La liberté – 4ème partie : Non-sens et existentialisme.

On pourrait voir un certain non sens à imaginer l’homme doué de conscience uniquement pour être le spectateur de sa propre aliénation. Situation un peu sadique qui nous mettrait métaphysiquement dans une situation assez bien décrite par une courte scène du film La cité des enfants perdus (Jean-Pierre Jeunet, Marc Caro; 1994) : on y voit un aveugle doté d’un système de vision mourir sous ses propres yeux puisque son meurtrier, doté du même système de caméra, a branché sa propre caméra sur le cerveau de sa victime, de sorte que celle-ci meurt sous ses propres yeux. Ce serait là la situation de notre conscience : regard impuissant qui gesticulerait dans un monde où sa présence n’aurait pas grand sens.

Situation absurde dont une grande part de la littérature du XXème siècle s’est faite l’écho. Albert Camus, dans « le mythe de Sisyphe » dresse le tableau de l’humanité comme prise au piège d’un monde insensé dans lequel la liberté est en même temps splendide et vaine.

Mais les racines de ce constat plongent plus loin dans l’histoire de la pensée. Au XVIIème siècle, déjà, Descartes trouve un contradicteur chez Pascal, qui refuse le rationalisme total et maintient que l’existence humaine se construit sous le signe de la contradiction et de l’absurdité (pour résumer brièvement, Pascal décrit l’homme comme abandonné de Dieu, déçu par l’humanité. Celle-ci erre donc dans un monde sans but ni raison). Cette pensée de l’errance métaphysique de l’homme, Jean Paul Sartre va la reprendre dans une version athée, ce qui va lui donner l’occasion de redéfinir la liberté.

Pour Sartre, il n’est pas question de liberté absolue. La liberté humaine se réalise dans un monde de contraintes. L’homme est en situation, et chaque situation apporte son lot de limites, de déterminisme et de contraintes. Mais là où la liberté parvient tout de même à exister, c’est dans la capacité que garde l’homme, quoi qu’il arrive de choisir. On peut se demander de quel choix il s’agit, dans la mesure où certaines situations semblent bien déterminer de manière totale l’existence de l’homme. Sartre insiste néanmoins : la liberté de l’homme est inaliénable, il est « condamné à être libre »

« Dostoïevski avait écrit :  » Si Dieu n’existait pas, tout serait permis « . C’est là le point de départ de l’existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n’existe pas, et par conséquent l’homme est délaissé, parce qu’il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s’accrocher. Il ne trouve d’abord pas d’excuses. Si, en effet, l’existence précède l’essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté. Si, d’autre part, Dieu n’existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n’avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine lumineux des valeurs, des justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu’il fait. L’existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu’une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l’homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l’homme est responsable de sa passion. L’existentialiste ne pensera pas non plus que l’homme peut trouver un secours dans un signe donné, sur terre, qui l’orientera ; car il pense que l’homme déchiffre lui- même le signe comme il lui plaît. Il pense donc que l’homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l’homme.  »

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un Humanisme, éd. Nagel, pp. 36-38

On voit même Sartre s’ingénier à voir dans les pires contraintes, les situations où la liberté se manifeste le plus clairement. En effet, si être libre c’est être en devoir de choisir, alors toute situation où ce choix n’est plus anodin et constitue un véritable enjeu devient une sorte de révélateur de liberté. Ainsi Sartre montre t-il quel sens a la liberté pour les juifs vivant dans un monde antisémite ( Réflexions sur la question juive). Ainsi montre t-il aussi dans un autre texte pourquoi les français n’ont jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande :

« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. L’exil, la captivité, la mort surtout que l’on masque habilement dans les époques heureuses, nous en faisions les objets perpétuels de nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale : « Tous les hommes sont mortels . » Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme « Plutôt la mort que… ». Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans, ont dit non . La cruauté même de l’ennemi nous poussait jusqu’aux extrémités de notre condition en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude dans la paix : tous ceux d’entre nous – et quel Français ne fut une fois ou l’autre dans ce cas ? – qui connaissaient quelques détails intéressants de la Résistance se demandaient avec angoisse : « Si on me torture, tiendrai-je le coup ? » Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Oedipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. À ceux qui eurent une activité clandestine, les circonstances de leur lutte apportait une expérience nouvelle : ils ne combattaient pas au grand jour, comme des soldats ; traqués dans la solitude, arrêtés dans la solitude, c’est dans le délaissement, dans le dénuement le plus complet qu’ils résistaient aux tortures : seuls et nus devant des bourreaux bien rasés, bien nourris, bien vêtus qui se moquaient de leur chair misérable et à qui une conscience satisfaite, une puissance sociale démesurée donnaient toutes les apparences d’avoir raison. Pourtant, au plus profond de cette solitude, c’étaient les autres, tous les autres, tous les camarades de résistance qu’ils défendaient ; un seul mot suffisait pour provoquer dix, cent arrestations. Cette responsabilité totale dans la solitude totale, n’est-ce pas le dévoilement même de notre liberté ? Ce délaissement, cette solitude, ce risque énorme étaient les mêmes pour tous, pour les chefs et pour les hommes ; pour ceux qui portaient des messages dont ils ignoraient le contenu comme pour ceux qui décidaient de toute la résistance, une sanction unique : l’emprisonnement, la déportation, la mort. Il n ‘est pas d’armée au monde où l’on trouve pareille égalité de risques pour le soldat et le généralissime. Et c’est pourquoi la Résistance fut une démocratie véritable : pour le soldat comme pour le chef, même danger, même responsabilité, même absolue liberté dans la discipline. Ainsi, dans l’ombre et dans le sang, la plus forte des Républiques s’est constituée. Chacun de ses citoyens savait qu’il se devait à tous et qu’il ne pouvait compter que sur lui-même ; chacun d’eux réalisait, dans le délaissement le plus total, son rôle historique. Chacun d’eux, contre les oppresseurs, entreprenait d’être lui-même, irrémédiablement et en se choisissant lui-même dans sa liberté, choisissait la liberté de tous. Cette république sans institutions, sans armée, sans police, il fallait que chaque Français la conquière et l’affirme à chaque instant contre le nazisme. Nous voici à présent au bord d’une autre République : ne peut-on souhaiter qu’elle conserve au grand jour les austères vertus de la République du Silence et de la Nuit. »

Jean-Paul Sartre, La république du silence – article paru à origine dans Lettres Françaises en 1944

Redéfinition radicale de ce que l’on conçoit comme « liberté », celle-ci apparaît ici non plus comme quelque chose que l’on va gagner, mais quelque chose dont on ne peut se soustraire. Elle est par conséquent inséparable de cet autre concept qu’est la « responsabilité ». Spontanément, on est facilement convaincu qu’on est d’autant plus libre que moins de responsabilités pèsent sur nos épaules. Ici il n’en est rien. Au mieux s’agirait il d’une liberté d’inconséquence. Pour Sartre au contraire, l’irresponsabilité est le signe d’un aveuglement : nous sommes libres, que nous le voulions ou nous, et ce même si la gravité de cette liberté nous pousse à tenter de nous y soustraire, car elle est finalement notre pire tortionnaire : c’est elle qui nous met face à nous-mêmes et nous demande « alors, maintenant, on fait quoi ? » là où on aimerait souvent que d’autres que nous prennent les décisions et portent les responsabilités.

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