1963_02_16_p323Sans nécessairement succomber au fétichisme de la marchandise, on peut être tenté après avoir vu sur grand écran l’incarnation d’Hannah Arendt par Barbara Sukowa dans le film réalisé par Margarethe von Trotta, de retrouver les mots d’Arendt tels qu’ils ont été publiés dans le New-Yorker en 1963, au lieu de les lire dans l’ouvrage intitulé Eichmann à Jérusalem. Pour ceux qui pensent pouvoir éprouver quelque chose de l’aura de l’objet originel sans en passer par l’acquisition, fort onéreuse, d’un exemplaire originel des cinq numéros dans lesquels on pouvait les lire, un raccourci est envisageable grâce au site d’archives du New-Yorker, qui propose ses anciens numéros à la lecture, tels quels. Ne manque plus que l’odeur de l’encre et la texture du papier entre les doigts.

Manque aussi, peut être, l’immersion dans les débats de l’époque, dont le film de Margarethe von Trotta permet d’approcher un peu les tensions, les incompréhensions et les ruptures aussi.

Première partie, édition du 16 février 1963 : http://archives.newyorker.com/?i=1963-02-16#folio=CV1. On y trouvera l’article p. 40 et suivantes.

Deuxième partie, édition du 23 février 1963 : http://archives.newyorker.com/?i=1963-02-23#folio=CV1. Page 40 et suivantes.

Troisième partie, édition du 2 mars 1963 : http://archives.newyorker.com/?i=1963-03-02#folio=CV1. Page 40 et suivantes.

Quatrième partie, édition du 9 mars 1963 : http://archives.newyorker.com/?i=1963-03-09#folio=CV1. Page 48 et suivantes.

Cinquième et dernière partie, édition du 16 Mars 1963 : http://archives.newyorker.com/?i=1963-03-16#folio=CV1. Page 58 et suivantes.

Evidemment, c’est en VO, mais les articles précédents auront permis de s’entraîner un peu à la lecture en anglais. Et comme on a pitié, pour ceux qui n’ont pas vu le film récemment sorti « sur les écrans », en voici la bande-annonce sous titrée :

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On l’aura compris, Hannah Arendt n’est pas une biographie, dans la mesure où le film se concentre quasi exclusivement sur les temps qui ont précédé et suivi la couverture du procès d’Eichmann à Jerusalem. On aurait pu s’inquiéter de voir ce procès être reconstitué pour les besoins de la mise en scène, mais en réalité, les craintes sont ici inutiles, car Margarethe von Trotta, dans un grand souci de respect de l’histoire, a intégré à son propre film les images d’archive du véritable procès, dont la nature est toujours franchement reconnaissable, puisqu’elles sont en noir et blanc. De nombreux extraits de ces images sont disponibles sur internet. On pourra en suivre une sélection commentée dans le documentaire suivant :

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Et si on veut offrir un angle supplémentaire à la réflexion sur ce moment de confrontation avec l’humanité d’un homme dont on se demande s’il est pleinement humain, il sera possible de lire l’ouvrage du grand absent du film de von Trotta, Gunther Anders, qui fut un temps le mari d’Arendt et qui publia deux lettres adressées au fils d’Adolf Eichmann, afin qu’il prenne la parole à la suite du procès de son père. Ce livre a ceci d’intéressant qu’il tisse des liens entre les actes des nazis et les structures inquiétantes qui mettent en mouvement nos sociétés après la guerre. Son titre à lui seul témoigne de cette ambition de mettre en évidence les échos d’un temps qu’on croit peut être trop facilement révolu : Nous, fils d’Eichmann.

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Le magazine Playboy a, dès les années 60, assis sa réputation sur deux fondamentaux censés attirer à l’époque l’homme « moderne » tel que la presse anglo saxonne se le figurait : les femmes charmantes et les interviews de grands témoins culturels de l’époque. Que Jean-Paul Sartre soit, dans le numéro d’Avril 1965, longuement questionné dans une interview retranscrite sur une dizaine de pages n’est pas surprenant, dans la mesure où l’orientation éditoriale semble avoir deviné vingt ans avant Thierry Ardisson qu’un intellectuel fera l’objet d’une plus grande audience  s’il fait partie d’une revue l’accompagnant de playmates et de reportages forts en sensations. On est d’autant moins surpris qu’en fait, Sartre fait déjà l’objet, à lui seul, d’une passion populaire qui n’est pas dénuée de malentendus. Rares auront été, dans l’histoire des idées, les penseurs connaissant un succès tel que des auteurs parodieront leur aura médiatique (on pense évidemment à Boris Vian créant le personnage de Jean-Sol Partre dans L’Ecume des jours, mettant en scène une réplique délirante de la célèbre conférence « L’Existentialisme est un humanisme« ). A vrai dire, le seul à être devenu, de façon égale, « personnage » à part entière fut Socrate, que le théâtre de son temps parodiait volontiers.

Les questions proposées à Sartre lui permettent de revenir en termes simples sur divers aspects de sa pensée. Cela va des rapports avec Jean Genêt (Sartre a précédemment publié un ouvrage saisissant intitulé Saint Genêt, comédien et martyre), à la mode existentialiste en passant par son engagement politique et évidemment, les thèmes essentiels de sa pensée, et en particulier la Liberté. Sans être un dialogue véritablement philosophique (l’interlocuteur de Sartre n’a pas les moyens de pousser l’auteur dans ses retranchements, mais là n’est pas l’objet de l’article)), l’entrevue permet d’éclairer certains aspects des thèses présentées dans le court opuscule tiré de la conférence donnée le 29 Octobre 1945.

On livre ici l’interview dans sa version d’origine, c’est à dire en anglais non sous-titré, tout le monde lisant désormais couramment l’anglais. On y laisse les publicités, quand bien même porteraient-elles sur le tabac. On savourera la réclame de la dernière page, qui tente de discerner l’essence du lecteur de Playboy, à l’issue de cette interview qui aura eu pour objet central le peu de sens qu’il y a à établir une telle essence pour l’être humain, et l’aliénation que constitue le fait de produire de telles essence dans une stricte perspective consumériste.

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En ce qui concerne les sujets dont le travail constitue la notion centrale, il faut avoir en tête que la réflexion impose de positionner le curseur du travail par rapport aux concepts voisins que sont la tâche, le labeur, l’oeuvre. Si certains philosophes ont distingué le travail aliéné du travail humanisant, constituant le premier comme simple exécution de tâches, et 684809_3_2eeb_hannah-arendt-dans-les-annees-1960-a_a824e2acdf3d0b391424dd7f130515d6reconnaissant dans le second un processus oeuvrant au moins à la création de l’être humain lui-même, d’autres ont placé définitivement le travail du côté des basses besognes, préférant appeler « oeuvre » ce que fait l’homme lorsqu’une ambition de dépassement de soi et des strictes conditions de vie matérielles pouvait être discernées dans sa démarche. Si une telle variété se constate dans les doctrines philosophiques à propos du travail, il est nécessaire d’être soi même précis dans le sens qu’on donne aux mots lorsqu’on manipule cette notion et dans la hiérarchie au sein de laquelle on la positionne.

Le texte qui suit, extrait du célèbre ouvrage d’Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne, propose une hiérarchie de ce type. On le constatera, le travail n’y est pas distingué de l’activité animale, ce qui suffirait à distinguer son propos des analyses que Marx proposa, qui sont souvent étudiées en classe pour différencier le travail et le simple accomplissement de tâches. Si Arendt se distingue des analyses les plus classiques sur ce point, c’est qu’elle reconnaît deux marches plus élevées que le travail dans l’échelle des activités humaines. L’oeuvre tout d’abord, qui consiste en ce qui dépasse les conditions matérielles de survie de l’homme, et au point culminant, l’action, qui suppose de saisir l’humanité dans ce qui la spécifie, c’est à dire une présence par nature multiple qui nécessite une activité qui ne relève plus ni de la production, ni de la création, mais de ce qu’elle nommera « action ». Mais si on veut se référer à cette distinction, il faudra préciser le sens spécifique de l’action chez Hannah Arendt puisque, comme on va le voir, ce concept est intimement lié au fait que l’humanité ne puisse à aucun moment être envisagé comme la reproduction à l’identique d’un modèle initial, et qu’on doive au contraire la concevoir sous la forme d’une multitude. Si le travail et l’oeuvre constituent une confrontation avec le monde, que ce soit pour s’y insérer ou pour en dépasser les conditions, l’action, elle, confronte l’homme à l’homme lui-même, c’est à dire simultanément à son semblable, et à son autre. C’est ce qui en fait par essence un concept politique. On appréciera au passage la précision de la lecture biblique proposée ici par Hannah Arendt. En peu de mots, elle pointe ce « homme et femme il les créa » à côté duquel tant de lectures de la Genèse passent sans s’y arrêter.

Ainsi, Arendt parvient elle à faire remonter l’action aux racines même de l’homme, ce qui explique que dans le dernier paragraphe, un concept a priori inattendu intervienne : la natalité. Croisant des préoccupations sur lesquelles nous ne nous penchons sans doute que trop peu, elle peut alors mettre en évidence le fait que, synthétisant et dépassant le travail et l’oeuvre, l’action est ce mouvement par lequel l’homme est mis en relation avec lui même, au delà des générations, puisqu’il importe de préparer à l’avance une présence humaine qui sera au monde quand nous n’y serons plus. Mais le sens de l’action est plus puissant encore si on réalise qu’en fait elle permet de dépasser la natalité biologique (celle dont on est le personnage principal le jour de notre naissance) pour inaugurer chaque fois une nouvelle natalité qui consiste à naître à soi-même chaque fois qu’on agit.

On a d’ailleurs là une intéressante façon de mieux comprendre ce qui, chez Sartre, peut échapper un peu : au lieu de penser que l’action est ce qui émane d’un sujet qui serait l’auteur de ce qu’il fait, Arendt propose de renverser la perspective et de considérer que c’est au contraire l’action qui est la racine du sujet, qui n’apparaît qu’à l’occasion de l’action. Souvenons nous, même dans cet ouvrage apparemment simple qu’est l’Existentialisme est un humanisme, ces formules selon lesquelles l’homme ne serait que la somme de ses actions. On peut les prendre comme une simple observation qui prendrait l’homme de haut, faisant preuve d’une intransigeance un peu feinte, mais en fait, elles prennent racine dans une conception renouvelée de ce qu’on appelle le « sujet ». Si on suit une certaine tradition philosophique, on pense que le sujet est le fondement de toute relation au monde et à soi-même. Observons le chez Descartes, théoricien incontournable de cette façon de penser l’homme : le sujet (le cogito) est décrit comme le seul point d’appui de la connaissance, celui à partir duquel tout l’édifice du savoir pourra être construit (y compris la mise en évidence de l’existence de Dieu), celui sans lequel rien d’autre ne pourrait exister. Envisagé selon l’angle de la personne, le sujet est alors ce qui permet de parler à la première personne, puisque je suis nécessairement le sujet que je suis, à tel point que Descartes peut proposer, dans ses Méditations métaphysiques, cette formule saisissante (bien plus que le fameux « Je pense, donc je suis », si on y songe) :

« Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce donc qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. »

Le sujet chez Descartes est donc ce qui me permet de me définir en tant que ce que je suis. On devine cependant qu’étant tous sujets (l’existence de Dieu garantissant que l’apparente existence des autres n’est pas une supercherie), rien d’essentiel ne nous distingue les uns des autres, ce qui nous mène à ce paradoxe : tout en nous définissant de façon radicale, au sens où il est à la racine de ce que nous sommes, le sujet ne parvient pas à rendre compte de qui nous sommes.

Ce paradoxe peut être réduit en dépersonnalisant le sujet, c’est à dire en le déconnectant de la personne qui en est porteuse. Pour cela, il suffirait de ne plus prononcer les propos de Descartes à la première personne, de les indéterminer. Plutôt que « Je pense, donc je suis », il faudrait dire « Il y a de la pensée, donc il y a quelque chose qui pense », qu’on pourrait réduire, si on veut, à « Ça pense, donc ç’est ». C’est un peu cette démarche qu’emprunte Sartre lorsqu’il définit le sujet comme émergeant d’une intersubjectivité qui n’est fixée en aucune personne. Le sujet individuel n’est dès lors plus un point de départ, une racine, mais le résultat d’un processus de création. Et le moteur d’engendrement, c’est précisément l’action. C’est par l’action que, à partir de ce qu’on est, on devient qui on est.

Il se trouve que cette distinction entre « ce qu’on est » et « qui on est », est à la racine de la pensée d’Hannah Arendt sur l’action, celle-ci étant, comme chez Sartre, le moment où le sujet, qui je suis, apparaît au monde, fondant l’auteur à voir en l’action une véritable mise au monde, une nouvelle naissance, chaque fois renouvelée, dépassant dès lors la naissance biologique, qui ne nous définit pas en propre, puisqu’elle n’est que la production de « ce que nous sommes ».

Voici l’extrait dans lequel la distinction entre travail, oeuvre et action s’établit de la façon la plus claire et méthodique. On espère que les quelques propos précédents aideront à mieux le saisir. Cependant, pour que la méditation gagne en acuité, on joint, juste après ce texte, un épisode des Nouveaux chemins de la connaissance, intitulé « Commencement et natalité chez Hannah Arendt« , présenté par Raphael Enthoven, invitant Etienne Tassin, professeur à l’Université Paris VII Denis Diderot et Marie-Frane Hazebroucq, agrégée de philosophie, directrice de la collection Philo Ado aux Éditions Rue de l’échiquier, dans un dialogue qui a pour origine et centre de gravité ce même extrait. L’ensemble, pour peu qu’on soit un peu attentif, semble accessible à tous. On pourrait aussi écouter cette petite heure de dialogue en le confrontant, dans un coin de son esprit, aux mots que Sartre écrit à propos de l’action envisagée comme commencement de soi-même, ainsi que de l’humanité (on pourrait dire, naissance de l’humanité « en soi »).

« Je propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.

Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et éventuellement la corruption, sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit ce processus vital. La condition humaine du travail est la vie elle-même.

L’œuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine, qui n’est pas incrustée dans l’espace et dont la mortalité n’est pas compensée par l’éternel retour cyclique de l’espèce. L’œuvre fournit un monde « artificiel » d’objets, nettement différent de tout milieu naturel. C’est à l’intérieur de ses frontières que se loge chacune des vies individuelles, alors que ce monde lui-même est destiné à leur survivre et à les transcender toutes. La condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde.

L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière, correspond à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont de quelque façon rapport à la politique, cette pluralité est spécifiquement la condition — non seulement la conditio sine qua non, mais encore la conditio per quam — de toute vie politique. C’est ainsi que la langue des Romains, qui furent sans doute le peuple le plus politique que l’on connaisse, employait comme synonymes les mots « vivre » et « être parmi les hommes » (inter homines esse) ou « mourir » et « cesser d’être parmi les hommes » (inter homines esse desinere). Mais sous sa forme la plus élémentaire, la condition humaine de l’action est déjà implicite dans la Genèse. (« Il les créa mâle et femelle ») si l’on admet que ce récit de la création est en principe distinct de celui qui présente Dieu comme ayant créé d’abord l’homme (Adam) seul, la multitude des humains devenant le résultat de la multiplication. L’action serait un luxe superflu, une intervention capricieuse dans les lois générales du comportement, si les hommes étaient les répétitions reproduisibles à l’infini d’un seul et unique modèle, si leur nature ou essence était toujours la même, aussi prévisible que l’essence ou la nature d’un objet quelconque. La pluralité est la condition de l’action humaine, parce que nous sommes tous pareils, c’est-à-dire humains, sans que jamais personne soit identique à aucun autre homme ayant vécu, vivant ou encore à naître.

Ces trois activités et leurs conditions correspondantes sont intimement liées à la condition la plus générale de l’existence humaine : la vie et la mort, la natalité et la mortalité. Le travail n’assure pas seulement la survie de l’individu mais aussi celle de l’espèce. L’œuvre et ses produits — le décor humain — confèrent une certaine permanence, une durée à la futilité de la vie mortelle et au caractère fugace du temps humain. L’action, dans la mesure où elle se consacre à fonder et maintenir des organismes politiques, crée la condition du souvenir, c’est-à-dire de l’Histoire. Le travail et l’œuvre, de même que l’action, s’enracinent aussi dans la natalité dans la mesure où ils ont pour tâche de procurer et sauvegarder le monde à l’intention de ceux qu’ils doivent prévoir, avec qui ils doivent compter : le flot constant des nouveaux venus qui naissent au monde étrangers. Toutefois, c’est l’action qui est le plus étroitement liée à la condition humaine de natalité; le commencement inhérent à la naissance ne peut se faire sentir dans le monde que parce que le nouveau venu possède la faculté d’entreprendre du neuf, c’est-à-dire d’agir. En ce sens d’initiative un élément d’action, et donc de natalité, est inhérent à toutes les activités humaines. De plus, l’action étant l’activité politique par excellence, la natalité, par opposition à la mortalité, est sans doute la catégorie centrale de la pensée politique, par opposition à la pensée métaphysique. »

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne

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On trouvera à l’adresse suivante la page du site de France Culture consacrée à cette émission : http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-10-11-les-origines-45-commencement-et-natalite-chez

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Et si, plutôt que courir vers et recourir à des résumés toujours davantage réduits à leur plus simple expression et à des tableaux et schémas dont on peine parfois à saisir les articulations logiques, on se tournait, pour réviser, vers les grands auteurs eux mêmes ? Après tout, au moins, avec un « auteur », la question de l’ »autorité » de la pensée ne se pose plus, et on fait d’une pierre deux coups, travaillant aussi bien sur les concepts que sur la connaissance de l’histoire de la philosophie.Certes, la lecture sera peut être un peu plus ardue au premier abord, mais on aura eu l’occasion, au fil de l’année, de s’apercevoir que si les textes de philosophie ne se lisent pas 64fe745273c9883b768ebc2f16c4d937,2,0facilement au premier coup d’oeil, c’est qu’ils s’accordent moins à leur lecteur supposé qu’à l’objet dont ils traitent. Et on aura aussi pu remarquer qu’étant tous construits selon les principes de la raison, ils s’éclaircissent peu à peu en les observant de plus en plus rationnellement, découvrant ainsi peu à peu comment ils sont bâtis, et comment eux mêmes cherchent à structurer la pensée.

Par exemple, si dans son programme de révision, on se lançait dans cette notion cruciale qu’est la Liberté, on conseillerait volontiers de se plonger quelques heures dans cet extrait des Nouveaux essais sur l’entendement humain, de Leibniz. Tant en ce qui concerne l’étude de la notion elle même, dont on admirera la façon dont l’auteur distingue peu à peu les différents aspects, séparant consécutivement les différentes strates, et constituant le tableau des éléments qui la composent, qu’en ce qui concerne la leçon d’analyse qu’il donne à l’apprenti philosophe, ce texte peut faire figure de modèle. Si les élèves (et les professeurs aussi parfois) ont quelques difficultés dans la phase initiale de la réflexion qu’est l’analyse des notions, cet extrait montre on ne peut plus clairement comment cela fonctionne : il s’agit de distinguer les différents niveaux, les déclinaisons repérables à l’intérieur d’une même notion, parce que c’est cela qui va permettre de repérerer, pour un sujet donné, le problème (qui est toujours lié au fait que la notion peut être envisagée selon des angles multiples), et de constituer le plan qui sera une stratégie ordonnée selon laquelle on va étudier progressivement ce problème dans ses différentes dimensions.

Un détail : pourquoi cet ouvrage s’intitule t-il les « Nouveaux«  essais sur l’entendement humain ? Tout simplement parce qu’il répond à un autre ouvrage, d’un autre auteur, Locke, dont le titre est, on le devine, L’Essai sur l’entendement humain. L’oeuvre de Leibniz est singulière car elle se présente comme un dialogue entre deux personnages, Théophile et Philalèthe, (étymologiquement, celui qui aime Dieu, et celui qui aime la réalité (aletheia, en grec, peut être traduit par « vérité », mais il faut essayer de le comprendre comme la fusion de la vérité et de la réalité, ou comme le fait d’avoir retrouvé une réalité oubliée (« léthé » signifie « oubli »)). Le second représente Locke, qui développe une thèse empiriste qui fut une influence majeure au début du dix-huitième siècle, le premier représente Leibniz, qui par son ouvrage, veut donner une réponse rationaliste à la thèse empiriste, reprenant, paragraphe par paragraphe, l’ouvrage de Locke pour constituer le sien.

La restitution qui suit ne reprend pas les éléments du dialogue constitué par Leibniz, afin d’en faciliter la lecture. Je joins cependant, à la suite, le texte dans sa construction originale. Notons enfin que Leibniz, bien qu’allemand, rédigea cet ouvrage en français.

« Le terme de liberté est fort ambigu. Il y a liberté de droit et de fait. Suivant celle de droit, un esclave n’est point libre, un sujet n’est pas entièrement libre, mais un pauvre est aussi libre qu’un riche.

La liberté de fait consiste ou dans la puissance de faire ce que l’on veut ou dans la puissance de vouloir comme il faut. [...] La liberté de faire [...] a ses degrés et variétés. Généralement, celui qui a plus de moyens est plus libre de faire ce qu’il veut. Mais on entend la liberté particulièrement de l’usage des choses qui ont coutume d’être en notre pouvoir, et surtout de l’usage libre de notre corps. Ainsi la prison et les maladies qui nous empêchent de donner à notre corps et à nos membres le mouvement que nous voulons, et que nous pouvons leur donner ordinairement dérogent à notre liberté : c’est ainsi qu’un prisonnier n’est point libre, et qu’un paralytique n’a point l’usage libre de ses membres.

La liberté de vouloir est encore prise en deux sens différents. L’un est quand on l’oppose à l’imperfection ou à l’esclavage d’esprit, qui est une coaction ou contrainte, mais interne, comme celle qui vient des passions. L’autre sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité. Dans le premier sens, les stoïciens disaient que le sage seul est libre ; et, en effet, on n’a point l’esprit libre quand il est occupé d’une grande passion, car on ne peut point vouloir comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise. C’est ainsi que Dieu seul est parfaitement libre, et que les esprits créés ne le sont qu’à mesure qu’il sont au-dessus des passions. Et cette liberté regarde proprement notre entendement.

Mais la liberté de l’esprit opposée à la nécessité regarde la volonté nue et en tant qu’elle est distinguée de l’entendement. C’est ce qu’on appelle le franc-arbitre et consiste en ce que l’on veut que les plus fortes raisons ou impressions que l’entendement présente à la volonté n’empêchent point l’acte de la volonté d’être contingent et ne lui donnent point une nécessité absolue et pour ainsi dire métaphysique. Et c’est dans ce sens que j’ai coutume de dire que l’entendement peut déterminer la volonté suivant la prévalence des perceptions et raisons d’une manière qui, lors même qu’elle est certaine et infaillible, incline sans nécessiter ».

Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, 1703, Livre II, chap. XXI, Garnier Flammarion, p. 137.

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Proposons enfin ce raccourci, pour ceux qui n’auraient pas le temps de mener par eux-mêmes l’analyse et la schématisation de cet extrait. L’adresse suivant en propose une toute faite. Mais ce qui importe, ensuite, c’est de lire le texte en ayant intériorisé cette structure, afin de s’y déplacer avec aisance :

http://philia.online.fr/img/orga/txt/leib_003.png

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« Eh bien ! petit bateau ! Prends garde… et il n’y a plus de terre ! »
Nietzsche – Le Gai savoir

L’équipage ayant bavardé tout l’hiver, il se trouva fort dépourvu lorsque l’heure du naufrage fut venue. Il alla crier à l’aide auprès des secours maritimes, les priant de leur jeter quelques bouées et canots de sauvetage.

Dans la houle de la fin d’année, ce n’est pas un port qu’on approche, mais un Cap Horn dont on sent bien qu’on pourrait perdre quelques plumes à tenter de le passer sans s’y être 463c6d3a-428d-11e1-b07d-d220f07e96a6suffisamment préparé. Mais voilà, quand les matelots ont cru neuf mois durant être passagers VIP du Pacific Princess tout en se plaignant de l’inconfort de cette galère, il est possible que les vents contraires et les récifs ricanent à l’avance de la façon approximative dont le navire se présente.

Le capitaine lui aussi est tenté de ricaner en douce, se donnant bonne conscience en citant Lucrèce qui ouvre  la deuxième partie de son De Natura Rerum (De la Nature des choses) sur ces fameux mots : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse  d’autrui », mais ce serait mal comprendre Lucrèce, et ce serait oublier que le capitaine n’est pas sur le rivage, et qu’il est lui-même censé être le dernier à quitter le navire quand il ne se donne pas pour mission de sombrer corps et bien avec lui. Il serait donc mal placé pour voir d’un mauvais oeil qu’on porte secours aux naufragés, quand bien même penserait-il que l’équipage est pour quelque chose dans son propre malheur. Comme écrivait Pacal au moment d’exposer les conditions de son fameux pari  : « vous êtes embarqué ».

Ces derniers jours, des nouvelles venues de la côte indiquent que des canots de sauvetage sont envoyés aux candidats du baccalauréat sous la forme d’un compte facebook (on se demande dès lors si on n’est pas en train de tomber de Charybde en Scylla, mais bref…) lié à la revue Philosophie magazine. On y promet quelques moyens de survie, tels que des fiches de révision, et des propositions de sujets, livrés pendant 24h aux analyses des élèves avant qu’un plan soit proposé permettant de se faire une idée de la dissertation qu’on pourrait produire une fois la problématique repérée. Des quizz, des questionnaires, des références et conseils utiles, tout ce qu’il faut pour colmater les brèches dans la coque, écoper l’eau infiltrée et permettre d’arriver à bon port.

Il faut avoir un compte facebook (on n’est pas obligé de l’ouvrir à son nom et prénom réels (enfin, si, on y est théoriquement contraint, puisque ça fait partie des exigences des conditions d’utilisation, mais on peut se permettre d’être un peu malin avec le respect de principes qu’on n’approuve pas…)), et « aimer » la page suivante :

https://www.facebook.com/philobac 

On rappellera simplement que, même si ces outils sont sans doute bien faits, on peut se demander si le tout dernier mois de sa scolarité dans le secondaire, il est vraiment judicieux de marcher en étant à ce point tenu par la main. Mais les choses étant ce qu’elles sont, si vraiment c’est nécessaire, il faut utiliser des béquilles. Mais il serait peut être aussi temps de prendre confiance en soi, parce qu’à terme, c’est par soi-même qu’il faudra penser.

Dans le même ordre d’idée, mais sous une forme qui semble plus proche de l’exercice proposé en fin d’année, une seconde salve d’émissions traitant des sujets du baccalauréat sera lancée, sur France Culture, dans le cadre de l’émission ‘Les Nouveaux Chemins de la Connaissance », du 7 au 11 Juin. On relaiera ici même ces émissions, mais les petits baigneurs pourront déjà en consulter le programme à cette adresse :

http://www.franceculture.fr/partenariat-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-speciale-bac-philo.html

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Screenshot_2013-05-14-19-10-52Pondichéry, comme chaque année, marque l’ouverture des hostilités festivités pour les élèves de Terminale. Evidemment, les sujets qui y tombent ne seront pas photocopiés tels quels pour être distribués le 17 Juin en métropole. A strictement parler, ils ne permettent même pas de se faire une idée d’une quelconque ligne éditoriale annuelle. Ils ne sont que l’occasion d’un exercice ponctuel, permettant d’élargir un peu plus la gamme des sujets auxquels on se sera, l’année durant, confronté. Peut-on s’empêcher de remarquer que la liberté est proposée à la sagacité des élèves dans toutes les filières ?

Voici donc, comme si vous y étiez, mais sans la pression, les sujets qui ont été donnés en philosophie, au lycée français de Pondichéry.

Série L :

Pas de série littéraire cette année à Pondichéry. Il faudra patienter jusqu’à l’année prochaine pour voir cette filière proposer de nouveau des sujets en terminale.

Série S :

1 – Sommes-nous d’autant plus heureux que nous sommes plus libres ?

2 – La technique doit-elle permettre de dépasser les limites de l’humain ?

3 – Expliquez le texte suivant :

« L’Étranger : Pourquoi est-il nécessaire de faire des lois, si la loi n’est pas ce qu’il y a de plus droit ? Il nous faut en trouver la raison.

Socrate le jeune* : Oui, sans contredit.

L’Étranger : N’y a-t-il pas, chez vous, comme dans les autres cités, des exercices physiques, pratiqués par des hommes en groupe, où l’on entre en compétition, soit à la course, soit à d’autres épreuves ?

Socrate le jeune : Oui, certes, et il y en a même beaucoup.

L’Étranger : Eh bien, remettons-nous en mémoire les instructions que donnent, en pareilles circonstances, ceux qui dirigent l’entraînement selon les règles.

Socrate le jeune : Lesquelles ?

L’Étranger : Ils pensent qu’il n’y a pas lieu d’entrer dans le détail pour s’adapter à chaque cas individuel, en donnant des instructions qui s’adaptent à la condition physique de chacun. Au contraire, ils estiment qu’il faut envisager les choses en plus gros, en donnant des instructions qui seront avantageuses pour le corps, et ce dans la majorité des cas et pour un grand nombre de gens.

Socrate le jeune : Bien.

L’Étranger : Voilà bien pourquoi, imposant le même entraînement à des groupes de gens, ils les font commencer en même temps et arrêter au même moment, à la course, à la lutte et dans tous les exercices physiques.

Socrate le jeune : C’est bien le cas, oui.

L’Étranger : Il nous faut également penser que le législateur, qui doit donner à ses troupeaux des ordres en matière de justice ainsi que de contrats mutuels, ne sera jamais en mesure, en édictant des prescriptions pour tous les membres du groupe, d’appliquer à chaque individu la règle précise qui lui convient.

Socrate le jeune : Sur ce point, du moins, c’est vraisemblable.

L’Étranger : Il édictera plutôt, j’imagine, la règle qui convient au grand nombre dans la plupart des cas, et c’est de cette façon, en gros, qu’il légifèrera pour chacun, qu’il mette les lois par écrit ou qu’il procède sans recourir à l’écriture, en légiférant au moyen des coutumes ancestrales.

Socrate le jeune : C’est juste.

L’Étranger : Bien sûr que c’est juste. Car Socrate, comment pourrait-il y avoir quelqu’un qui serait capable, à tout instant de la vie, de venir s’asseoir auprès d’un chacun pour lui prescrire précisément ce qu’il lui convient de faire ? »

PLATON, Le Politique (IVe siècle avant J.C.)

Série ES

1 - Faut-il ne désirer que ce qui est accessible ?

2 - La liberté peut-elle être un fardeau ?

3- Expliquer le texte suivant :

« Ceux qui veillent (comme ils disent) à donner de bons principes aux enfants (bien peu sont démunis d’un lot de principes pour enfants auxquels ils accordent foi), distillent1 dans l’entendement jusque là sans prévention2 ni préjugés ces doctrines qu’ils voudraient voir mémorisée et appliquées (n’importe quel caractère se marque sur du papier blanc) : elles sont enseignées aussitôt que l’enfant commence à percevoir et, quand il grandit, on les renforce par la répétition publique ou par l’accord tacite3 du voisinage ; ou au moins par l’accord de ceux dont l’enfant estime la sagesse, la connaissance et la piété et qui n’acceptent que l’on mentionne ces principes autrement que comme la base et le fondement sur lesquels bâtir leur religion et leurs mœurs : ainsi ces doctrines acquièrent-elles la réputation de vérités innées, indubitables et évidentes par elles-mêmes.

On peut ajouter que, lorsque des gens éduqués ainsi grandissent et reviennent sur ce qu’ils pensent, ils n’y peuvent rien trouver de plus ancien que ces opinions qu’on leur a enseignées avant que la mémoire ait commencé à tenir le registre de leurs actes ou des dates d’apparition des nouveautés ; ils n’ont dès lors aucun scrupule à conclure que ces propositions dont la connaissance n’a aucune origine perceptible en eux ont été certainement imprimées sur leur esprit par Dieu ou la Nature et non enseignées par qui que ce soit. Ils conservent ces propositions et s’y soumettent avec vénération, comme beaucoup se soumettent à leurs parents non pas parce que c’est naturel (dans les pays où ils ne sont pas formés ainsi, les enfants n’agissent pas ainsi) mais parce qu’ils pensent que c’est naturel : ils ont en effet toujours été éduqués ainsi et n’ont pas le moindre souvenir des débuts de ce respect. »

LOCKE, Essai sur l’entendement humain, 1689

introduisent petit à petit 

2 défiance

3 sous-entendu, non formulé

Séries techniques :

1 – Les échanges favorisent-ils la paix ?

2 – L’expérience instruit-elle ?

3 – Explication de texte :

 » Même la capacité intérieure de juger peut tomber sous la dépendance d’un autre, dans la mesure où un esprit peut être dupé par un autre. Il s’ensuit qu’un esprit ne jouit d’une pleine indépendance, que s’il est capable de raisonnement correct. Bien plus : puisque c’est par la force de l’esprit plus que la vigueur du corps qu’il faut évaluer la puissance humaine, il en résulte que les hommes les plus indépendants sont ceux chez qui la raison s’affirme davantage et qui se laissent davantage guider par la raison. En d’autres termes, je déclare l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison. »

Spinoza, Traité politique, 1667

 
Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

1.    Dégagez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.

2.    Expliquez :

a) « Même la capacité intérieure de juger peut tomber sous la dépendance d’un autre ».

b)  » Un esprit ne jouit d’une pleine indépendance, que s’il est capable de raisonnement correct. »

c) « C’est par la force de l’esprit plus que la vigueur du corps qu’il faut évaluer la puissance humaine. »

3.    Sommes-nous d’autant plus libres que nous nous laissons guider par la raison ?

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Tous les matins du lundi au jeudi (donc, pas tout à fait tous les matins), sur le Mouv’, dont on rappelle que c’est la déclinaison « jeune » de Radio France, à 7h32 très exactement, la parenthèse intitulée « Façon de penser » apporte le ptit déj’ au lit. La pensée peut recevoir, en pyjama, le cheveu en bataille, l’haleine pas très fraîche, les deux protagonistes, Gilles Vervisch et Thibault de Saint-Maurice, pour une petite mise en chronique philojambe des neurones. C’est rapide (moins de cinq minutes) et malin, et c’est bien plus intéressant qu’un simple pis-aller qui ne permettrait que de sauver les meubles de la réflexion, parce qu’à l’inverse des propositions démagogiques qui promettent d’obtenir une bonne note au bac’ en condensant les quelques « trucs » à savoir en une poignée de pages, on pratique ici la philosophie de façon gratuite, ludique, curieuse, et pourtant méthodique. Et comme par magie, comme on la pratique vraiment, on se prépare en douce à la version plus intéressée de la pratique philosophique que constitue l’examen de fin d’année.

S’il paraît qu’il faut se méfier de l’actualité, pourtant, les amis Ricoré de la cogitation matinale appuient chaque émission sur un fait plus ou moins important ayant marqué l’actualité récente. Tout y passe, des vicissitudes politiques du moment au dernier match de foot, en passant par telle ou telle expo, concert, expression subitement répétée par le monde entier. Mais si le propos demeure méthodique malgré cet enracinement dans l’anecdotique, c’est qu’il s’agit toujours de faire émerger un problème, qui est à la philosophie ce que le croissant au beurre est au petit déjeuner continental. A partir de ce moment, le plus souvent, se déroule ce qu’on appellerait, en classe, un développement qui permet d’envisager la question de départ sous des angles différents, dont Amaëlle Guiton, en charge de la présentation du 7-8 du Mouv’, fournit les objections qui sont autant de transitions entre les parties. Bref, ça cogite, on y trouve des références qui, évidemment, ne peuvent être qu’évoquées en si peu de temps, mais c’est une invitation à aller les découvrir davantage dans des anthologies ou, mieux, dans leurs oeuvres, et puisque c’est solidement structuré, on charpente peu à peu sa propre réflexion sans même avoir l’impression de faire vraiment un effort.

Pour ceux qui, à 7h32, reposent encore dans les bras de Morphée, évidemment, on peut podcaster tout ça.

La page de l’émission, c’est par ici : http://www.lemouv.fr/emission-facon-de-penser

Et pour podcaster, c’est par là : http://radiofrance-podcast.net/podcast09/rss_12187.xml

Enfin, on ne saurait trop conseiller de fureter dans les librairies et sur le net pour plonger dans les publications de Gilles Vervisch et Thibault de Saint-Maurice.

Et, oui, ce billet est « nominé » pour le César du pire titre de billet de l’année (et en ce qui concerne le mot « nominé », allez faire un tour dans le dico des mots qui n’existent pas et qu’on utilise quand même, du même Gilles Vervisch, vous y trouverez votre bonheur lexical).

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I the Emperor proclaim
Us the masters we rule the game
Inclination-somethin’ to dream on
Deprivation-we are sons

The Germs – Forming, 1977

Pour les curieux et pour les amateurs de textes polémiques,  voici l’intégralité du manifeste que le Figaro publia le 20 Février 1909. Marinetti l’avait déjà publié, quelques jours plus tôt, dans sa propre revue , Poesia, sans le prologue qu’il rédigea spécialement pour le Figaro. Voici donc l’intégralité de ce texte :

« Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des coeurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d’opulents tapis Persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.

Un immense orgueil gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l’armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs !

Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tramways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fête que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d’un déluge, jusqu’à la mer.

Puis le silence s’aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.

- Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin la Mythologie et l’Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !… Partons! Voilà bien le premier soleil levant sur la terre !… Rien n’égale la splendeur de son épée rouge qui s’escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.

Nous nous approchâmes des trois machines renâclantes pour flatter leur poitrail. Je m’allongeai sur la mienne comme un cadavre dans sa bière, mais je ressuscitai soudain sous le  volant – couperet de guillotine – qui menaçait mon estomac. Le grand balai de la folie nous arracha à nous-mêmes et nous poussa à travers les rues  escarpées et profondes comme des torrents desséchés. Ça et là des lampes malheureuses, aux fenêtres, nous enseignaient à mépriser nos yeux mathématiques.

- Le flair, cri ai-je, le flair suffit aux fauves!…

Et nous chassions, tels de jeunes lions, la Mort au pelage noir tacheté de croix pâles, qui courait devant nous dans le vaste ciel mauve, palpable et vivant.

Et pourtant nous n’avions pas de Maîtresse idéale dressant sa taille jusqu’aux nuages, ni de Reine cruelle à qui offrir nos cadavres tordus en bagues byzantines !… Rien pour mourir si ce n’est le désir de nous débarrasser enfin de notre trop pesant courage !

Nous allions écrasant sur le seuil des maisons les chiens de garde, qui s’aplatissaient arrondis sous nos pneus brûlants, comme un faux-col sous un fer à repasser.

La Mort amadouée me devançait à chaque virage pour m’offrir gentiment la patte, et tour à tour se couchait au ras de terre avec un bruit de mâchoires stridentes en me coulant des regards veloutés au fond des flaques.

- Sortons de la Sagesse comme d’une gangue hideuse et entrons, comme des fruits pimentés d’orgueil, dans la bouche immense et torse du vent !… Donnons-nous à manger à l’Inconnu, non par désespoir, mais simplement pour enrichir les insondables réservoirs de l’Absurde.

Comme j’avais dit ces mots, je virai brusquement sur moi-même avec l’ivresse folle des caniches qui se mordent la queue, et voilà tout à coup que deux cyclistes me désapprouvèrent, titubant devant moi ainsi que deux raisonnements persuasifs et pourtant contradictoires.

Leur ondoiement stupide discutait sur mon terrain… Quel ennui ! Pouah !… Je coupai court, et par dégoût, je me flanquai – vlan ! – cul par-dessus tête, dans un fossé…

Oh, maternel fossé, à moitié plein d’une eau vaseuse ! Fossé d’usine ! J’ai savouré à pleine bouche ta boue fortifiante qui me rappelle la sainte mamelle noire de ma nourrice soudanaise!

Comme je dressai mon corps, fangeuse et malodorante vadrouille, je sentis le fer rouge de la joie me percer délicieusement le coeur.

Une foule de pêcheurs à la ligne et de naturalistes podagres s’était ameutée d’épouvante autour du prodige. D’une âme patiente et tatillonne, ils élevèrent très haut d’énormes éperviers de fer, pour pêcher mon automobile, pareille à un grand requin embourbé. Elle émergea lentement en abandonnant dans le fossé, telles des écailles, Sa lourde carrosserie de bon sens et son capitonnage de confort.

On le croyait mort, mon bon requin, mais je le réveillai d’une seule caresse sur son dos tout-puissant, et le voilà ressuscité, courant à toute vitesse sur ses nageoires.

Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pécheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictames nos premières volontés à tous les hommes vivants de la terre:

1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

2. Les éléments essentiels de notre poésie seront. le courage, l’audace et la révolte.

3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’oeuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !… A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mysté¬rieux de l’Impossible? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde, – le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés; les paquebots aventureux flairant l’horizon; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène de professeurs, d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

L’Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous vou¬Ions le débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d’innombrables cimetières.

Musées, cimetières!… Identiques vraiment dans leur sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas. Dortoirs publics où l’on dort à jamais côte à côte avec des êtres haïs ou inconnus. Férocité réciproque des peintres et des sculpteurs s’entre-tuant à coups de lignes et de couleurs dans le même musée.

Qu’on y fasse une visite chaque année comme on va voir ses morts une fois par an… Nous pouvons bien l’admettre !… Qu’on dépose même des fleurs une fois par an aux pieds de la Joconde, nous le concevons !… Mais que l’on aille promener quotidiennement dans les musées nos tristesses, nos courages fragiles et notre inquiétude, nous ne l’admettons pas!.. Voulez-vous donc vous empoisonner? Voulez-vous donc pourrir?

Que peut-on bien trouver dans un vieux tableau si ce n’est la contorsion pénible de l’artiste s’efforçant de briser les barrières infranchissables à son désir d’exprimer entièrement son rêve?

Admirer un vieux tableau c’est verser notre sensibilité dans une urne funéraire, au lieu de la lancer en avant par jets violents de création et d’action. Voulez-vous donc gâcher ainsi vos meilleures forces dans une admiration inutile du passé, dont vous sortez forcément épuisés, amoindris, piétinés ?

En vérité la fréquentation quotidienne des musées, des bibliothèques et des académies (ces cimetières d’efforts perdus, ces calvaires de rêves crucifiés, ces registres d’élans brisés !…) est pour les artistes ce qu’est la tutelle prolongée des parents pour des jeunes gens intelligents, ivres de leur talent et de leur volonté ambitieuse.

Pour des moribonds, des invalides et des prisonniers, passe encore. C’est peut être un baume à leurs blessures que l’admirable passé, du moment que l’avenir leur est interdit… Mais nous n’en voulons pas, nous, les jeunes, les forts et les vivants futuristes !

Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés!… Les voici! Les voici!… Et boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées!… Oh qu’elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses! A vous les pioches et les marteaux! Sapez les fondements des villes vénérables!

Les plus âgés d’entre nous ont trente ans; nous avons donc au moins dix ans pour accomplir notre tâche. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles !… Ils viendront contre nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l’air de leurs doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.

Mais nous ne serons pas là. Ils nous trouveront enfin, par un nuit d’hiver, en pleine campagne, sous un triste hangar pianoté par la pluie monotone, accroupis près de nos aéroplanes trépidants, en train de chauffer nos mains sur le misérable feu que feront nos livres d’aujourd’hui flambant gaiement sous le vol étincelant de leurs images.

Ils s’ameuteront autour de nous, haletants d’angoisse et de dépit, et tous exaspérés par notre fier courage infatigable s’élanceront pour nous tuer, avec d’autant plus de haine que leur coeur sera ivre d’amour et d’admiration pour nous. Et la forte et la saine Injustice éclatera radieusement dans leurs yeux. Car l’art ne peut être que violence, cruauté et injustice.

Les plus âgés d’entre nous ont trente ans, et pourtant nous avons déjà gaspillé des trésors, des trésors de force, d’amour, de courage et d’âpre volonté, à la hâte, en délire, sans compter, à tour de bras, à perdre haleine.

Regardez-nous! Nous ne sommes pas essoufflés… Notre coeur n’a pas la moindre fatigue! Car il s’est nourri de feu, de haine et de vitesse !… Ça vous étonne? C’est que vous ne vous souvenez même pas d’avoir vécu! Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles!

Vos objections? Assez ! Assez ! Je les connais ! C’est entendu ! Nous savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. – Nous ne sommes, dit-elle, que le résumé et le prolongement de nos ancêtres. – Peut-être ! Soit !… Qu’importe ?… Mais nous ne voulons pas entendre ! Gardez-vous de répéter ces mots infâmes ! Levez plutôt la tête !

Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles ! »

F. T. Marinetti 
Publié par le Figaro le 20 février 1909.

A un détail près, on croirait lire un manifeste du mouvement punk : la rage, le renversement, l’incorrection, l’irrespect des valeurs établies, la violence et l’éructation. A un détail près car, finalement, le punk fut plus cohérent. Marinetti célèbre le futur sur les cendres refroidies d’un passé par avance exécré. Mais ce futur aucune valeur puisqu’il est appelé à être dévoré à son tour par les prochains trentenaires, dont on se demande d’ailleurs pourquoi ils auront attendu trois décennies pour égorger la génération précédente. Si c’est le temps nécessaire à l’apprentissage de la vie, le propos s’effondre de lui-même, puisque dans un présent constamment renouvelé, rien ne vaut la peine d’être appris, la culture s’apparentant à un attachement morbide à ce qui doit être piétiné. Trente années ne sont pas nécessaires pour apprendre la rage si on a vu ses prédécesseurs ravager ceux qui les ont eux mêmes précédés. Le futurisme ne saura pas tirer les conclusions de ses propres positions, le mouvement punk le fera à sa place en niant le futur lui-même, abolissant toute perspective, murant toutes les échappatoires, bouclant les issues de secours, niant toute possibilité de réalisation. Il n’y aura même pas de manifeste punk, seulement des gestes, souvent destructeurs. Absence de père, ni pape ni shérif, le mouvement ne connait que des traîtres, des desperados en cavale. Ce n’est pas un hasard si le groupe The Germs, dans son titre Forming, se voit en empereur déshérité, en enfant roi, fils de personne. Et nous savons bien à quel point un de nos paradoxes consiste à croire qu’il est possible d’hériter d’un empereur qui s’est lui même couronné, source unique d’une dignité impériale dont lui-même avait montré qu’on n’en hérite pas, on s’en saisit. Ça a tout à voir avec ce qui précède.

Si on veut creuser cette croisée des chemins qui parle de nous, qu’on s’y reconnaisse ou pas (comment se reconnaître, d’ailleurs, dans des mouvement qui ne cessèrent de défigurer l’homme tout en affirmant le révéler ?), il semble inévitable de se plonger un jour dans cet ouvrage majeur de Greil Marcus, intitulé Lipstick traces, une histoire secrète du vingtième siècle. On découvrira alors que le soleil noir de cette nébuleuse est le mouvement dada, que son fondateur, Richard Huelsenbeck résumait ainsi : « Le dadaïste aime la vie parce qu’il peut s’en débarrasser à tout moment, la mort étant pour lui une affaire dadaïste. » Il n’est pas nécessaire de survoler le siècle dernier de bien haut pour saisir qu’un tel propos ait pu lui servir de leitmotiv secret.

Pour une présentation des alentours de la publication du Manifeste de Marinetti, on pourra consulter cette page, qui livre certaines de ses faces cachées : http://berlemon.net/archives/impression5.html

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« Un peu de beauté plastique
pour effacer nos cernes,
de plaisir chimique
pour nos vies trop ternes.
Que nos vies aient l’air d’un film parfait »
Elli Medeiros & Jacno – Amoureux solitaires

Exposition DYNAMO,
au Grand Palais,
du 10 Avril au 22 Juillet 2013

Après s’être confronté à la présence équivoque des oeuvres de Ron Mueck, si on craignait d’avoir dépassé les doses de réalisme prescrites, l’antidote se trouve peut être au Grand Palais, puisque celui ci expose une rétrospective couvrant un siècle d’oeuvres appartenant à ces courants qu’on appelait art optique (Op’ Art pour les intimes) ou art cinétique, selon que l’oeuvre fût statique (des tableaux, des sculptures, des installations inertes) ou en mouvement (machines, mobiles, lumières en mouvement, néons clignotants…). Les responsables du marketing étant aussi malins que les commissaires d’exposition (Serge Lemoine en l’occurrence), cette manifestation a été baptisée Dynamo.

Ici, tout n’est que géométrie, jeu avec les proportions, leurres de perspective et, quasiment, hypnose. Il s’agit avant tout d’impressionner l’oeil, au sens où on frapperait la rétine de dynamo2-3730160752sollicitations tellement puissantes qu’elle en serait durablement marquée, et que sur cette persistance rétinienne viendraient se surexposer de nouveaux motifs, formant avec le premier des trames, des mouvements, des tensions initiant encore de nouvelles apparitions, et ce à l’infini.

Ici, artistiquement, c’est un peu comme si on faisait table rase de siècle de représentation pour en revenir aux fondements de la perception. Au commencement était l’oeil. Et comme pour mieux signifier ce retour, on remarquera à quel point la cible (qui n’est jamais qu’un oeil qui se donnerait à voir) est un motif récurent dans ces courants. On a un peu l’impression d’en revenir au moment où chez Descartes, seul le cogito a été mis en évidence, encore dépossédé des objets qui le hantent, mais déjà en quête de perceptions, visant ce quelque chose qui doit bien être d’une façon ou d’une autre s’il veut être intentionnel.

Une exposition d’op art, ça peut vite ressembler à ce qu’on s’imaginerait être une gallerie d’art qui serait tenue par Léonard & son disciple, en association avec Geo Trouvetou et le Professeur Tournesol. Des mobiles métalliques par ci, des tableaux croisant des spirales de telle sorte qu’ils semblent être en mouvement tout en étant parfaitement statiques. Le plus souvent, c’est dans la chambre noire du regard que l’oeuvre se constitue pour de bon, au delà des indices épars qu’elle donne à voir. Mais derrière l’impression générale d’assister à un concours Lépine dans les années 60, se joue quelque chose de bien plus essentiel : souvenons nous des Ménines de Velasquez et de l’incroyable invitation à laquelle ce tableau convie celui qui se pose devant lui. Ici, quelque chose de semblable se joue, puisque l’oeuvre n’existe que si quelqu’un la regarde. Son processus de présence au monde nécessite l’oeil humain, parfois la vision binoculaire, quand il n’est pas nécessaire de porter des lunettes spécifiques pour pouvoir la saisir des yeux.

C’est que l’op art et ses déclinaisons sont héritiers du Futurisme, ce mouvement artistique fondateur dans l’attention qu’il portait au mouvement, à la vitesse, à la puissance. Marinetti avait rédigé le manifeste de ce mouvement en recourant à des images tonitruantes [Note du Moine Copiste : je livre ici les onze propositions du manifeste, dans leur intégralité, y compris sa proposition n°9, qui contient des affirmations pour le moins déconcertantes. Autant dire que si Tellement vrai (qui est l'émission la plus citée par mes élèves comme étant "celle qu'ils regardent couramment") avait existé en 1909, elle n'aurait pas râté le "clash" et le "buzz" que ce "mépris de le femme" provoqua].

« 1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

 2. Le courage, l’audace et la révolte seront les éléments essentiels de notre poésie.

 3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de course, le saut mortel, la gifle et le coup de poing.

 4. Nous affirmons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive … une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace.

 5. Nous voulons célébrer l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

 6. Il faut que le poète se prodigue avec ardeur, faste et splendeur pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

 7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Aucune œuvre d’art sans caractère agressif ne peut être considérée comme un chef-d’œuvre. La poésie doit être conçue comme un assaut violent contre les forces inconnues pour les réduire à se prosterner devant l’homme.

 8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles! … Pourquoi devrions-nous nous protéger si nous voulons enfoncer les portes mystérieuses de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace mourront demain. Nous vivons déjà dans l’absolu puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

 9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde -, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées pour lesquelles on meurt et le mépris de la femme.

 10. Nous voulons détruire les musées, les bibliothèques, les académies de toute sorte et combattre le moralisme, le féminisme et toutes les autres lâchetés opportunistes et utilitaires.

 11. Nous chanterons les foules agitées par le travail, par le plaisir ou par l’émeute : nous chanterons les marées multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; nous chanterons la ferveur nocturne vibrante des arsenaux et des chantiers incendiés par de violentes lunes électriques, les gares goulues dévorant des serpents qui fument, les usines suspendues aux nuages par des fils tordus de fumée, les ponts pareils à des gymnastes qui enjambent les fleuves étincelant au soleil comme des couteaux scintillants, les paquebots aventureux qui flairent l’horizon, les locomotives à la poitrine large qui piaffent sur les rails comme d’énormes chevaux d’acier bridés de tubes et le vol glissant des avions dont l’hélice claque au vent comme un drapeau et semble applaudir comme une foule enthousiaste.

 C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires … »

F. T. Marinetti 
Publié par le Figaro le 20 février 1909.

S’il fallait positionner l’art cinétique par rapport à ce futurisme fasciné par les mécaniques tapageuses de la fin du dix-neuvième siècle, on pourrait dire qu’il en constitue une déclinaison apaisée, même si elle demeure concentrée sur le principe du mouvement. L’art cinétique serait au futurisme ce que la rotation lente de la station spatiale de 2001, l’Odyssée de l’espace est aux accrobaties cinétiques de Transformers (cette série de films, si on la débarrassait de tout son fatras de personnages et de récit qui veut la rattacher à ce qu’on appelle classiquement le « cinéma », pourrait d’ailleurs tout à fait constituer une illustration du manifeste futuriste. A défaut, on peut se rendre à la gare de Haute Picardie, et regarder les TGV la traverser à pleine vitesse; Marinetti aurait adoré).

En 1963, le tract distribué par le GRAV (le Groupe de Recherche en Art Visuel) à la biennale de Paris semblait reprendre les principes du Futurisme, mais appliqués à un monde apaisé, en recherche d’expériences mouvantes, mais nettoyées de la rage qui avait inauguré la première moitié du siècle. Ce tract s’intitulait « Assez de mystifications », et on pouvait y lire le texte suivant :

« Nous voulons intéresser le spectateur, le sortir des inhibitions, le décontracter.
Nous voulons le faire participer.
Nous voulons le placer dans une situation qu’il déclenche et qu’il transforme.
Nous voulons qu’il s’oriente vers une interaction avec d’autres spectateurs.
Nous voulons développer chez le spectateur une forte capacité de perception et d’action. »

Finalement, si comme l’affirme Descartes dans ses Principes de la philosophie, « l’univers entier est une machine où il n’y a rien du tout à considérer que les figures et mouvements de ses parties », alors ces oeuvres sont autant d’univers à part entière, autant de mantras, autant d’univers-images fractales de l’univers.

S’il fallait trouver des successeurs à l’op art et  à l’art cinétique, c’est sans doute du côté des installations vidéo contemporaines qu’il faudrait les chercher. Procédés optiques diffusés sur écrans, projections modifiant la topologie des lieux sur lesquels elles sont plaquées. On peut imaginer que le jeu vidéo trouve là une des premières portes de sortie vers la vie adulte, et la possibilité de divorcer d’avec le récit cinématographique tel qu’il l’imite le plus souvent.

Il suffit donc de laisser se faire l’oeuvre en soi et par soi, d’intégrer le dispositif au point de se couler en lui afin d’en constituer un élément.

Par chance, les videos de présentation de l’exposition du Grand Palais ne présentent pas un grand intérêt. C’est une chance parce que cette lacune permet de faire un peu de promotion à un court métrage réalisé lors de l’exposition que le MOMA (le Musée d’Art Moderne de New-York) consacra en 1965 à l’Op art. Le détail qui fait de ce documentaire un film pas tout à fait anodin, c’est que Brian de Palma apparaisse à son générique, tant à la direction qu’à la photographie. Le lien entre l’art optique et le cinéma est évident, puisque le procédé même du cinéma fait intervenir les mêmes phénomènes optiques que le septième art, et on sait que de Palma est un de ces réalisateurs qui, en héritiers de Hitchcock, utilisent ces procédés, et en font même parfois le noyau de leurs oeuvres (on pense à Snake eyes, qui n’est que la progressive fragmentation du stupéfiant plan séquence d’introduction, et plus encore à Blow out, qui reprend le mouvement du Blow up d’Antonioni, mais à l’envers). Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si de Palma trainait une caméra au MOMA lors de cette exposition à laquelle le Grand Palais fait écho aujourd’hui.

Ce court métrage s’intitule The Responsive eye. Et certains ont eu la bonne idée de le mettre en ligne :

Image de prévisualisation YouTube

Ajoutons que le site du MOMA consacre une de ses pages à cette exposition : http://www.coolhunting.com/culture/moma-1965-the-r.php

Toutes informations sur l’exposition Dynamo du Grand Palais :

http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/dynamo

 Illustrations :

Christian Megert, Zoom in an endless room, 1972-2000. Miroir, métal, moteur, fluo, bois 146 × 152 × 40 cm. Ingolstadt, Stiftung für Konkrete Kunst und Design, Berlin, galerie Volker Diehl. Inv. 1972-200M. © Collection de l’artiste.

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Quand on dit que c’est utile, d’avoir un cahier en cours…

Accessoirement, ce court métrage produit il y a déjà deux ans par les studios Ornana, dont le nom est censé évoquer les oranges et les bananes, et dont le compte Vimeo doit accueillir, dans les prochains jours, de nouvelles productions.

Bon, les élèves, l’introduction pourrait tout à fait illustrer le concept de « point de vue » (qui est aussi un point d’écoute), et l’ensemble brille par sa cohérence formelle. Pour le reste, c’est votre domaine.

Davantage d’informations sur Ornana ? Suivez ces liens :

http://ornana.com/

http://filmmakermagazine.com/people/ornana/

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