de la captation du bénéfice par le propriétaire des moyens de production (le terme est ici vraiment approprié), bien que cette critique soit possible, mais on va se demander à quelles conditions, et dans quelles conditions cette richesse est produite.

J’avais évoqué en classe, il y a peu, le fait que les chroniqueurs soient tous aux abois, la carrière en panne, voire en déroute. Je me souviens que certains élèves considéraient que, tout de même, être rédacteur en chef de Télé 7 jours, c’était quelque chose qui manifestait une certaine réussite (comparée à la réussite d’un professeur de philosophie, je suppose que, vue depuis le bureau d’un élève, cette thèse puisse sembler assez convaincante), mais on se permettra tout de même de remettre en doute le fait qu’un journal papier qui donne les programmes d’une poignée de chaînes, et ce agrémenté de quelques ragots déjà disponibles sur le net, ce soit quelque chose qui ait vraiment de l’avenir. Bref, ceux qui viennent toucher leur cachet dans cette émission en ont manifestement besoin pour vivre. Ils ne viennent donc pas pour satisfaire un besoin, ils viennent dans cette émission parce qu’ils doivent, en dehors de ce qu’ils y font, satisfaire d’autres besoins. Bref, on a certes toujours plus ou moins le choix, mais de la façon dont ils doivent le ressentir, ils n’ont pas vraiment le choix d’accepter le contrat de travail qui leur est tendu, parce que manifestement pour eux, c’est ça ou rien.

Ce qui importe, ici, c’est d’observer comment la totalité de l’analyse marxienne se trouve confirmée. Reprenons-les éléments d’analyse marwiens, et appliquons les à ce qui se donne à voir sur C8 : Marx parle d’ouvriers dont l’essence véritable est niée par le travail qu’ils exécutent. Or, précisément, ceux qui viennent quotidiennement participer à l’émission sont niés, il s’agit de les mettre perpétuellement mal à l’aise, qu’ils ne puissent à aucun moment maîtriser ce qui se passe sur le plateau, aux yeux de tous. Intellectuellement, comme tout est tourné en dérision (sauf les attaques que pourrait subir le patron), il n’y a pas d’accomplissement possible, et physiquement, il s’agit le plus souvent possible de ridiculiser les employés, pour le plus grand plaisir du public.

Mortification du corps, ruine de l’esprit. Ce serait un bon résumé de l’émission, tout compte fait.

En fait, Hanouna va plus loin que ce que supposait Marx (celui-ci n’avait cependant pas imaginé le principe même de la télé-réalité) : au moins l’ouvrier peut-il être librement lui-même dans sa sphère privée, à l’extérieur du travail. Mais Touche pas à mon poste, comme toute émission de tumblr_inline_n3pwn2ml4r1s9x8ustélé-réalité, fait tomber ce genre de barrière : c’est la vie entière des chroniqueurs qui est exposée, qu’ils le veuillent ou non, et bien entendu, sans aucune forme de respect. Le cas Delormeau est intéressant de ce point de vue, puisque la révélation de sa vie privée fonctionnait jusque là sur le mode du non-dit,ce qui permettait, évidemment, tout un tas de sous-entendus qui ne peuvaient pas être considérés comme homophobes, puisqu’à aucun moment il n’était dit qu’on parlait, en fait, de son homosexualité. Mais il a suffi que son homosexualité soit révélée pour qu’immédiatement le fait que ce chroniqueur soit bel et bien de sexe masculin soit remis en question (Gad Elmaleh s’adressant à lui pour lui dire qu’il est un homme et une femme simultanément, et le lendemain, Cyril Hanouna parlant de lui comme une « pleureuse ».

Rappelons-le : Si Delormeau se retrouve dans une telle situation, c’est simplement  parce que son emploi implique ce genre de relation avec sa hiérarchie. Jamais en situation « normale » de tels actes et de tels propos unilatéraux ne seraient possible. C’est bien, comme Marx le distingue dans ce même texte, un « sacrifice de soi », une mortification. On peut dire de Delormeau que son personnage médiatique n’appartient pas à celui qui l’incarne, tout en étant, exactement, lui-même. Ce chroniqueur étant son propre produit, s’étant vendu à la boîte de production de Cyril Hanouna, est nécessairement dépossédé de lui-même dès qu’il passe à l’antenne. Et on a pu voir avec quelle clairvoyance son patron sait le lui rappeler, sur un ton soudainement beaucoup moins rigolard, sous les regards du reste de l’équipe, qui fait forcément corps avec le patron, puisque ce sont autant de « ressources humaines » qu’il a achetées, qu’il déshumanise en les marchandisant. Il sait qu’il peut compter sur ceux dont on peut dire qu’ils sont, dans cette entreprise, ses très proches collaborateurs.

Delormeau n’est pas le seul à faire de sa vie la matière première de l’émission. La vie privée du petit personnel est en fait le principal carburant de ce show. Le public connait le nom des conjoints de certains d’entre eux et leur vie intime. Ce n’est donc plus leur travail que vendent les chroniqueurs, mais leur personne, et une partie des personnes qui les entourent (de nouveau, on retrouve un des éléments distinctifs de la télé-réalité), qui se trouvent dès lors aliénées à leur tour, sans aucune contrepartie. On retrouve là, de façon particulièrement nette, ce que diagnostique Marx dès l’instant où le travail est acheté comme on achète une marchandise : la « vente » aliène le travail mais l’aliénation touche le travailleur lui-même, puisque ce qui pourrait être sien est accaparé par quelqu’un qui ne le rétribue pas suffisamment pour que la transaction soit juste. Que dire quand, en fait, l’employeur fait de la totalité de la vie de son employé la marchandise qu’il revend à bon prix au téléspectateur ? Comment ne pas trouver dans les mots de Marx une description lucide de ce qui se joue sur le plateau de TPMP ? « dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas à lui-même, mais à un autre ». On retrouvera, dans un autre texte de Marx, Travail salarié et capital, une analyse semblable : « la manifestation de la force de travail, le travail, est l’activité vitale propre à l’ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c’est cette activité vitale qu’il vend à un tiers pour tumblr_lgpty9w35s1qgfngno1_500s’assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n’est donc pour lui qu’un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même le travail n’est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C’est une marchandise qu’il a adjugée à un tiers. » Et Marx poursuit en montrant comme le dispositif de l’emploi permet d’annihiler la puissance humanisante du travail : certes, le travail est par excellence l’activité par laquelle l’ouvrier pourrait accéder à l’humanité, être reconnu pour ce qu’il fait. Mais dans l’emploi cette possibilité s’annule puisque l’ouvrier ne fait pas ce qu’il fait pour le faire. Il le fait pour toucher de quoi vivre. Il est donc ramené à la condition animale de ceux qui n’agissent que pour des raisons de survie, et non pas pour œuvrer.

Hanouna maîtrise, sans doute sans le savoir, cette distinction : il s’est réservé une garde rapprochée de collaborateurs mieux traités que les autres, auxquels il laisse la possibilité de faire, vraiment, quelque chose, en leur laissant la responsabilité de telle ou telle rubrique. Bien entendu, il surjoue la mise en scène de la préférence, de l’amour, même, qu’il a pour ceux qui ont le privilège de pouvoir faire quelque chose. Devinons quelle est la matière première que travaillent les chouchous du patron ? L’image des souffre-douleur, évidemment; tout ceci, bien qu’étant exécuté dans un apparent désordre, est en réalité extrêmement logique. Les bizuts, eux, sont ceux auxquels le patron dit quoi faire, et bien entendu, ces missions ne consistent jamais à faire quoi que ce soit qui puisse témoigner de leur appartenance au genre humain, c’est à dire quelque chose qu’ils auraient pu concevoir eux-mêmes. C’est pourquoi il les prend toujours par surprise, les contraignant quotidiennement à faire l’inconcevable.

Finalement, si cette émission a des vertus cachées, c’est entre autres de parvenir, certes involontairement, à mettre en évidence les concepts de Marx, de permettre de les voir à l’oeuvre. Qu’on puisse disposer de tels laboratoires sans avoir besoin de les imaginer est bien entendu inquiétant, et le fait qu’on puisse rire de ce qui se passe dans cette émission laisse songeur, quand bien même on rit. Mais on mesure aussi la puissance des textes à la façon dont ils  décrivent des situations dont leur auteur ne pouvait pas imaginer, même dans ses hypothèses les plus alarmistes, qu’elles puissent un jour exister. Et le lecteur de ces textes peut mesurer la puissance que ceux-ci lui donnent à sa propre aptitude à regarder d’un œil nouveau, plus aiguisé et plus lucide, les spectacles qu’on lui offre quotidiennement. Evidemment, le monde de la télévision est bien fait : ceux qui disposent de cette acuité visuelle sont précisément ceux qui ne pourront plus supporter de regarder ce genre de spectacle et gagneront là un temps libéré qu’ils pourront consacrer à des activités plus précieuses, moins épuisantes, à un véritable travail en somme.

Toutes les illustrations sont extraites du film Requiem for a dream (Darren Aronofsky, 2000)

Et pour tous ceux qui, chanceux, n’ont aucune idée de ce dont on parle ici, un petit résumé de la chose : Konbini : TPMP, Hanouna et son petit personnel

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Il y a quelque chose de curieux à faire du film de Chaplin, Les Temps modernes, une référence automatique dans les dissertations portant sur le travail. Qu’un film qui envoie le personnage de Charlot à l’usine comme on verserait du sable dans les rouges des mécanismes d’une horloge, fasse à mt_p_35son tour l’objet d’une telle mécanique argumentative, ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Et à vrai dire, si cette illustration est encore possible, c’est qu’elle n’en est pas vraiment une. Les Temps modernes dépasse l’illustration, et comme toutes les grandes œuvres, elle n’est pas l’image d’autre chose qu’elle-même. Ce n’est une illustration qu’en apparence. C’est avant tout un acte. Et comme toutes les grandes actions, on n’en finit pas d’avoir des choses à en dire.

Ainsi, dans L‘Insurrection des vies minuscules, Guillaume Le Blanc renverse la façon habituelle dont on pose la question de la réussite « dans la vie » : la question n’est plus » comment on va s’élever dans la société ? Elle est bien plutôt : comment tenir le coup quand on est viré ? Comment habiter le monde malgré tout ? Comment construire une niche écologique pour temps précaire ? » On oublie de le dire, tellement on s’y est habitué : Charlot est un vagabond, un nomade qui semble toujours n’être, dans la Cité, que de passage. Le tour de force des Temps modernes consiste à l’introduire dans le monde de la production industrielle, dans le mécanisme de l’usine, comme un virus, afin d’en gripper les rouages. Et il est aussi, au sein de la grande industrie du cinéma, un agent dormant. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit, évidemment. J’extrais juste quelques ligne du chapitre intitulé Travail. Et le moine copiste qui sommeille en moi se retient d’en partager davantage encore :

« Charlot, ouvrier, l’un de ces anonymes, visse des boulons sur une chaîne de montage mais rêve du bonheur de la vie illimitée. Aucune conciliation ne semble possible entre ces deux mondes. La vie rêvée de Charlot n’est pas sa vie réelle. Toute passerelle semble avoir disparu et Charlot n’a alors d’autre possibilité que de s’enfoncer progressivement dans sa vie mutilée. Laquelle devient une vie étrangère, inquiétante à force d’adhérer malgré elle aux canons de la normalité ambiante. S’il est vrai, selon Cavell, que « l »inquiétante étrangeté est l’expérience normale du cinéma », alors la répétition familière des actes de travail de Charlot finit par leur conférer une inquiétante étrangeté qui peut être interprétée comme la révélation d’un monde fondamentalement dépourvu de signification.

La vie mutilée de Charlot est une vie toujours plus réduite. Qui ne tient plus qu’à la ligne de la chaîne de montage sur laquelle il avance, tel un alpiniste en premier de cordée sur un plan vertical, automate en cours de fabrication, petit Frankenstein de la vie ordinaire, rompu en apparence à l’intensification des cadences, décrétée par supervision depuis des écrans placés à divers endroits, reliant le patron, invisible en haut du building, aux contremaîtres qui fixent les rythmes et procèdent aux surveillances.

Mais le corps réel de Charlot ne saurait se loger dans la gangue automatisée que la loi du travail cherche à greffer dans sa chair. La recherche du bonheur intervient par incises comme la promesse d’une autre vie, pleinement humaine, dans laquelle il devient enfin possible de ne pas être tellement gouverné par la loi du travail. Traîner aux toilettes en fumant, c’est se refaire une santé, un corps de possibilités face à la loi impossible du travail. C’est désirer abolir momentanément cette loi en usinant une petite figure à soi dans le monde des autres. Charlot recherche la différence entre la vie désirable et la vie machinale, il veut l’éprouver comme une bulle d’air en laquelle plonger régulièrement sa tête pour respirer. Se maintenir en vie malgré tout. Pourtant, le monde du travail est un monde hautement toxique où les cadences s’embrasent, les surveillances se propagent et les machines s’affolent.

Bientôt viendra le moment où tous les actes vitaux seront recyclés dans la grande machinerie sociale. Bientôt le cycle biologique lui-même sera intégré au cycle du travail. Et, dans cette absorption totale du corps turbulent, une nouvelle humanité sera enfin engendrée, industrieuse, adaptable, programmée. La séquence fordienne de l’analytique des Temps modernes est un catalyseur des émotions trahies, un enfumage en règle de toutes les poursuites de bonheur. Nous vivons de l’intérieur le paradoxe des temps modernes : le recherche de son bonheur implique d’avoir un travail mais le travail tue le bonheur. Il tend à faire de l’être humain une ombre sans relief, petit corps défait, une machine en direction de la machine. Heureusement, et de façon finalement inattendue, l’auto-mangeoire Bellows que le directeur veut introduire dans son usine pour mécaniser le temps de pause de midi en le rendant plus efficace et moins aléatoire ne fonctionne pas bien. Il reste que Charlot, dans l’expérimentation dont il est l’objet, encastré entre la mangeoire automatisée, pris en elle comme dans une tenaille, n’a plus la moindre possibilité de fuite. C’en est fini de toute halte dans la vie infernale, de l’hétérotopie des toilettes, de la possibilité non programmée de l’Ailleurs. Même le déjeuner est un épisode supplémentaire de soumission au travail. La vie non réglée est absorbée et recyclée dans la mécanique du travail. Au point que Charlot absorbe les boulons de l’auto-mangeoire, devenant lui-même machine, abolissant la frontière entre le naturel et l’artificiel. Le devenir-machine de Charlot est lancé. Il se réalise pleinement lorsqu’il glisse inopinément dans les rouages de l’appareillage et voyage entre les roues dentelées comme la mince pellicule d’un film dans l’appareil-projecteur d’un cinéma. »

De quel monde sommes-nous les témoins, les spectateurs ? Et la question de Charlot à la gamine revient comme une boucle narrative 81kmkkpnkwl-_sl1500_persistante, le seul leitmotiv des subalternes : « Où habitez-vous ? » L’usine, c’est l’anti-chez-soi dans lequel le corps du travailleur est métamorphosé en corps fou, soumis à tous les spasmes des cadences incorporées. Ces spasmes créent la chorégraphie de l’aliénation. Charlot quitte son poste de travail et danse soudainement, moins par lui-même que parce qu’il est, au contraire, privé de soi, que parce qu’il ne s’appartient plus. Il devient le danseur dépossédé par la loi contemporaine de la division du travail. A chacun sa tache mais aucune vie ne loge dans une tache. A chacun son rythme mais aucune vie ne loge dans un seul rythme. L’eurythmie-Charlot est une sorte de réponse désespérée à la pathologie sociale qui réduit toutes les possibilités de vie des uns et des autres, dans laquelle Charlot est plongé, au point de se risquer de disparaître, au point de s’exténuer à ne pas disparaître. »

Guillaume Le Blanc; L’Insurrection des vies minuscules, o. 84 sq

En prime, voici six séquences au cours desquelles on peut regarder les frères Dardenne, commentant quelques plans des Temps modernes. Evidemment, comme ils ont l’oeil aiguisé, ils vont vite à l’essentiel et captent, dans l’ensemble du film, quelques éléments clé qui permettraient, en les développant, de constituer ce genre de discours qu’on peut attendre dans un travail philosophique. Parce que miraculeusement, sans être une illustration du monde, un tel film permet de saisir au plus juste les concepts grâce auxquels on pense le monde.

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Pour compléter l’article précédent, puisque certains des lecteurs de ces lignes pourraient ne pas faire partie d’une de mes classes cette année, et appartenir en revanche à cette masse considérable, à cette multitude d’employés qui, quotidiennement, ont le sentiment de perdre leur vie à la gagner, se préparent chaque matin en se demandant s’il est digne de se plaindre de devoir se lever pour aller au boulot quand tant de personnes, elles, n’ont pas dormi de la nuit parce qu’elles n’en ont pas, pour tous ceux qui, donc, souffrent chaque jour de la façon dont on les fait bosser, voici ce texte de Karl Marx, un grand classique, qui est évoqué dans l’article précédent, dans lequel on trouve théorisée ce qu’il appelle « l’aliénation du travail », c’est à dire le processus de dépossession que subit le travailleur dès lors que son énergie, son temps, son corps, son esprit, mais aussi le fruit de son travail, le sens de son travail, parfois sa personnalité toute entière, sont captés et investis par autre chose que lui-même, pour autre chose que lui-même :

«En quoi consiste l’aliénation du travail ?

D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail, et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint ; c’est du travail forcé. Il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas lui-même mais appartient à un autre… L’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même ».

Karl Marx. Manuscrits de 1844

Toute ressemblance avec vous-même n’est peut-être pas fortuite. Et si vous-même avez la chance de ne pas voir les conditions dans lesquelles vous travaillez faire perdre tout sens à ce que vous faîtes, (car le travail n’est pas nécessairement aliéné, et si le travail aliéné marxn’appartient pas à l’essence de l’ouvrier, c’est bien qu’il y a, dans la définition de l’ouvrier libre, de l’ouvrier non spolié, une conception possible d’un travail libérateur, épanouissant, humanisant, compatible avec le bonheur), vous discernez certainement autour de vous des amis, des voisins, vos employés peut-être, ou bien ces personnes qui – les choses sont bien faîtes – sont suffisamment pauvres pour devoir accepter de faire chez vous ce que vous même leur confiez parce que vous êtes un peu plus riche, et que l’Etat vous aide à entretenir ce décalage qui fait qu’on peut contraindre les autres à faire ce à quoi on essaie soi-même d’échapper, des hommes et souvent bien plus encore des femmes qui se reconnaîtraient très bien dans ce portrait que dresse Marx de ce travailleur qui aurait pu s’accomplir dans son action, et se trouve cependant, quotidiennement, contraint à agir au bénéfice de l’accomplissement de quelqu’un, ou de quelques-uns d’autre que lui.

Si vous avez du mal à voir de qui on parle, visualisez quelques exemples (certains ont été trouvés par mes élèves en classe, et ils n’ont pas eu besoin d’aller chercher bien loin) : la caissière de supermarché, le télé-marketeur, et plus largement, tout employé qui travaille sur une plateforme d’appel téléphonique, un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, avec le client dans l’oreille gauche, le responsable de plateau dans l’oreille droite, qui doit venir en tenue professionnelle (costume cravate pour les hommes, on ne sait pas trop quoi pour les femmes), alors que personne ne le voit, qui doit se tenir droit sur sa chaise de bureau, alors que personne ne le voit, qui doit sourire, alors que personne ne le voit (le sourire, ça s’entend), qui doit adopter un prénom neutre, tant en matière de genre qu’en matière d’ethnie, un accent neutre aussi, parce que le client ne doit pas avoir le sentiment de parler avec quelqu’un qui se trouve à Casablanca, quand bien même il se trouve à Casablanca, le chroniqueur de Cyril Hanouna qui, sur le plateau de TPMP, ne s’amuse pas avec un pote, mais se voit donner des missions par son patron (il suffit de regarder une seule fois l’émission dans cette perspective, avec ses jeux humiliants, ses remarques vexantes, ce harcèlement permanent, ces missions auprès de JoeyStarr dont tout le monde sait très bien comme elles finiront, pour réaliser ce qui se passe sous le regard d’un public souvent encore jeune et malléable : un type se permet absolument tout, tout simplement parce qu’il est le patron, l’employeur, celui qui paie ses employés, employés dont on peut admettre qu’ils ont tous une caractéristique commune : ils n’ont nul autre emploi où aller, et ils partagent cette condition avec les téléspectateurs : il faut bien qu’eux aussi gagnent leur vie. On montre donc tous les soirs à de futurs employés ce qu’il en coûte de devoir aller gagner son pain quotidien, et ce qu’il faut endurer pour avoir la chance de « travailler »), l’employé de maison de retraite, qui s’était lancé dans cette profession parce qu’il s’était dit, encore jeune, que les personnes âgées avaient besoin d’un peu de considération dans ce monde, et qu’ils se verraient bien, justement, être ce genre de personne qui leur porte quotidiennement une respectueuse attention à ces aînés qui ont bien mérité de goûter des derniers jours un peu apaisés, et qui se retrouve à lever, doucher, habiller, convoyer au petit déjeuner des vieux, à la chaîne, criant sur ceux qui ralentissent son rythme, bousculant un peu ceux qui ont du mal à enfiler tel vêtement, oubliant tout ce que réclame la décence quand il s’agit de travailler dans la sphère intime des personnes dont on partage le lit, la douche, les toilettes, le linge sale, les draps sales, bref, réalisant qu’en fait il ne travaille pas pour des personnes âgées, mais pour des actionnaires majoritaires qui ont pour objectif, non pas d’accompagner au mieux les seniors vers une fin de vie digne et heureuse, mais de siphonner totalement le capital des familles de la classe moyenne, le VRP qui voit bien que ses primes dépendent de son habileté à endetter davantage encore des familles qui sont déjà à l’agonie, le professeur qui ne peut plus être l’auteur de son cours parce qu’on lui dicte littéralement le propos qu’il doit tenir, heure par heure, à ses élèves, qui ne peut plus faire passer les connaissances dont il sait, pourtant, qu’elles valent le coup d’être transmises, qui doit faire du chiffre, abattre des copies comme d’autre déforestent l’Amazonie, accumuler les notes, faire entrer davantage d’élèves dans sa salle de classe, et davantage encore d’heures de cours dans son emploi du temps, parce que s’il veut gagner plus, il faudra qu’il travaille plus, ce qui évitera de revaloriser son travail, et qui n’a plus le temps, dès lors, de rien faire correctement, plus le temps en particulier de penser; et le chauffeur Uber, et le livreur Amazon, et tous ceux à qui on a fait croire que le statut d’auto-entrepreneur était un passeport pour le monde libre (libéré des charges, libéré des impôts, c’est à dire, en fait, libéré de toute forme de salaire indirect), et tous ceux qui s’aperçoivent qu’ils travaillent pour rembourser des emprunts contractés lors de l’achat de marchandises dont ils se sont demandé, dès le lendemain, pourquoi ils les avaient achetées, parce que décidément, ni ce téléphone, ni cette bagnole, ni ces chaussures, ni ce sac, ni cette montre connectée ne les ont rendus heureux; jusque là, ces objets n’ont eu pour seul effet que de les contraindre davantage à devoir accepter les conditions dans lesquelles on les fait travailler. Et puis, surtout, tous ceux qui ne relèvent même pas du droit du travail, qui à l’autre bout du monde fabriquent ce que nous consommons, qui nous rendent d’autant plus riches qu’ils demeurent pauvres, dont nous nous félicitons, à chaque fois que nous jouissons de notre pouvoir d’achat, qu’ils soient à ce point dans le besoin, puisque ça nous permet de satisfaire nos caprices. Ce ne sont pas les exemples qui manquent, dans la mesure où, finalement, en dehors des fonctionnaires (et encore, le management dans la fonction publique peut, mystérieusement, se comporter comme si le service public appartenait à ceux qui l’encadrent, et inciter les « dirigeants » à se comporter comme s’ils étaient actionnaires majoritaires de l’établissement qu’ils dirigent, alors que les « actionnaires » majoritaires d’un hôpital public, d’un lycée, d’un tribunal, d’une caserne, ce sont tout simplement les citoyens, le peuple), tout le monde travaille au service d’intérêts qui ne sont pas, avant tout, les siens propres, et donc tout le monde ou presque est en position de devoir accepter de ne pas s’épanouir en faisant ce qu’il fait, parce que ce que son travail produit, c’est une richesse qui épanouit quelqu’un d’autre que lui. Les seuls à y échapper sont ceux qui font travailler les autres.

Chacun saura où se situer dans ce tableau un peu apocalyptique du monde du travail. Chacun pourra se rassurer en se disant que c’est outrancier, excessif, qu’il ne faut pas désespérer les open-spaces, qu’il faut bien que « ça tourne ». Pourtant, ce texte ne s’attaque pas au principe même du travail (autant s’attaquer au principe même de la transformation du monde et préconiser une disparition immédiate de l’humanité), il s’attaque aux conditions dans lesquelles le travail est réalisé, et à la façon dont on le réduit, systématiquement, à un emploi qui lui-même ne relève souvent que de l’exécution de taches.

Il y a bien, en « négatif », un travail humain, un travail humanisant, un travail dans lequel on se réalise, dans lequel aussi on réalise qui on est, une activité par laquelle on part à la rencontre de soi, on voit ce qu’on a dans les tripes, on se mesure au monde. Et si on est amateur de miracles, on peut même discerner un travail humanisant là où tout est organisé pour laisser l’humain au vestiaire : la solidarité ouvrière, la « décence ordinaire » qu’Orwell va chercher chez les dockers de Londres, la culture telle qu’elle put, il fut un temps, se développer dans les ateliers, les usines, les syndicats, la rue aussi quand on l’occupe, ou quand on y manifeste. On observe de tels miracles quand un conducteur de métro se fait un nom, en s’emparant de son emploi pour en faire, aussi, un métier d’animateur de sa rame, quand des hommes sandwiches, tels qu’on en croise beaucoup aux USA, transforme le fait de, bêtement, tenir une pancarte pour développer l’art du sign-spinning, quand, plus largement, des millions d’employés savent pertinemment que, s’ils laissent leur humanité à la porte de l’entreprise, c’est pour mieux la développer à l’extérieur, pour financer un projet dans lequel ils se réalisent véritablement (et on considérera que la simple perspective de la survie ne constitue pas, en soi, un projet dans lequel on puisse se réaliser, humainement).

Mais dans un univers très mécanisé, qui génère de la richesse sans qu’il soit nécessaire que l’homme prête main forte, on peut se demander en quoi il est encore nécessaire que le financement de la vie et du travail véritable (celui auquel on oeuvre) dépende encore de la soumission à l’emploi.

En illustration : Marx lors de la première Internationale

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Il y a, dans le célèbre texte que Marx consacre au travail aliéné, une phrase un peu énigmatique, qui dit ceci : « Travail forcé, il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail » ( Manuscrits de 1844 ). De quoi s’agit-il ? mondial-de-l-auto-le-salon-de-l-auto-1970_1131395D’un travail qui n’est pas effectué en vue d’obtenir ce qu’on y fait, une activité qui n’est qu’un intermédiaire pour obtenir, au-delà de ce qui est fait,
autre chose. Dès lors qu’il s’agit d’un travail salarié, on se trouve dans la sphère de cette aliénation : quoi qu’on fasse, on ne travaille pas pour faire ce qu’on fait, puisque ce qu’on fait, on l’a par avance cédé à celui qui verse le salaire. Ajoutons qu’il ne paie pas le fruit de ce travail, puisqu’il ne paie que le travail, c’est à dire le temps et l’énergie consacrés à transformer la matière première qui, elle aussi, lui appartient. Dès lors, on travaille d’autant moins à faire quelque chose que cette chose qu’on fait, on en est par avance dépossédé par le cadre qui nous paie pour le faire. Tout ce qui reste du travail, en milieu ouvrier, c’est l’argent qu’on y gagne. Un argent qui n’a pas pour rôle de racheter le fruit de son propre travail, mais de s’approprier le fruit du travail des autres, pour le profit de ceux qui les emploient.

Ce moment où on ce qu’on fait au travail, on ne le fait que pour des raisons tout à fait extérieures à ce qu’on fait, Louis Malle réussissait, en 1972, à le saisir fugitivement, dans un long métrage documentaire intitulé Humain, trop humain. Plantant ses caméras dans l’usine Citroën de Rennes, il produisait une sorte de double visuel de l’analyse marxienne, mettant en lumière ce que pourrait être un travail véritable, celui qui accomplirait l’essence de l’ouvrier, et ce qu’est le travail aliéné, celui dans lequel et l’ouvrier, et son oeuvre, se perdent. Quand Marx écrit que le travail trahit l’essence de l’ouvrier (« En quoi consiste l’aliénation du travail ? D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie »). Pour comprendre cela, il faut se poser la question suivante : quelle est l’essence de l’ouvrier ? Il y a une réponse simple à cette question puisque toute l’essence de l’ouvrier se concentre dans son action. Demandons-nous donc, que fait-il ? Il oeuvre. C’est à dire que ce qu’il fait, il le fait de lui-même, par lui-même. Il est l’auteur de son action, il s’y investit, et le fruit de son travail, il en est maître. Si on met de côté la question de la propriété des moyens de production (Louis Malle ne filme pas dans une usine Renault qui, dans les années 70, était une régie nationalisée, dont les produits, après tout, pouvaient considérés comme une propriété commune à tous les français, l’ouvrier Renault travaillant, somme toute, pour lui-même; ici, on est chez Citroën, et les GS dont on voit le puzzle peu à peu s’assembler sont propriété de l’entreprise Michelin, qui est alors propriétaire de Citroën, parce qu’elle en est l’actionnaire majoritaire), si on s’en tient à ce que les ouvriers de cette usine font, on voit bien que certains d’entre eux savent ce qu’ils font : certains peignent, certains ajustent, certains soudent. On voit ce qu’ils font, on sait ce qu’ils font. Même si rien ne leur appartient, ils ont au moins un métier, un savoir-faire qu’ils peuvent mettre en oeuvre, même si c’est à très bas prix. On est là dans un monde ouvrier qui demeure maître de ce qu’il fait, quand bien même économiquement, il est dépossédé du fruit de son travail. Pour le dire en termes marxiens, en tant que prolétaires, ils sont exploités, mais au moins, leur savoir-faire, lui, demeure leur capital personnel.

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Mais on ne peut pas regarder ce document sans avoir une attention particulière pour ces ouvriers particuliers que sont les ouvrières. La quasi totalité des plans qui les mettent en scène sont une énigme : on n’a aucune idée de ce qu’elles font. Et on a beau regarder, on ne parvient pas à déterminer ce que c’est qu’elles ont entre les mains, qui est pourtant censé être l’outil, ou le fruit de leur travail. L’ouverture du troisième temps du film, qui met en scène cette femme qui plie des tiges de métal selon un gabarit qu’elle a en permanence en mains, est un grand moment d’incertitude : que fait-elle ? Nous ne le savons pas, et nous ne le saurons pas. Mais le sait-elle, elle-même ? On ne le saura pas non plus, parce qu’en fait, cela importe peu : elle peut parfaitement faire ce qu’elle fait sans savoir ce qu’elle fait. Elle pourrait même le faire sans savoir que cela participe à la construction d’une voiture. Ce n’est qu’une suite de gestes, qu’il s’agit de répéter à l’infini, tels que le gabarit impose de les exécuter. N’importe qui pourrait faire ceci, parce que ça pourrait être, en fait, n’importe quoi.Ici, l’essence de l’ouvrier, qui consiste en l’aptitude à œuvrer, est proprement niée. La simple exécution de taches est une aliénation du travail véritable, au sens où elle en est la négation, l’envers; le négatif. Ça ressemble à première vue à du travail, ça en a la lointaine apparence, mais c’est en réalité autre chose que du travail ; du point de vue de ces employés, c’est plutôt une sorte de moment d’égarement, ils font acte de présence, parce que ce qui doit être fait nécessite le support de leur corps. Ils ne vendent pas leurs organes ni leurs membres, mais ils les louent pour quelqu’un d’autre s’en serve, et en tire bénéfice.

Reste un mystère : la seconde partie du film, qui abandonne l’usine de Rennes pour rôder Porte de Versailles, dans le parc des expositions où se déroule, en ce temps là annuellement, le Salon de l’auto. En fait, c’est sans doute la partie du film qui dépasse et prolonge l’analyse que Marx propose en 1844. Entre temps, le non sens a gagné du terrain, et si les ouvriers se dépensent pour des intérêts qui ne sont pas avant tout les leurs, et si à la limite on peut comprendre qu’ils le fassent (ils n’ont pas vraiment le choix : leur vie ne leur appartient pas, puisqu’ils doivent la gagner ), on s’aperçoit, devant ces plans saisis au Salon de l’auto, que le comportement des clients potentiels est au moins aussi mystérieux que celui des ouvriers.Tout d’abord, rappelons-le : ils ne gagneront rien à acheter telle voiture plutôt que telle autre. Quoi qu’ils achètent, ils perdront de l’argent, car rien ne se vend à perte. Si les vendeurs brossent le visiteur dans le sens du poil, c’est pour l’amadouer, pas pour le servir. Le client n’est jamais roi, car de roi, il n’y en a qu’un, que tous les clients ne peuvent pas l’être simultanément, et puis les rois se servent, ils prennent, ils s’octroient, ils pillent; mais ils ne paient pas. Du vendeur et de l’acheteur, c’est toujours le premier qui est gagnant, toujours lui qui pille l’autre. Revenons vers une description marxienne de ce processus : ce que Michelin, l’actionnaire, prend à l’ouvrier, il le prend aussi au client. Le client, lui aussi, aliéné, au sens où la vente ne se fait pas à son bénéfice. Reprenons la formule initiale, et détournons la : « L’achat n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors de l’achat ». Si la marchandise est produite, il est nécessaire qu’elle soit consommée. Un manque qu’il est nécessaire de combler, c’est ce qu’on appelle un besoin. Dès lors, l’achat correspond bien à la satisfaction d’un besoin, mais ce n’est pas, dans le cas de la voiture, d’un besoin de motorisation qu’ils s’agit. Il ne s’agit jamais d’autre chose que d’un besoin d’écouler la marchandise. Rien d’autre dans le fond, quand bien ça semble être tout autre chose en apparence. A aucun moment, la voiture n’a été ni conçue, ni construite, ni vendue pour l’usage que le client allait en avoir. Ça, l’usage, c’était juste ce qui allait l’attirer sur ce stand ci plutôt que chez Peugeot. Mais la raison réelle de l’existence de la GS, ce n’est pas le transport de ses passagers, c’est le fait que, par elle, on détourne le désir mécanique, la nécessité de se déplacer, l’énergie des ouvriers, la valeur ajoutée à la matière première, le génie des ingénieurs pour transformer cela en valeur ajoutée, en bénéfice. La totalité du processus de production de la marchandise, dont l’achat n’est qu’un des rouages, a pour but d’aliéner des forces, des idées, de l’argent. Et si le client a l’impression d’être au centre de toutes les attentions, c’est seulement parce qu’il est une proie plus farouche, qu’il s’agit d’avoir tout particulièrement à l’oeil. Les ouvriers, eux, ils n’ont pas le choix, ils ne risquent pas de se sauver; ils sont captifs.

En somme, la consommation est tout aussi aliénante que la production ; il s’agit toujours d’être possédé, de se faire avoir. Si on regarde la seconde partie de Humain, trop humain, dans cette perspective, ça semble sauter aux yeux : les discours tenus ne servent qu’un seul projet, se persuader soi-même qu’on fait le bon choix, qu’on a le sens des affaires, ce qui pour le client relève toujours de l’illusion. Si on observe correctement, on s’aperçoit qu’il se passe quelque chose de très étonnant : en fait, les visiteurs font carrément le boulot des vendeurs, qui n’ont plus qu’à les regarder faire. De la même façon que les clients des supermarchés sont capables de faire gratuitement le « travail » de la caissière, sous son nez, les visiteurs du salon de l’auto font l’article des modèles, mieux que s’ils étaient payés pour le faire. C’est normal, en fait : plus que le vendeur, c’est le client qui a besoin d’être persuadé que ce qu’il fait, il le fait pour lui. Et s’il a besoin de s’en persuader, c’est précisément parce que dans le fond, il sait que ce n’est pas le cas. L’achat n’est supportable, en tant qu’acte aliénant, que dans la mesure où il se drape dans la fausse dignité de la bonne affaire, de la négociation avantageuse. Croire que l’achat relève du pouvoir, c’est se raconter des histoires. L’achat est tout aussi contraint que la production, c’est un acte aliéné, et aliénant au même titre que le travail ouvrier tel que Marx le décrit. Il n’y a pas de pouvoir d’achat.

En bonus, ceux qui ont envie de lire un texte critique bien mené à propos de Humain, trop humain, de Louis Malle, pourront se rendre à cette adresse : Quand Louis Malle filmait le travail à la chaîne

NB : à la fin de cette semaine commence le Salon de l’auto de 2016. Voici l’occasion d’aller faire quelques observations de terrain.

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Il est bon que les élèves puissent constater que les problèmes que nous traitons avec eux sont les mêmes problèmes que ceux auxquels nous autres, leurs professeurs nous confrontons. Dans cette discipline, tout le monde est à la même enseigne.

Si, lors de la session de juin, on proposait aux candidats au baccalauréat de composer sur le sujet « Travailler moins, est-ce vivre mieux ? », et si quelques dizaines d’élèves cheminent en ma compagnie depuis quelques heures sur les chemins sinueux qui permettent de penser, le mieux possible, cette question, c’est que la question, dans le fond, se pose vraiment, pas seulement en tant que sujet du bac, mais en tant que problème non résolu, de paradoxe devant sans cesse être repensé.  Et il en va ainsi de tous les sujets que nous aborderons.

Ainsi, pendant que nous nous posons cette question précise, ce qui réclame de nous que nous mettions à plat bon nombre des a priori que nous avions sur « le boulot », le salaire, le mérite, le temps libre, le loisir, alors que nous allons jusqu’à réévaluer ce travail particulier que nous menons ensemble en classe, les professeurs, entre eux, se posent exactement les mêmes questions :

Voici le programme d’une rencontre entre professeurs de philosophie, organisée par l’ACIREPH (l’Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la Philosophie). Comme on peut le constater, c’est le même problème qui est posé, et si il est traité différemment, c’est parce que l’espace dans lequel ce traitement peut avoir lieu est différent. Mais sur le fond, les distinctions conceptuelles, la rigueur argumentative se doivent d’être exactement les mêmes :

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S’il y a une malentendu à propos du travail, c’est parce que ce concept est, le plus souvent volontairement, mal délimité. A cause de cette ambiguïté bernard-stiegler_4038849entretenue, on pense que le produit du travail est l’argent, on est convaincu que la vie ne nous appartient pas a priori, et qu’il faut la gagner, les élèves ne travaillent pour certains que pour « la note », qui est envisagée comme un salaire. 

Ainsi, si on veut mettre des mots précis sur cette confusion, on peut dire ceci : on confond systématiquement le travail, et l’emploi. 

C’est ce que Bernard Stiegler diagnostique ici. Depuis des années, c’est avec un très grand sens de la minutie que Stiegler observe, dissèque les structures de nos comportements, et ce dans un but tout à fait pratique, et politique, puisqu’il s’agit, tout simplement, de refonder un monde commun qui soit vivable, pour tous. Il est peut-être un des rares qui, en philosophant, tracent les plans d’un avenir possible. 

Inutile de dire que si l’emploi est au coeur de nos vies, et si nos vies vont mal (et on a intégré, maintenant, qu’elles pouvaient aller mal tant parce qu’on n’arrive pas à intégrer le « monde de l’emploi » que parce qu’on a réussi à y trouver une « place »), il n’y a pas de projet politique digne de ce nom qui puisse décider de laisser les choses en l’état. On peut, sur ce point, tracer bien des plans sur la comète. Stiegler a ceci d’intéressant qu’il va bien plus loin que les vagues intuitions ou rêveries qu’on pourrait avoir sur le sujet. 

La conversation qu’il entretient avec Ariel Kyrou dans le petit ouvrage L’Emploi est mort, vive le travail ! permet d’aborder de façon claire les enjeux de sa pensée, de mettre en place les distinctions conceptuelles qui nous manquent, au quotidien, pour parler de « tout ça », et d’en tirer les conséquences quant à ce qui pourrait être fait (quoique le propos de Stiegler se fasse plus pressant : il s’agit moins de ce qu’on peut faire, que de ce qui doit désormais être mis en oeuvre). En somme, ce petit livre est un bon manuel de savoir-travailler (on pourrait dire, aussi : un manuel de savoir-travaillé).

En voici un petit extrait, qui peut se suffire à lui-même, mais a aussi pour ambition d’inciter à lire ce livre, qui dans un nombre restreint de pages, parvient à dresser une carte, mondiale et locale, du futur.

« L’emploi qui s’est développé depuis deux siècles à travers le salariat a progressivement mais irrésistiblement détruit le travail. Le travail n’est pas du tout l’emploi. L’emploi est ce qui est sanctionné par un salaire tel que, depuis Ford, Roosevelt et Keynes notamment, il permet 9782755507461-x_0de redistribuer du pouvoir d’achat. Le travail c’est ce par quoi on cultive un savoir, quel qu’il soit, en accomplissant quelque chose. Picasso fait de la peinture, par exemple. Moi, mon jardin. Cela m’apporte quelque chose. Je ne fais pas mon jardin simplement pour avoir des carottes – je cultive par là un savoir du vivant végétal, que je peux partager avec des jardiniers comme avec des botanistes, etc. Si j’écris des livres, si je participe au site Wikipedia, ou si je développe un logiciel libre, ce n’est pas d’abord pour obtenir un salaire : c’est pour m’enrichir en un sens beaucoup plus riche que le célèbre « Enrichissez-vous », et peut être aussi pour gagner ou économiser un peu d’argent à cette occasion mais surtout me construire et m’épanouir dans la vie, et comme être vivant, et plus précisément comme cette forme technique de vie dont Georges Canguilhem montre qu’elle ne peut pas vivre sans savoirs, que je ne peux développer qu’en accord avec mes désirs et mes convictions…

Depuis très longtemps, on ne travaille presque plus dans notre société. Il y a certes des gens qui travaillent encore, des artistes, des universitaires, il y a encore des médecins qui font toujours bien leur métier, cela existe. Il n’y en a pas beaucoup…, mais il y en a – aux marges de la société consumériste qui combat toute forme de savoir parce que le savoir est toujours critique et exigeant, y compris comme savoir-vivre et savoir -faire, et en cela, il contredit par nature la standardisation consumériste.

Les employés ne travaillent pas dans la mesure où travailler, cela veut dire s’individuer, cela veut dire inventer, créer, penser, transformer le monde. Le travail, c’est ce que l’on appelait autrefois l’ouvrage. Dans le mot « ouvrage », on entend le verbe « ouvrir ». « Ouvrer » veut dire opérer. Un travailleur ouvre un monde, qui peut être un tout petit monde, mais un monde – plutôt qui ce qui nous apparaît de plus en plus comme étant l’immonde.

L’ouvrage peut ouvrir le monde d’un petit jardin, plus ou moins secret, qui constitue un espace singularisé par quelqu’un qui y produit ce que, dans un langage scientifique, on appellerait de la néguentropie – de la diversification, de la bifurcation, de l’inattendu, de l’improbable, de l’inespéré. Le travail, c’est cela : c’est néguentropique. Aujourd’hui, l’emploi est au contraire devenu absolument entropique, il ne produit que standardisation, répétition machinale et stupide, démotivation, et ne sa fait désirer que sous la menace permanente d’un chômage toujours plus brutal et angoissant. »

L’intégralité de l’entretien peut être lue en suivant ce lien : culture_mobile_visions_bernard-stiegler.pdf

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En 1996, dans celui de ses livres qui porte, peut-être, le plus beau titre, Nous qui désirons sans fin, Raoul Vaneigem, propose, comme souvent le font les situationnistes, de régler son compte au travail, et de le congédier. Pourquoi ? On va le voir, parce que Vaneigem fait ce choix conceptuel d’appeler « travail » cette activité absolument contrainte qu’il oppose frontalement, ici, à cette autre activité consistant à créer. On pourrait objecter qu’il faut bien vivre, que certaines choses doivent bien être faites, quand bien même elles ne réclament aucune créativité de la part de ceux qui les exécuteront, mais Vaneigem, on va le voir, balaie l’argument en observant que ces « tâches », qui doivent effectivement être effectuées, pourraient être prises en charges par des machines, d’ailleurs elles le sont, et cela ne fait absolument pas baisser la pression exercée sur ceux qui travaillent, et plus encore sur ceux qui ne travaillent pas. Dès lors, il diagnostique un mensonge global, contraignant l’écrasante majorité à un effort qui n’a ni valeur ni sens :

« Le travail a été ce que l’homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie. Il a mécanisé où il s’agissait d’inventer une constante vivacité. Il a privilégié l’espèce aux dépens de l’individu comme s’il fallait, pour perpétuer le genre humain, renoncer à la jouissance de soi et du monde et produire sa propre inhumanité.

L’état de délabrement planétaire, auquel a mené la transformation de la nature en une matière morte, mériterait d’illustrer dans les futurs musées de la barbarie archaïque l’avertissement salutaire «Apprenez à créer, ne travaillez jamais !»

Raoul Vaneigem Autor bei Edition Nautilus, Hamburg Photo: © Alphonse Bernard Seny / Edition Nautilus

L’aristocratie des anciens régimes tenait pour ignoble l’activité laborieuse. C’était à juste titre et pour de mauvaises raisons.

Affublés de titres seigneuriaux qu’ils imputaient à quelque mandat céleste, les rois, princes, sacerdoces et hobereaux se prémunissaient de la sorte du sentiment d’être ni plus ni moins que des propriétaires travaillant à faire besogner leurs terres, des laborieux de l’esprit régnant sur le corps, des pions disposés sur l’échiquier de l’ordre et du désordre économiques en position privilégiée de tâcheron intellectuel.

La bourgeoisie, affranchie du mépris dont l’accablait la prétendue noblesse, auréola le travail d’une gloire que le prolétariat – ou du moins ses représentants – s’empressa de revendiquer alors qu’il en était la plus infortunée des victimes. Un tel malentendu fut sans doute moins étranger qu’on ne le croit à la longue résignation des travailleurs.

La conscience de produire la richesse et de s’en trouver dépossédé sur-le-champ s’est si rarement alliée à la volonté de vivre que l’on se prend à soupçonner, pour cause de tant de renoncements dans l’action révolutionnaire et de fatalité dans l’échec, le pressentiment de n’échapper jamais, sous quelque société que ce soit, à la malédiction du travail.

Dans une économie persistant à saccager la nature, à quoi aurait-il servi de s’emparer des moyens de production et de distribution si ce n’est à gérer sa propre exploitation et servitude ? Les bureaucrates du prolétariat l’ont bien compris et ils en ont tiré parti.

Les démocraties populaires où sévissaient impunément la pollution, la corruption généralisée, l’avilissement des masses sont devenues, depuis que le monde libre régénéré par leur disparition officielle en a effacé l’idéologie désuète, de véritables modèles de sociétés vers lesquels nous oriente la gestion internationale du capital.

La cybernétisation des profits s’apprête à réduire à la portion congrue un travail condamné pour rentabilité décroissante. Le chômage, les baisses de salaires, la suppression des avantages sociaux affichent sur le tableau mondial des cotations boursières les mandements du Dieu capricieux régnant sur les marchés et sur les foyers. A chacun d’y sacrifier comme au vieux Jéhovah qui, accablant ses fidèles de malheurs, les menaçait d’en produire de plus grands s’ils cessaient de l’adorer.

Dépouillé des significations qui le dissimulaient à lui-même, le travail se révèle en son désastre planétaire pour ce qu’il fut dès l’origine : une destruction de la vie au profit d’une rentabilité qui finit par épuiser la survie. »

Raoul Vaneigem, Nous qui désirons sans fin, 1996; Gallimard, p. 37 – 40

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Puisque j’ai évoqué Louis Stettner dans l’article précédent, en évoquant l’exposition qui lui est consacrée au Centre Beaubourg (Louis Stettner, Ici ou ailleurs), et puisque son oeuvre est vraiment passionnante, profitons-en pour partager autre chose, bien que ce ne soit pas directement lié à la question du travail. 

Un des paradoxes de ce photographe, c’est qu’il n’a, à ma connaissance, jamais délaissé la photographie argentique, et n’a pas cédé à la tentation de la photographie numérique. D’ailleurs, l’exposition précisait qu’aujourd’hui encore, Louis Stettner se promène dans les Alpes et photographie encore, non plus les êtres humains, mais plutôt les arbres, avec une vielle chambre photographique lourde et encombrante, à l’ancienne. 

Et pourtant, un photographe amateur qui, aujourd’hui, opérerait avec, par exemple, un petit appareil numérique ou bien un smartphone aurait beaucoup à apprendre de son oeuvre, car Stettner a été un de ceux qui, très tôt, ont délaissé non seulement les studios, mais aussi les mises en 1958_oddmanout_xlscène artificielles, pour préférer saisir « sur le vif » ce qu’il allait enregistrer sur la pellicule, offrant un travail véritablement documentaire sur les milieux qu’il observait, sans jamais, pourtant, s’éloigner d’une véritable préoccupation plastique, d’une ambition proprement « photographique », c’est à dire d’une volonté d’écrire avec la lumière et l’ombre. 

Ainsi, la façon dont Louis Stettner parle de ses propres photographies et des techniques qu’il met en oeuvre mêlent souvent des préoccupations liées aux personnes qu’il photographie, aux lieux qu’il explore, avec des considérations strictement graphiques. Ainsi, si sont oeuvre peut être considérée comme artistique avant d’être documentaire, c’est parce que ce qu’il photographie n’est jamais l’objet de la photographie. C’est un point de départ à partir duquel quelque chose d’autre se construit, qui dépasse l’anecdote de l’instant saisi sur la pellicule, quelque chose qui est une forme qui se suffit à elle-même, à tel point qu’on n’a pas besoin de savoir ni où, ni quand ont été prises ces photos, elles s’imposent elles-mêmes non pas comme « image de » quelque chose, mais comme quelque chose en soi, une présence, qui n’est pas la copie de ce qui se tenait devant l’objectif, même si ça a quelque chose « à voir » avec ce qui était « là » à cet instant précis. 

On comprend mieux, alors, le titre de cette exposition (que vous pouvez encore voir, gratuitement, au centre Pompidou) : Ici ou ailleurs. En fait, ce titre n’est rien d’autre que la définition même de la photographie. 

Un exemple, parmi les différents propos de Stettner repris par l’exposition, me semble « parlant », c’est ce qu’il dit de la série de photographies qu’il a prises à New-York, en 1958, à Penn Station (http://www.loustettner.com), saisissant dans le métro des passagers, parfois en étant assis en face d’eux, les photographiant sans qu’ils s’en aperçoivent. Ce que Stettner dit de cette technique, qui n’est rien d’autre que ce qu’on appelle, aujourd’hui, « photographie de rue », on va le voir, croise les préoccupations documentaires, et les ambitions purement plastiques. Le texte qui suit s’intitule Sic transit

« Sic transit

Photographier dans le métro est la première chose que j’ai faite après-guerre. J’y allais tous les jours, sur la ligne BMT, qui relie Coney subway_03_xlIsland à Times Square. Ce qui me fascinait, c’était la possibilité de contempler les autres. La plupart se rendaient à leur travail. J’opérais toujours dans les tunnels, jamais à la lumière du jour, ça aurait manqué de contraste [Note du moine copiste : vous la voyez, la transformation du regard documentaire en intention purement photo-graphique (c’est à dire en volonté d’écrire, de composer quelque chose avec la lumière et l’ombre ?)]. Parfois, la rame s’arrêtait longtemps… Je donnais l’impression de jouer avec mon appareil, un rolleiflex, avec lequel on vise en regardant en bas, et non en l’approchant de l’oeil – c’est moins aggressif. Souvent, les gens se rendaient compte que je les photographiais mais ils n’osaient rien dire ; la notion de vie privée était différente. Jamais personne ne s’est opposé à ma pratique. Aujourd’hui ce ne serait plus le cas. Lorsqu’ils prenaient conscience de la situation, j’arrêtais de les photographier. Ils n’étaient plus eux-mêmes, c’était trop posé. « 

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